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Alien délire.
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Alien délire..
01

- Oh, Philippe, tu rêves ? Dépêche-toi, on va être en retard !

C'était reparti. Il fallait que je me lève, que je mette mon manteau, mes chaussures, et une écharpe… Quitter mon nid douillet, bien au chaud pour aller perdre du temps dans une administration sordide, à réclamer, pester et râler contre des gens qui ont souvent du mal à comprendre pourquoi les usagers protestent quand leurs colis n'arrivent pas à destination.

J'avais promis à Martha de l'accompagner à la Poste de son quartier, afin de réclamer à propos d'un paquet perdu. Elle ne se rendait pas compte de la preuve d'amour que cela représentait pour moi, car j'allais devoir garder mon sang-froid, et cela m'était on ne peut plus difficile devant des fonctionnaires. Enfin, comme elle me l'avait fait remarquer, beaucoup parmi eux étaient des gens très bien, et ce n'était que quelques uns, incompétents, et inefficaces qui faisaient la mauvaise réputation des autres.

- Allez, Philippe, courage ! Tu va voir, ça va bien se passer !

- Mouais, si ça va être si chouette, pourquoi insistes-tu pour que je t'accompagne ?

- Parce que j'aime être avec toi, gros bêta !

- Evidemment, si tu le vois comme ça, je ne sais pas comment je pourrais résister !

Je me levai, et me dirigeai vers la penderie, y pris mon manteau, et de grosses chaussures, et me mis en devoir de mettre tout ces accessoires sans me tromper de destination.

- Tu as pensé à prendre le récépissé de dépôt du colis ?

- Ne t'inquiètes pas. J'ai tout dans mon sac. J'ai aussi l'adresse.

- Bon. Attends, il faut que je trouve ma carte orange.

- Je l'ai aussi. Tu avais failli l'oublier hier chez moi. Je l'ai prise avec moi.

- Aaaah ! Que ferais-je sans toi, ma chérie !

- Tu resterais chez toi, car tu n'arriverais pas à poser le pied dehors, mon chéri ! Allez, dépêche !

Je passai à la vitesse supérieure, car je ne voulais pas qu'elle se rende compte à quel point je renâclais à effectuer ces démarches démoralisantes. Nous sortîmes, et quelques dizaines de marches plus bas, nous étions enveloppés par le vent froid et vif. De rares traces de neige gris sale maculaient les trottoirs noirs et graisseux. Quel dommage ! Moi qui aimais tant la neige ! Mais, la vraie, la blanche, celle que l'on trouve à la campagne ou sur les sommets montagneux. Pas celle, souillée et polluée qui entachait les villes de ses déchets gluants. J'aurais voulu qu'on la mette en conserve en province, pour la ressortir à Paris, et montrer aux habitants ce qu'était la vraie, la pure, la réelle.

Nous tournâmes vers la rue Ordener, afin d'y atteindre l'arrêt de bus. Je n'avais vraiment pas envie de faire à pied le trajet jusqu'à la Poste. Le bus nous y emmènerait tout aussi facilement. Martha s'était gentiment moquée de moi, me traitant de feignant, mais avec un tel sourire, que j'avais compris qu'elle plaisantait.

L'arrêt de bus était comme d'habitude noir de monde, car plusieurs lignes se partageaient en sœurs l'utilisation de la guitoune. A peine avions nous commencé à attendre, que de la neige fondue commença à tomber, nous baptisant de gouttes humides qui s'ingéniaient à pénétrer dans chaque interstice de nos vêtements, pourtant bien ajustés. Martha essaya de pousser doucement un brave homme qui lui bouchait le passage vers une place à l'abri. L'homme qui n'était pas si brave que cela, lui jeta un regard "fusil mitrailleur" qui me fit froncer les sourcils. Je n'aimais pas que l'on traite ainsi mon amie. Mais la réaction n'alla pas plus loin, et je regardai ailleurs.

Comme notre bus arrivait, je voulus prendre dans ma poche pour prendre mon titre de transport. Je cherchai en vain, oubliant complètement que c'était Martha qui avait ma carte orange. Elle ne me vit pas, se préparant à monter dans le bus. Ne trouvant rien, je paniquai, fouillai avec désespoir, puis lança à Martha :

- J'ai oublié ma carte orange ! Reste là, je vais la chercher !

Et je me mis à courir vers la maison. J'entendis vaguement sa voix qui m'appelait, mais ne voulant pas me retarder, je continuai à tricoter des gambettes.

Je montai les marches à toute vitesse et ouvris la porte. Comme je cherchai avec fébrilité, j'entendis un son très grave qui me fit sursauter. Je fonçai au tiroir de mon bureau et l'ouvris, le cœur battant. C'était le son du communicateur que mes amis aliens m'avaient laissé pour que nous puissions communiquer. Nous ne nous en servions pas souvent, mais chaque fois que j'entendais ce bruit, une vague de joie me submergeait, car cela signifiait des retrouvailles et – qui sait – de nouvelles épopées.

Je pris le triangle en métal, mais le voyant rouge ne clignotait pas comme d'habitude lorsque m'appelait Ipem, l'interface cybernétique du vaisseau Malénardus, où se trouvaient mes amis.

C'était un autre voyant, jaune celui-là, qui émettait de brefs éclairs. Je pressai l'aspérité qui permettait d'établir la communication, et une voix inconnue, parlant dans une langue bizarre, s'éleva dans la pièce. Je ne comprenais rien, mais le ton de mon interlocuteur manifestait une telle panique, un tel désespoir, que j'en fus immédiatement remué.

Martha, qui m'avait suivi et qui venait d'entrer dans la pièce, me regarda avec un mélange de mécontentement, et de surprise. Elle connaissait aussi bien que moi le communicateur, et cette nouvelle manifestation l'intriguait autant que moi.

- Qu'est-ce que c'est ? Ce n'est pas Ipem ?

- Non, et je ne sais pas d'où ça vient. Tu sais que cet appareil ne capte que des fréquences inconnues sur Terre. Ce message ne peut que venir d'une technologue alien. Et non Huang, puisque c'est un autre voyant qui s'est allumé.

Les Huang étaient le peuple qui formaient la CSH - Communauté Sociale des Huang - d'où venaient nos amis spatiaux, Ipem, Keras, le commandant du vaisseau; Emi, l'extension humaine de Ipem, et Arixi, la compagne de Keras.

Un message alien, qui venait de nouveaux extraterrestres, voilà qui promettait d'être passionnant. Heureusement que j'étais aussi tête en l'air ! Car si je n'étais pas revenu chez moi, je n'aurais probablement jamais entendu ce message. Et vu ce qui a suivi, ç'aurait été vraiment dommage de rater cela !

02

Martha avait eu le présence d'esprit d'enregistrer le message étrange qui émanait du communicateur. Ce fut une bonne idée, car lorsque je contactai Ipem, il me demanda bien entendu de lui faire écouter la transmission. Sans elle, je serais passé pour une truffe !

- Désolé, Philippe, cela ne me dit rien. Oh, bien sûr, je ne connais pas toutes les langues, mais je peux t'assurer que cela vient d'extraterrestres. Personne sur Terre ne peut émettre sur une fréquence captée par le communicateur.

- Je le savais, Ipem. Mais ne crois-tu pas que cet appel est intéressant ? Et ce ton désespéré…

- Je crois en effet que cela vaut le coup d'être étudié. Je vais en parler à Keras, mais je pense pouvoir te dire d'ores et déjà que nous n'allons pas tarder à te rejoindre par le vortex.

Le "trou de ver" comme l'appelait Keras avec humour, était une faille spatio-temporelle, stable que le Malénardus pouvait créer à volonté, afin de rejoindre la Terre en quelques heures. En passant par l'hyperespace, les distances et le temps étaient virtuellement abolis, comme si l'univers se repliait sur lui-même pour rapprocher deux points distants de l'espace. Ipem avait mis ce vortex au point, après notre première rencontre, afin que nous puissions nous rejoindre sans difficulté. C'était quand même plus commode que le métro ! Depuis, nous l'avions déjà utilisé une fois, pour aider Adnil, un magicien qui avait échoué sur une planète inhospitalière.

J'avais rencontré Keras lors d'un curieux phénomène qui m'avait fait échanger mon esprit avec le sien, distant de plusieurs années-lumière. Après que la situation soit redevenue normale, notre amitié n'avait fait que grandir. Il faut dire que Keras et moi avions de bonnes raisons d'être assez proches. Ipem, Emi et Arixi étaient aussi pour Martha et moi de très bons amis, et cette nouvelle occasion de nous retrouver nous réjouissait, de part et d'autre.

Une heure après, Ipem me recontactait. Malgré qu'il fut une machine, ses circuits étaient tellement évolués qu'il avait fini par acquérir une sorte de conscience, ainsi que des pseudo sentiments. C'est pourquoi je ne fus pas surpris lorsque Ipem utilisa un ton enjoué pour m'annoncer l'arrivée du vaisseau.

- Nous serons là ce soir, vers trois heures du matin. La navette atterrira au même endroit que la dernière fois, dans le parc de La Villette. Nous serons trois, avec Emi, Keras et Arixi. La navette repartira, puis reviendra nous chercher quand ce sera nécessaire. Je suppose que vous pourrez nous héberger.

- Pas de problème, mais je suppose que tu vas apporter avec toi tout un matériel. Mon appartement, c'est pas la galerie des Glaces de Versailles.

- Ne t'inquiète pas, nos appareils seront relativement peu encombrants. A ce soir.

J'aurais dû lui demander de préciser ce qu'il appelait encombrant, car lorsque je vis descendre les malles contenant les instruments nécessaires, je commençai à me demander si je n'allais pas être obligé de déménager. Trois énormes cantines métalliques, d'environ 1 mètre sur deux, et hautes de quatre-vingt centimètres. Plus les trois personnes, cela allait être dur de caser tout cela dans mes quarante mètres carré.

Le plus dur fut d'installer tout cela d'une façon commode pour chacun. Il fallait que Emi, à qui on avait greffé l'extension physique de Ipem, puisse se servir de tous les appareils de la façon le plus commode. Il déballa tout, et je dus descendre les fauteuils à la cave, et mettre deux tables sur le palier. Heureusement que les voisins étaient conciliants et honnêtes. Nous dûmes attendre plusieurs jours avant de recevoir à nouveau le message. Il était temps, car notre promiscuité commençait à devenir pénible. Etre avec des amis quand on dispose de place, c'est bien, mais quand on doit partager une boîte d'allumettes, ça commence à peser.

- Ca y est, je l'ai ! C'est incroyable, mais cela vient de la Terre. Mais pas de terriens. Le message utilise une technologie dont vous ne disposez pas encore. Je base mes recherches sur les ondes que le communicateur émet, même lorsqu'il est à l'arrêt. Voyons, cela vient de pas très loin. Je dirait même que cela vient de la région parisienne. Philippe, regarde sur la carte, cela vient de là !

- Mais c'est Euro Disney ! Tu es sûr ?

- Pas d'erreur possible ! C'est bien de là que cela vient. Allons-y !

- OK, mais il va d'abord falloir vous camoufler ! Keras, ça ne posera pas de problèmes, mais Arixi et toi, il va falloir vous déguiser ! Pour être franc, je doute même que nous puissions dissimuler Arixi.

La jeune alien était en effet assez spéciale, bien qu'elle soit humanoïde. Sa peau violette et les petites tentacules qui entouraient son joli visage auraient pu être camouflées par une grosse écharpe et un bon bonnet de laine, mais les articulations de ses membres supérieurs et inférieurs, différentes de celles des terriens ne pouvaient être efficacement camouflées. Elle accepta la chose de mauvaise grâce, mais se planta devant mon ordinateur, et se mit à surfer sur Internet.

- Qu'au moins je puisse m'instruire sur la planète !

Emi fut facile à dissimuler. Les tuyaux flexibles qui partaient des appareils qui lui avaient été implantés furent facilement cachés sous un large manteau, et la moitié de son visage, recouverte de métal où perçaient des diodes clignotantes, surmontées d'un œil phosphorescent rouge, disparut sous un cache-nez. On aurait pu lui laisser la tête découverte et le faire passer pour un arbre de Noël, mais on était déjà en Janvier.

Et nous partîmes vers le RER, afin de nous rendre à Marnes La Vallée, là où se trouvait le fameux parc d'attraction. Nous entrâmes dans ce lieu magique où les adultes prenant autant de plaisir que les enfants.

Tout était féerique, depuis les maisons, jusqu'aux arbres, taillés en cubes autour du château de Blanche Neige. Il semblait flotter dans l'air comme un parfum de rêve, et malgré la couleur grise du ciel, tout était resplendissant de beauté. Nous y étions allés plusieurs fois avec Martha, et elle ne manquait jamais de me taquiner sur mon air émerveillé. En fait, je crois qu'elle me jalousais un peu d'avoir ainsi gardé une âme d'enfant.

Emi sortit un appareil de reconnaissance qu'il avait miniaturisé afin qu'il ne soit pas trop repérable et balaya les alentours. Soudain, il partit comme une flèche en nous criant de le suivre. Il traversa les allées sans regarder autour de lui, et fonça à travers les visiteurs, en en bousculant quelques uns. Je m'excusai pour lui, et nous le suivîmes jusqu'à ce qu'il s'arrête devant une navette spatiale aux quatre ailes dépliées en X. Il nous indiqua que celui qui avait émis le message venait de l'intérieur du bâtiment.

Il s'agissait de Star Tours, basé sur les films de la "Guerre des Etoiles". Après tout, un aliens dans une reconstitution de spatioport, cela ne manquait pas de logique !

03

La foule était assez réduite, contrairement à mes souvenirs. Je m'attendais à une queue longue et lente, mais le temps, et le fait d'être en Janvier, et en semaine s'étaient ajoutés pour nous permettre d'avancer rapidement. Nous traversâmes le premier corridor sur les murs duquel se trouvaient des panneaux lumineux annonçant les différentes planètes visitables, puis arrivâmes dans la salle d'embarquement proprement dite. Là, se trouvaient un grand écran proposant de la publicité "Star tour", une maquette de navette, ainsi que différents automates reprenant le thème des films. Puis nous passâmes dans une sorte d'atelier de réparation, ou des passerelles surplombaient de faux ateliers de réparation habités de droïdes de toutes sortes. C'est là que Emi détecta la source du message.

- Tu es sûr, Emi ?

- Absolument. C'est là, en dessous. Il faut y aller !

- Tu es sympa, mais comment. Il n'y a pas beaucoup de monde, mais c'est déjà trop ! Si nous commençons à escalader les rambardes, je ne pense pas que cela passera inaperçu !

- Je vais y aller seul. Vous, agglutinez vous autour de moi pour me cacher. J'ai repéré les caméras de surveillance. En nous mettant dans cet angle mort, je peux descendre sans me faire voir.

- Et après ?

- Après, j'aviserai. Ne t'inquiète pas.

Sans me laisser le temps de répondre, à ce qui n'était d'ailleurs pas une question, il nous entraîna dans un coin, juste au-dessus d'un robot en pièce détachées qui tentait de façon saccadée d'atteindre une pièce de métal. Lorsqu'il fut bien dissimulé, Emi enjamba le garde-fou et se laissa glisser dans le vide. J'étais une fois de plus stupéfait de l'agilité de cet être qui devait bien peser au bas mot cent cinquante kilos dus aux nombreux morceaux de ferraille qui le garnissaient telle une barde pour un rosbif. Nous nous remîmes en chemin sans toutefois quitter la salle, passant du temps à nous extasier sur la reconstitution de l'atelier futuriste. Puis nous finîmes le circuit de l'attraction, et allâmes attendre Emi à l'extérieur. Keras semblait beaucoup s'amuser.

- Nous mais, vous, les terriens, vous avez une de ces imaginations ! Vous n'avez jamais réussi à envoyer des hommes au-delà de la Lune, et vous imaginez comment sont les ateliers de réparation de fusées qui traversent les galaxies.

- C'est cela, mon vieux Keras, l'inventivité humaine. Et crois-moi, dans le domaine des romans de Science Fiction, nous avons quelques pointures qui ont de quoi provoquer l'admiration. Asimov, Farmer, Clarke, Herbert, Vance, Pelot, Barjavel, et j'en oublie des centaines. J'ai toujours trouvé que la SF était la matière la plus malléable pour faire passer des concepts et des idées que le western et le polar ne pourraient pas servir correctement. Dans ce domaine, il n'existe aucune barrière, aucune retenue, et tout peut se faire. La seule condition est le talent. Et ceux dont je viens de te parler en ont, tu peux me croire !

- Tu sais bien que les Huang ne sont pas doués dans ce domaine. Ils… Nous sommes bien trop terre à terre, et technologicomanialques !

Pendant ce temps, Emi descendait au milieux des décors, des bouts de ferraille et des projecteurs d'ambiance. Bien qu'il ait espéré ne pas y être obligé, il dut neutraliser plusieurs caméras qui avaient failli le trahir. La sécurité devait en effet empêcher des enfants d'échapper à la surveillance des parents et se donner un petit frisson en escaladant les dioramas proposés. Il finit par toutes les neutraliser, afin de faire penser à une panne générale, et non à un sabotage.

Il contourna un droïde à demi décapité, et se coula derrière un moteur éventré. Il continua tout droit vers le signal qui semblait parvenir de derrière une trappe d'accès pour l'entretien. Il dépassa une carcasse de fusée, et atteignit le carré de métal qui coulissa sans problèmes.

Se basant toujours sur son détecteur, il atteignit un couloir, puis une pièce remplie d'armoires métalliques rectangulaires très étroites, et de la taille d'un homme. Il ne savait pas que c'étaient des vestiaires, mais ne s'inquiéta pas pour si peu. Le signal provenait d'une d'elles. Il força délicatement la porte et fouilla. Dans le bas de la cavité, sous un fouillis de chiffons plus ou moins propres, il découvrit un communicateur d'un modèle qu'il ne connaissait pas. Il le mit dans sa poche, et allait nous rejoindre lorsqu'un homme entra.

- Qu'est ce que vous faites là ? Vous n'êtes pas du parc ! Vous venez voler ? A mais, ça ne va pas se passer comme ça !

Et l'homme se rua sur Emi, le poing en avant. Avec légèreté, ce dernier esquiva l'assaut et pivota sur lui-même, attrapant le bras de son adversaire et le retourna avec précision, lui tordant l'épaule.

- Lâche moi, sale voleur ! Tu vas voir !

- Je ne vais rien voir, mais cela n'est pas grave. Dis-moi plutôt à qui appartient l'armoire que je viens de forcer ?

- Et pourquoi je le dirais ?

- Parce que sinon, je risque de devenir très méchant.

Emi se découvrit la tête et montra ses implants. L'autre poussa un cri et se mit à trembler.

- C'est… C'est le vestiaire de Franck. Franck, le chef de la maintenance électronique. Mais… Mais qui êtes vous ?

- Personne.

Et Emi lui pulvérisa un gaz qui endormit l'homme pour plusieurs heures. Il ressortit et inspecta les portes. Sur l'une d'elles se trouvait une plaque gravée : Franck Dubief, maintenance électronique. Emi scanna l'intérieur, ne repéra aucun signe de vie, puis entra discrètement et referma la porte derrière lui.

Il n'eut pas longtemps à attendre, un homme d'une cinquantaine d'années, petit et grassouillet, vêtu d'un pull troué et sale, entra et s'arrêta net en voyant l'intrus.

- Qui êtes-vous ?

- Nous venons répondre à votre appel de détresse.

