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Le magicien défectueux.
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Le magicien défectueux..
01

Le réveil fut difficile. J'avais passé toute la nuit à rassurer Martha. Je l'avais consolée, lui avais fait des promesses, des assurances, des menaces, des déclarations. Rien n'y avait fait. Elle restait toujours aussi angoissée. Je sentais que les larmes tentaient de se faufiler, et ne demandaient qu'à jaillir. J'avoue que j'avais du mal à comprendre comment une fille aussi courageuse pouvait autant paniquer.

- Hé oui ! Je sais ! Tu me trouves ridicule ! explosa-t-elle. Mais je n'ai pas honte de dire que je panique ! Tu ne te rends pas compte ! Je vais présenter mes premiers dessins ! Je sais bien que ce n'est qu'un examen, et qu'il ne s'agit pas d'une collection soumise au public et à des financiers, mais c'est la première fois que des professionnels vont me juger ! C'est ça qui est le plus impressionnant !

- Des professionnels qui t'ont déjà encensée lorsque tu as demandé - et obtenu – ta bourse d'études, tentai-je de la rassurer. Rappelle-toi l'enthousiasme de Yves de St Gauttier quand il a dit que tu étais "ébouriffante" !

- Oui, mais c'est surtout que j'ai eu de la chance ! Je ne suis pas sûre que cela va durer…

- Ce que tu appelles chance, pour moi c'est du talent. Tu verras, ça va marcher !

Je la pris dans mes bras et l'embrassai longtemps, avec une infinie tendresse. Je dois avouer que, secrètement, ce rôle de consolateur me réjouissait au plus haut point. Avoir l'occasion de rassurer, de valoriser celle que l'on aime, était nettement plus agréable que de remplir sa feuille de déclaration de revenus ! Mais comme c'était étrange ! Martha, lors de son enlèvement ou de mes coups de délire, avait manifesté un équilibre et un courage impressionnants; et voilà qu'elle craquait pour une présentation que je considérais gagnée d'avance. Bien sûr, je n'étais pas à sa place, et c'était là toute la différence. Quand on voit les choses de sa fenêtre, la mécanique compliquée du cerveau de l'autre ressemble à une équation au dixième degré, en chinois, écrite à l'encre invisible !

Je pensai alors intérieurement que je serais peut-être encore plus paniqué si j'étais à sa place !

J'en étais là de mes réflexions, lorsqu'un bourdonnement d'une sonorité extrêmement grave emplit la pièce. Ce son, je le connaissais bien, et j'avais souvent rêvé de le ré-entendre. Je me dirigeai vers le tiroir de mon bureau, et en sortis une sorte de triangle en métal, ou clignotait un voyant rouge de la même forme.

Je pressai une des aspérités se trouvant sur le côté et reconnus la voix de Ipem.

- Philippe, nous avons besoin de toi.

Je reconnaissais bien là l'ordinateur central du Malénardus, ce vaisseau à qui j'avais fait don d'un capitaine. Sans s'embarrasser de politesse ou de considérations inutiles, il passait directement aux choses utiles. Si tout le monde avait pu être aussi simple et direct !

Le Malénardus était le vaisseau de Keras Kcops, que j'avais commandé pendant plusieurs mois, en habitant le corps de l'infortuné capitaine, victime d'un long coma. J'avais fini par fournir, avec l'aide d'aliens compatissants, un clone de mon cerveau, afin de redonner un chef à l'équipage.

- Tu pourrais dire bonjour, sale gosse, lui dis-je en plaisantant. Sinon, je vais croire que je t'ai mal éduqué.

- Tu n'as jamais été mon éducateur, Philippe !… Ah, je comprends, c'est une plaisanterie !

- Tu as gagné le droit de revenir en deuxième semaine, Ipem ! Je suis à ta disposition. Que se passe-t-il ?

- Nous avons découvert une planète intéressante, peuplée d'humanoïdes, expliqua l'interface positronique. Leur situation est catastrophique, tant ils sont affamés, malades, et victimes d'une nature totalement inhospitalière. Nous avons bien entendu voulu les aider, mais ils ont refusé toutes nos propositions. Ni Keras, ni moi n'avons pu obtenir la moindre raison. D'autres membres de l'équipage n'ont pas eu plus de succès. C'est totalement incompréhensible. Si tu les voyais ! Ils vivent dans un malheur permanent, et nous pouvons leur apporter toute la nourriture et tous les soins dont ils ont besoin. Mais, inexplicablement, ils refusent tout !

- Peut-être croient-ils que vous allez leur demander en échange quelque chose qu'ils ne pourront fournir ? Il arrive que ceux que l'on aide soient agressifs parce qu'ils se sentent redevables et craignent que le prix soit trop élevé.

- Non ! Nous avons été clairs sur ce point, et ils ont bien compris. Ce n'est pas non plus que nous leur déplaisons, car ils ont été très gentils avec nous, nous offrant le peu qu'ils possèdent.

- C'est souvent le cas des miséreux, ils sont plus généreux que les riches, fis-je remarquer. Bon, dites-moi, que voulez-vous que je fasse ?

- Que vous veniez avec nous, Martha et toi, pour nous apporter vos lumières. Et puis… Ce serait l'occasion de se revoir. Cela ne fait que quatre mois que nous ne nous sommes vus, mais vous nous manquez déjà.

Je souris, bien que la liaison ne soit que audio, et qu'il ne puisse pas me voir. A moi aussi, ils me manquaient. Surtout Ipem.

- Mais comment se rejoindre ? demandai-je.

- Le mini-vortex qui avait permis les échanges des impulsions cérébrales entre le Keras d'origine et toi a résisté vingt jours après ton retour définitif sur Terre. Nous avons eu le temps de l'étudier à fond, et réussi à le recréer de façon artificielle. Ainsi, nous pouvons le recréer sur une bien plus grande échelle quelque soit l'endroit où nous nous trouvions, l'arrivée étant située sur Terre, dans les hautes couches de l'atmosphère. Et nous pouvons y faire passer le Malénardus, qui enverra ensuite une navette te prendre. Il nous faut simplement être très prudents, afin de ne pas être repérés par les terriens. Mais notre dispositif de camouflage devrait nous éviter tout problème.

- C'est génial ! Alors, on va pouvoir se revoir souvent !

- A quelques conditions, oui. Le vortex ne peut en effet être maintenu que deux de tes heures d'affilée, à cause de l'énergie qu'il dépense. Et il faut attendre cent fois cette durée pour pouvoir le re-provoquer. Mais à part cela, il est stable et parfaitement fonctionnel.

- Tu ne peux pas savoir comme je suis heureux, m'exclamai-je. Mais Martha a un examen demain, et nous ne pourrons être prêts que demain soir, vers… 23 heures de chez nous. Ca vous va ? La navette pourra venir nous prendre dans le parc de La Villette.

- Je fais les calculs nécessaires, répondit Ipem, et nous serons là pour vous prendre.

J'embrassai Martha avec vigueur. Nous étions repartis pour une nouvelle expédition… et les ennuis qu'elle allait certainement apporter ! Mais le jeu en valait vraiment la chandelle !

02

Comme je l'avais prévu, Martha fut applaudie, et le succès fut total. Elle était bien la seule à ne pas apprécier son talent à sa juste valeur. Elle avait encore du travail pour être au top niveau, mais toutes les bases étaient là.

Je ne lui jouai pas l'air du "Je te l'avais bien dit", mais n'en pensai pas moins. Elle était rayonnante. Nous fîmes un déjeuner hors normes pour fêter cela, et nous passâmes les quelques heures qui nous restaient avant le rendez-vous à flâner sur les quais de la Seine. Le soleil donnait aux quais un air de toile d'artiste peintre. Les couleurs étaient si pures qu'elles semblaient irréelles. Martha me fit la remarque :

- On va visiter d'autres mondes, probablement très beaux, mais je doute qu'on en trouve beaucoup qui soient plus beaux que notre bonne vieille Terre !

- Ouais… dis-je en grommelant.

- Tu ne la trouve pas belle, notre planète ?

- Oh, si ! Mais elle serait plus belle si les hommes ne s'acharnaient pas à la détruire !

- Tu es injuste, protesta-t-elle, il y a plein de gens qui la défendent ! Et puis, si la Terre était vide… On ne serait pas là ! Avoue que ce serait dommage…

- En ce qui te concerne, certainement ! Bon, il est huit heures du soir. On n'a que le temps de faire nos bagages, et d'aller au lieu de rendez-vous.

Nos sacs furent vite faits, car les vêtements et autres affaires nous seraient fournis sur le vaisseau. Seuls quelques petits objets personnels nous seraient utiles. Nous avions pris soin de prévenir nos proches et nos activités professionnelles que nous partions quelques jours en voyage. Tout était paré.

Avec une demi-heure d'avance, nous étions sur place. Je connaissais une petite porte permettant d'accéder au parc, fermé à cette heure-là.

A 23 heures pile, au lieu convenu, l'air sembla se mettre à bouger, puis les contours de la navette se précisèrent progressivement, lorsque le camouflage se désactiva. J'eus un tressaillement de joie en reconnaissant le profil en bec d'aigle de l'engin, que j'avais déjà pris quand j'occupais le corps de Keras. Mais c'était la première fois que je la touchais avec mes propres mains, que j'allais réellement monter dedans. Le rêve de tout amateur de Science-fiction se réalisait pour moi.

Je regardai Martha qui semblait hypnotisée. Les yeux grands ouverts, elle fixait l'appareil avec une fascination absolue.

- Tu vois, Philippe, je n'ai jamais douté de ce que tu me racontais, mais la voir, comme ça, devant moi… J'en reviens pas !

- Je te comprends. Moi-même, j'ai du mal à réaliser…

Le sas de la navette s'ouvrit dans un chuintement discret, et un homme que je ne reconnus pas en descendit. Je croyais pourtant connaître tout l'équipage du Malénardus. Ce gaillard-là, c'était du nouveau pour moi. Il avait des cheveux mi-longs, et la moitié du visage recouvert par un appareillage compliqué. Le reste était franchement jaune, comme s'il tenait une crise de foie carabinée. L'œil gauche était tout à fait normal, mais l'autre était une sorte d'objectif de caméra rouge vif, scintillant, d'où partaient toutes sortes de flexibles qui disparaissaient sous l'abondante chevelure. Toutes sortes de voyants, et de diodes clignotaient sur la partie métallique de sa face. Pourtant, je lui trouvais malgré tout un côté sympa, pas inquiétant du tout. Peut-être était-ce le côté humain de son visage, aux yeux doux, à l'attitude souriante. Son bras droit avait été remplacé par un membre artificiel aux nombreux scanners, outils de toutes sortes. Là aussi, des flexibles partaient de toute la longueur pour aller se nicher sous la tignasse. Le reste du personnage semblait humain.

- Bonjour Monsieur ! Je suis Emi, l'Extension Mobile de Ipem. Je viens vous emmener sur le Malénardus.

- Je ne vous ai jamais vu auparavant, l'interrogeais-je. Comment cela se fait-il ? Vous êtes une nouvelle recrue ?

- Je suis en fait l'ancien administrateur Kobys. J'ai été victime d'un accident grave qui m'a privé de mon bras droit, ainsi que d'une partie non vitale de mon cerveau. Le Médiweb a réussi à me sauver, mais je n'étais plus qu'un légume. Ipem a donc procédé à un implant cérébral d'une de ses interfaces, afin de me rendre temporairement mes facultés. Une fois conscient, j'ai demandé de garder cet implant en permanence et de lui permettre en même temps d'acquérir une certaine autonomie. Cette expérience avait été si fascinante, que je sentais que j'aurais du mal à perdre cette merveilleuse extension cybernétique. Mais je suis toujours moi-même et nos personnalités sont bien distinctes, et autonomes. Simplement, nous avons appris à collaborer pour notre plus grand bien. Ipem parle souvent par ma voix, mais on a prévu une nette différence de sonorité, afin que vous puissiez savoir qui s'exprime.

- Impressionnant ! Et vous êtes heureux ? demandai-je.

- Oh, cela n'a plus rien à voir avec mon ancienne petite existence étriquée de fonctionnaire ! s'exclama Emi avec ferveur. D'ailleurs, j'ai pris le nom de Emi, pour couper tout lien avec mon passé. Je crois que j'ai beaucoup changé, et je suis devenu plus ouvert, plus libéré, et je crois pouvoir le dire, plus courageux. En attendant, une précision : seuls Keras et Ipem connaissaient la vérité en ce qui vous concerne. J'ai été mis aussi au courant, car, étant donné mes relations avec Ipem, c'était devenu indispensable. Mais pour tout le reste de l'équipage, vous êtes un grand ami du Commandant, et vous venez en tant que conseiller. Vous êtes Philippe, terrien, et vous gardez votre vraie identité, mais pas un mot sur le clonage de votre esprit, ni sur le "transfert". D'accord ? Vous aussi, Martha ?

- Bien sûr, dit-elle en riant. Vous pouvez compter sur moi. Je ne ferai pas de gaffes, mais je n'en dirai pas autant de Philippe !

- Mais, je rêve, protestai-je, faussement vexé, ou tu viens de me traiter de…

- Pardon de vous presser, coupa Emi, mais nous ne devons pas nous faire repérer. Dépêchons-nous de monter.

La navette décolla à une vitesse qui stupéfia Martha, qui ne voulut pas croire qu'on avait déjà quitté le sol. Elle regardait tour à tour le tableau de bord, le paysage par les hublots, et papillonnait comme un jeune enfant le matin de Noël, devant le sapin chargé de cadeaux. Bien que moins nouveau pour moi, le voyage m'en mit plein les yeux, à moi aussi.

Nous traversâmes rapidement les différentes couches de l'atmosphère, puis plongeâmes dans la nuit de l'espace. Le Malénardus nous attendait dans l'exosphère, la plus haute couche d'air entourant la Terre, à plus de mille kilomètres, là où c'était presque le vide spatial. Une gigantesque bouche s'ouvrit sur l'arrière du vaisseau, et nous nous précipitâmes dedans. Après avoir suivi les marques lumineuses au sol, la navette apponta, et s'immobilisa.

Un comité d'accueil nous attendait, solennel et grave. Devant eux, Keras, épanoui, m'ouvrit les bras :

- Quel bonheur ! Quel bonheur de te retrouver ! Bienvenue à bord de notre vaisseau !

Et se tournant vers ses hommes que je reconnus comme étant les officiers les plus gradés du vaisseau :

- A partir de maintenant, cet homme est chez lui ! annonça-t-il.

- Heu ! Ce n'est pas un peu trop, mon cher Keras ? demandais-je, gêné.

- Non, je veux que tous sachent l'estime que je te porte, et ton importance pour ce vaisseau !

Et me prenant par l'épaule, il m'entraîna vers l'intérieur du vaisseau. J'entendis derrière moi, prononcé à voix basse, une phrase rageuse de Martha :

- Et moi, je sens le pâté ?

03

Je réussis à réparer la gaffe de Keras en dorlotant Martha plus encore que de coutume. Il est vrai que le commandant avait été un peu grossier. Sa joie de me voir pour la première fois lui avait fait oublier toute délicatesse. Il s'en excusa d'ailleurs un peu plus tard.

- Heu… Martha, je… je ne voudrais pas que… Enfin, je voulais dire… Vous comprenez…

Je laissai avec délectation Keras s'enfoncer dans un salmigondis d'excuses oiseuses. Pour une fois que ce n'étais pas moi qui ramais comme un perdu pour me faire pardonner de Martha, je n'allais pas faire cesser cet agréable spectacle. Mais Martha lui fit comprendre qu'elle passait l'éponge. Je vis alors les traits virils et burinés du commandant se détendre. Il préférait manifestement affronter des tempêtes ioniques qu'une femme mécontente.

- Bien, puisque ce détail est réglé… commença-t-il.

- Ce DETAIL ?

- Bien sûr, Martha reprit-il. Puisque ce déplorable incident est réglé, grâce à votre générosité, nous pouvons passer à ce qui nous préoccupe.

Keras nous passa sur écran les nombreuses holovues prises sur Dehovia III, la planète où se trouvaient les humanoïdes à problèmes. On y voyait un village perpétuellement sous la pluie, où les tons de gris de gris et de vert dominaient. Des maisons jadis décorées avec soin, réduites en taudis, aux volets arrachés, aux toitures crevées. Le ciel en deuil ne distribuait qu'une lueur diffuse à travers les nuages et les fumées. Tout était empreint d'une tristesse totale, étouffante. Quant aux autochtones, ils ressemblaient à de gros boudins de tissus, d'où sortaient parfois une ou deux excroissances.

- Vous aviez parlé d'humanoïdes ? Où sont-ils ? demandai-je.

- Devant vous ! répondit Ipem. Ces pauvres gens ont à supporter un tel climat qu'ils doivent s'entourer de tant de vêtements qu'ils en deviennent méconnaissables. Voici la seule vue que nous ayons réussi à prendre de l'un deux, à l'intérieur de sa… maison.

Ipem avait eu du mal à ne pas dire masure, ou taudis. Il est vrai que le mot de maison paraissait bien flatteur pour ces abris en décrépitude. Son habitant, au naturel, était en effet bien plus semblable aux humains. Il était formé d'un tronc, de deux membres supérieurs, et de deux inférieurs et on pouvait dire que, réellement, la ressemblance était importante. Leur peau violette n'avait rien de laid, surtout avec les minuscules taches dorées qui piquetait leur corps d'étoiles. J'eus du mal à distinguer s'il s'agissait d'une femme ou d'un homme, car les traits étaient assez androgynes, à la fois virils et très doux. Le visage était beau et très humain, mais entouré d'une douzaine de petites tentacules qui se mouvaient en un ballet permanent et très esthétique. Quelle opposition entre ces créatures qui donnaient une telle impression de beauté et de paix, et ce monde cruel où ils vivaient.

- Quel dommage ! me désolai-je. Et comment ont-ils pris votre proposition d'aide ? Je veux dire, quelles explications ont-ils donné ?

- Ils n'ont pas donné de raisons, déclara Keras, qui semblait réellement ennuyé de son impuissance. Ils nous ont dit que c'était très gentil, et qu'ils étaient très touchés, mais qu'ils n'avaient pas besoin de nous. Que cela s'arrangerait bien un jour.

- Les plus malheureux gardent toujours espoir, même quand c'est illogique, dis-je tout bas, comme pour moi-même. Mais on ne peut pas les laisser comme cela ! Surtout qu'on a les moyens de les tirer de la ! N'est-ce pas, Ipem ?

- Bien sûr, répondit-il. Mais nous ne pouvons pas les forcer. Il nous faut leur collaboration. D'abord par principe, et ensuite pour nous décrire leurs besoins réels.

Je ne parvenais pas à comprendre comment des êtres intelligents pouvaient se complaire dans une telle situation. D'autant qu'ils semblaient ne prendre aucun plaisir à cette souffrance. Je regardais à nouveau les holos, posant de temps en temps des questions à Keras et Ipem pour des précisions, et à Martha pour un avis. Je finis par arrêter, une sensation de désespoir commençait à m'envahir sourdement.

- Avez-vous pu vérifier si cette situation climatique dure depuis longtemps ? demandai-je.

- Pas vraiment, me répondit Ipem. Les conditions sont si dures, avec les tremblements de sol, les éruptions volcaniques, et tout le reste, que nos estimations n'ont pas la moindre fiabilité. Cela peut durer depuis mille ans, ou depuis six mois.

- La beauté passée de leurs demeures tendrait à témoigner d'une période plus clémente…

- Peut-être en effet, ou d'une volonté de lutter contre le désespoir. Nous ne les connaissons pas assez, et nous avons tendance à expliquer leurs actions avec nos coutumes personnelles. C'est une des raisons qui nous fait faire appel à vous. Un œil neuf, pardon, deux yeux neufs, peuvent apporter quelque chose de plus.

Martha me regardait d'un air interrogateur. Elle se doutait bien que j'allais faire quelque chose pour eux, mais se demandait bien quoi. Moi aussi, d'ailleurs. J'avais autant d'idées qu'il y a d'humour dans le code civil. Je ne voyais pas ce que je pourrais bien trouver de plus efficace que ce que Ipem et Keras avaient déjà tenté.

- Je pense que ce qu'il faut d'abord, c'est les étudier un peu plus tenta Martha. Mieux les connaître.

- Tu as raison, répondis-je. Peut-être tenter de vivre avec eux quelque jours, afin de se faire accepter.

- Nous le sommes déjà. Leur gentillesse et leur hospitalité sont même stupéfiantes, au regard de leur souffrance !

- Oui, mais nous n'avons pas vécu avec eux. Nous n'avons pas connu ce qu'ils vivent au quotidien. C'est peut-être une bonne idée. Je vais y aller, adopter leurs coutumes et passer… disons cinq jours totalement immergé dans leur vie.

- OK, Lapinou, déclara-t-elle avec force. Mais tu n'iras pas tout seul. Je viens avec toi. Un couple, cela fait plus naturel. Et nous ne serons probablement pas trop de deux pour supporter cet enfer.

Je connaissais Martha : je n'avais pas le choix. J'acceptai donc, et nous partîmes vers la planète, passer cinq jours de ce qui était censé être des vacances !

04

C'était pire que ce que nous avions envisagé. Les holos ne donnaient qu'une vague idée de l'atroce réalité. Nous n'avions ni les odeurs, ni le bruit incessant de la pluie et du tonnerre. Et surtout, cette humidité gluante qui pénétrait chaque cellule du corps. Je me pris à penser que nous avions fait la plus belle bêtise de notre vie, et que nous ne tiendrions pas cinq jours, même pas cinq heures. Mais c'était compter sans l'extraordinaire adaptabilité du corps humain, et surtout de l'invincible volonté de Martha. Lorsque je parlai timidement de retour anticipé, son regard me fit taire immédiatement. "Ils vivent bien là-dedans, eux !", semblait me dire le regard accusateur.

Evidemment, c'était un argument. Nous marchâmes pendant une bonne heure, car nous avions voulu laisser la navette un peu dissimulée aux regards, bien qu'aucun risque ne semblât à craindre. Arrivés dans le village, nous nous dirigeâmes vers un des habitants avec lequel l'équipe précédente avait déjà eu des contacts. Nous fûmes accueillis avec la chaleur attendue.

Nous avions été préparés avec soin, ayant appris sous hypnose à communiquer avec eux, en enseignement accéléré. Pour le reste, c'était à nous de nous débrouiller.

- Entrez ! Nous dit en guise d'accueil Titre, celui qui semblait faire office de maire, ou de chef. Mes amis, tout ce qui est chez nous est à vous ! Que la chaleur de nos cœurs corrige la rudesse de notre climat.

