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Le siège
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Le siège.
CHAPITRE 1

- Maintenant, regarde attentivement.
Miles O'Brien, l'homme à la patience la plus obstinée de tout Deep Space Neuf, fit un large sourire, les seuls dont il était d'ailleurs capable. Ses cheveux frisés et sa mâchoire carrée encadraient un regard où brillait une lueur de malice et d'espièglerie, la même qui s'y était allumée quelques années auparavant, la première fois qu'il avait posé les yeux sur une certaine jeune botaniste du USS Entreprise qui prenait un moment de détente à l'Avant-Toute .. Et la jeune femme avait trouvé ce regard d'une candeur rafraîchissante, plein de gaieté. L'heureux mélange d'un cœur de petit garçon dans le corps d'un homme.
Quatre ans avaient passé depuis.
Il n'arrivait plus maintenant qu'à l'irriter suprêmement.
Keiko, son épouse - la femme irritée -, ne leva pas les yeux du plan de cours qu'elle préparait po~r le lendemain.
Au premier abord, voire au second, Miles et Keiko O'Brien semblaient mal assortis. Le tempérament jovial et exubérant de !'Écossais, ses manières pleines de sans façon, contrastaient avec la nature beaucoup plus discrète et réservée de Keiko, l 'Asiatique.
Quand le moral de O'Brien était au plus haut, une pleine caisse de lingots de latinum n'aurait pas suffit à l'ancrer au sol; mais au plus bas, on aurait pu y atteler six chevaux et les fouetter jusqu'à la fureur sans arriver à le tirer de son cafard.
Keiko montrait beaucoup plus de constance. Elle ne s'abandonnait pas facilement à la colère, laissant plutôt la pression s'accumuler peu à peu. O'Brien la taquinait parfois en la surnommant « le pot-au-feu ». Mais quand il lui arrivait de se fâcher, la fureur d'un volcan n'était rien, en comparaison.
Elle avait l'épiderme sensible et lui un peu coriace, elle était délicate alors qu'il était rude. Yin, comme elle disait, et lui yang. O'Brien, de son côté, disait plutôt qu'elle était Abbott et lui· Costello, une allusion dont la signification demeurait pour Keiko un mystère, comme la plupart de celles qui touchaient des sujets terriens obscurs et archaïques.
Même après quatre années de mariage, un tas de choses lui restaient incompréhensibles au sujet de O'Brien.
Elle ne comprenait pas son penchant pour le poker, par exemple, un jeu relativement peu honorable, dont la victoire allait au plus fourbe, au lieu d'opposer l'habileté et le savoir-faire respectifs des opposants.
Elle ne comprenait pas non plus pourquoi c'était elle qui devait s'adapter au changement radical de vie qu'avait été leur installation dans ce trou perdu de station, si éloignée de tout qu'elle était située non pas au milieu mais· bien aux confins les plus lointains et ignorés de nulle part.
Ou encore, elle ne comprenait pas pourquoi il avait tenu mordicus à ce que leur enfant portât le nom de Elvis, s'il avait été un garçon. Le sujet, par bonheur, avait pu être évité car une fille leur était née, pendant une des journées les plus orageuses de la vie à bord de !'Entreprise qu'elle eût jamais vécue.
Mais ce que, par-dessus tout, elle n'arrivait pas à comprendre, c'était pourquoi lui ne comprenait rien.
- S'il te plaît, Miles, le pria-t-elle en se frottant la tempe - un signe avant-coureur qui indiquait le moment où son mari bien-aimé dépassait les limites. J'ai vraiment beaucoup de travail à faire.
O'Brien, à qui il arrivait rarement de percevoir les signes en question, insista :
- Ça ne prendra qu'une minute.
- Miles ...
... L'Entreprise me manque, et ma vie me manque aussi. Je dois me battre pour que les enfants viennent à mes cours parce qu'ils préfèrent traîner ailleurs et causer du grabuge et, de toute façon, je n'ai jamais voulu être enseignante - je suis botaniste. Et je n'ai jamais désiré que Molly grandisse dans une fosse aux serpents comme cette cette station, et je déteste qu'elle y soit obligée, et je déteste cette station, et je déteste me sentir tout le temps minable, et je déteste toute cette situation stupide, et je déteste ...
- Quelque chose te tracasse, chérie? demanda O'Brien.
Devant son air de chien battu, elle ne put s'empêcher de sourire.
- Je n'ai jamais pu frapper un animal sans défense, murmura-t-elle.
- Quoi?
- Oh, rien, dit-elle en chassant cette pensée et en déposant son bloc-notes. Vas-y, Miles, je te regarde.
- D'accord, dit-il en souriant, parfaitement rassuré.
Quark m'a appris quelques tours de magie et j'ai pensé que ça pourrait divertir Molly à son anniversaire.
- Mais voyons, Miles ... Les tours de magie n' intéressent pas Molly. Tu sais très bien ce qu'elle veut pour sa fête: un poney, comme celui qu'elle a vu dans ses livres. Elle veut faire le tour de l'anneau d'habitation sur un poney.
- Eh bien, c'est franchement improbable, hein? Elle devra se contenter d'un magicien. Maintenant... regarde attentivement.
Il tendit sa main, paume ouverte. Elle contenait une pièce de monnaie.
Keiko, qui voulait se montrer enthousiaste, applaudit.
- Mais je n'ai pas encore commencé le truc, s'étonna O'Brien.
- Oh ... désolée. Je trouvais la pièce jolie, c'est tout.
- Qu'est-ce que c'est?
- Une tri-esta férengi. Maintenant... regarde attentivement.
- Tu l'as déjà dit.
- Eh bien,fais-le, demanda-t-il, en essayant de ne pas laisser sa voix trahir son agacement.
Il tendit résolument sa main gauche, avec la pièce dedans. Sa main droite vint ensuite se placer juste au-dessus et happa la pièce avec promptitude. Puis il ramena cette main au-dessus de sa tête et l'ouvrit d'un coup sec.
La pièce n'était plus là.
- Ta-daam! triompha-t-il. Elle le fixait sans rien dire.
- Eh bien, dit-il, qu'est-ce que tu penses de ça? Je l'ai fait disparaître.
- Elle est restée dans ta main gauche, observa-t-elle platement.
Le visage de O'Brien se décomposa.
- Non, absolument pas, protesta-t-il.
- Oui, elle y est.
Elle attrapa son poignet et le tordit jusqu'à ce que sa main s'ouvre. O'Brien écarquilla les yeux en apercevant le reflet du tri-esta briller dans la faible clarté de leurs quartiers.
- N'est-ce pas que j'avais raison, dit-elle; puis, comme il restait silencieux, elle ajouta, hésitante :
- Ta-daam.
O'Brien agita sa main droite.
- Tu devais regarder cette main-là, irrita-t-il, Ont appelle ça un détournement d'attention,
- Mais la pièce n'y était pas.
- Mais justement!
- Je croyais, expliqua-t-elle avec prudence, que je devais justement regarder attentivement. C'est ce que tu as dit. Deux fois. Je m'en souviens. J'ai compté. Si j'avais observé ta main droite, je n'aurais pas regardé ai bon endroit.
- Mais c'est ça le truc! s'écria-t-il avec exaspération
Keiko poussa un soupir et se frotta le front; encore une fois.
- Je suis désolée, Miles. Veux-tu recommencer? Je te promets de-regarder à la bonne mauvaise place cette fois ci.
- Non, laisse tomber, répondit-il. Laisse tomber et continue à faire ce que tu faisais.
- Parfait. Je ne me serais d'ailleurs pas arrêtée si tu ne m'avais pas dérangée.
Il garda le silence un moment.
- Sais-tu ... , finit-il par penser tout haut, je crois que je sais ce qui ne va pas. Je n'ai pas fait le truc assez vite Attends, laisse-moi le ref ...
Le communicateur de O'Brien bipa. Il le frappa du bout des doigts.
- Ici O'Brien.
- Chef, c'est Dax, fit une voix féminine posée Pourriez-vous monter jusqu'à Ops un· moment? Il si passe quelque chose et j'aimerais que quelques vérifications soient effectuées, Je sais qu'il est tard ...
- J'arrive, transmit-il, puis il se tourna vers Keiko l'air contrit. Je suis désolé.Toi qui me reproches toujours de ne jamais être là.
- Non, ça ira, répliqua-t-elle prestement. Je vais trouver quelque chose à faire.
- Merci, Keiko.
Il lui serra l'épaule et déposa un baiser sur son front. - Tu es la plus gentille de toutes les femmes. O'Brien quitta les quartiers et Keiko put goûter un silence sublime. Elle reprit son bloc pour continuer la préparation de son cours ...
Dans la chambre à côté, Molly se mit à pleurer.
Keiko poussa un long soupir. Il lui sembla qu'elle soupirait souvent ces derniers temps.

Comme ceux de tous les occupants, les quartiers de O'Brien étaient situés sur l'anneau de résidence. Deep Space Neuf était formée d'une série de structures annelées, reliées par des ponts de croisements et des turbolifts ""1orizontaux et verticaux. L'anneau extérieur servait aux transports et contenait les bassins d'amarrage et les quais de déchargement, installations destinées aux opérations minières qui avaient été à l'origine de la création de Deep Space Neuf. Tout autour se dressaient six pylônes de stockage.
L'autre anneau, celui qui se trouvait à l'intérieur, était l'anneau de résidence. Outre ceux des trois cents individus qui habitaient en permanence sur Deep Space Neuf - parmi lesquels s'en trouvaient quelques-uns qui manquaient un tantinet d'enthousiasme, aurait dit Keiko O'Brien -, la station disposait de quartiers en nombre suffisant pour loger plusieurs fois autant de personnes. Cela aidait grandement Deep Space Neuf à recevoir et traiter avec les différents voyageurs qui y faisaient halte, pour leurs affaires ou l'entretien de leur vaisseau, sinon pour leur propre entretien, et pourvoir à tout autre besoin qui eût pu survenir.
C'est aussi sur l'anneau de résidence qu'étaient situés les mâts de défense, équipés par des phaseurs de Starfleet après avoir été dépouillés de leur armement originel par les Cardassiens, avant leur départ. Il abritait également six rampes d'atterrissage pour les runabouts - des plates-formes pouvant transporter les superbes véhicules de la station spatiale jusqu'aux quais d'entretien, profondément à l'intérieur de l'anneau.
Au centre de Deep Space Neuf se trouvait le secteur qu'on dénommait avec justesse le cœur de la station. Le centre opérationnel, ou Ops - l'équivalent de la passerelle sur un vaisseau stellaire -, était localisé tout en haut du cœur. li servait de centre nerveux à la station et, depuis peu, de second chez-soi à O'Brien. En fait, c'était parfois même davantage son chez-soi tout court, les choses étant ce qu'elles étaient à la maison.
C'est aussi dans le cœur de la station qu'étaient localisés les boucliers, les réacteurs à fusion matière-antimatière, les systèmes de communication et - certains auraient dit d'abord et avant tout - la Promenade. Avec ses boutiques, ses cafés, et tout le reste, la Promenade constituait le centre des échanges commerciaux.
Dire qu'elle offrait un ample éventail de services était un euphémisme. L'une de ses sections était occupée par le casino de Quark, un Férengi peu scrupuleux - « En existe-t-il une autre sorte":» avait-on déjà entendu murmurer le chef de la Sécurité. Son établissement offrait tout ce qu'on pouvait désirer, depuis les boissons les plus étranges à son bar jusqu'au sexe exotique dans ses holosuites.
Mais, sur un autre des trois étages de la Promenade, Keiko O'Brien s'évertuait chaque jour à tenter d'éduquer les jeunes qui habitaient sur Deep Space Neuf, ou du moins de les empêcher de faire des bêtises. La tâche n'avait rien de facile, les gosses qui s'amusaient sans surveillance dans la station portant aux études un très mince intérêt. Pendant que Keiko s'efforçait d'améliorer leur santé intellectuelle, le docteur Julian Bashir, dans l'infirmerie bâtie par les Cardassiens, tentait de préserver leur bonne condition physique.
Deep Space Neuf, curieuse agglomération de besoins, d'ambitions et de désirs. Parfois, on aurait pu croire que ce n'était qu'une question de temps avant que la station n'éclate en milles morceaux. Restait à savoir si ce serait la contrainte matérielle exercée sur la structure et les systèmes d'opérations de la station délabrée qui la ferait sauter, ou bien le stress-émotionnel endigué par tous ces individus si différents, et parfois opposés, qui devaient vivre ensemble.

Le lieutenant Jadzia Dax demeurait à distance respectable de O'Brien, qui s'échinait sur la console scientifique.
- Laissez-moi vous remercier de votre obligeance, chef, dit-elle.
O'Brien ne pipa mot. Pour être plus précis, il était sous la console. Il avait retiré le panneau inférieur et était étendu sur le dos, le corps légèrement contorsionné, pour effectuer une batterie de tests sur les tableaux des senseurs.
La scène était si courante dans la salle des opérations que nul n'y prêtait plus attention. L'un ou l'autre de ces satanés appareils était toujours en panne. On connaissait le persiflage de Quark, qui avait un jour affirmé que certaines prostituées passaient moins de temps sur le dos que O'Brien. Bien qu'il n'appréciât guère cet humour à ses dépens, O'Brien était obligé d'admettre que Quark avait raison. Il y avait toujours quelque chose qui allait de travers sur Ops; sur toute la station, en fait. O'Brien aurait parfois désiré avoir un jumeau, mais il écartait chaque fois cette pensée peu charitable. Car, après tout, à qui souhaiterait-on une vie pareille?
Dax était infiniment sereine.
- Puis-je faire quelque chose pour vous aider, chef?
- Restez simplement à l'écart, lieutenant, et laissez-moi assez de place.
Vu qu'elle se tenait assez loin de O'Brien pour ne pas lui nuire, Dax présuma qu'il parlait par métaphore. Ses cheveux tirés avec soin vers l'arrière laissaient voir le gracieux arc de tavelures ressemblant à la peau d'un léopard, qui descendait de son front jusqu'à sa nuque. À tous égards, elle avait les dehors d'une jeune femme séduisante et pleine d'assurance.
Une fois de plus se trouvait vérifiée cette vérité séculaire qu'il ne faut pas se fier aux apparences.
Au bout de quelques instants O'Brien se redressa et s'assit.
- Je comprends votre prudence, lieutenant, dit-il, mais cette fois-ci ce ne sont pas les appareils. J'ai vérifié deux fois tous les tableaux. Les relevés que vous obtenez sont parfaitement exacts. ·Pour une fois, l'équipement n'est pas détraqué.
- En effet.
Dax haussa les sourcils et examina l'image qui apparaissait à l'écran.
À première vue, il n'y avait rien d'autre que le vide sidéral.
Un autre exemple d'une apparence trompeuse.
- Je vous remercie, chef, dit Dax.
Là-dessus, elle prit la direction du bureau du commandant de la station, Ben Sisko, afin de lui faire part de ses constatations. Il ne serait pas particulièrement enchanté d'entendre son rapport.
O'Brien remit le panneau en place et regarda s'éloigner le lieutenant en s'amusant à voix basse :
- Miles O'Brien, réparation Dax ... accessoires en tout genre. Je vous prie Dax ... accepter mes hommages.
- Vous dites?
Embarrassé que ses petites blagues aient été entendues, O'Brien leva les yeux.
Odo se tenait au-dessus de lui, les mains derrière le dos.
Il était toujours un peu déconcertant de regarder Odo directement dans les yeux, à cause de son visage pas tout à fait « normal », avec son front trop lisse, son nez « pas fini » et ses sourcils absents. Ce n'était certainement pas parce qu'il était inhabituel de rencontrer des espèces extraterrestres qui s'étaient développées d'une manière différente des humains.
O'Brien savait très bien que cette apparence était le résultat de la tentative de Odo pour adopter une forme humaine. C'était la réussite approximative de ses efforts d'humanisation que O'Brien trouvait dérangeante. Rien qu'il ne pût surmonter; cela prendrait un peu de temps, c'est tout.
- C'était une blague, constable, expliqua-t-il, O'Brien se souvint de la curiosité d'enfant qu'exprimait Data quand il lui arrivait de ne pas saisir immédiatement le sens de quelque chose.
Pas Odo. Oh, il lui arrivait à lui aussi de ne pas comprendre certaines choses, bien sûr. Mais il avait alors l'air ennuyé. Il montrait parfois même une certaine impatience, comme si la personne qui elle comprenait n'eût pas le droit d'être mieux informée que lui.
C'était d'ailleurs là les sentiments qui semblaient l'animer présentement.
- J'avais cru comprendre que les humains aiment raconter des blagues lorsqu'ils sont en groupe, nota Odo. Pour leur divertissement mutuel.
- C'est que ... Eh bien, il nous arrive aussi de faire des petites blagues quand nous sommes seuls, pour notre divertissement personnel, ou parfois pour nous prouver à nous-mêmes que nous sommes spirituels.
- Et faire un jeu de mots avec « Dax » en est un exemple?
O'Brien agita son pied qui commençait à s'engourdir.
- C'est à peu près ça, oui.
Odo ne sourit pas, car il ne souriait jamais; mais il grimaça, ce qui n'était pas rare.
- Hilarant, laissa-t-il tomber avec sarcasme.
- Merci de votre encouragement, dit O'Brien en se remettant debout. Eh, mais j'y pense ... J'ai quelque chose à vous montrer.
- Qu'est-ce que vous voulez me montrer? demanda Odo, circonspect.
O'Brien sortit la pièce d'argent.
- De la magie, révéla-t-il à voix basse, sur le ton d'un conspirateur.
Odo soupira et feignit d'être intéressé, avec autant de succès qu'il arrivait à imiter un nez humain.
Ce qui ne dérangea pas le moindrement O'Brien.
- Maintenant... regardez attentivement.

CHAPITRE 2

Le commandant Benjamin Sisko regardait avec attention les résultats de Dax sur l'un des moniteurs vidéo installés derrière son bureau. Ces écrans-servaient habituellement au suivi des opérations quotidiennes de la station et aux communications, mais Dax y avait transféré le contenu de ses études préliminaires.
Elle occupait l'un des fauteuils du petit bureau. À sa droite était assis le major Kira Nerys, qu'on appelait habituellement le major Kira, Nerys étant son prénom et Kira son nom de famille.
Alors que Dax était profondément sereine, Kira, elle, semblait consumée par un feu intérieur. Elle exigeait des réponses immédiates aux questions qu'elle posait, avant que les gens ne soient prêts à les donner et, s'ils se montraient incapables de le faire dans un laps de temps déterminé, elle supposait qu'ils n'avaient pas compris la question.
- Êtes-vous certaine de cela, Dax? demanda-t-elle. Le lieutenant hocha la tête.
- J'ai d'abord songé à la possibilité d'une défaillance des appareils; aussi ai-je demandé au chef O'Brien de vérifier tous les systèmes. Il m'a confirmé que ceux-ci fonctionnaient selon les paramètres établis.
Ben Sisko fit pivoter sa chaise pour faire face à Dax.
Ses traits, comme si souvent, ne laissaient rien paraître de ses pensées. Ses yeux brillaient d'un éclat sombre.
- Donc, résuma-t-il, le trou de ver laisse échapper un flux continu de neutrinos, d'une densité élevée qui augmente progressivement.
- C'est exact, Benjamin, répondit Dax. Évidemment, des concentrations de neutrinos sont émises chaque fois que le trou de ver est en usage.
- Ce qui n'est pas le cas en ce moment, dit pensivement Kira. Dax, se pourrait-il que le trou de ver soit devenu instable? Ou même qu'il soit en train de s'effondrer? ajouta-t-elle en regardant Sisko. Ce serait une véritable catastrophe.
Quand le commandant répondit, ce fut avec ce ton mesuré et cette lenteur que ceux qui le côtoyaient en étaient venus à bien connaître.
- Personne ne sait mieux que moi quelle catastrophe ce serait de voir le trou de ver disparaître. Cela n'a certainement pas nui à l'économie bajoranne de posséder 'l'unique porte d'entrée du quadrant Gamma, avec tous ces dignitaires et ces gros bonnets qui passent maintenant par ici ...
Kira exprima son approbation d'un léger signe de la tête.
- Il est normal que je me préoccupe de la condition économique de Bajor, fit-elle remarquer. Après tout, je suis Bajoranne.
- Tout comme la majorité de la population de cette station, major, admit Sisko, en faisant tambouriner ses doigts quelques instants sur la table. La découverte de ce trou de ver, continua-t-il doucement, a été à la fois un bienfait et une calamité. S'il n'était pas là - je le dis franchement et sans vouloir blesser personne -, il ne se passerait pas grand-chose dans le coin et on risquerait de s'ennuyer ferme. Par contre, c'est à peu près comme de regarder à l'intérieur du canon d'un fusil. On ne sait pas ce qui peut surgir de ce trou de ver : peut-être un engin immense et puissamment armé, capable de nous transformer en poussière interstellaire en un clin d’œil. Et croyez-moi, ils se ficheraient pas mal de vous, de moi ou de l'économie bajoranne.
- Essayez-vous de dire que vous aimeriez voir le trou de ver s'effondrer? interrogea Kira. Nous étions tellement sûrs de sa stabilité ...
Sisko fixa sur elle son regard pénétrant.
- L'étions-nous vraiment, major? En fait, nous n'en savons rien. Nous connaissons très peu de choses sur les êtres qui ont créé cette ... anomalie. Stable, le trou de ver? Selon quels critères? Les nôtres ou ceux de ses créateurs? Selon les lois de l'univers? À l'échelle cosmique, l'âge de l'humanité entière représente le temps d'un simple battement de paupières. Nous croyons qu'il est stable, nous espérons de tout cœur qu'il le soit. Mais nous ne pouvons pas en avoir la certitude absolue. Du point de vue cosmique, encore une fois, le trou de ver n'est certainement pas éternel. Même si sa durée de vie s'étendait sur dix millions d'années, un jour ou l'autre le compte à rebours commencera ... et personne ne peut prédire ce moment.
- Voilà beaucoup d'éloquence, Benjamin, exprima Dax avec un léger sourire.
- Merci, mon vieux.
Kira Nerys ne s'était pas encore habituée à la familiarité dont usait parfois Sisko à l'endroit de l'officier scientifique Dax, pas plus qu'à l'air un peu amusé et au paternalisme que le lieutenant affectait envers le commandant. Sisko et Dax étaient unis par un passé commun, au cours duquel le lieutenant avait été un vieil homme qui s'appelait Curzon Dax - l'hôte physique du symbiote maintenant contenu à l'intérieur de Jadzia Dax. Curzon avait été pour Sisko une espèce de mentor, ce qui expliquait l'utilisation de l'expression affectueuse de « mon vieux », en dépit de la forme incontestablement féminine que Dax habitait maintenant, le corps du vieillard ayant fait son temps.
S'adapter à cette nouvelle situation exigeait de Sisko pas mal d'efforts, et ce n'était pas facile.
- Cependant, poursuivit Dax, ton discours n'était pas vraiment pertinent.
- Ah? fit-il en haussant un sourcil. Est-ce vrai?
- Oui, car je ne crois pas que le trou de ver soit en train de s'effondrer. En fait, la situation n'a rien d'anormal.
Le commandant poussa un soupir.
- Lieutenant, commença-t-il, sur un ton cette fois un peu plus formel, je ne voudrais pas vous offenser, mais je ne savais pas encore; au moment de ma formation à l'Académie, qu'il me faudrait devenir un jour l'expert numéro un de Startleet en matière de trous de vers. On m'a appris que je devais éviter d'y pénétrer, et aussi comment en sortir s'il m'arrivait de m'y aventurer. Bref, juste ce qu'il fallait pour survivre. Au-delà de ces rudiments, admit-il en .ouvrant grands les bras, je m'en remets à mes officiers scientifiques pour éclairer ma lanterne. Que se passe-t-il exactement? demanda-t-il en se tournant vers Dax.
- Une compression subspatiale.
- Ah, une compression subspatiale, répéta-t-il. Tout s'explique.
- Tu sais donc ce que c'est?
- Laisse-moi seulement deviner : du baragouin technologique?
Dax sourit et secoua la tête.
- La nature a horreur du vide, Benjamin, et l'espace en est un. Et l'espace a horreur d'un trou de ver. Il est une déchirure dans le matériau de la réalité, et celle-ci cherche constamment à se reconstituer. C'est d'ailleurs pourquoi la plupart des trous de vers sont instables. La force qui maintient celui-ci en place est une fonction de la technologie des extraterrestres qui l'ont conçu, mais cela ne le soustrait pas aux pressions exercées contre lui pour l 'éliminer. D'une certaine manière, une compression subspatiale est l'équivalent des taches solaires pour le soleil. Ce n'est rien d'inhabituel, mais cela n'écarte pas pour autant tout danger. Ce qui arrive est que le champ subspatial...
Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase, et d'ailleurs ce ne serait pas nécessaire.
Ils étaient sur le point d'avoir un exemple très concret des effets d'une compression subspatiale.

- Vous l'aviez gardée dans votre main gauche.
- Merde!
Odo sembla peu surpris par la réaction de O'Brien.
- Vous ignoriez que la pièce était toujours dans votre main gauche?
- Bien sûr que non, s'exclama O'Brien avec frustration, mais vous n'étiez pas censé le savoir. Je ne comprends pas. Quand Quark l'a fait...
- Ah, je vois ... , fit Odo. C'est que cela aussi fait partie du tour. Le truc consiste à détourner l'attention. Quark est si affreusement laid que les gens sont hypnotisés par sa tronche répugnante et prêtent peu d'attention à ce qu'il fait avec ses ...
Le lieutenant Chafin, qui avait remplacé Dax à la console scientifique lorsqu'elle était allée rencontrer Sisko, cria brusquement :
- Accélération radicale du flux de neutrinos! Les niveaux atteignent les taux maxima!
Quelque chose traverse le trou de ver!
Odo fonça aussitôt vers le bureau de Sisko. 11 y entra au moment où Dax parlait du champ subspatial, mais elle avait déjà interrompu sa phrase. Le bureau du commandant surplombait Ops et.. au moindre signe d'un problème, Sisko était prêt. Aussi se trouvait-il au milieu de la pièce quand Odo apparut à la porte.
- Quelque chose s'apprête à sortir du trou de ver, annonça Odo sans préambule, ce qui était loin d'être inusité: il n'avait pas l'habitude de se perdre en paroles inutiles.
- Il ne passera pas, affirma Dax.
Sisko jeta un coup d'œil vers elle. Il put voir une certaine tristesse dans son regard, mais aussi une inébranlable certitude, fondée sur sa compréhension personnelle du trou de ver.
- Il n'y a aucun doute, réitéra-t-elle. Nous ne pouvons rien y faire, Benjamin.
Sisko se précipita sur Ops et gagna la console d'opérations. Il n'eut aucun besoin de lever les yeux pour savoir que Kira avait elle aussi pris son poste, à sa droite.
Le maître écran était déjà focalisé sur les coordonnées habituelles du trou de ver.
- Amplification optimale, ordonna Sisko.
Un changement subtil de l'image se fit sentir, mais l'écran demeura vide. Bien entendu, le trou de ver n'apparaissait que lorsque quelque chose y entrait ou en sortait.
- Les taux maxima sont dépassés, informa calmement Dax en reprenant sa place au poste scientifique.
Sisko prit soudainement conscience que si le trou de ver commençait à se détraquer, il pouvait en résulter de graves conséquences pour tout ce qui trouvait dans ses parages ... entre autres, lui et son équipage.
Sa voix ne laissa cependant pas percer la moindre trace de peur.
- Levez les boucliers, demanda-t-il avec autant de calme que s'il s'était agi d'une simple recommandation. Alerte orange.
Les boucliers déflecteurs s'élevèrent autour de Deep Space Neuf, quelques instants seulement avant que le trou de ver ne manifeste à son tour sa présence.
Aussitôt qu'il le vit, Sisko sut que quelque chose ne tournait. pas rond.
Le trou de ver avait habituellement l'apparence d'un vortex aux tourbillons pourprés d'une grande beauté. Une merveille cosmique.
Mais il n'avait certes rien d'une merveille en ce moment Le bord extérieur roulait comme un océan en furie et des gerbes d'énergie fusaient en tous sens, ressemblant à des doigts affamés tendus pour saisir tout ce qui pourrait être à sa portée.
- Ondes d'impulsion! hurla Kira.
Sisko appuya sur l'intercom, ce qui fit retentir sa voix dans toute la station :
- Attention à tous! Cramponnez-vous!
L'alerte était donnée bien tard. La station fut solidement ballottée par l'onde de choc.

Dans son bar-casino, Quark, le Férengi, hurla de fureur lorsque les bouteilles de ses meilleurs crus se mirent à dégringoler des étagères. Elles étaient très résistantes et ne se brisèrent pas, mais il ne manqua pas d'en recevoir quelques-unes sur le crâne.

Keiko venait tout juste de rendormir Molly quand le tremblement lui fit perdre l'équilibre. La petite roula de son lit et tomba par terre, et ses lamentations de terreur envahirent les quartiers. « Je hais cet endroit! » hurla Keiko de toutes ses forces, oubliant que sa vie à bord-de l 'Entreprise n'avait jamais été beaucoup moins trépidante.

Là-haut, sur Ops, Sisko éleva la voix pour se faire entendre:
- Rapport des dommages!
- Les boucliers tiennent le coup, cria O'Brien.
L'espace d'un moment, tous purent voir l'intérieur de la gueule du trou de ver. Au lieu d'avoir cette forme d'entonnoir à travers lequel les vaisseaux s'engageaient en toute sécurité, l'entrée du trou de ver se tordait, comme si une force invisible l'eût étreint. Les flancs se rejoignaient et des ondes d'énergie jaillissaient de tous côtés, remplissant l'écran principal d'un feu d'artifice qui donna à l'équipage une petite idée du spectacle auquel ils auraient assisté s'il avaient été présents au moment du Big Bang.
Toujours imperturbable, Dax effectuait un balayage à l'aide des senseurs.
- Les fortes concentrations de neutrinos causent beaucoup d'interférences subspatiales, dit-elle, mais tout indique que quelque chose sort de là. À trois deux deux, point cinq ...
- Activez les faisceaux tracteurs, commanda immédiatement Sisko. Nous pouvons encore les ...
Mais Dax n'avait-pas terminé:
- ... à trois deux sept, point cinq ... , trois cinq sept, point cinq ...
Il se tourna vers elle, sans saisir d'abord ce qui se passait. Puis il comprit.
- Des débris, laissa-t-il tomber d'une voix blanche. Dax lui signifia d'un regard qu'il avait raison.
Le trou de ver, comme un chat expulsant une boule de poil, cracha les restes du voyageur infortuné. Puis il se volatilisa tout simplement, en se résorbant sur lui-même et disparaissant sans laisser la moindre trace de son existence.
- ... Trois neuf trois, point cinq, continuait Dax. Il y a beaucoup de débris, Benjamin. J'ignore ce que c'était, mais il a été totalement mis en pièces. Tous les membres de l'équipage ont dû être déchiquetés par la pression.
Il y eut un long moment de silence.
En regardant dans la direction de Odo, qui trouvait près d'elle, Kira découvrit sur son visage une expression de tristesse qui lui alla droit au cœur. Mais le chef de la sécurité reprit rapidement son air farouche de dur à cuire habituel.
- Chef, levez l'alerte, demanda-t-il à O'Brien, puis il se tourna vers Dax. C'est donc ça, une compression subspatiale.
Elle hocha la tête, sans regarder Sisko, continuant plutôt d'étudier ses tableaux d'affichage.
- Était-ce un objet que nous connaissons? interrogea le commandant.
Avant de répondre, Dax prit le temps d'effectuer quelques vérifications.
- Il semblerait que oui, selon l'analyse des restes. En fait, je peux vous montrer à quoi il ressemblait avant d'être pulvérisé.
- Sur le maître écran, s'il te plaît, demanda Sisko.
L'image de l'espace fut bientôt remplacée par un listage visuel parvenant du poste scientifique de Dax.
Une forme apparut ensuite, encadrée par des listes de spécifications techniques qui défilaient. Mais pas un seul regard ne s'attardait à ces indications. Tous portaient leur attention à la représentation graphique du vaisseau.
Il était d'un design élégant dans sa simplicité et parfaitement reconnaissable.
C'était un cube.
Un lourd silence plana sur Ops, jusqu'à ce que Odo ne prenne la parole :
- C'est un vaisseau borg, n'est-ce pas? Sisko fit signe que oui.
- En effet, constable, dit-il d'une voix caverneuse.
Tout à fait exact. C'était un vaisseau borg.
- C' « était » me semble en effet plus adéquat, observa Kira.
Elle paraissait calme mais, intérieurement, elle était morte de peur.
Sisko demeurait tout aussi impassible, alors que son cœur battait à tout rompre.
- Major, dit-il en s'adressant à Kira du ton le plus neutre possible. Veuillez contacter tous les systèmes locaux et Starfleet. Avisez-les que le trou de ver bajoran est temporairement fermé pour cause de travaux. Il nous est peut-être impossible de contrôler les entrées à l'autre extrémité, mais nous pouvons certainement nous assurer que personne ne passera de ce côté-ci.
- Plusieurs groupes ont déjà déposé des demandes de passage, rappela Kira. À l'heure qu'il est, ils sont certainement en route.
- Quiconque avait l'intention d'emprunter le trou de ver est cordialement invité à demeurer sur DS-Neuf jusqu'à ce que les émissions de neutrinos indiquent que tout est rentré dans l'ordre. Nos enregistrements du récent incident, ajouta-t-il en se permettant un maigre sourire, seront à la disposition de ceux qui formuleront des plaintes. Je ne serais pas surpris qu'ils soient sensibles à leur caractère dissuasif.
- Bien, commandant, dit Kira.
Sisko resta un moment immobile.
- Une dernière chose ... , ajouta-t-il. Afin de ne pas éveiller des craintes inutiles, je vous demanderais d'éviter, mesdames et messieurs, de mentionner l'identité de nos malheureux visiteurs, d'accord?
Tout Ops approuva d'un hochement de tête.

CHAPITRE 3

- Comme ça, il paraît que le trou de ver a écrabouillé un vaisseau borg aujourd'hui?
Benjamin Sisko leva les yeux de sa lecture. Dans l'embrasure de la porte de ses quartiers se tenait l'individu avec qui il les partageait : son fils, Jake.
Sisko retrouvait plusieurs des traits de sa mère chez le garçon - un fait curieux, car elle disait toujours trouver que Jake ressemblait beaucoup à Benjamin. L'adolescent fixait à présent sur lui un regard où il était facile de lire qu'il ne se contenterait pas de demi-vérités ni de faux fuyants, et Sisko commençait à penser que sa femme avait peut-être raison.
Il posa lentement le bloc-notes.
- Et qui donc, demanda-t-il gravement, t'a raconté une histoire pareille?
- C'est Nog, répondit Jake.
- Ah. Évidemment.
Nog était le jeune neveu de Quark, le fils de son frère Rom, qui travaillait d'ailleurs pour lui. L'ado férengi ne répondait pas précisément au type de fréquentations que Sisko aurait espérées pour son fils. Mais comme il n') avait vraiment pas beaucoup d'enfants sur DS9 - et que Sisko lui avait assuré exactement le contraire avant qu'il: ne s'y installent -, la situation demeurait quelque pet délicate entre eux.
- Et, où Nog a-t-il entendu ça, lui?
- C'est Quark qui le lui a dit, répondit Jake sans hésitation et, anticipant la question qui suivrait, il continua :
- Et c'est Garak qui l'a dit à Quark. Après ça, c'est difficile de remonter la piste.
- Je vois, articula Sisko, puis il secoua la tête. Tu sais, il m'arrive parfois de trouver cette station immense, quand j'essaie d'y retrouver mon chemin. Mais quand il s'agit de garder un secret, c'est le plus petit endroit que j'ai jamais vu.
- Alors, c'est vrai?
- Le prince de l'élégance cardassien, Garak, oserait-il mentir?
Il affectait de prendre la chose à la légère, mais un coup d'œil à l'expression de son fils lui suffit pour comprendre que cette façon de tourner autour du pot ne mènerait nulle part.
- Oui, c'est vrai, admit Sisko. Mais il n'y a aucune raison de s'inquiéter.
- Aucune raison de s'inquiéter? s'exclama Jake.
Le garçon allait continuer, mais il ravala ses paroles et se dirigea vers la porte.
Sisko se leva et le rejoignit.
- Jake ...
- Tu me prends vraiment pour un idiot, papa, lui dit son fils sans se retourner.
- Je n'ai jamais pensé ça, Jake.
- Ces ... engins borg ont détruit des dizaines de vaisseaux stellaires. C'est... c'est eux qui ont tué maman, rappela-t-il avant de se tourner vers son père. À ton avis, combien de temps DS-Neuf pourrait-elle tenir contre eux, hein? Existe-t-il une unité de temps assez petite pour le mesurer?
La voix de Sisko se fit dure. Il avait tellement l'habitude d'agir en ami avec son fils, qu'il devait parfois se rappeler qu'il était tout aussi important d'être son père.
- Jake, tu n'as pas réfléchi.
- Tu vois! Tu le dis que je suis stupide.
- Non, ce n'est pas du tout ce que je dis. il arrive aux personnes les plus intelligentes de ne pas réfléchir. Essaie de comprendre ... Cette apparition du Borg est peut-être ce qui pouvait arriver de mieux en ce moment.
- Tu te moques de moi, ou quoi? lui demanda Jake, plantant ses yeux dans les siens.
- Pas du tout. Je te le répète : réfléchis. De deux choses l'une: soit que le Borg a découvert le trou de ver dans le quadrant Gamma et qu'il a décidé de l'explorer, soit qu'il y est entré par accident et qu'il y a été aspiré. D'une manière ou d'une autre, nous savons quelque chose qu'il ignore : que le trou de ver est généralement stable. Tout ce qu'il sait, lui, c'est qu'un de ses navires a été détruit en essayant de le traverser.
Sisko put constater que le garçon l'écoutait avec attention et il s'obligea à paraître le plus rationnel possible.
- Selon tous les rapports que j'ai lus, la pensée du Borg est interreliée : ce que l'un sait, tous le savent. Cela veut dire qu'au moment où le vaisseau a été réduit en bouillie par la compression subspatiale, la pensée centrale devait en vivre chacun des glorieux instants. Je suis certain qu'à l'instant même où les restes du vaisseau borg ont été recrachés de ce côté-ci, tous les autres navires là-bas avaient déjà été avertis de se tenir loin de ce trou de ver. lis n'ont aucune raison de croire que la situation puisse changer et que le trou de ver redevienne un jour praticable. Pourquoi le ferait-il? Les trous de vers n'ont pas l'habitude d'être stables. Le Borg va simplement installer un grand écriteau portant « Passage interdit » à l'intention des leurs, puis il ne s'en occupera plus.
Jake mit un certain temps à digérer tout ça puis, au grand soulagement de Sisko, il se mit à hocher lentement la tête.
- Tu comprends, Jake? Il n'y a aucune raison de s'inquiéter.
Jake fixa son regard dans le sien.
- Dis-moi, papa, est-ce que tu as raconté la même chose à maman lorsque tu es devenu premier officier à bord du Saratoga? Qu'il n'y avait aucune raison de s'inquiéter? Que tout se passerait très bien?
Sisko n'avait pas de réponse. Ou plutôt si, il en avait une, et Jake la connaissait aussi bien que lui. Mais il n'était pas question d'en parler.
Toute réponse, en fait aurait paru artificielle et creuse ... , en plus de pouvoir être facilement mise en doute par le garçon, qui le regardait à présent avec ces mêmes yeux pleins d'intensité que Sisko avait l'habitude de voir dans son miroir.
- 'Soir, papa, finit par dire Jake au bout d'un certain temps, et il alla se coucher.