- Mon quoi ? Mais vous êtes fou ! Je n'ai pas appelé au secours.

- Cet appareil est bien à vous ? L'empreinte biologique que j'ai relevée dessus est bien la vôtre. pourquoi l'utilisez-vous ?

- Mais je n'ai jamais vu ce truc ! Je vais appeler au secours !

04

Emi n'eut que le temps de gazer l'homme qui s'écroula sans demander son reste. Emi sortit et ferma le bureau avec la clé qu'il avait trouvé dans la poche du technicien. Il nous rejoignit et nous expliqua le topo.

- Et bien, on peut dire que ça commence fort ! Et tu es sûr que c'est bien lui ?

- Après l'avoir neutralisé, j'ai encore vérifié. Pas de doute possible. Où il ment, où il s'en sert à son insu.

Je souris, tâchant de détendre un peu l'atmosphère qui s'était sensiblement alourdie.

- A l'insu de son plein gré, je suppose ?

Mais seule Martha comprit la plaisanterie, et me jeta un regard mi-figue mi-raisin.

- Arrête de faire l'andouille, Philippe. Nous avons un problème sur les bras, et un gros.

- Quatre-vingt kilos environ, d'après ce qu'à dit Emi. Bien, il nous suffit de revenir plus tard, et de l'emmener.

- Génial ! On va escalader les grilles du parc cette nuit, on va tenter de passer inaperçus parmi les centaines de nettoyeurs qui entretiennent le parc la nuit, et on va emmener notre gugusse ! On pourrait peut-être trouver mieux !

Keras me fit taire en me posant fermement la main sur le bras.

- On va tous aller dans le bureau du gars, et l'interroger. A nous tous, nous pourrons parer à tout problème.

- Le ciel t'entende !

Et nous voilà partis vers la porte de service, afin de rejoindre notre alien-qui-n'en-était-pas-un-tout-en-appelant-au-secours-sur-une-fréquence-alien.

Les couloirs étaient vides, ce qui nous soulagea plus que je ne saurais le dire, puis nous atteignîmes le local recherché. Je regardai l'homme étendu à terre. Il était extrêmement commun, avec un visage sans personnalité, plutôt laid, mais sans excès. Une barbe de trois jours et des yeux bleus délavés lui donnait l'aspect d'un type sans le moindre intérêt, devant qui on passe sans le remarquer.

Keras lui lia les pieds et les mains, et Emi disposa un champ neutralisateur qui insonorisa totalement la pièce. Puis, il réveilla l'homme.

- Mais que me voulez-vous ? Qui êtes-vous ?

Keras ne répondit pas à ses questions, et lui en posa à son tour.

- Qu'est-ce que c'est ? Cet objet a été trouvé dans votre vestiaire, et il porte vos empreintes. Dites-moi ce que c'est.

- Mais je ne sais pas ! Relâchez-moi ! Si c'est de l'argent que vous voulez, il y en a dans mon portefeuille, dans la veste sur la chaise. Mais ne me faites pas de mal !

Emi lui saisit le bras et lui reposa la question. L'homme répondit de la même façon et se mit à pleurer.

- Il dit la vérité. Mes scanners me montrent qu'il ne sait vraiment pas de quoi il s'agit. Il faut l'étudier plus à fond.

Keras demande à Ipem ce qu'il en pensait. L'ordinateur de bord, par le truchement de Emi, répondit que la seule solution était de l'amener à bord du Malénardus. Il ne pouvait rien de plus à distance.

- Je vais créer un orage terrible, localisé sur cette partie du parc. Avec une pluie battante et beaucoup de vent, je rajouterai de la poussière et du gaz. Ainsi protégée des regards, une navette pourra venir vous chercher, sans se faire repérer. Mais il faudra faire extrêmement vite, car les radars terriens, bien que peu efficaces, sont quand même capables de la détecter si elle reste trop longtemps dans l'atmosphère terrestre. Dès que vous serez à bord, j'enverrai chercher Arixi, et nous quitterons l'orbite terrestre.

- Bien, Ipem. Nous sommes prêts.

A peine Ipem s'était-il tu, que le vent démarra en trombe, lacérant tout sur son passage. La pluie se mit à tomber à verse, tant et si bien que je voyais plus Martha qui se trouvait à quelques mètres de moi.

Cinq minutes après, la navette venait se poser. Je me précipitai vers elle, et tentai d'ouvrir la porte, mais lorsque je trouvai la poignée, celle-ci refusa de s'ouvrir. Je m'escrimai avec l'énergie du désespoir, mais rien ne se passait.

Je commençai à désespérer, lorsque Martha m'attrapa l'épaule et me tira vers la gauche, puis, après quelques pas, j'entrai dans le sas, puis à l'intérieur de la navette.

- Ouf ! Je suis bien content d'être là ! Fait un temps de chien dehors ! Tout le monde est présent ?

- Oui, Philippe. Tout le monde plus le gars.

- Mais que s'est-il passé, Martha ? La porte du sas ne voulait pas s'ouvrir ?

- C'est un peu normal, mon lapinou !

- Pourquoi ?

- Parce que c'était dans la maquette du X-Wing de Star Wars que tu voulais entrer !

05

Le technicien était allongé sur une couchette surmontée d'un baldaquin de métal, sur lequel une myriade de petites loupiotes vertes et rouges jouaient une danse mystérieuse et lancinante. Des bras articulés se mouvaient silencieusement sur le corps du pauvre homme inconscient, dont le visage avait pris une allure encore plus impersonnelle. Des bourdonnements discrets prouvaient que des appareils fonctionnaient, mais on aurait été bien en peine de dire lesquels et ce à quoi ils servaient. Tout autour de la salle des écrans donnaient des indications dont la plupart étaient du chinois pour moi.

Ipem était, quant à lui, dans son élément. Bien qu'invisible, il était omniprésent dans chaque machine, dans chaque composant, dans chaque mémoire. Il était l'âme de ce laboratoire, et je lui laissai bien volontiers cette toute-puissance, moi qui n'avait jamais réussi à comprendre tout à fait Windows – mais qui sur Terre pouvait se vanter d'en être capable -.

- Alors, mon vieil Ipem, que nous racontes-tu de beau ? A quel âge a-t-il eu sa première dent ? Quand a-t-il commencé à s'intéresser aux filles ?

- Je ne sais rien de tout ça, mais je peux te dire que cet homme est un terrien d'origine. Il semble par contre être habité par un esprit étranger. Je ne saurais dire ce que c'est exactement, mais c'est une entité extraterrestre qui vit en sommeil, dans son cerveau.

- Cela se présente comment ?

- J'ai repéré des ondes cérébrales différentes de celles du sujet. Elle n'ont rien à voir avec celles d'un terrien, et encore moins avec celles d'un humain. Ces ondes sont très faibles et dénotent une inconscience temporaire. Les synapses de patient véhiculent des influx parasites transitoires inactifs, qui doivent parfois shunter les différents stimuli et engrammes mémoriels.

- Et en français, ça donne quoi, s'il te plaît ?

- Ce monsieur est porteur d'un esprit alien qui est d'habitude en sommeil, et qui doit de temps en temps prendre la direction de son corps d'adoption. C'est dans ces moments-là qu'il envoie ses appels de détresse. Puis il se rendort et l'homme reprend le contrôle de sa vie.

- Ce qui fait qu'il ne se souvient de rien quand il redevient normal ?

- Exactement, Philippe. Je suggère que nous le laissions en observation, et que nous tentions de communiquer lorsque l'esprit parasite sera conscient.

L'idée était probablement la meilleure qui se puisse envisager. Elle se heurtait néanmoins à un problème de taille : quand l'esprit étranger se réveillerait-il ? Si c'était dans vingt-quatre heures, cela pouvait aller, mais s'il fallait attendre un mois, voire une année entre chaque réveil de la créature, cela risquait de n'être pas gérable !

Ipem me rassura. D'après ses études, l'esprit sortait de léthargie toutes les dix heures. Comme l'appel intercepté remontait à vingt-six heures, il n'en restait que quatre à attendre. Nous en profitâmes pour mettre les autres au courant. Ipem ajouta quelques précisions que je ne compris pas toutes. En gros, il annonçait qu'il tenterait de transférer l'esprit parasite dans une de ses banques mémorielles, afin de pouvoir communiquer en direct et en permanence et de renvoyer son hôte chez lui, sur Terre.

- Cela libérera le pauvre technicien qui doit commencer à se sentir mal avec ces absences répétées. Toutes les dix heures ! Pensez aux trous que cela doit faire !

- Je ne pense pas qu'il s'en rende compte réellement, car ces périodes ne durent guère plus que deux ou trois minutes. Il doit s'y être habitué, car je pressens qu'il a cet "hôte" depuis fort longtemps.

Et voilà, on nageait dans le délire ! Possession diabolique et tout service qui marche avec. J'avoue que si j'aime bien la SF, le côté cauchemar, associé au vampirisme, n'était vraiment pas ma tasse de thé.

Au bout du temps prévu, Ipem m'annonça que l'esprit alien venait de se réveiller. Mais comme le corps de l'homme était sous sédatifs, il ne pouvait pas agir. Ipem en profita pour mener à bien son étude.

- Voilà, ce devrait être facile. J'ai réussi à différencier le terrien de son hôte. Le transfert dans une mémoire devrait se faire sans problème.

A peine avait-il dit cela que le corps du malheureux se mit à se tordre dans tous les sens. Des convulsions d'une intensité rarement vue secouaient le technicien dans tous les sens. Son visage crispé par la douleur faisait peur à voir. Un patient sous la roulette du dentiste aurait eu l'air d'un gagnant du loto à côté de lui.

- C'est le parasite, il a pris conscience que nous voulions l'extraire de force, et penser qu'on veut lui faire du mal. Il tente de résister.

- C'est grave ?

- Non, aucun des deux ne risque rien de grave. Je vais simplement augmenter la dose de somnifère, et tout rentrera dans l'ordre.

Un bras sortit de l'appareillage qui surmontait le lit et injecta ce qu'il fallait. Ipem continua le transfert, puis annonça que tout s'était bien passé. L'homme était à nouveau libre.

- Je pense que la meilleure chose est de l'amener quelque part dans la nature, pas trop loin d'un village ou d'une route fréquentée. Il retournera bien chez lui. Il pensera simplement avoir souffert d'une amnésie partielle. Par contre, il faut l'emmener avant qu'il ne se réveille. Si Keras est d'accord, je vais réunir une petite équipe pour effectuer le retour du sujet.

- OK ! Pas de problème. Quand pourrons-nous discuter avec l'extraterrestre ?

- Il faut d'abord que je réussisse à communiquer avec lui, et à initialiser une interface spécifique pour que nous puissions tous lui parler. Cela prendra un certain temps, mais je ne peux dire combien. J'en saurai probablement un peu plus d'ici une heure ou deux.

Je laissai Ipem à ses activités diplomatiques, préférant ne pas subir les incompréhensions qui ne manqueraient pas de se produire dans les premiers pas de la compréhension mutuelle. J'avais déjà du mal parfois à comprendre mes frères de race, alors un alien…

Martha me questionna sans répit jusqu'à ce que je lui aie tout dit. Je lui dis enfin qu'elle n'avait qu'à être là au moment adéquat.

- Mon lapinou, figure-toi que j'avais autre chose à faire. Je me suis renseignée, et cet extraterrestre doit être sur Terre depuis bientôt cinq mille ans !

Cinq mille ans, bof, une paille !

06

- Et comment tu sais cela, Miss Einstein ?

- J'ai étudié les traces laissées par le communicateur utilisé par le parasite. Comme tu le sais, même en état de veille, il émet des ondes qui lui permettent de garder contact avec l'hyperespace, qu'il utilise comme mode de transfert principal. Or, ces ondes s'accumulent dans la ionosphère, une des couches supérieures de l'atmosphère, et subsistent pendant des millénaires. J'ai étudié ces manifestations, Ipem a fait de petits calculs, et voilà le travail !

- Chapeau ! Et avec tes méthodes géniales, tu peux pas me trouver le prochain tirage du loto ? Ca mettrait du beurre dans nos épinards !

- Gna-gna-gna ! Tu plaisantes parce que tu es jaloux de ne pas avoir eu cette idée le premier !

- Bon, OK, j'admets. Mais ne crois-tu pas que ta datation est fausse ? Cinq mille ans ? Et où était-il avant d'entrer dans le corps de ce pauvre type ?

- Ca, faudra lui demander à lui !

Nous restâmes ensemble à tenter de trouver d'autres idées pour faire avancer le schmilblick, mais rien. Nous ne pûmes que faire des hypothèses hasardeuses, sans beaucoup d'espoir.

Au bout de quelques heures, Ipem nous annonça que les choses avançaient plus vite que prévu, et que nous pourrions communiquer de façon satisfaisante d'ici à une quinzaine d'heures.

- Bon, il va falloir retourner sur Terre pour préparer notre absence. Nos familles ne devraient pas poser de problèmes, il commencent à avoir l'habitude de ce qu'ils pensent être des escapades en amoureux, mais les études vont encore déguster. Nous allons devoir trouver une solution pour expliquer nos absences répétées.

Nous fîmes ainsi. Nos universités respectives apprirent que nous étions malades et devions prendre plusieurs mois de convalescence. Ipem nous avait fait des certificats aux petits oignons. Ce qui était moins drôle, c'était le boulot que nous allions devoir abattre au retour pour rattraper nos retards. Mais bon, c'était le jeu !

Le temps venu, nous nous retrouvâmes dans la salle centrale de Ipem. Sur la table centrale, là où étaient incrustées différents terminaux et leurs claviers, reposait une pyramide sur laquelle se trouvaient deux petits écrans, et un clavier.

- Je vous présente D'Tor, l'esprit alien qui utilisait l'enveloppe terrienne. Je lui ai expliqué que nous ne lui voulions aucun mal, et que nous ne cherchions qu'à l'aider. Pour le reste, je vais lui laisser la parole.

Un des voyants de la structure s'alluma et une voix synthétique s'éleva. Les écrans montrèrent des changements discrets, et je compris qu'ils donnaient des indications sur l'état de veille et de santé de l'esprit.

- Je vous demande d'abord pardon pour les ennuis que je vous ai causé, à vous ainsi qu'à mes corps d'adoption. Je suis arrivé sur Terre il y a environ cinq mille de vos années.

Martha en profita pour me donner un léger coup de coude, assorti d'un clin d'œil.

- Je fais partie d'une race d'explorateurs, qui, une fois arrivés sur la planète qu'ils veulent étudier se désincarnent, et parasitent un corps de l'espèce dirigeante. C'est ce que j'ai fait, mais j'avais sous-estimé le cerveau humain. J'avais pensé que je pourrais contrôler aisément l'esprit de mon "réceptacle", or cela a été un échec absolu. Le peuple que j'avais choisi, que vous appelez les égyptiens, étaient déjà très évolués, et dès mon entrée dans le corps d'un scribe moyen, je me rendis compte que j'étais prisonnier. Je ne pouvais rien faire, sinon toutes les dix heures, tenter une prise de pouvoir qui ne durait pas plus de quelques minutes.

- Quel était votre but réel ?

- Comme je vous l'ai dit, je ne cherchais qu'à étudier votre race. Rien d'autre. Nous sommes totalement pacifiques, et n'avons aucun désir de conquête. Seul la soif de connaissances nous anime.

- Et vous êtes resté bloqué pendant cinq mille ans ?

- Oui, je passai d'un corps à l'autre dès que le précédent mourait, me transférant lors de contact physique avec un proche. Plusieurs fois, j'ai failli disparaître, lorsque mon hôte mourrait de mort violente, et que personne ne trouvait le cadavre. A chaque fois, j'ai réussi à m'en sortir en passant dans l'enveloppe d'un animal, ou d'un insecte. Je repassai alors dès que je le pouvais dans un corps humain.

- Et vous n'avez jamais réussi à envoyer votre message ?

- Non, je me suis rendu compte que votre atmosphère était trop dense pour que mes signaux passent. Une fois l'atmosphère franchie, ils devenaient si faibles qu'ils ne dépassaient pas l'orbite de votre planète Jupiter. Mais j'ai quand même continué, au cas où un vaisseau à la technologie suffisamment évoluée passerait dans ce secteur. J'ai eu raison.

- Et pourquoi n'avez-vous pas réintégré votre corps ?

- Tout simplement parce que ne contrôlant mes enveloppes d'emprunt que quelques minutes, je n'ai jamais pu les faire aller à l'endroit où il se trouvait. Et lorsque j'habitais le corps d'un animal, mon esprit pouvait prendre le dessus, mais c'était l'animal qui ne pouvait plus rien faire d'efficace. Le piège était parfait…

Je regardai la pyramide avec un sourire. L'égyptien d'adoption finissait son existence terrestre dans un réceptacle rappelant la forme des mausolées de là-bas. Il y avait quelque part un humour noir que je devais être le seul à ressentir, mais cela ne m'empêchait pas d'avoir pitié de ce pauvre prisonnier millénaire.

- Je vous suis très reconnaissant de m'avoir rendu une certaine autonomie, de pensée et de parole, mais que comptez vous faire de moi ?

La voix synthétique n'avait pas rendu d'intonation inquiète, mais je devinai que D'Tor ne devait pas en mener large.

Keras nous regarda tous, et sachant qu'il exprimait l'opinion de tous, il déclara :

- Oh, c'est simple, mon ami. Nous allons vous ramener chez vous !

Et voilà, c'était reparti. On repartait pour des galères, et des soucis à n'en plus finir. Et le pire, c'est que je n'aurais pas donné ma place pour une nuit d'amour avec Claudia Schiffer !

07

D'Tor se révéla un personnage plutôt agréable, bien que souvent déroutant. Son attente de cinq mille ans devait probablement y être pour quelque chose. Mais pétais les plombs dès que je devais attendre plus de dix minutes, je comprenais cette pauvre entité ! Il y avait aussi le fait qu'il n'était pas humain, son mode de pensée était forcément différent de celui que nous avions l'habitude de fréquenter. Même les Liin'iis que nous avions connus sur Dehovia III étaient quasi humains et leur caractère était facilement compréhensible.

Notre nouveau compagnon était assez taciturne, avec des pointes d'angoisse et parfois d'énervement. Il avait de longues périodes où les contacts étaient plutôt froids, puis, sans raison apparente, il devenait très agréable. Il passait alors son temps à nous raconter tous ses souvenirs, provenant des différents corps qu'il avait occupé. Même s'il était la plupart du temps incapable de contrôler son hôte, il enregistrait tout ce qui se passait autour de lui. Il nous parla d'Akhénaton, le pharaon hérétique, de Léonard de Vinci, de Jules César, ainsi que d'autres personnages moins connus.

C'était une mine d'histoires plus passionnantes les unes que les autres, et nous passions des heures à l'écouter, du moins lorsqu'il était dans sa phase "agréable".

Il avait indiqué à Ipem à quel endroit se rendre afin de retrouver ses compagnons, et le cap avait été mis vers la planète natale de D'Tor. Le voyage devait durer plusieurs jours, en passant par l'hyperespace, et nous en profitions pour enrichir nos connaissances historiques.