Bien que nous ayons été préparés à cela, je fus émerveillé par leur langage, formé de chants, et de mimiques faciales. Peu de paroles réelles. Tout était manifesté par les variations des airs qu'ils interprétaient, ainsi que l'attitude de leur visage. Si Martha était plus douée pour la partie sonore, la capacité que j'avais développée dès mon plus jeune âge à faire des grimaces, m'aidait pour la partie visuelle. Mais chacun se débrouillait honorablement dans l'autre partie. Ce mode de communication nous sembla un peu primitif au début, mais nous comprîmes bien vite qu'il était en fait le plus complet qui se puisse imaginer. Les nuances les plus délicates étaient ainsi exprimées avec netteté, et les infinies variations mélodiques donnaient bien plus d'information qu'un simple ton de discussion. Au bout de quelques heures, j'en étais venu à admirer ce peuple qui nous recevait, et pas seulement pour son courage.

Titri, qui nous avait accueilli chez lui, était un homme de la plus grande gentillesse - j'appris plus tard qu'il n'était que dans la moyenne, tant ces gens étaient aimables - . Il nous offrit tout ce qu'il put. Nous n'acceptâmes pas plus de luxe que leur repas habituel. Nous avions apporté avec nous des mets qu'ils mangèrent avec un plaisir évident. Je jouai avec les enfants, qui manifestaient une joie de vivre mitigée, mais pleine d'espoir. Martha s'entretint avec Triti, l'épouse de Titri. Leurs noms étaient ainsi très semblables car ils en changeaient à différentes périodes de leur vie, pour s'adapter à leur entourage. Ainsi, lorsque la famille s'était fondée, ils avaient tous deux pris des prénoms communs. De toute façon, Triti et Titri n'étaient que des traductions, car leurs vrais patronymes incluaient toute une mélopée, agrémentée de sourires pleins de nuances.

- Nous vous remercions de votre hospitalité, leur dit Martha, avec une sincère gratitude. Si vous le voulez bien, nous allons rester tous deux pendant quelques jours, afin de mieux vous connaître. Bien entendu, nous fournirons notre part de nourriture, et saurons vous remercier.

- Mais, je vous en prie ! s'écria notre hôte. Votre confort - aussi précaire soit-il - est notre plaisir. Nous serons par ailleurs heureux de votre participation en ce qui concerne les repas, car nous sommes terriblement pauvres en ce domaine.

Nous fîmes attention de ne pas parler de les aider sur d'autres plans. Nous ne voulions pas remettre cela tant que nous n'en saurions pas plus sur eux, et les raisons qui leur faisait refuser une quelconque aide.

Nous nous installâmes donc chez Titri, et fîmes connaissance de leurs voisins. Nous fûmes immédiatement adoptés, et quelle ne fut pas notre surprise en nous rendant compte que, malgré leur misère, ils savaient encore rire et chanter. C'était des moments rares, bien sûr, mais le soir, avant d'aller dormir, ils se réunissaient à une vingtaine, et passaient une heure à tenter d'oublier leur malheur. Ils semblaient y parvenir difficilement, mais au bout de quelques minutes, l'atmosphère se détendait, et les sourires devenaient plus naturels.

Leurs chants étaient de toute beauté, et nous eûmes un franc succès, lorsque nous chantâmes, Martha et moi, quelques airs terriens. De vieux trucs que nous aimions bien, du rock, du Brel, ou de la vieille country et du folk. Nous n'avions jamais été vraiment à la mode dans ce domaine, mais ces airs plurent beaucoup à nos hôtes. Evidemment, il n'avaient pas été allaités au Rap, à la Soul, ou au Funk. Nous reconnaissions être un peu ringards, mais cela ne nous empêchait pas de dormir. Cette commune passion pour la musique nous donnait un lien fort qui nous inséra encore un peu plus dans la communauté.

- Merci de nous avoir fait découvrir de nouveaux rythmes, de nouvelles perspectives, nous dit Titri, à la fin de la soirée. Nous chanterons ces airs en mémoire de votre passage.

Trois jours après notre arrivée, nous fîmes la connaissance du médecin du village, Arixi. C'était une jeune fille qui me fit irrésistiblement penser à Martha. Même vivacité d'esprit, même humour, même volonté. Elle semblait avoir moins bon caractère que les autres, mais je pensai que cela devait être mis sur le compte d'une personnalité particulièrement forte. Toujours est-il qu'elle semblait très estimée des autres.

Nous parlâmes longtemps, et elle manifesta une curiosité sans bornes pour le Malénardus, la Terre, et les voyages spatiaux. Tout la passionnait, et je croyais avoir à répondre aux questions incessantes d'un enfant qui s'éveille à la vie. Sa soif d'apprendre était intarissable.

- C'est la première fois que je peux m'entretenir avec des êtres intelligents, différents de nous, s'exclama Arixi. C'est une expérience passionnante ! Je veux en profiter au maximum.

- Je vous comprends, répondis-je en souriant. A votre place, je serais comme vous. Je comprends votre curiosité, et même, je la partage. Vous devriez aussi me parler de vous.

Peu à peu, nous en vînmes à échanger un peu. Je transformai peu à peu mes réponses en récompenses pour ce qu'elle acceptait de me dire sur son peuple. Nous finîmes par connaître enfin l'explication de leur refus d'aide, ainsi que des raisons de leur malheur.

Je ne fus pas convaincu par leurs arguments, mais au moins je les comprenais. Leurs motivations, pour irrationnelles qu'elles me semblent, pouvaient s'expliquer.

Nous n'attendîmes pas la fin du cinquième jour pour rejoindre Ipem et Keras. J'avais hâte de communiquer le résultat de nos découvertes aux autres, afin de voir si nous pouvions - à la vue de ce que nous avions appris – finir par les convaincre d'accepter une aide. Car, sur ce point, je n'avais pas changé d'avis. J'avais même été renforcé dans ma décision.

Devant un dizaine des officiers du vaisseau – dont Keras et Ipem – je commençai le récit que m'avait fait Arixi.

- Voyez-vous, messieurs, si leur planète est dans cet état, c'est à cause du Magicien, commençai-je. Et ils ne veulent pas s'opposer à lui, parce qu'ils ont trop d'affection pour lui.

05

Lorsque je vis les yeux de mes compagnons, je ne pus m'empêcher d'éclater de rire. Les soucoupes qu'ils ouvraient laissait penser qu'ils étaient en train d'envisager de me transférer d'urgence au service psychiatrique du bord. Evidemment, rien dans leur culture Huang ne les prédisposait à ce genre de rencontres. Magiciens et fées ne figuraient pas au palmarès des héros de service. Je continuai mon exposé :

- Il y a environ mille ans, ils vivaient dans les conditions climatiques actuelles. Malgré cette misère permanente, ils avaient survécu tant bien que mal. Alors que d'autres auraient pu tenter de résister en luttant les uns contre les autres pour se conquérir un confort égoïste sur le dos de leurs voisoins, eux avaient choisi de se soutenir. Le résultat était qu'il avaient réussi à développer une civilisation très faible sur le plan technologique, mais très riche dans les domaines médicaux, philosophiques et artistiques. Puis un jour, est arrivé sur leur planète un magicien merveilleux. Là, je n'ai que peu de données. Nul ne l'a jamais réellement vu, mais des récits relatent une grande étoile brillante qui se serait enfouie profondément dans le sol. C'était le Magicien qui venait s'établir chez eux.

Je fis une pose. Mes interlocuteurs oscillaient encore entre l'incrédulité, et l'intérêt le plus vif. Je jetai un bref coup d'œil à Martha qui me fit discrètement signe de continuer.

- A partir de ce moment, tout changea. Le Magicien leur apporta bonheur et félicité. Tout d'abord, le climat changea, les pluies, les séismes, les éruptions volcaniques cessèrent. Tout devint calme. Le soleil leur apparut dans toute sa chaleur et sa bienfaisance. Les maladies disparurent, les récoltes étaient toujours abondantes. Les Liin'iis, comme ils se nomment eux-mêmes, - c'est en fait une approximation orale que j'ai faite – commencèrent à apprécier ce qu'on pourrait appeler le bonheur. Ils devaient quand même travailler pour vivre, mais cela dans la sérénité, et avec des conditions de vie agréables.

Peu à peu, je voyais les sourcils se froncer, signe d'une attention grandissante. Mes auditeurs commençaient à se prendre au jeu, et me suivaient avec unanimité.

- Mais au bout d'une quarantaine d'années, tout redevint comme avant pendant une année entière. Le climat était redevenu atroce, les maladies étaient revenues, et le soleil repartit, hermétiquement caché par les épais nuages qui redonnaient au paysage cette horrible couleur verte. Puis, à nouveau, la planète retrouva sa joie de vivre. Les Liin'iis vivent depuis avec cette alternance de quarante ans de bonheur, suivis d'une année de malheur. Je précise que quand je parle d'année, il s'agit d'année Dehovienne, mais celle-ci dure environ le même temps que celle de la Terre, ou celle de Huang.

La planète Huang, monde d'origine de la CHS (Communauté Sociale des Huang), était la patrie d'origine du Malénardus. Elle était composée d'humanoïdes, légèrement asiates pour la plupart, bien que Keras fut blond. Ils avaient donné au vaisseau la mission de rechercher à travers l'univers des traces de vie humanoïde à des fins biologiques, technologiques, et surtout commerciales.

- Mais pourquoi veulent-ils rester dans ces conditions ? demanda Keras.

- Tout simplement parce qu'ils considèrent cette année de souffrance comme un prix raisonnable à payer au Magicien pour le reste des moments de félicité qu'ils vivent, répondis-je. Ils ont une infinie reconnaissance envers lui, qui leur procure tant d'années de bonheur. Un quarantième-et-unième de malheur, sur une vie, leur semble honnête.

Keras me regarda. Il semblait à la fois amusé et admiratif. Il se retrouvait en moi pour bien des choses, mais ne pouvait s'empêcher d'être ébahi par les résultats que j'avais obtenu en si peu de temps.

- Et tu trouves généreux un magicien qui fait payer un tel prix à ceux qu'il prétend aider ?

- Les Liin'iis pensent que c'est une nécessité pour le Magicien de les abandonner de temps en temps, probablement pour recharger ses pouvoirs, tentai-je d'expliquer. Ils pensent donc que ce n'est pas de la méchanceté, mais un besoin naturel.

Ipem fit remarquer que cela semblait vraisemblable. Il demanda cependant pourquoi les Liin'iis n'avaient pas voulu se confier à la première équipe. Je proposai une explication :

- Ils avaient peur que nous leur volions ce faiseur de bonheur. C'est qu'ils y tiennent, comme je vous l'ai dit.

- Mais tu dis que nul n'a jamais vu ce foutu magicien ?

- Non, Keras, en effet. Les bruits les plus farfelus courent sur l'endroit où il se trouve. Arixi m'a dit qu'elle avait tout entendu. Certains disent qu'il vit dans la forêt, d'autres dans la montagne. Elle a même entendu dire qu'il pourrait être au fond d'un océan. Mais cette dernière hypothèse lui semble peu vraisemblable, car les récits parlent tous d'un tremblement de sol particulièrement fort au moment de l'arrivée de la fameuse étoile. Un amerrissage n'eut pas provoqué une telle secousse, à la limite un raz-de-marée, mais elle n'a jamais entendu parler de cela. En fait, on n'est sûrs que d'une chose : quelque chose est arrivé sur Dehovia III, et a tout changé. Mais qui, où, pourquoi ? C'est la question à mille balles !

- Quelle question ? demanda Keras, peu habitué encore à mes expressions terriennes.

- Laisse, c'est une expression.

Comme j'avais fini mon exposé, chacun y alla de son petit commentaire. Je fus stupéfait de voir à quel point d'une civilisation à l'autre, même vivant dans deux galaxies différentes, les discussions pouvaient être aussi stériles, bruyantes et assommantes. Le brouhaha qui s'ensuivit était incroyable. De ci, de là, jaillissaient des paroles plus fortes que d'autres. "C'est insensé, ils sont fous !" - "Pourquoi s'ennuyer à les aider, puisqu'ils qu'ils ne veulent pas !" - "On ne peut pas les laisser comme cela !" - "Les aider par la force s'il le faut…" - "Les éduquer…" - "respecter leur libre arbitre…" - "les pauvres…" - "si sympas" - "saleté de magicien"…

Je toussai afin de réclamer leur attention. Rien n'y fit. Je toussai plus fort. Toujours rien. Ce ne fut que lorsque je fus pris d'une vraie quinte de toux, à force de m'être raclé la gargamelle, et que je manquai de renvoyer mon déjeuner se faire recuire, qu'ils écoutèrent enfin.

- Je pense qu'il faut intervenir, résumai-je. Nous ne pouvons les laisser dans cet état. Mais le plus important est de ne pas les forcer. La chose essentielle est à mon sens de trouver ce magicien.

- D'accord, mais comment ? intervint Emi. Tu dis toi-même que nul renseignement sur sa localisation n'a pu être trouvé.

- Bien sûr, mais je pense que nous pouvons détecter avec les scanners du bord les traces de cet "écrasement" du Magicien. Même après mille ans, un cataclysme de cette ampleur doit avoir laissé des traces.

- C'est en effet une bonne idée, remarqua Ipem. Et après, que ferons-nous ?

- Je pense qu'il faudra nous rendre sur place, repris-je. Et rencontrer le phénomène de foire qui est la cause de tout cela. J'irai avec Emi, Keras, et deux ou trois hommes. Si le capitaine est d'accord…

Martha me jeta un regard noir, avec des éclairs dedans et des promesses fort désagréables sous-entendues.

- Et toi aussi, bien sûr, ma chérie ! me hâtai-je de reprendre. Ce n'était pas le moment de me faire une ennemie d'une telle vigueur.

06

Le première partie du plan, c'est à dire le repérage du lieu, fut déjà un premier problème. Ipem ne put que délimiter une large section de la planète, mais sans précision. La zone s'étendait sur une zone de plus de cent kilomètres, principalement recouverte de forêt. Le temps écoulé avait bien camouflé le refuge de ce fichu magicien. Il fut donc décidé que nous irions en navette explorer le secteur. Puis nous allâmes voir Arixi, pour lui faire nos adieux. Un nouveau désagrément nous attendait.

Arixi n'avait pu se taire tout à fait, et des rumeurs avaient rapidement coulé vers les oreilles des habitants. Comme toute rumeur, elle était née petite et ténue, puis s'était enflée, déformée, modifiée au point d'arriver à destination sous la forme d'une monstruosité. Ainsi, les Liin'iis avaient-ils appris que les hommes du Malénardus allaient aller tuer le magicien pour pouvoir gouverner Dehovia III, et leur imposer un terrible esclavage. Cette nouvelle ne les rendit pourtant pas agressifs envers nous. Simplement, ils nous firent comprendre qu'ils utiliseraient tous les moyens pacifiques possibles pour nous empêcher de mettre à exécution notre horrible dessein.

Arixi était désolée. Elle avait parlé sans le vouloir vraiment, toute excitée qu'elle était de converser pour la première fois avec des êtres intelligents issus d'un autre monde. Bien entendu, elle ne partageait pas la calme hostilité de ses compatriotes.

- C'est fichu, se lamenta Keras. Nous ne pourrons pas faire notre exploration en navette. Ils nous repéreraient tout de suite, et nous mettraient des bâtons dans les roues. Et vu qu'ils agiront en pacifistes, nous ne pourrons nous défendre par la force.

- Je pense en effet que c'est un coup dur pour nous, acquiesçai-je. Il va falloir y aller à pied. Cent kilomètres à parcourir dans tous les sens, cela va prendre des mois. Mais peut-être pourrons-nous obtenir plus d'indices avec Arixi ?

- Peut-être. Mais personne d'autre qu'elle ne nous aidera, dit Martha, l'air sombre.

Emi m'avait regardé avec intensité. Jusque là, il n'avait pas dit grand chose, mais je m'étais déjà rendu compte qu'il ne perdait pas un mot de ce qui se disait. Je ne savais pas encore comment le prendre, mais je pressentais qu'il devait être fascinant à fréquenter. Il n'avait grand chose de Kobys, et manifestait dorénavant une grande patience. Il semblait ne parler qu'après avoir mûrement réfléchi à tous les aspects des arguments qu'il allait émettre. Il voulut me soumettre une idée. Pour cela, il se gratta discrètement la gorge pour attirer mon attention, puis formula sa proposition :

- Je pense que le problème n'en est pas réellement un. La zone à explorer est à des milliers de kilomètres d'ici. Ceux qui vivent là-bas n'ont jamais entendu parler de nous. Comme il n'existe aucun moyen de communication, en dehors de messagers à pied, les habitants du coin n'auront aucune raison de se méfier de nous. Bien entendu, il faudra garder le silence sur le but de notre mission. Cela dit, il nous restera quand même une bonne distance à parcourir dans la forêt. Une navette serait inefficace à travers ces frondaisons.

Keras opina, réfléchit, puis soupira avec force.

- Je pense que vous avez raison, dit-il. Mais c'est inutile. Nous n'allons quand même pas faire tous ces kilomètres à pied, simplement pour tenter d'aider des gens qui ne le veulent pas. De plus, qui nous dit qu'une fois le magicien trouvé, nous pourrons faire quelque chose ?

- Rien en effet, reconnut Ipem. Mais ce magicien doit être un être particulièrement puissant, et de plus, il paraît être bienfaisant. Que ce soit une machine, un être omnipotent, ou autre chose, sa puissance me semble intéressante à étudier. Mes banques mémorielles ne contiennent rien qui puisse faire référence à un tel être. Je pense que c'est une raison supplémentaire pour tenter cette expédition.

Ipem avait mis le doigt sur un argument massue. Etudier des entités nouvelles était en effet un des buts du Malénardus. Le but principal était bien sûr de trouver des humain semblables aux Huang ou au terriens, mais une telle créature, d'une telle force, connaissant le vol spatial, pouvait bien connaître un endroit où trouver ce genre de bonhommes. Cela rentrait donc dans le cadre de la mission type de l'équipage.

Keras soupira à nouveau, comme s'il voulait faire tourner les ailes d'un bataillon de moulins à vent. Il reconnut que les différentes raisons mises bout à bout l'emportaient. On prendrait Arixi avec nous, et nous irions en navette à la limite de la zone sélectionnée. Puis nous "visiterions", en tentant d'obtenir avec l'aide de la toubib des éléments nous permettant de trouver le gugus en question. Les habitants proches de la "demeure" du magicien auraient peut-être des renseignements plus précis sur son lieu de résidence.

Arixi ne fit aucun problème pour nous suivre, mais nous dûmes inventer tout un stratagème pour expliquer son départ, sans mettre la puce à l'oreille des Liin'iis. A peine montée à bord du vaisseau, elle se repositionna sur le mode "questions" et recommença à me filer la migraine. Heureusement, Emi et Ipem me relayèrent, et je pus me reposer un peu en compagnie de Martha. Nous passâmes la nuit dans notre cabine, puis prîmes la navette pour nous rendre aux abords de la Forêt de Cachexia, comme la nommaient les Liin'iis.

Là, la nature étaient encore plus ingrate. Les arbres étaient larges de plusieurs mètres, les lianes enchevêtrées faisaient immanquablement penser au fouillis d'un plat de spaghettis aux épinards. L'humidité était telle qu'au bout de dix minutes, nos vêtements étaient trempés. Nous étions forcés de porter en permanence un respirateur, tant l'air était suffoquant. Chaque pas nous enfonçaient de vingt bon centimètres dans la gadoue, avec des bruits de succion à faire vomir.

Nous décidâmes, avant d'entrer dans cet enfer, de nous arrêter dans un petit village à l'orée du bois, pour nous reposer, et tenter de glaner des renseignements.

L'accueil fut très semblable à celui que nous avions reçu dans le village de Titri. Les gens ne semblaient pas surpris de nous voir, il se manifestait juste une relative curiosité de la part des enfants. Nous fîmes très attention de ne rien révéler de nos intentions. Nous parlâmes de recherches de minéraux nécessaires à notre survie qu'on ne trouvait que dans des lieux ayant subi de forts bouleversements telluriques. Les Liin'iis, étrangers aux mensonges, ne se doutèrent de rien, et nous donnèrent des indications un peu vagues, mais suffisamment utiles pour nous donner un début de direction. Comme prévu, il fallait traverser la forêt.

Je vis le visage de Keras se fermer à l'idée d'utiliser ce parcours du combattant, qui risquait bien de se transformer en parcours du combattu. Emi, par contre, semblait galvanisé à l'idée de cette partie de plaisir. Il m'expliqua :

- Tu comprends, Philippe, cela va être ma première occasion d'emmener Ipem dans des lieux où je serai vraiment utile. Le squelette de mes jambes a été renforcé, et je pourrai aider chacun d'entre vous. De plus, je vais pouvoir savoir quelles sont mes limites lorsque je me donne à fond.

Martha, elle, ne semblait se préoccuper que d'aider les Liin'iis, et de s'assurer que je tiendrais le coup. Comme d'habitude, son bien-être à elle ne comptait pas. En ce qui me concernait, sa sécurité m'importait beaucoup, bien sûr, mais la mienne m'occupait aussi pas mal l'esprit. Là où nous allions, pas de DVD, pas d'eau courante, ni de micro-ondes. Bien sûr, l'équipement du Malénardus était tout à fait à la hauteur, mais cela ne suffirait pas complètement pour transformer ce séjour en vacances au Club Méd.

Enfin, puisque nous en étions arrivés là, nous n'allions pas rebrousser chemin. Et puis, quand même, j'allais pas passer pour un lâche aux yeux de ma bien-aimée. Tant pis si je savais que j'allais le regretter amèrement dans pas plus tard qu'une heure !

07

L'heure passée, je regrettais en effet. Nous n'avancions que par petites étapes, tant la boue était profonde et visqueuse. A cela, il fallait ajouter des moustiques – ou des bestioles de la même marque – qui avaient délibérément choisi ma personne comme exercice de tir. En fait, tout le monde, excepté Emi, subissait la DCA "moustiquienne". Pour faire bonne mesure, les bruits les plus inquiétants s'étaient donné rendez-vous pour cette partie de campagne de plus en plus cauchemardesque. Les habitants du village à qui nous avions demandé des indications sur ce que nous allions rencontrer sous les feuillages n'avaient pu nous donner la moindre indication, aucun d'entre eux ne s'aventurant jamais dans cette forêt maudite.