Kira, venue faire un tour sur la Promenade, s'arrêta devant les locaux de la Sécurité. Jetant un coup d'œil à l'intérieur, elle fut surprise de voir Odo assis derrière son bureau qui scrutait avec une grande attention une série d'écrans vidéo. Chacun des moniteurs projetait successivement des images de diverses parties de la station et Odo les balayait du regard, à la recherche des problèmes.
Le visage de Quark semblait surgir à intervalles réguliers. Manifestement, Odo contrôlait ses faits et gestes plus que ceux de quiconque sur la station.
Kira glissa la tête à l'intérieur du bureau.
- Odo?
Il lança un regard dans sa direction et lui fit signe d'entrer. Kira tendit un doigt vers les écrans où Quark était occupé à surveiller les opérations de sa maison de jeux. Le Férengi se frottait les mains avec cupidité, pendant qu'un Tellarite exaspéré abattait son poing velu sur une table, après avoir perdu sa mise pour une troisième fois d'affilée.
- Je n'avais encore jamais vu quelqu'un prendre un tel plaisir à gagner de l'argent, confia-t-elle.
- Il ne vit que pour ça, renchérit Odo. li en respire et il en mange. Vous savez, je crois même qu'il ne dort pas.
- Et vous? lui demanda Kira en s'assoyant en face du bureau. Ne devriez-vous pas vous être transformé en une flaque de gélatine à l'heure qu'il est?
- Je déteste cela, vous savez, avoua-t-il en grimaçant.
- Je suis désolée, s'excusa Kira. Je ne voulais pas vous offenser ...
- M'offenser? répéta-t-il avec un regard amusé. Vous savez, major, si j'ai pu apprendre à faire fi des moqueries de Quark, je vous assure qu'aucun de vos commentaires ne peut m'insulter. Non, ce que je voulais dire c'est que je déteste mes limites physiques, ainsi que de devoir retourner périodiquement à mon état naturel. Je suis persuadé que c'est à ce moment, quand je suis gélatiniforme et sans utilité, que Quark réalise ses mauvais coups.
- Il ne faudrait quand même pas en faire une obsession, Odo, dit-elle avec un sourire. Vous allez faire des ulcères.
- Mon absence d'organes internes rend par bonheur cette conjecture peu probable, remarqua-t-il, et il s'arrêta, le temps d'examiner Kira. Major ... c'est toujours pour moi un plaisir de vous voir. Si notre mépris commun pour ceux qui représentent l'autorité nous rapproche certainement, je n'en demeure pas moins curieux : y a-t-il un motif précis à votre visite?
- Eh bien ... , fit-elle en se tortillant sur son siège.
- J'ai ... simplement cru remarquer que vous aviez l'air passablement... contrarié, sur Ops, durant l'alerte.
- Un vaisseau inconnu a été pulvérisé par le trou de ver, observa Odo. Si cela ne vous semble pas contrariant, c'est votre état à vous, major, qui devrait vous inquiéter.
- Allons donc, Odo, dit Kira sur le ton de quelqu'un à qui on ne la fait pas. Je sais bien qu'il y avait quelque chose d'autre.
Odo poussa un soupir et se pencha en avant en entrelaçant les doigts.
- En vérité, il n'y a pas de quoi se surprendre, déclara-t-il.
Elle attendit qu'il continue.
- Écoutez ... Kira, commença-t-il en se départissant de sa raideur, vous connaissez ma vie. Voilà plus d'un demi siècle maintenant que je vis parmi les Bajorans, depuis qu'on m'a trouvé flottant à la dérive dans la Ceinture de Denorios, sans le moindre indice sur mon identité.
Il se leva, comme si cette hauteur additionnelle lui eût procuré plus d'aplomb.
- Ils m'ont considéré comme un monstre ... , et ils avaient raison. Oui, ils avaient raison, répéta-t-il calmement. Même après avoir appris à imiter tant bien que mal l'apparence d'un humanoïde, continua-t-il en touchant son nez informe, aveu désenchanté des se limites, et même après être parvenu à occuper un poste ... - oserais-je le dire? - d'autorité ...
Kira fit semblant de prendre une expression horrifiée.
- ... oui, aujourd'hui encore, j'entends le mot« monstre » résonner dans ma tête, malgré tous mes efforts pour ne pas l'entendre. Et j'ai toujours l'espoir de trouver un jour, d'une manière ou d'une autre, les réponses à mes questions.
- Et vous croyez qu'elles pourraient vous être apportées par le trou de ver?
- Cela se pourrait, reconnut Odo. Il est très possible que le vaisseau sur lequel on m'a découvert ait emprunté ce passage et que, un jour ou l'autre ...
- Un vaisseau semblable emprunte le même chemin.
- Exactement. Vous comprenez, Kira? Toutes les fois que le trou de ver manifeste son existence et que les niveaux de neutrinos montent en flèche, toutes les fois que quelque chose en sort, je ne peux m'empêcher de penser : Ça y est. Voilà peut-être la réponse que j'attendais.
- Et quand vous avez vu ce vaisseau anéanti, vous avez pensé ...
- J'ai pensé : C'est bien ma veine : voilà enfin qu'arrivent des êtres de ma race, et ils sont détruits. Vous pouvez imaginer mon soulagement quand j'ai appris que ce n'était pas le cas.
- Je n'en doute pas, assura-t-elle en le considérant avec attention. Vous savez, Odo ... , ce n'est pas que j'aimerais vous voir partir, mais ...
- Pourquoi est-ce que je ne quitte.pas tout simplement Deep Space Neuf pour aller explorer le trou de ver moi-même? Et trouver seul les réponses à mes questions?
- Non, major, dit-il avec un sourire qui marquait sa détermination, car sans moi, ce serait la fin de cette station.
- Voilà quelque chose que j'ignorais.
- Je le sais, moi, déclara Odo catégoriquement. De toute façon, jamais je ne procurerai à Quark la jouissance de me voir partir.
- Vous en faites une affaire personnelle.
- D'une certaine façon, c'en est une. Il m'est impossible de songer même à partir et laisser l'injuste continuer à perpétrer ses crimes. Et puis d'ailleurs, je vais lui survivre. Je ne connais pas exactement mon espérance de vie, mais en cinquante ans je n'ai pu détecter aucune détérioration de mon enveloppe physique. Quelle que soit la durée de mon existence, je suis pas mal certain qu'elle dépassera celle de Quark. Quand il se sera transformé en cendres, peut-être alors ... Mais ... il en viendra un autre, tout aussi mauvais, pour le remplacer. L'injustice est tellement répandue.
- Pas seulement ici, Odo, fit remarquer Kira. L'injustice existe dans tout l'univers.
- Non! protesta-t-il, comme s'il eût été choqué par cette idée.
- Et pourtant, si. Et il est impossible de l'éliminer entièrement.
- Pas d'un seul coup, bien sûr. Mais ... , continua-t-il en tendant un doigt vers Kira, sachez bien que je ne suis pas du· genre à laisser un travail inachevé, major. Il me faudra rester ici jusqu'à ce que j'aie terminé mon ouvrage. Quand ce sera fait, alors peut-être me mettrai-je en route. D'ici là ...
Sa voix traîna et il ne termina pas sa phrase, gardant avec surprise les yeux rivés sur l'un des écrans.
- Tiens, tiens, fit-il, voilà une scène qu'on ne voit pas tous les jours.
- Quoi donc? demanda Kira en regardant le visuel que Odo lui indiquait.
- Sisko qui s'arrête au Quark's.
En effet, l'officier commandant la station Deep Space Neuf venait tout-juste de s'asseoir. Un Quark obséquieux accourait vers lui en lui demandant ce qu'il pouvait faire pour lui.
- Vous avez raison, approuva Kira, la situation est plutôt inhabituelle. Vous croyez que nous devrions mener une petite enquête?
- Je ne vois pas pourquoi, répondit tranquillement Odo. Primo, ça ne nous regarde pas. Et deuxièmement, je pourrai toujours cuisiner Bashir pour obtenir des renseignements.
- Bashir?
Le docteur Julian Bashir s'approchait de la table de Sisko. Il désignait la chaise vacante, demandant de toute évidence si elle était occupée. Sisko fit signe qu'il déjeunait seul et que le docteur était le bienvenu.
- En fait, Odo ... , hésita Kira, je ne crois pas que ce sera nécessaire. Je veux dire, interroger Bashir.
- Ah non?
- Non, dit-elle avec un léger sourire. Je n'ai qu'à demander à Dax de le faire. Il en pince pour elle. Je crois qu'elle pourrait lui demander tout ce qu'elle désire, sauf de violer le secret médical.
- Cela n'est pas très correct, vous savez ... Tramer ainsi des manigances pour nous tenir au courant des potins de la station et fourrer notre nez dans les affaires du personnel de Starfleet.
- Oh, vous avez tout à fait raison. Ce n'est pas correct du tout.
- C'est horrible.
- Monstrueux.
- Et pas mal amusant, aussi.
- Oui, absolument.
Odo baissa les yeux vers sa main et plissa le front. Kira put la voir qui commençait à devenir plus lisse. Connaissant Odo depuis longtemps, elle savait qu'il allait d'un instant à l'autre se fondre en une flaque visqueuse.
- Il semble que je sois plus fatigué que je ne le pensais, constata sèchement le constable. Je crois qu'il me faut vous souhaiter Je bonsoir, major.
- Bonne nuit, Odo, le salua-t-elle et elle se leva.
En se dirigeant vers la sortie, elle entendit le chef de la sécurité lui demander :
- Gardez un œil sur Quark, s'il vous plaît, si ça ne vous dérange pas.
- Pas du tout, répondit-elle .
Franchissant la porte, Kira entendit un lourd clapotement derrière elle. Par politesse, elle ne se retourna pas.

- Puis-je partager votre table, messieurs?
Bashir et Sisko levèrent les yeux sur Dax, qui venait d'arriver.
- Mais certainement, s'empressa, un peu trop, de l'inviter Bashir, se levant illico, avec une galanterie exemplaire.
Sisko ne bougea pas et, malgré son humeur atrabilaire, il ne put s'empêcher de rire dans sa barbe. Ils étaient nombreux sur la station les hommes à qui Dax faisait tourner la tête et, chaque fois que Sisko en voyait un adopter en sa présence le comportement attentionné caractéristique du mâle envers la femelle, il ne pouvait s'empêcher de les voir en pensée exécuter leurs serviles courbettes devant un vieil homme quelque peu amusé.
Bashir n'avait évidemment jamais vu Dax avant d'arriver à la station et, n'ayant d'elle aucune idée préconçue, il réagissait simplement à ce qu'il voyait. Et il aimait ce qu'il voyait.
Beaucoup.
Il approcha un fauteuil à l'intention du lieutenant. Dax, qui n'avait pas été une femme depuis quatre-vingts ans, lui décocha son sourire le plus charmeur.
- Je vous remercie, Julian, dit-elle en s'asseyant. Elle regarda tour à tour les deux hommes.
- Et alors, de quoi ces messieurs parlaient-ils? demanda-t-elle.
- Nous discutions des problèmes du commandant avec son fils, la renseigna Bashir.
- Oh, le mot « problème » est peut-être un peu fort, corrigea Sisko.
Ce ne fut pas long qu'on vit s'approcher Quark, lorgnant Dax avec insistance.
- Ah! roucoula-t-il. Un autre membre du commandement. Votre présence nous honore. Désirez-vous quelque chose? Peut-être un pudding aux épices danien à la crème fraîche? Vous avez dévoré celui que je vous ai servi l'autre jour.
- C'est exact, reconnut-elle avec un certain regret dans la voix, et elle se tapota la hanche. Je m'en souviens encore. J'ignore pourquoi mais, depuis que je suis redevenue une femme, je ressens un terrible besoin de surveiller ma silhouette.
- Vous m'en voyez ravi, susurra Quark.
En regard des critères férengis, l'attitude de Quark aurait pu être qualifiée d'onctueuse, mais les humains, eux - et les Trills aussi, au demeurant-, auraient plutôt parlé de ses manières rampantes.
- Elle n'a besoin de rien, Quark, lui notifia Sisko d'un ton ferme. Ce sera tout. Merci.
Le front de Quark se plissa et il s'éloigna d'un pas lourd en marmonnant un juron férengi.
- Et que se passe-t-il avec Jake, interrogea Dax, détournant son attention du Férengi. Comme d'habitude, Benjamin?
- C'est ça, soupira-t-il, comme d'habitude. Ce genre de souci ne disparaît pas du jour au lendemain.
- Ça, c'est bien vrai, opina Bashir.
- Cesse de te faire tant de bile, Benjamin. Les adolescents éprouvent d'énormes difficultés à s'adapter, même à la meilleure des situations. Et ça, ajouta-t-elle en faisant un geste qui englobait toute la station, c'est loin d'être la meilleure des situations.
- Je sais, je sais, dit Sisko avec lassitude en sirotant son verre de synthale. Sa mère lui manque, et c'est bien normal. Jennifer me manque terriblement, à moi aussi, mais je dois admettre que cela a été plus facile dans mon cas. La première fois que j'ai traversé le trou de ver, j'ai eu la chance de pouvoir évacuer beaucoup de frustration et de haine, et je suis arrivé à accepter la perte de Jennifer. Malheureusement, continua-t-il en avalant sans enthousiasme une petite gorgée de son drink, Jake n'a pas eu cette chance. Il ressent toujours une profonde colère contre l'univers entier, et contre moi en particulier.
- Contre vous? Mais pourquoi? demanda Bashir.
- Qui d'autre? raisonna Sisko. Jennifer aurait été parfaitement heureuse de vivre sur la Terre. Eh bien, c'est ce que Jake aurait préféré lui aussi. Si je lui disais que nous retournons là-bas, il serait en route avant que j'aie pu finir ma phrase. Et il n'aurait même pas besoin d'un vaisseau, il s'y rendrait en courant.
- Mais ils m'ont suivi, continua-t-il. C'est ma carrière qui a décidé de l'orientation de nos vies et qui nous a tous amenés dans l'espace. N'eût été de moi, nous ne serions jamais montés à bord du Saratoga, et Jennifer n'aurait pas été tuée. Nous aurions vécu sur la Terre ...
Bashir se mit à rire, mais d'un rire qui n'avait rien d'agréable.
- J'ai vécu, moi, sur la Terre, déclara le jeune et beau médecin. Vous souvenez-vous du temps où le Borg se dirigeait vers nous. ? Il n'y en avait que pour cette nouvelle sur Internet, et la planète entière était prise de folie.
Il s'envoya une grande lampée, comme s'il avait voulu se galvaniser contre l'assaut de ces souvenirs.
- Ce n'était pas beau à voir, commandant. La fin de leur vie sous la forme qu'ils la connaissaient fonçait vers eux à la vitesse de la lumière et les citoyens de la Terre le prenaient plutôt mal. N'eût été le petit miracle que l'équipage de ['Entreprise a tiré de son chapeau, peut-être aurais-je en ce moment une gueule de papier mâché et un fusil à la place du bras, et que je vous dirais : Les drinks sont inutiles.
- Ce qu'il dit est juste, Benjamin, reconnut Dax. Le fait est qu'il n'existe aucun endroit dans toute la Galaxie qui soit parfaitement sûr.
- Super, laissa tomber Sisko sans gaieté. Je dirai à Jake : Cesse de te tourner les sangs, mon fils. Le fait est qu'il n'existe aucune certitude. Peu importe l'endroit où tu te trouves, il peut très bien t'arriver d'être en vie à un certain moment et mort l'instant d'après. Voilà qui va très certainement calmer ses inquiétudes.
- Nous sommes tous vivants à un moment et mort celui d'après, commandant, dit Dax en haussant les épaules. C'est une simple question de temps et de circonstances.
- Dax a raison, dit Bashir, qui aurait trouvé le moyen d'être d'accord avec elle même si elle s'était fourvoyée complètement. Tout ce que nous pouvons faire, c'est d'essayer de vivre notre existence de notre mieux, en acceptant les contraintes que nous devons subir. Pour nous médecins, le plus dur est d'accepter de ne pouvoir sauver tous nos patients. Mais, en toutes circonstances, notre première règle est de ne causer aucun mal.
- Évite d'en faire à ton fils, Benjamin, conseilla Dax, et laisse la nature s'occuper du reste. Jake est un bon garçon, il reviendra à de meilleurs sentiments.
- J'espère que tu as raison.
- J'en suis sûr, affirma Bashir en couvant Dax d'un large sourire.
Sisko roula de grands yeux.

CHAPITRE 4

- Mais c'est un scandale! J'accomplis l'œuvre de K'olkr le très haut! Comment osez-vous intervenir?
Le monsieur qu'on voyait sur l'écran principal de Ops n'était pas content, et il semblait appartenir à cette catégorie d'individus qui, lorsqu'ils sont fâchés, font des pieds et des mains pour s'assurer qu'un maximum de gens soient mécontents avec eux.
Un capuchon rabattu sur la tête cachait presque entièrement son visage. Le peu de peau qu'il laissait voir était d'un noir d'ébène et ses yeux, profondément enfoncés, brillaient d'un éclat rouge entre les plis de son large bonnet.
O'Brien, à la console d'ingénierie, se pencha vers Kira.
- Tout ce qui lui manque, c'est une faux, marmonna-t-il.
Elle se tourna vers lui en l'interrogeant du regard.
- Ah oui? Pourquoi? questionna-t-elle.
Il allait se lancer dans une explication, qu'il devina trop longue.
- Oh, rien, se contenta-t-il de dire.
À son poste, Sisko essayait de garder son calme et sa raison.
- Monsieur, dit-il, je comprends votre situation ...
- Savez-vous qui je suis? tonna presque l'individu. Mon nom est Mas Marko! Je suis l'un des plus importants leaders spirituels de tout le système d'Édema! Je suis la voix par qui parle l'esprit de K'olkr. Qui êtes-vous pour m'empêcher d'exécuter Sa volonté?
Sisko, lui, faisait partie de ces personnes dont la pondération semble se renforcer à mesure que monte la colère de leurs interlocuteurs, comme s'il absorbait leur énergie hostile.
- Je suis pour ma part, marqua-t-il, le commandant de la station Deep Space Neuf, et j'essaie de vous sauver la vie. Le trou de ver est présentement fermé à toute circulation. Tous en ont été avertis; nous avons été très clairs.
- Commandant, vos avertissements ne signifient rien pour celui qui a entendu la parole de l'esprit de K'olkr. Il m'a donné l'ordre de venir accomplir Son œuvre dans le quadrant Gamma. Je dois répandre le message de Sa vérité. Je suis investi, poursuivit-il avec ferveur, de la mission sacrée de semer Sa parole. En regard de cette tâche très sainte, commandant, vos recommandations, qui procèdent de considérations étroites liées à une existence purement mortelle, n'ont aucune pertinence.
- Est-ce vrai? Très bien, Mas Marko, dit Sisko, imperturbable malgré le ton belligérant du leader charismatique. Dans ce cas, je vous propose ceci : mon officier en second va transférer sur vos ordinateurs de bord l'enregistrement de l'incident causé par la compression subspatiale du trou de ver bajoran.
Il n'eut même pas besoin de jeter un coup d'œil de son côté pour savoir que Kira exécutait l'opération.
- Je vous demande de le visionner. Glissez-en ensuite un mot à l'esprit de K'olkr, histoire de voir ce qu'il en dit. S'il vous encourage toujours à commettre un suicide, je ne m'interposerai pas.
- Est-ce que vous essayez de vous moquer de moi? insinua Mas Marko d'un air menaçant.
- Pas du tout. Je dis simplement la vérité. Comprenez, Mas Marko, que, comme vous pourrez le voir en visionnant l'incident en question, vous n'aurez pas le temps de faire vos prières une fois entré dans le trou de ver. Je vous suggère donc de les Lui transmettre tout de suite. Sisko hors liaison.
L'écran s'obscurcit et le commandant se tourna vers Kira, qui hocha la tête.
- Voilà ... , dit-elle, c'est fait.
- J'espère que tu ne parlais pas sérieusement, Benjamin, intervint Dax. N'est-ce pas? Tu ne les laisserais pas vraiment ...
- Si j'étais cynique, coupa sèchement Sisko, je te répondrais que si Mas Marko et sa bande sont assez stupides pour se précipiter dans le néant sans la moindre raison, alors bon débarras pour le patrimoine héréditaire de la Galaxie. Mais je ne suis pas un cynique. Chef, mettez en marche les faisceaux tracteurs.
- Tout de suite, commandant, obtempéra O'Brien.
- Le vaisseau Edémiens sera à notre portée dans ... ? questionna-t-il en regardant Kira.
- Vingt-deux minutes, lui répondit-elle.
- Vingt-deux minutes. Préparez-vous à intercepter leur vaisseau avant qu'il n'atteigne la proximité du trou de ver.
- Sauf votre respect, commandant, dit Kira, vous les avez pourtant bien assurés que vous ne les empêcheriez pas d'y entrer, s'ils le désiraient.
- Je leur ai menti, major.
- Bravo, commandant, dit-elle en souriant.
La question ne se posa pas de savoir si Sisko devait ou non tenir parole, puisque à peine deux minutes plus tard la lugubre figure de Mas Marko apparut de nouveau à l'écran.
Il semblait cependant moins agressif, cette fois.
- Le désir de K'olkr a changé, annonça-t-il.
Sisko fut surpris de voir que Mas Marko semblait s'amuser de ses propres paroles.
~ Quelle chance pour vous tous, laissa tomber Sisko, de marbre.
Marko s'avança vers l'écran et ses yeux brillèrent d'un éclat plus vif.
- Commandant, je ne suis pas un fanatique. Je n'ai aucun désir de voir moi-même ou ma famille servir de pâture à une anomalie cosmique. De toute évidence, les serviteurs de K'olkr se verraient dans l'impossibilité d'accomplir Son œuvre si leurs molécules se trouvaient dispersées sur plusieurs milliers d'années-lumière.
- Je vous avouerai que je ne connais pas très bien K'olkr, concéda Sisko, mais d'autant que je puisse en juger, il semble être une déité plutôt raisonnable.
- Peut-être aurai-je le privilège de vous éclairer sur Sa vision de l'univers, suggéra Mas Marko d'un air pensif. En supposant, bien entendu, qu'il vous soit possible de nous héberger sur Deep Space Neuf, moi et mes disciples, jusqu'à la réouverture du trou de ver. Nous avons fait une longue traversée depuis Edema; je n'ai aucun désir d'interrompre prématurément cette mission, s'il est possible de l'éviter.
- Combien de personnes composent votre équipage?
- Moi-même, deux serviteurs, ainsi que mon épouse et mon fils.
- Cela ne devrait pas poser de problèmes, l'assura Sisko. Quand vous serez à portée, nous vous préciserons les directives d'accostage.
- Ce sera un plaisir pour moi de bavarder avec vous en personne, ajouta Marko, et l'écran s'éteignit.
Sisko laissa échapper une longue expiration.
- C'est rassurant de savoir, dit Kira, que nous n'avons pas affaire à des fanatiques. Cela arrive si souvent.
- En effet, mais nous n'allons prendre aucun risque ... Surveillez-les de très près lorsqu'ils seront dans notre rayon. Les émissions des spires de distorsion, en particulier. Si elles augmentent, ce sera le premier indice qu'ils cherchent à nous dépasser pour essayer de gagner le trou de ver.
- Mais Marko a dit qu'ils demeureraient ici jusqu'à ce que le passage du trou de ver soit rétabli.
Sisko haussa les épaules.
- Je ne détiens pas le monopole du mensonge, major.

Le vaisseau edémien ne tenta cependant aucune course suicidaire vers le trou de ver. Au contraire, une fois la procédure d'accostage établie, le navire glissa jusqu'au quai sans qu'on entendit la moindre doléance. Sisko, qui avait décidé d'exercer le protocole, était présent pour les accueillir. Il avait aussi décidé de faire preuve d'une certaine prudence, ce qui expliquait la présence de Odo à ses côtés.
Mas Marko fut le premier à débarquer. Sisko et Odo levèrent les yeux vers lui. Puis ils les levèrent un peu plus.
Marko devait mesurer environ sept pieds, il dut se pencher pour franchir les portes du quai de débarquement. Il le fit avec beaucoup d'aisance, montrant bien qu'il avait une longue habitude de ces situations gênantes pour un personnage de son envergure.
Ce qui impressionnait le plus Sisko, c'est qu'il glissait, plus -qu'il ne marchait, comme s'il avait eu des roulettes à la place des pieds. Rien n'empêchait d'ailleurs de le croire, puisque ses amples vêtements descendaient jusqu'à terre et balayaient le sol.
Il avait entendu la blague de O'Brien, tantôt, et il était à présent convaincu-qu'elle n'était pas dépourvue d'acuité. S'il avait porté une faux, Mas Marko aurait été l'incarnation même de La Faucheuse.
Ces yeux brillaient cependant toujours de cette troublante lueur rouge.
- Commandant Sisko, salua-t-il.
Il parlait d'une voix lente, comme s'il avait voulu donner un sens profond à chacune des syllabes qu'il prononçait
- Mas Marko. C'est un honneur pour moi.
- Vous semblez un peu surpris, commandant.
- Il est vrai, accorda Sisko, que les grands dignitaires ont l'habitude d'être précédés de leur entourage. Une garde, en quelque sorte, annonçant l'arrivée de leur chef.
- Quelle perversion égocentrique, martela lentement Marko. Qui plus est, elle offre de leur rang social une représentation trompeuse. Je suis Mas Marko, commandant. Je suis le leader des miens. Quel espèce de chef serais-je ... si je me contentais de suivre?
- Comme vous le dites. Je vous présente le chef de la sécurité, Odo.
- C'est un honneur, dit Marko en jetant vers Sisko un œil qui semblait amusé. Le chef de la Sécurité? Vous prévoyez des ennuis, commandant?
- Je prévois toujours des ennuis, précisa tranquillement Sisko. Neuf fois sur dix, il n'y en a pas. Mais je préfère me tromper neuf fois et être prêt cette agaçante dixième fois: Car, dans ce cas, c'est le sort de tous les miens qui est en jeu.
Mas Marko sembla peser ces. paroles.
- Une approche fort raisonnable, jugea-t-il finalement.
Il se retourna et tendit une large main en direction du sas. Les autres Edémiens - deux mâles, une femme et un enfant - s'avancèrent alors. Ils étaient un peu plus petits que lui, mais mesuraient tous près de six pieds, sauf l'enfant qui en mesurait plus raisonnablement cinq. Mais un humain de son âge en aurait peut-être mesuré trois.
On peut dire que c'est une race de grande taille, pensa Sisko.
Tous portaient d'amples tuniques, aux motifs. plus gais et moins solennels que ceux de Marko. Peut-être les siens servaient-ils à marquer sa fonction, spécula Sisko. Ou bien c'était simplement qu'il aimait avoir l'air sinistre.
Les deux mâles s'approchèrent les premiers. D'autant que Sisko put en juger, il était pratiquement impossible de les différencier.
- Voici Del, indiqua Marko, et lui c'est Lobb.
- C'est un honneur, commandant, dit Del avec une légère courbette.
Lobb semblait beaucoup moins cérémonieux.
- Poignée de mains, n'est-ce pas? interrogea-t-il.
Il avait une voix qui paraissait plus jeune que celle de Del, même s'il demeurait impossible de deviner son âge.
- Pardon?
- Les humains échangent une poignée de mains, est-ce exact? .
- Euh ... , oui, répondit Sisko. C'est exact.
Sisko tenta de réprimer une grimace quand Lobb comprima sa main et la secoua avec force.
- C'est un plaisir de vous rencontrer, commandant.
- Lobb a commencé tout récemment son œuvre missionnaire, l'instruisit Mas Marko. Il me rappelle des souvenirs très chers de mon noviciat.
- Nous allons accomplir l'œuvre de K'oklr, dit Lobb, serrant toujours la main de Sisko. li n'est pas d'honneur plus grand.
- J'en suis persuadé, assura Sisko en retirant poliment sa main.
Pendant que le commandant repliait et dépliait ses doigts pour y rétablir la circulation, Marko fit signe à la femme et au garçon, qui s'avancèrent, toujours avec cet étonnant effet de glissement.
- Voilà celle qui est mon épouse, dit Mas Marko d'une voix un peu plus compassée. Elle est Azira, fille de Eweeun et Kragar. Par déférence pour votre rang, commandant, il vous sera permis de l'appeler Azira. Et celui là est mon fils, Rasa, fidèle disciple de l'esprit de K'olkr, et qui souhaite se présenter devant Sa sainteté avec un cœur pur et des mains sans taches.
Sisko cligna des yeux. Cette manière de présenter son fils ne laissait pas d'être ... étrange. Il considéra le garçon avec attention. Quelque chose dans ses yeux, dans son maintien ...
- Y a-t-il un problème, commandant? s'inquiéta Mas Marko, dont la curiosité semblait éveillée.
- Non, répondit sur-le-champ Sisko. Non, pas du tout. Azira ... , Rasa ... , heureux de faire votre connaissance.
Azira lui sourit, et son sourire conférait une étonnante douceur à ce visage sévère.
Rasa, lui, ne fit pas un geste et resta immobile.
Sisko essaya de ne pas laisser son attention être dissipée par le manque de vigueur du jeune homme.
- Le constable vous conduira jusqu'à vos quartiers.
Vous pouvez circuler. librement dans toutes les zones d'accès autorisé de DS-Neuf. Je vous recommande cependant d'explorer la Promenade avec prudence. Certains de ses occupants peuvent parfois se comporter en ... voyous.
- Des voyous? répéta Marko avec un intérêt marqué. Sans religion, je suppose?
- Cela dépend de la définition que vous donnez au mot « religion ». Ils adorent le jeu, l'alcool et le gain, et leur ferveur n'est pas moindre que celle que les hommes les plus saints vouent chacun à leurs dieux respectifs. Ceci dit sans offense.
- Bien entendu, dit Marko. Dans ce cas, nous exécuterons peut-être la volonté de K'olkr ici même, malgré notre intention première. Il est fort possible que ce soit Lui qui ait orchestré ce ... , quel nom donniez-vous à cette irrégularité du trou de ver?
- Une compression subspatiale.
- Exact. Peut-être a-t-il provoqué cette compression expressément pour que Sa parole puisse parvenir jusqu'à ceux qui en ont besoin.

- Les voies de K'olkr sont impénétrables, suggéra Sisko.
Marko dévisagea le commandant comme s'il le voyait pour la première fois.
- Voilà une réflexion des plus profondes, commandant. Me permettrez-vous de vous emprunter cette citation?
- Mais très certainement, consentit Sisko avec générosité.
- Par ici, s'il vous plaît, leur demanda Odo en désignant d'un geste les turbolifts.
Mas Marko et son entourage le précédèrent. Sisko retint Odo un instant, le temps de lui glisser à l'oreille :
- Ouvrez l'œil s'ils décident de se rendre sur la Promenade. Évitons que Marko ou l'un des siens ne soit malmené par un de ses occupants qui se sentirait peu enclin à suivre la voie de K'olkr.
Odo acquiesça du chef et rejoignit les Edémiens.
- Prenez garde dans les turbolifts, s'il vous plaît, cria-t-il. Le trajet est parfois cahoteux.
Sisko secoua la tête en les regardant s'éloigner. Il s'apprêtait à regagner Ops quand son commbadge bipa. Il l'effleura.
- Sisko, j'écoute.
- Commandant, salua la voix de Kira. Nous avons un nouveau visiteur, inattendu celui-là. Odo est-il avec vous?
- Il est allé conduire le groupe de Mas Marko jusqu'à l'anneau de résidence.
- Je suggère dans ce cas, commandant, que notre nouveau visiteur ne quitte pas l'anneau d'amarrage, jusqu'à ce que Odo le prenne personnellement en charge. Il s'agit, hors de tout doute, d'une question de sécurité et le constable désirera très certainement s'en occuper lui-même.
Sisko ne savait pas très bien à quoi s'en tenir. La situation semblait apparemment dangereuse, si on en croyait les propos du major, mais le ton de sa voix laissait croire qu'elle était plutôt amusée. Cherchant à en savoir plus, Sisko demanda :
- S'agit-il d'un autre voyageur contrarié, major?
- À vrai dire, non. li est ici dans le but précis de traiter une affaire avec un résident de Deep Space Neuf.
- Ah oui? Avec qui?

- Quark...
Le Férengi reconnut la voix de Odo avant même de s'être retourné. Quark adopta l'attitude coutumière qu'il affichait lorsqu'il avait affaire à lui : suffisante sans excès et tempérée de prudence. Après tout, il ne savait jamais quand Odo pouvait lui mettre la main au collet.
Il se tourna lentement vers le chef de la sécurité.
- Que puis-je faire pour ...
Les mots s'étranglèrent dans sa gorge.
Odo était accompagné d'un Férengi. Un curieux triangle de points bruns ornait l'arête de son nez. Adressant un sourire à Quark, il découvrit largement une rangée de dents pointues à l'aspect plutôt inquiétant.
- Quaaaaark, nasilla-t-il d'une voix traînante.
Quark poussa un petit cri et adopta immédiatement la posture défensive connue sous le nom de parade férengi. li tendit un bras comme pour repousser un agresseur, pendant qu'il levait l'autre pour y enfouir sa tête, de manière qu'il ne pût ni voir ni entendre s'il devait lui arriver malheur.
Il heurta une table en tentant de reculer.
L'autre Férengi leva lentement les yeux vers le constable.
- Je vous avais bien dit qu'il réagirait ainsi, dit-il.
- Ne t'approche pas, Glav! cria Quark d'une voix aiguë. Ne ... ne t'approche surtout pas!
- Oh, allons, Quark, ça suffit, avertit Odo.
La patience déjà ténue du constable envers le Férengi et ses allures de mammifère rongeur se trouvait poussée au-delà des limites de sa tolérance.
- Je ne le laisserai pas vous faire de mal, assura-t-il.
- Ah vraiment? interrogea Quark sur un ton railleur.
Il avait maintenant reculé jusqu'au mur, une autre tactique férengi qui le protégeait d'une attaque par derrière.
- Cela vous ennuierait tellement, n'est-ce pas Odo, qu'il m'arrive quelque chose?
- Si cela vous arrivait ici, oui, répondit celui-ci avec fermeté. Quand il s'agit de faire respecter la loi, mes sentiments personnels n'entrent pas en ligne de compte. S'il en était autrement, Quark, voilà longtemps qu'il vous serait arrivé quelque chose. Glav est ici pour vous voir ..
- Glav est ici pour me voir écorché vif et pendu avec mes propres entrailles!
- Vous le confondez avec moi, répliqua sarcastiquement Odo.
Glav leva les mains, paraissant ainsi aussi peu menaçant qu'il était possible pour un Férengi.
- Monsieur, déclara-t-il à Odo, je crois que je peux éclaircir tout ceci.
Le constable croisa les bras et attendit.
- Voilà quelques années, j'ai effectué un important investissement dans une affaire, expliqua Grav, dans laquelle j'avais mis en jeu, afin d'en assurer la réussite toute ma fortune personnelle. Quark, ici présent, est alors apparu dans le décor, et il a persuadé mes clients de transiger plutôt avec lui. Il leur a offert la même marchandise à un prix plus bas.
- Je n'ai rien fait de mal! lança Quark avec hargne Tout s'est fait conformément aux lois commerciale férengis! Et puis ... j'étais très jeune à cette époque. Tu ne peux pas me rendre responsable simplement parce que ...
- ... parce que j'ai dû déclarer faillite, termina Glav.
Les prêts que j'avais contractés dépassaient mes capacités de paiement. Mes créanciers voulaient être payés. La vente prévue n'a pas eu lieu. Ils ont presque tout pris. J'étais ruiné.
- Et il est revenu pour se venger! cria Quark, reprenant la parade férengi.
- Non, Quark. Je suis venu ici pour te dire que les choses ont bien tourné pour moi - et même encore mieux que ça.
Quark, abaissant légèrement son coude, hasarda un œil interrogateur en direction de Grav.
- Qu'est-ce que ça signifie?
- Il ne m'est resté qu'une seule chose, Quark: un terrain sur Xerxès Six qu'on jugeait sans valeur et dont personne ne voulait. Je suis allé vivre là-bas ... , nourrissant à ton endroit de sombres pensées, je l'avoue. Et puis ... Il s'arrêta, de façon théâtrale, et Quark baissa lentement son bras, sa curiosité piquée malgré lui.
- Et puis? questionna-t-il en écho.
- J'ai commencé à effectuer des relevés géologiques, raconta Glav, souriant à sa naïveté d'alors. Les prospections préliminaires exécutées à mon arrivée n'ont révélé rien d'intéressant. Mais j'avais beaucoup de temps à ma disposition, j'ai creusé plus profond. J'ai alors découvert un important gisement de calvinum.
- De ... calvinum? suffoqua Quark.
- Exactement. Le truc que les Byfréxiens utilisent pour alimenter les moteurs de leurs vaisseaux. La demande est extrêmement forte pour ce carburant.
- Les Byfréxiens donneraient un bras et une jambe pour un seul gramme!
- Bof! Je n'ai besoin ni de jambes ni de bras. Deux millions de lingots de latinum, par contre ...
Quark étreignit sa poitrine.
- Euh ... euh ... euh ... , fit-il la gorge serrée. Deux ... mi ... mi ...
- Millions, compléta Odo avec humeur. Oh, allons, ne faites pas cette tête.
- C'est tout, dit Glav. Maintenant je suis riche, Quark, riche au-delà des rêves les plus fous d'un avare. Et si tu n'avais pas été là, je serais encore à vivoter de combines et de manigances, sans savoir qu'une fortune dormait sous mon nez. Je l'ai même doublée grâce à quelques placements sûrs.
L'expression de Quark s'empreint de roublardise.
- C'est de la frime! C'est ça! Il débarque en prétendant qu'il est riche, mais c'est pour m'arnaquer! Il veut me prendre mon établissement!
Glav jeta un regard alentour sans cacher son mépris.
- Je me demande bien pourquoi je le voudrais, Quark ... D'ailleurs, tu n'es pas obligé de me croire moi. Renseigne-toi auprès du Service d'Audit Férengi. Mon nom est inscrit au central et la valeur nette de mes avoirs n'est pas un secret. Au contraire, j'en suis fier. Tu ne le serais pas, à ma place?
Il fit un pas en avant et empoigna fermement Quark par les épaules. Ce dernier rentra la tête, s'attendant toujours à y voir atterrir un solide coup de poing.
- Tu as été chanceux, Quark. Nous l'avons été tous les deux. Pourquoi t'en voudrais-je? Allons donc! D'une certaine manière, je te dois tout, et je te le répète : prends tes renseignements. Multiplie tes sources, si cela peut te rassurer. Je vais rester à l'écart jusqu'à ce que tu sois prêt à discuter avec moi. Car à ce moment là, Quark, je ferai de toi un Férengi riche, et même très riche.
Lâchant son compatriote, Glav recula et fit un léger salut à Odo.
- Merci, monsieur. À partir d'ici, je peux retrouver seul mon chemin.
Il se retourna et se mit à déambuler avec nonchalance sur la Promenade, les mains derrière le dos, avec toutes les apparences de quelqu'un qui n'a plus rien à désirer.
Après l'avoir regardé s'éloigner, Quark marmonna:
- Je ne lui fais pas confiance un seul instant.
- Vous avez bien raison, abonda Odo. On sait à quoi s'en tenir avec les Férengis.
- Oui, on sait à quoi ... , commença Quark, mais il s'arrêta net et lança un regard noir à Odo.
Le constable s'éloigna sans plus de commentaires.

- Vous avez fait un travail remarquable sur Deep Space Neuf, commandant, dit le Cardassien. Gul Dukat est très impressionné.
Ils étaient assis dans le bureau de Sisko, à qui n'échappaient pas les regards chargés d'un profond mépris occasionnellement lancés par Kira du côté du visiteur. Elle gardait toutefois le silence, avec sagesse, car elle n'était pas sûre de pouvoir répondre d'elle-même.
- Je vous remercie, Gotto, dit Sisko avec un léger signe de la tête. Vous pouvez dire à Gul Dukat qu'il est en tout temps le bienvenu ici.
Un mince sourire se dessina sur les lèvres du Cardassien.
- Oh ... Ce n'est pas du tout ce que croit Gul Dukat. C'est d'ailleurs pourquoi il m'a envoyé, moi, son homme de confiance, afin de traiter certaines affaires pour lui. - Et ces affaires concernent... ?
- Lui-même.
- Je comprends, dit Sisko avant d'observer un moment de silence. Deep Space Neuf est une affaire qui me concerne, moi, voyez-vous, et lorsque d'autres s'en préoccupent aussi ... disons que je préfère être tenu au courant.
Ils se considérèrent quelques instants, puis Gotto haussa les épaules.
- Oh, cela n'a pas vraiment d'importance. Gul Dukat tient simplement à que les occupants de cette station n'oublient pas la proximité de la présence cardassienne. Agir autrement serait un signe de faiblesse. J'ai pour ordre de me mêler aux habitants de la station durant les prochains jours, et de m'occuper à bavarder avec eux et à me faire voir. Voilà le véritable but de ma visite. Cela ne vous pose aucun problème, n'est-ce pas, commandant?
- Bien sûr que non, répondit calmement Sisko. En autant qu'il s'agisse là de vos seules intentions, qui pourrait s'y objecter?
- Dans ce cas, nous nous comprenons bien, se réjouit le Cardassien en se tapant les .cuisses.
Au moment où Gotto se levait, le docteur Bashir fit son entrée dans le bureau de Sisko.
- Vous vouliez me voir, commandant? demanda-t-il.
- Docteur Bashir, je vous présente Gotto Lon, dit Sisko. Notre invité allait justement partir.
- Ce fut un plaisir de vous rencontrer, comme toujours, salua Gotto avant de sortir de la pièce.
Sisko fit signe à Bashir de s'asseoir.
- Que savez-vous des Edémiens, docteur? lui demanda-t-il sans plus de préambule.
Bashir sourit. S'il était une chose dont le jeune homme s'enorgueillissait, outre son apparence physique, c'était bien sa compétence en médecine multi-espèces. Et il était vrai que son savoir encyclopédique émerveillait Sisko, qui s'efforçait de n'en rien laisser paraître.
- Je les connais assez bien, commandant, répondit-il. Ils sont d'une race passablement vigoureuse.
- Et seriez-vous en mesure de déceler une maladie chez l'un d'eux?
- Simplement en le voyant? C'est possible. Si je l'examinais, sans aucun doute.
- Un groupe d'Edémiens vient d'arriver sur DS-Neuf. L'un d'entre eux, le plus jeune, ne m'a pas l'air dans son assiette. Je ne saurais dire exactement, mais .
- Est-ce qu'il saignait, ou toussait? Montrait-il des signes déclarés de maladie?
- Pas vraiment, admit Sisko. Rien de déclaré, mais ... Tout ce que je peux vous dire, docteur, c'est qu'on développe une sorte de sixième sens pour ce genre de chose, quand on est parent.
- Cela arrive parfois aux médecins aussi, fit sobrement remarquer Bashir. Voulez-vous que je me rende à leurs quartiers?
- Pas pour l'instant. Je n'ai encore aucune certitude et je préfère éviter de faire trop de vagues. Ils ne devraient pas être trop difficiles à repérer. Ils vont certainement s'installer sur la Promenade et essayer de convertir les pauvres païens qui s'y trouvent.
- C'est vrai? Dans ce cas, ils ont du pain sur la planche.
- Je suis d'accord avec vous. Je veux que vous les approchiez. Faites vos observations, et si vous le jugez nécessaire, amenez le plus jeune à l'infirmerie pour un examen approfondi.
- Et s'ils refusent?
- C'est une option qu'ils n'ont pas. Nous sommes dans un environnement fermé, docteur. Je préfère user de diplomatie, mais il reste ... qu'il faudra mettre le gosse en isolation s'il est porteur d'une maladie. Je ne veux pas voir encore une fois un virus se répandre dans la station. Et vous?
- Moi non plus, commandant, assura Bashir, qu'un frisson parcourut.
En effet, peu de temps auparavant, un virus de l'aphasie avait atteint la totalité des résidents de la station, qui avaient pratiquement tous failli en mourir. Les seuls qui s'étaient avérés immunisés contre le virus étaient Quark et Odo.
Odo avait plus tard confié à Bashir que la perspective de voir toute la population de la station décimée n'avait constitué pour lui qu'une partie du problème. L'horreur réelle de la situation résidait pour lui dans le fait que Quark et lui étaient tous deux porteurs du virus, et qu'il leur serait donc à jamais interdit de quitter OS-Neuf. La station mise en quarantaine et dans l'impossibilité de se débarrasser du virus, Odo et Quark auraient été enchaînés l'un à l'autre pour toujours à l'intérieur de la station vide, avec tous deux la seule perspective de l'autre en guise d'interlocuteur.
- Vous, au moins, vous auriez été mort, avait sentencieusement fait remarquer Odo à Bashir. Pour moi, le cauchemar n'aurait fait que commencer.
Sisko sembla satisfait de la réponse de Bashir.
- Dans ce cas, très bien, docteur, dit-il pour mettre fin à l'entretien. Ce sera tout, je vous remercie. Et tenez-moi au courant.
- Oui, commandant. Il va sans dire.

Quelques autres voyageurs - deux humains, un Tellarite et un Boffin - firent escale sur Deep Space Neuf, pour des raisons diverses. Si aucun d'entre eux ne se montra enchanté d'apprendre que le trou de ver était jusqu'à nouvel ordre fermé, ils semblèrent toutefois tous déterminés à faire contre mauvaise fortune bon cœur.
Mais, sur l'un des vaisseaux amarrés le long du vaste anneau extérieur de Deep Space Neuf...
Une valise se mit en mouvement.
On aurait dit qu'elle fondait. Elle se transforma en une masse épaisse de matière gluante et se mit à avancer.
Elle s'écoula hors du vaisseau jusque dans le sas. La porte du quai était hermétiquement close, mais la masse n'essaya pas de la briser. Elle monta plutôt le long du panneau et s'y promena jusqu'à ce qu'elle eût trouvé une section qui semblait offrir une résistance moindre.
La masse visqueuse recula et forma, l'espace d'un court instant, la forme d'un poing, qui s'abattit sur la surface de la porte. Le panneau se cassa net sous l'impact et la masse s'y introduisit.
En quelques secondes, elle s'était faufilée entre les lourdes attaches d'arrimage et avait atteint l'autre bout du sas. Ce fut l'affaire d'un moment pour la matière gluante d'abattre un autre panneau et de se répandre sur le plancher.
La masse commença alors à se rassembler et à reprendre forme. Elle devint un petit cylindre de gélatine, avant d'adopter une forme plus nette.
En un rien de temps, elle s'était métamorphosée en une imitation acceptable d'un humanoïde.
Elle regarda ses mains et palpa son visage, puis hocha la tête, satisfaite.
Le métamorphe s'éloigna du quai. Il rejoignit bientôt la passerelle de la Promenade et se mêla naturellement aux autres habitants de la station.
Deep Space Neuf était en état de siège. Mais personne ne le savait encore.