- Je me souviens de mes premiers pas sur Terre. Ce fut saisissant. J'avais été désigné pour étudier les habitants de la troisième planète de votre système solaire. Mes études sur ces peuples avaient montré des êtres basiques, vêtus de peaux de bâtes et incapable de proférer autre chose que des grognements. Ils vivaient dans des grottes et n'avaient pour toutes armes que des os de bêtes tuées. Aucune civilisation réelle, rien qui dénotât un esprit évolué. C'était du moins ce que les sondes que nous avions envoyé là-bas nous avaient rapporté. Mais du temps avait passé, et jamais, ni moi ni mes collègues, n'aurions imaginé que cette race évoluerait si vite. Je suppose que l'atmosphère terrestre, particulièrement propice à la vie, a dû hâter les choses. A moins qu'une intervention extérieure…

Toujours est-il que lorsque j'arrivai sur Terre, les hommes n'étaient plus des primitifs, mais des êtres intelligents, créateurs de civilisations grandioses.

Je posai mon vaisseau dans le désert, près du Nil, en Egypte, dans un endroit désert. J'enfouis mon vaisseau sous plusieurs dizaines de mètres de sable, et sortis avec précaution. Mon corps naturel, bien que très esthétique d'après les critères de mon peuple, risquant de faire peur aux autochtones, je m'approchai avec précaution d'une route fréquentée, et me cachai aux alentours d'un oasis. Là, je vis une caravane peu nombreuse qui se reposait. Je cachai mon corps dans les buissons, et me désincarnai. Je rentrai en contact avec un homme jeune, assez replet, et totalement chauve. J'appris par la suite qu'il s'agissait d'un scribe. Mon corps d'origine se rétrécit comme à chaque fois que je le quittai, pour ne plus faire que quelques centimètres de haut, tout en augmentant son poids de façon proportionnelle. Il était indécelable, et de par sa masse, ne risquait pas d'être emporté par la tempête, même la plus violente.

Mes premiers contacts avec la Terre me réjouirent. Le soleil, illuminant le sable, les palmiers se reflétant sur l'eau, les animaux se reposant, tout cela était nouveau pour moi, car la plupart des planètes que j'avais étudiées étaient plutôt marécageuses, boisées, ou glacées. De plus, mon expérience en tant qu'explorateur était assez réduite. Je n'avais que trois cent ans, et ne travaillais que depuis une cinquantaine d'années. J'adapte mon décompte de temps à vos années, bien sûr. De toutes façons, après tant de temps passé avec vos semblables, j'ai appris à réagir selon vos normes.

Je commençai à étudier le cerveau et les réactions de cet hôte, lorsque je me rendis compte que je n'arrivais pas à lui imposer ma volonté. J'avais beau me démener, je ne parvenais à prendre possession du corps que quelques minutes toutes les dix heures. Je décidai alors de regagner mon corps, en contrôlant ce corps avant qu'ils ne s'éloigne. Tant que j'étais à proximité de mon enveloppe originelle, je pouvais faire le transfert, mais après, cela devenait impossible. Mais, catastrophe, lorsque la fenêtre des trois minutes suivantes arriva au bout des dix heures, le corps de mon hôte ne répondit pas. Je tentai tout pour le faire réagir, mais rien ne se passa. Et les quelques minutes où je pouvais le contrôler passèrent sans que je puisse faire quoi que ce soit. Lorsque dix nouvelles heures furent passées, le scribe avait repris la route, et j'étais fichu. Depuis, les quelques minutes dont je disposais à chaque fois étaient trop courtes pour me permettre de reprendre le voyage vers mon corps d'origine. Par la suite, je faillis plusieurs fois me rapprocher de mon but, lors de voyages entrepris par mes hôtes, mais jamais je ne pus m'approcher suffisamment. Puis le temps passant, je perdis espoir car mon enveloppe originelle avait probablement pu résister sans mon esprit mille, peut-être deux mille ans, mais certainement pas cinq mille. C'est pourquoi je ne vous ai pas demandé de m'y reconduire.

- Et pourquoi n'aviez-vous pas pu faire régir le corps la première fois ?

- Je l'appris plus tard. Lorsque je voulus le faire agir, le brave homme était soûl à n'en plus pouvoir soulever une paupière. Voilà comment j'ai échoué sur votre monde.

- Comme quoi une bonne biture empêcha une invasion alien !

- Comment ?

- Rien, je plaisantais.

Je m'aperçus assez rapidement que l'humour était une donnée totalement inconnue de D'Tor. Il ne saisissait aucune de mes plaisanteries, y compris les plus accessibles. Cela me déçut passablement, mais je mis que nul ne pouvait être parfait !

A de nombreuses reprises, nous nous réunîmes avec et sans notre passager. Keras et moi voulions avoir le plus souvent possible l'opinion de Martha, de Arixi et de Emi. Nous avions affaire à quelqu'un dont nous ne connaissions rien. Nous avions l'impression que nous pouvions lui faire confiance, mais nous avions mis en branle tout un voyage, et nous devions avoir le maximum de sécurités avant de nous jeter dans le gueule d'un loup totalement inconnu.

Malgré les nombreuses questions que nous nous posions sans cesse, aucun d'entre nous n'arrivait à se faire une opinion claire. Nous les trouvions tous plutôt sympathique, mais il fallait reconnaître que son déséquilibre psychologique – bien compréhensible au de ce qu'il avait subi – nous mettais mal à l'aise. Rien n'était réellement tout blanc ou tout noir, comme dans la vie habituelle. Mais là, cela nous aurait vraiment aidé d'avoir une opinion plus tranchée.

Etant donné que nous n'avions aucune raison réelle de nous méfier de lui, nous avions définitivement décidé d'aller jusqu'au bout de notre – de sa – quête. Bien entendu, Keras et Ipem étaient comme toujours avides de connaître de nouvelles civilisations, et quand à Martha et moi, l'occasion d'une aventure supplémentaire vécue ensemble nous réjouissait. Quand à Arixi, du moment qu'elle était avec Keras, tout était parfait. Seul Emi ne trouvait pas son compte dans cette aventure.

Il déprimait et se sentait inutile. La monotonie du voyage lui portait sur les nerfs. Il aurait souhaité plus d'action. S'il avait su ce qui allait lui tomber sur la cafetière, je pense qu'il se serait réjoui de n'avoir qu'à cultiver son petit jardin hydroponique !

08

- Tu comprends, Philippe, cette mission va se passer entièrement à bord du vaisseau, et je suis utile que lorsque nous sommes dehors, et que je sers de relais à Ipem. Je me sens tellement inutile dans cette inaction !

- Ne sois pas bête ! A t'entendre, on croirait que tu n'existe qu'en tant qu'Extension Mobile de Ipem ! Ce n'est pas parce que tu t'es toi-même surnommé Emi, que tu te réduis à cela ! Tu nous as souvent apporté ton aide, et ton amitié nous est précieuse. Et ne crois pas que nous confondions les interventions d'Ipem avec les tiennes ! Nous apprécions beaucoup Ipem, mais toi aussi ! Et de plus, tu es humain. A de nombreuses reprises, ta présence et ta gentillesse nous ont fait chaud au cœur. Allez, secoue-toi ! Je te jures que l'être humain que tu es a beaucoup de valeur pour nous tous.

- Merci, Philippe, même si je ne suis pas totalement convaincu, les efforts que tu fais pour me remonter le moral sont déjà très réconfortants.

J'en parlai à Ipem peu après. Mais Ipem m'assura que tout allait bien. Simplement, Emi avait une légère baisse de tonus, mais rien qui vaille la peine de s'alarmer.

- Tu ne m'empêcheras pas de penser que nous devrions être plus attentifs à ses problèmes. C'est un ami, et je ne supporte pas de voir ceux que j'aime souffrir. Sans vouloir te vexer, tu es une machine, et tu manques peut-être de la sensibilité nécessaire pour bien évaluer la situation.

- Tu as sans doute raison, Philippe. Bien, que dirais-tu si je me déconnectais temporairement de Emi. Avec son accord, bien sûr, et pour quelques jours. Je n'ai pas besoin de lui tant que nous restons dans le vaisseau. Cela lui permettra peut-être de se sentir plus humains et de profiter plus pleinement de ses rapports avec vous, les humains ?

- Je pense que ton idée est très bonne. Il saura alors que l'amitié que nous lui portons est vraiment adressée à lui. Tu vois, je retire ce que j'ai dit. Tu est aussi sensible qu'un humain. Ton idée montre que tu nous connais bien !

- C'est une des plus beaux compliments que tu m'aies faits, Philippe. Merci.

Le lendemain, Emi nous rejoignit à la salle à manger. Séparé de Ipem, il semblait très hésitant, comme un enfant qui entrerait pour la première fois dans le monde des adultes. Son sourire timide nous fit le regarder avec beaucoup d'affection. Nous allions lui montrer ce que nous pensions de lui.

Au fur et à mesure de l'avancement de la journée, il prit de plus en plus d'assurance, finissant par rire et plaisanter comme s'il avait toujours été ainsi. Nous nous retrouvâmes dans mes quartiers, et nous passâmes une partie de la nuit à chanter, rire, jouer, à plusieurs. Keras était là avec Arixi, Martha bien sûr, mais aussi quelques membres de l'équipage, de repos, qui avaient accepté de se joindre à nous.

Le lendemain, bien sûr, le lever fut pénible…

- Philippe, debout ! Il est déjà 0800 !

- M'ennuie pas, Ipem ! Tu n'as pas besoin de moi. Je ne fais pas partie de l'équipage. Alors, oublie-moi !

- Bon, alors je dis à Martha que tu refuses de la rejoindre pour le petit déjeuner ?

- Saleté ! C'est du chantage ! Tu mériterais que je te désosse puce par puce !

Je me levai néanmoins, pestant contre Ipem, le Malénardus, le temps qui passait trop vite, contre l'univers entier, et même contre cette pauvre Martha qui avait servi de prétexte à Ipem. Je passai les vêtements que je portais habituellement à bord : un pantalon bleu serré dans des bottes basses vertes, et une chemise large de même couleur sur un sous-pull gris. L'uniforme des membres de l'équipage étaient semblables, à la différence que je portais un col ouvert, alors que le leur était fermé par une broche qui indiquait leur grade, excepté ceux dont la tâche exigeait une blouse, ou autre vêtement de travail.

- Oh, tu as l'air de mauvaise humeur, mon lapinou ! Tu es de joyeuse compagnie le soir, mais tu fais bonnet de nuit le matin !

- Le matin, tu veux rire ! Je parie que dehors, il fait encore nuit. C'est pas humain de faire lever les gens à une heure pareille !

- Dehors, c'est l'espace, rigolo ! Il y fait toujours nuit !

- Tu vois, c'est bien ce que je disais. Bon, je déjeune avec toi, et puis je retourne me coucher !

- Sois sérieux. Nous devons continuer à étudier D'Tor. Nous devons en savoir encore plus sur lui !

- Bien, Madame le tyran !

Le déjeuner me réveilla tout à fait, et je me levai de table nettement plus alerte que je ne m'y étais assis. Nous allâmes vers la salle où se trouvait la pyramide-hôtel.

Lorsque je regardai les écrans, ils étaient éteints, ce qui était surprenant. Aucune activité n'était manifestée par son habitant. Même en état de veille, celui-ci devait émettre des données pour son réceptacle qui surveillait en permanence son bon état de santé. Or là, rien. Je questionnai Ipem.

- Tu as raison, la pyramide est vide. D'Tor est sorti. Mais où est-il allé ? Il n'a pu que prendre possession de l'un des membres de l'équipage.

- En tous cas, cela prouve qu'il nous a bien eus ! La saleté, et nous qui lui faisions confiance !

- Il n'est peut-être pas vraiment coupable. Rendez-vous compte du stress qu'il a du subir. Son emprisonnement interminable; sa soudaine libération, l'idée de retrouver les siens après tant de temps. Sa réaction n'est peut-être pas hostile, mais simplement la marque d'une perte d'équilibre.

- En clair, il a pété un boulon ! Et comme il ne peut se manifester que deux ou trois minutes toutes les deux heures, ça va être coton de le retrouver ! Ah, il ne manquait plus que cela !

Mais nous n'eûmes pas longtemps à attendre. Keras lança quelques minutes après une annonce d'urgence de niveau 1 :

- Attention, à tous les officiers, à Philippe, Martha et Arixi. Tous dans mon bureau, immédiatement ! Emi a pris possession de la salle des machines, et est en train de détruire le Malénardus.

Quand je disais que Emi ne s'ennuierait pas longtemps !

09

La vision était cauchemardesque. Emi s'était enfermé dans la salle de contrôle des machines, et avait commencé à tout casser. Les caméras encore intactes montraient un homme en proie à la folie la plus pure. Il frappait au moyen d'une barre de fer sur les pauvres consoles informatiques qui ne lui avaient rien fait. Même s'il m'arrivait quelque fois à la maison d'avoir envie de faire la même chose sur mon ordi, je n'étais jamais passé à l'acte !

Une caméra nous montra son visage déformé par la haine. Tous ses muscles faciaux étaient convulsés, et sa bouche tordue dans un rictus horrible. Une tête qui si elle avait appartenu à quelqu'un que nous ne connaissions pas nous aurait déjà fait frémir, mais qui était celle d'un de nos amis les plus chers. L'impression que nous ressentîmes était à la fois une immense tristesse, mais aussi une peur, non pas de ce qu'il pourrait faire – bien que cela fut déjà plus que dangereux – mais surtout de son état de santé personnel, et de ce qu'il devait ressentir.

Je tentai de joindre Ipem afin de lui demander s'il avait des explications, mais ce dernier ne répondit pas. Je me tournai vers Keras.

- Il a détruit un relais principal de Ipem. Sans celui-là, il ne peut communiquer.

- Keras, tu veux dire que Ipem est intact, mais seulement muet ?

- Oui, Philippe. Mais le relais détruit est dans la salle où se trouve Emi.

- Tu ne vas pas me dire qu'on ne peut pas réparer autrement ?

- Hélas si ! Ces circuits sont triplés par sécurité, comme tous ceux qui sont importants. Mais les trois sont au même endroit. Nous avons envisagé des pannes, pas des sabotages.

- Peux-tu me montrer avec une des caméras qui restent la place des relais ?

Keras manipula les contrôles et braqua une des caméras vers la paroi en face de la porte principale d'accès. Puis il fit un zoom sur la cloison détériorée qui apparaissait derrière d'énormes câbles arrachés, et des débris divers.

- Les trucs devant, c'est quoi ? Ca a rapport avec les relais de Ipem ?

- Non, ce sont des unités de transfert de vasules.

Les vasules étaient des petits cylindres dans lesquels on mettait les rares documents qui ne pouvaient pas passer par informatique et être imprimés. Ils pouvaient transporter aussi de petits objets. Ces vasules voyageaient dans des conduits sous air comprimé, comme dans les administrations terriennes du début du vingtième siècle. Comme quoi on peut faire du neuf avec du vieux.

- Keras, dis-moi, qu'y a-t-il derrière cette cloison éventrée ?

- Une salle de repos pour les techniciens. La paroi qui sépare les deux pièces est-elle épaisse ?

- Oh, c'est une cloison interne entre deux bureaux. Les cloisons de la salle des machines sont très épaisses, mais celles séparant la salle de contrôle où se trouve Emi et celle d'à côté sont tout à fait perforables. Je suppose que tu veux réparer en passant par derrière ?

- Tu as gagné le droit de revenir en deuxième semaine, mon cher commandant !

Les techniciens furent vite choisis, et envoyés dans la salle attenante, afin de ménager un trou dans la cloison. Le laser était suffisamment silencieux pour ne pas attirer l'attention de Emi. Puis d'autres spécialistes prendraient le relais pour réparer Ipem par derrière. Les débris amassés devant les relais suffiraient – du moins nous l'espérions – à camoufler le travail effectué.

Pour plus de sûreté, je tentai de faire diversion en parlant à Emi. Mais le système de communication avait été détruit lui aussi. Je me contentai d'espérer que cela marcherait.

- S'ils échouent, ce sera catastrophique. Seul Ipem peut tenter de régler ce problème.

- Dis-moi, Keras, j'ai bien compris qu'il ne pouvait plus communiquer avec nous pas audio. Mais il reste tous les terminaux… On peut joindre Ipem par là !

- Et non ! Je me suis probablement mal expliqué ! Ce ne sont pas les circuits audio qui sont détruits. Mais ses circuits de communication. La mémoire centrale de Ipem est totalement prisonnière. Seuls les systèmes basiques fonctionnent. Ceux qui n'ont pas besoin de Ipem en permanence. Energie, recyclage atmosphérique, équipement de supports vitaux… Et encore, ils ne sont autonomes que vingt-quatre heures. Après, je ne sais ce qui peut se passer.

- Bref, on est dans la…

Un cri me fit sursauter. Un technicien me montrait l'écran de surveillance. Emi avait entendu le bruit des réparations du relais de Ipem, et se ruait vers le technicien une énorme masse de fer brandie au-dessus de lui, afin de frapper.

Je ne réfléchis pas un instant et fit une des nombreuses folies qui émaillaient ma vie. Je me précipitai vers un laser, et détruisis le système de fermeture des portes. Puis j'entrai.

Je fis la diversion espérée, mais je le payai cher. Emi se retourna et m'abattit sur l'épaule la lourde machine qu'il tenait à bout de bras. Je ne sentis rien au début, mais quelques secondes après, mon bras commença à me faire cadeau d'une douleur atroce. Je luttai contre l'évanouissement et réussis à éviter un autre coup, dans la foulée. Je me pris les pieds dans des câbles au sol, et tombai à terre, en arrière. Emi se précipita sur moi et m'écrasa de son poids augmenté de tous les implants qu'il avait dans son petit corps potelé. Dieu qu'il était lourd ! Si je m'en sortais, je me promis que je le supplierais de se faire alléger un peu, devenir un Emi light !

En attendant, j'avais son visage à quelques centimètres du mien, tellement déformé que je ne le reconnaissais plus ! C'était vraiment horrible. Je savais que je devais gagner du temps. Mais mon bras n'étant pas au courant de cet impératif, se rappelait inexorablement à moi. Pour comble de bonheur, et pour montrer que la maison ne reculait devant aucun sacrifice, il se mit à me distribuer gratuitement des coups. Sa générosité était telle qu'il ne visait même pas, et toutes les parties de mon pauvre corps furent gâtées de gnons, plus terribles les uns que les autres.

N'y pouvant plus, je décidai de m'inscrire aux abonnés absents, et, courageusement, je m'évanouis, laissant le champ libre à Emi pour terminer son travail de maréchal-ferrant.

10

Si l'entrée en sommeil fut douloureuse, la sortie ne le fut pas moins, avec un bémol toutefois. Car la première chose que je vis fut le visage crispé de Martha. Même tendu, il était toujours aussi beau. D'ailleurs, ma reprise de conscience le détendit, et le plus beau des sourires me récompensa de mon retour à la vie. Je n'irais pas jusqu'à dire que je me ferais refaire le portrait tous les jours pour bénéficier d'un tel spectacle, mais c'était limite.

J'étais étendu à l'infirmerie, dans une couchette médicale, avec le Médiweb qui bourdonnait au-dessus de moi. A voir l'intensité du son produit, il devait travailler dur, ce qui n'augurait rien de bon concernant mes pauvres restes humains. Je tentai de parler à Martha.

- Co.. co..

- Cot Codett !!

Martha était si contente de me voir revenu qu'elle tombait dans la plaisanterie de bas étage, à un niveau que même moi – c'est tout dire – je n'aurais pu oser.

- Co… comment suis-je ici !

- Lorsque nous avons vu ce qui t'arrivait, nous avons réuni plusieurs gardes de sécurité, et avons attaqué pour te délivrer.