Sentir que nous étions les premiers être humains à pénétrer cette verdure était plus stressant qu'autre chose. Rien de passionnant. J'aurais tout donné pour trouver une canette de bière vide, ou un papier gras qui auraient donné un petit air familier à ces arbres qui semblaient vivants et animés des plus mauvaises intentions. Mais pas de boîte en ferraille, ni d'emballage de gâteaux secs. Rien que des feuilles, des branches mortes, et probablement des déjections d'animaux que nous préférions ne pas rencontrer. L'air, bien que filtré par les masques était à peine respirable, car le dispositif filtrait tous les gaz présents, ne laissant passer que ceux qui étaient bon pour nous, mais ne réussissait pas à éliminer totalement les odeurs de pourriture. Ce qui réussissait à subsister suffisait à nous rendre malades.

- Quelle forêt de m… ! me lamentai-je. Cette planète mériterait de gagner au palmarès de la pire création de l'univers. Comment une telle masse de déchets a-t-elle pu engendrer des habitants aussi gentils ?

- Peut-être ne sont-ils pas natifs de cet endroit, suggéra Keras. Ils ont peut-être émigré il y a des millénaires et ne s'en souviennent plus.

- Ouais ! Pour venir s'installer ici, ils devaient être fou à lier. Ils n'ont pas l'air de clients pour Charenton !

- Charenton ? Qu'est-ce que c'est ? demanda Emi.

- Oh, zut ! Laisse tomber, tu me fatigues !

Bien que non satisfait par ma réponse, Emi jugea plus prudent de ne pas insister. Mais cela ne suffit pas à me calmer. J'avais besoin de passer ma rage sur quelqu'un.

- Et toi, demandai-je agressivement à Emi, comment se fait-il que les bestioles aériennes te fichent la paix ? C'est un deal que tu as passé avec elles ? Tu aurais pu nous en faire profiter !

- Je ne suis pour rien dans cet état de fait, répondit-il avec calme. Peut-être les ondes qui entourent mes dispositifs artificiels repoussent-elles ces choses volantes. Mais je n'ai passé aucun… "deal", comme tu dis. Et je te demanderais de ne passer ta colère que sur la personne à qui tu en veux vraiment.

- De qui veux-tu parler, monsieur Je-sais-tout ?

- De toi, Philippe, de toi !

Je restai bouche bée de ce qu'un être qui me connaissait depuis à peine dix jours puisse me deviner si facilement. J'entendis derrière moi le rire étouffé de Martha.

- Et toc ! Bien fait pour toi ! dit-elle tout bas.

Je marchai les heures suivantes dans le mutisme le plus absolu, tirant une tête qui aurait fait déprimer un volée de moineaux le premier jour du printemps. Martha se rapprocha de moi, et me serra doucement le bras, en un geste de soutien. La forêt me parut un petit peu moins hostile.

Les lianes étaient de plus en plus emmêlées, et de spaghettis, elles devinrent de la purée. Changement de menu, mais toujours aussi peu d'appétit ! Nous fûmes obligés de troquer nos machettes-laser contre des fouisseurs à micro-ondes. Il fallait maintenant creuser dans un amas de végétaux en décomposition qui avaient fini par former un véritable mur. Keras tomba trois fois, Emi cinq, Arixi huit, et Martha dix. Quant à moi, je renonçai à compter au bout de quinze. Les deux autres que nous avions emmené avec nous ne se débrouillaient pas mieux. A chaque fois, il fallait se décoller de la gadoue, et renoncer à se nettoyer. Heureusement, nos combinaisons étaient étudiées pour que nous ne soyons pas obligés de nous déshabiller pour satisfaire nos besoin naturels. Poser culotte dans un tel environnement aurait relevé du suicide.

Ce fut le cinquième jour que nous vîmes notre premier animal. Dieu qu'il était laid ! Haut de deux mètres, avec une masse de plusieurs centaines de kilos, il empestait autant que son habitat. Artistiquement recouvert d'une gluante peau caoutchouteuse rehaussée de pustules légèrement luminescentes, il laissait apparaître çà et là des croûtes épaisses et craquelées d'un beau brun sale. Un observateur un peu joueur aurait pu discerner à plusieurs endroits des ouvertures d'où suintait un pus épais et jaune bouton d'or. Deux pattes de devant, petites et agiles, trois pattes arrières massives et enrobées d'un carcan de boue séchée complétaient le tableau idyllique de ce digne représentant de la faune locale.

- Quelle horreur ! M'exclamai-je. Il ne semble pas nous avoir vu… Eloignons-nous avant qu'il ne décide de goûter au nouveau menu que nous représentons. Je ne suis pas sûr que nous puissions l'abattre du premier coup s'il nous attaquait !

Trop tard ! A peine avais-je fini de parler que le créature se retournait vers moi et s'ébranlait lourdement. Pourquoi moi ? Pourquoi TOUJOURS moi ? Je n'aurais pas voulu pour autant qu'il s'attaque aux autres, mais pourquoi encore moi ? Je me mis à courir à toute vitesse pendant que les autres sortaient leurs armes à toute vitesse. Emi entre autres aurait fait pâlir Lucky Luke de jalousie.

Mais ils n'eurent pas le temps de tirer. Le sol se déroba sous mes pieds et je chutai sur plusieurs mètres, bientôt gentiment accompagné par la grosse bête dont l'attachement me pesait déjà.

Heureusement, le sol était en bas aussi boueux qu'en haut. Je ne me fis pas trop mal, et réussis à rouler sur moi-même afin de ne pas servir de matelas à mon poursuivant. J'avais une vilaine blessure à la cuisse, mais rien d'autre. Je me rendis vite compte que l'endroit où nous étions tombés était un trou, probablement causé par les racines d'un arbres arraché, et qu'il ne comportait aucune sortie de secours.

Il atterrit à côté de moi, et voyant que je ne pouvais plus m'enfuir, commença à me regarder avec un air qui me glaça. Je commençai à éprouver une peur atroce. Servir de souper à ce gastronome forestier ne me réjouissait pas vraiment.

Il s'avança et écartant les pattes avant, me rejoignit et m'agrippa avec force.

Je dis intérieurement adieu à Martha, et aux autres…

08

J'en étais à regretter de n'avoir jamais eu le temps de rédiger mon testament, que je sentis une masse molle palper mon corps de bas en haut. Comme une caresse appuyée. Je regardai et n'en crus pas mes yeux. La bête me léchait. Sa prise s'était un peu relâchée, et il était en train de me nettoyer. Probablement pour mieux me dévorer. C'est à ce moment-là que je regardai ses yeux.

Ce n'étaient pas le regard d'un fauve qui va déjeuner. Pas du tout. J'étais devant des yeux intelligents, ne manifestant ni haine, ni faim. Au contraire une grande gentillesse, voire même. De la bonté ! J'en restai comme deux ronds de flan. Je devais prendre mes désirs pour la réalité ! Puis, après m'avoir bien nettoyé, il me déposa, puis vérifia que je n'avais rien de cassé en me palpant de ses "mains" si tant est que l'on aie pu appeler ainsi ces espèces de palpeurs qui terminaient des membres supérieurs. Il vit ma blessure, et passa à nouveau ce qu'on pouvait appeler sa langue si on n'était pas trop exigeant. Mais il passa le dessous de l'organe, qui était beaucoup moins abrasif que le dessus. Cela prouvait à quel point il pouvait y avoir d'intelligence – même primitive – dans cette tête monstrueuse.

C'est alors que je me rendis compte que les autres m'appelaient par le système radio de la combinaison. Je les rassurai, et leur fit un bref résumé de ma situation, tout en leur indiquant comment me retrouver. Je vis descendre vers moi un câble métallique que j'accrochai à un anneau de ma ceinture, prévu à cet effet. Puis, je me ravisai. Sans bien comprendre pourquoi, je relâchai le filin et en entourai la créature, qui manifesta quelque surprise en grognant, puis se laissa faire. Je ne sus pourquoi j'avais fait cela, mais cela m'avait paru naturel. Il ne me voulait manifestement pas de mal, et était compagnon d'infortune. Je devais donc l'aider. Le treuil eût beaucoup de mal à hisser les kilos de mon "petit" camarade, mais réussit à faire son boulot. Puis je remontai à mon tour.

Keras et les autres n'apprécièrent pas vraiment le sauvetage de mon compagnon, mais Arixi, Emi et Martha m'approuvèrent. Je tentai de faire un peu mieux connaissance avec cet être bizarre, chez qui je ne pouvais m'empêcher de déceler une certaine intelligence, et surtout beaucoup de bienveillance.

Arixi mit à profit ses connaissances médicales pour s'occuper de ma jambe. Elle était d'une précision et d'une efficacité impressionnantes. Avec une infinie douceur, elle finit de nettoyer la plaie, puis posa un pansement, qu'elle fixa solidement.

- C'est curieux, me confia-t-elle, cette bête vous a prodigué des soins très appropriés. Au lieu d'agrandir la plaie, elle a effectué un nettoyage digne d'un chirurgien.

Arixi et moi étions donc sur la même longueur d'onde, et avions fini par considérer cet animal comme réellement amical. Par contre, faire accepter cette vue de l'esprit aux autres était pour le moins coton. Ils ne voyaient que la masse gluante et pestilentielle qui, si elle avait décidé d'attaquer, nous aurait mis en cruelle posture. Mais j'avais vu ses yeux, et son attitude m'avait conforté dans l'impression que ce monstre était inoffensif. Ipem tenta de communiquer, et, grâce à Emi, examina la chose sous toutes les coutures. Au fur et à mesure, il donnait à haute voix ses conclusions, mais rien ne semblait vraiment faire avancer le problème.

Un peu déçu, je m'assis au pied d'un arbre un peu plus accueillant que les autres, et Martha fit de même. Puis les autres nous rejoignirent. Seul Emi resta debout. Avec Ipem comme guide, il commença à tenter une communication par gestes. Ce fut si long et laborieux que je finis par m'endormir. A ce moment précis, l'être bizarre se précipita sur moi, et me saisit délicatement pour me secouer doucement. Réveillé en sursaut, je criai, et fus reposé. Puis la chose se retourna, et redonna son attention à Emi.

- Qu'est-ce qu'il me voulait ? demandai-je en reprenant mon souffle.

- Il a du croire que tu étais évanoui ou mort, suggéra Emi. Et cela n'avait pas l'air de lui plaire.

- C'était gentil de sa part, mais quelle trouille il m'a foutu !

Nous nous éloignâmes afin de laisser les tentatives de communication s'exercer sans dérangement supplémentaire. Hors de la vue de mon nouveau "protecteur", je pus recommencer mon somme.

Plusieurs heures après, c'est la voix d'Ipem qui me tira du sommeil.

- Ça y est, Philippe. J'ai réussi à établir un début de communication avec lui. Il a une forme de compréhension très spéciale, mais il est intelligent, c'est certain. Et tu avais raison de penser qu'il est bienveillant. D'abord, il est végétarien, ce qui, avec toute cette verdure, n'a rien d'étonnant. Ensuite, il est capable de communiquer succinctement par des grognements et des gestes.

- Et que veut-il ? demandai-je, encore un peu abruti.

- Rien de particulier. Simplement qu'il ne nous arrive rien de fâcheux.

- Qu'est-ce que cela peut lui faire ?

- Il doit simplement ne pas apprécier que les gens souffrent, répondit Ipem, qui s'exprimait par l'intermédiaire de Emi. Mais cela, c'est une déduction personnelle.

- Tu penses qu'il peut nous aider ?

- Je crois, oui. J'ai cru comprendre que son habitation se situait dans une espèce de grotte en métal. Comme ce ne peut être une chose naturelle, il est possible que ce soit un morceau de l'engin qui amené notre magicien. L'atterrissage a pu projeter un gros morceau à bonne distance du lieu principal du crash. Allons donc le voir. Cela pourra nous apporter quelques indices intéressants.

- Pourquoi pas ? Et tu crois que notre Groumpf sera d'accord pour nous emmener ? demandai-je autant à moi-même qu'à Ipem.

- Groumpf ? demanda-t-il.

- Bah, il faut bien lui donner un nom, on va pas l'appeler la chose… Et comme "groumpf" est le seul mot qu'il semble pouvoir dire…

Il n'y eut aucun problème pour convaincre notre nouvelle recrue de nous montrer son nid douillet. Nous emboîtâmes le pas de ce mastodonte qui, à notre grande surprise, semblait pouvoir se déplacer à grande vitesse dans ce marécage abominable. Evidemment, il s'était adapté à son milieu… Je me demandais pourtant ce qu'il devenait pendant les quarante années de bonheur. Que la nature reprenne sa violence en peu de temps pouvait se concevoir, mais on ne pouvait imaginer qu'il change du tout au tout pour devenir en ces temps bénis un mignon lapinou tout rose.

J'en étais là de mes réflexions, lorsqu'un cri me figea. Martha n'était plus à mes côtés. Je tournais la tête à gauche et entendis son cri s'éloigner rapidement. Deux secondes après Groumpf s'élançait sur ses traces. Je le suivis tant bien que mal, ainsi que les autres. Nous fûmes rapidement distancés, et bientôt n'entendîmes même plus les pas lourds de l'énorme coureur. Je continuai avec l'énergie du désespoir, dans la même direction, me basant sur les traces et la trouée qu'avait laissé la créature. Les autres n'osaient pas me le dire, mais à leur avis, cette course était inutile.

J'appelai Martha par radio, en hurlant comme un fou. Des parasites crachotants étaient la seule réponse que j'obtins. A demi aveuglé par les larmes, je continuais à foncer, sans me rendre compte que j'avançai de plus en plus lentement, même si j'avais semé mes amis, excepté Emi. A bout de force, je m'écroulai, soutenu in-extremis par mon compagnon, qui m'empêcha de me faire mal. Il sortit de son bras artificiel une seringue qu'il me planta dans l'épaule et m'injecta un produit qui me calma instantanément, me redonnant en même temps des forces et un semblant de lucidité.

- Il faut renoncer pour le moment, me dit-il avec une immense douceur. Nous ferions mieux de rejoindre le logis de Groumpf, il m'a indiqué vaguement où c'était. Là, nous tenterons de joindre le Malénardus, et de repérer Martha. Nous ne pouvons rien faire de plus actuellement.

J'acquiesçai, mais uniquement parce que la drogue que Emi m'avait injecté me poussait à le faire. Sinon, je me serais relancé à la recherche de Martha, jusqu'à ce que j'en tombe mort d'épuisement.

09

Nous trouvâmes relativement facilement l'habitation de Groumpf. J'étais quasiment insensible à tout ce qui se passait autour de moi, tant ma douleur était grande. Les indication recueillies par Ipem avaient suffi à nous aiguiller correctement. Il s'agissait, comme nous l'avions envisagé, de la carcasse d'un morceau de vaisseau spatial. Recouvert de verdure, mais ayant gardé grosso modo sa forme initiale, le module se présentait sous la forme d'un gros globe, surmonté d'une sorte de tour positionnée vers l'arrière de la base, dont le haut avait plié vers l'arrière, comme le sommet traditionnel des bonnets pointus de sorciers. De çà, de là, des trous dans le feuillage permettaient de voir la paroi métallique qui formait l'habitacle. Je crus même percevoir des manettes, ainsi que des inscriptions. Mais je n'osai pas m'approcher suffisamment pour pouvoir vérifier mes visions par un toucher aléatoire.

Une sorte d'ouverture béante se positionnait sur le côté, près de la naissance de la tour. Aucune lumière n'émanait de cette bouche dentelée peu accueillante. On devinait juste à l'entrée, grâce à la lumière extérieure, quelques appareils bizarres en mauvais état.

Emi allait entrer, lorsque Keras l'arrêta :

- Fais attention. Qui nous dit qu'il n'y a pas de dispositif de défense ?

- Contre qui ? Et installé par qui ? demanda Emi.

- Contre ce qui a enlevé Martha, par exemple, répondit Keras. De plus, s'il est aussi intelligent que nous le pensons, il peut très bien avoir bricolé quelque chose en utilisant les moyens d'origine.

- Bien.

Emi sonda les alentours au moyen de ses scanners intégrés, reliés directement à Ipem. Il fit précautionneusement le tour de la tanière en restant à bonne distance. Puis soudain, alors qu'il était caché par un buisson particulièrement touffu, nous entendîmes un grand cri.

Lorsque nous arrivâmes sur les lieux, Emi avait disparu. Aucune trace de sa présence. Pas de réponse non plus par radio. Je m'effondrai par terre, et me mis à pleurer. La perte de Emi ne m'était pas aussi douloureuse que celle de Martha, mais c'en était trop ! Arixi s'assit à côté de moi, afin de tenter de me soutenir. Elle avait l'air de comprendre parfaitement ce qui se passait au fond de mon cœur. Elle me parla doucement, mais avec fermeté :

- C'est normal que vous pleuriez. Je ressens votre amour pour Martha, il est blessé par son absence. Mais vous sentez aussi qu'elle est vivante, et vous devez vous appuyer sur cela. Gardez votre courage intact, elle en a besoin.

Ce que Arixi me dit pour me consoler correspondait tellement à ce que je ressentais au plus profond de moi, que je la soupçonnai un instant d'être télépathe. Mais non, elle était simplement perpétuellement soumise à la souffrance qu'elle côtoyait en tant que médecin. Elle avait acquis une sorte de sixième sens à force d'écouter ses malades. Tant et si bien qu'elle en devinait les émotions les plus intimes.

Soutenu par Arixi, je ravalai mes larmes et me levai piteusement. Je savais bien que nous devions faire quelque chose, mais je n'en avais plus la force. Je suivis tant bien que mal.

Nous cherchâmes Emi pendant deux heures sans succès. Puis Keras décida d'entrer quand même dans l'antre de Groumpf.

- C'est ça, vas-y ! m'exclamai-je, empli de race impuissante. Au lieu de deux pertes, on en aura trois ! Superbe idée ! Mais t'es taré, ou quoi ?

- Calme-toi, dit Keras avec un douceur relative sous laquelle perçait un léger énervement. J'ai fait quelques analyses, et j'ai détecté un fort champ de force. J'en ai déduit que Emi avait dû le traverser, et qu'il était à présent de l'autre côté. Cette barrière énergétique doit probablement empêcher les ondes radios de passer, ce qui empêche Emi de nous communiquer où il est.

- Et si tu te trompes ? Si Emi a été désintégré ? On va faire pareil, histoire de se jouer la belote des pulvérisés ?

Keras reconnut que ma sortie, pour peu orthodoxe qu'elle soit, était assez réaliste. Il se ravisa et continua à explorer les alentours. J'eus soudain une idée. Emi n'était pas seul. Ipem était avec lui. Même si nous ne pouvions communiquer, avec l'homme, peut-être l'interface informatique toujours présente sur le vaisseau avait-elle des données supplémentaires ?

Nous nous déplaçâmes vers une zone moins feuillue, afin de faciliter les communications. Ipem nous répondit qu'il n'avait plus aucun contact, lui non plus, mais que Emi était certainement vivant, car l'extension qu'il avait dans ses chairs répondaient toujours.

- Il est certainement vivant, affirma Ipem, et probablement peu blessé, mais je ne puis avoir aucun contact avec lui.

- Et le localiser, tu peux tenter ça ? demanda Keras.

- Il n'a pas beaucoup bougé, c'est tout ce que je peux dire.

- Et Martha ? demandai-je.

- Rien, répondit Ipem. Mon pauvre Philippe, je crois comprendre ta douleur. Moi-même, en tant que machine, je perçois comme un manque qui me dérange.

L'idée d'une barrière à cause du champ de force fut confirmé par Ipem. Son analyse, à partir des données fournies par l'analyse de Keras, donnaient à Ipem l'impression que le passage devait être inoffensif. A 88,9 %, disant l'ordinateur. Rien à propos des 11,1 % restant… Avec ma chance…

Revenus sur place, nous tentâmes à nouveau de faire le tour de l'abri de fortune, mais en suivant précisément le chemin qu'avait emprunté Emi. Au bout de quelques minutes, Keras, qui avançait devant moi, disparut. J'hésitai, puis me décidai à avancer. Je ressentis comme un étourdissement, un étouffement brutal. Je me débattis avec violence, tentant d'échapper à la sensation de claustrophobie qui m'envahissait, et ressentis comme un déchirement de tout mon corps, commençant par le cuir chevelu, et descendant à toute vitesse vers les pieds. Je dus crier, puis je fus ébloui par une lumière insupportable, suivi immédiatement d'un trou noir.

J'étais probablement mort…

10

Pardon, non. Autant pour moi. Je n'étais pas mort. J'avais bien cru, pourtant ! Mais j'ouvris les yeux, et la première chose que je vis me fit bondir de joie. Martha ! Martha était là, bien vivante, entourée de Keras, de Emi, et de Groumpf. Je la pris dans mes bras avec une telle violence qu'elle protesta gentiment. Puis je la pressai de m'expliquer.

- J'ai été attrapée par une sorte de liane extrêmement résistante, qui m'a traînée sur plusieurs kilomètres. J'étais littéralement malaxée par les branches et les troncs que je heurtais avec violence. Heureusement que ma combinaison a résisté. Mais les coups que je ressentais à travers elle ont suffi à me rendre inconsciente. Lorsque je me suis réveillée, j'étais devant une sorte de gueule monstrueuse, hérissée d'épines, et éructant des volutes de fumées. Groumpf était en train de la broyer à coup de pattes arrières et bientôt la plante fut réduite à l'état de bouillie verdâtre. Mon sauveur m'a alors saisi délicatement et m'a emmené à travers la forêt, vers sa demeure, c'est à dire ici. Nous y étions depuis une heure ou deux, lorsque je vis apparaître soudain Emi, qui s'évanouit à peine arrivé. Groumpf ne parut pas avoir l'air surpris, et se contenta de l'installer dans un endroit confortable. Puis, une heure après, ce fut Keras et toi. Voilà !

- Tu es vivante ! soupirai-je sans cesser de l'étreindre. Si tu savais comme j'ai eu peur !

- Je sais, Emi m'a raconté ! dit-elle avec un sourire.

- Tout ?

- Non, pas ta crise de larmes…

- Mais comment ? dis-je, interloqué.

- Je te connais assez. Et puis tu as les yeux encore rouges.

Je m'aperçus alors que j'avais été dépouillé de ma combinaison de survie, et que j'étais en simples sous-vêtements. L'air était curieusement sec, sans trace de puanteur, ni de bestioles volantes. Un vrai paradis par comparaison avec l'extérieur.

- C'est le champ de force qui vous a neutralisé. C'est d'ailleurs son but. Groumpf m'a fait passer par un autre endroit ou la traversée de la barrière se fait sans douleur. Vu le peu d'étonnement qu'il a manifesté concernant votre état de santé à l'arrivée, j'en ai conclu qu'il était normal que vous ayiez souffert en passant par cet endroit-là..