CHAPITRE 5

- Approchez! Approchez tous et entendez la parole de K'olkr.
Les Edémiens s'étaient installés dans un stand inoccupé, le long de la Promenade. Mas Marko faisait sonner un imposant carillon, afin d'attirer l'attention des passants qui, en effet, jetaient un coup d' œil dans la direction de son groupe. Mais cela n'invitait certes personne à les prendre au sérieux.
Sisko, beaucoup plus familier avec la Promenade et son cirque vivant, avait passé en revue quelques directives de base en compagnie de Mas Marko. Lui et ses disciples ne seraient autorisés à aucune sollicitation directe, ni à entraver la libre circulation de la population; de plus, et surtout, il leur serait interdit de tenter d'imposer, de quelque manière que ce soit, leurs croyances aux occupants de Deep Space Neuf. La raison de cette mise au point était bien simple : Sisko essayait d'éviter la bagarre.
Heureusement pour tout le monde, Mas Marko consentit volontiers à se plier aux règlements du commandant.
- Seuls ceux qui embrassent de plein gré la parole de K'olkr peuvent vraiment comprendre, avait-il déclaré. Notre rôle se limite à mettre les individus en contact avec cette pensée. La voie de K'olkr est l'acceptation, c'est Lui-même qui nous l'enseigne. L'acceptation en toutes choses, commandant. Vous ne trouverez sûrement rien à redire à cela, n'est-ce pas?
Non, Sisko n'avait aucune raison de s'y opposer.
Mas Marko était donc à présent sur la Promenade, tentant d'en appeler aux valeurs profondes, à la bonté et à la noblesse du troupeau de badauds. Par malheur, il ne leur en restait pas beaucoup.
Autour de lui, ses disciples tentaient de prodiguer aux passants leur enseignement sur la gloire de K'olkr. Personne ne semblait spécialement intéressé.
Bashir les observait de loin, portant une attention particulière au garçon.
Le docteur estima qu'il devait être âgé d'environ une dizaine d'années terrestres. L'endurance des Edémiens était pratiquement sans bornes. Marko et ses disciples interpellaient la foule depuis maintenant plusieurs heures.
Tous sauf Rasa, apathique, qui gardait le silence. Il accueillait avec indifférence les sollicitations de sa mère qui le pressait de participer à leurs efforts d'évangélisation.
L'inquiétude la rongeait.
Même d'où il était, Bashir pouvait s'en apercevoir.
Mais sa mère s'alarmait-elle pour une raison précise, qu'elle connaissait? Ou pour quelque chose dont elle ignorait la cause?
De toute manière, Bashir estimait que l'affaire valait la peine d'être éclaircie.
Et il connaissait un moyen bien simple d'y parvenir.
Il se dirigea d'un pas nonchalant vers les Edémiens.
Au moment où le docteur arrivait tout près d'eux, Azira exhortait toujours Rasa à se joindre aux autres. Bashir eut la chance de croiser le regard du garçon peu enthousiaste et haussa un sourcil pour lui marquer son intérêt.
- Connaissez-vous la parole de K'olkr? l'interrogea Rasa.
Il parlait d'une voix aiguë, très peu semblable à celle de son père, aux accents de stentor. Bashir put discerner à cette distance ce que Sisko avait déjà remarqué, et point t'était besoin d'être un expert en médecine extraterrestre Jour constater que Rasa paraissait quelque peu ... diminué. Au lieu de briller de cette lueur rouge si particulière aux autres, son regard vacillait comme des braises qui t'éteignent.
Sa peau non plus n'était pas de cette même couleur d'ébène uniforme que celle des siens. Elle offrait une coloration effacée et, en regardant bien, Bashir put distinguer la présence de marbrures.
Un instant lui suffit pour noter tout cela. Dissimulant sans peine cet examen clinique, il s'étonna:
- La parole de K'olkr? Tiens, c'est la première fois que j'en entends parler.
Sa réponse attira l'attention des autres, qui se tournèrent vers lui. Mais Bashir les ignora délibérément et se concentra sur Rasa, de manière à montrer clairement que le dialogue s'établirait entre lui et le garçon.
- Qui est K'olkr? interrogea-t-il. Un ami à vous?
- Euh ... , fit le garçon qui ne s'attendait manifestement pas à une telle question.
Il passa sa langue sur ses lèvres et son regard chercha nerveusement du secours du côté de son père.
- C'est à toi qu'il a posé la question, mon fils. Réponds-lui.
- Euh ... , commença Rasa en se tournant vers Bashir. K'olkr est... tout.
Simple réflexe ou ... instinct de conservation, la mémoire des paroles que son père lui avait si bien enfoncées dans le crâne lui revint bientôt.
- K'olkr nous aime. K'olkr nous protège, récita-t-il, cherchant une fois de plus son père du regard; ce dernier hocha simplement la tête avec une tranquille assurance. Il nous montre le chemin. En acceptant le destin que K'olkr a choisi pour nous, nous sommes plus confiants et plus sereins.
- « En acceptant le destin que K'olkr a choisi pour nous», dites-vous? C'est donc que vous vous croyez prédestinés? Ou bien la notion de libre arbitre existe-t-elle pour vous?
Rasa se montra surpris par ces questions, comme s'il n'avait pas été certain jusque-là que Bashir l'écoutait. La réponse fut automatique :
- Le libre arbitre existe pour la conduite des affaires matérielles. Mais nous nous en remettons à la sagesse de K'olkr lorsqu'il s'agit des affaires qui concernent les dieux.
Bashir fit brusquement claquer ses doigts.
- Flûte! Tout cela est vraiment intéressant... mais le devoir m'appelle.
- Oh, fit Rasa, qui ne semblait pas savoir comment réagir.
Il regarda son père avec l'air de s'excuser.
- Voilà qui est navrant, dit Mas Marko. li m'apparaît évident que cette conversation avec mon fils éveille chez vous un vif intérêt, monsieur ...
« Docteur », allait le corriger. Bashir, par habitude, mais une sorte de signal d'alarme intérieur l'arrêta.
- Bashir, Julian Bashir, mentionna-t-il plutôt.
- Monsieur Bashir. Vous devez donc nous quitter si rapidement?
- Hélas, oui. Bien que ...
Bashir s'arrêta, comme si une idée venait de lui traverser l'esprit; mais il fit aussitôt mine de la repousser.
- Oh ... et puis non, dit-il. C'est impossible.
- Quoi donc? demanda Rasa, oubliant momentanément que l'initiative de cette discussion incombait à son père.
Marko ne lui fit aucunes remontrances. Au contraire, il éprouvait visiblement une certaine fierté de voir son fils prendre la situation en main.
- Eh bien, finit par suggérer Bashir, peut-être ce jeune homme accepterait-il de m'accompagner. Je dois l'admettre : j'exerce un travail fastidieux, du moins en grande partie, et la perspective d'une conversation enrichissante me remplirait de joie. Mais ... je présume que son aide vous est probablement trop précieuse ici.
- Pour être franc, monsieur, avoua Mas Marko, nous sommes là depuis quelques heures déjà et tout ce que nous avons pu attirer, ce sont des regards moqueurs. Dans ces conditions, je serais peiné de ne pas satisfaire votre curiosité. Rasa, voudrais-tu accompagner ce monsieur?
- Certainement, s'empressa de répondre le garçon. Mais presque au même moment, on entendit la voix de Azira:
- Je ne crois pas que ce soit une bonne idée.
Le regard de Rasa, et celui de Bashir aussi, allèrent de l'un à l'autre.
Il était évident qu'il se passait quelque chose entre les parents du garçon. L'expression de leurs visages restait cependant parfaitement impénétrable. Quoi qu'il en fût, Bashir put voir clairement que Mas Marko gardait le contrôle de la situation. Azira ne soutint son regard qu'un instant avant de baisser les yeux.
Marko s'adressa à elle d'une voix qui semblait déborder de bienveillance et de compréhension, mais qui était empreinte d'une certaine tristesse:
- À l'instar de chacun de nous, notre fils doit accomplir tout ce qu'il lui est possible de faire durant son séjour dans cette sphère d'existence. Tu dois accepter de le voir partir.
- C'est ce que je fais, répondit-elle.
Cette réponse laissa Bashir perplexe, mais Azira se tourna vers Rasa.
- Fais honneur à K'olkr, lui dit-elle.
- Oui, bien sûr, mère.
Décidant de couper court à des discussions qui risquaient de retarder encore les choses, voire de bifurquer dans une autre direction, le docteur se mit en route sans plus d'hésitation.
- Mais alors, reprit-il, comment pouvons-nous savoir quand user de notre libre arbitre et quand nous en remettre à K'olkr?
Rasa accorda immédiatement son pas à.celui de Bashir.
- Eh bien, commença-t-il, nous possédons des tables de lois, que nous appelons Siilar, qui nous permettent d'analyser les situations et de les évaluer ...
Leurs propos se perdirent dans le bourdonnement et la rumeur des voix qui les entouraient.
- Il nous fera honneur, dit Mas Marko avec fermeté, sans regarder Azira, sans même paraître s'adresser à elle.
Elle resta silencieuse.
La question semblait donc réglée et c'est avec une ferveur accrue que Mas Marko s'adressa à la première personne qui passa. Comme encouragé par l'apparent succès de son fils auprès du membre de Startleet, il l'apostropha:
- Monsieur, la parole de K'olkr pourrait être d'un intérêt capital pour vous ...
-À moins qu'elle ne signifie: «profit»,« argent» et « cupidité »; j'en doute beaucoup, rétorqua Orav, qui quitta les Edémiens d'un pas rapide.
Rendu à proximité du Quark's, il ralentit son allure ... et fit un grand détour, très ostensiblement, pour l'éviter. Apercevant Quark, avec sa servilité coutumière, affairé à sa clientèle, Glav fit en sorte de se placer exactement dans son champ de vision. Puis il fit mine de s'éloigner.
Quark fut aussi vif que l'éclair.
- Glav! cria-t-il,
Il bondit presque par-dessus une table et fonça sur la Promenade, écartant les gens pour rejoindre Glav le plus vite possible.
Parvenu à sa hauteur, il adopta une autre posture férengi caractéristique : il s'inclina légèrement, de manière à ce que son regard demeurât sous celui de Glav. C'était une façon, par le langage du corps, de signifier : « Je reconnais l'éminence de votre place dans l'univers. Que puis-je faire pour vous servir afin que vous me rendiez riche?»
Le langage corporel indiquait tout cela. Quark se pourléchait déjà les babines, et roucoula :
- Mon cher Glav! Où étais-tu passé? J'ai tenté plusieurs fois de te joindre à tes quartiers, mais tu n'y étais pas.
- Eh bien, c'est que j'ai simplement pris le temps de visiter votre fascinante station, expliqua-t-il en tournant lentement sur lui-même pour jeter un regard à la ronde, ce qui lui donnait une légère ressemblance avec les antiques tourelles des premiers sous-marins. La population de cette station vit dans des conditions étonnantes. Mais assez parlé de moi, Quark. Qu'est-ce que tu penses de moi?
Pour marquer qu'il goûtait son humour, Quark fléchit le cou et laissa échapper un petit rire.
- Ah, Glav ... Personne mieux que toi ne sait rajeunir une bonne vieille blague.
- Voilà qui est remarquablement obséquieux de ta part, Quark.
- Je te remercie, dit Quark, courbant la tête avec reconnaissance. J'essaie d'atteindre la perfection en toutes choses.
- Alors dis-moi, Quark, dois-je comprendre que tu t'es renseigné sur mon ... statut?
- À fond, répondit Quark. Méticuleusement. Glav, mon cher ... tu as pris grand soin de ne pas attirer l'attention sur ta personne, n'est-ce pas?
- Dans la mesure du possible, admit Glav. Oh, bien sûr, si tu cherches de l'information sous mon nom, il est facile de connaître à combien s'élève ma fortune. Mais pour ce qui est du reste, j'ai essayé de me montrer plutôt discret:
- Exceptionnellement discret, ajouta Quark. Aussi discret que le murmure du vent sidéral. Aussi discret que ...
- Quark.
- Je t'écoute, Glav.
- Tu exagères.
Quark fit un pas en arrière et y alla d'une légère courbette.
- Permets-moi de m'en excuser.
- Cela n'a pas d'importance, assura Glav. Pour être honnête, Quark, je n'en attendais pas moins de toi.
- C'est donc un honneur pour moi de combler tes espérances.
- Maintenant nous pouvons parler affaires, dit alors Grav en posant sa main sur l'épaule de Quark.
Surpris, charmé, et voyant ses espoirs se concrétiser, Quark se sentit transporté d'aise.
- Comment puis-je espérer t'apporter une aide quelconque, moi, depuis mon humble position sociale? Ma modeste entreprise est indigne d'un regard de toi.
Glav examina les alentours et désigna une table et des chaises situées à la limite de la terrasse du Quark's. Il s'y assit et Quark prit place en face de lui.
Les coudes sur la table et la tête appuyée dans ses mains, l'incarnation même de la fourberie, Glav commença à donner des explications.
- Tu as de bons contacts, dit-il.
- Ah oui? s'étonna Quark, qui resta un moment confus.
Mais, reprenant contenance, il s'éclaircit la gorge.
- Ouais ... j'ai de bons contacts, c'est sûr. Mais pas ... c'est-à-dire que ... les gens que je connais n'ont en aucune façon l'envergure de ...
- L'important, coupa Glav, ce sont les gens avec qui tu es en relation.
Il poussa un soupir et baissa les yeux. - Je dois te faire un aveu, ajouta-t-il. Quark le regarda l'air interrogatif.
- Quand je suis arrivé sur cette station, je voulais ... en fait, je t'avoue que mes intentions n'étaient pas particulièrement honorables.
- Et puis après? répliqua Quark, dont la vision du monde s'embarrassait assez peu de la notion d'intentions honorables.
- Je suis arrivé ici, soupira Glav, impatient de venir exhiber ma fortune sous ton nez. Je voulais te faire crever de jalousie en faisant étalage de ma richesse devant toi, peut-être même t'appâter avec une proposition d'affaire ... et puis disparaître. J'étais animé, continua-t-il en secouant la tête, par une vilaine rancœur.
- Je peux comprendre cela.
Grav leva les yeux avec surprise.
- Mais, Quark ... tu dis cela sans flatterie. C'est donc que tu comprends vraiment.
- Jalousie, rancœur ... Qui ne comprendrait pas?
- Si telle est ta largeur d'esprit, il te sera certainement possible de comprendre aussi ce qui s'est passé ensuite. C'est en me promenant sur cette incroyable station qu'une prise de conscience s'est opérée en moi. Je dois l'avouer : ma cupidité est remontée à la surface, toute pétillante. C'était un sentiment grisant, Quark. Avec ces immenses sommes d'argent dont je puis disposer à ma guise, mon sentiment de cupidité s'était... atrophié. Je l'avais perdu.
- Pauvre vieux, dit Quark.
- Tu sais, je n'avais même pas réalisé que je l'avais perdu. C'était ça le pire. Assouvir tous ses désirs est beaucoup trop simple. Méfie-toi de la satisfaction, Quark. Elle peut te mener à ta perte.
Quark se tortilla sur sa chaise.
- Moi, je suis ... je suis assez content de ma situation. Mais, poursuivit-il d'un ton plus ferme, suis-je satisfait? Non. Non, pas du tout. Je rêve toujours de richesses. Du vrai deal, ajouta-t-il d'un ton respectueux.
- Il est assis en face de toi, jeta Glav. Regarde-moi, Quark : c'est moi qui en détient les clés.
Quark le considéra longuement.
Son visage s'anima d'une expression méfiante.
- Oui, dit-il lentement, c'est bien un coup monté.
- Quoi? dit Glav, qui paraissait troublé.
- C'en est un!
- Quark! J'ai été franc avec toi!
- Ah! je te vois venir! lança Quark, à qui la colère et la crainte firent hausser le ton. Le coup monté! L'arnaque! Tu m'endors avec de belles paroles, tu me fais miroiter un meilleur sort sur cette station, et ensuite tu m'embarques dans une entreprise hasardeuse. Alors que ton intention véritable est de me dépouiller de ...
- Il n'est pas question de te dépouiller de quoi que ce soit! s'exclama Glav, embarrassé.
Quark se cala dans son fauteuil et croisa ses doigts en prenant un air suffisant.
- Combien? demanda-t-il. Combien allais-tu me demander pour contribuer à la combine que tu projettes? Hein? Assez pour je risque.de perdre mon établissement? Ou bien ...
- Rien du tout! cria Glav. Absolument rien, je te le jure! Je ... , hésita-t-il, et son expression se fit grave : Je jure sur Amorphe, l'artisan des rêves d'avarice des Férengis, que je n'allais pas te demander de mettre ton établissement en péril, pas plus que ta fortune personnelle, si dérisoire soit-elle.
Quark en resta bouche bée. Un Férengi n'invoquait pas à la légère le nom de Amorphe. Cette seule référence à l'un de leurs dieux rétablit jusqu'à un certain point la confiance de Quark.
- D'accord, dit-il lentement. D'accord. Qu'est-ce que je peux faire pour t'aider? Je ne comprends pas.
- Cette station ... , commença Glav, qui contenait i grand peine son excitation grandissante. Cette station .. Bon sang, Quark, penses-y. Le potentiel qu'elle représente, Quark. Le potentiel! Je l'ai analysé, en tenant compte de l'essor commercial qui résultera de la présence du trot de ver bajoran. J'ai même effectué quelques calculs pou déterminer le taux de rendement en fonction de la manière dont les affaires sont dirigées ici. Veux-tu connaître mes résultats?
Quark hocha la tête vigoureusement.
- Il y a ici possibilité de faire grimper les profits de ... mille trois cents pour cent!
Quark reprit son souffle et Grav balança tranquillement la tête.
- Oui, tu m'as bien compris. Avec une gestion adéquate ... et la manière appropriée ... cette station pourrai devenir la plus importante source de profits de tout le secteur.
- Une gestion adéquate? Mais, la Fédération ...
- La Fédération! lança Glav avec un gros rire. La Fédération! De grâce, Quark. Si c'est la poursuite plate e bête du statu quo que tu veux, adresse-toi à la Fédération Mais si tu veux faire des profits, dit-il en se frappant la poitrine, adresse-toi à un Férengi.
- Mais ... personne ne nous a rien demandé.
- Nous, les Férengis, nous ne restons pas là à attendre que le deal vienne à nous. Nous le trouvons. Nous l'exploitons.
Il martela le dessus de la table de son poing en même temps que chaque mot :
- Nous ... réalisons ... le ... deal. Dans l'univers, Quark il y a ceux à qui il arrive des choses. Et il y a les autres ceux qui font en sorte qu'elles arrivent. De quel côté es-tu?
- Euh ... Avec les seconds, évidemment.
- Donc tu vas m'aider?
- T'aider à faire quoi?
- Est-ce que ça ne crève pas les yeux? dit-il en déployant un large sourire. Je veux acheter Deep Space Neuf.
Perplexe, Quark le dévisagea.
- Tu ... tu ne parles pas sérieusement?
- Et pourquoi est-ce que je ne parlerais pas sérieusement?
- Eh bien, parce que ... Mais voyons, Glav, la station n'est pas à vendre!
- L'as-tu demandé?
- Mais bien sûr que non! répondit Quark.
- Ah, fit Glav en se penchant vers lui. Vois-tu, on n'imagine pas tout ce qui est à vendre quand on offre le bon prix. Et je vais te rappeler une chose, Quark : nous, les Férengis, savons depuis toujours que tout s'achète. C'est ici que ton rôle commence.
-Ah oui? se surprit Quark avec un enthousiasme pour le moins mesuré.
- Oui. Tu pourras donner un coup de pouce, grâce à ton influence.
Glav sembla être pris d'un doute.
- Car tu as bien de l'influence, n'est-ce pas? demanda-t-il,
- Euh ... mais ... bien sûr que oui, bégaya Quark, avant de reprendre un peu d'aplomb. À vrai dire, j'exerce une influence majeure sur cette station. Pas plus tard que le mois dernier, continua-t-il, toujours plus pénétré de lui-même, tout le personnel est tombé malade. En ces heures difficiles, à qui a-t-on fait appel? demanda-t-il en se tapant la poitrine. J'ai fait marcher la station tout seul, sans aucune aide.
- Vantard, va.
- Je le jure! Tu aurais dû me voir, seul sur Ops, à m'occuper de tout faire fonctionner. Il n'y a pas si longtemps, je suis aussi devenu la toute première source de reliques en provenance du trou de ver. J'ai organisé ici une vente aux enchères dont on parle encore dans le secteur entier.
- Dans ce cas, tu peux m'aider.
-Je ...
On entendit alors un Orion en colère :
- Quark! cria-t-il. C'est ça que tu appelles un drink?
Après avoir pris connaissance de l'origine de la doléance, Quark se tourna vers Glav en s'excusant.
- Je suis désolé de couper court à cette conversation, mais je dois absolument m'occuper de ceci. La dernière fois qu'un Orion s'est montré insatisfait, il m'a fallu une semaine pour réparer les dégâts.
- Je comprends parfaitement. Nous reprendrons cette discussion plus tard.
Quark se leva prestement de sa chaise et se dirigea vers l'Orion mécontent. Glav, lui, partit de son côté, en chantonnant tout bas, regardant tout autour de lui comme s'il se demandait quels changements il allait apporter à la décoration.
Un mouvement, que personne ne remarqua, anima la table qu'ils venaient de quitter. En moins d'un instant, elle avait fondue et s'était reconstituée sous la forme bien connue du chef de la Sécurité de la station.
Odo secoua la tête.
- Quels farceurs, ces Férengis, laissa-t-il échapper entre les dents.

Rasa examinait l'infirmerie avec curiosité. - À quoi sert cet endroit? demanda-t-il.
- C'est ici que nous soignons les malades, lui répondit Bashir en essayant de rester naturel.
Rasa ouvrit une armoire et en contempla le contenu avec fascination.
- Tu as certainement déjà vu des endroits comme celui-ci, supposa Bashir.
- Jamais, dit Rasa. Je n'en ai jamais eu besoin.
- Humm ... Eh bien, tu es chanceux de n'avoir jamais été malade.
li attendit que l'intérêt de Rasa pour les armoires se fut émoussé pour lui demander :
- Tu en as déjà vu un comme ça? demanda-t-il en tapotant l'écran du moniteur au-dessus de la couchette.
Rasa fit signe que non.
- Il en sort toutes sortes de belles couleurs, dit Bashir. Attends ... regarde. Grimpe sur ce lit et étends-toi.
Intrigué par tous ces appareils, Rasa fit ce qu'on lui demandait. Les systèmes du bioscanner se mirent en marche dès qu'il s'étendit et des relevés commencèrent aussitôt à alimenter les fichiers de diagnostic des ordinateurs. Oubliant ce qui se passait, Rasa se tordit le cou pour voir d'où provenaient les bruits et les lumières qui clignotaient.
- D'où vient ce bruit de tambour? demanda-t-il.
- Ce sont les battements de ton cœur. On dirait... qu'il bat un peu vite, remarqua Bashir, s'efforçant toujours de paraître naturel. Pour un Edémien, en tout cas. Dis-moi, Rasa, est-ce qu'il t'arrive d'avoir mal à la tête?
- Quelquefois.
- Et cela se produit à quel moment?
- Oh ... le matin. Et un peu le soir, aussi. Et... de temps en temps, cela m'arrive au milieu de la journée, ajouta Rasa, qui commençait à se sentir mal à l'aise. Je croyais que vous vouliez parler de K'olkr.
- C'est que, dit Bashir d'un ton raisonnable, si je dois mieux connaître ta vie, il serait simplement normal que tu connaisses un peu la mienne. Qu'en penses-tu?
Rasa commença à se redresser, mais Bashir s'approcha rapidement de lui et le retint par l'épaule pour l'empêcher de se lever.
- Laissez-moi partir! cria le garçon, trop faible cependant pour faire respecter sa requête.
Et il se mit à tousser.
C'était une toux sèche et creuse. L'effort lui avait coûté et sa toux s'accentua brutalement. Au bout de quelques instants, il toussait si furieusement que ses jambes se repliaient sur son torse soulevé par chaque violente expulsion d'air, comme s'il eût pris la position fœtale.
- Infirmière! appela Bashir.
Il allait demander une seringue pour stabiliser Rasa, mais cela s'avéra inutile. La toux de Rasa s'apaisa tranquillement d'elle-même, jusqu'à s'éteindre complètement. Rasa leva vers Bashir un regard dont l'éclat s'était voilé un peu plus encore.
- Est-ce que ça va? lui demanda le médecin.
Rasa fit signe que oui, mais il avait l'air mal en point et son état n'annonçait rien de bon.
- Je ne voulais pas te contrarier, dit le médecin.
- Ça va, dit Rasa en se glissant hors du lit diagnostiqueur. Je ... je ferais mieux d'aller retrouver mes parents maintenant.
- Tu ne voulais pas que nous parlions de K'olkr? Rasa scruta un moment le visage de Bashir.
- Je ... ne crois pas que vous en ayez vraiment envie.
- Et toi?
Le garçon poussa un soupir si profond que Bashir craignit un instant qu'il ne déclenche un nouvel accès de toux. Mais Rasa haussa simplement les épaules avec fatalisme.
- Non. Pas vraiment.
Et il sortit de l'infirmerie.
Lobb examinait avec soin chaque passant afin de déterminer lequel serait le plus susceptible d'entendre le message, la parole, la gloire de K'olkr.
Le disciple de Mas Marko crut alors reconnaître un candidat intéressant en la personne d'une séduisante jeune femme qui semblait égarée, emportée à la dérive sur l'océan de la conscience humanoïde.
Elle sortait du Quark's, tenant un verre entre les mains comme s'il eût été son dernier ami dans tout le cosmos. Dès qu'il posa son regard sur elle, Lobb éprouva pour la jeune femme une foudroyante compassion.
Il lui sembla que K'olkr lui murmurait : « Oui! Oui! Voilà celle que tu attendais. Elle sera la première que tu convertiras à la sagesse de K'olkr. Tu en es capable. Vas y doucement. Use de paroles suaves, qui sauront l'attirer vers toi. »
Lorsqu'elle passa tout près, Lobb éleva la voix avec une véhémence qui le surprit lui-même.
- K'olkr te veut! hurla-t-il presque. K'olkr t'aime! Oui, toi, jeune femme!
S'arrêtant net, elle tourna lentement la tête dans sa direction et Je dévisagea.
- Ta vie, l'exhorta-t-il avec une ferveur croissante, peut devenir une chose magnifique et pleine de beauté. Ta vie peut aller au-delà de tout ce que tu as pu croire possible. Ta vie peut être embellie, sanctifiée, glorifiée, si tu acceptes, comprends et embrasses la sagesse de K'olkr!
La main tendue, il l'invita à se rapprocher de lui.
Elle fixa Lobb encore un moment et, d'un pas lent, très lent, s'avança vers lui.
Puis elle leva son verre et lui en balança violemment le contenu en pleine poitrine.
Le liquide rouge forma vite une tache qui lui coula jusqu'à la taille et se mit à dégouliner. Stupéfait, Lobb ne pouvait en détacher le regard.
- Ma vie est très bien comme elle est, espèce d'imbécile, dit la jeune femme avec aigreur. C'est peut-être toi qui devrais réévaluer ton existence. Crier des conneries à des gens qui ne t'ont rien demandé et qui n'ont rien à faire de ta présence ici.
Elle tourna les talons et disparut.
Lobb resta planté là, sans trop savoir ce qu'il devait dire ou faire. Il se sentait affreusement humilié face à Mas Marko et ne pouvait certes pas ignorer la présence de son chef et mentor auprès de lui.
Mas Marko posa avec tristesse sa main sur son épaule.
- Je suis désolé, Lobb. Je crains qu'il ne. sera pas particulièrement facile de faire face au réalités de notre mission.
- Mais ... , balbutia Lobb en cherchant ses mots. Mais pourquoi est-ce qu'ils nous détestent tant?
- C'est eux-mêmes qu'ils haïssent, lui expliqua Mas Marko. Nous élevons un miroir devant le vide et la pauvreté de leurs vies. Ils se rendent compte de leur condition ... ils voient que leur vie est triste et dénuée de sens sans l'esprit de K'olkr. .. et la vaste majorité d'entre eux réagit avec hostilité. Il peut être extrêmement difficile d'accepter la vérité, mais un très petit nombre d'entre eux comprendra notre enseignement et s'y soumettra. C'est pour ceux-là que nous engageons nos vies dans un labeur sans fin.
Lobb acquiesça, mais ne se sentit nullement plus sec ni moins humilié.
Azira avait écouté en silence les paroles de son mari, mais elle dressait légèrement la tête maintenant qu'elle apercevait Rasa traverser la grande place centrale de la Promenade et se diriger vers eux.
- Rasa! l'appela-t-elle en agitant la main. Par ici, mon chéri!
- Il sait où nous sommes, Azira, lui fit remarquer Marko.
Il parla sans rudesse ni colère, mais quelque chose dans sa voix indiquait clairement qu'il jugeait sa conduite déplacée.
Acceptant la réprimande de son mari, Azira croisa les bras. Mais quand Rasa les eut rejoints, elle l'enlaça d'un bras protecteur et leva vers son mari un visage qu'on aurait pu qualifier de délibérément dénué d'expression.
Marko l'ignora et s'adressa au garçon :
- Rasa, comment cela s'est-il passé avec l'homme de Starfleet?
Dans un premier temps, Rasa ne répondit pas. Marko le regarda avec curiosité et lui parla avec plus de fermeté :
- Je crois que je t'ai posé une question, Rasa.
- Je ne sais pas, père.
- Tu ne sais pas comment cela s'est passé?
- Non, père.
Marko demeura un long moment silencieux.
- Me caches-tu quelque chose? demanda-t-il enfin.
- Mas Marko, intercéda Azira, choisissant, vu qu'ils étaient en public, de s'adresser à son mari en utilisant intégralement son titre officiel. Je crois que notre fils est en ce moment trop fatigué et n'arrive plus à se concentrer.
- Est-ce exact, mon fils? Tu es trop fatigué?
Rasa contemplait avec un vif intérêt le bout de ses souliers.
-Oui, père.
- Je vois. Dans ce cas, dit-il en se tournant vers Lobb, aurais-tu l'obligeance de raccompagner Rasa jusqu'à nos quartiers et de t'assurer qu'il prenne un peu de repos? Tu pourrais également en profiter pour te rendre à tes appartements afin de mettre quelque chose de plus ... sec.
- Je vous remercie, Mas Marko, dit Lobb.
Il commençait à ressentir la désagréable sensation du liquide froid sur son ventre et avait hâte d'enlever ses vêtements souillés.
Mas Marko les regarda s'éloigner et sentit la présence de Azira près de lui. Elle s'était rapprochée un peu plus que d'habitude en public, mais il ne fit rien pour la repousser. Il savait à quoi elle pensait et n'était pas, malgré tout, totalement dépourvu de sentiments ni de sensibilité.
- Il a l'air si petit, murmura-t-elle. Si petit. Mas Marko secoua sa grosse tête.
- Les voies de K'olkr sont impénétrables, dit-il d'une voix dont il tenta de chasser la tristesse, sans y parvenir tout à fait.
Rasa ne se fit pas prier pour s'étendre sur son lit. Lobb put même voir qu'il s'était endormi en touchant l'oreiller.
Heureux d'avoir rempli sa mission avec succès, Lobb sortit des quartiers que Mas Marko partageait avec sa femme et son fils et se dirigea vers les siens, de l'autre côté du corridor.
Un homme se tenait là.
Il avait d'épais cheveux roux et son visage était figé dans une expression renfrognée. Son menton se terminait en pointe, et son visage lui-même formait un parfait triangle. Ni grand ni petit, il ne se distinguait par aucun signe particulier.
Il fixait Lobb, tout simplement.
- Puis-je vous aider? demanda ce dernier. L'homme resta.
- Aimeriez-vous connaître la sagesse de K'olkr? Rien.
Par pur réflexe, Lobb allait poursuivre sur sa lancée, mais il sentit de nouveau sur sa peau ses vêtements détrempés. Il commençait à se sentir mal, à frissonner ... mais quelques-uns de ces frissons étaient peut-être causés par le regard insistant et menaçant que faisait peser sur lui l'étrange individu aux cheveux roux.
- Peut-être pourrions-nous en discuter plus tard, suggéra-t-il, peu désireux de prolonger cette rencontre.
Quand il passa devant l'homme, et pour une raison qu'il n'aurait pu expliquer, ses muscles se contractèrent subitement, comme s'il avait craint une attaque soudaine.
Mais il ne se passa rien. L'homme roux demeura-parfaitement immobile et Lobb se retrouva dans sa chambre, en sécurité, quelques instants après.
En sécurité?
Une expression qui s'appliquait mal dans son cas. En sécurité. Pourquoi? Venait-il de courir un danger?
L'homme aux cheveux roux ne portait pas d'arme et semblait bien ordinaire. Quelle menace aurait-il pu représenter?
L'air déconfit, Lobb regarda dans le miroir sa tunique maculée. Pas surprenant qu'il se soit senti paranoïaque, même devant une personne aussi peu menaçante que l'homme roux. D'ailleurs, avait-il craint d'être agressé par la charmante jeune femme à qui il avait tenté de porter secours? Il n'était donc pas surprenant qu'il se soit par la suite méfié de tous ceux qu'il rencontrait.
Ce qui lui était arrivé n'était peut-être pas une si mauvaise chose, après tout. Cela pourrait l'aider à se tenir loin de ceux qui lui voudraient du mal.
Il entendit un drôle de bruit.
On aurait dit... un bruit de goutte à goutte, une matière épaisse et gluante tombant avec un petit bruit mou ...
Il se retourna.
La porte n'était pas d'une étanchéité parfaite. Il se déversait des joints une espèce de curieux ... truc.
- Mais qu'est-ce que ... , réussit-il à articuler.
C'était rouge et gluant. Une flaque bouillonnante se forma sur le sol Lobb craignait d'y toucher, ignorant totalement ce qu'elle aurait pu lui faire, mais elle bloquait la sortie. Si elle se mettait à avancer vers lui, comment pourrait-il gagner la porte sans danger?
Il fit un pas à gauche, essayant de trouver une façon de contourner la chose pour sortir.
Défiant toute logique, la masse se mit alors à grandir. C'était comme si une tour s'était élevée en-dessous de la flaque. Il fallut à Lobb un certain temps pour comprendre que la masse se reconstruisait elle-même.
Elle grossit, se dilata, commença à se gonfler, et prit alors une forme plus précise. Il put voir se dessiner les bras rattachés au corps, une tête se former, des traits apparaître.
L'homme aux cheveux roux.
Lobb se frotta les yeux, refusant de croire ce qu'il voyait.
Les bruits de clapotement cessèrent. L'homme s'était maintenant complètement reconstitué dans la chambre de Lobb et l'examinait avec un intérêt détaché.
- Au nom de K'olkr, qui êtes-vous? demanda Lobb tout bas. Que voulez-vous?
L'homme roux lui donna une réponse ... non verbale. Son bras droit se ramena vers l'arrière en changeant de forme.
Celui-ci se transforma en une masse cubique parfaite et lisse, ressemblant à un lourd bloc de métal.
Lobb ouvrit tout grand la bouche, sans comprendre.
Et l'homme aux cheveux roux fit quatre pas rapides en avant, comme un joueur de bowling sur le point de laisser échapper sa boule. Son bras exécuta un mouvement rapide, tout en douceur et fluide, et se rabattit violemment en avant.
Lobb n'eut que le temps d'émettre un cri de terreur aigu. La main transformée en arme frappa en plein visage le jeune Edémien et le fit reculer. Elle poursuivit ainsi sa course et entra solidement en contact avec le mur. Lobb ne put même pas pousser un cri. Son crâne, incapable d'offrir la moindre résistance à une telle poussée, se fracassa dans un bruit de melon écrasé.
L'homme aux cheveux roux resta ainsi un moment, comme s'il avait admiré son travail ou attendu que les photographes prennent des clichés. Puis il retira son poing en forme d'enclume, sans porter la moindre attention au bruit sourd écœurant des restes de Lobb retombant sur le sol. La couleur pourpre de la boisson renversée sur sa tunique se mélangeait maintenant à la teinte sombre de son sang.
Une épaisse traînée rouge assombrissait le mur.
Le tueur la contempla un moment, puis il tendit le doigt.
Et se mit à écrire.

CHAPITRE 6

- Qu'est-ce qu'il veut faire?!
Sisko ne savait pas s'il devait rire ou non. Odo, fidèle à lui-même, avait tendance à tout prendre au sérieux. Personne n'aurait pu se souvenir de l'avoir déjà entendu rire.
Ils se trouvaient dans le· bureau du commandant et Sisko, finalement, s'esclaffa. Mais on aurait plutôt dit un brutal aboiement de gaieté.
- Qu'est-ce qu'il veut faire? répéta-t-il,
- Vous m'avez bien entendu, Sisko, dit Odo d'un ton cassant. Il veut acheter Deep Space Neuf.
Le commandant prit la chose en considération un moment.
- Quel genre d'offre se propose-t-il de faire?
Odo pencha la tête de côté. C'était à son tour de ne pas très bien comprendre. Devant son air déconcerté, Sisko expliqua:
- Eh bien ... il est important de savoir s'il compte faire une offre qui en vaut la peine. Combien pourrait-on tirer de cette station, d'après vous?
- Sisko!
- Quoi, vous ne voudriez tout de même pas qu'on écarte son offre comme ça, sans l'avoir vue? Cela n'aurait pas de sens.
Odo lui jeta un regard dur.
- C'est encore une de vos petites blagues, n'est-ce pas?
- Eh bien ... J'avoue que je ne suis pas tout à fait sérieux, si c'est ce que vous voulez dire. Peut-être que les Férengis voulaient vous faire une farce, constable. Est-il possible qu'ils aient su que vous étiez là?
- Certainement pas, répondit Odo en grimaçant.
- Dans ce cas, constable, dit Sisko en se permettant un sourire, ne vous faites pas de souci. Avec tous les problèmes auxquels nous devons faire face sur DS-Neuf, vous conviendrez qu'un Férengi désirant l'acheter est une préoccupation d'une importance route relative.
- Je le suppose, reconnut Odo. C'est une idée parfaitement insensée. De tous les complots férengis qu'il m'a été donné de court-circuiter, celui-là est assurément le plus ridicule.
- Il ne s'agit même pas d'un complot, constable. Inutile d'intervenir. Laissons-les venir, qu'ils fassent leur offre. Après les avoir écoutés poliment, je leur dirai que la station n'est pas à vendre, et l'affaire en restera là.
- Avec Quark - et, croyez-moi, je le connais mieux que personne - l'affaire s'arrête rarement, sinon jamais ... , là.
Sisko accorda quelques instant de réflexion à cette idée.
- Constable, vous êtes-vous déjà imaginé dans la peau d'un individu sans scrupules?
- Non, répondit Odo, légèrement mystifié. Pourquoi penserais-je à une chose pareille?
- Essayez, juste pour voir, suggéra Sisko. Nous acceptons de vendre la station, nous fabriquons des documents officiels attestant le transfert de propriété, et puis ... « on prend l'oseille et on se tire », comme le dit une vieille expression.
- Je crois que vous êtes en train de perdre la boule, Sisko.

- Non, soupira le commandant. Ce n'est pas que je perds la boule. Je ... soupèse simplement toute les possibilités, comme toujours.
Sisko se laissa glisser au fond de son fauteuil, mais il semblait mal à l'aise.
Odo ne savait trop quoi dire. Il était clair que Sisko était préoccupé par quelque chose, mais le constable n'était pas sûr que le commandant de Starfleet désirait en parler. Et même s'il l'eût voulu, pourquoi Odo aurait-il perdu son temps avec lui? Ben Sisko n'avait qu'à confier ses problèmes à Dax, ou à quelqu'un d'autre. Odo considérait le commandant, au mieux, comme un mal nécessaire. Au pire, comme une nuisance. Le symbole vivant d'une organisation dont les membres portaient les marques de leur orgueil sur les manchettes de leurs uniformes.
Néanmoins ...
- C'est Jake, n'est-ce pas? devina Odo, répugnant à se mêler de cette histoire.
Mais Sisko lui sembla plutôt reconnaissant d'avoir ouvert cette brèche. Odo raisonna en son for intérieur que s'insinuer ainsi dans les bonnes grâces de Sisko pourrait s'avérer utile dans le futur, et lui permettrait peut-être un jour de pouvoir accomplir son travail à sa guise.
- Dans la vie, confia Sisko d'une voix lente, il n'est pas facile de prendre des décisions qu'on sait bonnes pour soi ... quand on doit constamment se préoccuper des effets qu'elles auront sur quelqu'un d'autre.
- Il s'agit bien de Jake, dit Odo, ses doutes dissipés. Mais voyons Sisko, il n'est encore qu'un gamin. Il ne sait rien de la vie.
- Il sait qu'il est malheureux. Il sait aussi qu'il a peur.
- De quoi?
- De grandir tout seul. De n'avoir jamais d'amis. De me perdre. Je veux dire, OS-Neuf représente un défi pour moi, mais pour lui, qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce qu'une vie au service de Startleet pourrait bien signifier pour lui?
Odo ne répondit pas.
Sisko se leva et refréna son humeur, qu'il sentait commencer à s'échauffer, optant plutôt pour un humour glacé.
- Après tout, pourquoi pas? réfléchit-il tout haut. Je vends la station au Férengi et je me tire . avec Je blé. Qu'elle aille au diable.
- Je serais alors dans l'obligation de vous arrêter, fit remarquer Odo.
Sisko posa un regard morne sur le chef de la sécurité. - J'aimerais bien voir ça. Je vous préviens, constable ... que vous auriez du fil à retordre.
- Je ne crois pas, lui mentionna Odo.
- N'en soyez pas si sûr. Vous avez devant vous la plus formidable gâchette de fuseur de tout ce côté de la ceinture d'astéroïdes. Vous savez comment on m'appelait à l'Académie?
- Attendez un peu que je devine : Sisko?
- On m'avait surnommé Dead-Eye, parce que ...
- Vous étiez aveugle_ d'un œil?
- Pas du tout, non. Parce que j'étais le meilleur tireur. Je vous présente l'inventeur du tir par double ricochet. J'installais un miroir dans lequel je faisais rebondir le tir, et je ne ratais jamais la cible.
- Je vois. Je présume que vous n'aviez encore jamais entendu dire que la ligne droite constitue le plus court chemin d'un point à un autre. ·
- Constable, dit Sisko en fixant sur lui un regard abattu, vous n'avez vraiment aucun sens de l'aventure.
- Il y a des manières plus subtiles d'appréhender les choses que de leur tirer dessus, tour de passe-passe ou pas. À moins, bien sûr, que vous ne songiez à inculquer un peu de bon sens à votre fils en lui faisant ricocher le rayon d'un fuseur sur le crâne.
- Cela ne résoudrait guère le problème.
- Peut-être pas, ajouta Odo d'un ton raisonnable, mais il cesserait peut-être de s'en plaindre.
Avant que Sisko n'ait pu répondre à ce commentaire plutôt mesquin, la tête du docteur Bashir apparut dans la porte du bureau.
- Puis-je vous déranger un moment, commandant?
- Nous avions terminé notre conversation, dit Odo avant que Sisko puisse répondre.
Il se leva et se rendit jusqu'à la zone centrale de Ops. Quand il passa devant O'Brien, le chef de l'ingénierie l'appela.
- Constable!
- Oui, chef?
- Vous vous souvenez de mon tour de magie de l'autre jour, celui que vous avez réussi à découvrir?
- Oui.
- Laissez-moi une chance de me reprendre.
- Ah oui? Et pourquoi est-ce que je devrais faire ça?
- Parce que si je réussis un tour de magie avec vous, je pourrai certainement le réussir avec Molly.
- Ah, vous m'octroyez donc les mêmes capacités déductives qu'à votre fillette. Je vois.
Mais O'Brien ne l'écoutait déjà plus. li avait sorti un paquet de cartes et les mêlait avec empressement. Avant que Odo ait pu lui faire comprendre qu'il n'était pas le moins du monde intéressé à participer, O'Brien avait déployé les cartes dans sa main et les tenait devant lui.
- Choisissez une carte.
- Mais pourquoi?
- Pour que je puisse faire le tour.
- Oh, bon, d'accord, finit-il par dire en pointant une carte, retournée comme toutes les autres.
- Bien. Maintenant, regardez cette carte.
Odo la fixa.
Tout près, Dax observait la scène d'un œil amusé. Kira, elle, n'y portait pas la moindre attention, trop occupée à mesurer les fluctuations émises par le trou de ver.
- Mais qu'est-ce que vous faites? demanda O'Brien, qui cachait mal son impatience.
- Je regarde la carte, répliqua Odo, qui ne faisait, lui, aucun effort pour dissimuler son irritation.
- Je voulais dire de la prendre et de la regarder, précisa O'Brien, puis il ajouta en vitesse: Replacez-la ensuite dans le paquet sans me dire laquelle c'est.
Odo fit ce qu'on lui demandait. O'Brien mêla de nouveau les cartes et les déploya de nouveau. Il en sortit triomphalement un sept de cœur.
- C'est votre carte? demanda-t-il au constable.
- Non, répondit Odo.
Le visage de O'Brien se décomposa, mais seulement l'espace d'un instant. Décidé, il passa une fois de plus le paquet de cartes en revue. Cette fois il en retira le deux de trèfle.
- C'est votre carte?
- Non.
Il échangèrent un long regard.
- Au diable tous ces trucs, marmonna O'Brien. Je devrais peut-être essayer de jongler.