- Je ne pensais pas que ce soit possible. Pourquoi Keras ne l'a-t-il pas fait avant ?

- Parce que Emi risquait de détruire la console principale avant qu'on ait pu le maîtriser. Et là, la vaisseau était fichu. Nous étions morts en quelques minutes. Comme il était occupé à te taper dessus dans un autre coin de la pièce, la sécurité a pu intervenir en limitant les risques.

- Mais il aurait pu détruire cette fichue console n'importe quand !

C'est alors que j'entendis la vois de Ipem. Cela me fit chaud au cœur.

- J'ai bien étudié son comportement. Sa folie n'était pas suffisante pour qu'il détruise irrémédiablement les centres vitaux du vaisseau, se condamnant lui-même à mort. Il a épargné les circuits les plus importants.

- Tu veux dire… Ouch ! Que j'ai mal au bras ! Tu veux dire que c'était une comédie ?

- Non, absolument pas. Il est vraiment devenu fou. Mais son instinct de survie a résisté.

- Et que lui est-il arrivé ?

- Je ne sais pas encore, mais j'étudie le problème… Il est actuellement sous sédatif, en quartier de sécurité.

- Dis-moi, cela n'aurait-il pas un rapport avec la disparition de D'Tor ?

- L'idée est intéressante. Je vais y travailler.

Je restai les heures suivantes à me faire torturer – pour mon bien – par le Médiweb, et à me faire chouchouter – pour mon plaisir – par Martha. Elle était aux petits soins pour moi. Sa présence seule était une joie sans mélange, comme quoi il suffit souvent d'une présence chaleureuse pour vous rendre la pêche !

Arixi et Keras vinrent me voir plusieurs fois, mais ne restèrent pas longtemps. Peu à peu, mon corps me faisait moins mal, et je sentais les os se ressouder, les chairs se refermer, les hématomes se résorber. Quel dommage que les hôpitaux terriens n'aient pu disposer d'une telle technique !

Le lendemain, c'est à dire trente heures après mon "combat", je pus me lever, me sentant presque remis. Dix heures après, tout était rentré dans l'ordre. Et Ipem avait du nouveau.

- Tu avais deviné. D'Tor avait investi Emi. Profitant de ce que j'avais coupé mes connexions, et puisque mon interface était vide, notre hôte a investit Emi et a pu le contrôler totalement, contrairement à tout ce qu'il avait pu faire auparavant, car là, il disposait d'un contact plus direct avec le cerveau. Mais cet état a vite tourné au drame, provoquant une folie passagère chez Emi. Voyez-vous, l'interface en question est basée, d'une part sur mes caractéristiques personnelles, et d'autre part sur l'acceptation consciente et volontaire de Emi. Une présence étrangère et non librement consentie, ne pouvait que conduire à des problèmes.

- Et comment va Emi ?

- Bien. J'ai ôté D'Tor de son esprit, et il a retrouvé son esprit normal. Il n'aura même pas de séquelles. Juste une amnésie couvrant la période où il n'était plus lui-même. A ce propos, je voudrais te demander une chose. Je lui ai tout raconté, sauf son attaque envers toi. Je pense qu'il souffrirait trop de savoir qu'il a failli te tuer. Si tu es d'accord, nous ne lui dirons jamais. Keras est d'accord pour imposer le silence à tous, et effacer des enregistrements vidéo toutes traces de ce… "dérapage".

- Entendu. Pas de problème pour moi. Ce n'était pas sa faute, inutile qu'il se sente coupable. OK.

J'allai voir Emi qui se reposait dans ses quartiers. Curieusement, il mettait plus de temps à se remettre que moi. Mais ses blessures étaient morales, les miennes n'étaient que physiques. Et puis j'avais bénéficié d'une infirmière hors pair.

- Alors, ça va mieux ? Tu nous as fait peur, mon joli !

- Ne m'en parle pas ! Dis-moi, on m'a tout bien raconté ? On m'a dit que j'avais fait de gros dégâts dans la salle de contrôle, mais qu'il n'y avait pas eu de victimes. C'est bien vrai ?

- Bien sûr, pourquoi dis-tu cela ?

- Parce que j'ai de vagues souvenirs de ce que j'ai fait. En fait ce sont des flashs qui me reviennent. Je me vois programmant un ordinateur, frappant sur un autre, m'acharnant sur quelqu'un… Tu ne me caches rien ?

- Je te jures qu'aucune victime ne viendra te demander des dommages et intérêts. Rassure-toi. Mais, tu parles de programmation d'ordinateur ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?

C'est Ipem qui me répondit.

- Il veut parler de la destination du vaisseau. Quand D'Tor le possédait, et avant que Emi ne devienne fou, il a modifié les paramètres directionnels du Malénardus. Et il a bloqué l'accès au modifications. Nous ne pouvons rien faire pour empêcher cela !

11

A nouveau face à une crise, Keras avait les traits tirés, et Arixi, auprès de lui, semblait inquiète. Il fallait avouer que cela commençait à bien faire. Décidément, avec nous, la loi de l'emm… maximum trouvait son plus beau théorème.

Ipem nous fit un bref résumé.

- Au début de son installation dans l'interface de Emi, D'Tor a pu contrôler celle-ci de façon satisfaisante, et programmer sans problème la direction qu'il voulait. Puis, il a mis un code d'interdiction d'accès et l'a crypté. De sorte que personne ne peut plus changer quoi que ce soit. Même D'Tor ne peut pas, car le cryptage s'est fait de façon aléatoire, et change toutes les heures.

- En d'autre termes, on n'a pas le choix, il faut aller jusqu'au bout ?

- Oui, Philippe, et je ne sais pas où nous allons, car dans cette direction, il n'y a rien, excepté un trou noir.

- C'est ce que tu appelles… rien ? Un trou noir, rien que ça ! Non mais, c'est fou ! Il veut tous nous tuer ? Tu es sûr de tes calculs ?

Martha me fit remarquer que Ipem n'avait pas l'habitude de se tromper, surtout dans ce genre de domaine.

- Mais pourquoi ? D'Tor va mourir aussi !

- Il a peut-être pété les plombs, mon lapinou ! Rappelle-toi ce que nous avions dit à son sujet ! Nous avions déjà remarqué des sautes d'humeur curieuses…

- Oui, je suis d'accord, Martha, mais de là à nous faire tous… Bon, Ipem. Notre alien de malheur, il est où ?

- De retour dans la pyramide. Mais avec des sécurités supplémentaires. Il ne peut plus sortir maintenant.

- Allons lui parler. Il ne peut peut-être pas arranger les choses, mais il peut nous expliquer pourquoi il a fait cela. Ce sera toujours un point d'éclairci ! A propos, combien de temps avant le grand plongeon ?

- Environ trois jours et demi. Plus ou moins, car je ne sais pas s'il a inclus dans son programme autre chose que la direction. Des accélérations, des décélérations, par exemple.

- Et des bifurcations ?

- Cela m'étonnerait fort.

- Je ne sais pas pourquoi, mais je me doutais que tu répondrais cela. Bon, Keras, Martha, Arixi, avec moi. Emi, toi, tu suis tout cela par moniteur interposé. Tu es encore trop fragile psychologiquement. Et on ne discute pas ! C'est pas moi le commandant, mais il pense comme moi !

Et nous nous rendîmes dans la salle où se trouvait la cause de nos malheurs actuels. La pyramide était là, innocente, au centre de la table où nous l'avions déjà vue. Les voyants scintillaient calmement comme inconscient du monstre qu'ils gardaient.

- Hé, Oh ! D'Tor ! Debout là-dedans ! Faut qu'on parle !

Devant le manque de réactions, je faillis saisir la structure pour la secouer. Keras m'en dissuada. Je me calmai. Ipem m'annonça qu'il allait infliger à D'Tor un léger stimuli électrique, qui devrait le faire réagir, sans pour autant le blesser. Deux voyants rouges se mirent à luire plus intensément, puis s'éteignirent. toujours rien.

- Dis donc, Ipem, tu es sûr qu'il ne s'est pas échappé à nouveau ? C'est pire que Vidocq, ce bonhomme-là !

- Il est bien là, mais ne veut pas répondre. Je veux bien augmenter la décharge, mais je le ferai souffrir.

- Et quand on sera dans le trou, on souffrira pas, peut-être ? Allez, vas-y ! Mets la pleine gomme !

Martha intervint avec brusquerie.

- Non, Ipem, ne fais pas cela ! Philippe, voyons, tu ne vas pas te mettre à torturer cette entité. Nous savons même pas s'il a fait cela par peur, schizophrénie, ou méchanceté. Peut-être même ne répond-il pas parce qu'il a honte de ce qu'il a fait ? Qu'il a peur de nos réactions ?

- Martha, ma petite souris verte, tu prends tes désirs pour la réalité ! Tu lui prêtes des sentiments humains, alors qu'il a peut-être un mode de pensée tout à fait étranger !

Je finissais à peine ma phrase que la voix synthétique de D'Tor emplissait la pièce.

- Elle a raison, mais je sais que vous n'arriverez pas à me croire. J'ai perdu pied devant tout ce qui m'arrivait. Malgré votre gentillesse, j'ai eu peur que vous changiez d'avis. Que vous acceptiez de me ramener chez moi, vous qui m'êtes étrangers, me semblait tellement incroyable. Jamais personne de notre peuple n'agirait ainsi. J'ai cru que ma seule chance de m'en tirer était de vous forcer à aller où je le devais.

- Dans un trou noir ?

- Un trou noir ? Mais non ! Ne me dites pas… Je me suis trompé ! Oh, non ! En plus de vous avoir trahis, je nous ai condamnés !

Sa voix, bien qu'artificielle, semblait refléter un réel désespoir. Où peut-être était-ce mon imagination. Mais je croyais sentir un vrai regret dans ses paroles. Dire qu'il y a quelques minutes, j'étais prêt à le torturer ! Décidément, question humeur, j'étais une vraie girouette ! Ipem prit la parole.

- Peut-être ne vous êtes vous pas trompé. Vos connaissances de voyages stellaires datent de cinq mille ans. Il est probable que le trou noir ne s'y trouvait pas à ce moment-là !

D'Tor demanda qu'on lui transmette les coordonnées qu'il avait entrées dans l'ordinateur. Il parut réfléchir un moment, puis reprit la parole d'une voix hésitante.

- Ce trou noir, c'est celui qui était aux confins de notre système solaire. C'est celui que nous appelions le Trou de la Folie. Un trou noir, d'habitude, c'est déjà terrible, mais celui-là, est le pire de tous !

Et c'était vers ce lieu de vacances que nous nous dirigions allègrement. Je commençai à regretter le Club Méditerranée !

12

Bien que mes connaissances sur les trous noirs ne soient pas totalement nulles, je préférai écouter les explications de Ipem.

­ Au cours de sa vie, une étoile dégage de l’énergie par fusion thermonucléaire en créant une pression suffisante pour compenser les effets de la gravitation. Lorsque son combustible est épuisé, cette pression diminue et l’étoile commence à s’effondrer sur elle-même. Lorsque l’étoile est très massive, l’effondrement est total, la densité devient gigantesque et le champ gravitationnel retient les photons, c'est à dire les particules lumineuses: l’étoile n’est plus observable; c’est donc un "trou noir". Les trous noirs sont la plupart du temps détectés par leurs effets secondaires s’ils appartiennent à un système composé de plusieurs étoiles; par l’action de leur fort champ de gravitation sur les étoiles voisines. De nombreux savants pensent qu'ils débouchent sur un autre univers, mais personne n'étant jamais revenu de l'un d'entre eux, on ne sait rien de précis.

- Tu veux dire que c'est une espère d'aspirateur géant ?

- Exactement. Rien ne peut résister à son attraction, même les planètes qui dérivent lentement, mais sûrement vers le phénomène. Seulement, étant donné la masse d'un astre, il faut des millions d'années pour aspirer une planète entière.

- Et quelque secondes pour le Malénardus ! Bravo ! D'Tor, on peut dire que vous avez réussi votre coup !

Arixi regardait Keras qui n'avait rien dit jusque là. Le commandant, responsable du bâtiment et de son équipage, sentait bien que tout reposait sur ses épaules. Il n'était pas seul, bien sûr, mais en dernier ressort, c'était à lui que revenait la décision ultime. Je n'aurais pas aimé être à sa place. Et lui non plus, je pense. Comme si tous ces ennuis ne suffisaient pas, D'Tor en repassa une couche.

- Il n'est pas tout à fait vrai que nul n'en est revenu, bien qu'il aurait probablement mieux valu que ceux auxquels je fais allusion ne reviennent jamais. Deux de nos explorateurs, ont été pris par ce trou noir. Je veux parler de celui vers lequel nous nous dirigeons. Ils sont revenus totalement fous, et je vous jure que la folie, chez nous est fort rare. J'en suis un mauvais exemple, je l'avoue, mais je prie de me croire.

- Charmant ! De mieux en mieux ! Quoi de pire que la mort ? La folie ! Bon qu'est-ce qu'on fait ? On saborde le vaisseau tout de suite ?

- Calme-toi, mon lapinou ! On s'est déjà sortis des problèmes précédents, on fera pareil pour celui-ci !

- T'as déjà lu le scénario, sourisette, ou quoi ? Tu restes là, tranquille… Je ne te comprends pas !

- J'ai probablement plus peur que toi encore. Mais je sais que si je le laisse voir, ça ne fera que faire empirer les choses. Alors je cherche à me contrôler.

Et paf ! Servez chaud ! Dans les dents ! Et le pire, c'est qu'elle avait totalement raison. Je pris donc sur moi afin de me calmer et tenter de faire le point avec les autres. D'Tor nous confirma qu'il ne pouvait plus arrêter les choses.

Nous passâmes les jours qui nous restaient à chercher des solutions, mais rien ne put éclore de notre mélange de cervelles. Nous décidâmes de mettre tout l'équipage dans la confidence.

Bien que tous les techniciens du bord aient planché avec acharnement sur la recherche de moyens d'échapper à ce sort peu enviable, personne ne trouva quelque chose de concret. On en vint même à proposer des solutions plus que farfelues. Bien entendu la proposition d'abandonner le vaisseau au moyen des navettes de sauvetage fut la première proposition, mais cette idée était irréalisable, car nous étions entrés en hyperespace, et les petits bâtiments ne pouvaient être largué qu'en espace normal. Et lorsque nous en sortirions, nous serions trop près du trou, et aspirés encore plus vite, vu la petite taille des engins.

Quelqu'un proposa de se suicider collectivement, mais ne soutint pas longtemps la suggestion, lorsqu'il vit le regard de ses compagnons. Un autre conseilla de saboter les moteurs afin de tout arrêter, mais celui-là n'était pas technicien, car il aurait su que stopper en hyperespace était le plus sûr moyen de cesser d'exister. On proposa de vider les mémoires d'Ipem afin de neutraliser totalement le programme mortel. Mais cela revenait à tuer Ipem, et surtout à laisser le vaisseau sans la moindre ressource : suppression des supports vitaux, de l'énergie, et des moteurs… Retour à la case départ.

En dehors de cela, de nombreux hommes et femmes passaient leur temps libre dans l'observatoire, à tenter de regarder par le toit transparent le trou noir s'approcher, ce qui était impossible tant que nous étions en mode translationnel. Mais l'angoisse était telle que chacun tentait d'apercevoir l'instrument de sa mort. Les réunions amicales, les fêtes, les moments d'amusements avaient tous disparus. Beaucoup avaient trouvé dans un regain de travail une façon d'oublier ce qui les attendait, ce qui fait qu'on ne savait plus si les visages défaits l'étaient à cause de la peur, ou de la fatigue.

On vit se créer des petits groupes de prière, d'autres de méditation philosophique. Puis, de nouveau, on vit resurgir des fêtes. Mais c'étaient des fêtes orgiaques désespérées, où l'alcool et la drogue semblaient le dernier rempart contre la mort. Rempart totalement illusoire, car lorsqu'ils retournaient à leur travail, ils craquaient et devaient la plupart du temps être bouclés à l'infirmerie. Keras fit savoir que tout membre de l'équipage pris en possession de drogue, ou en état d'ébriété important, serait mis aux fers.

Pendant ce temps, le voyage inexorable se continuait. Je passai de longues heures avec Martha, devisant de tout et de rien, mais mettant un point d'honneur à ne pas parler de notre sort. Nous retrouvions trois fois par jour Ipem, Keras, Arixi et Emi, qui s'était totalement remis. Mais le manque de nouvelles fit que ces réunions devinrent de plus en plus courtes.

Nous commençâmes aussi à tenter d'assister ceux de l'équipages qui tenaient le moins le choc. Certains pleuraient à longueur de journée, d'autres riraient, puis sanglotaient l'instant d'après. Mais la majorité tenait bon, même si l'on sentait que la résistance était à la limite de la rupture.

Lorsque nous sortîmes de l'hyperespace, nous vîmes enfin celui qui allait être notre bourreau. Il méritait bien son appellation de trou noir. Droit devant nous, il n'y avait rien, plus la moindre étoile, le moindre nuage cosmique. Le néant. Une non-vie terrifiante de par sa simplicité, et sa réalité incontournable.

Puis, nous sentîmes l'attraction prendre le relais du choc de la sortie en espace normal. A peine quelques secondes s'étaient passées, pendant lesquelles nous avions eu l'espoir fou d'échapper à notre sort. Mais l'attraction avait rempli sa mission, et nous filions à une vitesse sans cesse plus élevée vers la mort et l'anéantissement.

13

Le temps parut se distordre, puis ce furent les images, et enfin les sons. Tout était déformé comme sur une télé dont le tube cathodique n'aurait pas été très catholique. Il paraît que lorsque l'on va mourir, toute sa vie défile devant soi. Et bien, soit c'est faux, soit je n'allais pas mourir, car la seule sensation que je ressentis fut une terrible envie de vomir, joliment agrémenté d'un mal de tête à fendre des rochers. A voir la figure de mes voisins, qui passaient artistiquement du bleu au vert, puis au mauve, en passant par le brun à stries indigo, ils n'étaient pas mieux lotis que moi.

Tout dansait la Lambada, depuis l'estomac jusqu'au pieds qui semblaient vouloir ressortir en force par la bouche. Aucun de mes sens n'était plus fiable, et je commençais à envisager sérieusement de mettre la clé sous la porte et me déclarer aux abonnés absents.

Je vis Martha, devenue deux fois plus large que haute, elle qui avait toujours eu la taille mannequin, passer en flottant au travers des cloisons, puis disparaître en fumée. Arixi, réussissait un tour de force qui lui eut ouvert les portes des cirques les plus prestigieux, elle se tordait sur elle-même comme une serpillière que l'on égoutte. Emi envoyait tout autour de lui ses implants bio-neuraux, en un ballet endiablé. Quand à moi, ma tête se détacha purement et simplement de mon corps. Du moins visuellement parlant, car lorsque je la tâtai, elle était toujours bien sagement arrimée à mon cou.

Tout ceci était bien entendu causé par notre entrée dans le phénomène cosmique tant redouté. Mais cette entrée semblait durer des jours et des jours, et je sentais que j'allais lâcher la rampe, et me faire inscrire au plus vite, chez les porteurs de camisole de force. Je me rappelai que les trous noirs absorbaient tout, sons, lumière, et aussi le temps qui devenait ainsi étirable à l'infini. A l'infini, cela faisait plutôt longuet…

Puis tout bascula. Comme si le Malénardus avait heurté quelque chose de dur, à une vitesse énorme. Nous entendîmes un craquement sinistre, et très intense, en même temps que nous étions tous projetés avec force sur le mur accueillant le plus proche. J'entendis la voix de Ipem, mais ne pus rien comprendre.