Je regardai alentours. C'était bien une partie de vaisseau, mal en point avec ses conduits éventrés, ses consoles informatiques brisées. Pourtant, dans un coin, tout semblait relativement épargné. Les écrans étaient intacts, ainsi que les claviers. Eteints, mais en bon état. Pour le reste, les tuyaux flexibles pendaient, des câbles serpentaient en un enchevêtrement improbable, donnant l'impression qu'ils avaient acquis une vie propre. On devinait les restes de sièges, de portes…

- Comment tout cela peut-il être en si bon état après mille ans ? demandai-je.

- En si bon état, tu plaisantes ! s'écria Martha.

- Mais si. Je reconnais que tout est abîmé, mais les dégâts sont dus au crash, pas à l'usure des années.

- Peut-être que leurs matières sont particulièrement résistantes… tentai-je.

- Non, je pense qu'il y a autre chose, reprit-elle. Comme une sorte de champ temporel qui retarderait l'usure du temps. Cela pourrait expliquer que les conditions extérieures si pénibles ne pénètrent pas ici. Ce qui pourrait nous permettre…

- De dire des ânerie, avec tout le respect que je te dois, coupa Emi, avec humour. Grâce à mes implants, je viens de faire une analyse rapide. Les matériaux utilisés ont bien mille ans et sont particulièrement solides. Il n'y a que sur votre Terre que les choses s'abîment en quelques dizaines d'années.

- Mouais, dis-je avec humeur. Mais on a quand même des choses qui ont résisté plus que cent ans. Même beaucoup plus. Mais je dois reconnaître que ce qu'on fabrique maintenant…

- Bon ! En attendant, nous devrions étudier ce qui nous entoure, proposa Martha. N'oubliez pas que ce doit être un morceau du vaisseau du magicien ! Son étude peut nous apporter des renseignements intéressants !

- A tes ordres, ma générale ! répondis-je en faisant un salut militaire comique.

Je partis farfouiller dans la direction du matériel informatique intact. Je réussis même à trouver un interrupteur. Persuadé de l'échec de ma tentative, je n'en décidai pas moins de l'actionner. A ma grande surprise, l'écran bleuit légèrement, affichant un message... incompréhensible, évidemment. Je supposai que c'était une indication comme quoi le programme de gestion se chargeait. Des diodes clignotaient de façon irrégulière. Puis l'écran pâlit, les diodes s'éteignirent, et plus rien ne bougea. Je compris que cela devait être les derniers atomes d'énergie qui avaient fait leurs adieux. Cela voulait aussi dire que les ordinateurs marchaient. Il leur fallait seulement un peu de jus.

La mise en commun de nos trouvailles fut très décevante. Rien ne pouvait vraiment nous aider. Ce qui marchait encore était incompréhensible, et ce qui aurait pu nous aider était hors service. Groumpf avait à plusieurs reprises manifesté de la surprise quant à nos investigations, mais jamais n'avait fait montre de la moindre animosité. Il ne nous avait pas aidé non plus.

Puisque nous ne pouvions rien apprendre de ce lieu, il fallait que nous sortions, afin de poursuivre notre recherche du magicien.

Mais lorsque nous voulûmes retraverser le champ de force, nous nous heurtâmes à une barrière infranchissable. Quelque fut l'endroit où nous tentions la chose, il était impossible de passer.

Nous tentâmes de convaincre Groumpf de nous montrer la sortie, mais celui-ci, malgré une toujours immense gentillesse, ne parut pas vouloir nous aider. Je fus malgré tout persuadé qu'il comprenait très bien ce que nous voulions, mais que pour une raison connue de lui seul, il ne voulait pas nous laisser partir. Ses intentions étaient probablement bienveillantes, comme toujours, mais fichtrement difficiles à saisir.

Après de nombreuses tentatives, il nous montra un endroit où nous reposer, un autre qui contenait des vivres tout à fait immangeables pour nous, et un coin toilette tout à fait inadapté à notre physique humain. Ces sanitaires semblant d'origine, nous en concluâmes que le pilote de cet engin devait être assez proche des normes humanoïdes.

Mais pour nous laisser partir, rien.

Nous étions vivants et en bonne santé, mais prisonniers ! Le Grand Scénariste n'aurait-il pas pu pour une fois nous laisser avoir un peu de chance ?

11

Nous restâmes ainsi une journée entière. Nous n'osions pas menacer Groumpf, car nous n'étions pas sûrs que sa bienveillance serait à toute épreuve, et une colère de sa part pouvait s'avérer très dommageable. Nos rations étaient encore relativement copieuses, et la toilette s'était organisée tant bien que mal. Nos batteries nous étaient trop précieuses pour que nous tentions de les adapter au matériel informatique que nous avions trouvé. De plus, rien ne prouvait que nous arriverions à comprendre quoi que ce soit à ces ordinateurs fabriqués par une race dont nous ignorions tout.

Groumpf semblait ravi de nous avoir sous la main, et vérifiait souvent que nous allions bien. Il nous donna toutes sortes d'objets bizarres, semblant attendre quelque chose de notre part. Mais comme nous ne comprenions pas, nous ne pûmes le satisfaire. Keras crut au début qu'il s'agissait d'un échange de cadeaux, mais il n'en était rien. Groumpf refusa tout ce que nous voulions lui donner. Il semblait attendre que nous utilisions ces objets, et comme nous n'y arrivions pas, il semblait déçu. Keras perdait patience :

- Je ne comprends rien ! Il veut quelque chose, mais quoi ? Il nous prend pour des voyantes extralucides, ou quoi ?

Je tentai de faire comprendre à notre hôte que nous avions besoin qu'il nous montre comment les faire marcher, mais il agitait alors ses pattes avant, puis s'éloignait. Peut-être voulait-il nous faire comprendre qu'il ne savait pas plus que nous comment ces choses marchaient. Nous eûmes beau analyser ces trucs, et les manipuler n'importe comment, au risque de déclencher un rayon mortel, ou autre chose de dangereux, rien n'y fit.

Mais le stress grandissait. Keras, surtout, semblait de plus en plus nerveux. Il marchait de long en large, puis s'arrêtait, posait des questions de façon véhémente, et enfin se rabattait dans un coin où il ronchonnait, tripotant les cadeaux de Groumpf. Arixi passait de l'un à l'autre, prodiguant des paroles de réconfort, et vérifiant que tout allait bien. Emi continuait à tout étudier autour de lui, tant sur les murs que dans les différents placards qu'il avait découverts, mais tout cela sans succès. Quant à Martha, elle avait pris la décision à mon avis la plus sage, elle s'était endormie, afin de récupérer le maximum de force. Je finis par faire de même. Mais au lieu de me mettre près de ma bien-aimée, qui s'était calée dans un coin sombre, pour être tranquille, j'avais plutôt jeté mon dévolu sur un endroit confortable, mais bien plus en vue de Groumpf.

Le réveil fut brutal. J'était dehors, allongé sur l'herbe, et on venait de me jeter la moitié de la Méditerranée sur la tête. Je m'ébrouai, et ralai. Les autres étaient avec moi, entourant Groumpf, qui tenait entre ses pattes un récipient qui avait contenu l'eau si généreusement par lui offerte. Ils riaient à gorge déployée.

- Qu'est-ce que qui se passe ? demandai-je de mauvaise humeur.

- Tu as trouvé le moyen de nous faire sortir, tout simplement, déclara Keras en s'esclaffant.

- J'en suis heureux, mais comment ? insistai-je.

- Lorsque tu t'es endormi sous les yeux de notre ami, expliqua enfin Emi, il a commencé à faire montre d'une certaine inquiétude. Il ne doit probablement pas savoir de qu'est le sommeil. Et quand tu as commencé à rêver, et à gémir dans ton sommeil, il a paniqué et t'a pris sur le dos pour te sortir. Nous l'avons suivi de très près et sommes passé de l'autre côté.

- Merci de ton explication, râlai-je, mais comment sommes-nous sortis, nous avions essayé toutes les issues.

- Je pense que le champ le laisse passer, lui mais personne d'autre, dit-il. Un réglage sur son schéma cérébral, peut-être. Et comme nous sommes sortis en même temps que lui, nous avons profité de la brèche.

- Vous avez réussi à tout emporter ? m'inquiétai-je.

- Par miracle, oui. Bon, comme te sens-tu ? répondit Keras.

- Mouillé.

- Remets vite ta combinaison, ordonna-t-il, que nous puissions repartir.

Je me rhabillai en vitesse, scellant précautionneusement tous les orifices et arrimant tous les appareils. Les autres firent de même, vérifiant tout avec précaution. Puis nous repartîmes. La direction que nous avions choisie nous semblait la bonne d'après les maigres renseignements récupérés dans le village. Mais Groumpf ne semblait pas de cet avis. Il se mit bientôt en travers de la route, et nous fit prendre une direction à trois heures de celle que nous avions empruntée. Comme il semblait fermement décidé et que nous n'étions sûrs de rien, nous acceptâmes de le suivre.

Le chemin était terriblement difficile à suivre, et les épreuves nous attendaient à chaque tournant du chemin. Heureusement, notre guide improvisé nous sauva la mise plus d'une fois. Ce fut d'abord Keras qui faillit débouler dans un ravin au fond duquel rugissait un torrent. Groumpf le rattrapa au dernier moment, d'une patte alerte. Puis Emi glissa et se serait probablement cassé quelque chose, sans une brusque ruade de notre bébète favorite, qui le remit sur pied en un instant, sans causer le moindre dégât physique. Keras eut à nouveau besoin de lui, quand il commença à s'enfoncer dans des sables mouvants. Pour une fois, ce ne fut pas moi qui héritai des embêtements à répétition.

- Emi, demandai-je, tu ne détectes rien ?

- Non, répondit-il. La forêt semble toujours aussi dense. Pas de source d'énergie, pas d'éclaircie de feuillages. Rien…

Nous commencions à nous décourager quelque peu. Le seul espoir qui nous restait était Groumpf, qui semblait savoir où il allait. Mais peut-être nous emmenait-il voir une compagne à lui, ou un supermarché pour gros monstre feuillu ? Il n'y avait aucune chance que cette chose, même intelligente, puisse deviner ce que nous cherchions. Et comme nous n'avions pu communiquer avec lui que pour des besoins totalement basiques, impossible de l'éclairer sur notre mission.

Nous marchâmes encore pas mal de temps, et je pris soudain conscience que Groumpf avait pris une bonne avance. Cela lui était déjà arrivé, comme s'il voulait jouer les éclaireurs. Cela ne m'inquiéta pas outre mesure. Pourtant, au détour d'un chemin, lorsque je butai sur lui, allongé sur le sol en une posture inquiétante, inconscient, je commençai à me faire des cheveux blancs.

Nous l'entourâmes et tentâmes de le réveiller, ou de vérifier s'il n'était pas mort. Mais comment prendre le pouls d'une créature dont on ne savait même pas s'il avait un cœur. Respirait-il ? et sinon, était-ce mauvais signe ?

En bref, nous ne savions pas ce qui lui arrivait, ni comment l'aider. O, bravo; bonjour les dégâts.

12

Rien ne nous aurait permis de prendre une décision s'il n'avait pas recommencé à bouger au bout d'une demi-heure. Il lança un "groumpf" sonore, s'ébroua, puis se remit sur pied. Un peu vacillant au début, il reprit vite de l'assurance et finit par redevenir presque aussi dynamique qu'auparavant. Mais "presque", seulement. Il se retournait souvent, comme pour vérifier que nous le suivions bien, puis repartait avec assurance.

Le lendemain matin, rebelote. Groumpf eut de nouveau un malaise et resta inconscient pendant près d'une heure. Sa remise en route fut un peu plus lente. Il semblait souffrir de quelque chose, mais les quelques analyses que nous avions effectuées, profitant de son inconscience, n'avaient donné que peu de résultats. Il semblait à la fois animal, végétal et minéral. Ses cellules épithéliales, c'est à dire sa peau, étaient nettement végétales, mais sa texture interne semblait plutôt animale. Quant à ses griffes, et ses croûtes, elles semblaient nettement minérales. Comment soigner un être aussi hybride ? Je doutais qu'un simple cachet de vitamine C suffise à le guérir.

Puis, un matin, après des inconsciences de plus en plus longues et fréquentes, il ne bougea plus, ou presque. Des soubresauts légers nous permirent de comprendre qu'il était encore vivant, mais il ne pouvait plus se relever, et encore moins avancer.

- Qu'est-ce qu'on fait de lui ? s'inquiéta Martha. On ne peut pas le laisser mourir comme ça ?

- Non, bien sûr ! Assurai-je. Mais je ne sais pas quoi faire !

- J'ai une idée, dit Keras. Depuis que nous avons quitté sa tanière, nous avons toujours avancé droit devant nous. Les quelques écarts ont été faits afin d'éviter les accidents de terrain trop dangereux. Mais en dehors de cela, tout droit, toujours tout droit. Nous devrions donc continuer exactement dans la même direction.

- Et le laisser là ? s'indigna Martha.

- Bien sûr que non, répondit-il. Malgré sa masse, il n'est pas si lourd. Avec les unités anti-grav que nous avons emporté en plus, nous devrions arriver à le porter sans trop de peine. Nous nous relaierons. Peut-être que nous trouverons quelque chose pour nous aider, là où il voulait nous emmener. Ils nous a tous sauvé la vie, nous ne pouvons pas faire moins pour lui.

- Je suis d'accord, mais notre quête du Magicien, alors ? demandai-je.

- Oui, je sais, mais au point où nous en sommes… La destination où il voulait nous emmener est certainement un endroit spécial. Peut-être une source de renseignements…

Et nous revoilà partis, cette fois portant ce fardeau plus encombrant que lourd. Mais aucun de nous n'aurait accepté de le laisser là, seul et mourant. Le chemin nous parut encore plus difficile, notre guide n'étant plus là pour nous motiver. L'air, bien que filtré par les masques, était de plus en plus épais, et difficile à respirer. Puis soudain, nous débouchâmes sur une haute paroi de branches et de feuilles. En tentant de passer à travers, nous nous rendîmes compte que derrière se trouvait une paroi rocheuse. Nous tentâmes d'en faire le tour, mais ce qui semblait être une montagne était bien trop large. Emi essaya de grimper, mais il ne put aller bien loin, car les lianes et autres plantes qui tapissaient la paroi étaient trop fragiles. Nous envisagions de rebrousser chemin lorsque Keras nous appela. Il s'était éloigné un peu et avait commencé à débarrasser le mur de sa couverture verte.

Lorsque je m'approchai, je vis qu'il avait dégagé un bon mètre carré. Dessous, se trouvaient des pierres régulièrement posées, avec une sorte de symétrie qui ne pouvait être l'œuvre de la nature. Nous nous attelâmes tous à la tâche, tentant de découvrir ce qui se cachait derrière ce rideau gluant. Peu à peu, apparut un gigantesque mur, couvert de bas reliefs hermétiques. En continuant à défricher, nous finîment par découvrir une sorte de poterne, une porte de petite taille. Après l'avoir dégagée entièrement, elle pu s'ouvrir. Mais Groumpf était trop grand pour entrer. Nous décidâmes donc de le laisser là, sous l'œil vigilant de deux des hommes qui nous accompagnaient. L'un était trop mal en point pour nous suivre, et l'autre manifestait une terreur grandissante, qui nous fit rapidement décider la marche à suivre.

Nous entrâmes avec circonspection. Que pouvait bien être cette gigantesque demeure, peut-être même cette ville ? Les couloirs étaient assez sombres, mais une lueur bleuté semblait sourdre des plafonds, venant de roches luminescentes encastrées dans la voûte, qui semblaient communiquer avec l'extérieur, et transmettre la clarté qui baignait légèrement les lieux. Des escaliers menaient à des ouvertures en étage, et des sortes de fenêtres triangulaires semblaient plonger vers des secrets insondables. Il émanait de cet endroit une impression de tristesse propre, d'abandon respectueux.

Arixi prit la tête, comme si elle savait où elle allait. Elle marchait vite, si vite que nous eûmes bientôt de la peine à la suivre. Je finis par l'appeler avant qu'elle n'ait disparu de notre vue.

- Qu'est-ce qu'il y a ? Je vais trop vite ? demanda-t-elle.

- Bah, un peu ! Vous courez ! lui répondis-je.

- C'est que je crois savoir où nous sommes ! Et c'est une bonne chose. Cela veut dire que nous sommes sur la bonne route. Il s'agit de Brixii, la ville fantôme. Elle était la seule réalisation importante que les Liin'iis aient pu construire. Une ville entière, si massive qu'elle réussissait à tenir en échec la nature si cruelle de Dehovia III. Ils avaient mis des siècles à l'ériger, et une population de plus de cinquante mille âmes avait pu s'installer là. Presque le tiers de la population de la planète. Le confort avait enfin pu devenir un espoir réel pour eux. Sa solidité la mettait à l'abri des secousses telluriques, des orages, des tornades et du reste.

- Et qu'est-il donc arrivé ? la questionnai-je.

- La venue du Magicien a presque tout détruit. Le séisme causé par son arrivée fut trop violent, parce que très proche. Une partie de la ville s'est écroulée, et la nature a repris ses droits. De plus, ceux qui voulurent rester moururent très rapidement de façon étrange.

- Probablement les radiations des moteurs de l'engin spatial détruit, proposa Emi. Un produit radioactif ou autre chose…

- Et donc la ville fut totalement abandonnée, conclut-elle, surtout que peu de temps après, le Magicien a commencé de nous dispenser ses bienfaits.

Il ne nous restait plus qu'à traverser la ville pour passer de l'autre côté. Nous devions maintenant être très près du lieu de résidence du Magicien. Il nous fallut d'abord trouver une grande porte, et aller chercher Groumpf et ses gardes-malades, puis nous commençâmes la traversée de la citée oubliée.

Nous étions aux aguets de chaque menace, et faisions particulièrement attention, excepté Arixi, qui n'arrivait pas à cacher sa joie d'avoir retrouvé le chef d'œuvre de ses ancêtres. Pourtant notre méfiance ne pouvait pas nous préparer à ce qui nous attendait !

13

La ville étant couverte, les rues formaient en fait de longs corridors, sur lesquels s'ouvraient des salles cloisonnées en pièces, formant habitation. Les murs étaient régulièrement décorés d'inscriptions sculptées dans la pierre. Cela semblait êtres des indications, mais cela pouvait tout aussi bien être tout autre chose, et pourquoi pas des pubs ! Bien que j'en doute.

Arixi courait d'un endroit à l'autre, déchiffrant à haute voix les textes exposés aux regards.

- Coiffeur, boucher, bibliothèque. La direction de l'école des bleus, celle de l'école de musique. Merci de ne pas marcher sur les pelouses…

J'éclatai de rire : je n'étais pas tombé loin. Décidément, d'une galaxie à l'autre, rien ne ressemblait plus à une ville qu'une autre ! Arixi nous expliquait en même temps, avec l'excitation d'un jeune enfant, les différentes coutumes de son peuple. Elle commença par les plus anciennes, nous expliquant comment elles avaient évolué.

Le temps n'avait que peu abîmé les objets, les meubles ou les jouets. Seuls les tissus avaient irrémédiablement disparu. Mais dans les demeures, on retrouvait régulièrement des couteaux, des miroirs, des sortes de stylets, et toutes sortes d'autres choses qui formaient le quotidien d'une vie, humaine ou non. Aucune inscription autre que gravée n'avait survécu, mais les anciens Liin'iis semblaient plus portés sur la sculpture que sur la peinture. Les témoignes laissés n'en étaient donc que plus nombreux.

- C'est merveilleux ! s'extasia Arixi. Ce passé de plus de mille ans, comme cela, sous nos yeux. Quasi intact ! Vous vous rendez compte de ce que nous allons pouvoir trouver ? Toutes nos racines, nos ancêtres, nos connaissances perdues !

- Vous aviez perdu les coordonnées de cette ville ? s'étonna Martha.

- Pire ! Nous croyions que c'était une légende, une chimère inventée par les grands parents pour faire rêver les enfants !

Elle nous expliqua tout ce qu'elle découvrait. Nous en apprîmes ainsi énormément sur les Liin'iis, et leurs us et coutumes. Ce peuple, qui avait toujours été ennemi de la violence, avait de plus développé d'immenses talents artistiques. Si leur musique n'avait pas laissé de trace, les statuettes, les bas-reliefs, et même de rares peintures sur pierre donnaient une idée impressionnante de la beauté de leurs œuvres. Nous visitâmes nombre de demeures, nous émerveillant des restes de cette civilisation disparue.

Les maisons avaient toutes gardé leur personnalité, malgré le temps écoulé. La découverte d'une poupée Liin'ii, d'un bijou de jeune fille, suffisait à permettre d'imaginer les habitants de telle ou telle demeure. Plus nous avancions, plus les habitations étaient grandes, sans ostentation, mais avec un déploiement de pièces étonnant.

- Ce devaient être des écoles, ou des universités, expliqua Arixi. Nous avons toujours beaucoup aimé les études. Il est dommage de penser que toutes ces connaissances ont probablement disparu. Elle devaient être consignées sur papier, et en mille ans…

- Il reste les gravures… remarqua Martha.

- Bien sûr. Mais celles-ci sont toujours plus ludiques et artistiques qu'intellectuelles. Je ne m'en plains pas, mais… Enfin ! Pensons à autre chose. Oh, regardez cela ! Ce bâtiment séparé du reste des maisons !

Elle se dirigea vers une bâtisse qui se trouvait isolée des autres, îlot de pierre au milieu d'un couloir qui avait depuis longtemps pris des allures d'avenue. Surprise, alors que toutes les autres demeures étaient accessibles à tous, sans la moindre porte, ce bâtiment était bien fermé. Les portes étaient scellées comme si elles protégeaient un trésor… à moins qu'elles ne fussent là pour empêcher de sortir la pire des menaces.

Arixi déchiffra les inscriptions, mais ne put nous expliquer correctement leur sens. Elle croyait comprendre qu'il s'agissait d'un lieu où se trouvait quelque chose de très précieux, mais elle ne pouvait découvrir quoi.

- En tous cas, je suis sûre qu'il ne s'agit pas de quelque chose de dangereux ! assura-t-elle.

- Comment le sais-tu, puisque tu n'arrives pas à savoir ce que c'est ? demanda Keras.

- Chaque inscription est incompréhensible seule, mais la façon dont elles sont disposées, et le peu de profondeur à laquelle elle sont gravées indiquent que ce n'est pas un danger. Regardez là-bas, près de ce puits, il y a une mise en garde pour enfants, afin qu'ils ne s'approchent pas trop. Et bien, les creux séparant les lettres sont très forts. Non, je suis sûre qu'il n'y a aucun danger.