* * * * *

Bashir tenait son bloc-notes médical levé devant lui comme un bouclier. Il contenait les informations médicales que le lit diagnostiqueur avait recueillies sur Rasa, ainsi que le diagnostic élaboré par Bashir grâce aux ressources de l'ordinateur.
- Vous êtes certain? lui demanda Sisko.
- Absolument, commandant. li s'agit d'une maladie d'origine virale et extrêmement débilitante qui se nomme panoria. La majorité des Edémiens sont naturellement immunisés contre ce virus. Seulement trois pour cent d'entre eux ne le sont pas. Les effets à court terme de cette maladie sont un malaise généralisé, l'épuisement rapide et, globalement des conséquences négatives sur le métabolisme. À plus long terme ... la situation s'aggrave. En moins d'un an, l'organisme cesse graduellement de fonctionner. Le patient devient impotent... pour la brève période de temps qui lui reste.
- C'est donc une maladie mortelle, constata gravement Sisko, d'une voix qui sembla, même à ses propres oreilles, provenir d'outre-tombe.
- Si elle n'est pas traitée, oui. Sans le moindre doute.
- Je vais ordonner que Rasa soit immédiatement mis en quarantaine.
- Ce n'est pas nécessaire, commandant, dit Bashir avec assurance. La panoria ne peut être contractée que par les Edémiens, ainsi que par les représentants de deux autres peuples, et aucun d'entre eux ne réside actuellement sur Deep Space Neuf. En fait, leur technologie ne leur permet pas de voyager si loin. La vie de Rasa est peut-être en danger ... mais pas celle des autres.
- Vous avez dit: « Si elle n'est pas traitée» ... Le garçon peut donc être sauvé?
- Absolument, dit Bashir d'un ton ferme. J'ai vérifié nos stocks de médicament; je peux très facilement synthétiser les éléments nécessaires. Il faudrait le placer immédiatement sous médication. Idéalement, cela aurait dû être fait il y a plusieurs semaines.
- Plusieurs semaines? Depuis combien de temps ce garçon est-il malade, docteur?
- Les symptômes ont dû commencer à être facilement décelables, dit Bashir en faisant une pause pour évaluer la progression habituelle de la maladie, voilà maintenant trois semaines. Pouls élevé, fièvres et nausées, malaises, migraines et douleurs ...
- Mais, sapristi, comment se fait-il qu'il n'ait pas encore été traité?
- Il m'est impossible de répondre à cette question, commandant.
- Dans ce cas, allons interroger ceux qui connaissent la réponse.
Il se leva et contourna son bureau, mais comme Bashir approchait de la sortie, Odo se pointa à la porte.
- Un autre problème, constable? demanda Sisko.
- Ça, répondit Odo, c'est le moins qu'on puisse dire.

Quand Odo, Sisko et Bashir parvinrent aux quartiers de Lobb, un des hommes de Odo se tenait devant l'entrée et se querellait avec Mas Marko. Le garde de sécurité, ; Meyer, sembla soulagé de les voir arriver.
Marko regarda Sisko et Odo.
- Commandant, tonna-t-il en pointant un gros doigt noir vers Meyer, votre employé se montre peu coopératif.
- J'exécute vos ordres, chef, dit Meyer d'un ton sec.
Aucun civil n'a le droit d'entrer ou de sortir. Boyajian et Tang sont à l'intérieur en ce moment, avec la ... victime.
- Qui a signalé l'incident?
- Une passante, commandant. Elle dit avoir entendu un cri. Elle est entrée et a découvert... ce qui s'est passé.
- Ce sont les quartiers de l'un des miens, lança Mas Marko avec force, d'une voix qui s'enflait et se faisait de plus en plus menaçante. S'il est victime d'une blessure ou qu'il court un quelconque danger, je dois le voir sur-le-champ. Et maintenant, je vous le demande au nom de K'olkr, laissez-moi passer!
Sisko ne l'ignora pas complètement, mais il n'allait certainement pas non plus se laisser intimider par Mas Marko.
- La chambre a-t-elle été inspectée? demanda Odo.
- Oui, chef, répondit Meyer. On n'a vu personne en sortir et nous en avons fait interdire l'accès.
- Très bien, dit Sisko. Faites-nous entrer. Mas Marko, je vous prie d'attendre ici.
- Je ...
Les yeux de Sisko lancèrent des flammes.
- Je vous prie d'attendre ici, répéta-t-il d'un ton catégorique.
Marko garda le silence. Il jeta cependant au commandant le regard le plus noir que Sisko eût jamais reçu, excepté peut-être de la part de Odo lui-même.
Ce dernier avait déjà complètement oublié Mas Marko. Il entra dans la pièce, suivi par Sisko et Bashir, et la porte se referma en glissant.
Sisko fut aussitôt assailli par la puanteur de la mort. Il l'avait rencontrée si souvent au cours de sa vie qu'elle semblait collée en permanence à l'intérieur de ses narines.
Mais cette fois ... C'était pire que tout.
Boyajian et Tang analysaient les quartiers à l'aide de tricordeurs, essayant de se maintenir à bonne distance du corps. Bashir se pencha sur le cadavre et le balaya de son tricordeur médical. Il faisait de toute évidence d'immenses efforts pour garder son sang-froid professionnel. Ce n'était pas facile.
Il ne restait sur le plancher pratiquement plus un seul espace qui ne fût recouvert de sang. La tête avait été mutilée au point qu'il était impossible de la reconnaître. C'était la mort la plus affreuse et la plus brutale qu'il avait jamais été donné de voir à Bashir dans sa jeune carrière.
- Je crois que la cause de la mort est évidente? dit Sisko en réprimant un frisson d'épouvante.
- Un énorme, un effroyable traumatisme crânien, dit Bashir. La victime est l'un des Edémiens, c'est certain. - Avant de laisser Mas Marko entrer ici, suggéra Odo, il faudrait nous assurer qu'il a l'estomac solide. Boyajian, Tang ... examinez chaque centimètre carré de cet endroit. Analysez-le molécule par molécule, s'il le faut. Je veux qu'on trouve ce tueur, et je veux qu'on le trouve immédiatement. Personne ne s'en tirera après avoir fait ça sur ma station. Personne.
- Constable, demanda Sisko en pointant son doigt vers le mur, quelle est votre opinion là-dessus, exactement?
Odo s'approcha du mur.
- Je l'ai vu tout de suite en entrant, dit-il à voix basse. Impossible de le manquer.
Sur le mur, tracé dans le sang de Lobb, apparaissait le chiffre un.
- Une croix suivie d'un chiffre arabe, constata Sisko. L'assassin est un humain.
- Ou a alors il veut être certain que le commandant humain de la station comprendra bien son message, nota Odo.
- Et quel est ce message, à votre avis, constable ... ? demanda Sisko, qui craignait de connaître déjà la réponse.
- Lorsqu'il y a un numéro un, dit lentement le chef de la Sécurité, il est habituellement suivi d'un numéro deux, puis trois, et ainsi de suite. Sisko ... nous ferions mieux de mettre rapidement la main sur ce cinglé. Il se peut très bien qu'un tueur en série se balade en ce moment sur Deep Space Neuf en toute liberté.

CHAPITRE 7

Le couple Edémien était assis dans ses quartiers. Azira demeurait visiblement sous le choc, mais Mas Marko affectait avec prudence un visage sans expression.
Odo et Sisko se tenaient derrière Bashir, qui avait pris place en face des deux Edémiens.
- Ce pauvre Lobb, disait Azira d'une voix étouffée. Je ... je n'arrive pas à y croire. Nous venions tout juste de le voir. K'olkr ... C'est notre faute, Marko.
- Ne sois pas absurde, dit Mas Marko avec calme.
- Qu'est-ce qui vous fait croire une telle chose, Azira? demanda Sisko.
Elle eut un geste vague de la main.
- C'est., c'est nous qui lui avons demandé d'accompagner Rasa jusqu'ici. Nous l'avons envoyé là où son meurtrier l'attendait. Sans cela ...
- Vous n'avez aucun.reproche à vous faire, la rassura Sisko. Ni vous ni personne n'aurait pu prévoir un tel drame.
- Écoute ce que dit le commandant, Azira, lui recommanda Marko.
Un peu plus tôt, Marko n'avait cessé de fulminer, jusqu'à ce que Sisko sorte des quartiers de Lobb et lui permette d'y entrer. Mais il était devenu très silencieux une fois à l'intérieur. Il s'était agenouillé près du corps sans vie de son disciple et avait psalmodié des prières durant cinq minutes, demandant à K'olkr d'accepter et de purifier l'âme du très juste, très jeune, et très infortuné missionnaire. Il avait parlé avec une telle ferveur que Sisko en avait été tout remué.
Il était bon de pouvoir se raccrocher à la foi, avait pensé Sisko, dans un univers où plus rien n'avait de sens.
Dommage qu'il ait eu quelque difficulté avec ce concept.
Mas Marko se tourna de nouveau vers le commandant.
- Avez-vous un indice sur l'identité du meurtrier?
Sisko regarda Odo.
- Nous avons des pistes intéressantes, répondit celui-ci d'un ton assuré.
Pure invention, Sisko ne l'ignorait pas. Les gardes de sécurité de Odo avait inspecté chaque centimètre carré de l'endroit sans arriver à trouver le plus petit indice sur l'individu qui avait réussi à pénétrer dans les quartiers de Lobb pour ensuite le tuer et s'échapper sans laisser la moindre trace.
- Ç'aurait très bien pu être un fantôme, avait déclaré Odo avec irritation.
Mais le chef de la Sécurité parlait maintenant avec aplomb:
- Ce n'est qu'une question de temps. Aucun doute là-dessus.
- Commandant, dit Mas Marko, l'air grave. Nous sommes dans une position délicate. Nos croyances nous obligent à conduire des funérailles dans les douze heures suivant le départ de l'âme du défunt pour rejoindre K'olkr. Nous désirons retourner sur Édema ...
- Je crains que ce ne soit impossible, l'interrompit Sisko.
Ils le regardèrent fixement.
- Pourquoi donc? questionna Azira. C'est Odo qui répondit:
- Une enquête criminelle est en cours, expliqua-t-il sans ménagement. Personne ne sera autorisé à quitter la station avant que le tueur soit sous les verrous.
- Vous ... , balbutia Azira, consternée, vous voulez nous obliger à rester ici? Avec un fou capable de telles horreurs qui se promène dans la station? Marko, supplia t-elle en se tournant vers son mari, dis-leur qu'ils n'ont pas le droit de faire cela.
Mais Marko scrutait pensivement le visage de Sisko. - Vous avez menti tout à l'heure, n'est-ce pas commandant? dit-il. Vous n'avez pas la moindre idée de qui est responsable de la mort de Lobb. Moi, mon épouse, Del... tout le monde sur la station est susceptible d'avoir commis ce crime. Il vous est impossible de nous laisser partir parce que vous n'avez aucune raison de croire que nous n'avons rien à voir avec ce ... cet horrible événement, pas plus que le dernier de ces sales ivrognes qui traînent leurs guêtres sur la Promenade. C'est bien ça, n'est-ce pas?
- Nous possédons plusieurs pistes intéressantes, répéta sèchement Sisko. Les règles de procédure de Starfleet sont extrêmement strictes dans un cas comme celui-ci, et nous devons les suivre. Et c'est ce que nous ferons, même si cela nous oblige à vous garder ici.
- Et à nous exposer au même sort atroce que Lobb, continua Azira d'une voix blanche. Comment... comment pouvez-vous ...
Mas Marko leva la main et Azira retomba dans son silence. La voix du leader charismatique retentit dans les quartiers comme celle d'un prédicateur en chaire :
- Si telle est la procédure que vous devez suivre, commandant, qu'il en soit ainsi. Nous sommes des disciples de la parole de K'olkr. Nous savons qu'il nous Guidera à travers cette .... cette affreuse histoire, tout comme Il vous Guidera jusqu'à la cruelle créature qui a commis ce crime. Et quand ce sera fait... nous demanderons à K'olkr de lui pardonner.
- K'olkr soit loué en toutes choses, murmura Azira, enveloppant le bras de Marko de ses mains.
En temps normal, elle n'aurait jamais posé un tel geste en présence d'étrangers, mais elle était visiblement troublée et angoissée par toute cette histoire.
- Puisque nous serons retenus ici, commandant, je dois donc vous demander de me permettre de conduire ici les funérailles de Lobb, dit-il avec une expression chagrinée. Lobb n'avait aucune famille, aucun être à chérir, sauf ceux qui appartiennent à l'Ordre. Personne d'autre que nous, en vérité, pour le pleurer. Peut-être, oui, cela fait-il partie du vaste dessein de K'olkr qu'il soit enseveli ici dans l'espace ... afin que son corps erre à jamais, puisque son esprit repose en paix. Croyez-vous que cela serait possible, commandant?
- Bien sûr, répondit Sisko. Dites-moi ce dont vous avez besoin et je ferai le nécessaire.
- Si ma présence n'est plus requise ici, glissa Odo, j'ai une enquête à mener.
Sisko acquiesça d'un signe à sa demande et Odo prit congé.
Mas Marko, ignorant pourquoi les deux hommes de Starfleet s'attardaient encore, posa sur eux un regard chargé d'interrogation.
Sisko lança à Bashir un coup d'œil entendu, qui renseignait en silence le jeune médecin sur ce qu'il s'apprêtait à dire. Bashir hocha imperceptiblement la tête pour montrer qu'il avait compris.
- Mas Marko, commença Sisko, Azira ... il y a autre chose dont nous devons discuter.
- Autre chose? s'étonna Marko, qui parut soudain las. D'autres heureuses nouvelles à partager avec nous?
- C'est au sujet de ... votre fils. Le docteur Bashir ...
- Docteur? répéta Marko en levant vers Bashir ses yeux qui se plissèrent. Eh bien, voilà une curieuse coïncidence.
- Que voulez-vous dire?
- Rien du tout, commandant. Veuillez continuer.
Le visage de Marko se durcit et Sisko sentit un frisson lui parcourir l'échine.
- Votre fils et moi avons eu une conversation à l'infirmerie, dit Bashir. Rasa vous en a-t-il parlé?
- Non.
- Bon, c'est que ... au cours de la discussion, de fil en aiguille, j'ai fini par lui faire passer un examen médical de routine.
- Vraiment docteur? s'impatienta Mas Marko en se dressant devant les deux hommes. Serait-il possible de mettre fin à ce petit jeu de cache-cache? Voulez-vous m'informer de ce que vous avez trouvé ... ou dois-je m'en charger?
Sisko et Bashir se regardèrent. La réaction de Marko n'était pas exactement celle qu'ils avaient prévue.
- Panoria, se contenta de dire Bashir. Il s'agit d'une infection virale, qui peut s'avérer mortelle.
- C'est là le nom que vous lui donnez? dit Marko, qui ne semblait pas accorder beaucoup d'intérêt aux propos de Bashir. Je vous remercie de cette information.
- Vous étiez au courant de l'état de santé de votre fils? s'enquit Sisko.
- Il n'est plus le jeune garçon en santé qu'il a déjà été, reconnut Marko. Cela, nous le savions, oui.
- Eh bien, nous avons de bonnes nouvelles pour vous, lui annonça Bashir. Vous avez de la chance que nous ayons découvert sa maladie et que nous ayons pu la diagnostiquer. Amenez Rasa à l'infirmerie et je commencerai le traitement tout de suite. Il sera hors de danger en un rien de temps.
- Hors de danger d'une manière toute relative, si on pense à ce meurtrier lunatique qui court dans la station, dit Marko.
- Là n'est pas la question, fit remarquer Sisko.
- Oui, oui, vous avez raison, commandant. La question n'est pas là du tout, en effet.
Marko joignit les doigts en pointe, comme s'il cherchait la façon de formuler correctement ce qu'il avait en tête.
- Messieurs, sachez que nous apprécions grandement votre ... zèle. Mais nous devons vous demander de ne pas intervenir.
Il fallut un certain temps aux deux hommes avant de comprendre le sens de ces paroles. Sisko essaya bien de cacher sa stupéfaction, mais l'expression de son visage ne pouvait mentir.
- Je ... je vous demande pardon?
- J'ai dit que vous ne devez pas intervenir, répéta Marko. Est-ce si difficile à comprendre?
- Mas Marko, dit Sisko avec prudence, peut-être le docteur Bashir n'a-t-il pas été assez clair. S'il n'est pas traité ... votre fils mourra.
Mas Marko se mit à rire.
Ce n'était pas un rire froid d'indifférence, il semblait plutôt provenir d'une analyse ironique et amère de la situation.
- Et s'il reçoit ce traitement, vous prétendez qu'il ne mourra jamais? C'est bien ça?
- Bien sûr que non, déclara Bashir. Nous ne voulons pas dire qu'il ne mourra jamais. Ce serait absurde. Nous disons simplement que cela n'a pas besoin d'arriver tout de suite.
- Ces choses arrivent au moment choisi, lorsque K'olkr le décide. N'est-ce pas, Azira?
- Vous avez raison, Marko, murmura-t-elle.
Sisko n'avait jamais entendu une femme parler d'une voix si basse.
- Mas Marko ... vous refusez donc que nous venions en aide à votre fils, c'est bien ça?
- C'est exact.
- Mais ... pourquoi?
- Il est déjà entre les meilleures mains qui soient, dit Mas Marko avec sérénité. Il est entre les mains de K'olkr. K'olkr décidera de son destin, comme Il décide de toutes choses.
- Mais c'est absurde! s'exclama Bashir.
- Docteur, tenta de le prévenir Sisko, mais Bashir ne sembla pas l'entendre.
- La médecine peut le sauver et vous voudriez que je le regarde mourir, en me croisant les bras? Mais ... quelle sorte de monstre êtes-vous?
- Docteur, répéta Sisko, d'un ton cette fois si menaçant qu'il capta l'attention de Bashir.
Mais le jeune médecin continua de bouillir d'une colère à peine contenue.
- Il semble que vous ayez de la difficulté à comprendre, dit Mas Marko. Je ne vois pas pourquoi. La notion de non-ingérence devrait pourtant vous être familière, docteur. Et à vous aussi, commandant. Les coutumes de la Fédération et de Starfleet ne me sont pas totalement étrangères. Si je me souviens bien, votre premier article de loi ne prescrit-il pas la non-ingérence?
Sisko fit signe que oui.
- Voilà une loi qui est bonne. Une loi solide. Une loi qui existe, continua Mas Marko, afin de vous éviter d'imposer, même sans le savoir, votre assistance quand elle n'est pas requise. C'est une loi par laquelle vous dites, en substance: nous ne nous mêlerons pas d'affaires que nous ne sommes peut-être pas en mesure de comprendre. Cela n'est-il pas exact?
- D'une certaine manière, accorda Sisko.
- Nous sommes guidés par des convictions identiques, commandant. Les questions de maladie et de santé, de vie et de mort, voilà des choses qui relèvent de l'autorité de K'olkr. Nous n'avons pas à nous y opposer. Nous n'avons pas à intervenir. Il décide du moment où nous sommes envoyés dans cette sphère, et Il décide quand nous en partirons. Et personne, ni vous, ni ma bien-aimée Azira, n'a le droit de remettre en question ses volontés sur de telles matières.
- Je ne vous demande pas de remettre en question les volontés de votre dieu.
- Il est votre dieu à vous aussi, docteur, dit sereinement Marko. C'est simplement que vous l'ignorez encore.
- Je veux bien vous croire. Mais comme je l'ai dit, je ne vous demande pas de remettre ses actes en question. Pas plus que je ne vous demande de remettre vos croyances en question. Je vous demande uniquement de sauver la vie de votre fils.
- K'olkr nous a donné un fils, dit Marko. Si K'olkr décide de le reprendre, cela est l'affaire de K'olkr. Nous devons croire que sa décision provient de son entendement infini de son grand dessein.
- Quel grand dessein? interrogea Bashir. Vous ne savez même pas de quel grand dessein il s'agit.
- En effet, docteur. Voilà toute la question. Si nous le savions, eh bien ... nous serions K'olkr lui-même. Ce qui n'est pas le cas, de toute évidence. Nous sommes de simples mortels. Et il ne convient pas d'interférer dans ce plan. Si nous le faisions, ajouta-t-il gravement, ce serait le signe que nous avons perdu foi en Lui. Que nous ne croyons pas en Son dessein. Que nous avons agi contre Sa volonté.
- Mas Marko, j'ai moi aussi un fils. Je sais ce que je ressentirais s'il était mourant.
- Ne cherchez pas à comparer votre, peine à la mienne, commandant. Elle n'est pas moindre que la vôtre. Ne vous permettez pas de penser que la vie de mon garçon m'est moins chère que celle de votre fils ne l'est pour vous.
- Mais c'est votre enfant, sacrebleu!
- Et c'est aussi celui de K'olkr.
Marko ne semblait plus contrarié, mais bien peiné - peiné de voir qu'il était si difficile à Sisko et à Bashir de comprendre une vérité si simple et évidente.
- K'olkr aime Rasa autant que moi. En vérité, Il l'aime encore plus. Après tout, Azira et moi ne pouvions rien demander d'autre qu'un fils nous soit donné. Et celui qui nous l'a donné est K'olkr. Si K'olkr décide de le reprendre, non ne pouvons que Le glorifier et Lui être reconnaissant pour le temps qu'il nous a permis d'être avec lui. Et je crains, commandant, que ce soit là tout ce que nous ayons à dire à ce sujet.
Bashir se tourna vers Azira, tentant de contenir le désespoir qu'il sentait monter en lui.
- Azira, êtes-vous d'accord avec cette ... philosophie? Vous avez porté cet enfant. Il...
- En voilà assez, docteur, l'interrompit Sisko.
- Ma foi n'est pas moins forte que celle de mon mari, répondit Azira avec douceur. Et j'imagine que la vôtre l'est tout autant, docteur. Vous n'apprécieriez pas, je crois, que je vienne vous exhorter à transgresser vos principes. Je vous demanderais donc de m'accorder la même considération.
Elle ne dit rien de plus.

Une fois dans le couloir, Bashir dut marcher deux fois plus vite qu'à son habitude pour se maintenir à la hauteur de Sisko, qui avançait d'un pas résolu.
- C'est vous qui êtes supposé être l'expert, disait Sisko. Comment pouvez-vous connaître aussi bien la race des Edémiens et ignorer complètement qu'il vous serait interdit de soigner une maladie pour des motifs religieux?
- Je suis médecin, pas théologien, répliqua Bashir, un peu plus sèchement qu'il ne l'aurait désiré. Vous n'allez tout de même pas laisser faire ça?
- Je n'ai pas le choix, riposta Sisko. Et vous le savez, docteur.
- Mais ...
- Écoutez, docteur, nous savons tous deux qu'il est impossible d'imposer un traitement médical contre la volonté d'un parent.
- Et Rasa là-dedans? Si ...
- Un parent, docteur. Et les parents ont décidé d'invoquer la Prime Directive.
- Et vous ne ferez rien! Et si c'était Jake? Si ... Sisko se tourna vers lui, des éclairs dans les yeux.
- La Prime Directive, docteur, laisse aux officiers du commandement de Starfleet une certaine latitude dans son application, expliqua-t-il d'un ton froid et sans inflexion. Il nous est permis d'utiliser notre jugement dans les cas où il existe une marge de manœuvre. Mais nous ne sommes pas en présence d'un tel cas, docteur. La situation peut nous déplaire, à vous autant qu'à moi, mais il nous a été demandé sans équivoque de ne pas nous en mêler. Et cette requête découle directement des principes qui gouvernent leur société. Nous n'avons ici aucun argument valable. La Prime Directive n'est pas là pour qu'on en use quand elle nous convient et qu'on l'ignore si ça nous chante. Vous respecterez la Prime Directive, et vous feriez diablement mieux de me respecter moi aussi. Est-ce bien compris, docteur?
Bashir eut l'impression que le regard furibond de Sisko allait lui creuser un trou au milieu du front. Il se rallia à l'opinion bien arrêtée de Sisko et répondit simplement : - Compris, commandant.
- Bien. Oh ... je n'apprécierai guère à l'avenir les comparaisons déplacées avec ma propre situation parentale. Cela est-il également bien compris?
Ce n'était pas une question.
- Bien, répéta Sisko et il s'éloigna.
Sa colère et son sentiment d'impuissance étaient aussi forts que ceux de Bashir ... mais il arrivait beaucoup mieux que lui à le cacher.
Il passa près d'un homme aux cheveux roux et entra dans le turbo-ascenseur. La porte se referma derrière lui avec un bruit de sifflement.
L'homme aux cheveux roux le regarda disparaître.

CHAPITRE 8

Kira leva les yeux de sa console quand le turbolift déversa ses deux passagers sur Ops. Son visage prit un air de dégoût.
- Qu'est-ce que vous venez faire ici, Quark? Et qui est cette ... personne?
- Tâchez de surveillez vos manières, major, conseilla Quark. Cette personne pourrait bien être votre prochain patron.
Kira laissa échapper un bruyant soupir d'exaspération et retourna à son travail. Elle ne découragea pas Quark et Glav de se rapprocher d'elle autant qu'ils le purent avant de les remettre à leur place d'un regard sévère.
- Glav, je te présente le major Kira Nerys, dit Quark au bout d'un moment, quand il devint évident que Kira ne se proposait pas d'animer la conversation. Major, je vous présente Glav.
Puis, comme s'il annonçait une nouvelle de toute première importance, il prit un air de triomphe :
- Glav est présentement sur une grosse affaire.
- Les Férengis ont toujours une grosse affaire en cours, répliqua dédaigneusement Kira. Même sur son lit de mort, un Férengi prétexterait qu'il ne peut partir parce qu'il a encore une affaire à régler.
Glav et Quark échangèrent des regards ahuris.
- Comment se fait-il qu'elle connaisse nos rites funéraires sacrés? chuchota Glav.
- Elle a simplement deviné juste. Ça ne peut pas être autre chose.
- Si vous attendez le commandant, leur dit Dax, qui passait, il est impossible de prédire le moment de son retour. Vous pouvez prendre rendez-vous, si vous désirez le rencontrer.
- Exact, fit Kira avec humeur. En attendant, faites de l'air, Quark. Vous encombrez Ops.
Glav n'accordait plus à Kira la moindre attention et dévorait maintenant Dax des yeux. Le lieutenant, qui continuait de vaquer à ses occupations, prit bientôt conscience du regard insistant de Grav posé sur elle. Elle se tourna lentement vers lui.
- Puis-je vous aider? demanda-t-elle poliment.
- Vous n'imaginez à quel point, insinua Glav.
- Je te présente le lieutenant Dax, dit Quark. Dax, voici Glav.
- Une femme superbe, complimenta Glav, admiratif, et recouverte de vêtements de la tête au pied ... Vous, les femmes de Starfleet, connaissez vraiment l'art d'exciter les sens.
Dax pencha la tête, curieuse.
- Kira est tout habillée elle aussi, fit-elle remarquer. Vous n'avez fait aucun commentaire à son sujet.
Surprise par les paroles de Dax, Kira releva la tête.
- Pfffl Presque toutes les femmes bajorannes sont des princesses de glace, affirma-t-il, puis, baissant le ton pour inspirer la complicité, il chuchota: On dit que leur nez est comme ça à cause de l'habitude qu'elles ont de le plisser de dégoût chaque fois qu'elles pensent au sexe.
- Bon, ça suffit! intervint Kira. Sécurité!
Un garde s'approcha aussitôt, à qui il semblait démanger de flanquer le Férengi non seulement hors de Ops, mais par l'un des sas,de l'anneau d'amarrage, s'il l'avait pu.
Sisko choisit ce moment pour arriver.
- Commandant! cria Quark au moment où le garde s'avançait vers lui. Nous désirons un entretien avec vous!
L'homme de la Sécurité stoppa net, ne sachant s'il devait donner suite à l'ordre de Kira maintenant que le premier officier était présent sur Ops. Sisko sentit tout de suite qu'il arrivait au milieu de quelque.chose.
- Un problème, major? demanda-t-il en se tournant vers Kira.
- J'ai demandé qu'on les expulse.
- Pour quelle raison?
- Parce qu'ils ne sont pas autorisés à être ici. Parce qu'ils gênent la bonne marche de la station. Et parce qu'ils sont odieux.
- Voilà qui est suffisant. Au revoir, messieurs. Le garde s'avança de nouveau. vers le Férengi. Le doigt tendu vers Sisko, Quark cria :
- Vous ne savez pas ce que vous ratez en ce moment, Sisko! La plus belle occasion de votre vie! De centaines de vies!
Sisko gagnait déjà son bureau, mais il s'arrêta pour faire face au Férengi.
- La station n'est pas à vendre, dit-il.
On vit l'expression de leurs visages s'effondrer. Quand le garde les poussa vers le turbolift, Quark se mit soudain à pousser des cris :
- Bon, d'accord! Qu'est-ce que c'était, cette fois? La chaise? Un verre? Attendez ... la table! Sacrement! Il me semblait bien qu'elle avait l'air trop neuve. J'aurais dû y renverser quelque chose tandis que j'en avais la chance! Je ne peux même plus avoir un entretien privé maintenant! Quelle sorte de station dirigez-vous, Sis ...
Ses protestations furent étouffées une fois le turbolift hors de vue, mais on continua d'entendre des éclats de voix confus après son départ.
Odo arriva bientôt et alla rejoindre Sisko. Le commandant appela aussi Kira, qui ferma la porte derrière elle pour plus de discrétion.
En sa qualité d'officier en second, Kira avait été mise au courant de la situation, et elle s'inquiétait de la bonne marche des opérations de Deep Space Neuf. Odo, hélas, ne pouvait atténuer ses craintes : il était évident, à sa mine irascible, qu'il n'avait rien de nouveau à leur apprendre.
- Nous passons au crible les antécédents de tous et chacun sur Deep Space Neuf, les informa-t-il, mais la station est présentement comble. Plus de deux cents voyageurs en transit se sont ajoutés aux occupants permanents; certains restent à cause de la fermeture du trou de ver, les autres sont là pour magouiller leurs petites affaires habituelles. La dernière chose dont nous ayons besoin, Sisko, c'est que de nouveaux visiteurs viennent s'entasser ici. Ils représenteraient de nouvelles cibles pour l'indésirable inconnu.
- J'ai pris les devants, annonça Kira. En plus des avis indiquant que le trou de ver est impraticable, j'ai fait circuler un communiqué avisant que la station est à pleine capacité et que de nouvelles arrivées ne seront pas les bienvenues.
Elle fit une pause et se tourna vers Sisko :
- J'espère ne pas avoir outrepassé les limites de mes fonctions, commandant. Vous étiez occupé et j'ai pensé qu'une intervention rapide ...
- Vous auriez pu m'en aviser par communicateur, fit remarquer Sisko sans sévérité. Cependant, Major, puisqu'il m'arrive souvent de m'en remettre à votre jugement, je ne vois pas pourquoi vous ne vous y fieriez pas vous aussi.
Elle répondit d'un bref signe de tête. Même après tout ce temps, elle avait encore l'impression de marcher sur des œufs dans ses rapports avec Sisko, ne sachant jamais sur quoi il fermerait les yeux et qu'est-ce qu'il jugerait un manquement au protocole. Cet homme demeurait pour elle un parfait mystère. Comme la plupart des humains, d'ailleurs. Ou plutôt, la plupart des hommes.
Une brusque bouffée de colère monta en elle au souvenir de l'insolence de Grav, mais tout aussi rapidement qu'elle était apparue, elle la chassa.
Odo hésita avant de remettre la discussion sur les rails.
- Sisko, les rumeurs circulent déjà dans toute la station. Avez-vous décidé du moment où vous allez annoncer notre petit problème?
- Oui. Je croyais même le faire dès maintenant.
- J'espère que vous n'avez pas l'intention de conseiller aux gens de s'enfermer dans leurs quartiers jusqu'à ce que le calme soit revenu?
Sisko le regarda avec un drôle d'air.
- Pour être franc, c'est à peu près ce que j'allais recommander, en effet.
Kira aussi semblait surprise.
- N'est-ce pas là qu'ils seront le plus en sécurité? À l'abri du danger?
- C'est ce qu'on pourrait croire, en effet, postula Odo, sans entrain. Pourtant, la seule chose que je puis vous dire avec certitude c'est que Lobb avait bel et bien verrouillé sa porte. Le meurtrier s'est néanmoins introduit chez lui, l'a assassiné puis s'est volatilisé. Or, tout ce temps, la porte était fermée de l'intérieur.
- Ohhh non, se lamenta Sisko, qui pencha la tête en avant et frotta l'arête de son nez. Pas encore.
- Oui, encore, assura Odo. Si tout le monde savait que nous avons sur les bras un autre meurtre en chambre close, je serais probablement obligé de revivre la mauvaise expérience du mois dernier. Voilà une idée qui ne m'emballe guère. Avez-vous déjà essayé de mener une enquête criminelle quand tous ceux qu'elle concerne réclament votre tête?
- Non.
- Non, n'est-ce pas? Moi si, et tout le monde sait que ce n'est pas exactement la meilleure manière d'aboutir dans une affaire. Je n'ai nul besoin que tout le personnel de la station devienne paranoïaque parce qu'il a décidé que seul un tueur doué de la faculté de s'infiltrer par les fentes de la porte a pu commettre le crime. Qui donc sur cette station possède cette faculté, je vous le demande?
- Je ne comprends pas, Odo, avoua Kira. Il faudrait suggérer aux occupants de ne rien changer à leurs habitudes et mettre ainsi leurs vies en danger?
- Quel danger? Lobb a été tué dans l'intimité de sa chambre. Il est évident qu'une porte verrouillée n'offre aucune protection contre l'individu ou ... la créature, ajouta-t-il à regret, responsable de sa mort. Rester en groupe demeure plus sécuritaire ... et engendre moins de panique.
Kira et Sisko échangèrent un regard.
- Ce qu'il dit est juste, commandant, admit le major.
- Je sais, répondit Sisko. Ce n'était pas ma première impulsion, mais il est important de ne pas adopter une mentalité de siège, sans quoi nous n'arriverons à rien ... et nous pourrions même causer beaucoup de mal.
- De toute façon, Sisko, il faut faire vite, quoi que nous fassions, assura Odo. Les rumeurs courent déjà.
- Il y a toujours des rumeurs, constable, observa Sisko.
Il réfléchit un moment puis se leva de son fauteuil et sortit de son bureau. Il se rendit à la console d'opérations et parla dans l'intercom.
- Attention à tous les occupants de la station, avisa-t-il.
La voix de Sisko fut aussitôt entendue partout sur Deep Space Neuf. Les communications publiques de cette envergure étaient rares, et chacun cessa ses activités pour prêter autant d'attention à cette annonce que si c'eût été Dieu lui-même qui s'était adressé à eux.
Tous sauf, bien sûr, les Edémiens, qui connaissaient le son exact de la voix de Dieu, et ce n'était manifestement pas celle de Benjamin Sisko. Mas Marko, sa famille et son unique serviteur restant s'étaient retirés dans leurs quartiers. Ils priaient pour obtenir du soutien et se réchauffaient à la lueur de l'esprit intérieur de K'olkr,
Tous les autres écoutaient, attentifs, les paroles de Sisko.
- Un incident a eu lieu sur DS-Neuf, déclara-t-il. Un cadavre a été découvert sur l'anneau de résidence, dans des quartiers privés du secteur quatorze. La victime est un Edémien nommé Lobb. Sa mort - Sisko ne s'arrêta qu'un bref instant pour choisir ses mots - n'est pas attribuable à des causes naturelles. L'hypothèse d'un suicide n'a pas été écartée ... ni celle d'un homicide. Le chef de la Sécurité, Odo, mène une enquête approfondie. Si quelqu'un possède des renseignements ayant trait à cette affaire, il est prié de s'adresser directement au chef de la Sécurité, Odo. Nous comptons sur votre collaboration. Vous êtes priés de reprendre vos activités habituelles. Terminé.
En s'éloignant de la console, il aperçut Odo qui le regardait avec curiosité.
- « L'hypothèse d'un suicide n'a pas été écartée » ? souffla le constable pour n'être pas entendu. Je présume que vous avez manqué de franchise, Sisko. Comment aurait-il pu se suicider? Il se serait lancé tête contre le mur, en vitesse de distorsion un?
- Je préférerais que vous parliez de « discrétion » plutôt que de « manque de franchise».
- Peu importe, dit Odo avec hauteur. Bon. Je m'en vais sur la Promenade, voir qu'est-ce que je peux trouver. Toute la lie du secteur s'y est donnée rendez-vous. Si on peut apprendre quelque chose, c'est sûrement là.
- Très bien.
Sisko allait retourner à son bureau, mais O'Brien l'intercepta.
- Commandant, puis-je vous parler un moment? J'ai quelques petits trucs à vous demander ...
- Bien sûr, chef. Oh, constable, appela-t-il juste avant que Odo ne monte dans le turbolift. Dans vos recherches ...
- Oui? fit Odo en le dévisageant.
- ... essayez donc de manquer de franchise.