Puis, le vaisseau sembla se stabiliser, et, après un dernier tourbillon, s'immobilisa complètement. Toutes les lumières s'éteignirent, le bruit discret des aérateurs cessa, bientôt suivi de tous les autres. Les voyants des consoles informatiques disparurent, et bientôt, ce fut le noir complet, uniquement troublé par les vitres qui montraient que nous étions à nouveau dans un espace normal, avec étoiles, nuages cosmiques et toute la panoplie habituelle.

Plusieurs minutes après la cessation d'activité, le Malénardus se remit lentement en marche, comme après une réinitialisation de tous les systèmes. Les bruits revint l'un après l'autre, les lumière aussi, et bientôt tout fut restauré.

Lorsque je me relevai, je regardai autour de moi, inquiet, et vis que presque tous étaient à terre, plus ou moins amochés. Keras se releva péniblement, et tapa d'un poing énergique sur le contact de l'intercom.

- Ipem, rapport des dégâts et des victimes. Où sommes nous ?

- Pour notre localisation, il vous faudra attendre, Keras. Pour les dégâts, aussi surprenant que ce soit ils sont nuls. Tout semble parfaitement bien fonctionner. Par contre, nous déplorons deux morts et une cinquantaine de blessés dont huit graves. Ceux-là sont déjà aux soins du Médiweb, ou vont y être dans mes cinq prochaines minutes.

- Bien, en dehors des victimes, on s'en sort plutôt bien. Ipem, dès que tu en sais plus sur notre position, tu nous préviens.

- Bien sûr, Keras.

Je me tournai vers Martha qui semblait indemne. Elle me regarda d'un air inquiet, mais mon sourire rassurant lui confirma que je n'était pas blessé. Elle me prit la main discrètement et la serra de toutes ses forces. Je la serrai à mon tour.

- Ipem, qu'en est-il de D'Tor ?

- Rien à signaler. La pyramide est intacte, et lui semble ne pas avoir souffert.

- Tu as communiqué avec lui, ces dernières minutes ?

- Oui. Il semble complètement perdu. Il à l'air d'être terriblement mortifié de nous avoir mis dans cette situation et ne cesse d'implorer notre pardon. Mais il continue à dire qu'il ne peut nous aider. Il ne comprend même pas que nous ayons survécu au passage.

- Tu le crois sincère ?

- Rien n'est sûr, mais je crois, oui.

De toutes façons, sincère ou non, on ne pouvait forcer D'Tor à nous aider s'il ne pouvait ou ne voulait pas. Il fallait déjà savoir où nous étions, et surtout comment rentrer chez nous le plus vite possible.

En attendant ces renseignements, nous eûmes beaucoup de travail. S'il n'y avait pas dégâts matériels, les membres de l'équipage avaient pour la plupart salement dégusté, surtout moralement. Et le résultat s'en ressentait. Mais comment leur en vouloir ? Après s'être préparés à mourir, puis avoir cru devenir fous, ils se retrouvaient nul ne savait où.

A plusieurs reprises, nous passâmes à côté de la catastrophe, tant les esprits étaient troublés. Le pire fut lorsque nous changeâmes brutalement de trajectoire.

- Ipem, c'est toi qui a fait cela ?

- Oui, Keras. C'est moi qui ai décidé de prendre cette direction.

- Sans m'en avertir ? Tu ne vas pas te mettre à dérailler à ton tour ?

- Non, rassurez-vous. Je suis en pleine possession de mes facultés. Et D'Tor n'y est pour rien. Simplement, je veux vérifier quelque chose avant de vous mettre au courant de tout.

- J'aurais préféré…

- Bientôt, Keras, bientôt, vous saurez tout. D'ailleurs voilà. Regardez sur l'écran principal. Reconnaissez-vous cette planète ?

Devant nous en effet, se trouvait une planète bleue, avec une petite lune grise gravitant autour. Des continents bien connus décoraient sa surface. Nous étions revenus sue Terre. Le seuls hic, ce fut lorsqu'une deuxième lune apparut derrière notre planète natale.

14

La Terre avec deux lunes, voilà qui était surprenant. Ipem confirma cette surprenante nouvelle, et rajouta quelques autres détails pour faire bonne mesure.

- Non seulement cette Terre a deux lunes, mais de plus, les continents sont un peu différents. Vous connaissez ce que l'on appelle la "Dérive des Continents", Philippe ?

- Un peu, mais vas-y.

- Selon cette théorie, les continents actuels résulteraient de la division, au cours des ères secondaire et tertiaire, d’un continent unique, le Gondwana. Chaque morceau aurait dérivé ensuite sous l’effet des forces dues à la rotation de la Terre, ces déplacements étant possibles grâce à la viscosité du manteau sur lequel flotteraient les continents.

- Et alors ?

- Et bien, certains continents semblent être tels qu'ils étaient il y a plusieurs millénaires, d'autres, tels qu'ils le seront dans le futur. Les différences ne sont pas énormes mais assez significatives pour qu'on les remarque.

- Quelle explication donnes-tu à cet état des choses ?

- Aucune pour l'instant. Mais pour autant que je puisse le dire, c'est bien ta planète natale. La masse, la densité, la taille… Tout concorde. Je pense qu'il vaudrait mieux aller voir sur place.

- Surtout que cela fera un peu de détente pour l'équipage qui en a bien besoin.

Keras acquiesça, et le décision fut prise. Nous prîmes la direction de la petite planète bleue, vaguement inquiets, mais résignés.

Le voyage fut court, mais mouvementé. En effet, à peine avions-nous dépassé l'orbite de la lune la plus éloignée, que Ipem nous alertait. Un satellite venait de pivoter, et un sas s'était ouvert, découvrant une belle rangée de missiles tout neufs, avec encore l'étiquette du prix.

- Je vais essayer de les éviter, mais ils sont très près. Je ne suis pas sûr de les éviter.

Le Malénardus vira de bord de façon brutale, renversant la plupart des passagers, qui n'en étaient plus à une chute près. Les missiles passèrent à quelques dizaines de mètres, mais ils devaient être guidés, ou sensibles à la chaleur, car ils virèrent de bord, pour revenir vers nous. Et là, Ipem ne put réagir à temps. Du moins les moteurs. Les missiles explosèrent les uns après les autres contre le vaisseau qui protesta de toutes ses tôles.

- Ipem ! Rapport !

- Tout va bien. Les boucliers ont absorbé quatre vingt dix huit pour cent de la charge. Le reste est sans importance. Les dégâts sont minimes. Il est vrai que ces armes sont plutôt primitives.

- Pourquoi nous ont-ils tiré dessus ?

- Je ne sais pas… Attention, ça recommence, préparez-vous à l'impact !

Cette fois, point de fusées, mais un rayon doré qui enveloppa entièrement le navire, qui sembla se désintégrer. Mais ce ne fut qu'une impression, et malgré la sensation horrible que nous avions ressentie, nous nous retrouvâmes une fois de plus indemnes.

- Ipem, qu'est-ce que c'était encore que cela ?

- Je ne sais pas, Keras. Je comprends de moins en moins. Pourquoi nous ont-ils envoyé des missiles aussi inefficaces, puisqu'ils disposent de rayons énergétiques bien plus efficaces ? Cela me dépasse.

- Vont-ils encore nous tirer dessus ?

- Je ne pense pas, car nous sommes maintenant trop proches de la Terre. Les radiations seraient trop dangereuses pour la population.

Je ne comprenais pas plus. La Terre n'avait jamais de disposé d'armes comme ces rayons que nous venions d'affronter. Je pressentais quelque chose de bizarre. Mais je n'avais encore rien vu !

Ipem nous annonça peu après que nous étions attaqués par des engins volants. Mais lorsqu'il répondit à ma question concernant le genre des appareils, il parut troublé.

- Regarde, Philippe. J'ai l'impression qu'il y a quelque chose d'étrange.

Pour être bizarre, on avait bien bizarre ! Devant nous, sur l'écran la nuée d'engins volants était impressionnante. Non par le nombre qui était relatif, mais par l'assortiment. Des jets à réaction voisinaient avec des chasseurs tout droit sortis de Star Trek, au milieu de dirigeables et de biplans. Et tous volaient en formation, bien sagement. Puis ils commencèrent à tirer. Roquettes, mitrailleuses, rayons lasers… et même flèches. Manquaient que les boules puantes et les lance-pierres.

Le plupart des projectiles ne nous fit aucun mal, et les autres furent absorbés par les boucliers. Ipem manœuvra avec dextérité, puis, sur les ordres de Keras, simula une chute brutale, avec flammes, fumée et bruits inquiétants, suivi d'une énorme explosion, afin de faire croire à l'ennemi que nous étions détruits. Cela permit de nous poser discrètement dans un bois retiré, en pleine Sibérie. Nous ne risquions pas d'être découverts à cet endroit isolé de tous. De plus, Ipem activa le champ furtif qui permettait de rendre le vaisseau invisible et indétectable aux radars.

Tandis qu'un certain nombre de membres en profitaient pour se reposer, à bord où à l'extérieur, munis de champs de forces portatifs afin de les protéger du froid, nous partîmes à la recherche du monde civilisé. Nous, c'était les éternels Keras et Arixi, Emi et Ipem, et enfin Martha et moi. Nous avions décidé de rallier Iakoutsk, la ville la plus proche, sur le fleuve Lena. Je savais qu'il y avait là-bas un aéroport.

Le voyage devait se faire en navette "Libellule" jusqu'à dix kilomètres de la ville, puis nous marcherions, après avoir camouflé notre moyen de transport. Mais au bout d'une centaine de kilomètres, un engin plus futuriste que le nôtre nous doubla, bientôt suivi d'un autre, de styles semblable mais de modèle différent. Puis nous croisâmes un attelage antique mu par les chiens de traîneau. Nous décidâmes de continuer avec notre engin jusqu'aux abord de la ville, mais sans prendre les précautions prévues, nous évitant une longue marche dans la neige.

Arrivés à Iakoutsk, nous cherchâmes une bibliothèque. Mais les maisons que nous croisions étaient plus étranges les unes que les autres. Les huttes de terre se lovaient entre des bâtiments dont certains étaient en lévitation ! Des palais tsaristes encadraient des gratte-ciel styles Tour Montparnasse. Là où je crus devenir fou, c'est lorsque je vis une affiche visant à faire élire un certain Cyrano de Bergerac !

15

Je vérifiai. Il s'agissait bien de l'écrivain du dix-septième siècle, né en 1619, et qui avait inspiré Edmond Rostand pour sa fameuse pièce de théâtre. Je croyais rêver ! Un gascon mort de puis plus de quatre cent ans, candidat aux élections russes. Je fus encore plus stupéfait lorsque je vis qu'il se présentait contre… Jules César ! C'était complètement fou. Je crus alors à une opération publicitaire. C'était cela ! Un campagne pour vanter les mérites de je-ne-savais-quoi, un nouveau savon, une lessive ou une voiture révolutionnaires. Nous devions décidément lire les journaux du coin, et nous renseigner sur ce qui se passait sur Terre !

Afin de parer au plus pressé, nous avions camouflé Emi, comme lors de notre précédent voyage sur Terre. Keras avait toujours sur lui quelques pierres précieuses de synthèse, mais parfaites imitations de vraies, afin de trouver des devises du pays. Nous trouvâmes rapidement un endroit où vendre nos trésors, mais quelle ne fut pas ma surprise lorsque le bijoutier nous demanda la monnaie que nous désirions. Roubles, bien sûr, mais aussi dollars, euros, livres, lires ou pesos. Comme nous hésitions, il nous proposa de prendre un assortiment, nous expliquant que de toutes façons, tout cet argent n'avait aucune valeur. Je ne pus m'empêcher de demander :

- Mais comment paie-t-on, ici ?

Le commerçant me regarda d'un air soupçonneux.

- Qu'est-ce que c'est que cette question idiote ? Vous savez bien que l'argent n'a plus cours que pour les collectionneurs. D'où venez-vous donc pour ne pas savoir cela ? Je me demande si je ne ferais pas mieux d'appeler la police… Ah, j'y pense, ils sont en voyage ! Vous avez de la chance ! Mais vous ne me paraissez pas très normaux…

Je faillis lui répondre que c'était lui qui détonnait, mais Martha, pressentant un éclat malencontreux de ma part, me tira par la manche, afin de me faire taire. Lorsque nous fûmes sortis, je laissai éclater mon incrédulité.

- Non mais, vous avez vu cela, il est fou ce type ! Comment un bijoutier peut-il travailler, s'il est complètement timbré ?

- S'il n'y avait que cela, lapinou ! As-tu remarqué que nulle part dans sa boutique il n'y avait d'étiquette de prix sur ses bijoux ? J'ai d'abord cru que c'était par discrétion pour lorsqu'un Monsieur vient faire un cadeau à Madame, mais il n'y en avait pas non plus sur des articles courants, comme des lunettes de soleil banales, par exemple.

- C'est vrai, maintenant que j'y pense. Attendez-moi ici, je reviens.

Je m'approchai d'un grand magasin, et y entrai. Je cherchai une caisse, et n'en trouvai pas. Je me mis alors à suivre une cliente qui venait de choisir un foulard. Elle prit deux ou trois autres choses, puis quitta le magasin sans rien payer, en toute liberté. Nul gardien, ou surveillant ne vint l'arrêter, alors qu'elle ne s'était pas le moins du monde dissimulée. Je suivis alors un homme qui venait de se saisir d'une belle mallette en cuir, et qui sortit avec la même nonchalance. Je tentai alors le tout pour le tout et me rendis dans la partie librairie. Je pris deux livres d'histoire, une encyclopédie, et plusieurs journaux. Je tentai une sortie, m'attendant à être saisi d'une main brutale sur l'épaule, mais rien ne se passa, et je retrouvai mes amis avec mes "achats".

- Tout semble gratuit. Il n'y avait aucun prix sur les articles en magasin. Regardez les journaux, il y a la date : 28 Mai 2001. Mais pas de prix. Sur aucun. Qu'est-ce que cela veut dire ? Le monde est devenu fou ! Emi, qu'en dit Ipem ?

- Ipem est perplexe. Mais je préfère lui laisser la parole directement.

- Merci, Emi. J'ai réfléchi à tout ce qui s'est passé depuis notre passage dans le trou noir. D'abord cette Terre qui, géologiquement n'est pas tout à fait pareille, tout en étant très semblable. Puis ces attaques d'engins de toutes les époques. Ces navettes terrestres voisinant avec d'antiques traîneaux. Et le reste… La lecture des journaux devrait nous en apprendre plus, mais je pense qu'il est arrivé quelque chose d'incompréhensible à la Terre.

- Nous l'avons pourtant quitté il y a quelques jours à peine !

- Je sais, Philippe, mais je n'en sais pas plus.

Nous reprîmes la Libellule, et nous rendîmes dans un hôtel de qualité. A l'intérieur, Emi, seul à parler russe, demanda trois chambres, et l'employé nous les attribua, sans demander ni paiement, ni pièces d'identité. Nous prîmes possession des chambres, et fouillâmes les pièces à la recherche de tout indice. N'ayant rien trouve de concret, nous nous séparâmes. Arixi, Emi et Keras se mirent à compulser les lectures que j'ai dégotté. Quant à Martha et moi, nous allumâmes la télé. Les programmes n'avaient rien d'intéressant pour nous, mais, grâce au satellite, nous pûmes regarder CNN, la télé d'information américaine.

Et là, je crus avaler la bouteille de soda que j'étais en train de boire. Le président américain s'appelait Jean-Baptiste Poquelin, alias Molière; et le roi français, avait pour nom Léonard de Vinci ! Je me tournai vers Martha, au moment précis ou elle faisait de même. Nos yeux ronds nous donnaient l'air de deux peluches, dont les yeux de verre viennent de sortir de leurs attaches.

Continuant à écouter, nous apprîmes successivement que la septième guerre mondiale venait de s'achever avec la victoire incontestable de la principauté de Monaco. L'empereur du Japon, un certain Napoléon, avait signé un accord de non agression avec le roi Arthur, monarque absolu de la Chine Nouvelle. La présidente anglaise, une certaine Jeanne d'Arc, avait signé des accords commerciaux plus qu'intéressants avec Aladdin, le théarque allemand. Et tout était dans la même veine. Je ne fit pas attention à d'autres noms qui ne me disaient rien, mais je me rendis compte en les voyants que certains semblaient extraterrestres. J'appelai Emi, afin que Ipem puisse étudier le journal télévisé.

- Ceux que tu considère comme aliens doivent être en fait des terriens du futur, tel que le seront tes frères de race dans mille ans, compte tenu de l'évolution des espèces et des mutations génétiques possibles. Il semble, en plus des autres particularités, que nous retrouvons ici des hommes appartenant à toutes époques de la Terre.

- Mais c'est fou ! Que s'est-il passé ?

- Je ne sais rien de façon certaine, mais j'ai une théorie.

- Alors, accouche ! Nous fais pas languir !

- Et bien, je pense tout simplement que nous ne sommes pas sur Terre, du moins pas celle de Philippe et Martha. Je pense que nous sommes passé dans une autres dimension. Nous somme sur la Terre d'un autre univers !

16

Martha se prit la tête dans les mains, et gémit.

- Oh, non ! Décidément, on aura eu droit à tout ! Et comment repartir ?

- Il faudrait repasser le trou noir dans l'autre sens. Si l'on considère cette espèce de vortex comme un passage, il est peut-être utilisable à double sens ? Comme il semblait proche de cette planète, il serait intéressant d'aller visiter un observatoire, où un institut de recherches astronomiques. Peut-être savent-ils quelque chose qui pourrait nous être utile ?

Nous acceptâmes à l'unanimité la proposition de Ipem. Surtout pour la bonne raison qu'aucun d'entre nous n'avait d'idée plus intelligente. De toute façon, suite à tous ces avatars, mon pauvre cervelet avait tendance à faire de la roue libre. Je ne me sentais plus capable de penser logiquement. D'ailleurs, ce monde de fous était-il logique, lui ? Certes non. Il n'y avait donc pas de raison pour que je me donne du mal à faire mieux que lui.

La Libellule nous emmena dès le petit matin vers l'Europe, puis vers la France, et en enfin vers Paris. Ipem avait pensé que nous serions d'une plus grande aide en étant dans notre propres ville. Mais ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que les changements étaient terribles. Tout était semblable et différent. Globalement, les rues étaient semblables, mais les gens étaient très différents. Les voitures passaient de la calèche au véhicule anti-gravité, qui fonçait à trente ou soixante mètres du sol.

- C'est dingue, je ne reconnais rien ! Et pourtant, les choses sont les mêmes ! Mais tout est comme différent, pour des milliers de petits détails qui transforment tout. Désolé, Ipem, mais je perds pied…

Les affiches de publicité dans les rues vantaient des produits pour la plupart inconnus, faisant montre de technologies de tous âges. J'étais vraiment perdu. L'idée de Ipem n'était probablement pas si géniale que cela. Voyant que Martha et moi étions vraiment perdus, Ipem nous fit aller à Meudon, là où se trouvait le fameux observatoire.

Emi, toujours camouflé, entra en contact avec un astronome, et lui demanda s'il avait des renseignements sur un trou noir proche de la Terre. L'homme qui s'avéra s'appeler Galilée, le renseigna obligeamment.