- Biiiien ! dis-je avec ironie. Comme tu veux ! Après tout, au point où nous en sommes ! Suivons mademoiselle !

- Dis-donc, Lapinou, insinua Martha, c'est parce que c'est une femme que tu mets sans cesse en doute ses décisions ?

- Martha ! m'insurgeai-je, tu sais bien que je ne suis pas comme ça ! Et puis, c'est la première fois que je discute…

- La première, tu es gentil ! dit-elle en riant. Mais c'est vrai, je te taquine. Tu cherchais simplement une excuse pour partir plus vite d'ici !

Je préférai ne pas répondre à ces accusations… un peu trop justes à mon goût. Je m'attaquai à la porte avec l'aide de Keras et d'Emi. Au bout de quelques minutes, la dalle qui obstruait l'entrée finit par céder, et s'abattit en arrière dans un bruit assourdissant. Je m'attendais à voir s'écrouler tous les bâtiments alentours, tant la vibration sonore avait été intense. Mais rien ne se passa, et nul ne vint se plaindre. Bien entendu, Arixi se précipita.

- On dira ce qu'on veut, ma petite crevette, mais ce sont quand même les femmes les plus curieuses… dis-je avec un petit sourire en coin.

Martha entra sans m'adresser un regard, et je dus courir pour la rattraper. Nous descendîmes un escalier d'une centaine de marches. L'intérieur était éclairé par une source autonome, et différente du reste de la ville. Au centre, un hologramme vague et flou.

- Hein ! s'écria Keras. Mais les Liin'iis ne connaissaient pas cette technologie !

- Il faut croire que si, dit une voix que nous connaissions bien..

- Ipem ! Cela faisait un bout de temps que nous ne t'avions pas entendu ! m'écrai-je.

- La forêt était si dense que je ne pouvais plus vous atteindre, répondit-il par le truchement de Emi. Puis les murs de la ville firent le même effet. Cette salle, par contre, semble avoir été prévue pour relayer les ondes radio.

- Bon retour parmi nous. Mais je suis sûr que ces gens n'étaient pas assez avancés pour maîtriser ce genre de choses.

- Oui, surtout que si tu regardes bien, les personnages représentés sont des terriens !

14

- Je ne sais pas si c'est vraiment drôle, Ipem ! râlai-je.

- Ce n'est peut-être pas drôle, répondit-il, mais c'est vrai. Approche-toi. Tu verras.

Je m'avançai vers la représentation qui devint de plus en plus nette à mesure que je m'approchai. Il s'agissait bien d'humains. De terriens, probablement pas, mais c'étaient bien des humains, du moins extérieurement. Ils tenaient dans leurs mains plusieurs objets dont l'utilisation était un mystère. Rien qui me rappelle quelque chose.

Je regardais tout ce qui m'entourait avec des sentiments partagés. L'impression de souiller un sanctuaire, de découvrir un trésor… et de me concocter un mal de crâne de première force, tant ces humains présentés étaient à la fois étrangers et familiers à la fois. Aux alentours, les décorations de la salle ressemblaient à une exposition comme celle que l'on trouve dans les musées. Peu de gravures, mais des photos, des tableaux, des feuilles de plastique translucide, protégées par du verre. Tous représentaient des humains différents, dans des tenues différentes, des lieux variés. Cela ressemblait curieusement aux photos de touristes égarés au milieu de papous. Une certaine inquiétude se lisait sur les visages, sans que ce soit de la vraie peur. Des représentations 3D d'objets, des plans expliquant le fonctionnement de ceux-ci dans une langue incompréhensible.

Je m'approchai de ce que regardait Martha. Elle était devant un dessin doré.

- Dis-moi, cela ne te dis rien ? demanda-t-elle.

Il s'agissait de la photo en gros plan d'une plaque en or, ou en cuivre, protégée sous plastique. On y voyait sur la partie gauche une sorte d'étoile rayonnante, comme l'impact que ferait une balle dans une vitre, avec des traits partant dans tous les sens. Au-dessus, comme des haltères, avec le chiffre "1" dans chaque boule. Puis, à droite, un homme nu, au bras levé, et une femme dans la même tenue, les bras le long du corps. Derrière eux, une sorte de cocotte en papier couchée, et dans le bas de la plaque, une représentation schématique du système solaire, avec la même cocotte en plus petit, partant de la troisième planète, qui devait être la Terre.

- C'est pas vrai ! m'exclamai-je. Mais c'est la plaque de Pioneer 10 ! Elle a été lancée de la Terre le 3 Mars 1972, sur la sonde qui devait explorer l'univers entier. En 73, on a remis la même sur Pioneer 11. C'était comme une carte de visite de la Terre à l'attention des extraterrestres. L'étoile à gauche représente une représentation schématique de la science terrestre, la cocotte en papier, la sonde elle-même, et son lieu de départ, en plus petit, en bas. Quant aux deux gugusses qui font coucou, tu devines pourquoi ils sont là.

- Ceux qui sont représentés sur ces murs seraient donc bien des terriens ? demanda-t-elle.

Ipem répondit qu'il ne pensait pas. Par contre, ils avaient du rencontrer une des deux sondes et photographier la plaque. Comme elle représentait des humains comme eux, ils l'avaient gardée précieusement.

- Mais dis donc, dit Keras, cela rentre curieusement dans notre mission de base.

- Bien sûr, répondit Ipem. Cela devrait nous aider à trouver ces autres humains que nous cherchons à travers l'univers. Emi et vous allez répertorier tout cela, et l'enregistrer précieusement. Comme les ondes passent bien ici, je pourrais tout recevoir en temps réel, et l'étudier. Cela devrait nous être très précieux pour nos futures recherches.

Tout ému de voir cette plaque terrestre, je me mis à étudier et à filmer tout ce que j'avais devant les yeux. Pas d'erreur, cela ressemblait vraiment à une exposition destinée à rendre hommage à des visiteurs anciens.

Tout à coup, une idée me frappa. Et si ces humains étaient les compagnons du Magicien ? Mais non, puisque son arrivée avait détruit la ville. Ce musée ne pouvait dater que d'avant la catastrophe. Dommage, me retrouver face à un humain me faisait moins peur que de faire face à une créature totalement étrangère.

Les relevés faits, nous allions ressortir, lorsque Martha m'appela à nouveau. Elle avait encore trouvé quelque chose. Et elle dirait que les femmes n'étaient pas… enfin, passons. Dans un recoin, se trouvaient des objets fortement abîmés. Ils n'avaient pas du tout le même look que les objets apportés par les humains. Ils ressemblaient plutôt à ce que nous avions trouvé dans la maison de Groumpf. Cela venait donc probablement du vaisseau du Magicien. En examinant une sorte de boîtier d'environ 20 cm sur 10, Emi réussit à déclencher une réaction. Une barre verte s'afficha sur une sorte de petit écran, avec un léger bourdonnement. Lorsqu'il dirigea l'appareil vers une autre direction, le bourdonnement s'intensifia, et d'autres barres vertes vint s'ajouter aux premières, bientôt suivies de rouges, lorsqu'il bougea encore. Lorsque l'écran fut rempli des deux couleurs, le bruit était devenu presque blessant pour les oreilles. En touchant une molette, il réussit à réduire le bruit.

- Cela me semble bien une sorte de boussole qui indiquerait quelque chose d'important, déclara Emi. Probablement le vaisseau. Qu'en dites-vous ?

- Cela me semble une bonne idée, dis-je. Mais, qu'est-ce que cela fait là ?

- Un de ceux qui sont restés là après le crash a dû le trouver et le mettre là en sûreté.

Arixi, Keras et Emi regardèrent les autres objets. Pendant ce temps, j'allai m'asseoir avec Martha. Je lui demandai si ça allait, et elle me répondit que oui. Je lui dis alors combien j'avais eu peur lorsqu'elle avait disparu, et cela la fit sourire avec tendresse. Son courage, sa gentillesse, me faisaient toujours autant fondre. Comment pourrais-je me passer d'elle ?

- Qu'est-ce que tu penses d'Arixi ? me demanda Martha.

- Elle me fait très bonne impression, répondis-je. Evidemment, elle est marrante, avec sa peau violette et ses tentacules autour du visage, mais j'ai le sentiment que c'est quelqu'un sur qui on peut compter.

- Je trouve qu'on se ressemble elle et moi, sur le plan moral. On finit toujours par tomber d'accord, on a les mêmes réactions…

- Nous aussi, on finit par tomber d'accord ! lui fis-je remarquer.

- Parce qu'on veut se faire plaisir l'un l'autre, Lapinou. Elle, elle n'a aucune raison.

- Et où veux-tu en venir ?

- Keras est seul, dit-elle. Et il a des goûts semblables aux tiens. Je pensais que peut-être…

- Non, c'est pas vrai, m'écriai-je. Voilà que tu veux jouer les marieuses ! Bon, tu as peut-être raison, mais on verra ça plus tard.

Nous rejoignîmes les autres, qui avaient terminé leurs études. Ils n'avaient rien trouvé de plus qui fût intéressant. En dehors de la boussole, seul un autre objet marchait encore. Nous le prîmes avec nous à tout hasard, puis nous nous mîmes en route. Cette fois, nous avions un sérieux atout pour trouver ce fichu vaisseau. Le Magicien ne serait probablement pas loin.

15

Et nous voilà repartis à travers les rues et les maisons, toujours portant Groumpf. Au fur et à mesure que nous avancions, l'état de la ville devenait de plus en plus mauvais. Les solides murs faisaient place à des ruines de plus en plus abîmées. Çà et là, le jour pénétrait par des grosses trouées dans le plafond, et la végétation envahissait tout. Ce qui était curieux, c'est que la première partie de la cité semblait presque intacte, et avait réussi à se préserver elle-même, jusqu'à son milieu, c'est à dire l'endroit où se trouvait la pièce de l'hologramme. Comme si celle-ci avait établi une barrière défendant l'accès de l'autre côté à l'invasion végétale.

Lorsque nous atteignîmes le bout de la ville, - ou crûmes l'atteindre – il y avait bien longtemps que les ruines n'étaient plus que des monticules de pierre enfouis sous la végétation. Celle-ci restait moins dense qu'auparavant, mais elle avait gagné, c'était indiscutable.

Puis, la forêt reprit ses droits comme avant, et nous dûmes nous réhabituer à la boue, aux moustiques et au reste. Seulement voilà, Groumpf était à l'horizontale, et ne pouvait plus nous aider contre les aléas du chemin. Toutefois, la quasi-certitude que nous étions sur la bonne voie était un solide soutien.

Depuis plusieurs heures que nous marchions, Emi avait changé d'attitude. Il semblait plus inquiet, nous semant de temps en temps, puis revenant sur ses pas, se penchant à terre, grimpant aux arbres. Je lui demandai ce qui lui prenait. Avait-il décelé un quelconque nouveau danger ?

- La dernière fois que nous avons pu communiquer, répondit-il, c'est à dire avant de ressortir de la salle des humains, Ipem m'a demandé de veiller particulièrement sur vous. Comme j'ai été "amélioré" biologiquement, il considère que je suis à même de vous aider, comme Groumpf le faisait.

- Mais pourquoi ne l'as-tu pas fait avant, lui demandai-je ? Si je me souviens bien, tu as même été sauvé par Groumpf plusieurs fois !

- C'est que je n'avais pas bien pris conscience de mes capacités, répondit-il, l'air gêné. Depuis ma transformation, je n'ai eu à faire face qu'à des planètes relativement accueillantes, et à la sécurité du vaisseau. Je n'ai pas eu l'occasion de tester mes capacités physiques.

- Mais tu m'as dit que justement, tu voulais faire ces tests !

- Bien sûr, et je les ai faits. Mais je n'osais pas les utiliser et vous montrer que j'étais devenu trois plus fort qu'un humain normal.

- C'est ridicule ! m'écrai-je. De toutes façons, Keras devait bien le savoir !

- Entre le savoir et l'expérimenter, il y a une marge. Ma peur de me manifester était celle d'être considéré comme différent. En étant plus fort, je devenais une sorte de supérieur, d'étranger, de danger peut-être… Ma peur d'être mis à l'écart, - sans méchanceté de votre part, je le sais bien – me paraissait insupportable.

- Comme quoi, tu n'as rien à craindre, dis-je en souriant. Tu es peut-être supérieur en force, mais tu es toujours pareil, émotionnellement ! Non, je plaisante. Mais je ne vois pas pourquoi tu crains cela.

- Surtout que notre "métier" nous prédispose à la tolérance, ajouta Keras. Nous passons notre temps à rencontrer des êtres les plus bizarres qui soient. Nous avons appris à accepter les différences, même les plus surprenantes !

Martha, qui était restée silencieuse jusque là, réagit fermement. Elle avait compris les peurs de Emi, et voulait montrer qu'elle le soutenait. J'eus beau lui faire comprendre que nous étions déjà convaincus, et que c'était inutile, elle insista. Je compris vite que c'était pour Emi lui-même qu'elle intervenait. Pour lui montrer son soutien.

- Je sais, dit-elle en appuyant sur les mots. Une grande force implique des grandes responsabilités, et souvent une grande sensibilité émotive, contrairement aux idées reçues. Je te comprends, mais les autres aussi. Tu connais la gentillesse et l'ouverture d'esprit de Philippe. Tu sais à quel pourquoi j'ai de bonnes raisons de te dire que Keras ressemble à Philippe sur ce point. Quant aux autres membres de l'équipage du Malénardus, ce sera à toi de leur prouver que, moralement et fondamentalement, tu n'as pas changé. Ce ne devrait pas être très difficile.

Je vis alors Emi se précipiter sur Martha, et, malgré l'inconfort des combinaisons, la serrer dans ses bras avec émotion. Et je ne fus même pas jaloux.

Après ces effusions, nous repartîmes. Emi remplissait sa fonction de protecteur avec une efficacité de plus en plus naturelle. Il nous préparait le chemin avec toujours plus d'aisance, et au bout de deux jours, il se mit même à nous faire de petites farces innocentes. Il nous fit croire un instant que nous avions tourné en rond et étions retournés à notre point de départ, puis nous annonça qu'il avait trouvé un autre hologramme représentant cette fois Martha et Moi en costumes de mariés. Il resta toutefois dans des limites très acceptables, se contentant de nous délasser, sans nous lasser.

Depuis que nous avions quitté la ville, Arixi avait repris une attitude discrète, comme rêveuse. Je mis cela sur la "digestion" de ces belles choses de son passé, qui lui avaient été merveilleusement révélées. Mais je me trompais d'une bonne dose. Ce fut Martha, encore elle, qui mit le doigt sur le problème.

- Arixi, qu'y a-t-il ? demanda-t-elle, inquiète. Tu ne vas pas bien ?

- Si, si ! répondit Arixi, un peu trop rapidement.

- Non, je le sens. Tu étais toute joyeuse jusqu'à ce que nous sortions de la salle musée. Puis tu as commencé à devenir de plus en plus songeuse… C'est à cause de l'état dans lequel se trouvait la deuxième partie de la ville, c'est cela ?

- Ben… Oui, avoua-t-elle. Voire cette splendeur de notre passé réduit à de telles ruines !

- Je comprends, dit doucement Martha. Tu te sens responsable de ton peuple, et cette déchéance te fait souffrir. Mais pense à l'autre partie, intacte, et représentante de cette richesse intellectuelle et artistique. Pense à ce que tu vas pouvoir faire, retournée chez les tiens. Tu pourras leur faire découvrir cette splendeur ! Et ils seront heureux comme tu l'as été ! Ne pense pas à la ville détruite, pense à celle qui témoigne !

- Tu as certainement raison, mais c'est dur ! dit pensivement Arixi.

- Bien sûr. Mais tu sais, il n'y a que peu de choses de valeur qui ne soient dures à obtenir.

- Maîtresse Martha a parlé ! dis-je d'un ton doctoral. C'était "les philosophes ont la parole", sur "Radio Intello" !

- Idiot ! s'écria Martha, jouant les outragées. Tu sais bien que j'ai raison.

- C'est bien pour cela que je te raille ! battis-je en retraite. Parce que tu as toujours raison. Et tu ne peux pas savoir ce que ça vexe mon orgueil !

16

Et le voyage continua. Nous oscillions entre les moments d'exaltation et ceux de déprime. Le terrain, en plus d'être envahi par la végétation, était devenu de plus en plus accidenté. Emi trouva que c'était bon signe : cela devait être les alentours du cratère causé par l'écrasement du vaisseau du Magicien. Nous devions faire de plus en plus attention, et le fardeau que constituait Groumpf nous posait de plus en plus de problèmes. Pourtant, nul n'envisagea de le laisser. Nous avions perdu l'espoir d'aller là où il voulait nous emmener et de le guérir. Mais comme sa catalepsie le maintenait en vie – nous repérions toujours de faibles mouvements lors de nos pauses – nous continuions à le garder avec nous. Arixi s'occupait de lui avec dévouement, lui injectant un peu au hasard, il faut bien le dire, des substances qu'elle espérait nourrissantes.

Les difficultés que nous rencontrions nous forçaient souvent à nous perdre de vue les uns les autres, exceptés ceux qui portaient Groumpf. A nouveau, un cri de Martha nous fit frissonner. Je me précipitai en rageant.

- Ah non ! Pas encore ! Et pourquoi toujours elle ?

Nulle trace d'elle, si ce n'était un sillon creusé au travers des feuillages. Probablement une sœur de la plante qui l'avait déjà attrapée auparavant. Elles avaient décidément de la suite dans les idées. Et là, pas de sauveteur autochtone ! Je courus comme jamais je n'avais couru, suivi des autres.

Je courus presque une heure. J'avais un goût de sang dans la bouche, je respirais mal, une douleur lancinante dans les poumons. Moi qui n'avais jamais été sportif, je payais cette carence. Je manquai à chaque instant de me répandre à terre, mais un miracle me tenait quand même sur mes cannes, et me faisait avancer. Puis je la vis.

La liane avait entouré ses épaules, et la traînait à reculons, quasiment assise. Mais la trajectoire passait entre deux troncs très rapprochés, qui avaient bloqué la proie de la plante carnivore. Je n'osai penser à ce qui se serait passé, si elle avait été attrapée par une jambe ou un bras. Le dos seul était assez solide pour résister sans causer trop de lésions. La liane tirait de toute ses forces, mais le dos de Martha bloquait le passage. La liane passait assez haut pour ne pas étouffer, ni l'étrangler.

- J'arrive, Martha, je vais te sauver ! Courage ! lui criai-je, alors que j'étais encore assez loin.

- Philippe, je… je… suffoqua-t-elle.

Elle commençait à blêmir. Emi me rejoint quelques secondes après. Il commença à démonter son bras artificiel. Il en enleva plusieurs composants, et finit par extraire une petite boîte qui palpitait. Il le prit et l'inséra dans un des lasers qui étaient depuis longtemps déchargés. Sans rien dire, il le dirigea vers un endroit de la liane, mais rien ne se passa.

Tendu à l'extrême, et en silence, il se mit à décortiquer le laser, afin de tenter d'adapter la pile de son bras à l'électronique du laser. Il travaillait si vite que mes yeux pouvaient à peine le suivre.

Je le vis à plusieurs reprises se lever, essayer l'engin, et subir un nouvel échec. Il repartait toujours plus vite travailler à son laser. Son front était couvert de sueur, comme s'il travaillait sous une pluie battante. Les autres s'acharnaient avec l'énergie du désespoir. Je me calmai, et me remis à tirer sur la liane. De temps en temps, Keras me jetait des regards inquiets, puis tournait douloureusement les yeux vers Martha qui s'affaiblissait à toute vitesse.

- Courage, dit-il à Martha, Emi recharge le laser, tu vas être libre dans quelques secondes.

Emi revint et cette fois une étincelle jaillit de l'engin, pour mourir aussitôt. Je me mis à maudire la technique Huang qui n'avait prévu des boîtes énergétiques compatibles d'un appareil à l'autre. Je maudis le Malénardus, la CSH, la Terre, mes parents, et moi-même.

Pendant ce temps, Keras et Arixi s'étaient mis à tenter de délivrer Martha avec les moyens du bord. A nous trois, puis bientôt à quatre, lorsque Emi abandonna l'idée du laser, nous nous acharnâmes sur cette branche qui ne voulait pas lâcher prise. Je tirai sur la liane, tentant de relâcher la pression sur le torse de Martha, tandis que les autres cisaillaient comme ils pouvaient. Nos couteaux et machettes ne suffisaient pas.

- Laissez-moi… dit-elle dans un souffle. Je n'en peux plus. Vous… vous ne pourrez rien faire… Tu… tuez-moi, et qu'on… en finisse. C'est… trop… dur… J'en peux plus…

- Non, on a presque réussi ! criai-je avec rage.

C'était faux, mais il était hors de question de la laisser. Dans ma terreur, je m'en pris aux autres, leur reprochant leur incompétence, leur bêtise. Ils ne répondirent pas et continuèrent de toutes leurs forces. Je voyais le visage de Martha prendre un vilain teint cireux. Un léger filet de sang sourdait des oreilles et de la bouche. Des craquements sinistres provenaient de son pauvre squelette malmené. Rien n'y faisait, la liane était à peine entamée.

J'entrai dans un état qui mêlait une colère folle et un désespoir atroce. Ce corps que j'aimais tant était en train de se disloquer sous mes yeux, sans que quiconque puisse le libérer. Je me mis à marteler de mes poings Emi et Keras qui se trouvaient à côté de moi. Je les injuriai. J'aurais voulu les voir morts à la place de Martha. Et moi avec.

Le délaissant, je me retournai vers Martha. Elle était totalement livide, et le filet de sang au coin de sa bouche s'était épaissi. Elle m'attira vers sa bouche. Sa voix n'était plus qu'un souffle.

- Mon amour… c'est… fini… Laisse… tom… ber... Je t'aime… je… t'aime… tant…

Un craquement gigantesque me vrilla les oreilles, tandis que la liane faisait un sursaut en arrière, et que la poitrine de Martha s'enfonçait brutalement. Un hoquet la secoua et un flot de sang jaillit de sa bouche. Elle ne bougea plus. La liane continua de tirer. Une folie meurtrière me prit, et je courus vers l'origine de la liane, vers cet ignoble assassin qui m'avait privé de tout. Je ne sus comment je fis, toujours est-il que j'atteignis un bulbe ocre, couvert de taches marron foncé. Je plongeai ma machette dans ce corps immonde, et la plante – ou la bête – mourut instantanément. La liane se relâcha immédiatement. Je revins sur mes pas pour voir mes amis libérer le corps de Martha. Trop tard.