Les deux Férengis ruminaient leur déconfiture au casino et le regard de Grav, vissé sur Quark, ruisselait littéralement de mépris.
- Ben ça, c'est ce que j'appelle faire jouer son influence, ironisa Grav. Mais qu'est-ce qui s'est passé? Tu avais pourtant dit...
- C'est à cause de Odo, s'irrita Quark. Il me déteste.
Il m'a toujours détesté. Ce maudit métamorphe a découvert nos intentions et a eu le temps de nous discréditer auprès de Sisko. Inutile d'avoir le bras long si le commandant refuse d'entendre notre proposition. Je ne peux rien faire de plus.
- Comment sais-tu que c'était Odo?
- Parce que c'est toujours Odo, lui répondit Quark sans cacher son exaspération. Il a fait de moi son passe-temps préféré ... et cela me rend la vie impossible.
- Mais pourquoi diable est-ce qu'il fait ça?
- Parce qu'il me hait, laissa tomber Quark, catégorique. C'est tout. Il me hait, tout simplement. En fait... il est jaloux.
Il se retourna et éleva la voix :
- Tu m'entends, Odo? J'espère que tu es déguisé en quelque chose! Je veux que tu saches que je connais ton petit manège!
- Je crois que la raison est évidente. Quand les gens pensent à Quark, ils pensent plaisir, à s'envoyer en l'air, à jouer, et à faire de bonnes affaires. Ils viennent me trouver de partout sur la station, pourquoi? Parce que c'est au Quark's que ça se passe.
- Mais Odo, lui? Personne n'est jamais content de le voir. Quand on l'aperçoit, il y a de bonne chances que ce soit pour venir vous mettre la main au collet. Face à ses petits yeux de fouine, on se sent coupable, même quand on n'a rien fait d'illégal...
- Voilà qui est remarquable, apprécia Glav. Il aurait réussi à éveiller ta culpabilité?
- Pas ... la mienne plus que celle d'un autre. Pour parler franchement... je n'ai jamais rien fait qui n'était pas illégal. Mais là n'est pas la question. La question est qu'il sera difficile, sinon impossible, d'obtenir des résultats s'il continue à attiser la méfiance.
- Est-il le seul problème?
- Oui, assura Quark d'un ton ferme.
- Humm, fit Glav en se grattant le menton. La Bajoranne elle non plus ne semblait pas exactement te porter dans son cœur.
- Ah! Dis donc aussi que c'est ma faute! Tu ne t'es sûrement pas attiré sa sympathie non plus, avec tes commentaires sur les princesses de glace.
- J'ai peut-être été maladroit, reconnut-il avec un grognement. Et l'autre femme ... Quel était son nom? Dax? - Une des plus proches conseillères de Sisko, confia Quark. Elle vient souvent ici. C'est une personne très ouverte, merveilleusement douée pour écouter.
Glav partit d'un gros rire, plein de sous-entendus - un rire typiquement férengi.
- Hé, hé, mais c'est qu'elle te plaît.
- J'ai eu quelques fantasmes, révéla Quark.
Alors que la plupart des gens de goût préfèrent garder le silence sur le sujet, les Férengis faisaient étalage de leurs pensées sexuelles les plus lubriques dans un effort constant de se surpasser les uns les autres pour tenter de déterminer lequel pouvait se montrer le plus ignominieux.
- Il y en a un, raconta Quark, dans lequel elle est emmitouflée dans un mètre d'épaisseur de vêtements. On ne peut absolument rien voir de sa peau. Alors je ...
- Quark, dit Glav d'un ton patient, je crois que nous nous égarons. Y a-t-il quelqu'un d'autre sur Ops qui travaille en étroite collaboration avec Sisko et qui serait susceptible de devenir notre allié?
Quark réfléchit un moment.
- Eh bien, le candidat le plus intéressant serait...
- Salut, Quark, lança O'Brien, qui passait devant l'établissement.
Quark fut si prompt à se lever qu'il faillit renverser la table.
- O'Brien! l'appela-t-il. Nous parlions justement de toi! Viens t'asseoir avec nous!
- Impossible, répondit-il. Je suis pressé. Peut-être plus tard.
- C'est la maison qui t'invite!
- Je viendrai au-rendez-vous, accepta O'Brien, avec un sourire au coin des lèvres, puis il s'éloigna.
Quark se retourna vers Glav en se frottant les mains avec enthousiasme.
- O'Brien est l'homme tout trouvé C'est le chef des opérations techniques. Ça ne va pas très. bien chez lui, alors il a tendance à passer plus de temps ici que les autres, après les heures de travail. Il m'arrive de lui donner un conseil de temps en temps. Une fois, raconta-t-il en se retenant de rire, il a même failli se faire arracher son peu de cervelle après m'avoir écouté.
- Il doit boire tes paroles!
- Il est certainement notre meilleur candidat. Il y a également Bashir, le docteur, qui pourrait lui aussi s'avérer utile. Il est jeune et facile à influencer. La langue habile d'un Férengi pourrait le convaincre de nous aider.
- Voilà qui semble prometteur, Quark, se félicita Glav avec un large sourire. Très prometteur.
Quark jeta un coup d'œil inquiet autour de lui. Un gobelet vide traînait sur la table voisine. Il plissa les yeux. La table n'était pas occupée, il n'y avait que ce verre, plutôt suspect.
Quark s'élança d'un bond et s'en empara.
- Tu as entendu, Odo! cria-t-il à l'intérieur du verre, assez fort pour attirer l'attention des clients présents. Tu peux écouter tout ce que tu veux! Nous n'avons rien à cacher! Et tu vas regretter de m'avoir traité de cette façon! Tu m'entends? Tu vas le regretter!
- Je vous entends très bien, répondit Odo. Quark regarda fixement le verre puis leva la tête.
Odo se tenait à côté de lui et le dardait d'un œil pénétrant.
- D'ailleurs avec vos cris, toute la station a dû vous entendre, signala le constable.
Tentant de garder contenance en dépit de son amour propre quelque peu meurtri, Quark ramassa une serviette de papier et se mit à essuyer le verre.
- Simple test, expliqua-t-il.
- Je veux vous parler, dit Odo en s'avançant vers lui.
Quelque chose dans la voix du chef de la Sécurité réveilla les plus vilains penchants de Quark. Il se cala dans son fauteuil et étendit les bras.
- Je suis ici. Vous êtes là. Vous pouvez parler. Je peux écouter. En quoi puis-je être utile à celui qui sera bientôt notre ancien chef de la Sécurité?
Odo ignora la réflexion du Férengi.
- Je veux que vous ouvriez l'œil, dit-il.
- C'est ce que j'ai l'habitude de faire, dit doucement Quark. Cela me permet d'éviter de buter dans les meubles.
- Ce que je veux dire, continua Odo d'un ton irrité, c'est qu'à peu près tous ceux qui visitent cette station finissent par aboutir ici, d'une manière ou d'une autre, pour venir brasser leurs petites affaires louches. Le Quark's a toujours été une sorte de lieu de rencontre pour les fripouilles et les canailles du secteur.
- Ils sont attirés par l'ambiance.
- En effet, comme les cadavres attirent les charognards. Ce que je vous demande, Quark, c'est d'ouvrir l'œil au cas où vous repéreriez quelqu'un qui ne semble pas avoir sa place ici. Quelqu'un dont la personnalité ne concorde pas avec la dépravation générale si typique de votre clientèle habituelle. Bref, quelqu'un qui ne cadre pas dans le décor.
Quark parut concentrer sa pensée sur la question. Son visage s'éclaira.
- Savez-vous, Odo, j'ai vu une personne qui répond exactement à ce signalement!
Odo n'aurait jamais cru que ce serait si facile.
- Qui? le pressa-t-il.
- Vous.
Quark s'esclaffa une fois de plus, laissant fuser ce rire férengi si incroyablement exaspérant. Et Glav joignit son rire au sien.
Odo s'éloigna à grands pas, dégoûté. Il regrettait d'être si naïvement tombé dans le panneau. Sans s'en apercevoir, c'était bien une description de lui-même qu'il avait donnée.
Pas étonnant qu'on se méfiât tant de lui: il était l'individu le plus soupçonneux de toute la station. Une fois de plus, son vieux sentiment d'isolement refit surface, celui-là même qu'on avait si fortement gravé en lui quand il était arrivé sur Bajor, à l'époque où tous sans exception lui avaient si bien fait sentir qu'il n'était rien d'autre qu'un phénomène.
Il réalisa que les choses avaient bien peu changé depuis. Oh, il avait bien réussi à cultiver une certaine élégance, un certain chic. Il s'était arrangé pour cacher ce profond sentiment de solitude sous un sarcasme mordant et un mépris général pour les affaires des humanoïdes. Il avait pu ainsi se rendre la vie plus supportable.
Mais cela n'en faisait pas moins de lui un phénomène. Même arrogant, satisfait de lui-même et plein de confiance, il restait un phénomène.
Il traversa la Promenade d'un pas vif, empruntant un des couloirs de traverse. Il en était presque sorti quand quelque chose, entr'aperçu un bref instant du coin de l'œil, le frappa.
Il avait vu quelqu'un.
Rien d'autre. Un homme. Qui n'avait rien de spécial.
Odo avait capté l'image d'un visage anguleux, aux cheveux roux, pensait-il.
Mais il avait semblé à Odo que cet individu l'avait regardé d'une drôle de manière.
Ce n'était que ça.
Un drôle de regard.
Rien qui aurait dû troubler le constable, tellement il avait l'habitude d'être regardé avec étonnement. Son visage, avec son quelque chose d'inachevé, suscitait fréquemment un intérêt évident de la part d'individus qui essayaient de deviner à quelle race il appartenait.
Un drôle de regard. Si vite. Si ... si ...
Tout cela traversa son esprit comme l'éclair. Le temps de faire un pas de plus et son cerveau avait traité l'information. Il s'arrêta net.
Il l'avait reconnu.
Ce n'était pas le regard habituel de surprise de ceux qui tentaient de l'identifier, déconcertés par sa curieuse apparence.
On aurait dit que cet homme, l'espace d'un bref instant, avait reconnu Odo.
Alors que Odo, lui, ne l'avait pas reconnu. Odo ne l'avait donc jamais rencontré, puisque sa mémoire des visages tenait du prodige.
Il avait fallu à ces réflexions un grand total de trois secondes pour s'organiser. Après quoi, Odo avait eu le temps de s'arrêter, de déraper légèrement, puis de revenir sur ses pas et de s'engager dans le couloir.
Personne.
Odo avança lentement, en mesurant ses pas.
- Allô, lança-t-il. Excusez-moi. J'aimerais vous parler un moment.
Il se rendit jusqu'à la première intersection, s'arrêta. Tl regarda aussi loin qu'il put à gauche comme à droite, puis au bout du couloir, là où se serait normalement trouvé l'homme s'il avait continué tout droit.
Rien. Ce qui voulait dire qu'il pouvait être à peu près n'importe où.
Odo n'avait absolument aucune raison de soupçonner l'homme de quoi que ce soit. Celui-ci n'avait posé aucun geste menaçant, rien dit de suspect... rien fait du tout, en vérité. S'il l'avait trouvé, Odo n'aurait eu aucun prétexte valable pour l'interroger.
Mais Odo avait depuis longtemps appris à se fier à son instinct. Et son instinct lui criait que l'homme qu'il avait remarqué était... étrange, d'une manière ou d'une autre. Peut-être pas beaucoup .. , mais étrange quand même.
Il frappa son communicateur.
- Odo à Sécurité. Je veux que vous essayiez de repérer un homme aux cheveux roux. Son visage est plutôt triangulaire. Il porte une combinaison rouge et un chandail noir sans col. Si vous le trouvez, gardez-le au frais. J'aimerais avoir un petit entretien avec lui.
Son insigne laissa filtrer la voix de Boyajian :
- S'agit-il d'un suspect, chef?
- C'est plutôt une irritation, Boyajian. Une irritation que j'aimerais soulager.
Il resta là encore un moment avant de s'en aller. Arrivé au bout du corridor, il tourna la tête, brusquement, comme s'il avait espéré surprendre quelqu'un sortant de sa cachette.
Rien. Le couloir demeurait désert.
Il quitta la zone avec un soupir d'agacement. Un long moment passa.
Un suintement gluant se mit à s'écouler d'une conduite de ventilation du plafond, située directement au-dessus de l'intersection des couloirs.
Sans émettre le moindre son, la chose descendit jusqu'au sol. Personne ne vit la matière visqueuse se mouler en une sorte de colonne, qui commença à se reconstituer, pour ressembler bientôt à une silhouette ...

CHAPITRE 9

Keiko se demandait bien pourquoi son mari rôdait non loin de la porte de sa classe car il n'avait jamais été très enclin à venir à sa rencontre à la fin de ses cours. Qu’est ce qui lui prenait tout à coup?
Keiko avait eu de la difficulté à obtenir des services réguliers de la garderie dernièrement et avait décidé d'amener Molly à l'école. Cela se passait mieux qu'elle ne l'avait cru. Bien sûr, Molly avait son propre pupitre. Elle regardait avec un vif plaisir les formes colorées qui brillaient, et actionnait les touches de commandes pour que les figures s'imbriquent correctement.
Jake Sisko était un élève plutôt inconstant. Il ne portait aux cours de Keiko qu'un intérêt poli, mais l'insatisfaction qu'il éprouvait à l'égard de sa situation en général était manifeste et agissait en quelque sorte comme une barrière. Lorsque Keiko parvenait à contourner cet écueil et réussissait à atteindre son esprit et à éveiller son imagination et son intérêt, il pouvait accomplir de l'excellent travail. Keiko ne blâmait pas Jake de son attitude - elle n'avait aucune difficulté à comprendre qu'on pût être mécontent de vivre sur Deep Space Neuf - et la considérait plutôt comme un défi à relever dans son rôle de professeur.
Cette journée-là, Nog n'avait pas daigné se présenter au cours. Il avait dit à Jake qu'il ne se sentait pas bien, Keiko l'avait appris de Jake. Elle avait le vague soupçon que c'était tout simplement l'école qui rendait Nog malade. Un des aspects de la situation l'encourageait cependant : le commandant Sisko lui avait fait part en privé de ses préoccupations au sujet de la mauvaise influence exercée par le jeune Férengi sur son fils. Sisko aurait bien voulu mettre fin à leur camaraderie mais, d'un autre côté, comment aurait-il pu interdire à Jake de fréquenter le seul enfant du même âge que lui sur la station?
Mais si Nog séchait les cours alors que Jake y assistait, cela semblait vouloir indiquer que Jake échappait parfois à l'orbite de Nog et qu'il était capable de penser par lui même. Si c'était vrai, Sisko pouvait peut-être s'inquiéter un peu moins ... à ce sujet, en tout cas.
Les autres enfants se présentaient aux cours ou non, selon la décision des parents, qui jugeaient parfois que d'autres tâches étaient plus urgentes. L'une des élèves les plus assidues était une petite Bajoranne de neuf ans, prénommée Dina. Sa mère, Bena, qui n'était pas mariée, avait jusque-là réussi à vivoter grâce à un emploi dans les mines. Elle manœuvrait maintenant une énorme chargeuse dans les docks. Keiko avait le cœur chaviré chaque fois qu'elle la voyait apparaître, blême et fatiguée, à la fin d'une journée. Enseigner à l'enfant lui semblait bien peu et Keiko aurait voulu faire davantage pour cette femme. Mais c'était déjà beaucoup, personne ne semblait en faire autant pour elle.
Elle jeta de nouveau un coup d'œil en direction de Miles, qui faisait de son mieux pour avoir l'air insouciant. Mais il paraissait en même temps sur ses gardes, comme s'il s'était attendu à une quelconque et soudaine agression.
Keiko oublia un moment son mari et se tourna vers la classe.
- C'est tout pour aujourd'hui, dit-elle. Vous avez bien travaillé. À demain et n'oubliez pas de faire vos devoirs à la maison.
Les élèves acquiescèrent et murmurèrent des mercis un peu partout dans la classe. Miles O'Brien s'écarta pour les laisser passer quand ils sortirent. Keiko arrêta Dina.
- Ta maman ne vient pas te chercher?
- Non ... , répondit Dina en secouant la tête. Mais ça va, madame O'Brien. Elle m'avait dit qu'elle ferait probablement des heures supplémentaires. Je me débrouillerai.
- Veux-tu que je te raccompagne? lui proposa Miles. Jake Sisko avait entendu l'échange de paroles. Il s'arrêta.
- Je vais la raccompagner, offrit-il. Elle habite tout près de chez moi.
- C'est vrai, Jake? demanda Keiko. J'apprécie ton geste. Merci.
- Viens, dit-il à la fillette en la prenant par la main. Je vais te montrer un raccourci.
Keiko les regarda s'en aller avec un sourire.
- C'est un bon garçon, dit-elle. Il est vraiment très gentil.
Elle alla rejoindre Molly et l'aida à fermer son ordinateur.
- Et toi, Miles ... c'est une surprise de te voir ici. Que se passe-t-il?
Il essaya de prendre l'air étonné.
- Quoi? Y a-t-il un règlement qui m'interdit de raccompagner ma femme quand ça me tente?
- Non. li n'y a pas de règlement, admit-elle prudemment, et elle prit la main de Molly pour se diriger vers la porte. Par contre, il existe ce qu'on appelle des habitudes. Et cela n'a jamais été la tienne de venir me chercher après l'école.
- Et alors? Où est-il écrit qu'un gars ne peut pas changer ses habitudes, de temps à autre?
Keiko s'arrêta en face de lui et serra la main de Molly pour éviter qu'elle ne parte en expédition aux alentours.
- C'est à cause de ce message du commandant Sisko, n'est-ce pas? Demanda-t-elle.
- Non! Je t'assure que non!
- Tu mens, Miles.
- Je sais.
Keiko sourit, malgré la gravité de la situation. Il survenait à l'occasion une de ces petites choses qui venait lui appeler ce qui l'avait fait tomber amoureuse de O'Brien. Et l'une d'entre elles était qu'elle trouvait merveilleux qu'il fût capable de bluffer à la perfection un poker aux enjeux rondelets, mais se montrer parfaitement nul pour la convaincre d'un mensonge.
- Et alors ... , demanda-t-elle à voix basse pour ne pas être entendue. C'est donc si grave? Vraiment?
- Assez, reconnut-il en glissant son bras autour de sa taille, pour que je préfère t'escorter jusqu'à la maison ... et peut-être aussi revoir avec toi comment fonctionne cet appareil.
Il montra un petit fuseur.
- Ça n'a pas de sens, dit-elle avec stupeur. Où as-tu ...
- J'ai obtenu une permission spéciale du commandant Sisko. Je l'ai modifié pour qu'il ne puisse émettre qu'un rayon paralysant. Ce sera amplement suffisant si quelque chose devait arriver. Tiens ... prends-le.
Il essaya de mettre l'arme dans sa main, mais elle le maintint aussi loin qu'elle put, entre son pouce et son index, comme s'il s'était agi d'un sac d'ordures.
- Mon Dieu, Miles, chuchota-t-elle, mais qu'est-ce qui se passe ici?
- Des choses qui ne te plairont pas du tout. Et que le diable m'emporte si je ne fais pas tout ce qu'il faut pour assurer la sécurité de ma famille.

Jake Sisko et Dina s'amusèrent à bavarder durant le trajet jusqu'à l'anneau d'habitation. Lorsqu'ils approchèrent des quartiers de Dina, Jake ralentit le pas.
Une petite fille se dirigeait à pas lents vers eux en les observant avec curiosité. Elle avait un petit air boudeur, des cheveux courts et roux. Jake ne se souvint pas de l'avoir déjà vue et présuma qu'elle devait être arrivée sur l'un des vaisseaux immobilisés sur la station jusqu'à la réouverture du trou de ver:
- Salut, lui dit Jake. Est-ce que tu t'es perdue?
Après l'avoir dévisagé un moment, la petite fille secoua tranquillement la tête. Puis elle se tourna vers Dina, qui semblait éveiller en elle un intérêt prodigieux.
- Salut, je m'appelle Dina. Et toi?
- Méta, répondit la fillette.
- Oouh, c'est un nom intéressant, remarqua Dina. Lui, il s'appelle Jake. Il me raccompagne chez moi.
- Est-ce que tes parents sont quelque part dans le coin, Méta? demanda Jake.
- Oh, oui, répondit Méta, avec une assurance étonnante pour une fille de son âge. Oui, ils sont dans le coin.
- Veux-tu venir jouer avec moi? lui proposa Dina. J'ai des jeux dans mes quartiers.
- Allons-y.
- Eh bien, dans ce cas, tout est parfait, conclut Jake en les poussant à l'intérieur des quartiers de Dina. Allez jouer ensemble toutes les deux. Oh ... et n'oubliez pas de verrouiller la porte, O.K. ? Vous avez entendu le message de mon père. Quand quelqu'un a été tué ou qu'il arrive des trucs comme ça, il faut être très prudent.
- Ça, c'est vrai, convint Méta.
La porte se ferma en glissant, claustrant les deux fillettes dans l'appartement.
Dina se tourna vers Méta.
- Alors ... Qu'est-ce qu'on fait en premier? demanda-t-elle,
Et Méta sourit.

- Ha! J'ai encore gagné! cria victorieusement Gotto.
Pendant que le Cardassien ramassait ses gains, les autres joueurs s'éloignaient de la roue de fortune de Quark, écœurés. Ce dernier se serrait les mains, affectant la pose férengi standard de l'obséquiosité.
- On peut dire sans se tromper que c'est ton jour de veine, Gotto. Une série chanceuse absolument. extraordinaire.
- Merci. Savais-tu, Quark ... que Gul Dukat s'intéresse beaucoup à toi.
- À moi? Allons donc, protesta Quark, faussement humble. Qu'ai-je pu faire pour attirer l'attention d'un individu aussi puissant que le grand Dukat?
- Il se souvient de toi à l'époque où la Fédération n'avait pas encore pris en charge cet... établissement, dit Gotto. De quelqu'un qu'on pouvait toujours acheter.
- Je me flatte de l'excellence de mes principes, répondit Quark.
Gotto jeta un coup d'œil aux alentours.
- Peut-on bavarder deux minutes? demanda-t-il.
- Mais certainement!
Quark fit aussitôt signe à un de ses employés de le remplacer à la roue et s'éloigna en collant à Gotto.
À la limite de son champ de vision, Quark aperçut Glav qui se dirigeait vers lui et qui, reconnaissant son invité, s'arrêta. Un sourire se dessina sur les lèvres de Glav, il hocha la tête et montra d'un signe son assentiment. Les Cardassiens constituaient la puissance militaire de cette zone. S'ils pouvaient pencher en faveur du plan férengi ...
Silencieusement, Quark fit un geste à l'intention de Glav pour lui faire savoir qu'il l'avait vu, mais lui signifiant aussi qu'il devait garder ses distances, de manière à ce que le Cardassien ne se sentît pas mis à l'écart. Cette manière d'opérer leur aurait déplu : introduire un nouveau joueur à ce moment n'aurait pu qu'entraîner des complications. Glav, pour qui les affaires n'avaient plus de secrets, resta donc en retrait.
- Veuillez me suivre, invita Quark, qui se montrait prudent... et surtout peu désireux que sa conversation tombe encore une fois dans l'oreille de Odo.
Ils montèrent les escaliers et s'arrêtèrent devant une des célèbres holosuites du Quark's. Le Férengi regarda Gotto avec un petit sourire.
- Odo ne vient jamais ici, expliqua-t-il. D'abord, la pensée même d'une activité sexuelle le fait frémir de dégoût. Ensuite ...
Ils entrèrent. La pièce était petite, ceinte d'épais murs noirs parcourus par un grillage de lignes jaunes phosphorescentes.
- ... il n'a aucun endroit pour se cacher ici, termina Quark avec satisfaction.
Les portes se refermèrent derrière eux.
- Je serai bref, dit Gotto. Quand les Cardassiens ont abandonné cette station, nous n'avions aucune idée du potentiel qu'elle représentait.
La gorge de Quark se serra légèrement.
- Vous ... vous avez l'intention de la reprendre?
- Pas encore, dit Gotto. Mes visites se feront cependant plus fréquentes. J'ai besoin d'un contact, Quark. Quelqu'un qui va garder l'œil ouvert. Quelqu'un qui peut nous tenir au courant de ce que la Fédération mijote.
- Vous voulez que je sois votre espion.
- « Espion » est un terme péjoratif, se désola Gotto. Il y a toujours des nouvelles, des potins, non? Considère-toi comme un vendeur de potins.
- Vendeur. ..
- Évidemment, précisa Gotto. Tu ne crois quand même pas que nous espérions que tu le ferais pour ...
- Rien.
Gotto crut avoir mal entendu.
- Excuse-moi ... As-tu bien dit que ...
- Ce sera gratuit, assura Quark. Je serai parfaitement heureux de vous offrir cette collaboration que vous recherchez.
- Ho, ho ... , fit Gotto avec méfiance. Un Férengi ne fait jamais rien gratuitement. Qu'est-ce qui se cache là-dessous, Quark?
- Eh bien, dévoila le Férengi en se frottant les mains, quand nous aurons collaboré avec vous ... vous collaborerez avec nous.
Quark supposa que le mieux était de suggérer la participation d'un certain nombre de personnes :
- Quelques associés et moi-même avons entrepris le projet d'acheter cette station.
- De l'acheter? répéta Gotto en éclatant de rire. L'acheter à qui?
- Mais, à la Fédération, évidemment .
- Ne dis pas sottises. Deep Space Neuf n'appartient pas à la Fédération, mais bien aux Bajorans. Et qu'ils en fassent ce qu'ils voudront, cracha-t-il avec mépris. Nous avons emporté tout ce qui pouvait servir. .. Bien que ... si nous avions su que ce maudit trou de ver était là ...
- Mais voyons ... , reprit Quark qui n'en revenait pas. On a bien dû négocier certaines ententes en secret.
- Absolument rien. Les Bajorans ont demandé à la Fédération d'administrer la station pendant qu'ils sollicitent leur pleine adhésion en tant que membres de la Fédération.
- Quelle blague! s'exclama Quark. Quel est l'intérêt de la Fédération là-dedans? Bajor doit bien leur donner quelque chose en échange, c'est impossible.
- Rien du tout, je t'assure.
- Vous voulez dire qu'ils sont ici par pure bonté?
Quark n'arrivait tout simplement pas à le croire. Quand le transfert des pouvoirs avait eu lieu, il n'avait fait aucun doute pour lui qu'il se trouvait une récompense à la clé, un motif ou un autre, compréhensible, ayant incité la Fédération à accepter d'administrer la station. Mais ça! li agita la tête, stupéfait.
- Zut! Ils sont encore plus stupides que je ne le croyais!
- Avec la Fédération, c'est toujours comme ça, constata le Cardassien. Et ils se demandent ensuite pourquoi on les méprise tant. Ils devraient plutôt se demander comment il se fait qu'il en reste pour les admirer.
- Tout cela est fort instructif.
- En effet. La situation des Bajorans est présentement précaire. D'un point de vue économique, il serait possible qu'ils soient tentés par une rentrée d'argent substantielle, s'il se présentait un soumissionnaire intéressant.
- Dans ce cas, devrais-je tout simplement ignorer le personnel de la Fédération sur Deep Space Neuf et concentrer mes efforts sur les Bajorans?
- Oh non. Surtout pas. N'oublie pas que les Bajorans désirent rester sous l'aile de la FPU et tiennent à la présence de Starfleet ... du moins certains d'entre eux. Leur gouvernement est passablement divisé, ils ne s'entendent tous que sur une seule chose: le fait qu'ils ne s'entendent pas. Cependant, une recommandation favorable de Startleet aiderait grandement vos chances de réussite. En fait, elle servirait doublement votre but. D'un côté, les Bajorans qui soutiennent Startleet accorderaient beaucoup d'importance à leur opinion, et de l'autre, ceux qui souhaitent son départ seraient très tentés de faire tout ce qu' il faut pour s'en débarrasser.
- Le major, murmura pensivement Quark. Le major Kira. Elle ne porte pas Starfleet dans son cœur. Elle a rongé son frein durant les premières semaines suivant l'arrivée de Sisko. Elle s'est un peu calmée depuis ... mais son appui reste tiède.
- Ah oui, Kira. La Bajoranne, se souvint le Cardassien en retroussant un coin des lèvres. J'ai connu quelques Bajorannes à l'époque ... si tu vois ce que je veux dire.
Quark hocha la tête avec un air goulu ... mais il sentit au fond de lui-même un désagréable chatouillement, qu'il s'empressa de refouler.
- Donc ... , reprit-il, si nos efforts aboutissent, nous pouvons espérer que nos voisins les Cardassiens ...
Il laissa sa phrase en suspens pour donner à Gotto I' occasion de la terminer. Le Cardassien en profita :
- Vous pouvez compter sur nous pour vous accorder notre soutien de toutes les manières possibles. Vois-tu, Quark, nous n'avons pas non plus de sympathie particulière pour la Fédération ... et nous aimerions beaucoup mieux faire affaire avec quelqu'un qui peut être ... voyons, comment dit-on?
- Soudoyé?
- C'est ça! dit-il, pointant son doigt vers Quark. C'est exactement ça. C'est tellement plus simple quand les deux camps parlent la même langue, ne crois-tu pas?
- Oh, très certainement, répondit Quark en tendant une main que le Cardassien serra. Ce sera un plaisir de faire affaire avec vous.

Bena regarda son chronomètre et soupira. Il était plus tard qu'elle ne le croyait.
Elle terminait un rude quart de travail. Il y avait d'abord eu les délais additionnels causés par la fermeture prolongée du trou de ver. Puis, comme pour empirer les choses, interdiction avait été faite à tous de quitter Deep Space Neuf. La rumeur circulait que personne ne serait autorisé à bouger d'ici avant que la Fédération n'ait complété son enquête sur un incident qui s'était produit à bord. On disait qu'ils ne voulaient pas courir le risque de voir quiconque leur filer entre les doigts.
La prolongation du séjour des voyageurs en transit causait de nombreux problèmes. Pratiquement tous les spatiodocks étaient maintenant occupés et un certain nombre de personnes, à cause des retards, demandaient que leur cargaison soit transportée dans les entrepôts récemment remis à neuf. Une tonne de travail pour Bena et les autres rats des docks, ainsi qu'ils se nommaient eux-mêmes. Non, ça n'avait pas été une journée facile.
Même la pire des journées finit cependant par prendre fin. La Bajoranne était sur le point de quitter les docks quand une scène des plus curieuses, comme elle n'en avait pas vue depuis longtemps, se déroula sous ses yeux.
Un groupe d'Edémiens fit son entrée dans le spatiodock, accompagnés par Benjamin Sisko et le docteur Bashir.
Avançant avec lenteur, d'un pas mesuré, ils se dirigèrent vers les immenses spatioportes, qui étaient ouvertes. Un champ de force avait été dressé afin de maintenir l'atmosphère ambiante et permettre aussi aux employés, par la même occasion, de travailler sans être aspirés par le vide sidéral.
Le chef edémien se rendit jusqu'à l'extrême bord du dock. Il sembla qu'un pas de plus l'aurait précipité droit dans l'espace, mais il s'arrêta juste avant.
- Est-ce que nous verrons bien d'ici, commandant? demanda-t-il.
Sa voix grave et forte faisait écho à travers le dock.
- Oui, Mas Marko, répondit Sisko.
- Très bien, fit l'Edémien qui contempla l'espace avant d'ordonner: Le rituel peut commencer.
Sisko effleura son insigne de communication.
- Sisko au major Kira. Tout est prêt pour le décollage, major. Et restez loin du trou de ver. Vous savez comme il est capricieux.
Durant un long moment rien ne se passa. Puis un des runabouts, quittant sa rampe de lancement sur l'anneau d'habitation, vint fendre l'espace aux abords du spatiodock. Il s'éloigna de la station et Bena put voir qu'il traînait un objet... Oui, c'était une sorte de vieux coffre. Évidemment, le runabout n'était pas muni de faisceaux tracteurs mais, dans la bonne vieille tradition de rafistolage de Deep Space Neuf, quelqu'un avait dégoté un bout de câble et s'en était servi pour attacher le coffre au petit vaisseau.
- Tout comme K'olkr nous accueille dans la vie, commença à psalmodier Mas Marko, ainsi nous accueille-t-11 dans la mort. Car la mort est la vie et la vie, la mort. La mort n'est pas la fin de l'existence, mais seulement la fin d'un cycle. La fin d'une vie importe peu, mais non la façon dont elle a été vécue. Lobb Sorbel a été un serviteur loyal et fidèle de K'olkr. Puisse K'olkr accueillir son esprit les bras et le cœur grands ouverts. Puisse-t-il conduire l'esprit de Lobb plus loin, toujours plus loin, dans son périple vers la parfaite intelligence de la sagesse de K'olkr, Ainsi soit-il.
- Ainsi soit-il, entonnèrent les autres Edémiens.
Il se fit un silence, puis Sisko transmit l'ordre par son commbadge:
- Vous pouvez y aller, major. Larguez les amarres. Le runabout exécuta un virage en épingle vif comme un coup de fouet et le câble se cassa net. Détaché du vaisseau, le coffre fonça vers l'espace. Obéissant à cette loi physique voulant qu'un corps en mouvement tende à poursuivre sa course, le coffre continua de s'éloigner. Il se dirigea vers le vide infini, loin du trou de ver et de Bajor.
- Bon voyage, Lobb, murmura l'Edémienne.
Bena remarqua que la femme regardait le plus jeune Edémien d'une manière étrange, presque avec effroi. La Bajoranne ne put comprendre pourquoi, et n'y accorda guère d'importance. Elle devait s'occuper de sa propre petite.
Bena se dirigea vers le pont de croisement qui la conduirait chez elle, sur l'anneau d'habitation. Cette fois, elle se promit de rester éveillée assez longtemps pour passer un peu de temps avec sa fille. Bena n'avait jamais pu se faire à cette réalité qu'elle n'arriverait jamais à consacrer à Dina qu'une minuscule parcelle de son temps, coincée qu'elle était entre le travail, les repas et le sommeil.
Mais que pouvait-elle y faire?

Méta regardait avec étonnement dans un miroir. Derrière elle, Dina brossait patiemment ses cheveux.
- Tu devrais les laisser allonger, suggéra Dina. Ce serait joli, tes cheveux sont si épais.
- Quelle différence est-ce que ça fait? interrogea Méta. Longs ou courts, pourquoi est-ce que c'est important?
- Mais, parce que tu veux être belle, non?
- Je n'ai jamais pensé à ça.
- Ha! Et tu prétends être une fille?
- Euh ... pas vraiment, avoua Méta; elle se retourna et fixa Dina d'un regard très bizarre. Est-ce que je pourrais ... te regarder encore un peu. Je n'ai pas souvent eu la chance de passer autant de temps avec un enfant. C'est. .. une expérience enrichissante.
- Ohhh, fit Dina, qui déposa la brosse à cheveux pour venir se poster devant Méta, l'air triste. Il n'y a pas beaucoup d'enfants là où tu es, c'est ça, hein?
- Non, il n'y en a pas beaucoup.
- Eh bien, lui annonça Dina d'un ton résolu, tu peux être mon amie tout le temps que tu resteras sur Deep Space Neuf.
Méta hocha doucement la tête et laissa Dina continuer à lui brosser les cheveux. Lorsqu'elle eut réussi à lui faire une petite queue de cheval, Dina regarda les deux barrettes, l'une rouge et l'autre verte, qui se trouvaient sur la table devant elles.
- Laquelle préfères-tu? demanda Dina.
- Je ne sais pas.
Dina s'arrêta un instant, puis elle se mit à balancer un doigt d'une barrette à l'autre. Méta l'observa avec intérêt pendant qu'elle chantonnait :
- Am stram gram, pique et pique et colégram, bourré bourré ratatam, am-stram-gram.
Son doigt s'arrêta sur la verte. Dina la prit et l'attacha solidement autour des cheveux de Méta.
Pas un seul geste de Dina ne lui échappait.
Elle écoutait avec application chacune de ses paroles. Elle absorbait tout, comme un écolier assoiffé de connaissances.
Et elle se préparait.

Même si, par chance, ses quartiers ne se trouvaient qu'à mi-chemin de l'anneau de résidence, Bena pressait le pas. Elle était presque arrivée ...
Un cauchemar, surgi de son passé, apparut au détour d'un couloir.
Elle recula d'un pas, suffoquée, et porta la main à sa poitrine. La colère et la répulsion qui lui serraient la gorge l'empêchèrent d'émettre le moindre son.
Le Cardassien ne semblait pas moins surpris.
- Tiens, tiens! s'exclama-t-il. Et moi qui croyais ne jamais revoir cette belle Bena ... Combien de temps cela fait-il déjà ... dis-moi? Deux ans? Trois?
Bena s'écarta de lui et poursuivit son chemin. Restant un peu en retrait derrière elle, Gotto accorda sans difficulté son pas au sien.
- Tu ne me dis même pas bonjour? interrogea-t-il.
- Va au diable.
- Je me serais attendu à des paroles plus aimables. Bena ... que se passe-t-il? Après tout ce que j'ai fait pour toi?
Bena pivota sur ses talons pour lui faire face.
- Va-t-en!
- Ça par exemple, quel revirement surprenant. Qui est-ce qui t'a porté secours, à toi et à ta fille, hein? Sûrement pas le voyou bajoran qui l'a conçue, ça c'est sûr. Non, c'est moi. M'avoir rencontré est probablement la meilleure chose qui te soit jamais arrivée.
Elle fit un pas vers lui, serrant et desserrant les poings, chacun des pores de sa peau exsudant une haine absolue.
- Tu es la pire chose qui me soit jamais arrivée. Tu ... tu m'as humiliée! Tout ... , chuchota-t-elle presque, tremblante de honte. Tout ce que tu m'as fait...
- Moi qui croyais que tu y prenais du plaisir, glissa+ il d'une voix doucereuse et pleine de sous-entendus.
- Du plaisir?
Bena étira son bras vers l'arrière et frappa le Cardassien de toutes ses forces. Mais la peau de celui-ci était si épaisse et dure qu'elle s'infligea plus de mal qu'elle ne lui en fit. En fait, il ne sourcilla même pas.
Il saisit son poignet et lui chuchota :
-Tu m'as manqué, tu sais.
Les portes des quartiers de Bena s'ouvrirent et Dina surgit devant eux. Elle avait entendu l'altercation. Une enfant que Bena n'avait jamais vue était avec elle.
- Maman? fit Dina, le visage semblable à un grand point d'interrogation.
- Dina! Retourne immédiatement dans l'appartement! lui cria Bena. Tout de suite! Appelle la Sécurité!
Le Cardassien fut trop rapide. Il poussa violemment Bena à l'intérieur. Elle recula en chancelant et trébucha sur une chaise, avant de s'abattre de tout son long sur le sol. Il la suivit et referma les portes derrière lui.
- Maintenant, dit-il lentement, faisons revivre les bons moments d'autrefois.
L'esprit confus, terrifiée, Dina resta sans bouger et la petite fille à côté d'elle gardait une expression figée. Maintenant que la porte était fermée, il était impossible à Bena de sortir. Gotto s'assura de plus qu'elle ne lui ferait pas faux bond. Tendant le bras vers la serrure électronique, il l'écrasa de son poing puissant. Des flammèches jaillirent et, le mécanisme de verrouillage court-circuité, ils se retrouvèrent enfermés dans les quartiers.
Gotto se tourna vers Dina et lui jeta un sourire qui n'avait rien d'aimable.
- Je me rappelle de toi, dit-il. Tu étais à peine haute comme ça. Et toi, est-ce que tu te souviens de moi?
Dina ouvrait les yeux tout grands.
- Tu es ... tu es un méchant. Bena s'était relevée.
- Ne t'approche pas d'elle!
Elle fonça sur Gotto, les ongles dressés comme les griffes d'un tigre. Gotto l'attrapa facilement, comme si elle s'était déplacée au ralenti, lui tordit le bras dans Je dos et le serra. Elle poussa un cri, meurtrie par la sensation de l'articulation de son épaule arrachée à son point d'attache.
- Te souviens-tu? demanda-t-il mielleusement. Les préludes cardassiens?
Dina courut jusqu'à lui et lui frappa les jambes. Il la repoussa sans même s'apercevoir qu'elle était là.
La drôle de petite fille aux cheveux roux essaya de s'interposer, de se glisser entre Gotto et Bena. Le Cardassien ne la connaissait pas, ne lui prêta pas un regard; il la saisit par le bras pour l'écarter d'un coup sec.
Le bras se détacha.
Ou plutôt, sembla se détacher.
Hébété, il fallut à Gotto un moment avant de s'apercevoir que la peau et les os venaient juste de ... de fondre sous ses doigts.
Dina laissa échapper un hurlement aigu d'horreur. Bena s'était arrachée à l'étreinte de Gotto, elle demeurait bouche bée, paralysée par le choc.
La fillette fondait, se transformait en une informe boue rouge. Son visage, ses cheveux et tout son corps s'étaient dissous avec un bruit de succion insolite; le tout s'était maintenant reconstitué sous la forme d'une substance qui ressemblait à de la mélasse.
Le bras de Gotto se trouvait toujours au milieu de cette masse, d'où toute trace de l'enfant avait désormais disparu. À sa place, il y avait une matière visqueuse, qui grimpait le long de du bras du Cardassien, jusqu'à l'épaule, et commençait à l'envelopper.
Gotto poussa un hurlement.
C'était une erreur.
La boue rouge s'infiltra dans sa bouche, son nez et obstrua tous ses conduits respiratoires. Gotto se mit à tousser, à cracher.
Il tituba jusqu'au mur où il s'appuya, battant l'air de ses bras, comme s'il avait voulu trouver quelque chose à frapper. Il frappa sa poitrine à grands coups de poing, dans l'espoir peut-être de réussir à en arracher la chose, quoi que ce fut, qui remplissait à présent ses poumons et toutes les cavités de son ventre.
Il tomba à genoux, les bras tendus vers Bena, l'implorant de lui porter secours. Aide-moi, pour l'amour de Dieu, sors-la de moi!
Son vœux fut exaucé.
La créature sortit. D'un seul coup.

Un brin d'inquiétude titillait Jake Sisko.
Peut-être qu'il n'avait pas fait son travail comme il faut, ne cessait-il de se répéter. Il était allé reconduire Dina jusque chez elle, bien sûr, en toute sûreté. Mais sa mère n'était pas là ... De plus, il l'avait laissée avec une étrangère. Bon, d'accord, ce n'était qu'une enfant. Sûrement que la petite fille et Dina étaient déjà devenues les meilleures amies du monde.
Mais quand même ...
Il s'assit et fixa longuement ses devoirs.
- Ah, finit-il par se dire. Ça ne peut pas faire de mal d'aller voir si tout va bien.
Ce qu'il n'aurait pas avoué tout haut - pas plus qu'à lui-même, en réalité-, c'est qu'il aurait saisi n'importe quelle excuse pour couper à la corvée des devoirs.
Il sortit des appartements qu'il partageait avec son père et s'engagea dans le couloir en direction des quartiers de Dina. Il fut bientôt devant sa porte.
Il tendit le bras vers la sonnette.
Un cri retentit, puis Jake entendit ce qui ressemblait au bruit d'une explosion.
- Dina! cria-t-il en frappant la sonnette. Dina! Au même moment, il baissa les yeux.
Du sang s'écoulait de dessous la porte.
Jake se rua sur le communicateur situé au mur.
- Sécurité! s'écria-t-il. Alerte à la Sécurité! Envoyez de l'aide sur l'anneau de résidence, niveau cinq, couloir trente-neuf-A! Faites vite!

Sur Ops, Odo entendit immédiatement l'appel de détresse ... tout comme Sisko lui-même.
- C'était Jake! lança le commandant.
- Équipe de sécurité, rendez-vous sur l'anneau de résidence, niveau cinq, couloir trente-neuf-A!
Odo aboya l'ordre à travers son badge en même temps qu'il filait à la vitesse de l'éclair vers le quai de téléportation. Sisko le devançait de peu.
- Commandant, je peux me charger ... , commença Odo.
Mais Sisko n'écoutait rien. Une fois monté sur la rampe, il pivota sur lui-même.
- Chef! cria-t-il. Téléportation immédiate!
O'Brien, qui revenait tout juste de ses quartiers où il avait laissé Keiko et Molly, réfréna ses inquiétudes au sujet de sa propre famille. Ses appartements se trouvaient à proximité de la section 39A. Mais il força son sens professionnel à prendre le dessus et, à l'instant où Odo mit le pied sur la rampe, il manœuvra les commandes avec une experte dextérité.
Odo et Sisko se matérialisèrent quelques secondes plus tard à moins d'un mètre de Jake, et le commandant fut aussitôt rassuré de le voir sain et sauf. Il fit tout de suite un pas en avant et demanda, ne s'occupant plus que de l'incident :
- Que se passe-t-il. ..
Jake pointa son doigt sans desserrer les lèvres, et Sisko put voir, comme Odo, la coulée sombre et épaisse d'un liquide qui ne pouvait être que du sang.
Sisko actionna son commbadge.
- Sisko à l'infirmerie! Dépêchez sur-le-champ une équipe médicale sur l'anneau de résidence, section trente-neuf-A!
Odo tentait de forcer la porte pour l'ouvrir, mais elle ne bougeait pas d'un poil.
- Elle est verrouillée de l'intérieur et le mécanisme a été détruit, je crois. Impossible de la débloquer.
- Que vos hommes l'ouvrent avec leurs fuseurs, ordonna Sisko.
Un autre cri parvint de l'intérieur et Odo s'adressa en hâte à ses hommes :
- Laissez-moi dix secondes pour passer, et suivez ensuite les ordres de Sisko.
- Passer? Mais constable, qu'est-ce ...
Odo ne s'occupait plus d'eux. Il s'aplatit contre la porte ...
Et se liquéfia en un tournemain.