- Bien sûr que nous le connaissons ! Il est là depuis toujours. De temps en temps, au travers des siècles, des hommes y sont entrés, mais dernièrement, quelque chose a du se modifier, car les voyageurs n'en reviennent plus.

- Vous voulez dire qu'avant les gens qui y pénétraient ressortaient ensuite ?

- Bien sûr, pourquoi voudriez-vous qu'ils y restent ? D'après les renseignements que nous avons, il n'y a rien de vraiment intéressant de l'autre côté.

- Et que faites-vous pour échapper à l'attraction ?

- Quelle attraction ? Ce trou ne nous gêne pas le moins du monde !

Ipem demande à l'homme s'il avait les coordonnées précises, et prit congé. Nous rentrâmes à Paris. Nous trouvâmes un hôtel cybernétique à la Porte de Clichy, où tout était automatique. En dehors des clients, nul être humain n'était visible.

Une fois dans la chambre, Keras, Emi et Arixi nous racontèrent ce qu'ils avaient glané dans leurs lectures. Nous n'avions pas encore eu le temps d'en parler. Ipem fit la synthèse.

- Les journaux ne nous ont rien appris de plus que la télé. Par contre, les livres d'histoire et l'encyclopédie nous ont fait découvrir que le temps ne semble pas s'écouler de façon normale ici. Certains naissent vieux et meurent jeunes, d'autres arrivent au monde à l'âge adultes et ne bougent pas d'un pouce durant plusieurs centaines d'années, et d'autres mènent une vie que j'appellerai plus "traditionnelle", naissant enfant et mourant âgés.

- Et on peut choisir ?

Ipem préféra ignorer mon interruption idiote.

- De plus, sur le plan technologique, l'humanité évolue dans tous les sens. Des techniques anciennes apparaissent comme nouvelles, tandis que d'autres que la Terre normale ne connaît pas encore disparaissent, oubliées. Des armes de tous âges cohabitent, la saignée moyenâgeuse côtoie la chirurgie laser, et le clonage le plus moderne. Tout va dans tous les sens. Les gens eux-mêmes se souviennent de choses qui vont leur arriver, et d'autres ont les souvenirs de leurs voisins. Comme si tout n'avait plus aucun sens.

- Charmant ! Ce doit être une belle pagaille !

Keras décida qu'il valait mieux nous reposer, et passer la soirée à étudier internet afin de récupérer le plus de documentation possible sur le passage vers notre univers normal. Et demain matin, nous rejoindrions le Malénardus, et tenterions de repasser chez nous.

Rapidement, j'en eus assez, et décidai de sortir me promener. Martha refusa de me suivre, et préféra regarder la télé. Je sortis et suivis le boulevard de Clichy. Le jour était encore clair et les gens flânaient dans l'air plutôt chaud, chargé d'une bonne pollution qui faisait tousser. Ce monde était très semblable au mien, au moins sur ce plan. Je m'amusai à regarder les véhicules stationnés, si variés. Je m'assis à la terrasse d'un café et me fis servir un thé au lait. Le garçon me regard avec des yeux ébahis, et me demanda ce que pouvait bien être le "thé". Je n'insistai pas, ne m'étonnant plus de rien, et commandai une eau gazeuse. Là, pas de problème, il me servit, et ne me donna aucun ticket, puisqu'il n'y avait rien à payer. J'écoutai les conversations des gens, qui pour la plupart ressemblaient à toutes celles que j'avais eu l'occasion d'entendre.

Soudain, je réalisai que j'étais tout près de chez moi. Je décidai de pousser une petite pointe, et d'aller chercher quelques menues affaires qui pourraient m'être utile.

Lorsque j'arrivai devant l'immeuble, je regardai les boîtes à lettre. Mon nom y était bien, et la clé fonctionnait. Je montai les étages et m'arrêtai devant ma porte. Là aussi, la petite plaque gravée noire avec mon nom était là, un peu plus sale, peut-être, mais identique.

Hésitant, je pris la clé dans ma poche et l'insérai dans la serrure. Avec précaution, en hésitant, je la tournai, et ouvris la porte.

Tout était à peu près pareil dans l'entrée. Soudain, je m'immobilisai. Dans le salon, sur le canapé, un couple était enlacé. Je m'approchai et eux un coup au cœur. La fille, qui me faisait face, avait les yeux fermés. Or, même fermés, ces yeux, je les connaissais bien, et le visage autour aussi. C'était celui de Martha !

Rageur, je fonçai sur celui qui était en train de me piquer ma sourisette, et lorsqu'il me regarda, je fus saisi : celui qui câlinait l'amour de ma vie n'était autre que moi-même !

17

Idiot que j'étais ! ce n'était pas Ma Martha, et pas moi-même, mais nos doubles. Ceux qui étaient originaires de cet univers de dingues. Et moi qui n'avait pas plus réfléchi qu'un pois chiche se précipitant dans un couscous, je m'étais précipité chez moi sans penser que, précisément, ce n'était pas chez moi ! Maintenant que j'étais devant eux, qu'allais-je bien pouvoir inventer pour expliquer ma présence. Heureuse Martha bis me sortit d'embarras.

- Non, c'est pas vrai ! Philippe, tu m'avais dit que tu étais contre les clones ! Et voilà que tu en as fait faire un, et que tu lui as même donné tes clés ! Tu es un salaud !

- Heu, mademoiselle, je suis… un clone expérimental. L'institut Vazymou-Surlabibine a tenté un clonage à partir des ondes patafio-zitronesques des humains. Comme le procédé est ultra secret, tout est resté secret défense, et je me suis échappé, suite à un défaut de positionnement de ma glande décozoïdo-mortimale, j'ai un peu perdu la raison, mais je viens de la retrouver. Ne vous dérangez pas, je connais le chemin. Je suis déjà parti.

Je ne savais pas s'ils allaient gober cet amas de bêtises, mais vu le côté invraisemblable de ce monde, un peu plus ou un peu moins de folie pouvait très bien passer sans problème. D'ailleurs, faire le clown, pardon le clone ne posait pas la moindre gêne déontologique.

Cela marcha. Philippe bis me saisit par le bras, et me poussa gentiment vers le fauteuil.

- Puisque vous êtes là, nous pouvons faire connaissance. Racontez moi un peu…

- Philippe ! Tu connais mes idées sur ce point ! Les clones c'est un trahison de la nature ! Je ne veux pas que tu discute avec lui.

- Euh, Mademoiselle, je ne demande qu'à partir, vous savez ! Je ne veux pas vous gêner. Surtout que vous aviez l'air occupés.

- Non, mon double. Je veux profitez un peu de vous. Savoir ce que vous ressentez face à moi, et tout le reste…

Dans quel pétrin j'avais mis les pieds ! Je me retrouvais en train de parler à moi-même, sur un sujet que je ne maîtrisais absolument pas ! Je tentai de noyer le poisson, en faisant des réponses évasives, et tentant chaque fois que je le pouvais de changer de sujet.

J'eus soudain une idée. Sur Terre, j'avais un ami, un certain Bruno, qui travaillait au CNRS, et avait fait de son métier l'étude des corps célestes. Peut-être mon double avait-il les mêmes relations, et ce Bruno bis pourrait-il m'apporter des renseignements intéressants ?

C'était le cas ! Et de plus, le double de cette Terre avait étudié particulièrement le trou noir ! Ce n'était pas si incroyable que cela, si l'on pensait que ce phénomène galactique était vraiment très proche de nous. Quoi de surprenant que Bruno ait particulièrement étudié quelque chose qu'il avait sous la main. Et il ne devait pas être le seul.

Tout en jouant sur le fait que je faisais partie d'une expérience top secrète, je réussis à convaincre Philippe bis de le faire venir. Il lui téléphona, et par chance, il était chez lui et accepta de venir. Je n'échappai pas au cours magistral. Le Bruno bis était comme celui de la Terre d'origine, mais je savais par expérience que je devais subir cela si je voulais obtenir des renseignements. Après une heure où je n'appris pas grand chose de plus, sur les phénomènes cosmiques en général, nous rentrâmes dans le sujet.

Le trou noir qui nous intéressait existait depuis la formation de cette planète, et même avant. Il avait pendant longtemps servi de passage entre cet univers et l'autre qu'ils connaissent bien. Mais ils n'ont jamais exploré bien loin de l'autre côté, car ils ressentaient des désordres psychiques insupportables au bout de quelques jours. Ils rentraient donc, et n'insistaient pas. Puis, depuis environ deux cent ans, ceux qui s'étaient aventuré dans le vortex n'étaient pas revenus. Etant donné le peu d'intérêt trouvé dans ces voyages, ils cessèrent purement et simplement.

Bruno me donna toutes sortes de mesures, estimations, et renseignements poussés, bien plus complets que ceux que nous avions glanés à l'observatoire de Meudon. Lorsque je repartis en fin de soirée, j'avais avec moi une tonne de renseignements, lesquels, j'en étais sûr, nous seraient bien utiles. J'avais vécu une expérience plutôt inhabituelle, et je sentais que je ne serait pas prêt de l'oublier. En descendant, je regardais encore une fois ma boîte aux lettres, et y repérais une chose que je n'avais pas la première fois. Au lieu de Monsieur, tout simplement, il y avait de rajouté en petit "et Madame". Ainsi mon double de la Terre était marié avec Martha. Il était donc un peu avance, mais je comptais bien le rattraper un jour.

J'étais sur le chemin de l'hôtel, lorsque ma tête se mit à tourner, et je dus m'asseoir sur un banc. Je ne pus me relever que plusieurs minutes plus tard, lorsque la rave partie qui s'était installée dans mon crâne se calma un peu. Je me sentis bizarre, comme plus petit. Les choses me paraissaient plus grosses, et j'avais du mal à marcher. Je me dépêchai de rentrer à l'hôtel, afin de me coucher et récupérer. Le chemin me parut plus long qu'à l'aller, et je manquai plusieurs fois de m'étaler par terre, comme si j'avais un peu trop biberonné, moi qui n'avais bu que de l'eau et du soda.

A plusieurs reprises, je dus à nouveau m'asseoir. Je ne souffrais pas vraiment, mais tout semblait m'échapper. Comme si j'avais pénétré dans un environnement où toutes les lois de la physique avaient cessé d'exister. Un homme d'un certain âge, me voyant si mal en point me proposa de m'aider.

- Ca ne va pas, mon petit ? Tu veux que je t'aide ?

Je refusai, remerciai, et me remis en route encore plus vite qu'auparavant.

Enfin arrivé, je montai directement à notre chambre, et frappai à la porte. Ce fut Keras qui m'ouvrit, l'air préoccupé. Quand il me vit, il s'assombrit encore, jusqu'à prendre un air franchement paniqué. Voir que c'était le commandant, l'air inquiet qui ouvrait la porte de notre chambre et non Martha, me fit augurer de quelque chose de mauvais pour elle. Je bousculai Keras, et entrai violemment.

Martha était là, allongée sur le lit, comme inconsciente. Elle avait vieilli de plusieurs dizaines d'années. Sa peau parcheminée qui enveloppait son visage ne réussissait pas à l'enlaidir, mais son regard absent me fit éclater en sanglots. Je ne pus rien dire, tant ma souffrance était grande, ainsi que mon désespoir.

Au bout de quelques minutes, je me rendis compte que quelque chose de supplémentaire ne tournait pas rond. Mes compagnons semblaient bouleversés par ce qui arrivait à Martha, mais me regardaient d'un façon étrange. Au début, je pensai que c'était de la pitié, conséquence de mon chagrin. Puis je me rendis compte qu'il y avait autre chose. Pris d'une subite idée, je me dirigeai vers la glace de l'armoire et me regardai dedans.

Devant moi, se trouvait une version de moi qui n'avait plus que dix-douze ans.

18

On était frais ! Martha en octogénaire, et moi, en gamin pré-pubère ! Le fossé des générations n'était pas une nouveauté, mais là, on touchait des abîmes. Je ne savais ce qui m'angoissait le plus, ma jeunesse ou la vieillesse de Martha. Probablement les deux. Par contre, sur le plan intellectuel, mes facultés étaient intactes. En ce qui concerne Martha, Keras m'expliqua qu'elle avait beaucoup moins bien subi le phénomène, et était inconsciente depuis. Il me dit aussi que Ipem avait bien sûr été contacté, et n'avait pu trouver aucune explication.

- C'est pas vrai ! Décidément, tout marche de travers en ce moment ! Ca devient insupportable !

- Calme-toi, Philippe ! On va bien trouver une façon d'arranger les choses…

- Ca t'es facile de dire cela ! Toi, tu es bien tranquille dans ton corps de quarante balais ! Oh, je sais bien que tu t'inquiètes, mais c'est pas ça qui résoudra le problème !

Je m'assis sur le lit et pris la main de Martha. Couverte de tavelures brunes, elle était fripée, ridée. Sa peau semblait trop grande pour les chairs qu'elle contenait maladroitement. Comme si cette enveloppe qui datait des beaux jours de la vie, n'avait pu empêcher de laisser s'échapper la force et la santé de l'âge d'or. J'avais toujours été frappé par l'impression de fragilité que donnaient les personnes âgées. Tout se rapetisse chez elles, les pas, les mots, les envies. Comme si la vie se rétrécissait en allant vers la fin. Et malgré mes rencontres avec quelques vieillards devenus insupportables avec l'âge, j'avais toujours ressenti beaucoup de tendresses pour ces visages où chaque ride était le témoin muet des peines et joies vécues par leur possesseur.

En ce qui concernait Martha, les sentiments que m'inspirait sa brusque décrépitude étaient bien sûr tout autres, et un immense désespoir m'envahit. Du coup, j'oubliai mes propres problèmes et ne vis plus que ce corps injustement attaqué. La main fraternelle que Emi posa sur mon épaule, pas plus que les regards affectueux de Keras et Arixi, ne me faisaient de bien. J'avais dépassé le seuil maximal de la douleur.

Puis Ipem, par l'intermédiaire de Emi, m'apporta l'espoir.

- Philippe, je crois que j'ai une idée. Elle vaut ce qu'elle vaut, mais je crois que de toutes façons, nous n'avons plus rien à perdre. Je pense que Martha et toi êtres victime de cet univers. Ici, le temps semble être soumis à des lois totalement folles. Comme vous êtes sur la version bis de votre monde natal, vous êtes soumis à cette réalité différente. C'est aussi pourquoi vous êtes les seuls touchés.

- Il suffirait donc de rentrer chez nous pour que tout rentre dans l'ordre ?

- Probablement. De toute façon, c'est bien ce que nous comptions faire, non ?

- Evidemment ! Qu'attendons-nous ?

Nous sortîmes, Emi portant Martha dans les bras et nous dirigeâmes vers la navette. Nous décollâmes en direction du Malénardus, mais bientôt, un choc brutal força Emi à redescendre, et atterrir. Avec l'aide de Keras, il alla inspecter le moteur, et revint d'un air désespéré.

- Deux circuits ont muté. L'un a régressé à l'âge pré atomique, et l'autre s'est transformé en un truc futuriste peut-être génial, mais totalement incompatible avec notre bécane. Pourtant, il ne s'agit pas d'une navette d'origine terrestre. Elle n'aurait pas dû muter, si l'on s'en tient aux déductions de Ipem.

- Peut-être les objets sont-ils soumis à d'autres lois encore ?

- Mouais… Je veux bien, Keras. Ipem, as-tu une idée où trouver des pièces de rechange ?

- Nulle part, mon pauvre Emi. Car notre technologie n'est hélas que peu compatibles avec la technologie terrienne. De plus, j'ai peur que votre navette ne subisse d'autres changements, et en un moment où vous ne pourrez atterrir en urgence !

- Envoies-nous une autre navette

- Pour qu'elle subisse les mêmes problèmes ? J'ai déjà peur que le Malénardus ne mute à son tour, je ne veux pas prendre le risque de retrouver les mêmes problèmes.

- Alors, on est bloqués ?

- Il faudrait que vous fabriquiez une navette entièrement faites de matériaux trouvés sur place, donc stables.

- Il nous suffit de trouver une navette terrestre ! Puisque l'argent n'existe plus, ce ne devrait pas être difficile. Et puis, on n'a pas le temps de fabriquer quoi que ce soit ! Martha est trop mal en point.

- D'accord, tentez le coup.

Notre atterrissage forcé nous avait fait tomber dans une plaine lorraine, près d'un patelin perdu appelé Aingeray. Nous restâmes là, et cherchâmes un hôtel. Rien à proximité, et nous n'osions pas reprendre le vol, même pour un trajet terrestre. Nous nous mîmes en quête d'un logement pour la soirée, tandis que Keras allait à Nancy, la ville la plus proche, tenter de trouver une navette potable.

Nous nous étions donnés rendez-vous sur la place de l'église, dans la soirée. Lorsque Keras revint, il avait fait chou blanc, car les quelques engins qui nous auraient convenu étaient propriété de l'armée, et nul civil ne pouvait s'en procurer. Décidément, tout était contre nous !

De notre côté, les choses s'étaient mieux passées, et nous avions eu la chance de rencontrer un habitante du secteur. Nous l'avions accostée pour lui demander s'il y avait des chambres d'hôte, et elle nous répondit que non. Mais, voyant Martha, elle nous proposa de nous héberger quelques jours, le temps nécessaire pour que nous puissions nous retourner. Ses deux grands fils étaient partis vivre leurs vie, et elle avait deux chambres au sous-sol parfaitement habitables.

Elle nous emmena chez elle, où je fus stupéfait de découvrir une kyrielle de statuettes de dragons ailés de toutes sortes, ainsi que toute une collection de robots, de vaisseaux spatiaux miniatures. Une fan de Science-Fiction pure et dure, voilà qui était Dominique, la sympathique personne qui nous sortait de notre situation tragique. Nous lui confiâmes notre problème et Francis, son mari, nous proposa une solution. Il avait récupéré dans les surplus militaires une vieille navette spatiale hors d'usage. Peut-être pourrions-nous la remettre en état ?

Ipem nous assura que c'était faisable. Francis nous conduisit dans son garage, situé sous la maison, à côté de nos chambres, et nous dévoila un engin étonnant, en forme d'œuf, dont l'arrière était formé de trois longues perches qui se rejoignaient au bout. Lorsque je vis la chose, je me demandai si nous ne ferions pas mieux de rester sur cette Terre invraisemblable, plutôt que de risquer nos os dans ce truc étrange.

19

Nous travaillâmes comme des fous, pendant trois jours complets. Martha et moi ne changeâmes pas beaucoup. Elle vieillit de quelques semaines, et moi, je perdis une année. Elle avait repris conscience, mais restait prostrée, ne prononçant pas un mot. Les filles de Dominique, Amandine et Tiffanie, gentilles comme tout s'occupaient d'elle quand elle n'avaient pas classe, mais n'obtenaient en réponse qu'un sourire las. J'étais le seul à la faire réagir, mais si peu. Lorsque j'entrais dans la pièce, son regard s'allumait quelques instants, et elle tendait péniblement le bras vers moi, comme une supplique. Il retombait ensuite, épuisé. Je m'asseyais sur le lit à côté d'elle et lui prenait la main. Elle tournait la tête vers moi, me souriait, et me serrait la main. Puis elle partait vers des imaginaires incompréhensibles, et je restais là, seul, mais pas complètement, jusqu'à ce qu'elle me sourie à nouveau.

Je me forçais à ne pas pleurer du moins devant elle, mais je craquai plusieurs fois devant Keras ou Arixi. Ils me regardaient alors avec affection, ou me prenaient dans les bras, mais je sentais bien leur souffrance de ne pouvoir m'aider mieux. Nos hôtes avaient compris notre situation, même si nous n'avions rien raconté. Ils avaient deviné notre amour douloureux, et le respectaient.