Martha était morte.

Nous restâmes un long moment assis par terre. Nous n'avions même pas la force de pleurer. Je ne pouvais pas réfléchir. Même lors de sa première disparition, j'avais gardé espoir. Là, c'était fini, son corps était là, inerte, allongé sur le sol après que Emi eut coupé la liane au laser.

Martha était morte.

Puis Emi et Keras la déposèrent en terre. Arixi était à côté de moi, m'entourant de ses bras et me berçant comme un bébé. Nous repartîmes, en traînant les pieds, sans plus aucun courage, seulement parce que nous n'avions rien d'autre à faire.

Martha était morte.

Et je savais que j'allais bientôt mourir aussi…

17

La nuit se passa. Je ne sais comment, mais elle se passa. Ce qui me surprit le plus est que, contre toute attente, j'arrivai à dormir. Je ne rêvai même pas. Et le matin arriva, lorsque je m'éveillai, je crus que la mort de Martha n'avait été qu'un cauchemar. Mais non, c'était bien la réalité. Ma première réaction fut de vouloir me rendormir, afin de fuir cette réalité par trop douloureuse. Mais cela n'aurait servi à rien. Martha était bel et bien morte, et je n'y pouvais rien.

Lorsque je regardai autour de moi, ce fut pour voir Keras et Arixi dormant l'un à côté de l'autre, et les deux autres hommes d'équipage aux côtés de Groumpf, qui gémissait sourdement. Ceux-là avaient pris l'habitude d'être toujours avec le mastodonte, et semblaient l'avoir définitivement adopté. Emi était quant à lui introuvable.

N'arrivant plus à dormir, je me mis à sa recherche. Il était un peu plus loin. Il gisait inconscient, adossé à un arbre. Son visage était rouge violacé, et il ne semblait plus respirer. Je me penchai sur lui, puis lui pris le pouls. Rien. Lui aussi était mort. Bizarrement, cela ne me fit presque rien. J'avais dû épuiser ma réserve de chagrin pour pleurer Martha. J'allai m'asseoir auprès de Keras et d'Arixi, attendant qu'ils se réveillent. Comme il n'y avait plus rien à faire pour Emi, à quoi aurait-il servi que je les bouscule inutilement. Ils apprendraient bien assez tôt la nouvelle.

J'étais d'un calme et d'une lucidité qui m'effrayaient. J'analysais chaque chose avec une froide logique, comme si j'avais réussi à abolir tout sentiment, ceux-ci étant considérés comme inutiles et même plutôt invalidants. Mon regard froid se posait tour à tour sur la tombe de Martha, sur le corps d'Emi que je savais derrière le buisson attenant à l'arbre tordu, là-bas à gauche du gros rocher en forme de toupie couchée. C'étaient un monticule de terre et un corps sans vie. Point.

Keras bougea, et se retourna. Il resta quelques instants immobile, puis ouvrit les yeux. Il repoussa doucement, avec beaucoup de douceur, Arixi qui involontairement dans son sommeil avait posé sa tête sur l'épaule du commandant. Il la regarda avec un léger sourire, puis tourna les yeux vers moi, d'un air interrogateur.

- Emi est mort. Lui aussi, dis-je d'un ton monocorde, comme si cela concernait un autre univers.

Il se dressa brutalement. Comme il regardait autour de lui, je lui montrai du doigt la direction où se trouvait Emi. Il alla voir à toute vitesse, resta plusieurs minutes, puis revint.

- Mon Dieu ! C'est à cause de sa boîte énergétique, expliqua-t-il, bouleversé. Comme il s'en est séparé pour tenter de sauver Martha, il est resté trop longtemps sans énergie, ce qui fait que les organes artificiels de son corps ont fonctionné de plus en plus mal, jusqu'à s'arrêter complètement. Il ne nous a rien dit, mais il sentait qu'il était fichu. C'est pour cela qu'il est allé s'étendre loin de nous.

Ainsi Emi était mort pour Martha. Et cela n'avait servi à rien. Pourtant, il avait donné sa vie pour elle, et moi, j'étais toujours vivant. Illogiquement, je me mis à haïr Emi. Lui qui n'était qu'un ami avait eu le droit de se sacrifier, et moi, son amour, je n'avais pu qu'être impuissant. Emi m'avait volé la possibilité de donner ma vie à celle que j'aimais. Moi qui avais rêvé de tout donner à mon amour, j'étais dépossédé d'avoir pu lui faire cet ultime don, cette preuve d'amour extrême. Puis je me rendis compte que j'étais injuste, et surtout égoïste. Il ne m'avait rien volé. Il avait pu tenter quelque chose qu'il m'était impossible d'essayer. C'était dans l'ordre des choses. Il s'était sacrifié à ma place. Gratuitement.

Aussi rapidement et déraisonnablement que je l'avais haï, je me mis à éprouver une immense reconnaissance pour lui. Etais-je en train de devenir fou ? Cela ne m'aurait pas vraiment étonné. Après tout, on le deviendrait à moins.

Keras dut comprendre ce que je ressentais, car il me regarda avec beaucoup de chaleur, puis me fit cadeau d'un sourire où il mit toute son affection. Cela me réchauffa un petit peu. Puis Arixi se réveilla et Keras lui expliqua tout. Elle écouta en silence, tout en me regardant du coin de l'œil. Quand ce fut fini, elle se leva, et me serra dans ses bras, m'embrassant sur chaque joue avec ferveur. Les tentacules du bord de son visage m'enveloppèrent comme pour me protéger. Elle ne dit rien, mais son regard portait toute la compassion du monde.

Puis, toujours sans un mot, elle prit Keras par la main et l'emmena afin d'enterrer Emi. Je restai là, assis par terre.

Deux heures après, tout le monde était prêt à repartir. Keras avait du me relever lui-même, car j'avais abandonné toute volonté. Sacs au dos, Groumpf dans les bras de ses porteurs, nous partîmes une fois de plus, par principe.

Au fur et à mesure que nous avancions, l'air se remplissait d'une odeur de putréfaction avancée. Je savais bien que la Mort marchait à nos côtés depuis le début, mais maintenant, elle ne se cachait plus pour se moquer de nous. Par ailleurs, la lumière changeait, et je m'aperçus bientôt que toutes les couleurs avaient disparu. Tout était devenu noir, gris et blanc. Je n'éprouvai pas le besoin d'en faire part aux autres. Ils avaient du le remarquer eux-mêmes. Et quand bien même, cela n'avait aucune importance. La boue, qui continuait à emprisonner nos pieds s'était mise à bouillonner, comme si elle avait été sur le feu, mais aucune chaleur supplémentaire n'était venue me déranger. Où peut-être mes pieds ne ressentaient-ils plus rien. De toute façon, qu'importait…

Ce fut vers le soir que Arixi tomba dans une fosse profonde que nul n'avait pu déceler auparavant. Nous nous arrêtâmes calmement, comme si nous nous attendions à ce nouveau coup du sort. Nous prîmes une liane dont nous fîmes une corde et la lui lançâmes. Elle s'y agrippa, puis monta nous rejoindre. La corde racla sur une pierre, et eut un brusque sursaut. Arixi virevolta et fut projetée violemment sous un rebord, sur la paroi du gouffre. Elle poussa un cri. Lorsque nous tirâmes à nouveau, la corde résista et ne bougea pas.

Keras s'attacha une liane autour des hanches, et descendit pour aider Arixi à remonter. Il resta longtemps hors de ma vue. Je n'avais même plus de force pour m'inquiéter, je subissais, comme si plus rien de tout cela ne me concernait plus.

Au bout d'une trentaine de minutes, Keras réapparu, et nous rejoignit, tenant une Arixi sanglante dans les bras. Elle aussi était morte. Une fois assis à nos côtés, il m'expliqua calmement ce qui était arrivé. Lui aussi semblait détaché de ce nouveau décès, et parlait d'un ton de machine.

- Lorsqu'elle a été projetée contre la paroi, après que la corde ait sursauté, elle s'est empalée sur une branche qui sortait. Comme la blessure a peu saigné, c'est qu'elle a du mourir sur le coup. Nous n'avons plus qu'à l'enterrer. Je ne sais quelles sont les traditions funéraires de son peuple, mais en y mettant tout notre cœur, cela devrait suffire.

Je ne répondis pas. D'ailleurs, qu'aurais-je pu dire ? Le destin avait une fois de plus frappé sans le moindre remords.

La mise en terre fut rapide, la terre étant très molle. Nous restâmes quelques instants en silence, comme pour une prière. Arixi avait rejoint Emi et Martha. Elle aussi. Je me demandai quand notre tour viendrait… C'était inéluctable… et évident. "Quand" était la seule question qui subsistait. Et encore, avait-elle une quelconque importance ?

Peu de temps après, nous nous rendîmes compte que les deux qui portaient Groumpf avaient disparu avec leur protégé. Il n'avaient probablement pas vu que nous nous étions arrêtés pour sauver Arixi et avaient continué. Nous les avions perdu. Nous n'étions plus que deux. Bien ! Il n'y en avait donc probablement plus pour longtemps.

Tout se passait maintenant pour moi comme si plus rien ne m'avait concerné. Ce qui m'amusa fut que je sentais que Keras ressentait exactement la même chose. Pourquoi était-ce donc amusant ? Bah, pourquoi ne l'aurait-ce pas été !

Lorsque le soir arriva, je fus presque surpris que nous soyons encore vivants. Et même un peu déçu. Cela voulait dire que cela allait encore devoir durer un peu. C'était dommage, mais pas vraiment grave.

- A quoi penses-tu ? demanda Keras, sur le ton de la conversation.

- A quoi je pense ? répondis-je sur le même ton. Pourquoi penser ? A quoi ça sert ? Ça fatigue inutilement, et ça fait souffrir. D'ailleurs, je n'en suis plus capable. J'aimais bien Arixi. Pourtant, tu vois, cela ne m'a pas vraiment fait de peine lorsqu'elle est morte. Simplement, je sais qu'elle ne souffre plus. Et que c'est mieux ainsi.

- Tu as probablement raison.

- Dormons, proposai-je. Avec un peu de chance, on ne se réveillera pas demain…

18

Nous nous réveillâmes pourtant le lendemain. Et nous étions toujours vivants. La puanteur avait totalement disparu. Je refusai le petit déjeuner que Keras me proposa, et ne vis pas l'utilité de faire le peu de toilette que la forêt nous permettait de faire chaque matin. Je restai assis.

- Keras, j'ai décidé de rester là, dis-je à Keras, calmement. Je ne vais pas plus loin. Tout cela ne sert plus à rien, et j'en ai assez. Je ne bouge plus. Prends toutes les rations avec toi, et continue.

- Tu as tort, tu ne vas pars tarder à mourir si tu restes ici seul, répondit-il avec autant de sérénité que si je lui avais demandé des croissants. Tu devrais me suivre.

- Non, j'abandonne, insistai-je. Je déclare forfait.

- Bien, comme tu voudras. Bon courage !

- C'est ça. Toi aussi, dis-je d'un ton léger.

Et comme si nous nous séparions pour quelques heures, nos adieux ultimes ne furent pas plus émouvants, ni plus longs. Plus rien n'avait d'importance pour nous.

Il partit sans se retourner. Je restai là. J'enlevai ma combinaison et restai adossé à un arbre, en sous-vêtements. A regarder cette forêt sans couleur, sans le moindre bruit, et maintenant sans plus la moindre odeur. Je décidai de ne penser à rien, et d'attendre la mort. Je fis le vide dans mon esprit.

Puis, peu à peu, le visage de Martha se matérialisa devant moi. Ce furent d'abord ses yeux, verts, qui me regardèrent avec des point d'or qui scintillaient. Puis sa bouche, rouge comme une cerise, qui me sourit. Le visage se dessina lentement, le nez, légèrement rosé, les cheveux, bruns aux reflets de roux, ses légères taches de rousseur.

Son visage s'imposa à moi, et je le laissai venir. Je respirai son odeur subtile. Elle ne sentait jamais qu'elle-même, et le savon. Pas de parfum, pas de fragrance recherchée. Simplement elle, dans toute sa nature. Et là, sa présence enrichissait les alentours.

La forêt retrouva lentement un peu de son vert. De ses verts, en fait. Je ne m'étais jamais rendu compte, même sur Terre, de l'infinie variété des tons que pouvait prendre la nature, même aussi cruelle que sur Dehovia III. Du plus clair au plus sombre, du plus jaune au plus bleu, tous les verts rivalisaient de créativité pour exprimer tous les sentiments des plantes alentours. Chaque feuille avait ses teintes, chaque mousse, chaque buisson. Le marron des arbres venaient rehausser, et faire contraste avec le reste, et les taches sombres servaient de faire-valoir aux fourrés émeraude.

Je vis même un coin de ciel transparaître entre deux frondaisons. Il était bleu clair avec des filaments blanc légers de nuages d'été. Un lapin sauta d'un fourré et vint me regarder dans les yeux, en faisant une mimique cocasse. J'entendis soudain des chants d'oiseaux qui devaient être là depuis le début, mais que je n'avais pas encore perçu.

Et Martha était là. Le reste de son corps avait rejoint son visage. Elle était assise à côté de moi, me regardant avec tendresse. Je repensai à tout de ce que nous avions vécu ensemble. Ma rencontre avec Keras, et mes moments sur Terre où je délirais, mon cerveau refusant de supporter les échanges que m'imposait la situation. La façon dont elle m'avait soutenu, et fait confiance, même lorsque j'avais semblé devenir fou.

- Je te connais assez bien pour savoir que tu es sain d'esprit, me dit-elle doucement, et j'ai totalement confiance en toi.

C'est ce qu'elle m'avait dit, et je l'avais crue. Et j'avais réussi, grâce à elle, à Ipem et quelques autres, à tout arranger. Depuis des années, elle illuminait ma vie, elle était ma raison de vivre. Et surtout ma force.

C'était elle qui m'avait fait comprendre la richesse que représentait l'amitié, la beauté des arts, et tant d'autres choses. Je le savais avant de la connaître, mais avec elle, tout avait pris une nouvelle dimension. Elle avait fait de moi un homme, et je crois pouvoir le dire, un homme bien.

Sa présence était pour moi comme un baume qui me guérissait lentement. Je sentais revenir mes sentiments, mes peurs et mes espoirs. Ma rage, aussi. Mais pas une colère désespérée, plutôt une force calme et régulée, afin de la rendre productive.

Que dirait Martha si elle me voyait renoncer ainsi, foulant aux pieds toutes les valeurs qu'elle m'avait fait découvrir. Elle n'était plus là, bien sûr, mais était-elle vraiment partie ? Son amour n'était-il pas toujours là, gonflant mon cœur d'un souffle régénérateur ? Je devais continuer. Rejoindre Keras, et trouver ce Magicien de malheur. Sinon, tout cela n'aurait servi à rien. Je me sentais soudain inexplicablement capable de tout faire, de vaincre tous les destins contraires. Même si cela tenait de l'impossible, et semblait complètement fou, je saurais bien forcer ce sorcier à tout réparer. Puisqu'il était capable de prendre soin d'une planète entière pendant quarante ans, il pourrait bien me rendre Martha. Et Emi, et Arixi et les autres.

Je me levai, ramassai mon paquetage, et, sans remettre ma combinaison pour marcher dans cette nature devenue accueillante au possible, me remis en route.

J'étais à peine debout qu'un éblouissement me fit reculer brutalement. Dans ma tête, ce fut comme une explosion de lumière, suivie d'une brûlure intense et pourtant indolore. Je sombrai dans l'inconscience.

Lorsque je me réveillai, j'étais dans une bulle de gélatine qui m'emprisonnait le corps entier. Cette substance étant transparente, je pouvais voir assez loin. Je crus voir des objets de différentes tailles pris eux aussi dans la gangue gluante.

J'étais complètement désorienté. Plus de notion de haut, de bas, d'avant ou d'arrière. Je tentai d'avancer et me rendis vite compte que cette masse était suffisamment molle pour que l'on puisse avancer à l'intérieur. Mais dans quelle direction aller ? Il devait bien y avoir une extrémité à cette gelée, mais où ? Etais-je toujours sur Dehovia III ? Ou bien n'était-ce qu'un rêve ?

Je décidai malgré tout d'avancer. Ce que je fis en une pseudo nage, car c'était le seul moyen d'avancer, la marche debout étant quasi impossible. La meilleure façon était de fixer une des choses qui se trouvaient à quelques dizaines de mètres de moi, et de tenter de la rejoindre.

Je choisis une forme oblongue, dont l'extrémité semblait recourbée. En m'approchant, je discernai une forme qui devint bientôt humanoïde. Elle bougeait. A l'idée de rencontrer un autre être vivant, je pressai le pas.

Lorsque je touchai le corps qui me tournait le dos, je reconnus Martha. Elle était là, et elle vivait…

19

Je la rejoignis mais n'osai la serrer dans mes bras. Je ne pouvais y croire. Et pourtant…

Je décidai que même si c'était une illusion, ou un fantôme, c'était elle, et que je me fichais du reste. Ma bouche contre son oreille, je lui dis ma joie de la retrouver. Elle répondit quelque chose que je n'entendis pas, car la gelée bloquait tout excepté l'air qui nous permettait de respirer. Inversant notre position, elle me dit qu'elle était heureuse elle aussi de me revoir. Cela ne valait pas un dialogue de Victor Hugo, mais c'était pour moi le plus beau des moments. Martha semblait vivante et nous étions ensemble.

Nous décidâmes de nous déplacer vers les autres formes qui s'avérèrent être nos compagnons. En effet, nous retrouvâmes d'abord Keras, puis Emi, bien vivant. Arixi, puis Groumpf et ses deux anges gardiens complétèrent les retrouvailles. Nous fûmes obligés de pratiquer le bouche-à-oreille dans le sens propre du terme, afin de nous comprendre. Cela donnait un ballet assez comique, car nous devions sans cesse bouger pour atteindre celui à qui nous voulions parler.

Etant donné l'inconfort de nos communications, nous ne perdîmes pas de temps à chercher comment il se faisait que les morts fussent ressuscités. Ils étaient là, et c'était suffisant pour l'instant. Nous préférâmes faire le point sur la direction à prendre, mais comme nul ne savait comment se diriger, nous choisîmes de nager en file indienne, espacés les uns des autres. Le premier de la ligne, se retournant, pourrait vérifier qu'il avance de façon bien rectiligne, en voyant ses poursuivants former une ligne droite. Emi prendrait la tête. Avancer ainsi bien droit nous permettrait bien d'arriver quelque part, et de se sortir de là. Nous nous mîmes en route.

Nous avancions depuis cinq heures environ, lorsque quelqu'un me frappa sur l'épaule. Or, je fermais la marche. Je me retournai brusquement, inquiet à l'idée de rencontrer quelqu'un d'étranger à notre petit groupe. Mais c'était Emi. Il m'expliqua qu'il avait bien vérifié que le trajet soit bien droit, mais la gelée devait déformer la vision, et en fait, nous avions tourné en rond, ce que nous voulions à tout prix éviter.

- Regroupons-nous, proposa Emi, et tentons de trouver une autre solution.

- Et la boussole que nous avons trouvée dans la ville, suggérai-je, pourquoi donc ne pas l'utiliser ?

- J'ai déjà essayé, tu penses bien, répondit-il. Elle est perturbée par l'atmosphère ambiante. Elle ne marche pas.

Le petit groupe reformé, nous cherchâmes une autre solution. Nous étions assez dépités. Rien ne marchait comme nous le voulions. Chaque chose alentours était immobile, et nous semblions les seuls qui soient pris dans cette glu. Bien entendu, tout comme la boussole, aucun des implants électroniques d'Emi ne fonctionnait, malgré que l'énergie dont ils avaient besoin semblât revenue. Arixi suggéra alors une idée.

- Je ne sais pas si mon idée est bonne, mais au point où nous en sommes... Et si, au lieu d'avancer droit devant nous, nous essayions d'aller vers le bas, de descendre, quoi. En continuant l'un derrière l'autre, et en prenant repère sur celui qui nous précède, et à condition de rester… Non, ça ne marchera pas, nous ne saurons jamais si nous descendons ou si nous montons. Zut !

Il était en effet totalement impossible de se diriger. Seule la proximité d'un objet ou de quelqu'un pouvait permettre d'avancer constructivement. C'est ainsi que nous avions pu nous rejoindre. Qu'il était énervant de se retrouver là, sans la moindre explication, la moindre idée, la moindre solution. Nous essayâmes encore notre file indienne, mais bientôt ce fut le même résultat. Nous fîmes une nouvelle halte. Martha se pencha vers moi.

- Je viens de me rendre compte de quelque chose, dit-elle. Si on en croit nos montres, cela fait près de huit heures que nous pataugeons. Or, aucun d'entre nous n'est fatigué, ni n'a soif ou faim. Pas plus qu'il n'a besoin de satisfaire un besoin naturel. C'est curieux…

- Tu as raison, lui répondis-je, je n'y avait pas pensé. Je vais transmettre.

Et le ballet recommença. Je transmis à Keras, qui transmit à Emi, puis à Arixi, puis aux autres. Malgré la situation, je ne pus m'empêcher de sourire en pensant aux déformations du téléphone arabe. J'avais dit que nous ne ressentions aucun besoin, et le dernier de la ligne avait peut-être entendu que nous sentions le foin. Mais la transmission se fit bien, et la réflexion recommença.

Au bout de quelque temps, nous arrivâmes à la conclusion que nous devions être dans une sorte de rêve, et que cette gélatine ne devait être qu'une illusion. Cela m'inquiéta brusquement, car je me demandai alors ce qui était réel, et ce qui était faux. Martha était-elle bien vivante, ou était-ce un mirage de plus ? Je fermai les yeux, et me forçai à penser que ce qui m'entourait était faux, et que je ne voulais plus adhérer à ce cauchemar. Rien ne se passa. Je transmis la marche à suivre et je vis bientôt chacun se mettre en condition.

Bientôt, un nouvel éclair lumineux nous entoura, et nous sombrâmes dans l'inconscience. Le réveil fut à nouveau pénible et la reprise de contact avec la réalité plutôt douloureuse. Nous étions à nouveau dans la forêt, tous réunis et bien vivants. Plus de gélatine, seulement une verdure plutôt dégarnie.

- La boussole marche, s'écria Emi. Nous sommes dans la bonne direction. L'intensité lumineuse des barres indicatrices n'a jamais été aussi forte. Nous devons toucher au but !