Bena poussait de longs gémissements, en proie à la terreur. Dina, assise près d'elle, restait bouche bée, trop dépassée par ce qu'elle voyait pour comprendre. Toutes deux étaient couvertes de sang. Elles en avaient dans les cheveux, sur leurs vêtements ... partout.
Le Cardassien était toujours intact, mais à partir de la taille seulement. Au-dessus, l'impact de la sortie du métamorphe avait tout simplement fait exploser Gotto en mille morceaux, comme si un ballon géant s'était gonflé en lui jusqu'à ce que son corps ne put le contenir plus longtemps. Certains bouts de lui restaient identifiables, mais pas beaucoup, et ils étaient tous éparpillés.
Méta avait repris la forme d'une petite fille. Calme et recueillie, elle barbouillait un grand #2 sur le mur, au-dessus d'un truc qui présentait une certaine ressemblance avec un morceau du front du Cardassien.
Dina modulait un bruit vaguement humain. Mue par une impulsion irrépressible plus que par un quelconque instinct maternel conscient, Bena appuya la tête de sa fille contre sa poitrine.
Quand elle eut fini de dessiner son chiffre, Méta se retourna et les regarda tristement. Sa voix de petite fille rendait ses paroles plus terrifiantes encore :
- Je dois absolument vous tuer toutes les deux aussi.
Je suis désolée. Je n'ai rien contre vous. C'est juste que ... je suis comme ça. Ma vie, c'est de tuer des choses.J'aime les regarder mourir. Je trouve ensuite la vie plus belle. Bon, maintenant... la question est de décider ... qui vais-je tuer en premier?
Tapie dans un coin de la pièce, accrochée à sa fille comme à une bouée, Bena implora, d'un filet de voix entrecoupé par les larmes :
- S'il vous plaît... non, s'il vous plaît...
Après avoir réfléchi, Méta tendit un doigt vers elle. Bena poussa un cri. Méta commença :
- Am stram gram, pique et pique et colégram, bourré bourré ...
Et Méta se retourna d'un coup sec.
Les fentes autour de la porte laissaient filtrer quelque chose. Lentement, car l'espace était mince; mais la matière entrait, épaisse et gluante.
Les yeux écarquillés, Méta fit un pas en arrière. Une trace de désespoir traversa son visage et elle regarda partout autour d'elle. La créature bondit vers le plafond en dissolvant son corps comme tout à l'heure. On aurait dit qu'elle jaillissait du cône d'un volcan, telle une colonne de lave s'élevant vers le ciel. Méta s'engouffra dans un conduit de ventilation, suintant à travers la grille, et disparut dans le plafond.
Bena n'avait pas encore vu ce qui avait causé la réaction de Méta. Tout ce qu'elle savait, c'est que la créature était partie. Qu'allait-il se passer maintenant? Et pourquoi avaient-elles été épargnées?
Puis elle vit la substance qui coulait à travers la porte.
D'abord, elle ne put articuler le moindre son, comme si ses cordes vocales s'étaient nouées. Ensuite Bena réussit à émettre un début de cri, mais ce fut assez pour que les vannes s'ouvrent. Elle se remit à hurler d'une manière incontrôlable, à mesure que la chose s'infiltrait dans la pièce, s'accumulait sur le plancher et avançait vers elles.
Quand la chose atteignit le milieu de la pièce et commença à se reformer, Bena devint complètement hystérique. Sa terreur fut submergée par son accès de folie; elle se mit à saisir des objets pour les lancer sur la créature qui se reconstituait dans son salon.
Odo se redressa en position verticale. Il dut pencher la tête pour éviter une petite statue qui siffla près de son oreille.
- De grâce, madame, pria-t-il, contrôlez-vous! L'hébétude de Bena l'empêcha de comprendre ce que lui disaient ses yeux :
- C'est un truc! C'est un truc!
Odo se laissa peu impressionner par son hystérie. [I s'approcha de Bena et s'assura par un rapide examen que le sang qui la couvrait n'était pas le sien ni celui de son enfant.
- Qui a fait ça? demanda-t-il d'un ton pressant. Où est-il?
Mais Bena s'était tue maintenant et tremblait de tous ses membres. Ses yeux pleins d'effroi ne lâchaient pas Odo. Elle aurait voulu s'enfuir à l'intérieur de son propre corps, semblait-il.
- Où est-il passé? répéta Odo avec plus de force.
Mais il réalisa vite qu'il ne tirerait rien d'elle. Le choc l'avait complètement paralysée. Quant à la fillette, elle paraissait avoir sombré dans un profond coma.
- Sisko, transmit Odo par son badge. La femme et l'enfant sont sains et saufs. Mais le Cardassien qui est ici, ajouta-t-il en abaissant le regard sur ce qui restait de Gotto, semble avoir connu des jours meilleurs. Je vous suggère d'éloigner votre fils, à moins qu'il n'ait une tolérance peu commune au sang.
Ce fut l'affaire de quelques secondes de rétablir le courant dans la serrure et d'ouvrir les portes. Dès qu'elles commencèrent à glisser, Odo en bloqua l'issue.
- Ordinateur! appela-t-il. Bouclez le corridor trente-neuf-A, habitat niveau cinq!
- Bouclage confirmé, annonça calmement l'ordinateur.
Odo se tourna pour s'adresser à ses hommes :
- Soyez extrêmement prudents. Il n'y a aucune trace du coupable. Mais il pourrait bien être toujours caché dans ces quartiers, s'il était muni d'un champ d'invisibilité individuel, comme Tosk. Carstairs, Hicks, effectuez des balayages complets de tout l'appartement. S'il réussissait à nous échapper, le bouclage permettra de le garder dans la zone. Allez-y, et restez sur vos gardes.
Les hommes de la Sécurité entrèrent, armes et appareils de détection en joue. Bashir et son équipe les suivirent. Sisko avait renvoyé Jake à leurs quartiers, sur le conseil de Odo, et se tenait derrière le docteur. il regarda les restes du Cardassien.
- Mon Dieu, murmura-t-il. Que s'est-il passé?
- Il semblerait qu'il soit mort brisé, laissa froidement tomber Odo.
- Seigneur, constable ...
- Épargnez-moi la litanie de vos dieux, Sisko, répliqua Odo d'un ton sec. J'ai connu assez de ces ignoble:
Cardassiens pour m'en souvenir jusqu'à la fin de me: jours. Ce n'est pas moi qui verserai une larme sur la mort de l'un d'eux. Toutefois, dit-il avec une conviction encore plus forte, l'identité de la victime importe peu à me: yeux; s'il y a eu crime, nous arrêterons le coupable et i sera châtié. Justice sera faite, conclut-il avec un cou] d'œil vers le Cardassien, même pour l'injuste.
Carstairs s'avança, un tricordeur à la main et fit signe qu'il ne trouvait rien.
- Il n'y a vraiment rien ici, chef. Même si nous avion: affaire à un tueur invisible, nous détecterions des émissions d'énergie, des signes de vie, enfin ... quelque chose Hicks revint bientôt du couloir avec les mêmes conclusions.
- Il ne s'est quand même pas volatilisé, rugit Odo pris de fureur.
- Et pourquoi pas? répliqua Sisko. Il peut s'être servi d'un téléporteur personnel. Il aurait alors laissé une pic d'énergie. Des traces fantômes. Qu'on peut dépister Nous le trouverons.
L'équipe médicale de Bashir s'occupait d'évacuer les deux Bajorannes.
- Veillez à les calmer et à faire leur toilette, leur demanda-t-il en continuant à analyser les restes du Cardassien avec son tricordeur médical.
- Je veux les interroger dès qu'elles seront en mesure de parler, exigea Odo.
Bashir acquiesça, mais il semblait distrait.
- Rien, constata-t-il en secouant la tête. Absolument rien. Bon sang. Je ne comprends pas. Aucune trace d'ADN, ni de quoi que ce soit. Comment peut-on commettre un tel acte et ne pas laisser le moindre indice? Pas le plus petit fragment de peau, pas un follicule ... rien.
Et un nouveau cri retentit.
Ils s'élancèrent dans le couloir, s'attendant au pire.
C'était Bena .. Apparemment remise du choc, elle se débattait et les techniciens médicaux qui essayaient de la calmer ne semblaient pas avoir tellement de succès. Bashir sortit une hyposeringue de son médikit, au cas où il aurait eu à lui administrer un sédatif.
Mais Bena ne semblait pas prête pour cette intervention. Son doigt tremblotant pointait en direction de Odo qui sortait des quartiers, à la suite du docteur.
- C'est lui! hurla-t-elle. Lui!
Sisko avait souvent rencontré la Bajoranne au cours des opérations de chargement. Il la connaissait un peu et s'efforça de prendre un ton raisonnable.
- Bena, dit-il, ça ne peut pas être Odo. Il était avec nous - avec moi - durant tout ce temps. Tout à l'heure sur la passerelle, et puis ensuite ici. Une douzaine de personnes l'ont vu.
Il posa fermement ses mains sur ses bras.
- Comprenez-vous ce que je dis? Croyez-vous que je mentirais?
Le regard comme fou de Bena se déplaça frénétiquement de Odo à Sisko.
- C'était... le même ... c'était...
Odo prit bien garde de ne pas s'approcher de la femme et demanda, à distance respectable :
- Voulez-vous dire que le tueur me ressemblait? Tel que je suis en ce moment?
Elle secoua la tête avec énergie.
- Non, la ... c'était... rouge et gluant, et... et c'était une petite fille, et puis ce n'en était plus une, et...
Se jetant contre Sisko, Bena se mit à sangloter sans plus pouvoir s'arrêter.
Aussi doucement qu'il le put, Bashir lui injecta le sédatif. Les effets furent presque immédiats et, quelques instants plus tard, le personnel médical l'avait emmenée.
Murée dans un mutisme total, Dina avait assisté à la scène le regard vide, totalement absente.
Sisko pencha la tête et regarda son uniforme maintenant taché de sang.
- Il semblerait, dit-il lentement et pesant ses mots, que nous ayons un autre métamorphe à bord.
Sans laisser paraître la moindre émotion, Odo marqua son assentiment d'un geste.
Pendant ce temps, dans le plafond ...
Méta suintait tranquillement à travers l'infrastructure de DS9.

CHAPITRE 10

La mine revêche, Mas Marko dressait son imposante silhouette au milieu de Ops, et il n'avait pas l'air coopératif du tout. Del, comme toujours, se tenait à l'écart, pas très loin de lui.
Kira, qui devait presque se tordre le cou pour s'adresser à Marko, tentait de lui expliquer :
- Monsieur ... j'aimerais pouvoir vous aider, mais j'ignore quand le commandant Sisko sera de retour et vous ne pouvez pas attendre ici. Seul le personnel autorisé est admis sur Ops. Je ne voudrais pas être obligée de faire appel à la Sécurité ...
- Je pense, grommela Marko en penchant son regard vers elle, que vos effectifs de sécurité ont des affaires plus urgentes à régler - comme tenter de mettre la main sur un meurtrier, par exemple.
- Monsieur ...
Sisko sortit à ce moment du turbolift, seul, Odo étant resté sur l'anneau de résidence afin de ratisser le secteur à la recherche d'une trace de l'intrus. En apercevant Mas Marko, le commandant su que la conversation ne serait pas une partie de plaisir.
- Mas Marko, le moment est plutôt mal choisi, fit-il observer.
- J'en conviens, commandant. Je comprends votre situation. Mais vous devez aussi tenir compte de la mienne. Un de mes fidèles serviteurs a été assassiné. Je veux savoir ce que vous faites pour éclaircir cette affaire.
- Dans ce cas, suivez-moi dans mon bureau.
Quand ils y furent, Marko décida de rester debout plutôt que de comprimer sa carrure dans un fauteuil destiné aux humains. Del attendit à l'extérieur. Comme d'habitude, il ne participait nullement à la conversation, tout heureux de simplement baigner dans la présence de son leader.
- Et alors, commença Marko, comment se déroule votre enquête? Avez-vous découvert quelque chose?
Oui, oui ... un tueur en série capable de changer de forme à volonté et qui sème la mort sans rime ni raison.
- Pas encore, déclara Sisko, prudent. Cependant, nous avons ...
- Des pistes encourageantes, oui, je suis au courant. Encourageantes jusqu'à quel point?
- Très encourageantes.
Mas Marko l'examina.
- Savez-vous, commandant... peut-être est-ce mon imagination, mais il me semble que vous restez plutôt évasif sur le sujet.
- Vous avez raison, Mas Marko. C'est bien votre imagination.
- Oui, je vois ... , dit Marko avec un faible sourire. Vous devez comprendre une chose, commandant : un missionnaire edémien a été victime d'un crime - d'un meurtre des plus odieux. Je m'en remets à vous pour prendre les mesures appropriées lorsqu'il s'agira de disposer de l'assassin.
- Nous ne l'avons pas encore capturé, Mas Marko. Je crois qu'il est prématuré d'aborder ce sujet.
- Pas si vous avez des pistes encourageantes. Commandant, les Edémiens désireront obtenir réparation dans cette affaire. Nous avons une foi profonde en la justice. Les enseignements de K'olkr sont très précis sur ce point : le meurtrier doit être retrouvé et il doit nous être remis. Il ne saurait y avoir d'autre option, vous comprenez.
- Je comprends, répondit aussitôt Sisko, s'efforçant une fois de plus de garder son calme, que vous avez une opinion sur la question, Mas Marko. Je prends acte de votre point de vue. Toutefois, n'oubliez pas que nous sommes sur une station bajoranne, une propriété de Bajor administrée par la Fédération. Certaines questions d'ordre juridique devront être démêlées.
Mas Marko parut à Sisko plus menaçant que jamais.
- Les juridictions ne m'intéressent pas, trancha-t-il durement. Je m'intéresse strictement à ce qui est bien et à ce qui est mal. Il est de notre droit que la loi des Edémiens soit appliquée. Il est mal d'ignorer cette considération.
- Je ne l'ignore pas, Mas Marko. Je ne peux simplement faire aucune promesse.
L'air sembla se charger de menace et Mas Marko reprit la parole:
- Il est possible que vous ne puissiez pas faire de promesses, commandant, mais je le peux, moi. Et je peux vous promettre que ... vous n'aimerez pas ce qui va se passer si vous vous opposez aux justes revendications de mon peuple.
Kira apparut dans la porte.
- Commandant, l'informa-t-elle, l'air grave. Une communication de Gul Dukat.
Oh, merde, pensa Sisko. Son visage resta cependant de glace.
- Demandez-lui d'attendre un moment, s'il vous plaît.
Mas Marko ... vous devrez m'excuser, d'autres affaires m'appellent, et je dois m'en occuper.
- Comme vous vous voudrez, commandant.
Il quitta le bureau en inclinant la tête dans l'encadrement de la porte pour éviter de s'y cogner. Dell lui emboîta le pas et, dès qu'ils furent hors de portée de voix, Sisko appela Kira :
- Allez-y. Établissez la liaison.
L'image de Gul Dukat se matérialisa sur son moniteur personnel.
Gul Dukat paraissait détendu, presque joyeux, comme à l'ordinaire. Sisko n'ignorait pas, bien sûr, que le commander cardassien était un fin renard, l'un des individus les plus dangereux avec qui il ait eu à traiter. Dukat était passé maître dans l'art de jouer à la victime, aussi évidente que fût son implication dans une situation de crise.
Le problème, cette fois, était qu'il avait un motif de plainte légitime - à moins que, par miracle, le but de son appel eût été tout autre. -
- Commandant, salua Dukat.
Sisko lui retourna poliment ses salutations.
- Que puis-je faire pour vous? demanda-t-il.
- Il vous est- peut-être possible de répondre à une question que je me pose. li semblerait que j'aie perdu contact avec mon envoyé, Gotto.
- Perdu contact?
- En effet. Il devait me rendre compte régulièrement de ses activités sur Deep Space Neuf, et il ne s'est pas présenté au rapport. J'ai tenté sans succès de le contacter directement. Je me suis adressé à un des membres de votre personnel, la charmante major Kira ... qui, soit dit en passant, ne fait absolument aucun effort pour cacher son mépris à l'égard des Cardassiens en général et à mon égard en particulier. Je crois que vous feriez bien de lui en glisser un mot.
- Je l'encouragerai à intensifier dorénavant ses efforts pour cacher son mépris, déclara Sisko avec un grand sérieux.
- Je vous en saurais gré. De toute façon, le major Kira m'a dit que je devais m'adresser à vous si j'avais des questions au sujet de Gotto.
Sisko regarda du côté de Kira, qui ne le quittait pas des yeux et ne manquait rien de la conversation. Bien qu'il ne possédât aucune preuve et qu'il ne s'en serait jamais ouvert à personne, Sisko soupçonnait secrètement Kira de lire sur les lèvres sans aucune difficulté. Quand il haussa un sourcil interrogatif en sa direction, elle fit un geste qui voulait signifier : « Mais qu'est-ce que j'étais supposée lui dire? »
- Commandant Sisko, continua Dukat, d'un ton qui avisait Sisko de ne pas prendre la menace qu'il représentait à la légère. Où est Gotto?
Sisko songea un instant à feindre l'ignorance ou à mentir, afin de gagner du temps. Mais si Dukat était déjà au courant des événements, et qu'il jouait en ce moment une sorte de partie d'échecs mentale avec lui, Sisko ferait piètre figure avec son mensonge éhonté.
Et puis, même si Dukat ignorait encore la vérité, il l'apprendrait certainement avant longtemps. Et la probabilité qu'il l'apprit d'une source autre que Sisko s'avérait forte. Il était donc préférable que Sisko lui présentât la nouvelle lui-même, le plus adroitement possible.
Ça, c'était la théorie.
- Commandant, l'aiguillonna Dukat, que se passe-t-il sur votre petite station spatiale si grouillante d'activité?
Sisko s'éclaircit la gorge.
- Il y a eu un ... petit incident, commença-t-il.

C'est un Bashir frustré qui arpentait la Promenade en tentant de mettre de l'ordre dans ses idées.
Quelle créature horrible était capable de ces monstruosités? Le tueur ressemblait-il vraiment à Odo? L'expression du chef de la Sécurité ne lui avait pas échappé quand cette éventualité avait été évoquée.
Le meurtrier ne laissait aucune trace. Pas la moindre. Malgré tous les efforts du docteur pour retrouver un indice tangible, les -crimes auraient très bien pu, quant à lui, être commis par un fantôme.
Il en était là dans ses réflexions quand il entendit une voix féminine proférer des paroles familières :
- Approchez, découvrez la gloire de K'olkr.
Les Edémiens se trouvaient à leur emplacement habituel. Rasa était là, épuisé, le visage émacié; en fait, il sommeillait sur sa chaise, inconscient de tout ce qui se passait autour de lui, c'est-à-dire de Azira qui tentait de convaincre les passants de partager avec eux les merveilles de K'olkr, et...
Et, c'était tout. Il n'y avait personne d'autre. On ne voyait nulle part les aînés mâles edémiens.
Azira n'avait pas terminé sa phrase quand elle aperçut Bashir.
Ils échangèrent un long regard avant qu'elle ne détourne la tête.
Mais il y avait eu quelque chose dans sa manière de le regarder. Quelque chose de silencieux, semblant l'implorer. Quelque chose ... qu'il aurait eu du mal à définir, une sorte d'appel auquel il se sentait invité à répondre.
Sans arrêter aucun plan précis - sans même savoir, en vérité, ce qu'il allait dire ou faire - Bashir s'approcha de Azira d'un pas résolu.
Elle continua d'éviter de tourner la tête dans sa direction, mais elle avait maintenant adopté une attitude beaucoup plus affectée. Elle l'avait vu, c'était certain. Elle savait qu'il était là. Mais son regard refusait de croiser celui du docteur.
Était-ce la peur? Ou encore ... la honte?
- Azira, l' appela-t-il.
D'abord, elle ne répondit pas, mais il la salua de nouveau et, cette fois, elle jeta dans sa direction un bref coup d'œil.
- Docteur, dit-elle avec déférence, puis-je vous aider? Va-y réveiller! la pressa-t-il en pensée.
- Non, pas vraiment..., avoua-t-il avec son air le plus aimable. Mais moi je peux vous aider.
- Oh, vraiment? Et comment?
Ce fut très délibérément qu'il durcit le ton :
- Je peux sauver votre fils.
Elle poussa un soupir.
- Docteur ... mon fils est déjà sauvé, assura-t-elle d'une voix en apparence sereine. Il croit en K'olkr et il a épousé Sa doctrine, tout comme moi. Ce que vos remèdes ont à offrir n'est rien en regard de cette foi.
Elle ne croyait pas à ses propres paroles. S'il était une chose dont le docteur s'enorgueillissait, c'était bien de saisir la pensée des femmes. Et tout dans Azira - tout - criait à Bashir que la maladie de son fils la laissait aussi sereine que l'étaient les rapports des Cardassiens avec Bajor - aussi bien dire pas du tout.
- Vous en êtes sûre? demanda-t-il.
- Parfaitement.
- Eh bien, tant mieux si vous avez cette certitude, déclara-t-il avec force. Car si vous vous trompez, c'est la vie de ce garçon que vous gâchez. Vous le savez, j'en suis certain.
- Je ne gâche rien du tout.
- Peut-être avez-vous raison, dit-il. Peut-être, mais seulement peut-être, avez-vous tiré le numéro chanceux. Parmi les milliers de religions existant dans notre galaxie, peut-être avez-vous eu la chance de tomber sur la bonne.
Bashir s'était renseigné sur la culture edémienne. Il savait maintenant que l'ignorance de leur manière de penser pouvait considérablement réduire la portée de ses connaissances sur leur physiologie.
- Peut-être l'esprit de Rasa montera-t-il jusqu'au Continent Lumineux. Peut-être verra-t-il la gloire de K'olkr dans toute sa splendeur et qu'il baignera dans sa chaleur et sa lumière. Peut-être K'olkr le prendra-t-il sous ses larges ailes et qu'il le bénira, avant de le laisser partir pour son voyage vers l'unité cosmique.
La voix de Bashir se fit cassante. La seule idée de parler violemment à une femme répugnait au sens chevaleresque qui imprégnait chacune des fibres de son être, mais il n'avait pas Je choix.
- Mais il se peut aussi que vous ayez tort. Peut-être que l'esprit de Rasa n'ira nulle part quand il mourra et que son corps ne deviendra rien d'autre qu'un sac de viscères sans vie. La chance de croître jusqu'à la maturité aura été ravie à son corps et à son esprit. ..
- Assez, ordonna-t-elle tout à coup.
- Et pourquoi? Parce que vous êtes prête à saboter sa vie, quand j'aurais pu, moi, la sauver. Serez-vous contente, alors?
- Je vous ai dit assez!
Elle pressa ses mains sur ses oreilles, en tentant de fuir. Mais Bashir continua impitoyablement d'enfoncer ses paroles dans l'esprit de Azira.
- Pensez-y: vous et son père, seuls auprès de son petit cercueil. Allez-vous le jeter lui aussi dans l'espace? Laisser son corps errer dans le vide sidéral jusqu'à ce qu'il soit attiré par l'atmosphère d'une planète et qu'il y plonge, pour s'y consumer? Mais il est possible aussi que des Klingons s'en servent comme cible de pratique. On m'a dit que c'était un de leurs passe-temps favoris, prendre des débris pour exercer leur tir. Son pauvre petit corps tout maigre, réduit en pièces ...
Les cris de Azira retentirent dans toute la Promenade.
- Aaassezl Assez, assez, assez, assez, asseeezl
Rasa n'entendit rien. Il ne remua même pas.
Mais Bashir, si. En le prenant par l'épaule, Mas Marko, qui venait d'apparaître derrière lui, lui fit exécuter une violente volte-face. Mas Marko débordait d'une froide fureur et si la seule force de son regard avait suffi pour retirer le cœur de Bashir de ses entrailles, ç'aurait été chose faite.
Bashir prononça les premiers mots qui lui vinrent à l'esprit :
- Faites attention à mes mains.
Mas Marko le souleva d'une seule main et le tint au-dessus de sa tête. Del, derrière lui, assistait à la scène, stupéfait. Il n'avait jamais vu son maître dans une telle colère.
- Mais qu'est-ce que vous êtes en train de faire, au juste? demanda-t-il à Bashir, qu'il secouait comme un prunier.
- Je ... pa ... parlais à votre femme.
- Qui vous en a donné le droit? Comment osez-vous saper mon autorité-et offenser notre Dieu?
Toute la vie de Bashir défila devant ses yeux et il se permit un court instant de réflexion où il jugea qu'elle avait été, somme toute, assez belle.
La main de Odo s'abattit alors avec force sur le poignet de Mas Marko.
Il était impossible, vu la taille considérable de Mas Marko, que Odo ait pu si facilement saisir son bras. Sans vouloir déprécier aucunement son effort, Bashir soupçonna Odo d'altérer subtilement sa hauteur et d'augmenter son volume, dans des circonstances comme celles-ci.
Mas Marko laissa lentement redescendre Bashir, qui demeura un moment les jambes flageolantes. Reprenant sa contenance, il regarda en direction de Azira.
Elle n'avait pas ouvert la bouche durant l'altercation.
Elle ne regardait même pas Bashir. En fait, elle fixait le sol, comme si elle eût craint de piquer une crise de nerfs si elle le voyait.
- Vous, rugit Marko d'une voix où sourdait une colère mal contenue, vous, docteur, êtes un obstacle encombrant.
- Vous étiez donc à ce point certain que je vous l'amènerais, déduisit-elle en plongeant ses yeux dans ceux du docteur.
- Non. Pas du tout. Mais je conservais l'espoir. À présent... je dois rééquilibrer ses fluides et stabiliser son organisme. En même temps, j'introduirai la tricyclidine dans son système.
- Les effets seront-ils immédiats?
- Ce n'est pas un remède miracle. Il se sentira toutefois plus alerte dès les prochaines quarante-huit heures. Mais il vous faudra veiller à ce qu'il ne se surmène pas. Lorsque nous l'aurons remis sur la voie de la guérison, je vous donnerai de la tricyclidine en quantité suffisante et vous pourrez l'emporter avec vous - à supposer que vous ayez la chance de quitter cet endroit. C'est un médicament facile à administrer, mais il vous faudra le lui donner quotidiennement pendant vingt et un jours consécutifs ... Nous ne courrons ainsi aucun risque. Au bout de ce délai, la maladie aura été complètement évacuée de son système.
- Vous en êtes certain?
- Oui, affirma-t-il, en souriant pour ce qui lui sembla être la première fois depuis des siècles. Oui, c'est sûr. Je crains que K'olkr devra se satisfaire de partager votre joie de voir votre enfant survivre plutôt que de jouir directement de sa présence auprès de lui.
- Oui, dit-elle en passant doucement la main sur le visage de Rasa. Oui ... je suppose qu'il s'en réjouira.
Ils entendirent alors derrière eux un cri horrifié.
Del avait fait irruption dans l'infirmerie et son visage exprimait le dégoût et l'horreur infinie. Sa réaction n'aurait pas été moindre s'il avait découvert Azira et Bashir faisant l'amour sur un lit médical.
- Je je vous ai vue entrer ici, balbutia-t-il à Azira. Mais je je n'arrive pas à y croire ...
Odo emmena Bashir avec lui et se dirigea vers le bureau de la Sécurité. Bashir remercia l'officier pour son intervention, mais Odo ne semblait pas le moins du monde intéressé à les entendre. Il fit entrer le docteur dans son bureau et, dès que la porte se fut refermée, il se tourna vivement vers lui.
- Voulez-vous bien me dire ce que vous fichiez là? Bashir ressentit un certain déplaisir.
- Je n'apprécie guère votre façon de vous adresser à moi, monsieur Odo.
- Vous n'appréciez pas ... ? Docteur, je n'apprécie pas qu'un membre du personnel de Starfleet viennent jeter de l'huile sur une situation qui menace à tout moment d'exploser. Croyez-vous que le commandant Sisko verrait d'un bon œil cette petite échauffourée? Il me semble me rappeler certaines directives vous enjoignant de garder votre nez hors des affaires des Edémiens. Non ... ?
Bashir l'approuva d'un grognement.
- Je ne pense pas que le commandant serait fou de joie, dit-il. Il me semble l'entendre d'ici.

- C'est un scandale! Un scandale!
Ces paroles ne venaient pas de Sisko. Non, c'était le commander cardassien, furieux, Gul Dukat, qui parlait. Il semblait prêt à passer son poing à travers l'écran de communication.
- Je partage votre colère face à la situation, commander, commença Sisko.
- La situation? Commandant Sisko, il ne s'agit pas là d'une situation. Ceci est un incident, et les incidents peuvent avoir de graves conséquences pour tous les intéressés.
La voix de Sisko prit une douceur menaçante. Il ne quittait pas Gul Dukat des yeux sur l'écran.
- Est-ce que vous me menacez, commander?
- Ce que je dis, commandant Sisko, c'est que je veux un rapport complet sur cette situation entre les mains, pas plus tard que demain. De plus, le meurtrier de Gotto devra être confié aux Cardassiens dès qu'il sera appréhendé, afin que la justice suive son cours.
- Justice? Vous voulez dire « exécution » ?
- Cela ne vous regarde pas, répondit Gul Dukat.
L'affabilité du Cardassien avait disparu, balayée par l'agression survenue contre son officier en second.
- Nous considérons cette affaire comme une provocation directe à l'endroit des Cardassiens.
- Non, commander, riposta Sisko, d'un ton qui s'échauffait. Il s'agit de circonstances malheureuses où votre envoyé s'est trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Il semblerait de plus, selon les renseignements que nous avons pu recueillir auprès de la femme et de son enfant après l'incident, que votre homme était sur le point de contraindre une Bajoranne par la force. Si Gotto n'avait pas été là, le tueur - dont les actes semblent déterminés par les seules circonstances - aurait massacré de simples Bajorannes, et cette conversation que nous avons serait inutile.
- Oh, ne doutez pas un instant, commandant Sisko, que je ne sois ravi chaque fois que j'ai le plaisir de m'entretenir avec vous, pérora Dukat avec un infini sarcasme. Il allait la contraindre? Franchement. Devrais-je croire sur parole les calomnies d'une chienne de Bajoranne? Je puis vous assurer, commandant, que mon envoyé est une innocente victime, probablement d'un autre complot terroriste bajoran.
- Eh bien, il a été une innocente victime, voilà. Il arrive parfois, hélas, dans notre monde, que des personnes innocentes souffrent. C'est une triste réalité. Vous ne pouvez pas considérer le meurtre de Gotto comme une agression personnellement dirigée.
- Nos opinions divergent sur ce point, commandant, mais vous avez raison quand vous dites que la mort de simples Bajorannes n'aurait été d'aucun intérêt pour nous. Pourquoi d'ailleurs leur sort nous préoccuperait-il? Dieu sait avec quelle joie les Bajorans lançaient contre nous leurs attaques, durant la guérilla, chaque fois qu'ils en avaient la chance. Nous pleurons leur mort avec autant d'enthousiasme qu'ils pleurent la mort d'un des nôtres. Mais c'est de la mort d'un Cardassien dont il est ici question, commandant; qui plus est, un Cardassien de haut rang, effectuant une mission que je lui avais personnellement confiée. Une série de meurtres a eu lieu, dites-vous. Dans votre intérêt, j'espère que ce sera le dernier.
- Mais, continua-t-il férocement, je me fiche que votre psychopathe à la noix massacre tous les Bajorans qui sont sur cette station, y compris votre officier en second. Le fait est qu'un Cardassien est mort sur Deep Space Neuf et que cette situation doit être tirée au clair. Nous réclamons justice et nous l'obtiendrons. Nous aurons la peau du meurtrier, et nous n'attendrons pas indéfiniment pour l'avoir.
- Ce qui veut dire ... ?
- Ce qui veut dire que si le tueur n'est pas arrêté et qu'il ne nous est pas livré dans un délai raisonnable, nous viendrons nous-mêmes mener notre propre enquête.
- Cela, déclara Sisko tout net, n'est pas envisageable. Cette affaire regarde d'abord la Fédération.
- Simple question de point de vue. Pour nous, cette affaire regarde les Cardassiens. Et les Cardassiens se préoccupent du sort des leurs.
- Gul Dukat, nous tenons à continuer d'entretenir avec les Cardassiens des relations pacifiques. Mais nous ne pouvons pas permettre à vos troupes d'investir Deep Space Neuf et de prendre le contrôle de l'enquête. Cela ne ferait qu'empirer les choses.
- Ce qui pourrait empirer les choses, commandant, c'est que vous tentiez d'intervenir. Si vous ne nous permettez pas de nous rendre sur la station pour exercer vengeance sur l'auteur du crime, nous ne pourrons alors prendre aucun risque.
- Et que vous proposez-vous de faire dans ce cas?
- Eh bien, c'est très simple, commandant, expliqua
Gul Dukat, qui parut tout à coup plus détendu - ce qui suffit amplement pour que Sisko se crispa. Nous ne voudrions prendre aucun risque de voir l'assassin nous échapper et nous expédierions la station dans un monde meilleur, voilà tout. Oh, il est vrai que quelques centaines de Bajorans mourraient, ainsi que quelques autres formes de vie - vous, humains, inclus, je le crains. Mais nous serions alors tout à fait sûrs que le meurtrier a été châtié.
- C'est de la folie! cria presque Sisko, luttant pour garder le contrôle tant de lui-même que de la situation. - Mettriez-vous ma santé mentale en doute, commandant?
- Je mets en doute votre stratégie. Pour vous assurer de la mort d'un individu, vous seriez prêts à massacrer des centaines d'innocents ...
Au moment même où les mots franchissaient le seuil de ses lèvres, Sisko savait exactement ce que Dukat allait répliquer. Et il ne se trompait pas.
- Voyons, commandant! dit Dukat, renversant les rôles. Vous me surprenez. Ne savez-vous pas qu'il arrive, dans notre monde, que des innocents souffrent? C'est une triste réalité. Vous ne pouvez pas considérer cela comme une agression personnellement dirigée.
- Très drôle, commander.
- Veuillez prendre note, commandant, acheva Dukat avec un léger sourire, que je ne plaisante pas.
L'écran s'éteignit et Sisko s'enfonça dans son fauteuil en se frottant les tempes.
La tête de Dax apparut dans la porte.
- Un problème, Benjamin?
- Ne m'en parle pas, mon vieux, laissa tomber Sisko avec lassitude. Ne m'en parle pas.

Odo posa la paume de ses mains sur son bureau, derrière lequel il avait pris place.
- Je suis prêt à faire en sorte que cette affaire reste entre nous, docteur ... mais je n'ai nul besoin que vous veniez compliquer davantage mon travail. Et croyez-moi, les choses vont assez mal comme ça, se lamenta-t-il en secouant la tête. Tous les effectifs disponibles passent présentement au peigne fin chaque centimètre carré de cette station; ils interrogent les occupants et scannent les objets inanimés pour détecter des traces de vie, à fa recherche de la petite dépense d'énergie qui accompagne un changement de forme subi, comme c'est le cas pour moi ...
Il fit une pause et répéta avec amertume :
- Comme pour moi ...
Bashir le regarda avec une intense curiosité.
- Croyez-vous vraiment que ce métamorphe soit pareil à vous? Je veux dire ... qu'il appartienne au même peuple que vous?
Odo se pencha en avant et appuya ses coudes sur le bureau.
- Que savez-vous de moi au juste, docteur? demanda-t-il.
- Seulement ce que j'ai pu apprendre dans vos dossiers: comment on vous a trouvé, que vous n'avez pas la moindre idée de l'endroit d'où vous venez, ce genre d'information.
- Il est rare, fit remarquer Odo, qu'après la lecture d'un dossier, on en sache autant sur un individu que lui-même n'en connaît. Toute ma vie est dans ce dossier. docteur. Les événements qui y sont consignés ... et les tâches rattachées à mon travail.
- Il fallait bien que ça arrive ainsi, pas vrai? conjecture Odo avec découragement.
- Qu'est-ce que vous voulez dire?
Odo se demanda s'il allait répondre au docteur. Bien qu'il n'y fut pas naturellement porté, il ressentait à présent un besoin de confier son spleen à quelqu'un. Malgré les efforts occasionnels qu'elle faisait, Kira avait été trop endurcie par les difficultés de sa vie pour compatir à son malheur. Sisko, lui, n'avait toujours pas gagné la confiance de Odo. Dax demeurait une énigme, et O'Brien lui portait sur les nerfs depuis quelque temps. Quant à Quark ...
- Ne me faites pas rire, observa avec amertume le constable.
- Mais expliquez-vous ...
- Oh, fit-il en secouant la tête. Comprenez ... C'est bien ma chance de trouver enfin sur mon chemin une créature qui pourrait appartenir à ma propre espèce. Je n'en suis pas certain. Il existe d'autres espèces métamorphes dans la Galaxie. Peut-être est-il un enfant de mon peuple, à supposer que j'appartienne à un peuple. Je n'en sais rien. Mais il fallait que ce premier parent éventuel que je rencontre soit un tueur psychopathe. Et je n'ai pas la moindre idée de l'endroit où je peux le trouver. Cette station comporte trente-cinq étages. Son diamètre est de un point quatre kilomètre. Et il y a, dans ce labyrinthe, un être qui, s'il est bien pareil à moi, peut avoir pris la forme d'une patte de chaise ou d'une assiette mise au rebut... n'importe quoi.
Bashir hocha la tête, pour montrer qu'il comprenait. - Ce doit être très difficile à vivre. Et aussi très frustrant.
- Oui, en effet.
- C'est presque comme ... oh ... , dit Bashir qui fit mine de réfléchir profondément à cette idée. Presque comme ... de regarder un garçon mourir quand on sait qu'on peut le sauver.
Odo ne parut pas le moindrement amusé.
- Certains d'entre nous, docteur, sont capables de mettre leurs sentiments personnels de côté lorsqu'ils accomplissent leur travail.
- Certains d'entre nous ont bien de la chance, répliqua sèchement Bashir.
- Sécurité à Odo!
C'était la voix de Meyer qui crépitait à travers le commbadge de Odo.
- Ici Odo, répondit-il, avec le funeste pressentiment de savoir ce que Meyer allait lui dire.
- Quai de chargement, niveau vingt-deux, chef!
- J'arrive, dit-il sans même poser de questions.
Il bondit de son fauteuil en interpellant Bashir :
- J'ai la désagréable impression que nous allons avoir besoin de vous, docteur.
- Et j'ai la désagréable impression que je vais arriver trop tard.

- Jongler? s'étonna Sisko en regardant Dax l'air dubitatif. Mais pourquoi est-ce que je devrais essayer d'apprendre à jongler?
- Tu as besoin de te détendre, Benjamin, expliqua Dax d'un ton posé. C'est le chef O'Brien qui m'a donné cette idée, l'autre jour.
- Mais ... pourquoi jongler? répéta-t-il en secouant la tête. Je ne comprends pas. J'ai mes séances de baseball, de temps à autre.
- Oui, oui, je sais. Les programmes de l'holosuite où tu te mesures aux meilleurs joueurs de baseball; mais il y a toujours ce côté compétitif. Tu devrais essayer de maîtriser quelque chose pour le simple plaisir de réussir. De plus, jongler conviendrait parfaitement à ton environnement.
- Mon environnement? s'étonna-t-il en regardant autour de lui. Veux-tu dire que cette station ressemble à un cirque?
- Non, tu me comprends mal. Je veux dire plutôt que l'action ne manque pas ici. Tu as affaire à toutes sortes d'individus différents et tu dois tenter de les satisfaire tous. Dans ce sens ...
- ... je dois maintenir plusieurs balles en l'air en même temps, termina-t-il avec un léger sourire. Un parallèle intéressant, Dax. J'essaierai de m'en souvenir. Pas trop sérieusement, bien sûr. Mais ...
- Odo au commandant Sisko. Il appuya sur son insigne.
- Ici Sisko, je vous écoute, constable.
Odo employa le même ton vif que son homme tantôt.
- Quai de déchargement, niveau vingt-deux.
- J'arrive.

Personne ne pouvait se souvenir avec certitude de son nom de famille. Tout le monde l'avait toujours appelée la Vieille Kelsi. On supposait qu'elle avait reçu ce surnom à l'adolescence et qu'elle avait grandi avec.
La Vieille Kelsi était la responsable en chef de la circulation des marchandises dans la zone des quais et supervisait la bonne marche des opérations. Sa présence remontait à si loin qu'on entendait parfois dire qu'elle était là avant même l'existence de la station, et que Deep Space Neuf, en fait, avait été construite autour d'elle.
Besoin de déplacer des marchandises? Adressez-vous à Kelsi.
Vous cherchez quelque chose? Demandez à Kelsi. Peu importait que les docks fussent remplis à capacité ou qu'il s'y trouvât un nombre incalculable de vaisseaux, la Bajoranne avait le don extraordinaire de se rappeler avec précision l'emplacement de chaque chose, à tout moment. Elle n'avait même pas besoin de consulter les registres informatiques; elle le savait, tout simplement. Elle faisait partie de ces rares Bajorans pour qui les Cardassiens eux-mêmes avaient du respect, parce qu'elle ne les traitait pas avec haine ou mépris, comme ses compatriotes. Kelsi semblait se tenir au-dessus des questions politiques - ou peut-être était-ce simplement qu'elle s'en fichait éperdument. Les entrepôts de Deep Space Neuf étaient toute sa vie.
D'accord, ce n'était peut-être pas une vie très édifiante, et les quais n'étaient pas l'endroit le plus hot de la Galaxie. Mais elle s'y était taillé une place, qu'elle défendait avec l'ardeur d'un pit-bull,
Et elle avait accompli son travail avec une efficacité sans pareille.
La Vieille Kelsi était un véritable pilier de Deep Space Neuf et plusieurs la considéraient comme un élément permanent de la station.
Voilà maintenant qu'elle n'était plus.
Une des cloisons intérieures du dock avait été barbouillée de son sang, qui ferait désormais partie du décor : aucun nettoyage ne viendrait jamais à bout de l'effacer complètement. Les restes d'elle avaient été réduits en lambeaux sans qu'on entende le moindre cri. Elle avait été si bien bâillonnée qu'aucun ouvrier dans les entrepôts n'avait eu connaissance de la sauvage agression dont elle avait été victime.
Les cris étaient venus plus tard, après la découverte de ses restes. Un des dockers était littéralement... tombé sur elle. Occupé à replacer du fret dans un coin du dock, il avait trébuché sur sa jambe, qui n'était plus rattachée à son corps.
Ce qui subsistait de sa dépouille gisait en une sorte de flaque. Griffonné sur le mur, immanquablement, le chiffre 3.
- Toujours pareil, murmura Bashir, qui examinait les relevés de son tricordeur.
Odo pouvait à peine contenir sa rage.
- Passez la zone au peigne fin, ordonna-t-il à ses hommes. Je veux qu'on trouve cette ... cette horreur, immédiatement.
Il se tourna vers les gardes de sécurité.
- Tout doit être vérifié, m'entendez-vous? Je veux que chacune des molécules de cette station soit analysée. Maintenant, au travail. Au travail!
Plusieurs ouvriers des docks contemplaient la scène avec horreur et murmuraient entre eux. L'intensité de leurs voix s'élevait.
- O.K., tout le monde, ordonna Sisko en se tournant vers eux. Reprenez vos postes.
- Reprendre le boulot? fit un docker, incrédule.
Mais quand il vit l'expression de Sisko, il n'ajouta pas un mot.
- Vous vous rendez compte, Sisko, que notre problème - s'est aggravé, lui signala Odo à voix basse. Les autres meurtres, au moins, ont été commis dans les quartiers privés, ce qui nous a permis d'en tenir les détails cachés. Mais cette fois ... Les détails de cet incident vont se répandre comme une traînée de poudre.
- Je le sais, dit Sisko d'un air sombre. Croyez-moi, je le sais, insista-t-il en baissant la voix. Avons-nous quelque chose, constable? Quelque chose qui nous permette d'entrevoir la fin de cette boucherie?
- Non, mais elle se terminera, Sisko, répondit Odo avec un air déterminé. Je trouverai celui qui a fait ça. Vous pouvez en être certain. Chaque seconde qui passe nous rapproche de ce moment.
- Je veux vous croire, constable, lui dit Sisko, mais sa voix était sinistre. J'espère seulement qu'elle ne finira pas parce que le tueur n'aura plus de victimes.