Nous rencontrâmes certains de leur amis, et participâmes pour autant que nous le pouvions à des soirées fort sympathiques. Mais comment se réjouir, lorsque l'une de vos amies les plus chères est en train de mourir. Quand à moi, je passai ces soirées avec Martha.

Lorsque je n'étais pas avec elle, j'aidais un peu à la réparation de la navette, mais mes petites mains ne pouvaient tenir efficacement les outils. De plus, Keras et Emi se bousculaient déjà dans le peu de place que leur laissait l'engin, j'étais donc de trop. J'en profitai pour découvrir le coin, et fis plusieurs ballades.

La nature était moins polluées que sur la vraie Terre, et l'air avait une pureté incroyable. Je me régalai des vues stupéfiantes qui s'offraient à moi, et regrettai une fois de plus ce que l'homme était capable de faire de ce monde si beau à l'origine. Puis, Arixi vint avec moi, car un petit garçon seul sur une route intriguait les gens et j'avais failli être ramené par les gendarmes chez mes parents. Les pauvres fonctionnaires ne se doutaient pas des années-lumière qu'ils auraient du parcourir pour réaliser leur mission !

Plus d'une fois, nous nous arrêtâmes sur le bord de la route, échangeant des pensées profondes. L'histoire de la philosophie humaine n'en sortirait probablement grandie, mais cela me faisait du bien, et je crois qu'elle aussi y trouvait son compte.

- Tu sais, parfois, mon monde natal me manque. Mes frères Liin'iis sont si loin. Au début, l'amour que je portais à Keras me suffisait, et je ne pensai à rien d'autre que lui. Mais je me rends compte que peu à peu, la nostalgie de Dehovia III, me prend de plus en plus souvent.

- Tu n'aimes plus Keras ?

- Oh, si ! Je l'aime toujours autant ! Peut-être même plus. Mais cet amour, qui était au départ un feu de joie, s'est transformé en un brasier rougeoyant, toujours aussi chaud, toujours aussi beau, mais moins spectaculaire.

- C'est plutôt une bonne chose, un feu de joie, ça s'éteint facilement dès qu'un souffle de vent est trop fort, mais le même vent attise les braises. Lorsque un couple en pleine passion subit de grosses souffrances, il risque de ne pas résister, alors que des amants qui ont cimenté leur tendresse mutuelle, lutteront plus efficacement.

- Oh, j'en suis persuadée. Mais quand même, mes anciens amis me manquent.

- Pourquoi ne vas-tu pas les voir quelques jours ?

- Keras se rendrait compte que j'ai changé, et il en souffrirait.

Je la regardai avec un sourire.

- Et tu le crois si bête qu'il ne s'en est pas déjà rendu compte. D'autre part, je serais étonné que son amour pour toi n'aie pas d'une façon ou d'une autre suivi le même chemin. Je suis sûr qu'il comprendra, allez ! Parles-lui !

- Tu crois ?

- J'en suis sûr ! Il faut tout dire à l'autre, dans un couple, et savoir tout entendre. C'est de ne pas brûler du temps l'un pour l'autre qui détruit les couples. De ne pas oser se confier. Ouvre-toi à Keras et dès le lendemain, il foncera vers Dehovia.

Nous reprîmes notre chemin. Je regardais cette silhouette si curieuse, à cause de ses jambes qui possédaient deux genoux au lieu d'un. Ces tentacules qui entouraient ce si joli visage. Je me rendis compte que, malgré les différences nettes de cette femme, je ne pouvais pas la considérer autrement que comme un sœur. Aucune différence physique ne pouvait me l'éloigner. Seul son cœur avait vraiment de l'importance. Je repensai aux paroles que j'avais lues dans un livre de St Exupéry, "Le Petit Prince". "On ne voit bien qu'avec le cœur, l'essentiel est invisible pour les yeux". Chaque jour qui passait me prouvait à quel point c'était vrai. Et Arixi était un exemple supplémentaire.

Ce fut au retour d'une de ces ballades que Keras et Emi m'accueillirent avec un grand sourire. La navette était prête, et nous allions partir.

Le temps de faire la bise à nos hôtes, et nous nous entassâmes tant bien que mal tous les cinq dans le petit habitacle.

L'allumage fut laborieux, et plusieurs fois, Emi dut ressortir, afin d'effectuer des règlements de dernière minute. Puis, dans un crépitement infernal, l'engin s'arracha à la pesanteur et bondit vers le ciel. Des craquements sinistres ajoutaient en contrepoint des notes basses au sifflement de l'air qui vibrait autour de la coque, et nous crûmes à plusieurs reprises que nous allions nous retrouver en chute libre au milieu d'un nuages de débris.

Mais la vaillante navette résista, et nous finîmes par sortir des hautes couches de l'atmosphère, débouchant sur les étoiles, semblant saluer notre exploit.

Rejoindre la Malénardus fut une promenade de quelques minutes, et bientôt, nous déposions Martha sur le lit du Médiweb. Ipem exigea que je la rejoigne afin de subir moi aussi toutes sortes d'examens plus ennuyeux les uns que les autres.

Je m'y soumis de si mauvaise grâce que lorsque Ipem m'annonça qu'il ne pouvait rien faire pour nous, je fus presque content qu'il ait été inutile. Mais je me rendis bien vite compte que c'était en fait un catastrophe.

A moins que le retour dans notre univers normal ne règle les choses, nous étions condamnés, moi à mourir de naissance, et Martha à mourir de vieillesse.

20

Voir le vortex s'approcher fut pour nous, contrairement à l'aller, une source d'espoir. C'était peut-être la solution de tous nos problèmes. Peut-être. Et ce mot prenait toute son importance. Rien ne nous garantissait la réussite de la chose, et bien des raisons me venaient à l'esprit, pour me prévenir que cela ne marcherait pas. Je ne pouvais m'empêcher tour à tour de me persuader tantôt que tout allait s'arranger, ou que nous étions fichus. D'un instant à l'autre, je changeais complètement de façon de voir les choses. Je n'avais plus aucune pensée cohérente, juste des émotions qui me submergeaient, et au fond desquelles, je me débattais comme un noyé qui tente désespérément d'aspirer une bouffée d'air.

Je voyais cette manifestation cosmique tantôt comme une bénédiction, tantôt comme une horreur. Je ne savais plus où j'en étais. J'errais du lit où reposait Martha, à la passerelle, puis revenais à elle. Je continuais à rajeunir, mais c'était suffisamment lent pour ne pas être trop inquiétant à courte échéance.

Je tenais la main de Martha, lorsque la pièce reçut comme un coup de canon. Je fus jeté à terre, et eus juste le temps de recueillir Martha, avant qu'elle ne casse quelque chose. Une bonne partie des objets de la pièce avaient eux aussi rejoint le sol. Les cloisons tremblèrent, puis les choses se calmèrent.

Je remis Martha sur le lit, puis fonçai vers la passerelle. Une épaisse fumée occupait toute la salle, et des flammes posaient des points lumineux oranges à divers endroits du décor. Des silhouettes à peine reconnaissables couraient dans tous les sens. Pas de cris, seuls les bruits des incendies, des pas précipités et des coups donnés pour redresser des cloisons tordues étaient discernables. Je criai à Ipem de m'expliquer ce qui venait de se passer.

- Un des convecteurs de plasma vient de transformer en un vieux tuyau de fonte. Tous les conduits sont en train de fondre. La propulsion est hors service, et l'assiette du vaisseau est terriblement compromise. Il se passe ce qui s'est passé pour votre navette, des morceaux du vaisseau changent tous seuls pour se transformer en objets d'une époque différente.

- Qu'est-ce qu'on peut faire ?

- Dans un premier temps, on tente de couper les injecteurs de plasma, avant de réparer les conduits. Mais c'est très difficile. La salle des machines est totalement inaccessible, et noyée dans la vapeur et les radiations.

Je quittai la salle et me dirigeai vers la salle des machines, où je retrouvai Keras. Il hurlait des ordres par dessus les sifflements stridents des machines qui rendaient l'âme les unes après les autres.

- Keras, on ne peut pas entrer ?

- Bien sûr que non, espèce d'idiot ! Vous croyez que je m'amuse… Oh, pardon, Philippe, c'est toi ! Je croyais que c'était… Peu importe. On est bloqués ! On ne peut entrer.

- Les combinaisons ne suffisent pas ?

- Non, elles sont suffisantes pour protéger des radiations, mais pas de la chaleur.

- Et si j'y allais, moi ?

- Toi, et pourquoi ?

- Parce que maintenant que je suis bien plus petit, je peux entrer dans un des conteneurs isothermes desquels on se sert pour transporter les nourritures, tout en étant revêtu d'une combinaison anti-radiation. En perçant des trous pour les bras, et me mettant sur chenillette, je pourrais peut-être atteindre les injecteurs.

Keras ne me répondit pas. Il se tourna vers un de ses hommes et lui donna des ordres afin qu'il préparer une boîtes de la façon indiquée. Il ne me regarda pas et fonça aider un technicien qui tentait de dégager une poutrelle qui obstruait un couloir.

Un quart d'heure après, le conteneur motorisé avançait à l'intérieur, un Philippe qui suait à grosses gouttes. Le revêtement isotherme ne suffisait pas à éliminer toute chaleur, et ma situation n'avait rien de réjouissant. Pour la deuxième fois depuis le début de cette aventure, je me retrouvai en train de risquer ma peau dans cette fichues salle. Les parois de la boîte étaient suintantes d'une humidité visqueuses, qui sentait la transpiration, et un peu la moisissure.

La chenillette était télécommandée de l'extérieur. Elle me semblait avancer incroyablement lentement, et je pensai ne jamais arriver lorsque je la sentis s'arrêter. Je poussai avec les mains les opercules prédécoupés qui devaient laisser passer mes bras, et je passai les membres afin d'essuyer la vitre qui avait été posée à la hâte pour me permettre de vois ce que je faisais. La désobstruction des trous fit entrer une brusque bouffée de chaleur que les systèmes réfrigérants ne purent complètement neutraliser.

La vitre désembuée, je vis les injecteurs en face de moi. Mais la chenillette s'était arrêtée trop loin. Oh, il ne s'en fallait que de quelques centimètres, mais je n'arrivai pas à atteindre les leviers. Celui qui dirigeai n'avait pas un bon angle de vision et croyait que j'étais plus près que cela. Et il était hors de question de communiquer avec lui.

Je tirai sur les bras, et finis par faire basculer la boîte. La combinaison entravait mes mouvements, et j'eus toutes les peines du monde à avancer vers le but de mon équipée. J'arrivai enfin à entrer en contact avec le sol, afin de prendre appui pour franchir la petite distance qui me restait à parcourir. A peine posée sur le revêtement, ma main gauche me fit hurler de douleur. Brûlé au troisième degré, je dus laisser ma main en contact afin d'avancer et j'agrippai une légère aspérité avec l'énergie du désespoir. Lentement, centimètre après centimètre, j'arrivai à destination. La boîte raclait le sol avec un grognement de reproche, mais j'entrai bientôt en contact avec le levier que je saisis de ma main valide. Je le tirai, et la dernière chose que j'entendis fut le sifflement du plasma qui s'arrêtait de fuir.

Lorsque je revins à moi, tout avait changé. Tout avait grandi de façon démesurée. Je voulus bouger, mais je me rendis compte que j'étais attaché. Je parlai alors, et fus stupéfait d'entendre ma voix. Aiguë, éraillée, elle n'avait rien de ma voix habituelle, même celle que j'avais depuis que j'étais devenu un enfant.

- Il y a quelqu'un ?

Une infirmière gigantesque s'approcha de moi, et me libéra les bras. Je les levai jusqu'à mes yeux, et vis un petit membre potelé, appartenant manifestement à un bébé de quelques mois. La femme qui était penchée sur moi, bien que sachant que j'étais en réalité un adulte, ne pouvait s'empêcher d'avoir des réactions vis à vis de moi, comme si elle s'était adressée à un vrai nourrisson.

Je me rendis vite compte qu'elle avait raison, j'étais devenu un beau bébé joufflu aux fesses roses.

21

Keras entra bientôt, et n'eut pas l'air trop surpris. Il était vrai qu'avec tout ce qu'il avait vécu ces derniers temps, il avait épuisé tout son capital étonnement. Il m'expliqua que la situation était redevenue normale, à cela près que la propulsion était hors service, le plasma étant intransportable vers les moteurs. Heureusement, la vitesse acquise dans l'espace n'était freinée par aucun frottement, et le vaisseau continuait à avancer à bonne allure. Par contre, impossible de corriger la trajectoire, si celle-ci s'avérait incorrecte.

- Et Martha ? Si j'ai encore brusquement rajeuni, que lui est-il arrivé à elle ?

- Elle n'a quasiment pas bougé. Ipem pense que c'est ce que tu as subi qui a provoqué ce nouveau déséquilibre.

- Bon, c'est toujours cela. Et quand allons-nous retraverser le trou noir ?

- Dans environ douze heures.

- D'ici là, je serai redevenu spermatozoïde !

- Non, ton rajeunissement s'est stabilisé.

Keras me quitta, mais fut rapidement remplacé par Arixi et Emi. Ils semblaient soucieux, mais réussirent à sourire et me soutenir le moral. Je me demandai ce qui allait arriver, allais-je continuer à régresser jusqu'à ne plus exister ? Allais-je disparaître purement et simplement ? Mes deux amis semblaient se poser eux aussi la question, mais ne pas oser la formuler ouvertement. Ils restaient muets, souriants, mal à l'aise. J'eus brusquement l'impression qu'ils pleuraient déjà ma mort. Hé, pas de cela ! J'avais pas encore avaler mon bulletin de naissance, et ne comptais pas le faire de sitôt !

Et pourtant, tout me semblait si vain tout à coup, ces batailles incessantes avec à chaque menues victoire un prix à payer toujours plus exorbitant. Depuis la naissance, jusqu'à la mort, toujours se battre contre le destin, les ennuis, les profiteurs, les insensibles, les inflexibles, les ricaneurs, les enlaidisseurs, les empêcheurs de tourner en rond, les autres, quoi ! Et tout cela pour quoi ? Pour survivre quelques minutes de plus, et subir encore, subir toujours. La vie semblait comme la marche sur un tapis roulant, lorsque qu'on l'a pris à l'envers. Lorsque l'on rame à contre courant. La moindre inattention, le moindre repos, et les mètres péniblement gagnés étaient reperdus de plus belle.

Je voulais me battre, oui, mais pourquoi. Et pour qui ? Pour ce bonhomme réduit à l'état de bébé vagissant. Ce type qui n'avait jamais rien fait de bien extraordinaire dans sa vie. J'avais rendu quelques personnes heureuses, j'avais sauvé quelques vies. Bien sûr, ce n'était pas si mal. Mais face à toute la souffrance du monde, qu'était-ce ? Une goutte d'eau dans la mer, un grain de sable dans le désert. Une lueur de cigarette dans la nuit.

Ouais. Pourtant, ce petit point lumineux était celui qui guidait le voyageur égaré. Celui qui permettait de repérer celui à qui on demanderait sa route, qui vous apporterait un peu de chaleur humaine. Je n'étais rien face à tous ces besoins, mais qu'est-ce que la mer, si ce n'est des milliards de gouttes d'eau, le désert des milliards de grains de sable. C'était cet ensemble qui formait un tout, une bataille commune. Et si je laissais tomber, comment reprocher aux autres d'en faire autant. Bien sûr, ma situation était gravissime, mais n'avais-je pas reçu en échange des dons merveilleux. Mes amis, Martha.

- Oh, les gars ! Je suis pas encore mort ! Et je me ferais bien un bon biberon de bière ! OK, un bon lolo me suffira ! Mais, par pitié, quittez cet air d'huissier qui viendrait d'apprendre une amnistie générale !

Emi me sourit, et Arixi partit me chercher ce que j'avais demandé. J'en profitait pour m'adresser à Emi. J'avais besoin d'un gros service, et je préférai m'adresser à un autre homme. Ben oui, mes sphincters étaient ceux d'un bébé ! J'y pouvais rien !

Le problème réglé, et le vide laissé par l'évacuation remplacé par un bon biberon chaud, je discutai un peu avec Emi.

- Nous partons du principe que le retour remettra les choses en place. C'est une idée fondée sur l'espoir plus que sur la logique. Avons-nous une autre solution, en cas d'échec de celle-ci ?

- Pas que je sache. Rien dans cet univers de dément ne se passe comme prévu. Notre retour à la normale ne peut se faire que nous sommes à nouveaux soumis à des lois naturelles… normales.

- Mais comment expliquer cet univers si bizarre ? Et pourquoi une reproduction de la Terre, plutôt que de votre planète, où de n'importe quelle autre ?

Ipem, qui suivait la conversation, comme partout à l'intérieur du vaisseau, intervint, avec une voix curieuse.

- Ce n'est pas votre planète qui a été reproduite. Du moins, pas votre Terre. C'est celle de D'Tor. Celle qu'il a connu à travers toutes ces années, et qui s'est mélangée dans sa tête. L'univers dans lequel nous avons été précipités n'est qu'un matrice vierge, qui prend la forme et la réalité qu'on lui propose. Et notre alien lui a donné ce modèle. Probablement involontairement, car il est devenu inconscient peu après le premier passage du vortex. Je crois qu'il ne savait vraiment pas ce qu'il faisait. Je pense par ailleurs que ce monde est surtout sensible aux esprits des frères de race de D'Tor.

- Et c'est lui qui à donné inconsciemment forme à la planète où nous sommes allés.

- Oui. Cet univers, dont il doit être originaire en réalité, réagit à ses stimuli, et crée ce qu'il veut, volontairement ou involontairement.

- Donc, en repassant le trou noir, ce qui nous arrive devrait cesser, comme nous le pensions ?

- Je pense que oui.

- N'empêche que D'Tor est un sacré sale type de nous avoir concocté de telles conditions de vie. Rajeunir ou vieillir à toute vitesse, l'idée ne peut sortir que d'un cerveau malade !

- Justement, Philippe. Il est malade. On pourrait appeler cela de la schizophrénie.

- Bien, bravo, un créateur d'univers qui a pété un boulon ! Génial !

22

Le Malénardus avançait avec toujours autant de rapidité. Ipem avait refait les calculs des centaines de fois. J'étais persuadé que, avec la chance qui nous accompagnait de si mauvaise grâce depuis le début de cette fichue aventure, nous allions découvrir que la trajectoire était mauvaise et que nous raterions le vortex d'un cheveu. Mais non. Tout allait bien. La course était bonne, et le vaisseau ne semblait pas devoir subir de nouveaux ennuis.

Arixi me prit dans les bras pour m'emmener sur la passerelle. Cela me faisait tout drôle d'être ainsi porté par un adulte. Après être passé voir Martha, dont la vision m'avait serré le cœur, j'avais demandé à voir l'approche de la porte de sortie. Elle emplissait maintenant tout l'écran, et grossissait à chaque instant.

Au lieu de trou noir que nous avions trouvé en arrivant, nous avions en face de nous une clarté éblouissante, comme un trou blanc, inverse de l'autre. L'attraction n'avait rien à voir non plus. Nous avancions tranquillement, comme dans une ballade champêtre. Les étoiles filaient vers l'arrière du vaisseau, indifférentes à nos malheurs, immuables dans leur clin d'œil cosmique éternel.