Notre compagnon à moitié cybernétique était visiblement très excité. Le petit groupe se sentit pris d'une exaltation subite. Nous nous mîmes à rire à gorge déployée, comme on dit, laissant libre cours à notre joie. Même Groumpf sembla bouger un peu plus que d'habitude. Il était toujours inconscient, mais gardait curieusement un certain tonus. De petits gestes automatiques nous montraient régulièrement qu'il était toujours vivant. Chose curieuse, sa peau chitineuse avait pris une teinte violette, et les écoulements purulents avaient cessé. Nous ne savions rien de lui, sinon qu'il avait réussi à forcer notre affection.

Puis nous prîmes conscience de notre fatigue. Nous mangeâmes et prîmes quelques heures de repos. Nous ne savions pas ce qui allait nous attendre derrière les quelques mètres de végétation qui nous séparaient du Magicien.

- Allons-y, dit Keras en se levant brutalement. Je pense que nous touchons au but. Encore un effort et nous serons récompensés ! La CSH sera fière de nous !

Keras avait employé un ton comique emphatique agrémenté d'une posture de statue glorieuse qui fit rire tout le monde. Un cri unique, tout aussi ironique, fusa de toutes les gorges.

- A vos ordres, notre commandant !

L'humour revenait, c'était bon signe. Il faut dire que nous en avions bavé, et que cette brusque "résurrection" de nos amis nous avait dopés. De plus, nous avions l'impression que nous touchions au but.

Nous avions retrouvé la pêche. Même si nous ne savions pas ce que nous allions trouver maintenant, nous ne subirions pas d'épreuves pires que celle que nous avions déjà traversées. Le rythme de la marche fut de plus en plus alerte.

Nous contournâmes un buisson particulièrement touffu, et découvrîmes un spectacle étonnant. Une gigantesque cuvette nue, sans la moindre végétation, au fond de laquelle se trouvait les restes bien abîmés d'un vaisseau spatial. Il avait tellement souffert qu'il était difficile d'imaginer l'allure qu'il avait à l'origine. Tout semblait détruit. Rien n'avait pu survivre à ce crash monstrueux. Si le Magicien avait survécu, il ne pouvait se trouver là.

A nouveau, tout notre espoir retomba. Nous avions fait tout ce trajet pour rien. Nous avions échoué. Lamentablement échoué.

20

Nous décidâmes malgré tout d'explorer l'engin. Peut-être quelques indices nous aideraient-ils à reprendre notre quête. En admettant que nous puissions comprendre quelque chose à une civilisation encore une fois totalement étrangère.

Nous eûmes quand même une bonne nouvelle, laquelle nous prit au dépourvu. Ce fut la voix de Ipem. Une fois libérées de la couverture végétale, les ondes passaient à nouveau, et la communication était rétablie. Nous lui racontâmes nos dernières pérégrinations, tout en résumant fortement nos passages oniriques, très imprécis. Puis nous commençâmes à descendre.

La progression fut douloureuse. Nous avions hésité à laisser Groumpf en haut, mais nous préférions l'avoir à l'œil, dans le cas où il reprendrait connaissance, ou au contraire allait plus mal. A plusieurs reprises, nous manquâmes de rouler au fond du cratère, et d'arriver bien plus vite que nous l'aurions désiré. La descente malhabile fit presque plus de dégâts à nos pauvres abatis que le reste de notre périple. Les graviers que nous faisions rouler tombèrent sur la tête de ceux qui étaient devant nous jusqu'à ce que Keras aie la sagesse de nous faire avancer de front.

Enfin, nous arrivâmes au vaisseau. Les tôles déchiquetées le disputaient aux câbles arrachés, pendant telles des lianes mortes. Des débris épars jonchaient le sol, tandis que les poutrelles, comme des os crevant la peau d'une charogne, jaillissaient çà et là, comme des bras implorant le ciel. Tout était mort, abandonné, détruit. Un vrai cimetière des éléphants, avec les poutres métalliques en guise de défenses pour forcer l'analogie.

Emi pénétra le premier dans les ruines, faisant attention de ne pas s'accrocher aux aspérités restées tranchantes malgré les années. Nous suivîmes tous, y compris ceux qui transportaient Groumpf. L'épave était beaucoup plus vaste qu'il n'avait semblé lorsque nous l'avions examinée de l'extérieur. Cela venait de ce qu'une bonne partie était enterrée sous le niveau du sol.

Nous avançâmes prudemment, inspectant tout ce que nous découvrions. Le chemin que nous suivions à travers les débris descendait fortement. Comme vers l'enfer.

- On dirait une vraie tombe, chuchotai-je, comme pour ne pas réveiller les fantômes hantant ces lieux. Nos lampes arrivent à peine à percer l'obscurité. Enfin, au moins, l'air est respirable. Je pense que l'on pourrait même abandonner nos combinaisons. Qu'en penses-tu, Emi.

- Je ne sais pas, répondit-il, hésitant. On pourrait se retrouver dans des conditions à nouveau difficiles, en arrivant plus bas. Non, je pense qu'il est plus sage de les garder, même si c'est peu confortable.

- Bien, tu as sans doute raison. N'empêche, je commence à en avoir assez de mariner dans mon jus.

Au bout de quelques minutes, nous arrivâmes devant une paroi intacte. Formée d'un métal noir que nos scanners ne purent identifier, elle était massive comme une montagne, et rébarbative comme une porte de prison.

Emi et Keras l'examinèrent, tandis qu'Arixi et Martha inspectaient les alentours, à la recherche d'un boîtier de commande. Quant à moi, je recherchai comme toujours un ordinateur ou quelque chose s'en approchant. Je découvris bien quelques écrans, mais leur état me fit abandonner tout espoir de découvrir quelque chose d'intéressant. Pas de Pacman pour ce soir !

Les filles ne trouvèrent rien d'intéressant, pas plus que Keras ou Emi. Les lasers ne fonctionnant définitivement plus, nous n'avions rien pour forcer cette porte. Et nos petits poings musclés ne serviraient à rien, bien entendu. Quant à Ipem, il n'avait aucune solution.

Malgré tout, notre moral restait plutôt bon. Nous étions là, fatigués, mais en bonne santé. L'endroit où nous nous trouvions n'était pas vraiment folichon, mais nous réussîmes à nous ménager des petits coins confortables.

- Manifestement, remarqua Emi, nous avons la preuve que l'antre de Groumpf est bien un des débris de ce vaisseau. On reconnaît les mêmes boîtiers de commande, le même genre d'inscriptions.

- Certainement, répondis-je, sarcastique. Mais cela ne nous avance pas vraiment.

Martha, qui était restée longtemps sans rien dire, comme en méditation, se tourna vers moi brutalement.

- Je pense à une chose, dit-elle, pensive. Dans la tanière de Groumpf, il y avait un champ de force que lui seul pouvait franchir. Et si c'était le cas ici aussi ?

- Tu oublies que ce pauvre bestiau est moribond, lui fis-je remarquer. Il ne peut rien commander.

- C'est parce que nous partons du principe que Groumpf commandait la barrière. Peut-être le champ reconnaissait-il automatiquement sa présence ?

- Comment serait-ce possible ? demandai-je, commençant à deviner où Martha voulait en venir.

- Je ne sais pas, dit-elle, mais cela voudrait dire qu'en l'approchant de la paroi, cela déclencherait peut-être quelque chose. Il suffirait de le porter jusque là.

- Après tout, cela ne coûte rien. On peut toujours essayer.

Nous soulevâmes notre énorme compagnon, toujours inerte, et l'approchâmes de la porte, si tant était que cela en soit une. Rien ne se passa. Pourtant, une légère vibration fit tressaillir l'engin tout entier. Martha soupira tristement.

- Bon, j'ai compris, dit-elle dans un soupir. Mon idée était idiote.

- Non, pas forcément, remarquai-je. Cela n'a pas marché parce que Groumpf est inconscient. Si le champ de force réagit aux ondes cérébrales, celle d'un cerveau inconscient ne sont pas les mêmes que celles d'un conscient. Emi, peux-tu étudier ses schémas cérébraux, et tenter de les reproduire en les modifiant assez pour leur donner l'apparence de la conscience ?

- Maintenant que nous avons retrouvé la liaison avec Ipem, cela devrait être possible, dit Emi, pensif. Mais ce sera long.

- Au point où nous en sommes, remarquai-je, sentant l'espoir renaître, est-ce vraiment grave ? A moins que l'un de vous ait du lait sur le feu, ou rendez-vous chez son coiffeur ?

Tout le monde rit, et Emi, aidé de Ipem, se mit au boulot. Cela prit plus de trente heures, mais en fin de compte, cela marcha.

Sitôt reçues les ondes cérébrales faussement conscientes de Groumpf, la porte disparut en devenant peu à peu transparente. Derrière, tout était intact. Intact et en état de marche. Les ordinateurs étaient allumés et bourdonnaient, les voyants scintillaient. Le cœur du vaisseau vivait.

Je commençais à me demander ce que notre bon Groumpf nous cachait pour avoir ainsi tant de solutions à nous proposer.

21

La pièce qui se découvrait à nos yeux était comme un sanctuaire. Une merveille de technologie. Plongée dans une pénombre qui s'éclaircissait à mesure que nous avancions, la salle était une merveille d'ordre et de bon goût, tant les couleurs étaient étudiées, savamment dosées, rehaussées d'éclairages compliqués, étonnamment artistiques.

Les consoles informatiques trônaient au milieu de nombreux autres appareils. Une couchette de taille impressionnante trônait au centre d'une alcôve, surmontée d'un appareillage étrange qui semblait être une extension médicale. Comme la taille du lit semblait adaptée, nous y installâmes Groumpf, qui gémit fortement. Puis, nous retournâmes explorer le reste de ce palais des merveilles.

- Philippe, ordonna Keras, regarde ce que tu peux tirer des ordinateurs. Emi, vois avec Ipem si tu peux comprendre à quoi servent les autres appareils qui sont là, mais ne prends pas de risques. Arixi, cherchez si vous trouvez documents écrits ou des supports audio. Moi, je vais explorer les autres dépendances, peut être que notre Magicien s'y cache.

- Décidément, tu m'en veux, râla Martha. Moi, je me contente de compter les points ?

- Non, bien sûr, se reprit-il, mais je pensais que tu pourrais nous attendre en te reposant…

- Tu te fiches de moi ? explosa-t-elle. Qu'est-ce que ça veut dire ! Depuis le début, dès qu'il y a quelque chose d'important à faire, tu me mets sur la touche. J'en ai assez ! Si tu me détestes, dis-le, mais donne-moi aussi une raison ! Sinon, tu as intérêt à changer de façon de faire !

- Calmez-vous, enfin, intervins-je. On dirait des gosses à la récré ! Cela dit, c'est vrai que tu as tendance à traiter Martha comme quantité négligeable. C'est pas très sympa…

- Mais non ! c'est faux, je… je…

Arixi toussota discrètement, ne fut pas entendue, et recommença plus fort. Nous nous tournâmes vers elle.

- Heu, si je peux me permettre… dit-elle doucement, ce n'est pas vraiment le moment. D'autres choses réclament notre attention. Martha, je pense qu'une deuxième exploratrice du lieu ne serait pas de trop.

Martha se tourna vers moi, et me demanda si j'étais d'accord. Après que j'eus acquiescé, elle partit sans jeter un regard à Keras. Je me sentais assez mal à l'aise, et Keras avait l'air de l'être aussi. Je devais à la vérité de reconnaître que le commandant, sans être réellement hostile à celle que j'aimais, avait souvent tendance à la traiter de façon un peu… discutable. Je me demandai alors si cela ne venait pas de ce qu'il était jaloux. Mais non, lors de notre dernière entrevue, sur Terre, il m'avait parlé d'une petite exobiologiste qui lui avait tapé dans l'œil. Pourtant, je n'en avais plus entendu parler après. Leurs relations avaient donc du tourner court.

J'en étais là de mes réflexions, lorsque Arixi revint de ses recherches. Elle n'avait rien trouvé, ce qui pouvait se comprendre. Une civilisation aussi avancée dans le domaine informatique stockait tout sur mémoires virtuelles. Les traces écrites avaient donc de grandes chances d'être inexistantes.

- Désolée, me dit-elle. Je n'ai rien trouvé. Et toi ?

- Moi… Moi ? bégayai-je. O, pardon. J'étais plongé dans mes réflexions, et je ne me suis pas encore mis au travail. Désolé.

- Tu penses à quoi ? demanda-t-elle.

- Bah… A plein de choses.

- Moi je pense souvent à votre commandant… dit-elle d'un air rêveur. J'ai été frappé dès notre première rencontre par cette impression de force qu'il dégage. C'est assez rare chez notre peuple. La douceur, le calme sont des valeurs plus fréquentes. Mais il semble aussi très sage.

Elle semblait attirée par Keras, très attirée. Je ne m'étais douté de rien, mais, en y repensant, je me souvins de cette fois ou elle avait posé sa tête sur son épaule pendant son sommeil. Voilà qu'elle en pinçait pour le beau Keras, la coquine ! Lorsque je lui en parlai, elle le reconnut tout de suite. Les Liin'iis ne semblaient pas s'embarrasser des circonvolutions lorsqu'il s'agissait de parler de leurs sentiments. Je soupirai. Si seulement, les terriens avaient pu être aussi simples. Enfin, je n'avais pas trop à me plaindre de Martha, malgré tout relativement directe dans ce domaine.

- Mais il ne m'aimera jamais, gémit-elle. Je suis trop différente de lui. Nos races sont peut-être compatibles, mais je suis trop éloignée de ses critères de beauté.

- Je n'en suis pas si sûr, répondis-je. En ce qui me concerne, par exemple, si je n'étais pas amoureux de Martha, je dois reconnaître que je pourrais vous aimer. Les différences sont là, bien sûr, mais vous êtes esthétiquement tout à fait attirante pour un humain. Et de plus, vous avez beaucoup de charme, vous savez.

- Vous croyez que j'aurais une chance ? Je pourrais vous plaire à vous, oui, mais à lui ?

- Oh, j'ai de bonnes raisons de savoir que nos goûts sont assez semblables, dis-je en riant. Je ne peux vous expliquer en détail, mais vous pouvez me croire. Et puis, lorsque vous aviez posé votre tête contre son épaule, durant votre sommeil, il vous a regardé avec un sourire que j'ai interprété comme un certaine affection.

- C'est vrai ? Mais c'est merveilleux, s'écria-t-elle. Il m'aime !

- Heu… Je n'ai pas dit cela, la calmai-je. Je veux simplement dire que ce n'est pas impossible. Il faut…

Mais elle ne m'écoutait plus. Avec l'innocence de son peuple, elle se voyait déjà mariée et une famille nombreuse autour d'elle. Je tentai de lui expliquer que les humains étaient plus difficiles à comprendre, et plus compliqués, mais elle ne m'écoutait déjà plus. Je souris, puis me mis au boulot.

Lorsque Keras revint, il eut du mal à échapper à la tornade qui déboula sur lui. Arixi lui sauta au cou et lui emprisonna la tête au moyen des tentacules entourant son visage. Je compris à son attitude que les baisers Liin'iis, s'ils bénéficiaient d'une préhension supérieure à celle des humains, n'en ressemblaient pas moins de très près à ce que je connaissais.

Lorsqu'ils se séparèrent, la tête que faisait Keras était du plus haut comique. Mais après quelques minutes, il dut considérer que cela ne lui avait pas déplu, car ce fut lui qui revint à la charge. C'est vrai qu'ils étaient mignons, ces deux-là !

22

- Et bien, Keras, dis-je une fois qu'ils se furent séparés. Il ne faut pas te gêner ! Je ne peux pas vous laisser seuls ! Et la moralité alors ! Tu crois que c'est une tenue pour un commandant ?

Il se retourna brusquement et se prépara à me sortir quelques mots bien sentis. Il se sentait pris en faute, et sa colère n'était que la manifestation de son embarras. Puis il me vit, souriant et moqueur, et éclata de rire. Je ne pus m'empêcher de le suivre dans son hilarité, bientôt rejoint par Arixi. Quelques minutes plus tard, nous étions toujours pliés en deux, lorsque arrivèrent les autres. Ils voulurent connaître la raison de notre gaieté, mais nous ne voulûmes rien dire. Néanmoins, je glissai tout bas à Martha que je lui expliquerais plus tard.

Chacun fit le résumé de ses trouvailles. C'était fort maigre. Rien qui puisse nous aider à retrouver ce Magicien. Nous étions en fin de compte assez démoralisés. Faire tout ce chemin, subir tant d'épreuves pour se retrouver ainsi bloqués au bout du voyage, voilà qui était dur à avaler.

Nous étions assis à bavarder de tout et de rien, tentant de se motiver pour repartir plus loin – mais vers quoi ? – lorsque nous entendîmes un bourdonnement extrêmement fort, puis une lumière rouge illumina tout un côté de la pièce. Là où nous avions déposé Groumpf.

Nous nous précipitâmes vers lui, et nous vîmes que l'appareillage situé au-dessus de la couchette s'était mis en marche. Il baignait toute la surface d'ondes vermillon très opaques, qui fluctuaient. On distinguait à peine notre pauvre ami, qui se tordait de douleur sous les rayons. Emi tenta de la saisir, mais il fut repoussé par un nouveau champ de force. Il réessaya, avec le même résultat. Je tentai alors la même chose, sans plus de succès. Martha cria :

- Il faut faire quelque chose ! Ce truc est en train de le tuer ! On va pas le laisser mourir comme ça !

Keras courut hors de la pièce, vers la partie désaffectée, remplie de débris, et revint avec une bonne longueur de câble. Il confectionna rapidement une sorte de lasso, qu'il lança à travers la barrière rouge. Le câble passa, mais fut fortement dévié. Keras recommença, en tentant de corriger la trajectoire. Il finit par réussir, et agrippa un bras de Groumpf. Il assura sa prise et tira fort. Comme le mastodonte ne bougeait pas, Emi et moi l'aidèrent, et notre compagnon roula à terre, hors de portée du dispositif mortel.

A peine fut-il au sol, qu'il se mit à gémir, puis à se débattre, plus fort encore que lorsqu'il était sur la lit. Il grognait avec violence, donnait des coups dans le vide avec ses bras et ses jambes, et semblait souffrir plus encore qu'avant.

- Qu'est-ce qu'il a ? demandai-je, angoissé au plus haut point Emi, peux-tu tenter d'analyser ce qui se passe ? Avec l'aide d'Ipem, tu pourras peut-être voir ce qui se passe…

- Je veux bien, mais je doute de comprendre sa physiologie. Les banques de données de Ipem ne sont pas infinies.

Il tenta néanmoins de scanner le corps convulsé de Groumpf, passant plusieurs minutes à converser avec Ipem. Ce dernier prit la parole. Cela me faisait tout drôle, car cela faisait bien longtemps que je ne l'avais entendu.

- Non, désolé, déclara Ipem. Je ne relève rien de significatif. De plus, ne disposant pas de relevés précédents, il m'est quasi impossible de faire une comparaison et de savoir si son état est pire ou meilleur qu'avant. Je ne vous suis pas d'une grande aide.

- Ce n'est pas grave, dis-je sombrement. Tu as fait ce que tu as pu…

Nous nous regardions, consternés. Nos yeux tristes passaient de la pauvre créature mourante, à nos visages ravagés. Martha me prit violemment par le bras.

- Philippe, dit-elle, aide-moi ! On va le remettre sur la couchette !

- Tu es folle ! Tu veux abréger ses souffrances ?

- Non, je veux le sauver, insista-t-elle. Aide-moi, je te dis !

- Mais, enfin ! Explique-toi !

- Pas le temps ! Fais-moi confiance ! Aidez-moi à le remettre sous les rayons.

A peine Groumpf revenu sous l'appareillage, les rayons se réactivèrent, et Groumpf recommença à se tordre. Mais je dus reconnaître que ses manifestations étaient différentes de celles qu'il avait au sol. Elles étaient moins désespérées.

Les rayons baignaient la créature avec toutes les modifications possibles. Le ballet de lumière devenait même un superbe spectacle, et si notre angoisse n'avait pas été si grande, nous aurions été émerveillés de cette beauté. Bien que restant toujours dans le rouge, toutes les nuances, toutes les pulsations, toutes les formes se mêlaient en une danse de plus en plus endiablée. Seule la musique péchait. Ce bourdonnement uniforme n'avait rien pour lutter avec une discothèque.

- Tu crois que cela va marcher, Martha ? demandai-je.

- Je n'en sais rien, répondit-elle. J'espère simplement. De toute façon, je crois qu'il n'y avait plus rien à perdre.

Elle avait raison. Nous continuions à regarder, espérant de toutes nos forces que notre compagnon s'en tirerait. Nous vîmes son pauvre corps se modifier, se tordre, se désagréger. Bientôt, nous le vîmes changer de forme, prendre l'allure d'une grosse chenille poilue, puis celle d'une sorte de baleine jaunâtre. Puis, dans une explosion de lumière, il disparut purement et simplement.

Nous nous regardâmes une fois de plus. Tout allait à nouveau de plus en plus mal. Nous avions déjà perdu plusieurs d'entre nous, et chaque fois, ils étaient revenus. Mais là, nous sentions bien que c'était vrai. Nous ne reverrions plus jamais Groumpf. Pourquoi avions-nous autant la poisse ? Nous étions-nous attaqués à quelque chose de trop fort pour nous ? Ou bien avions-nous subi un sort maléfique ? Cela devenait trop moche, à la fin ! Pourquoi tant d'ennuis !

Je râlais tout fort. Martha me regardait, compatissante. Puis, dans le silence revenu après ma tirade, nous entendîmes, venant de derrière nous, fort et distinct :

- Groumpf !

L'être qui avait dit cela était debout devant une porte que nous n'avions pas remarquée avant, et nous souriait de toutes ses dents. Il répéta, d'une voix qui était tout à fait celle de notre ami disparu.

- C'est moi, Groumpf. Du moins, pour vous, je suis Groumpf. Pour les Liin'iis, je suis le Magicien.

23

Je restai bouche bée. Groumpf était le magicien ! Depuis le début, nous étions avec lui, et nous continuions à le chercher partout ! Ah, il s'était bien fichu de nous ! Je me mis à ressentir de la colère envers lui, qui nous avait trompé avec tant de cynisme !

- Non, Philippe, dit-il. Je ne me suis pas moqué de vous. Je ressens ta colère, mais je suis innocent de ce dont tu m'accuses. J'étais bien Groumpf, un quasi animal, incapable de parler, et complètement inconscient de ma véritable nature. Je ne simulais pas, c'était ma vraie forme à ce moment. Vous devez me croire.