CHAPITRE 11

Le vent de panique avait commencé à souffler.
Le rez-de-chaussée de la Promenade n'était plus qu'une masse grouillante d'individus hurlant plus fort les uns que les autres pour qu'on s'occupât d'eux, tentant désespérément de ne pas laisser la peur les envahir, sans y réussir.
Sisko, du niveau supérieur, baissait les yeux vers la foule et se sentait comme un chef porion planétaire, dictant ses ordres d'en haut.
Il lui aurait été impossible de se faire entendre, même en temps normal, mais ses paroles étaient transmises par le système de communication publique de la station à travers son commbadge.
- Une enquête, disait-il d'une voix qui roulait comme la vague, est présentement en cours!
- Faites votre enquête vous-mêmes! cria quelqu'un. Je veux fiche le camp de cette maudite station!
- Moi aussi!
Le refrain fut rapidement repris par tous les occupants de la Promenade. Sisko leva la main pour essayer de ramener le calme.
- Cela n'est pas possible, dit-il.
- Et pourquoi?
Avant que Sisko n'ait pu répondre, quelqu'un d'autre lança:
- Est-il vrai que le meurtrier est un métamorphe, comme Odo?
Sisko s'arrêta et vit le chef de la Sécurité au milieu de la multitude, accompagné par les membres de son équipe qui essayaient de maintenir l'ordre. Odo avait entendu la question lui aussi et il levait les yeux vers Sisko avec intérêt, très curieux de voir comment le commandant allait y répondre.
- Il s'agit là d'une hypothèse de travail, laissa entendre Sisko.
Il se créa instantanément un vide autour de Odo. Les gens s'écartaient de lui comme s'il avait été soudainement atteint d'un mal contagieux.
Sisko parla avec lenteur; chacun de ses mots contenait une sourde colère :
- Je ne tolérerai pas une autre vague d'accusations contre le constable. Celas' est produit après le faux meurtre de lbudan et je ne laisserai pas cette situation se répéter. Le chef de la Sécurité Odo n'est pas un suspect. Beaucoup trop de personnes, dont moi-même, peuvent témoigner de sa présence ailleurs que sur les lieux des crimes au moment où ils ont été commis. Si vous le traitez comme un suspect, vous ne ferez d'ailleurs que prolonger cette affaire, puisque c'est son travail d'élucider ces meurtres. Nous avons besoin de l'entière collaboration de tous. Du reste, il existe dans la Galaxie plusieurs espèces métamorphes. Aucun motif ne justifie que les soupçons se portent automatiquement sur le chef Odo, alors que toutes les raisons prouvent au contraire qu'il ne peut être l'auteur de ces crimes.
Il s'arrêta pour reprendre haleine, et l'un des occupants eut le temps de crier :
- Nous voulons quand même quitter la station! Vous n'avez pas le droit de nous retenir ici! Vous mettez notre vie en danger!
- Vous nous obligez à rester dans la gueule du dragon, vociféra un autre.
- Je vous oblige à rester, expliqua Sisko, pour deux raisons. Primo, nous ne voulons pas permettre au meurtrier de fuir OS-Neuf à l'occasion d'un départ massif ... - Ça, c'est votre problème, Sisko, hurla un quidam. Le commandant remarqua que les gens se montraient beaucoup plus courageux au sein d'une foule, et aussi qu'ils exprimaient volontiers leurs sentiments. Sécurisés par la multitude.
- Inexact, corrigea Sisko, c'est aussi votre problème.
Et cela m'amène au deuxième point. Admettons, par exemple, que nous ayons vraiment affaire à un métamorphe. Cela veut dire qu'il pourrait prendre l'apparence de l'un d'entre vous. Votre copilote, ou encore un des membres de votre équipage. Il lui serait possible de se cacher dans votre cargaison, parmi vos effets personnels.
Un grand malaise courut dans la foule. Tous se mirent à se lancer les uns les autres des regards craintifs, et même à examiner avec suspicion leurs vêtements, s'attendant peut-être à voir leurs souliers faire un faux pas.
- Si je vous permettais de quitter la station, continua Sisko, les risques seraient extrêmement grands pour que l'assassin parte avec vous. Dans votre tentative de fuir loin de lui, vous risqueriez de l'emmener avec vous. Ici, sur Deep Space Neuf, rester les uns près des autres nous garantit une certaine sécurité. Dans les profondeurs de l'espace - et tout spécialement pour les pilotes des cargos de une et de deux places -, il n'y aurait plus pour vous que la possibilité très réelle d'une mort solitaire.
On n'entendit plus un seul mot.
- Bon, maintenant, demanda tranquillement Sisko, qui est prêt à courir ce risque? Levez la main, s'il vous plaît.
Personne ne s'empressa de se porter volontaire.
- Bien, acheva Sisko. Ce sera tout. Que ceux d'entre vous qui désirent poser d'autres questions ne se gênent pas. Le chef de la Sécurité Odo voudra peut-être vous interroger; je vous demande de lui accorder votre entière collaboration. Je vous remercie de votre attention.
Quittant la rambarde, il se dirigea vers la cage des turbolifts et, quelques instants plus tard, il filait vers Ops. Dès que les portes se furent refermées, il s'appuya sur la cloison et laissa échapper un long soupir.
- Il doit pourtant bien y avoir une façon plus simple de gagner sa vie, marmonna-t-il.
Il se dirigea droit sur O'Brien aussitôt qu'il débarqua sur la passerelle.
- Chef, lui demanda-t-il, pouvez-vous procéder au verrouillage complet de toutes les portes d'accès des sas où les vaisseaux sont amarrés?
- Vous voulez rire? répondit O'Brien. Avec ces systèmes, c'est déjà un miracle que les sas fonctionnent. Mais le verrouillage ne pose pas de problème. Les maintenir opérationnelles sera un peu plus complexe, cependant.
- Très bien. Dans ce cas, allez-y.
- Vous ne voulez prendre aucun risque, commandant? demanda Kira.
- Tout à fait exact, major. Je ne risquerai pas une nouvelle fois de frôler le désastre, comme il est arrivé avec le capitaine Jahel. N'eût été du hasard, nous aurions perdu la moitié de l'anneau d'amarrage quand il a essayé de décoller sans autorisation. Tirons parti de nos erreurs, major.
- En effet, commandant, convint-elle, en continuant de regarder Sisko comme si elle avait souhaité lui parler davantage.
- Oui, major? l'invita-t-il.
- Je ... , commença-t-elle, puis elle secoua la tête. La Vieille Kelsi a été l'une des premières personnes que j'ai rencontrées quand je suis arrivée ici. Il. .. il me semble qu'elle méritait mieux, c'est tout.
- Je ne connais personne qui mérite de vivre les événements qui se déroulent ici depuis quelques jours, répliqua Sisko.
Mais il put lire dans le regard de Kira qu'elle savait, elle, qui méritait une telle mort. Oh, si, elle le savait. Très certainement.
Les Cardassiens.
Il préféra toutefois éviter le sujet et se dirigea jusqu'à son poste pour prendre connaissance des rapports et des renseignements acheminés jusqu'à son ordinateur de commandement.
Il regarda autour de lui sur Ops et la sinistre pensée lui vint que la créature pouvait très bien s'y trouver. Là, juste devant lui. Ce pouvait être quelqu'un de l'équipage. Une pièce de l'équipement. N'importe quoi. N'importe où.
Il se rendit à son bureau, mais il venait tout juste de s'asseoir quand O'Brien apparut dans l'encadrement de la porte.
- Commandant, excusez-moi de vous déranger, mais la classe va bientôt finir, et je me demandais si ...
Dans un élan de colère involontaire, Sisko abattit son poing sur la table.
- Cela va-t-il devenir une habitude, chef? Qu'est-ce que ce sera ensuite? S'il prend l'envie à votre femme d'aller faire du shopping sur la Promenade, allez-vous demander un congé pour lui servir de garde du corps? Était-ce aussi votre habitude sur l'Entreprise?
- Non, commandant, répliqua O'Brien du tac au tac. Sur l'Entreprise nous nous sentions en sécurité.
- Ah, vraiment? Quand ça, chef? Durant l'attaque du Borg? Ou pendant celles qui ont eu lieu le long de la Zone Neutre? Quand vous combattiez les Cardassiens? Quand, précisément, vous sentiez-vous en sécurité?
O'Brien vint près de piquer une crise. Depuis quelques jours, il s'imaginait le pire des scénarios : en rentrant du travail, il trouvait les restes de sa femme et de sa fille éparpillés dans leurs quartiers si laids.
- Quand? Quand nous avions terminé notre service, lâcha-t-il avec rudesse, et qu'on ne m'appelait pas à tout moment pour réparer l'un ou l'autre de ces foutus appareils toujours déglingués. Quand nous nous retrouvions entre amis, à une époque où nous en avions. Quand nous avions le temps de respirer, et pas de cet air vicié parce que les régulateurs d'atmosphère ont été conçus pour les Cardassiens et que je n'ai pas encore réussi à tous les convertir. Quand nous avions toujours ce dont 'nous avions besoin et en quantités suffisantes. Dans le temps où nous avions une vie!
Un silence de mort suivit ses paroles.
O'Brien et Sisko s'aperçurent que tout le monde s'était tu sur Ops et en jetant un coup d'œil par la porte, le commandant put se rendre compte que tous les regards étaient tournés vers eux. Tous les membres de l'équipage reprirent toutefois rapidement leurs occupations.
Tous, excepté Dax, qui continuait de fixer Sisko.
Et le souvenir de ces temps passés où c'était elle qui avait essuyé sa colère et ses frustrations lui revint. Il crut entendre sa propre voix : « Si seulement j'avais été auprès de Jennifer. J'aurais pu la sauver. Si seulement je ne l'avais pas entraînée dans l'espace. Si ... »
Et le regard accusateur de Jake, tout pareil à celui de O'Brien ...
- Excusez-moi, commandant, dit O'Brien en baissant les yeux. C'est que ... Écoutez, j'ai toujours pu me donner à fond dans les situations d'urgence - si nous devons empêcher la station d'exploser ou d'être aspiré par le trou de ver, des trucs du genre. Dans ces moments-là, je suis capable d'oublier tout le reste et de me concentrer sur ce qu'il y a à faire. Mais cette fois ... avec ce malade qui circule en liberté, je n'arrête pas de penser au danger et j'imagine le pire. Et d'après ce que j'ai entendu, le pire peut être extrêmement laid. Molly va bientôt avoir trois ans et j'aimerais être là pour voir ça ... vous comprenez?
Sisko acquiesça.
- Voici ce que nous allons faire, chef, suggéra-t-il doucement. Je vais vous proposer un marché.
- Un marché?
- Vous pourrez prendre le quart d'heure qu'il vous faut pour raccompagner votre femme et votre fille après la classe, sans me demander la permission chaque fois, mais en même temps vous vous assurerez que Jake rentre lui aussi à la maison.
- Marché conclu, commandant, accepta-t-il avec un franc sourire.
- Dans ce cas, exécution, chef, martela Sisko. C'est un ordre.
- Bien, commandant.
O'Brien quitta le bureau d'un pas alerte et Sisko se sourit à lui-même. Si seulement tous les problèmes pouvaient se régler avec autant de facilité.

Dans l'infirmerie, Julian Bashir éloigna d'un coup sec le scanner des échantillons de tissus prélevés sur Kelsi - bien qu'il ne restât plus de Kelsi grand-chose d'autre que des échantillons de tissu, pensa-t-il lugubrement.
Latasa, l'infirmière, observait derrière lui.
- Docteur, s'enquit-elle en voyant son air fatigué, je sais que cela ne me regarde pas mais ... quand avez-vous dormi la dernière fois?
- Dormir? feignit-il de chercher dans sa mémoire. Oui, oui ... je me souviens maintenant. C'est ce qu'on fait quand on ne travaille pas. Quand on n'espère pas trouver un indice ... n'importe quoi, qui pourrait aider la Sécurité à épingler ce maniaque homicide.
Il se colla presque sur Latasa et l'examina avec attention.
- Est-ce que tout va bien, docteur? demanda-t-elle.
Il débarrassa le bioscanner d'un dossier et demanda à Latasa:
- Garde, placez votre main ici, s'il vous plaît.
Elle fit ce que Bashir demandait, sans comprendre, et posa sa main à plat sur le comptoir. Il opéra un scan rapide et compara les relevés avec le dossier de Latasa.
- Bon, c'est bien vous, sans le moindre doute possible.
- Docteur ... ?
Réalisant que son comportement devait paraître très étrange, il expliqua :
- Nous avons affaire à une créature qui change d'apparence, excellente façon de rendre les gens complètement paranoïaques. Garde, nous devons convenir d'un mot de passe.
- Docteur, confia Latasa avec un rire hésitant, je ne suis pas vraiment sûre que nous ayons besoin d'un ...
- Et pourtant, si, affirma Bashir. J'espère que mes recherches mèneront quelque part. Mais quand je vous demande de me transmettre des rapports ou quoi que ce soit, je dois être certain que vous êtes bien l'authentique Latasa, et non pas un métamorphe qui essaie de brouiller ses pistes en me donnant de fausses informations.
- Si vous le dites, docteur.
Son ton laissait clairement paraître qu'elle trouvait sa requête bizarre, mais elle savait ce qui se passait sur la station et était prête à prendre des précautions.
- Très bien. Notre mot de passe sera donc ... , suggéra le docteur en faisant une pause pour y réfléchir. Préganglionique. Avez-vous bien compris, garde? Si je dis : « Quel est le mot de passe? » vous répondez : « Préganglionique. »
Bashir vit Latasa sourire. - Qu'y a-t-il de si drôle?
- Je dois vous avouer que, pendant un instant, j'ai cru que vous alliez proposer quelque chose comme ... je ne sais pas : « Embrasse-moi, idiot. » « Quel est le mot de passe?» diriez-vous, et je devrais répondre : « Embrasse-moi, idiot. »
Malgré l'horreur de la situation qui les avait conduits jusqu'aux difficultés qu'ils tentaient de surmonter, Bashir ne put s'empêcher d'éclater de rire.
- Voilà bien, garde, une des idées les plus puériles que j'ai jamais entendues. Bien que ... savez-vous, j'aurais presque aimé y avoir pensé moi-même. Mais, dit-il avec un soupir, je suppose qu'il est trop tard à présent.
Les prélèvements de tissus étaient toujours là et Bashir se remit sans enthousiasme à les examiner, espérant qu'une culture s'était développée, entre-temps. Quelque chose dont il aurait pu tirer parti.
- C'est horrible, ce qui est arrivé à Kelsi, déclara Latasa.
- À eux tous, reconnut Bashir.
Il avait donné leur congé à Bena et à Dina quelques heures plus tôt. Odo leur avait assigné un garde du corps en permanence; Bena avait accepté de quitter l'infirmerie à cette seule condition. Même les survivants étaient des victimes, songea Bashir.
- Je pensais surtout à Kelsi ... , dit l'infirmière. Il m'était arrivé de la rencontrer, je la connaissais un peu. Je ... je dois admettre que j'étais soulagée de ne pas assister à son autopsie. Je préfère garder d'elle un souvenir intact, plutôt que de l'avoir vue après que le maniaque ...
- Je comprends, dit Bashir. On se fait une image des gens, qui reste dans le souvenir. On ne pense pas à ...
Levant les yeux du bioscan, le docteur laissa sa phrase en suspens.
- Il me semble que ... , pensa-t-il tout haut, que ... que cela pourrait très bien marcher.
- Quoi donc, docteur ... ? Avez-vous trouvé un indice, Gul nous mettrait sur la piste du tueur?
- Non. Non, pas encore. Mais je viens de penser à une autre affaire qui me préoccupe. Je vous remercie, garde. Vous venez peut-être de m'apporter une aide précieuse ... plus que vous ne pouvez l'imaginer.
- Oh ... , fit Latasa, gênée. Contente d'avoir pu vous être utile, docteur, glissa-t-elle pleine de bonne volonté.
Il s'apprêtait à quitter l'infirmerie et elle l'appela:
- Préganglionique.
- Embrasse-moi, idiote, lui répondit-il en souriant, et il sortit.

CHAPITRE 12

Les gardes de sécurité Boyajian et Meyer avançaient avec précaution sur le quinzième étage du cœur de la station. Boyajian, en particulier, avait l'impression de s'être tapé plusieurs centaines de kilomètres au cours des dernières quarante-huit heures passées à tenter de trouver un indice de l'intrus, l'angoisse collée à chacun de ses pas. Ces jours-ci, l'ombre la plus ténue paraissait menaçante sur Deep Space Neuf, et le danger, tapi au moindre détour. Boyajian devait s'interroger sur l'identité de chaque individu qu'il croisait, plutôt deux fois qu'une, et même là, il ne pouvait être sûr de personne. Il lui fallait aussi vérifier chacun de ses effets personnels, pour s'assurer qu'ils ne portaient aucune trace de vie ...
Soudain, une masse rouge commença à se déverser du plafond.
Elle éclaboussa le sol à à peine trois mètres devant les deux hommes. Meyer pressa aussitôt son commbadge et cria:
- Odo! Il est ici! Étage quinze du cœur, couloir neuf!

Odo ne se trouvait nulle part aux alentours.
Il était occupé à questionner ceux qui travaillaient sur l'anneau d'amarrage, dans l'espoir qu'ils auraient remarqué quelque chose - n'importe quoi - qui eût pu lui servir. Aussitôt qu'il entendit l'appel de ses hommes, il frappa son insigne :
- Odo à Ops! Urgence! Téléportez-moi sur l'étage quinze du cœur, couloir neuf, immédiatement!

- Ils l'ont repéré, Benjamin, communiqua Dax au commandant, en s'installant devant le poste de O'Brien.
Elle manipula avec promptitude les commandes du téléporteur pendant que Sisko déboulait dans la salle des opérations.
- Je téléporte Odo sur les lieux!
-J'y vais aussi, ordonna Sisko en montant sur le quai.
L'espace d'un instant, Dax songea à l'en dissuader et à lui faire comprendre que sa présence serait beaucoup plus utile sur Ops et qu'il valait mieux ne pas entraver le travail de la Sécurité.
Mais elle s'en garda bien. Elle le connaissait mieux que ça.
- Énergie, se contenta-t-elle de dire, et Sisko se volatilisa aussitôt.

O'Brien se dirigeait vers le turbolift pour regagner Ops quand il entendit crier derrière lui :
- O'Brien! Justement l'homme que je cherchais!
- Je n'ai pas le temps, Quark, le rabroua-t-il, sans ralentir.
Parvenus à sa hauteur, Quark et Glav l'encadrèrent et ajustèrent leur pas au sien.
- Mais voyons, O'Brien ... Moi je trouve toujours le temps de t'écouter. Tu n'as même pas deux minutes à me consacrer? Et cette invitation que je t'ai faite, hein? Tu t'en souviens?
- Bon ... , hésita O'Brien, d'accord. Je te donne dix secondes. Qu’est-ce qu'il y a? Qu'est-ce que tu as besoin de faire réparer? Dis-moi vite, je dois absolument retourner sur Ops.
- Quelque chose à réparer? Ce n'est pas ça du tout! O'Brien, il te faut élargir tes horizons! Il te faut...
- Plus que cinq secondes.
- Nous voulons acheter Deep Space Neuf.
O'Brien éclata de rire.
- Bonne idée. Vous avez mon appui, dit-il, puis il s'en alla.
- Ha! s'écria victorieusement Quark en se tournant vers Glav. Tu vois! Le chef des Opérations est avec nous! Il donne son appui à notre projet!
- Je n'en suis pas sûr, avoua Glav, indécis. J'ai toujours eu de la difficulté à décoder l'humour des humains. Peut-être qu'il ne parlait pas sérieusement.
- Mais bien sûr qu'il était sérieux! Il a dit que nous avions son appui, c'est là le plus important. Les humains ne badinent pas avec ce genre de choses. Discuter, examiner, soupeser, puis discuter encore, et passer toute l'affaire au vote : ils croient beaucoup à cela. C'est presque une religion pour eux! Fais-moi confiance, O'Brien n'a aucune raison d'aimer Startleet. Ils l'ont flanqué à la porte d'un de leurs plus prestigieux vaisseaux pour l'envoyer ici ... sachant très bien que personne ne serait intéressé à prendre ce poste. Il est de notre côté, il va faire pression auprès de Sisko. Je t'assure que O'Brien réussira à le convaincre. Et Sisko nous aidera ensuite à convaincre les Bajorans. Sois sans crainte, ça va marcher, crois-moi. En fait, confia-t-il à voix basse, avec cette histoire de meurtres - absolument horrible et des plus déplorables, au demeurant - il devrait être encore plus facile de mettre la main sur cette station. Je ne serais pas du tout surpris que la Fédération et Bajor soient enchantés de s'en débarrasser, après tout ce qui est arrivé.
- Tu as raison, Quark! l'approuva Glav avec un sourire. Tuerie, mort, détresse ... tu sais voir le bon côté de tout cela! Ton esprit ne cesse jamais de travailler. Excellent. Malgré le fâcheux revers que constitue la mort de Gotto, je garde bon espoir que nous réussirons! Je crois même qu'il faut fêter ça! Viens-tu prendre un verre avec moi?
- Un verre? Ha! J'ai bien mieux à t'offrir. Dis-moi ... t'ai-je déjà fait connaître les me merveille de mes suites holosexuelles?
- Noon ... , confessa Glav en élargissant son sourire bien denté.
- Eh bien alors ... , assura Quark en lui donnant une tape dans le dos, tu as attendu trop longtemps.
Ils s'éloignèrent tous deux, en gloussant à la manière des Férengis.
Ils ne portèrent aucune attention à un Bajoran roux qu'ils croisèrent. L'homme les regarda avec curiosité ...
Et les suivit.

Odo ne fut pas vraiment surpris de trouver Sisko à ses côtés quand il se matérialisa. Ils n'eurent pas le temps d'échanger un seul mot, car ils se retrouvèrent face à une énorme masse rouge et gélatineuse qui coulait d'une grille du plafond.
Meyer et Boyajian avaient dégainé leurs fuseurs, mais ne savaient où viser. Les gardes de sécurité étaient endurcis mais ils n'avaient jamais été confrontés à rien de tel. Le bruit strident du téléporteur fit se retourner Meyer, qui vit Odo et Sisko s'approcher à grandes enjambées.
- Prenez garde, chef!
La substance rouge s'accumulait de plus en plus vite et formait une large flaque, répugnante, qui ne cessait de s'étendre. Quand elle vint près de leur lécher les pieds, des images des victimes de la créature se bousculèrent dans la tête de Meyer et de Boyajian et ils reculèrent d'un pas, craignant de subir le même sort.
- Chef! cria Boyajian.
Sisko fronça les sourcils, déconcerté par l'inaction de Odo. Le chef de la Sécurité se contentait de regarder fixement la substance. L'espace d'un bref moment, Sisko se demanda - mais jamais il n'oserait avouer avoir eu cette pensée - si Odo ne regrettait pas de devoir s'attaquer à un être éventuellement tout pareil à lui. Y avait-il la moindre chance pour que Odo se sentit plus d'affinités avec cette créature, malgré ses intentions meurtrières, qu'avec les gens avec qui il travaillait?
Il chassa cette pensée de son esprit aussi vite qu'elle s'y était glissée. On pouvait peut-être reprocher à Odo son arrogance et ses airs supérieurs, et même sa condescendance, mais dans l'accomplissement de son travail, il était digne d'une confiance qu'on ne pouvait accorder à personne autre.
Mais, bon Dieu ... pourquoi est-ce qu'il restait planté là?
L'espèce de gélatine formait maintenant un cercle d'environ deux mètres qui s'agrandissait toujours plus rapidement. D'un moment à l'autre, elle allait sans aucun doute s'agglutiner et se modeler en une forme redoutable, et alors ...
Odo fit un pas en avant, écarta ses hommes et s'accroupit pour examiner la boue rouge qui, poursuivant sa progression, entoura ses pieds.
- Constable! s'écria Sisko.
Odo trempa le bout de sa main dans la boue et en retira un morceau visqueux, qu' i I roula entre ses doigts et porta à ses narines pour le sentir.
- Du liquide de refroidissement, informa-t-il, mélangé à une sorte de gélatine, je crois.
- Qu-quoi?
Odo ne répondit pas à la question vaguement posée par Sisko. Il recula et leva les yeux vers le plafond.
Et le corps de Odo se décomposa.
Sisko resta sans voix. Il n'avait encore jamais vu Odo changer de forme. Il connaissait les facultés du chef de la Sécurité, mais c'était très différent de le voir en action.
En commençant par Je haut, Odo se transmua en son état naturel. Seules restèrent intactes ses jambes, auxquelles il imprima une légère flexion qui lui permit de se propulser dans l'ouverture du plafond, d'où la substance dégouttait encore.

- Par ici, dit le Férengi.
- Je suis déjà venu dans cet endroit, Quark, remarqua Glav quand ils entrèrent dans l'holocabine; la porte se referma derrière eux. Nous y avons déjà eu un entretien, tu te souviens?
- Ahh, mais tu n'as jamais vu les holos en action. Ordinateur, demanda-t-il en haussant la voix. Activez le programme XXX-trois.
L'air se remplit d'une sorte de brume et une brise chaude les caressa.
Ils se trouvaient dans une vaste tente, décorée avec recherche. De grandes tables étalaient toutes sortes de mets aux couleurs variées. Ce qui ressemblait à une volaille rôtissait sur une broche. Le grésillement de la cuisson et l'arôme qui s'en dégageait étaient aussi convaincants que s'il se fût agi d'une viande authentique plutôt que d'une création holographique.
- Cette technologie ne manque jamais de m'émerveiller, dit Glav.
- Elle est de plus en plus perfectionnée, lui signala Quark.
Il se laissa tomber sur on tas de coussins, puis il tendit le bras pour attirer Glav à côté de lui.
- Regarde.
On entendit un doux tintement de clochettes et les rideaux qui servaient de portes à la tente s'écartèrent. Avec un déhanchement langoureux, deux danseuses firent leur entrée, vêtues de tissus de gaze multicolores qui ne dissimulaient guère les détails de leurs corps et ne masquaient pas du tout leurs courbes. Leurs visages aussi étaient recouverts d'un voile.
Elles s'arrêtèrent en face de Glav et Quark, figées dans leur posture. Glav hocha la tête avec un air connaisseur.
- Elles sont... très convenables, dit-il.
- Mieux que ça, ajouta Quark, qui frappa dans ses mains avec force.
Les femmes retirèrent les voiles qui cachaient leurs visages. Glav en resta pantois.
- Remarquable' finit-il par dire. Est-ce que c'est...
- Oui, mon cher, s'amusa Quark. La mise au point du programme a demandé beaucoup de temps. De véritables sosies, tu ne trouves pas?
· Les hologrammes du major Kira Nerys et du lieutenant Jadzia Dax adressaient d'invitants sourires aux deux Férengis.
- J'ai réussi à fouiller dans leurs dossiers personnels, expliqua-t-il. Leurs derniers examens médicaux complets ... les mensurations qui ont servi à la confection de leurs uniformes. Le tout est d'une précision absolue, je peux te l'assurer.
- Ce genre d'informations n'est-il pas confidentiel?
- Ha! se rengorgea Quark. Bien sûr qu'elles sont confidentielles, mais pas pour tout le monde. Parce que tout le monde ne possède pas les micro-plaquettes isolinéaires qu'il faut pour trouver tout ce qu'ils désirent. Attends de voir, ricana-t-il tout bas, le grain de beauté que l'une d'elles a sur ... Mais, tu le découvriras bien toi-même. S'il vous plaît, mesdames ... , commanda-t-il en faisant de nouveau claquer ses mains.
Les répliques holographiques de Kira et Dax se mirent à danser, leurs corps ondulant au rythme de la musique qui venait de partout dans la cabine. Elles commencèrent ensemble à retirer les autres voiles qui enveloppaient leurs corps et les morceaux de gaze se mirent à voleter doucement jusqu'au sol.
À l'étage inférieur du débit de boissons et de jeux, un Bajoran aux cheveux roux se frayait un passage parmi la foule. Les clients manquaient d'entrain, ces jours-ci, avec ce climat de paranoïa généralisée qui planait dans l'air. Mais, en dépit de cette nervosité qui imprégnait tout, personne ne fit attention au Bajoran à l'apparence quelconque.
Il leva les yeux vers l'escalier qui menait aux holosuites et s'y engagea.

Une fois dans l'étroit passage au-dessus du plafond, Odo commença à se reformer.
La première chose qu'il vit fut une large cuve, renversée juste à côté de l'ouverture. Son contenu achevait de s'égoutter sur le plancher.
Il aperçut ensuite une paire de bottes qui disparaissait dans un tournant du passage.
Odo n'aimait pas enchaîner trop rapidement deux changements de formes. Chaque transformation exigeait une dépense d'énergie. Maintenir simplement une certaine forme, ainsi qu'il le faisait tous les jours avec son apparence humanoïde, requérait un certain effort. C'était une des raisons pour lesquelles il devait retourner à son état naturel et se reposer à la fin de chaque journée. S'il changeait de forme trop souvent, trop vite, il courait le risque de s'épuiser.
Et les conséquences de cette fatigue ne seraient pas jolies à voir.
Odo, néanmoins, n'hésita pas un seul instant. Sa silhouette rentra en elle-même et se rapetissa. En quelques secondes, il était devenu un rat.
Il s'engagea dans le conduit aussi vite qu'il le put, c'est-à-dire pas aussi vite qu'un vrai rat, beaucoup plus léger que Odo. S'il pouvait changer de forme à volonté, Odo, à cause de ces lois de la physique si contraignantes, ne pouvait en aucune façon altérer sa masse. Il revêtait à présent l'apparence extérieure d'un rat, mais il n'en possédait pas la structure interne, sans quoi son poids aurait écrasé le squelette du « rat » et réduit ses organes en purée. Odo, ne possédant pas vraiment d'organes internes ni de structure squelettique, n'avait pas ce problème.
Malgré ce poids, il était tout de même mieux outillé pour la vitesse dans un endroit si confiné que l'individu qu'il poursuivait... et dont il devinait déjà l'identité.
Entendant devant lui un frottement de coudes et de genoux, il vira rapidement dans un tournant du conduit. Il distingua une forme humanoïde et - comme il l'avait pensé - il s'agissait effectivement d'un Férengi. Un certain Férengi qu'il connaissait trop bien.
Ce dernier perçut un bruit de course derrière lui et jeta un coup d'œil par-dessous son bras. À la vue du rat, il poussa un soupir de soulagement et poursuivit son chemin.
Le rat ne l'entendait cependant pas ainsi. Il planta ses petites dents dans le rebord du pantalon du fuyard ... et ne bougea plus.
Pas d'un poil.
Le Férengi s'arrêta net, sa jambe droite subitement immobilisée. Il se tordit le cou pour s'apercevoir qu'il était attaqué par le rongeur le plus fichtrement pesant qu'il avait jamais vu. Il donna de furieux coups de pied à l'animal, qui ne sembla même pas s'en rendre compte.
- Mais quelle espèce de foutu rat es-tu? demanda d'une voix stridente le Férengi apeuré.
Le rat se mit à grossir. Les yeux du Férengi s'écarquillèrent quand, l'instant d'après, le chef de la sécurité de la station se retrouva à ses côtés.
- Oh non!
- 0-do, corrigea-t-il. Ça ressemble un peu à : « Oh, non » prononcé quand on a un gros rhume. Eh bien, Nog ... ce n'est pas ton jour, hein?
Nog gémit doucement en se frappant la tête contre la paroi du conduit.

Dans l'holosuite, Dax exécutait de gracieuses pirouettes pendant que Kira cambrait généreusement les reins et faisait onduler les muscles de son ventre. Un abondant amoncellement de voiles gisait maintenant sur le sol et il n'en restait plus beaucoup sur le corps des femmes. Un mince film de sueur perlait sur leur peau, et leurs doigts, ornés de délicates clochettes et remuant avec vivacité, laissaient échapper de charmantes mélodies.
- Ohhhh, Quark, gémit Glav, qui n'en pouvait plus. Créer ainsi l'illusion de femmes véritables ... et composer cette mise en scène. Je te fais toutes mes félicitations. Tu es une véritable ordure.
- Je te remercie, dit Quark en essayant de faire preuve de modestie, alors que Dax et Kira, qui continuaient d'exécuter leurs lascives cabrioles, avaient totalement abandonné la leur.
À ce moment, la véritable ordure commença à s'infiltrer à travers la porte de l'holosuite.

Sisko fusillait du regard le jeune Férengi qui se tenait devant lui et qui ne semblait pas particulièrement repentant.
- Ce n'était qu'une blague, déclara-t-il avec mauvaise humeur.
- Une blague? s'indigna Sisko.
Odo eut encore moins de succès.
- Et trouverais-tu cela amusant, demanda-t-il en saisissant Nog par une de ses énormes oreilles, si j'écrabouillais ta grosse tête comme une noix?
Nog ne l'écoutait pas. Ses yeux s'étaient mis à loucher et sa respiration, plus rauque, s'était accélérée. Sisko comprit immédiatement le problème.
- Constable, conseilla-t-il, à votre place je le relâcherais. Ils adorent qu'on leur tire les oreilles, vous vous souvenez?
Odo libéra le Férengi avec la même expression de dégoût que s'il venait de plonger sa main dans un égout.
- Mais où avais-je la tête? dit-il.
Meyer et Boyajian, l'air penaud, fixaient le magma visqueux qui commençait déjà à se coaguler.
- Désolé, chef, dit Boyajian. J'imagine que nous avons sauté un peu trop vite aux conclusions.
- Il s'agit d'une erreur parfaitement compréhensible, trancha Odo, qui empoigna fermement l'avant-bras de Nog. Ce qui l'est moins, c'est que ce petit imbécile ait pu croire que ce serait drôle.
- Il y a des gens qui se font blesser, Nog, s'emporta Sisko. Il y a des gens qui se font tuer. Déclencher une fausse alarme et mettre la Sécurité en état d'alerte relève de la plus totale inconscience.
Nog haussa les épaules. Il n'essaya même pas de faire semblant de s'excuser, ce qui eut l'heur de porter la fureur de Sisko à son comble.
- Emmenez-le, constable, ordonna-t-il. Ramenez-le à son père.
- Bien, commandant, répondit Odo en poussant le garçon devant lui. Allez, avance.

Dans l'espoir de susciter l'intérêt pour l'un des jeux les plus populaires du Quark's, Rom faisait tourner la roue de Dabo.
Les parieurs manquaient d'enthousiasme, ces temps-ci. La plupart des clients du Quark's se contentaient de siroter leurs drinks et de s'observer les uns les autres avec suspicion. Cette morne attitude était nourrie par d'amères réflexions : Pourquoi jouerais-je? semblaient-ils se dire. Je ne vivrai probablement pas assez longtemps pour jouir de mes gains.
Pas exactement le genre de dispositions qui contribuaient à du jeu excitant.
-Approchez! cria-t-il d'un air racoleur. À qui la chance sourira-t-elle? !
- Ferme-la, grommela un Tellarite.
Mais Rom, voyant s'approcher de lui un pigeon potentiel, ne se laissa pas démonter par cette admonition.
- Docteur! appela-t-il Bashir. Vous avez l'air déboussolé. Vous avez l'air seul. Vous avez l'air de quelqu'un qui veut peut-être tenter la chance.
- La vie nous fait courir assez de risques comme ça pour qu'il soit utile d'en rajouter, dit Bashir en jetant un regard à la ronde. Où est Quark?
- Un tour de roue et vous aurez votre réponse, suggéra le Férengi.
- Bon, d'accord, se résigna Bashir en roulant de grands yeux incrédules.
Il déposa vite un pari. Rom fit tourner la roue et regarda la boule bondir tout autour, pour tomber ... précisément là où Bashir l'avait parié. Il avala sa salive et lui proposa aussitôt :
- Un deux dans trois?
- Écoutez, dit Bashir. Oubliez ce que j'ai gagné et dites-moi simplement où est Quark.
- Eh bien, vous savez, ce n'est pas mon travail d'espionner mon patron ... Mais j'ai cependant cru l'apercevoir vaguement du coin de l'œil qui entrait dans l'holosuite B.
- Je vous remercie, dit Bashir qui s'éloigna aussitôt.
- Docteur! Je ne pense pas que Quark appréciera d'être dérangé au milieu d'une petite fantaisie érotique ... si vous voyez ce que je veux dire.
- Ne vous en faites pas, rétorqua Bashir. Je suis médecin, n'est-ce pas? Je doute que quoi que ce soit puisse me surprendre là-haut.
Là-dessus, il se dirigea vers l'escalier.
Jake Sisko se mourait d'ennui.
Il avait eu l'intention de se mettre en vadrouille après l'école pour s'amuser un peu, mais le chef O'Brien l'avait raccompagné jusqu'à ses quartiers après avoir conduit Keiko et Molly à la maison.
Il avait fini par accepter les admonestations de Ben Sisko l'enjoignant de ne pas bouger d'ici, mais il se retrouvait maintenant en train de fixer son image dans le miroir, affligé d'un infini sentiment de désœuvrement. Il avait bien des devoirs à faire, mais quelle sorte de vie est ce que c'était, ça? L'école et les devoirs. L'école et les devoirs. Super.
De plus, il y avait une chose qu'il n'oubliait pas : sa mère non plus n'avait pas bougé de ses quartiers. Sa mère et lui s'étaient tous deux cachés dans leurs quartiers quand le Saratoga avait été pulvérisé par le Borg.
- Une précaution qui nous avait bien servis, pour sûr, marmonna-t-il.
Oh, et puis tant pis. li s'ennuyait mortellement ici. De plus, il se sentait seul. Nog ne s'était pas pointé à l'école depuis plusieurs jours. Son père, Rom, avait pourtant dit qu'il le conduirait à la classe régulièrement mais -ô surprise - la parole du Férengi ne s'était pas révélée très fiable.
Où était Nog en ce moment? Sûrement pas dans ses quartiers en tout cas. Nog était un homme d'action. Il ne restait pas assis à ne rien faire, prisonnier des inquiétudes de son père. Nog devait être quelque part, en plein cœur de l'action. Nog devait être ...
... au Quark's, tout probablement. Sur la Promenade.
Là où Jake Sisko résolut de se rendre illico.
Il sortit de ses quartiers, lançant un coup d'œil à droite et à gauche afin de s'assurer que O'Brien n'était pas resté là pour le surveiller, et prit la direction du pont de croisement qui le mènerait sur la Promenade et jusqu'au cœur de Deep Space Neuf.

CHAPITRE 13

Kira et Dax ne portaient plus que les bracelets qui ceignaient leurs poignets et leurs chevilles.
Elles - ou plutôt leurs doubles holographiques - exécutaient de gracieuses arabesques devant les deux Férengis. Les longs cheveux de Dax tombaient sur ses épaules et voilaient à peine sa poitrine; quant à Kira, ses cheveux courts ne cachaient rien du tout. Quark et Glav étaient pratiquement sur le point d'exploser et Glav tendait vers le corps ondoyant de Dax des doigts concupiscents qui la touchaient presque.
Pendant ce temps, directement derrière les Férengis, une petite colonne de matière rouge protoplasmique avait surgi et prenait forme. L'instant d'après, le Bajoran aux cheveux roux fut juste derrière eux. Mais l'attention des Férengis était attirée ailleurs, on le comprendra, et ils ne se rendirent pas compte de sa présence.
Les mains de l'intrus avaient disparu pour être remplacées par d'énormes maillets hérissés de pointes. Il les souleva au-dessus de sa tête, prêt à les abattre ...
Un ordre, dicté d'une voix forte, parvint de l'extérieur de la cabine :
- Urgence médicale, déverrouillage immédiat.
La porte glissa aussitôt et Bashir fit irruption dans la cabine.
- Je suis désolé de vous interrompre, Quark, s'excusa le docteur, mais je dois vous parler d'une chose imp...
- Hors d'ici! hurla Quark, en se précipitant sur ses pieds pour tenter de cacher les hologrammes à Bashir.
Le jeune médecin ne savait trop où donner du regard.
Naturellement, il remarqua d'abord les silhouettes dénudées de Dax et de Kira qui dansaient voluptueusement, au grand plaisir de ces messieurs férengis. Personne n'ayant ordonné la fermeture du programme, les deux figures féminines continuaient à se déhancher, nullement troublées par la présence du médecin.
Elles ne retinrent cependant qu'un bref moment l'attention du docteur - remarquable manifestation de volonté - avant qu'il ne remarquât quelque chose qui ne concordait pas du tout avec le programme holographique.
Un Bajoran, avec des poings transformés en massues meurtrières, sur le point de fracasser. .. le crâne de Quark.
Un éclair de haine passa sur le visage du Bajoran quand il se vit découvert.
- Quark! Derrière vous! hurla Bashir.
Un humain n'aurait peut-être pas réagi tout de suite. Peut-être aurait-il d'abord interrogé du regard celui qui avait crié, et qu'il lui aurait ensuite demandé certains éclaircissements avant de poser un geste. Peut-être qu'il aurait posé la question : « Que se passe-t-il? » avant de regarder derrière lui pour voir de quoi il s'agissait. Un tel délai, dans les circonstances, aurait été fatal.
Mais Quark était un Férengi, et les Férengis s'enorgueillissaient de posséder l'instinct de conservation le plus développé de toute la Galaxie. Quand un avertissement comme celui-ci lui était lancé, un Férengi s'esquivait d'abord et posait les questions ensuite.
Quark agit donc par pur réflexe, oubliant momentanément l'indignation causée par l'intrusion de Bashir. Cela pouvait attendre. Avant même que son esprit n'ait pris pleinement conscience de la gravité du danger, Quark plongea au sol, heurtant un plateau de victuailles, afin de s'éloigner de ce qui se trouvait derrière lui, quoi que ce fût.
Cette réaction lui sauva la vie.
Le pseudo-Bajoran jeta violemment les poings en avant.juste à l'endroit où s'était trouvé Quark un instant plus tôt. Les coussins, avec leur semblant de réalité, furent taillés en lambeaux holographiques.
Grav recula en poussant un cri de surprise et entra en collision avec l'hologramme de Dax, sans se préoccuper le moindrement de sa nudité.
- C'est le changeur de forme, cria-t-il d'une voix perçante.
Le métamorphe, grimaçant, tournoya sur place, les yeux vrillés sur Quark. Ce dernier, haussant sa voix d'un octave, lança un ordre :
- Ordinateur! Programme XXX-quatre! Tout de suite! Un épais brouillard envahit aussitôt la cabine et les soupirs voluptueux d'une voix féminine surgirent de nulle part.
Bashir ignorait où ils se trouvaient à présent et n'avait aucune idée de ce qui se passait, mais il était sûr de deux choses : il leur fallait sortir de là, et vite.
La sortie, il le savait, était directement derrière lui. En moins de deux, il se retourna.
Mais la porte s'était automatiquement refermée et verrouillée à son entrée. Il fonça en plein dedans.
Reculant d'un pas vacillant, il se cogna contre quelqu'un. Leurs cris de terreur à tous deux jaillirent en même temps, avant que Bashir ait pu reconnaître la voix paniquée de Quark.
- Comment puis-je savoir que c'est vous? demanda Quark.
- Et moi, comment puis-je savoir que c'est vous? répliqua Bashir.
C'est alors qu'il les aperçues, s'abattant sur eux, les armes monstrueuses, garnies de pointes acérées, que le métamorphe brandissait au bout de ses poignets.
Il poussa Quark sur le côté et s'écarta de l'autre. Les armes se fracassèrent contre la porte, y perçant une brèche. Une faible lueur pénétra dans l'holosuite.
- Quark! s'égosilla Grav. Quaaarrrkkk!
- Chaque Férengi pour soi! lui répondit Quark dans un cri, pendant que Bashir le traînait en lieu sûr.
Mais leur sécurité se trouvait loin d'être assurée, car le métamorphe, le visage déformé par un rictus haineux, s'élança à leur poursuite.