Plus nous approchions, plus nous nous sentions légers. La lumière emplissait les salles du vaisseau mais, curieusement, aucun d'entre nous n'était ébloui. Nous continuions à voir autour de nous comme auparavant. Seules les couleurs avaient pris en teint incroyablement clair. Je regardais tout cela avec émerveillement, tant cette luminescence était belle. Puis, je regardai Arixi, et sursautai. Au lieu de voir la peau de son visage, je voyais le réseau des veines, comme si son épiderme était devenu transparent. Je regardai les autres, et vis la même chose sur chacun d'eux.

Les veines laissèrent la place aux muscles, puis ceux-ci s'effacèrent pour laisser la place aux os. Chaque couche de tissu humain avait tour à tour disparu, et maintenant, seuls les vêtements flottaient en l'air, leur forme étant la seule indication de la présence des vivants qui peuplaient le vaisseau.

Je sentis brusquement comme une déchirure parcourir tout mon corps. Je ne pus m'empêcher de hurler, tant la douleur était vive. J'avais l'impression que mes membres étaient arrachés, que ma peau était lacérée, et que chacun de mes organes tentaient de fuir mon corps. Je me sentis chuter, lentement au début, puis de plus en plus rapidement, jusqu'à heurter un sol dur et froid.

Je me sentis me tordre sous la douleur, puis tout se calma, et je sombrai dans une profonde inconscience.

- Philippe ! Ca va ?

Je sentis que l'on me secouait avec vigueur. J'ouvris les yeux pour voir un uniforme en forme de corps penché sur moi. La voix était celle de Arixi. Regardant de côté, je vis les implants de Emi flotter au dessus et autour de son vêtement.

- Tu as retrouve ton corps d'adulte, Philippe ! Ça a marché ! Et Martha a retrouvé son âge elle aussi. C'est génial !

- Mais je ne vous vois pas…

- Ça, c'est général ! Nous sommes tous devenus invisibles ! Tout ce qui est organique sur le vaisseau a perdu tous ses photons. Nul ne peut voir personne.

- Qu'est-ce que je disais, quand un truc s'arrange, un autre se dérègle ! C'est pas possible !

- Enfin, vous êtes vivants et redevenus normaux, c'est déjà pas si mal.

Ipem profita du moment de silence qui suivit pour annoncer que les parties du vaisseau qui avaient muté étaient elles aussi redevenues normales. Il annonça par contre qu'il ne comprenait rien à l'invisibilité qui nous frappait.

- Je pense qu'il s'agit d'un effet secondaire du passage par le… "trou blanc". Je dois aussi vous annoncer que D'Tor a repris connaissance.

Nous nous précipitâmes vers la salle où se trouvait la pyramide renfermant l'alien. Dans ma hâte, et puisque nul ne pouvait me voir, je négligeai de m'habiller, si bien que nul ne pouvait déceler ma présence.

Nous fûmes accueillis par des gémissements. Décidément, on m'avait bien dit que la vie était une vallée de souffrance, mais là on nageait dans du concentré ! Mais là, c'était moralement que D'Tor se plaignait de douleur. Il regrettait de nous avoir entraîné dans ces ennuis. Personnellement, je trouvai qu'il en rajoutait, mais tous semblèrent le croire, et je ne dis rien.

Comme ses jérémiades ne tarissaient pas, je me mis à la recherche de Martha. Je pensai qu'elle était présente dans la salle, mais tant qu'elle ne parlerait pas, j'aurais du mal à la repérer. Elle devait porter les vêtements habituels des membres de l'équipage et rien ne pouvait me la distinguer. Je naviguai dans la salle, arrachant des plaintes ou des protestations aux gens qui ne me voyaient pas;, alors qu'aucun habit ne trahissait ma présence.

Je m'arrêtai soudain. Je l'avais repérée. Son odeur. Je ne pouvais pas parler réellement de parfum, car c'était une odeur naturelle, mélange savant de savon, de légère transpiration, et surtout d'elle-même. Je la serrai dans mes bras, et elle ne sursauta pas. Je la sentis simplement s'abandonner, comme si elle avait toujours su que j'allais l'enlacer à cet instant précis. Elle serra mes mains entre les siennes, et nous ne bougeâmes plus, silencieux, attendant la suite.

D'Tor commençait à se calmer. Ses paroles avaient pris un tour moins geignard, et il commençait à dire des choses un peu plus intelligentes.

- Non, je… je ne sais pas ce qui arrive. Je n'ai pas souvenir d'être déjà passé par là, et je n'ai jamais entendu parler de ce phénomène. Nous… nous ne devrions pas être loin de ma planète natale, mais…

Il retomba dans une série de plaintes, de regrets et de lamentations. Il commençait à me courir sérieusement sur le haricot, l'instigateur involontaire de voyages organisés. Déjà que les tour opérators ne m'avaient jamais tentés, alors ce genre de promenade forcée, merci beaucoup !

Je me préparais à attendre que Monsieur daigne reprendre une conversation intéressante, lorsque qu'un nouveau coup ébranla le vaisseau. Décidément, on se serait cru dans une série télé ! Toujours un truc qui se passe au moment où on s'y attend le moins ! Là, je reconnus un coup de laser, ou une gentillesse du même acabit. Ipem nous mit au courant des réjouissances qui nous attendaient :

- Nous sommes attaqués. Des milliers de vaisseaux. Et ils semblent décidés à nous abattre coûte que coûte ! Je suis en train d'envoyer des messages sur toutes les fréquences et dans toutes les langues, mais ils ont coupé toutes communications. Impossible de leur parler. Ils vont tirer une nouvelle fois. La suivante nous sera fatale.

Et vlan, une fois de plus, nous allions mourir. Et bien, aussi curieux que cela paraisse, malgré le côté répétitif de la chose, je n'arrivais pas à m'y faire…

23

Le coup fut brutal. Très brutal. Je crus même que le tir suivant n'aurait plus de boulot à effectuer vu que nous serions déjà réduits à l'état d'atomes virevoltant dans l'espace. mais nous tînmes le choc, et Ipem annonça que le prochain impact, le dernier aurait probablement lieu dans cinq minutes.

Pris d'une subite inspiration, je criai :

- Ipem, donne l'ordre à tous de se déshabiller et de se débarrasser de tous les vêtements, puis de s'installer confortablement, et de ne plus parler ni bouger. C'est impératif Immobilité totale. Et qu'ils prennent avec eux quelque chose de froid qui neutralise leur chaleur corporelle. Toi, fais faire au vaisseau des manœuvres complètement folles.

- Comment ?

- Fais ce que je te dis ! Fais les loopings, des vrilles, n'importe quoi qui ne puisse être le fait du hasard, mais qui n'ait pas non plus de caractère agressif. Essaie d'être le plus bizarre possible. Vite, on n'a pas de temps à perdre.

Ipem transmit le message par tous les intercoms du vaisseau. Ce fut un curieux spectacle de voir les uniformes, puis les sous-vêtements s'envoler en l'air puis disparaître dans les tiroirs et les recoins. En un instant, il n'y eut plus trace de vie sur le vaisseau, qui commençait une gigue endiablée. Il glissait à gauche, puis se retournait, puis ripait à droite, se cabrait, et repartait en arrière. Le tout formait un rythme curieux, mais harmonieux. Les membres de l'équipages se demandait ce qu'ils allaient rendre en premier, leur déjeuner, ou leur démission, mais ils tenaient bon. Le Malénardus continuait. Un petit coup en avant, un en arrière, une volte face, un long glissé… Soudain, je me mis à rire : le Malénardus dansait ! Ipem avait choisi un morceau que je lui avais appris à aimer : il dansait une valse de Mozart !

Un vaisseau galactique valsant devant une armada de destroyers prêts à le détruire, fallait oser ! Ipem et moi l'avions fait. Restait à savoir si mon plan allait marcher.

Ipem m'annonça tout bas que les canons ennemis avaient été mis en attente. Nous avions gagné la première manche. Les agresseurs, stupéfaits par les manœuvres de notre nef, étaient perplexes. Ils se demandaient ce que cela voulait dire. Il faut dire que leurs manuels militaires ne mentionnaient certainement pas cette stratégie "mozartienne".

- Ils nous scannent, Philippe…

- Détecteurs biologiques ?

- Non, simple scan optique. Détecteur de mouvements et de chaleur. Comme personne ne bouge, ils en seront pour leurs frais. Ils vont venir à bord. Du moins, je le pense.

- Et comme on est invisibles, on pourra prendre les visiteurs en otage et – qui sait – les convaincre de nos bonnes intentions.

Tout se passa comme prévu. Après de longues minutes d'attente, nous sentîmes le choc léger d'un vaisseau d'abordage.

Nous restions parfaitement immobiles. Pas un bruit humain, pas un mouvement. Rien ne trahissait le présence des membres d'équipage heureusement dissimulés par leur invisibilité. Chacun retenait jusqu'à son souffle.

Les arrivants étaient assez étonnants. Humanoïdes de forme, à la peau jaunâtre, ils étaient d'une maigreur incroyable. On aurait dit que le moindre souffle de vent allait les briser en deux. Leur visage très humain, mais curieusement allongé était sans cesse en mouvement exprimant toutes sortes d'expressions, dont certaines auraient pu passer pour comiques aux yeux d'un terrien. Ces grimaces incessantes faillirent bien me faire éclater de rire, malgré le tragique de la situation. Les autres membres de l'équipage, eux, ne semblaient pas touchés par cette hilarité. Il était vrai que les Huang, le race humaine des occupants du Malénardus, n'avaient de l'humour que ce que je leur en avais appris et en étaient encore aux balbutiements. Seul Keras était versé en la matière.

Lorsqu'ils eurent investi le vaisseau, Ipem nous transmit par oreillette, à Keras et à moi, leur nombre. Ils étaient environ une trentaine. Bien moins nombreux que nous. Nous attendîmes un peu, et nous eûmes de nouvelles informations. Leur chef de groupe avait transmis que le vaisseau était totalement vide, et qu'ils se mettaient en recherche de la cause de l'anomalie qui avait provoqué cette "danse" incongrue.

Keras attendit une bonne heure, et lorsqu'il vit qu'ils étaient sur le point de repartir, donc dans un état d'esprit le plus soulagé possible, donna le signal de l'attaque. Aussitôt, hommes et femmes invisibles se ruèrent sur les envahisseurs et les neutralisèrent en quelques minutes. Aucun blessé ne fut à déplorer de part ou d'autre.

Restait maintenant la partie la plus délicate. La négociation. Cette race qui nous était inconnue, pouvait se moquer éperdument de ses hommes prisonnier et décider de les sacrifier sans le moindre regret. Dans ce cas, nous n'avions plus qu'à réciter notre acte de contrition.

Ipem engagea la communication. Grâce aux échanges verbaux qu'il avait intercepté entre le groupe d'intervention et le vaisseau mère, il put s'exprimer directement dans la langue des aliens.

- Nous venons en paix. Vous nous avez attaqués sans raison, et nous avons du nous défendre en prenant des otages. Le procédé nous déplaît fortement, mais nous n'avions pas le choix. Notre seule exigence pour que nous libérions les prisonniers est que vous nous laissiez partir sans nous attaquer.

- Impossible. Vous venez de la dimension "délire", et nous ne pouvons pas vous laisser contaminer notre univers. Notre mission est de détruire tout objet en provenance du trou noir. Vous êtes trop dangereux pour nous.

L'émission, retransmise pas les intercoms de tout le vaisseau, serra les tripes de tous les auditeurs. Les agresseurs n'étaient pas méchants, mais se croyaient investis d'une mission vitale. Je ne sus pas si ce n'était pas pire que d'avoir affaire avec des monstres assoiffés de sang. Rien n'était plus dangereux que des gens sincères persuadés de leur bonne foi.

- Nous sommes désolés de devoir sacrifier nos hommes, mais nous devons vous détruire. La vie de notre univers est à ce prix.

Ipem nous indiqua que les canons se remettaient en chauffe. La dernière salve allait partir. Soudain, un cri résonna dans l'intercom :

- Arrêtez, je suis D'Tor, de la lignée de Tor'Imagh ! Nous venons de la dimension délire, c'est vrai, mais nous sommes issu de l'univers originel. Nous ne présentons aucun danger !

24

Les canons se remirent en stand-by, et tous soufflèrent. Nous nous précipitâmes vers la pyramide, afin de mieux comprendre. Suivis du chef des prisonniers, K'Ragh, nous interrogeâmes D'Tor.

- C'est mon peuple ! J'ai mis du temps à reconnaître la langue, car elle a pas mal évoluée depuis tout ce temps passé sur Terre. Mais j'ai reconnu celle des Berg'Ach, mon peuple.

Il parla pendant un bon moment avec K'Ragh, expliquant ce qui lui était arrivé. Le chef commando fut manifestement convaincu, car il demanda à communiquer avec son vaisseau, puis leur indiqua que nous semblions bien être ce que nous prétendions.

Des heures qui suivirent, je ne garde que peu de souvenirs. Ce fut un ballet incessant de vêtements flottants qui discutaient avec des allumettes humaines. Je perdis un peu la notion du temps, et finis par m'enfermer dans ma cabine avec Martha. Nous nous endormîmes dans les bras l'un de l'autre.

Le bip de la sonnette d'entrée nous réveilla. J'ouvris les yeux, et fus stupéfait. Nous étions redevenus visibles ! Le phénomène qui nous avait affecté avait manifestement une durée limitée. Ils nous avait d'ailleurs été bien utile. Nous nous habillâmes en vitesse, et répondîmes à Emi, qui entra.

- Tout semble bien se passer. Nous sommes redevenus visibles et avons pu prouver notre bonne foi aux Berg'Ach. Ipem pense que notre perte de photons s'est calmée dès lors que nous étions passés, et que c'est la raison pour laquelle nous avons retrouvé notre apparence normale.

- Et comment sont les Berg'Ach ?

- Plutôt sympas, maintenant qu'on est devenus copains. Venez nous rejoindre, je sens que c'est le moment où nous allons apprendre le fin mot de l'histoire.

Nous retrouvâmes la plupart des personnes importantes dans la salle de briefing principale. Arixi, Emi, D'Tor, ainsi que quatre représentants aliens et cinq officiers du Malénardus.

D'Tor n'était plus dans sa pyramide, mais occupait une corps artificiel qui ressemblait à s'y méprendre à celui de ses frères de race, excepté la couleur qui était franchement orange. Il semblait un peu gêné aux entournures, et n'avait pas la mobilité faciale de ses congénères. Il s'adressa à nous :

- Je puis enfin presque tout expliquer, mes amis. Je ne suis pas fier, car je vous ai causé de nombreux problèmes, et bien que je n'ai agi qu'involontairement, je n'en ai pas moins été la cause de nombreuses souffrances inutiles. Lorsque vous m'avez retrouvé, et emmené vers mon peuple, je n'ai pas cru à votre sincérité. Malgré la générosité de certaines de mes rencontres humaines, j'ai été souvent victime de la duplicité et de l'hypocrisie. Je ne vous ai pas vraiment cru lorsque vous m'avez dit que vous m'aideriez… gratuitement. Je pense que j'étais devenu un peu paranoïaque, suite à ma longue détention. J'ai craqué, et c'est pourquoi j'ai tenté de m'enfuir en investissant le corps de Emi.

- Et pourquoi aller vers ce trou noir ?

- Je ne savais pas qu'il était là. En cinq mille ans, les choses changent.

- Je ne suis pas si sûr que vous ne saviez pas où vous alliez. Cinq mille ans, à l'échelle cosmique, cela n'est rien. Et le vortex n'a pas bougé tant que cela.

- Vous avez raison, Philippe. Je pense que je savais bien où j'allais. Je suppose que c'était un désir inconscient d'en finir. Peut-être même de me punir de vous trahir. Je ne sais pas bien. Je n'arrive pas à éclaircir cela dans mon esprit. Toujours est-il que ce vortex qui est une des principales légendes de notre culture, a du me sembler une façon d'en finir, près de mon monde natal. Lorsque nous avons traversé le passage, cet univers étrange qui a la faculté de réaliser de façon cauchemardesque les pensées des gens de notre peuple, - cela, c'est Ipem qui ma l'a appris - a créé une Terre déformée, sur laquelle vous avez échoué. Lorsque vous avez réussi à vous échapper, ceux de ma race ont cru à une invasion, comme il y en a déjà eu auparavant, et ont tenté de vous neutraliser.

- Et voilà, c'est aussi simple que cela ! Et mon double sur cette fichues planète, c'est aussi votre imagination ?

- Je ne sais pas, j'étais inconscient. Je suppose que j'ai donné le coup d'envoi, et que le reste s'est enchaîné tout seul.

- Et ben, merci du cadeau ! En tous cas, messieurs les Berg'Ach, vous savez maintenant comment éviter les invasions de votre "univers délire". Vous n'avez simplement qu'à ne plus y aller !

Les Berg'Ach se consultèrent et hochèrent leur tête filiforme, mais ne parurent pas convaincus pour autant. Tant pis, notre mission était remplie, D'Tor ayant retrouvé les siens.

Les heures qui suivirent permirent des échanges fructueux entre les membres du Malénardus et leurs nouveaux compagnons. Des technologies passèrent de part et d'autre, des données de toutes sortes, et Ipem réussit même à recueillir des données sur des êtres humains que les Berg'Ach avaient rencontrés. Cela ouvrait pour Keras de nouveaux horizons fort intéressants, car c'était en fin de compte la mission de base du Malénardus.

Martha et moi laissâmes les techniciens, diplomates, et autres artistes de tous poils se congratuler, se bagarrer, se stupéfier, se moquer, se piéger, se réjouir, bref, communiquer entre eux. Nous, nous avions préféré nous rendre dans l'observatoire, la grande salle qui permettait, grâce à sa coupole vitrée d'admirer les merveilles du cosmos. Demain ou après-demain, nous serions de retour sur Terre, et ne pourrions plus profiter de ce spectacle.

Nous étions assis tous deux l'un à côté de l'autre, sur un banc. Elle regardait les étoiles, tandis que je la regardais, elle. Je pensai que j'avais failli la perdre, et que je n'y aurais pas survécu. Je voyais dans ses yeux les reflets des points brillants qui cloutaient le ciel noir qui nous surplombait. Je respirai son parfum, qui m'avait fait la reconnaître lorsqu'elle était invisible. Je me nourrissait de son sourire léger, qui flottait sur ses lèvres, comme une question muette. Doucement, avec une infinie délicatesse, j'écartai quelques cheveux qui allaient jusqu'à sa bouche. Et déposai un chaste baiser sur sa joue. Elle ne tourna pas la tête, mais sa main prit la mienne et la serra doucement, mais avec fermeté.

Je pensai alors à ce merveilleux don que m'avait fait le destin en me confiant Martha. Car j'avais bien conscience que ce n'était qu'un prêt. Un prêt que je me devais de choyer chaque jour, et que j'étais bien résolu à ne jamais démériter. Je me sentais des bouffées de bonheur me jaillir du cœur, et irradier chacune de mes veines.

Nous ne parlâmes pas, ce soir là. Nous restâmes silencieux, mais dans la main, à regarder l'univers. Et je crois bien que ce fut une des fois où nous échangeâmes le plus.

F I N

Cette ligne de programmation ne sert qu'a formaté proprement les lignes de textes lors d'un utilisation sous Mozilla Firefox. J'aimerais pouvoir m'en passer mais je ne sait pas comment, alors pour l'instant. Longue vie et prospèrité