Je regardai Martha, qui me regarda à son tour. Manifestement, elle était ébranlée par les déclarations du Magicien. Il semblait tellement sincère. Je le regardai à nouveau. Il était plutôt grand, très mince. Son allure était résolument humaine, mais je soupçonnai qu'elle avait été choisie pour mieux communiquer avec nous. Sa véritable forme était peut-être totalement différente, voire insupportable pour nos yeux humains, qui sait ? Malgré tout, je pensai que son visage devait quelque part refléter sa véritable personnalité. Je me souvenais que quelqu'un de célèbre avait dit que les yeux étaient les fenêtres de l'âme. Son regard était très doux, et son sourire semblait sincère. Bien sûr, ce pouvait être une feinte, mais j'en doutais. Plus fort, Martha elle-même, bien plus douée que moi, avait vraiment l'air de lui faire confiance.

- Je pense qu'il est temps de tout vous expliquer, déclara-t-il. Comme vous l'avez déjà deviné, je viens d'ailleurs. D'une autre galaxie. En fait mon vrai nom est imprononçable pour vous, mais une approximation donnerait Adnil. Mon peuple est assez spécial. Nous avons commencé comme la plupart des espèces, de façon traditionnelle, fondant des familles, appartenant à des groupes que vous appelleriez tribus, ou pays. Nous faisions du commerce, et savions exercer des activités artistiques. Nous avions des dieux, et comme la plupart des peuples, la déplorable habitude de nous battre dès que nous n'étions pas d'accord avec notre voisin. Mais nous avons réussi à survivre à nos tares, et fini par accéder à une sorte de conscience commune. C'est l'évolution ultime et normale de toute race intelligente.

- Ouais, je ne suis pas sûr que ce soit une bonne chose, remarquai-je. Etre une sorte de robot, fondu dans la masse…

- Ne jugez pas ce que vous ne connaissez pas, dit-il en fronçant les sourcil. Au sein de cette communauté, nous avons atteint l'union totale, mais nous gardons notre personnalité. Nous pouvons nous isoler chaque fois que nous le pouvons, et avoir notre opinion différente du reste du groupe si nous le voulons. La seule chose, c'est que notre lien commun nous ôte toute envie de lutter contre les autres autrement que par la discussion, et la persuasion. La violence nous est devenue complètement inconnue. Par cette fusion des esprits, nous avons développé des capacités incroyables. Merveilleusement puissantes. Nous étions capables d'agir sur la nature, et de modifier les atomes eux-mêmes.

Je voulus lui faire remarquer que ces capacités pouvaient dangereuses dans de mauvaises mains, mais je me rendis vite compte que c'était hors de propos. Je compris aussi rapidement que je gardais une animosité injuste envers lui. Si je voulais être honnête, je devais me reprendre.

- Forts de ces nouvelles capacités, continua Groumpf, nous avions atteint une existence idéale. Plus de maladies, plus de problèmes… Et plus rien contre quoi lutter. Même de façon constructive. Le problème d'une société parfaite, c'est l'ennui. Nous commencions à dépérir, tant nous manquions de défis à relever. Nous décidâmes alors de partir sur d'autres mondes, avec pour mission d'aller aider les autres races et de leur permettre d'évoluer vers des temps meilleurs.

Il fit une pause, et nous balaya d'un regard infiniment triste. Je ne pus m'empêcher de ressentir une certaine sympathie à son égard.

- Nous sommes donc partis, reprit-il. Mais nous eûmes beaucoup de difficultés. En effet, de nombreux peuples tentèrent de nous prendre nos pouvoirs par la force à des fins égoïstes et mauvaises. Ils nous massacrèrent aisément car nous avions perdu toute agressivité. Nous fûmes des proies faciles. Nos ennemis ne purent nous voler nos pouvoirs, car ils étaient intrinsèquement liés à nos personnalités, mais ils réussirent en quelques siècles à anéantir quatre-vingt pour cent de notre peuple. Les survivants devinrent plus prudents, et survécurent. Heureusement, de nombreux mondes nous accueillirent comme nous l'avions espéré, profitant de nos dons sans manifester de vices. Depuis, nous testons les mondes sur lesquels nous allons, et n'aidons que ceux dont l'éthique de vie est acceptable, ou qui sont prêts à recevoir sans arrière pensée notre aide.

Il s'arrêta, comme pour mettre de l'ordre dans ses pensées. Il continua bientôt.

- Je suis arrivé ici il y a près de mille ans. J'avais fui un monde où je m'étais laissé berner. Malgré mes précautions, les gens vivant là-bas avaient tenté de me détruire, et avaient beaucoup abîmé mon vaisseau. Quand à moi, j'avais été gravement blessé. Mon crash sur cette planète n'arrangea rien. Lorsque je fus arrivé, j'étudiai ce monde et découvris les Liin'iis, attachants et courageux comme vous les connaissez. Je décidai de les aider en transformant le climat de leur planète. Malgré mon état, je réussis à leur rendre la vie agréable. Mais, au bout de quarante ans, je perdis tout contrôle sur moi-même. Mes blessures se rouvraient, et je devenais impuissant. La nature hostile reprenait donc ses droits. Il me fallait une année entière pour recouvrer assez de forces pour être à nouveau efficace. Pendant ce temps, les Liin'iis devaient attendre que je reprenne des forces. Alors, et seulement alors, je reprenais mon aide et leur fournissais la paix dont ils avaient besoin. Mais même après retrouvé mes capacités, j'étais encore très faible et incapable de fournir une aide durable. Les mauvaises conditions de vie de cette planètes sont trop dures pour que je puisse faire quelque chose qui perdure même après mon départ. Je dois être ne permanence au travail pour maintenir des conditions de vie acceptables.

- Et que vous arrive-t-il pendant votre année d'impuissance ? demanda Arixi.

- Je deviens celui que vous appelez Groumpf. Mon contrôle sur moi-même étant réduit à néant, je redeviens comme étaient mes ancêtres, il y a des milliards d'années, avant que nous devenions évolués. J'ai une vague conscience de ce qui m'entoure, mais pas plus. Et c'est là qu'est le problème. Lorsque je suis en état de conscience, mon contrôle automatique de moi-même empêche mes appareils médicaux de me soigner. Il n'y a que lorsque je suis à l'état larvaire que les rayons peuvent me guérir. Or, depuis ma venue ici, la nécessité permanente que je contrôle le temps fait que je suis incurable. Et lorsque je pourrais être traité, je suis Groumpf, et incapable de me mettre sur le lit de soins. A chaque fois, je sors, me mets à errer, et finis par échouer dans la tanière où je vous ai emmené. Jamais auparavant, je n'ai eu assez de conscience pour revenir ici.

- Vous restez donc dans cet état une année, résumai-je, et finissez par reprendre assez de forces pour reprendre votre aide, mais pas assez pour guérir.

- C'est cela. D'ailleurs, mon coma récent a été causé parce que j'étais très faible, et l'aide que je vous ai apportée a suffi pour m'épuiser totalement. Je suis heureux malgré tout de vous avoir sauvé la vie, d'autant plus qu'à votre tour m'avez aidé, car le fait que vous m'ayez ramené ici dans mon état comateux a permis à mes appareils médicaux de me soigner enfin en totalité, et je pense être maintenant complètement guéri.

- Il y a une question qui me – qui nous – brûle les lèvres. Et je sens que vous avez une réponse à nous proposer. Que nous est-il arrivé ? La mort de la plupart d'entre nous, puis cette "nage" dans la "gélatine"… Qu'est-ce que c'était que ce truc ?

- Les effets secondaires de mon retour vers le lit de soins. Plus j'approchais de mon vaisseau, plus les scanners de bord étaient puissants, et interféraient avec mon esprit, incapable de gérer ces informations. J'ai alors saturé, et projeté des hallucinations vers ceux qui étaient les plus proches de moi. C'est ainsi que vous avez vécu ces morts, et cette "nage", comme vous dites. Puis l'épuisement m'a totalement neutralisé, et vous êtes revenus dans la réalité.

- Mais alors, tout ce qui nous est arrivé est… bidon ?

- Bidon ? Je suppose que vous voulez dire "faux" ? Non, ce n'est qu'après avoir quitté la cité détruite, que mes projections mentales sont devenues désordonnées. A peu près au moment de la mort de Martha.

- Vous vous souvenez de tout ? Vous étiez inconscient !

- Une partie de mon cerveau enregistrait malgré tout ce qui se passait alentours. Tous ces souvenirs sont maintenant revenus à mon esprit. Je suis maintenant dans une forme optimale.

- Vous allez alors pouvoir rendre cette planète définitivement accueillante ! s'écria Arixi.

- Non, répondit-il avec un sourire triste. Comme je vous l'ai dit, elle est trop gravement atteinte. Simplement, je devrai rester là en permanence, mais ils n'auront plus d'année de malheur. Je suis donc prisonnier volontaire de cette planète.

Keras poussa alors un cri, et nous annonça qu'il avait la solution. Une solution définitive, affirma-t-il, et qui libérerait notre magicien.

Qu'avait-il encore inventé ? Je n'osai y penser.

24

Tout excité, Keras nous expliqua qu'il y avait à bord du Malénardus le matériel nécessaire pour "terraformer" une planète. C'est à dire rendre une planète inhabitable totalement adaptée à la population qui l'habiterait. Cette transformation était parfaitement paramétrable et pouvait convenir à des centaines de sortes de planètes différentes. Dehovia III faisait partie des planètes dont les paramètres géologiques et climatiques étaient tout à fait acceptables. Seul problème, cette transformation prenait plusieurs centaines d'années. Il fallait attendre que la nature s'adapte, sinon, elle retournait à son état naturel très rapidement. Il fallait construire d'énormes machines, et faire de longues études. Mais c'était tout à fait faisable, pour peu que l'on soit patient.

- Il suffirait que vous continuiez à aider les Liin'iis, déclara Keras, ceci pendant, mettons trois ou quatre cents ans – ce qui n'est pas grand chose pour vous –, le temps de tout terminer, et vous pourriez repartir vers d'autres mondes à aider.

- Mais vous, demanda Groumpf, il vous est impossible de rester quatre cents ans ?

- Non, bien sûr, répondit Keras en riant, mais en quelques mois, nous pouvons former les Liin'iis à faire le travail par eux-mêmes. Ils sont assez intelligents pour réussir seuls, si nous leur laissons les machines adéquates. Nous leur laisserons toutes les instructions nécessaires, ainsi que le moyen de nous joindre en cas de problème.

Keras parlait avec force gestes, et à toute vitesse. Je ne l'avais jamais vu comme cela. Il était rayonnant, riant et plaisantant à tous propos. Il fallait avouer qu'après toutes les déconvenues que nous avions subies, sa mission s'avérait finalement une réussite absolue. Sans trop hésiter, le Magicien se rendit à ses raisons, et accepta de rester le temps nécessaire à la "Dehoviaformation".

- Tu as vu Keras, dis-je à Martha en la poussant du coude, on dirait un gosse qui vient de recevoir un nouveau jouet. Il en est même émouvant !

- Oui, répondit-elle, moqueuse, et je dirais qu'il me rappelle quelqu'un…

- Oh là, je ne vois vraiment pas ce que tu veux dire.

Elle me lança à son tour une bourrade, bientôt suivi d'un baiser chuintant sur la joue. Ses yeux brillaient. Arixi regardait Keras avec extase. Non seulement, il l'aimait, mais de plus il était le sauveur de son peuple. Dieu en personne incarné en commandant de vaisseau.

Emi regardait cela avec philosophie, un sourire à la bouche. Je l'entendais parler à voix basse avec Ipem, et leur conversation était souvent ponctuée de rires discrets. Du moins de la part de Emi, car je n'entendais pas Ipem.

Nous repartîmes le lendemain. Adnil, notre magicien, avait commencé pendant la nuit à réparer son vaisseau, et il put nous emmener à la navette que nous avions laissée près du village à l'orée du bois. Puis nous rentrâmes sur le Malénardus, où nous effectuâmes des échanges technologiques culturels et médicaux.

- Dis-moi, demandai-je à Adnil/Groumpf. Et la Terre, tu ne pourrais pas y venir ? Tu sais, il y a pas mal de boulot là-bas… Tu aurais de quoi être utile !

- Je suis déjà venu, répondit-il. Il y a quelques années, je me suis approché de ta planète pour l'étudier. J'y ai même envoyé des androïdes afin de prendre contact. Ils ont mal atterri, et se sont crashé dans ce que tu appelles les Etats-Unis d'Amérique, dans un coin appelé Roswell. Voyant ce que tes frères de race ont fait à mes envoyés, ajouté à tout ce que j'ai vu de mes yeux, j'ai jugé que vous n'étiez pas prêts à recevoir mon aide. Votre racisme, votre goût du profit à tout prix, votre méfiance envers tout ce qui est étranger, et enfin votre égoïsme m'ont convaincu de l'inutilité de mon aide.

- Mais nous ne sommes pas tous ainsi ! protestai-je.

- Je sais bien. Et vous en êtes la preuve, Martha et toi. D'ailleurs, certains terriens que j'ai vu agir m'ont laissé penser qu'il existait un net espoir que vous vous amélioriez. A condition que vos enfants gardent une certaine générosité, et une pureté de cœur. Qu'ils sachent garder la capacité de s'émerveiller devant la beauté, et garder les vraies valeurs de l'amitié, et le monde s'améliorera. A ce moment-là, je reviendrai.

- Attends… Tu dis être venu sur Roswell il y a une soixantaine d’années, remarquai-je, mais tu es là depuis mille ans ! Quelque chose m’échappe !

Adnil sourit. Il m’expliqua que certaines choses ne pouvaient m’être expliquées actuellement. Peut-être plus tard, en saurai-je un peu plus, mais pas maintenant.

- C’est toujours la même chose, râlai-je. "Tu sauras quand tu seras plus grand" ! Ouais, j’ai l’habitude. Mais quand même ! Je n’ai plus dix ans, et depuis longtemps…

Il regarda avec affection mon air bougon, et me sourit. Je sus à ce moment-là que je le reverrais, d'une façon ou d'une autre. Comment, je ne le savais pas, mais je le reverrais.

Les Liin'iis se montrèrent des élèves très attentifs et capables. Au bout d'une semaine, ils purent commencer la fabrication des machines nécessaires aux transformations. Le temps redevenu beau nous fit découvrir la planète sous ses plus beaux jours. Tout y était enchanteur. Les dégâts étaient encore là pour quelques mois, mais tout avait déjà changé en quarante-huit heures. Les cris de joie se mêlaient aux pépiements des oiseaux, et aux airs de fêtes qui flottaient dans l'air. Les sourires flottaient sur toutes les bouches et les mélodies qui servaient de communication aux Liin'iis avaient pris un rythme joyeux.

Nous revîmes Titri et Triti, qui nous accueillirent avec une joie difficilement égalable. Ils nous demandèrent pardon d'avoir douté de nous, et nous firent plein de cadeaux, de toutes sortes : des objets usuels, des peintures, des sculptures, tous d'une grande beauté. Nous enregistrâmes des heures de chansons. Leur simplicité était émouvante. Nous eûmes de très longues conversations sur tout et rien, auxquelles se mêla Adnil.

L'accueil que les Liin'iis firent à Adnil avait été étonnant. Ils n'avaient manifesté qu'une surprise relative. C'étaient des gens qui avaient appris à tout aborder avec philosophie, le bien comme le mal. La rencontre avec leur bienfaiteur légendaire n'avait pas bouleversé leur vie. Simplement, elle l'avait simplifiée, et donné un espoir qu'ils n'avaient pas avant.

- Je suis surpris par ces gens, me confia le magicien. J'ai beau les côtoyer depuis mille ans, je me rends compte que je ne les connaissais quasiment pas. J'ai l'impression que ce n'est que lorsque que l'on vit avec les gens qu'on les connaît vraiment. Les reste n'est qu'études stériles et incomplètes. Ils sont un curieux mélange d'enfants, de par leur spontanéité, et de savants philosophes, de par leur appréhension sage et pondérée de la vie. Un mélange très riche en tous cas.

- Oui, répondis-je avec conviction. Et je me disais qu'il serait bien qu'un jour les habitants de la Terre apprennent à les connaître… Je souris malicieusement en repensant à ce qu'avait dit Adnil sur frères de race. Quand les terriens seront prêts.

- Tu as raison, reconnut-il. Vos peuples sont probablement complémentaires. D'ailleurs, je me suis rendu souvent compte que ce sont les brassages des peuples qui permettent aux communautés d'évoluer, et d'acquérir une vraie richesse intellectuelle.

- Eh oui, soupirai-je, dommage qu'il nous faille attendre encore pas mal de temps.

- Ne t'inquiète pas. Cela te donnera encore le temps de vivre de nombreuses aventures…

25

En fin de compte, le moment du départ arriva. Nous devions repartir et Keras devait nous ramener sur Terre. Cela ne nous réjouissait pas vraiment, mais c'était obligatoire. Notre vie principale était sur Terre. Nos familles, nos amis, nos occupations professionnelles nous attendaient là-bas, chez nous. Mais nous savions que nous repartirions bientôt. La facilité avec laquelle le Malénardus pouvait maintenant venir nous chercher rendait très probable un nouveau voyage dès que Keras aurait besoin de nous. Et on pouvait être sûr, avec lui, que cela ne tarderait pas beaucoup.

Le retour sur Terre allait pourtant nous poser quelques problèmes. Comment expliquer notre absence. Une absence qui avait duré en tout plus d'un mois ! Nos parents et amis avaient heureusement l'habitude que nous nous isolions en amoureux de temps en temps, mais allions devoir trouver une excuse valable. Quant à nos études, si elle pouvaient nous permettre une telle absence sans drame, nous allions devoir travailler comme des forcenés pour rattraper notre retard. Ipem nous fit alors une proposition :

- Je pense qu'il ne serait pas malhonnête de vous donner un "éducateur hypnotique ". C'est à dire une machine qui vous permettra d'apprendre à toute vitesse vos cours. Cela ne vous dispensera pas de faire vos exercices, mais cela raccourcira le temps d'études.

- Ce n'est pas très honnête, fit remarquer Martha. C'est une forme de tricherie.

- Je ne pense pas, répliqua Ipem. Ce le serait si vous aviez passé ce mois à vous prélasser en vacances. Mais vous avez sauvé une planète, et je crois que vous avez bien mérité un petit coup de pouce. De toute façon, cela ne fera que vous aider, pas vous remplacer.

Martha me regarda, hésitante. Je lui fit un sourire qui disait : "Accepte ! Ne soit pas plus royaliste que le roi !".

- OK, céda-t-elle. Après tout, comme tu l'as dit, nous l'avons bien mérité. Mais je considère que ce que nous avons fait est en soi-même la plus belle récompense que nous ayons pu souhaiter.

Il était vrai que les visages rayonnants que nous croisions partout étaient une joie pour nous tous. Nous n'en ressentions que plus de tristesse à les quitter. Quant à Keras, il avait pris une décision, tout seul comme un grand, sans en parler à l'intéressée, risquant un refus. Mais il avait confiance.

- Mes amis, déclara-t-il lors de notre dernière soirée avec les Liin'iis, je veux annoncer mon union avec Arixi. Nous partirons ensemble sur le Malénardus. Comme elle n'a plus de famille ici, et peu d'attaches, elle intégrera l'équipage, comme spécialiste médico-xéno-biologiste. Nous reviendrons de temps en temps vous voir, ne serait ce que pour voir vos progrès… et surtout pour le plaisir.

Arixi le regarda, interloquée. Elle passa en revue les visages de ses amis alentours, puis nous regarda, Martha et moi. Puis elle fronça les sourcil, et prit un air indigné.

- Heu… commença-t-elle, tu… tu aurais peut-être pu me demander mon opinion, tu ne crois pas ? Je ne veux pas quitter la nature, et m'enfermer dans ce vaisseau puant !

- Le Malénardus, un vaisseau puant ! s'exclama-t-il, outré. Mais c'est le plus beau de toutes les créations de l'univers ! Heu… après toi ! Il se calma brusquement et prit un air de chien battu. Non, ne me dis pas que tu ne veux pas venir !

- Tu aurais dû me demander avant, répondit-elle, butée.

- Tu as raison, reconnut-il. Je me suis conduit comme un idiot. J'ai tendance à tout vouloir régenter. Je suppose que c'est un défaut professionnel. Je ne peux m'empêcher de commander, même dans ma vie privée. Puisque tu ne veux pas, je comprends.

Et il s'assit, triste mais digne, un pauvre sourire à la bouche. Arixi le regarda pendant quelques minutes, tandis que chacun attendait la suite. Puis elle éclata de rire.

- Mon pauvre chéri ! s'écria-t-elle. Comme tu connais bien mal les femmes ! Bien sûr que je t'aime ! Bien sûr que je veux te suivre ! Mais je veux avoir mon mot à dire. Il est hors de question que tu décides pour moi. Nous avons voix égale.

- Pardonne-moi. Je te promets que je garderai la leçon en mémoire. Je te demanderai toujours ton avis et je le suivrai.

- Je ne t'en demande pas tant, dit-elle en riant de plus belle. Tu en serais incapable. Fais simplement des efforts.

Le reste de la nuit se passa à danser, chanter, rire et participer à toutes sortes de jeux d'origine Liin'iis, terrienne ou autre. Les échanges culturels n'avaient jamais été aussi naturels.

Nos adieux à Adnil furent eux aussi émouvants, et il me répéta que nous nous reverrions. Je n'aurais su dire à quel point je le souhaitais.

Puis le lendemain, nous remontâmes sur le Malénardus, et le retour sur la Terre commença. Nous avions tous la gorge serrée, mais nous n'avions pas le choix.

Une fois arrivés dans la haute atmosphère terrestre par le vortex, nous nous séparâmes, et la navette nous déposa au parc de La Villette, aux alentours de trois heures du matin. Emi nous serra dans ses bras et Ipem nous salua avec des grésillements dans la voix. Ce devait être l'émotion cybernétique.

Le retour à l'appartement se fit en silence. Comme à notre premier retour, nous nous mîmes à la fenêtre, à regarder les étoiles, pour autant que l'on puisse les voir à Paris. Mais notre imagination nous suffisait.

Nous avions des amis là-haut. Le Malénardus, Adnil, et les Liin'iis. Et nous sentions que ce n'était que le début d'une grande chaîne d'amitiés qui venait de commencer. Chaque étoile que nous devinions était une promesse de nouvelles rencontres, et de nouvelles joies.

F I N

Cette ligne de programmation ne sert qu'a formaté proprement les lignes de textes lors d'un utilisation sous Mozilla Firefox. J'aimerais pouvoir m'en passer mais je ne sait pas comment, alors pour l'instant. Longue vie et prospèrité