Odo, que Sisko avait accompagné au casino de Quark, poussait devant lui un Nog déconfit. L'approbation du commandant aux rapports qui se développaient entre Nog et son fils Jake venait de descendre d'un cran de plus et il croyait que sa présence soulignerait l'importance qu'il accordait à cette question ... tout en servant à rappeler qu'il n'apprécierait guère de voir Nog continuer de fréquenter son fils.
Rom leva les yeux de la table de jeu à l'approche de son garçon ... et son front se rembrunit quand il aperçut ceux qui l'escortaient ainsi que l'expression de leurs visages à tous trois. Il poussa un soupir et posa la question sans détour :
- Bon, qu'est-ce qu'il a fait cette fois?
- Votre fils, lui apprit sèchement Odo, a monté un petit canular qui aurait très bien pu lui coûter la vie.
Rom resta un moment pensif.
- Est-ce qu'il y avait un profit à tirer de cette blague? demanda-t-il.
- D'aucune façon, lui signala Sisko.
La gifle claqua aussitôt au visage du garçon, qui laissa échapper un cri de douleur semblable à un miaulement aigu.
- Imbécile! vociféra-t-il. Combien de fois devrais-je te le répéter? Ne risque jamais ta vie quand tu sais que ça ne peut rien te rapporter!
Il secoua la tête, découragé, et s'adressa à Sisko:
- Ah, les gosses. On a beau se tuer à leur expliquer, rien à faire. Ils n'écoutent jamais. On a l'impression qu'ils n'entendent même pas ce qu'on leur dit.
Sisko dut retenir son geste, il commençait à hocher· la tête en signe d'approbation. Il s'éclaircit la gorge et prit un ton incisif:
- Ce que dit le chef de la Sécurité est exact. Votre fils aurait pu y laisser sa peau. Il a versé une substance par une grille du plafond en espérant qu'on la prendrait pour le métamorphe. Si les hommes de la Sécurité avaient ouvert le feu en direction du plafond au lieu d'attendre la prise en charge de la situation par Odo ...
- Oui, oui. Bien sûr. Je vois exactement ce que vous voulez dire, marmonna Rom en filant une autre taloche à Nog, qui poussa le même cri que tantôt.
Mais Sisko commençait cette fois à se sentir mal à l'aise. Saisissant le poignet de Rom, il usa du ton de la remontrance :
- Vous savez, vous n'arriverez à rien en frappant votre fils.
- Comme ça, il s'en souviendra!
- Il se souviendra de craindre son père, et pas grand-chose d'autre.
Rom le regarda avec scepticisme.
- Je suppose que vous allez me dire que vous ne frappez jamais le vôtre.
- Euh ... non, je ne le frappe pas, en effet. Et nous nous comprenons très bien.
- Et puis-je vous demander où se trouve votre fils en ce moment?
- Il est dans ses quartiers, à l'abri de tout danger.
- Vraiment? Je dois avouer que tous les humains se ressemblent pour moi, mais ... n'est-ce pas lui que j'aperçois là-bas?
Sisko se retourna pour regarder dans la direction désignée par Rom et... de fait, Jake était là, à l'autre bout de la Promenade. Il reluquait une femme de réputation douteuse qui lui lançait des sourires et des regards aguichants.
- Rom se pencha vers lui et le conseilla avec obligeance:
- Peut-être feriez-vous bien d'envisager la méthode des coups?
Mais, avant que Sisko ait eu le temps de se diriger vers Jake ...
Un boucan de tous les diables se déchaîna.
- C'est luuiiiiiiiil fit une voix hystérique, indubitablement celle de Quark.
Levant les yeux, il les aperçut, là-haut, sur le palier menant aux holosuites, Bashir et Quark, fuyant à toutes jambes, le docteur en tête.
Et puis Sisko le vit, lui.
Un Bajoran, qui n'avait de remarquable que ses cheveux roux, tentait de les rejoindre. Il allongea le bras, littéralement il allongea un bras qui se transforma en un filin vicieux qui ceintura la taille de Quark. Son bras gauche devint un autre tentacule qui emprisonna la gorge du Férengi, l'empêchant de respirer. Quelques secondes de plus et le Férengi, terrifié, allait être lacéré.
Les dévoués clients du Quark's eurent une réaction prévisible.
Ils se mirent tous à hurler et détalèrent de tous les côtés.
Lorsqu'une unique et même pensée se répandit dans l'esprit de la foule, l'hystérie déferla sur la Promenade. Il s'ensuivit une débandade effrénée, tous et chacun tentant de se ruer hors d'atteinte de l'assassin, maintenant visible, qui régnait sur la station.
Quand il vit la détresse de Quark, et malgré la mort certaine à laquelle il s'exposait, Bashir n'hésita pas. Proférant l'absurde prière de ne pas se blesser à la main, il asséna un direct en plein visage du métamorphe.
La créature qui s'était donné le nom de Méta vit venir le coup. Un trou s'ouvrit dans son visage, et le poignet de Bashir passa au travers. La tête de la créature se referma autour du bras du médecin et l'emprisonna.
- Sécurité! cria Odo, qui fonçait déjà vers le meurtrier.
Il fit un pas, puis un deuxième, et son corps ondoya, parut se contracter. De son dos, agité par des soubresauts, il sembla sortir quelque chose d'énorme.
La foule qui l'enveloppa alors fuyait précisément l'endroit qu'ils désirait atteindre. Sisko se tourna pour essayer de repérer Jake, mais la débâcle avait emporté le garçon.
Trois pas, quatre, puis cinq, et Odo - deux fois plus petit qu'il n'était - jaillit au milieu de la foule, renversant quelques personnes sur son passage. Les ailes étincelantes qui avaient poussé dans son dos battaient furieusement l'air et Odo décolla, s'élançant comme une flèche dans l'espace qui le séparait de Méta.
Bashir martelait de coups la tête du métamorphe. Méta l'ignorait souverainement, bien disposé à s'occuper de lui quand il en aurait fini avec Quark.
Ce dernier, qui tentait de résister à la constriction de sa gorge, vit Glav sortir de l'holosuite, une expression de terreur sur le visage; il avait adopté une posture défensive - la parade férengi courante.
Un souffle passa, et Odo s'écrasa contre le métamorphe.
Ils s'écroulèrent tous les quatre au sol, inextricablement enchevêtrés. Réalisant tout à coup la menace que représentait Odo, Méta relâcha Quark et Bashir pour concentrer son attention sur ce problème plus urgent.
Ils se retrouvèrent pour la première fois l'un en face de l'autre. Odo rentra ses ailes et la masse reprit sa configuration humanoïde. L'instant d'après, Odo avait reprit sa taille normale et plongeait son regard dans celui du métamorphe.
Pour la première fois de son existence, Odo se trouvait en présence de quelqu'un qui appartenait peut-être à sa race. Quelqu'un qui détenait peut-être toutes les réponses à ses questions sur son mystérieux passé.
Quelqu'un que toute sa vie Odo avait attendu, espéré. Il prononça les seules paroles possibles :
- Vous êtes en état d'arrestation.
Les bras de Méta fusionnèrent pour former une lance, qui fondit sur Odo à une vitesse fulgurante. Avant qu'il ait pu réagir, Odo fut poussé en l'arrière. Les bras devenus une arme transpercèrent sa poitrine et sortirent par son dos. En moins de deux, il se trouva cloué au mur.
La tête de Méta devint ronde et dure, de terribles pointes apparurent sur toute sa surface. Son cou se détendit comme un ressort et sa tête jaillit en avant dans le but d'atteindre celle de son opposant.
Mais Odo n'était plus là. Il s'était liquéfié et répandu au sol, une fraction de seconde avant le contact de la tête de Méta.
Odo ne perdit pas un instant. En même temps qu'il se solidifiait, il s'élança. Sa masse durcissante percuta la taille du métamorphe avant qu'il ait eu le temps de prendre une autre forme.
Le choc fit tomber Méta du palier. Il se débattit dans les airs quelques instants puis, au moment où il allait s'abattre en bas des deux étages, il se transforma de nouveau.
Odo le regarda avec étonnement prendre sans aucun effort apparent la forme d'un ballon de caoutchouc, qui frappa le sol et rebondit à travers le casino.
Sisko dégaina son fuseur et tira. Mais le morphe-ballon rebondit facilement par-dessus le rayon mortel et roula jusque sous la table de Boja.
Odo avait pris appui contre le mur.
- Est-ce que tout va bien? lui demanda Bashir.
- Ça va. Ça va. J'ai seulement besoin de me reposer un moment.
La table de Boya fut renversée avec violence et un mugato, rugissant de défi, se dressa d'en-dessous. Son visage était rouge et ses cris de fureur faisaient frémir son corps blanc, semblable à celui d'un gorille.
- La pause est terminée, constata Odo.
Enjambant le corps tremblotant de Quark, il dévala les escaliers, pendant que le mugato continuait ses hurlements de provocation. Odo s'arrêta dans les marches pour lui crier :
- Vous n'impressionnez personne!
Sisko décocha un tir à moins de trois mètres de la créature. Réglée sur un large faisceau, la portée du fuseur se trouvait atténuée, mais le métamorphe ne pouvait par contre en prévoir la trajectoire et s'en protéger en ouvrant un trou alentour.
Le coup fit chanceler le mugato, sans cependant le faire tomber. La créature poussa soudain un cri de surprise, quand Odo enfonça ses mains dans la poitrine du mugato. C'était au tour de Odo de transformer ses mains en lances. Le choc le mena face à face avec la créature.
- Ce qui est bon pour toi est bon pour moi, grinça Odo.
Le mugato pencha la tête en avant et planta sa corne en plein entre les yeux de Odo.
Momentanément aveuglé, Odo vacilla. Mais des globes oculaires surgirent aussitôt derrière son crâne, qui lui permirent de garder un œil sur la situation.
Cette manœuvre donna au mugato le temps de labourer de sa corne le crâne de Odo et de le ravager. Odo perdit tout repère.
Dans un geste désespéré, il se liquéfia de nouveau. Le mugato pivota pour faire face à Sisko, et le commandant le coucha en joue et fit feu, encore une fois.
Dans un glissement, le mugato s'échappa : ses pieds griffus s'étaient transformés en roulettes.
Il dévala la Promenade, que la plupart de ses habitués avaient à présent désertée. Sisko tira de nouveau, mais le mugato s'esquiva ... pour emboutir brutalement Jake Sisko.
- Jake! cria son père.
Méta fut debout en un éclair et délaissa la forme du mugato. Il reprit l'apparence du rouquin mais paraissait quelque peu hagard. Les changements de formes rapides lui demandaient autant d'efforts qu'à Odo.
Il lui restait cependant assez de force pour opérer une autre transmutation partielle, qui lui permettrait de reprendre son souffle.
Il empoigna Jake Sisko, le remit debout, puis plaça sa main droite devant le cou du garçon. Une lueur miroita sur la main, qui était maintenant devenue une lame aux reflets menaçants.
- Restez où vous êtes! cria-t-il.
Odo arrivait du côté droit et s'arrêta net, tout comme Sisko, qui se trouvait directement en face de Méta. Son fuseur toujours en joue, le commandant visait le métamorphe.
- Restez ... tous les deux où vous êtes, leur conseilla Méta.
-Tu ne peux t'enfuir, lui dit Odo. Tu es dans une station spatiale. Où pourrais-tu aller?
- Je vais là où je veux, rétorqua Méta.
Sisko gardait obstinément son arme pointée vers le changeur de forme.
- Laissez partir le gosse, tonna-t-il.
- Ce n'est pas mon intention.
Méta demeurait aussi calme que Sisko était en colère.
- Et je vous suggère, commandant, de pointer ce machin ailleurs. Sans quoi ce petit humain pourrait bien être le numéro quatre.
- Mais pourquoi faites-vous cela? demanda Sisko.
- C'est ce que je fais, répondit Méta.
Il appuya la lame sur la gorge du garçon et Jake poussa un cri. Un mince filet de sang se mit à couler juste sous le menton.
- Pointez... le fuseur... ailleurs, martela Méta. Mieux ... jetez-le.
Sisko soupçonna que le métamorphe ressentait une certaine fatigue et cherchait à gagner du temps. Un tir, et particulièrement s'il était concentré et de forte intensité, pourrait certainement l'affaiblir, surtout si la créature ne réussissait pas à éviter le rayon assez rapidement.
Mais il ne laissait à Sisko aucune marge de manœuvre en se protégeant derrière le garçon.
Odo, sur le côté, jouissait d'un meilleur angle ... mais il ne portait jamais de fuseur. Sisko maudit cette habitude en son for intérieur et jeta un coup d'œil vers Odo.
Une fois de plus, le chef de la Sécurité se transformait, réorganisant ses molécules ... pour devenir ...
Sisko cligna des yeux, ayant peine à croire ce qu'il voyait. Odo s'était changé en un grand miroir sur pied.
Quel était le but de l'officier de sécurité? La réponse allait de soi ...
Ohhh, mon Dieu, pensa Sisko.
Mais en même temps que son esprit repoussait ce plan, Sisko l'exécutait déjà.
Il posa son pouce sur la touche de commande du fuseur et prit la parole :
- D'accord. Je ne dirige plus mon arme sur vous, et je vais la déposer. Compris? Ne faites aucun mal au garçon.
Avec une extrême lenteur, le bras toujours tendu, Sisko cessa de diriger la pointe de son arme vers Méta. Attentif aux gestes de Sisko, le métamorphe ne remarqua pas vraiment l'endroit visé par le commandant. Pas plus qu'il ne se rendit compte que Sisko avait réajusté son fuseur et programmé un rayon mince.
Sisko visait maintenant directement Odo.
Une sorte d'instinct - un sixième sens, ou enfin quelque chose - avertit Méta d'un danger. Il se tourna pour regarder dans la direction braquée par le fuseur.
Sisko souffla une prière à un Dieu avec lequel il s'était quelque peu brouillé ces derniers temps et fit feu.
Le rayon frappa la surface miroitante de Odo et ricocha.
La tête de Méta explosa, atteinte en plein milieu. Là où elle avait été, il restait le moignon d'un cou d'où s'échappait une masse bouillonnante de matière rouge.
Jake poussa de toutes ses forces la créature et se jeta au sol.
Sisko tira de nouveau avant que le métamorphe ait pu reprendre son équilibre. Le coup foudroya Méta, qui tomba lourdement par terre pour se mettre aussitôt à se dissoudre.
Il s'achemina droit vers une grille du plancher et se mit à s'y déverser le ·plus vite qu'il le put.
- Non! s'écria Odo, qui avait à moitié abandonné la forme d'un miroir.
Sa voix était rauque et laissait voir son épuisement. Essayant de faire quelques pas, il s'effondra. Suffoqué de colère et de frustration, il tenta de se relever en s'aidant de ses bras, afin de rattraper le fuyard.
Trop lentement, trop tard. Le métamorphe disparut par la bouche d'aération du plancher.
- Non, constable! lui cria Sisko en courant vers son fils pour s'assurer qu'il était indemne. Les conduits s'étendent dans toutes les directions là-dessous! Vous ne le trouverez jamais ... et même si vous y parveniez, vous êtes exténué et vous ne pourriez pas l'attraper.
- Il faut l'arrêter, Sisko!
Le commandant n'avait jamais vu Odo dans un tel état de colère et aussi frustré.
- Nous l'aurons, constable. N'ayez crainte.
Odo hocha légèrement la tête et acheva sa transformation des dernières parties de lui qui avaient été un miroir.
Les hommes de Odo arrivèrent en courant, un peu tardivement. La rapidité de leur intervention avait été considérablement réduite par la fuite massive des occupants.
Odo frappa le sol de son pied en signe de frustration. - Nous devons trouver un moyen de bloquer tous les espaces réduits à l'aide de champs de force, comme nous l'avons fait pour les couloirs, enragea-t-il. Cela n'avait jamais paru nécessaire auparavant, mais qui aurait pu prédire ceci? Non ... J'aurais dû, moi, le prévoir. J'aurais dû compter avec cette éventualité.
Désireux de remonter le moral de son chef de la Sécurité, Sisko le complimenta :
- Vous n'avez pas perdu de temps, constable. Cette idée du miroir. .. Je vous dois la vie de mon fils.
Jake se remettait vite de l'événement qui l'avait ébranlé.
- Hé, tu n'étais pas mal non plus, papa. Quel tir!
- On ne t'en avait jamais parlé? lui demanda Odo, qui réussit à retrouver le ton sardonique qui était le sien. Lorsque ton père était à l'Académie, on l'avait surnommé Dead-Eye. Je dois admettre, Sisko ... avoir misé sur l'espoir que vous n'aviez pas menti. J'ai craint que vous ayez peut-être exagéré ... à propos de votre adresse, bien sûr.
- Ouais, eh bien ... vous avez raison, confessa Sisko. J'ai menti sur toute la ligne.
Il fit une pause avant d'ajouter:
- C'était une bonne idée, cependant.

CHAPITRE 14

Derrière son bar depuis près d'une heure, Quark en était à son quatrième verre de synthale, qu'il tenait d'une main tremblante. Il le porta à ses lèvres en s'efforçant de n'en rien renverser. Glav, devant lui, secouait la tête :
- J'ai vraiment cru que tu étais mort, avoua-t-il.
- Tu as cru que j'étais mort? Personne n'en était plus convaincu que moi, répondit Quark. Moi aussi je croyais que tu étais mort.
- Sans cet écran de fumée que tu as fait apparaître, c'est bien ce qui serait arrivé. Quel était ce programme au juste?
- Dantus-Trois. Il flotte en permanence un brouillard si dense sur cette planète que les indigènes communiquent entre eux uniquement par le sens du toucher.
- Ce doit être délicieux.
- Sûrement... dans les bonnes circonstances, précisa Quark en vidant son verre d'un trait. À la vérité, Glav, rien ne fait plus apprécier la vie que de frôler la mort.
- Je n'appelle plus ça « frôler », répondit Glav. Si l'homme de Starfleet n'avait pas été là ...
- En effet. Ce que tu dis est vrai.
En se tournant ils virent que Bashir était tout près d'eux et les écoutait, une tranquille assurance dans les yeux.
- Docteur! s'écria Quark. Quel plaisir de vous voir! Venez! Approchez-vous! Glav, fait de la place pour notre cher ami!
Content de la réaction de Quark, Bashir se glissa jusqu'au bar. Glav lui donna quelques tapes dans le dos.
- Vous, monsieur, vous êtes notre sauveur.
- Oui! Glav a raison, approuva Quark. Je dois admettre que j'ai d'abord été choqué d'être interrompu durant mes occupations personnelles. Mais, dans les circonstances, je ne peux évidemment vous en tenir rigueur. Je vous offre un verre!
- C'est très aimable à vous, dit Bashir.
- Croyez-vous ... , demanda Quark au docteur en poussant vers lui un verre de synthale, que cette créature rôde toujours dans les parages?
- J'espère que non, répondit Bashir. À présent, Quark, je dois vous parler de quelque chose. À mon avis ... vous avez une dette envers moi.
- Je viens de vous offrir un verre, fit remarquer Quark en plissant le front. Ne sommes-nous pas quittes?
- Voulez-vous dire que votre vie ne vaut pas plus qu'un verre de synthale? s'étonna Bashir.
Glav et Quark échangèrent un regard.
- Il n'a pas tout à fait tort, dit Glav. Peut-être que tu devrais lui en offrir un deuxième.
- Je n'ai pas besoin de consommations gratuites, dit Bashir en écartant son verre.
- Eh bien, quoi alors? demanda Quark.
Ses yeux se rétrécirent tout à coup et il recula, l'air soupçonneux.
- Attendez ... Comment puis-je être sûr que vous n'êtes pas la créature?
- Si c'était moi, fit remarquer Bashir, je pourrais très facilement vous tuer à l'instant. Je suis à peine à quelques centimètres de vous. De plus, même si j'étais la créature, cela ne vous fera aucun mal de discuter avec moi, puisque rien de ce que nous pourrons convenir ne tiendra si je ne suis pas le docteur Bashir.
Quark considéra un moment ce raisonnement.
- Très bien. Cela me semble pertinent. Que désirez-vous, docteur?
- Je veux que vous établissiez un programme spécial pour une de vos holosuites. Je vous en expliquerai le contenu.
- Est-ce ... à caractère érotique? demanda Quark en passant sa langue sur ses lèvres. S'il m'est possible de l'utiliser quand vous en aurez fini ou si je puis le mettre à la disposition de ma clientèle .
Bashir regarda Quark comme s'il venait de lui pousser un troisième œil au milieu du front.
- Ce n'est pas du tout érotique. Pas le moins du monde. Cela pourrait cependant faire beaucoup de bien à quelqu'un.
- Bof, ronchonna Quark. Savez-vous la somme de travail que représente la création d'un programme de simulation holographique complètement nouveau? Cela prend du temps, et le temps est précieux - surtout le mien. Et puis d'ailleurs, je ne voudrais pas que la réputation de mes holosuites soit entachée par un programme innocent.
- Quark, je vous ai sauvé la vie!
- Bon, d'accord! soupira Quark. Consommations gratuites au Quark's durant toute une année, à raison d'une par jour. C'est mon offre finale.
- J'accepterais si j'étais vous, suggéra Glav avec un hochement de tête appréciatif.
- Après tout, j'ai des principes, affirma Quark.
Bashir serra tellement les lèvres qu'elles semblèrent disparaître.
- Et les représentations érotiques du personnel de Starfleet font-elles également partie de vos principes? Hmm?
- Je ne sais pas de quoi vous parlez, laissa tomber Quark d'un air fort convaincant.
Pas assez convaincant au gré du docteur, toutefois.
- D'après vous, Quark, précisa Bashir avec calme, comment réagiraient le lieutenant Dax et le major Kira si elles étaient informées de votre petit passe-temps?
- Docteur, protesta Quark d'un ton suppliant, vous ... vous n'oseriez pas faire ça. Ce ... ce n'était qu'un innocent divertissement. Je ne voulais offenser personne. En fait, quand on y pense, cela est même plutôt flatteur pour elles!
- Vraiment? Dans ce cas, je vais m'assurer qu'elles n'ignorent pas plus longtemps avec quel bel enthousiasme vous les admirez.
Bashir fit mine de descendre de son siège, mais Quark lui saisit vivement le bras.
- Attendez!
- Oui, Quark?
Le Férengi marmonna quelques obscénités dans sa langue natale.
- D'accord, docteur. Vous êtes dur en affaires. Je me demande même si vous n'avez pas du sang férengi. De toute façon, je programmerai tout ce que vous voulez. Gratuitement. Vous l'utiliserez aussi longtemps qu'il vous plaira. Jusqu'à votre dernier souffle! ajouta-t-il avec véhémence.
- Merci, Quark. Je vais tout de suite vous chercher le devis. Oh, Quark ...
- Quoi encore? balbutia-t-il avec lassitude.
Il détestait avoir le dessous dans une affaire, même avec un homme à qui il devait sa vie de poltron.
- Quel est le titre de ce programme avec Dax et Kira?
- Ahhh, fit Quark, dressant l'oreille. XXX-trois. Il appartient à ma collection privée, mais si vous êtes intéressé ...
- Je veux qu'il soit effacé.
- Docteur!
- Je ne blague pas, Quark. Je veux qu'il soit détruit. Qu'il n'en reste rien. Et si vous recommencez une chose pareille, avec n'importe quel membre du personnel, notre entente ne tiendra plus. Je cracherai le morceau. Et soyez certain que lorsque Dax et Kira - surtout elle - en auront fini avec vous, vous espérerez avoir eu plutôt affaire au métamorphe. C'est compris?
- Compris, grogna Quark.
- Très bien. Car je vérifierai.
- Oui. C'est bien ce que je pensais, dit Quark avec humeur.
- Ops à Bashir, transmit la voix de Kira par le commbadge du docteur. Avez-vous deux minutes, docteur?
- J'arrive.
Après un dernier signe de tête à Quark, il se leva et prit la direction des turbolifts.
- Tu ne lui as même pas parlé de notre projet d'acheter la ... , lui reprocha Glav.
- Oh, ferme-la, lui répondit Quark avec irritation.

- Mais comment vais-je bien pouvoir dire aux gens qu'ils ne peuvent quitter cette station? interrogea Sisko.
Ils étaient tous regroupés autour des consoles d'opérations : Sisko, Dax, Odo, O'Brien et Bashir. Le regard plein de colère de Sisko se posait tour à tour sur chacun des membres de son personnel.
- Nous avons d'abord pensé que nous pourrions le maîtriser, rappela Sisko. Mais vous avez vu de quoi cette créature ...
- Pourriez-vous, s'il vous plaît, éviter d'utiliser le terme « créature », demanda Odo.
Il avait parlé d'un ton sec, tentant maladroitement d couvrir l'affront personnel qu'il avait essuyé.
- Je m'en excuse sincèrement, constable, dit Sisko e hochant la tête. Nous avons donc tous pu voir de que cet... individu était capable. Pire encore, il a provoquer une panique générale sur la Promenade. C'est un miracle personne n'ai été piétiné dans la débâcle. Nous devons commencer à évacuer les gens d'ici.
- Et le métamorphe s'en ira avec eux, conclut Kira.
- Pas nécessairement, objecta Bashir. Nous pouvons nous assurer qu'il ne se trouve pas à bord d'un des vaisseaux en partance en scannant les équipements pour y détecter une trace de vie.
- Ce ne serait pas suffisant, contesta Odo avec fermeté. Il est sournois. Il serait très capable de monter à bord après l'inspection. Sacrebleu, il pourrait se déguiser en scanner et vous donner l'information qu'il n'est pas sur le navire.
- Si seulement nous étions à portée de téléportation de Bajor, suggéra Dax. Nous pourrions les envoyer là-bas.
Sisko interrogea du regard O'Brien, qui sembla affligé d'une réelle douleur.
- Vous ... vous n'allez pas me demander, protesta-t-il, de trouver un moyen de retourner la station là-bas? Commandant... cette station n'a pas été conçue pour ça. Les risques pour que DS-Neuf craque sous la contrainte causée par cette manœuvre sont de quarante pour cent si nous recommençons.
- Cela réglerait notre problème, observa sarcastiquement Odo. Peut-être un peu plus définitivement que nous le souhaiterions, cependant.
- C'est une solution discutable, fit remarquer Sisko. Est-il certain que le métamorphe ne réussirait pas à se faire téléporter à la surface de Bajor? Je doute qu'ils seraient plus heureux que nous de voir cet... individu circuler chez eux.
- Nous pourrions avoir des certitudes sur les personnes dont je possède le dossier médical, dit Bashir avec assurance. Je pourrais établir des comparaisons. Un simple scanner médical confirmerait leur identité.
- En d'autres mots, observa sèchement Sisko, tout le personnel de Starfleet.
- C'est exact.
- Oh, voilà qui produirait une forte impression, se moqua Odo. Starfleet abandonne Deep Space Neuf alors que tous les voyageurs en transit et les Bajorans ne peuvent pas en bouger.
- Devons-nous mesurer le poids de vies humaines sur une « impression » que cela pourrait créer? demanda Bashir.
- Si Starfleet est ici pour aider à la réorganisation de ce secteur, nous ne pouvons pas simplement sauver notre peau et fuir quand le danger menace, coupa Sisko. Mais, par simple curiosité ... Vous, docteur, seriez-vous prêt à quitter la station? À descendre sur Bajor pour vous mettre à l'abri?
Bashir baissa les yeux.
- Non, avoua-t-il à voix basse. Je n'en serais pas capable.
- Et vous, lieutenant?
- Tu connais la réponse à cette question, Benjamin, répondit Dax avec un sourire.
- Major?
- Un des combattants pour la liberté de l'histoire bajoranne s'appelait Ayvon des Sept, expliqua Kira. Plusieurs de ses paroles sont restées célèbres et je me permettrai de le paraphraser ici : Je ne suis pas Starfleet, je ne suis pas un lâche, et je reste.
Sisko jeta un œil du côté de O'Brien.
- Chef?
- Je ne laisse jamais tomber personne, commandant. Oh, j'enverrais bien ma famille là-bas ... mais je ne crois pas que Keiko partirait si je reste.
- Et les autres? demanda Sisko en lançant un regard à la ronde.
Tous sur Ops firent énergiquement non de la tête, et Sisko en fut content. Ceux-là appartenaient bien au personnel de Starfleet. Ils ne se défileraient pas.
- Dans ce cas, très bien, déclara-t-il avec fierté. Nous ferons face ensemble à ce problème. Mais cela nous ramène à la case de départ : comment allons-nous le capturer?
- Que pensez-vous de ceci, proposa O'Brien. Notre ennemi semble favoriser les conduites de ventilation pour ses déplacements. Supposons que nous condamnions la station entière - les anneaux d'amarrage et d'habitation, tout - et que nous gardions tout le monde dans les niveaux supérieurs du cœur. Si tout le monde reste ensemble, un étranger sera tout de suite repéré. Nous n'avons plus ensuite qu'à ouvrir tous les conduits et à retirer l'air de toute la station. Il a besoin d'air pour respirer, comme n'importe qui. Il devrait être assez facile ensuite de le trouver quand il sera mort.
- Pas nécessairement, argumenta Odo. En supposant qu'il soit pareil à moi, l'absence d'air ne réussira pas à l'arrêter. Je n'ai pas d'organes internes, du moins au sens où vous l'entendez. Je n'aspire pas l'air dans des poumons, je n'en ai pas besoin pour oxygéner du sang. L'air pénètre à travers toute ma masse et reste stocké pendant un certain temps, indéfiniment, à ce que j'ai pu constater jusqu'à maintenant. Les risques sont grands qu'il puisse survivre très facilement jusqu'à ce que l'atmosphère de la station ait été rétablie.
- Il reste que sa manière d'utiliser les conduits pour s'enfuir est certainement son arme la plus puissante contre nous, observa Sisko. Si nous pouvions trouver un moyen de lui retirer cet avantage ...
- D'accord, recommença O'Brien, qui ne se démontait pas; il fronça un moment les sourcils. Que pensez-vous de ceci : Si je branchais toutes les points de jonction principaux du circuit d'aération sur les générateurs du champ de sécurité, je pourrais ioniser l'air des conduits. Ça lui donnerait un sacré coup. Comment réagiriez-vous à ça, monsieur Odo?
- Je n'aimerais pas cela, répondit le chef de la Sécurité.
- O.K, fit O'Brien, qui semblait reprendre du poil de la bête.
Soupeser des hypothèses plus affreuses les unes que les autres n'était pas son passe-temps favori, mais quand il s'agissait de résoudre un problème technique, O'Brien était heureux comme un poisson dans l'eau.
- Il faudrait donc que j'effectue une fermeture complète de la circulation de l'air dans toute la station. Cela ne pose pas de problème majeur, en autant que nous la rétablissons dans une période de temps raisonnable. L'autre problème est qu'il me faudra transférer chaque circuit des points de jonction individuellement. Même en mettant tous les hommes disponibles là-dessus, ça va prendre du temps.
- Combien de temps?
- Eh bien, dit O'Brien avec un enthousiasme légèrement atténué, voilà le hic. li y a plus de deux cents points de jonction à travers la station, et les deux tiers sont dans un piètre état. C'est d'ailleurs une des raisons pourquoi les appareils se détraquent constamment sur la station. Modifier les contacts électriques de toutes les jonctions prendrait au moins douze heures, sinon plus.
- Dans ce cas, plus vite vous vous y mettrez, plus vite vous aurez fini.
- Bien, commandant.
- Mais avant que vous partiez, dit Sisko en se tournant vers le jeune médecin, le docteur Bashir va vérifier votre identité par un scan médical. Et aussi celles de tout le monde ici, pour ne prendre aucun risque.
Tous acquiescèrent d'un signe de la tête, sauf Odo, qui fronça les sourcils.
- Nous supposons que cet être est capable d'imiter l'apparence spécifique d'un humanoïde, ce qui m'a toujours été impossible.
- Nous ne pouvons présumer de rien, constable.
- Non, Sisko, nous ne le pouvons évidemment pas. Mais s'il s'avérait qu'il en soit capable, eh bien, quand je l'aurai attrapé - il soupira - j'espère qu'il me donnera son truc.

* * * * *

Bashir se rendit à l'infirmerie quand le conciliabule sur Ops fut terminé. L'infirmière Latasa, penchée sur un des ordinateurs médicaux, leva la tête et l'interrogea du regard.
- Préganglionique, répondit Bashir.
- Embrasse-moi, idiot. Mais n'oubliez pas, docteur, qu'il s'agit simplement d'un mot de passe, dit-elle en souriant. Cet appareil a cessé de fonctionner, docteur, ajouta-t-elle en pointant du doigt une console.
- Je demanderai au chef d'y jeter un coup d' œil quand il aura deux minutes. Mais il va être pas mal occupé durant un certain temps. Celui-ci fonctionne-t-il? demanda-t-il en désignant un autre terminal.
Elle fit signe que oui.
- Dans ce cas, dit Bashir, copiez en entier le dossier que j'ai recueilli sur Rasa, le garçon edémien. Ajoutez également toutes les informations disponibles sur la panoria : symptômes, conséquences, tout.
Les doigts de Latasa pianotèrent une commande. Elle glissa une microplaquette isolinéaire dans un réceptacle et attendit un moment.
- Copie terminée, informa l'ordinateur sur un ton compassé.
Elle retira adroitement la plaquette et la tendit à Bashir.
- Je vous remercie, garde.
- Il n'y a pas de quoi, docteur. Puis-je vous demander à quoi elle servira?
- Peut-être, lui répondit-il en agitant la plaquette, que toutes ces morts qui ont eu lieu ici serviront à quelque chose. Nous pourrons peut-être sauver une vie. C'est tranquille ici, aujourd'hui, fit-il remarquer. Où est passé tout le monde?
- La plupart des ordonnances bajorans se sont portés malades. J'ai entendu dire qu'ils se sont reclus dans leurs quartiers jusqu'à ce que la crise soit passée.
- Je vous félicite pour votre courage, dans ce cas. Ne vous en faites pas, garde. Nous réchapperons à cette tempête.
- Si vous le dites, docteur, répondit-elle.
Bashir déploya une fois de plus son sourire si fameux et sortit de l'infirmerie.
Latasa retourna s'asseoir devant l'ordinateur médical en panne et composa un code d'entrée. Il n'y eut pas de réponse.
- Espèce de tas de ferraille stupide, dit-elle en lui appliquant une solide tape sur le côté.
L'ordinateur rendit le coup.

CHAPITRE 15

- Vous avez bien compris ce que vous devez faire? demanda Bashir, caché derrière le bar.
Nog et Rom s'accroupirent à leur tour aux côtés du docteur en le dévisageant avec curiosité.
- Oui, répondit Rom. Et je comprends aussi que vous promettez d'intercéder pour Nog auprès de Odo, si nous vous aidons.
- Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi vous faites ça, avoua Nog.
- Cela me regarde. Vous n'avez pas besoin d'en savoir plus.
Jetant un coup d'œil par-dessus le comptoir, il put constater que rien n'avait bougé depuis les derniers jours.
Les Edémiens occupaient toujours leur petit emplacement sur la Promenade, où régnait un climat de morosité. li y avait bien quelques promeneurs isolés ça et là, mais la plupart des occupants de la station se terraient dans leurs quartiers ou bien restaient en petits groupes, pour leur protection mutuelle. Personne ne venait flâner pour le plaisir.
Rasa déambulait avec insouciance. Sa mère aurait voulu qu'il reste auprès d'elle, mais Mas Marko avait été catégorique :
- Tu ne peux couver cet enfant indéfiniment, Azira.
Quel que soit le temps qu'il lui reste, il doit le consacrer à l'œuvre de K'olkr, de la manière qu'il jugera appropriée. Fais seulement attention à ce docteur Bashir, la prévint-il avec une mine patibulaire. Il n'a aucun respect pour nos coutumes, et je me méfie de ses intentions.
Azira gardait néanmoins un œil bien ouvert sur Rasa, afin de s'assurer qu'il ne s'aventure pas trop loin.
Mas Marko continua de lancer son appel :
- Approchez! Approchez, vous tous qui m'entendez! Entrez dans la lumière de K'olkr!
Il remarqua un de ces étranges petits Férengis qui semblait se hâter dans sa direction. En effet... il fonçait droit sur lui, comme une flèche. Mas Marko ne laissait pas de s'en surprendre, les Férengis ne lui étant jamais apparus comme un peuple religieux. Mais, ainsi que l'avait fait remarquer le commandant Sisko, les voies de K'olkr étaient impénétrables.
- C'est l'esprit de K'olkr qui te mène jusqu'à moi, mon enfant, l'accueillit Mas Marko.
- Pas de danger, répondit Rom. C'est plutôt l'esprit du commandant Sisko. Il veut vous voir. Je crois, continua-t-il en baissant le ton, qu'il veut vous entretenir des derniers développements dans cette histoire de métamorphe.
- Tiens, tiens, fit Mas Marko avec un hochement de tête approbateur. Je suis heureux de voir qu'il assure le suivi dans cette affaire. Humm ... S'il a l'intention de tenir ses promesses, peut-être ai-je alors réagi un peu trop vivement.
- Comment ça? questionna Rom en lui lançant un regard de côté.
- Peu importe, dit Mas Marko. Ce que le Mas a fait, le Mas peut le défaire. Del, ne bouge pas d'ici.
- Je crois qu'il veut vous voir tous les deux, mentit Rom, qui n'avait pas un grand talent d'improvisateur.
- Il devra se contenter de ma seule présence. Del, assure-toi bien que Bashir ne s'approche pas d'ici pour venir harceler mon épouse, d'accord?
- Bien, Mas Marko.
Marko s'enveloppa dans sa tunique et prit la direction du turbolift qui le conduirait sur Ops, toute sa personne respirant jusqu'à la moelle la fonction imposante de leader religieux des Edémiens qu'il occupait.
Azira se sentit soudain nerveuse, et isolée, malgré la présence de Del. Deep Space Neuf - un environnement déjà étranger pour elle - était devenu un endroit bizarre et inquiétant.
Elle gardait ses doutes et ses craintes pour elle-même, sachant bien que son époux n'aurait pas aimé entendre parler de ce genre de choses. Mais ces derniers temps ...
Ces derniers temps ...
Elle avait l'impression que cet endroit avait échappé à l'attention du tout-puissant K'olkr.
Un tel oubli était-il possible? L'œil de K'olkr, qui voyait tout, avait-il pu glisser par-dessus ce ... ce pustule errant de station spatiale?
Peut-être Mas Marko et ses disciples s'étaient-ils retrouvés en enfer à la suite d'un mauvais virage?
Oui, en enfer, pensa-t-elle lugubrement, un mot qu'elle avait entendu récemment. Plusieurs personnes sur Deep Space Neuf croyaient en l'existence de ce lieu, où ceux qui avaient péché étaient jetés pour souffrir à jamais durant l'éternité.
La notion d'enfer ne faisait pas partie de la religion des Edémiens. Ils croyaient en un royaume appelé E'bon, un royaume inférieur où étaient envoyés les Edémiens morts à un moment où leur confiance en K'olkr avait fléchi. Ils souffraient là de multiples tourments pour châtier la faiblesse de leur foi, mais à seule fin que leurs pauvres âmes torturées puissent se purifier de leur aveuglement par un repentir sincère. Après un certain temps passé dans l'E'bon, leurs âmes, écorchées et noircies, revenaient finalement à la vie dans une nouvelle incarnation, le privilège de s'élever jusqu'à la présence et la gloire de K'olkr leur ayant été interdit.
On souhaitait qu'elles porteraient dans leur nouvelle incarnation mortelle, sous une forme spirituelle, les tourments qui leur avaient été infligés. Une théorie suggérait même que les Edémiens les plus pieux étaient ceux qui avaient séjourné dans l'E'bon et qu'ils tentaient de se racheter durant leur passage sur Edema. Ce qui démontrait à l'évidence que la véritable gloire pouvait être atteinte par ceux qui le désiraient avec ferveur.
L'esprit de Azira s'égarait parmi les hypothèses les plus noires. Qui savait vraiment à quoi ressemblait l'E'bon? Peut-être ... que cette station n'était qu'une fiction. Peut-être qu'un phénomène insolite, dont ils n'auraient pas eu conscience, les avait anéantis dans l'espace, elle et les siens. Peut-être qu'ils étaient morts et se trouvaient en ce moment soumis à un supplice e'bonien bizarre. Mourant les uns après les autres ... à petit feu ...
Elle chassa cette supposition. C'était absurde. Elle était bien dans le monde réel, si horrible fût-il. Rien ne pourrait changer cela. Elle était là, son mari était là, son fils ...
Son fils.
Azira regarda autour d'elle. Aucun signe de Rasa.
Elle sentit une première bouffée de frayeur monter dans sa poitrine. Elle hurla le nom de son fils, mais son cri demeura sans réponse.
- Del, se hâta-t-elle de demander, as-tu vu Rasa?
- Non, maîtresse, répondit-il poliment. La dernière fois que je l'ai aperçu, il allait dans cette direction, je crois, dit-il en désignant le Quark's. Devrais-je ...
- J'irai moi-même. Reste ici et, s'il revient, dis-lui de ne pas bouger d'ici. Le moment est mal choisi pour se promener dans la station sans surveillance.
Del hocha la tête en signe d'assentiment et Azira prit la direction du Quark's.
Cet endroit lui donnait la chair de poule - comme toute la station, du reste. En fait, il semblait que sa seule consolation spirituelle était de regarder son fils.
Ce fils qui dans un an, peut-être moins, rejoindrait le royaume glorieux de K'olkr, qui irait se réchauffer auprès de Sa présence ...
Elle n'aimait pas y penser. Aussi chassa-t-elle cette idée de son esprit en approchant de l'établissement dit Quark. Le patron, debout derrière son bar, essuyait un verre avec un linge qui paraissait plus sale que le verre ne l'avait été. Il la regarda avec curiosité.
- Puis-je vous aider? demanda-t-il poliment.
- Je ... je voudrais savoir, commença-t-elle, avec ses mains qui voltigeaient comme un papillon, si ... si par hasard vous n'auriez pas vu mon fils?
- Votre fils?
- Nous sommes installés en face depuis plusieurs jours, précisa-t-elle en montrant du doigt leur emplacement.
- Ahhh ! fit Quark, dont la mémoire sembla se réveiller. Les coreligionnaires. Hé, vous nous avez certainement fourni une amusante distraction. Votre fils, hein' Oui, oui ... maintenant que vous le mentionnez ... Mai: bien sûr, dit-il en se frappant le front du plat de sa main Ô mémoire, mémoire ... Il était avec Nog.
- Nog? répéta-t-elle, un nom qui n'éveillait en elle aucun écho.
- C'est le fils d'un de mes employés. Si je me sou viens bien, ils sont montés là-haut, dit-il en désignant l'escalier qui menait aux holosuites.
- Je vous remercie, répondit-elle en s'y dirigeant aussitôt et sans hésitation.
L'expression de Quark changea lorsqu'il la regard: s'éloigner.
- Maintenant, Bashir, marmonna-t-il, nous somme quittes. Plus que quittes. Je ne sais pas ce qui a fait le plus mal : m'être fait rouler par un petit médecin de Starfleet qui a encore la morve au nez ou avoir dû effacer XXX-Trois. Ahhhh, enfin ... , soupira-t-il, puis il eut un petit sourire qui découvrit ses dents pointues. Il reste toujours XXX-Cinq.
Pendant ce temps, Azira avait gagné le haut des escaliers. Le couloir n'était pas très long et il y régnait une odeur de moisi qui la répugna un peu. Une rangée de portes s'alignait sur sa droite.
Elle ne vit personne aux alentours.
- Rasa? appela-t-elle prudemment, mais, n'obtenant aucune réponse, elle haussa le ton : Rasa!
- Mère?
C'était bien sa voix ... mais si différente d'à l'ordinaire. "'Elle était faible, rauque, sans aucune vigueur. On aurait dit du sable soufflant dans le désert.
Elle parvenait de la cabine du milieu. Azira s'en approcha, mais la porte ne voulut pas s'ouvrir.
- Rasa! répéta-t-elle en frappant sur la porte. Qu'est-ce qui ne va pas? Que se passe-t-il là-dedans? Laisse-moi entrer! Monsieur Quark! appela-t-elle en se retournant. Cette porte ne veut pas ...
La porte s'ouvrit. Elle passa vivement la tête dans l'ouverture et jeta un coup d'œil pour tenter de distinguer quelque chose dans l'obscurité qui remplissait la pièce.
- Mère ... j'ai mal. ..
C'était bien la voix de Rasa, sans le moindre doute, mais elle ne pouvait pas le voir.
Le cœur de Azira battait à tout rompre. Une partie d'elle aurait voulu fuir le plus loin et le plus vite possible de cet endroit. Quelque chose ne tournait pas rond, ici, il se passait des choses très bizarres. Elle aurait dû courir chercher la Sécurité, ou Del, ou son mari ... quelqu'un.
Mais il lui aurait alors fallu abandonner son fils dans ce lieu, où E'bon sait ce qui l'attendait. Le laisser à son sort et être happé, à jamais peut-être, par la menace tapie dans l'obscurité.
Rassemblant son courage, elle s'efforça d'emprunter un ton sévère :
- Rasa! Où es-tu? Viens ici immédiatement!
Un faisceau de lumière descendit du plafond. Un seul rayon, éclairant un simple lit, situé à peine à quelques mètres. Azira entendit faiblement la pulsation lente et égale d'un moniteur. La régularité du rythme lui fit réaliser qu'il mesurait les battements d'un cœur.
Un souvenir lui revint : la première fois qu'elle avait entendu battre le cœur de Rasa. Non, pas entendu ... mais plutôt : senti. Le jour où il était venu au monde, tellement silencieux ... il n'avait pas poussé le moindre cri. Il était si tranquille qu'ils l'avaient d'abord cru muet. Mais non, il était simplement paisible, depuis le tout début, comme s'il n'avait voulu déranger personne.
Ils l'avaient déposé sur son ventre nu et c'est à ce moment que Azira l'avait senti. Le battement rapide, effréné de son cœur, cognant contre sa poitrine comme s'il allait exploser ... tout pareil au sien en ce moment.
Ce n'était pas par hasard que ces souvenirs lui revenaient à présent, car la silhouette allongée sur le lit, dans l'obscurité ... était celle de son fils.
Mais ce n'était pas lui. Pas tout à fait.
Elle s'avança d'un pas chancelant, sans y croire tout à fait, sans comprendre du tout.
- Rasa? murmura-t-elle.
La porte se referma derrière elle mais elle n'y prit pas garde. Toute son attention était concentrée sur le jeune garçon impotent étendu sur le lit.
Une autre lumière s'alluma, un second projecteur qui éclaira l'autre côté du lit et sous la clarté duquel se tenait le docteur Julian Bashir.
Elle eut un mouvement de recul à sa vue, tel un vampire apercevant une croix.
- Que se passe-t-il ici? souffla-t-elle. Mon ... mon mari vous a ordonné de ne pas vous approcher de moi!
- C'est ce que j'ai fait, assura Bashir avec un calme apparent qu'il était loin de ressentir.
Il avait préparé toute cette mise en scène avec une froide efficacité, mais maintenant que le moment crucial était arrivé, l'intensité de ses émotions lui nouait l'estomac.
- C'est vous qui êtes venue à moi.
- C'est une ruse! cria Azira en pointant vers lui un doigt accusateur et reculant. Vous ... vous m'avez tendu un piège! Où est mon fils?
- Rasa? Mais ... il est ici, dit Bashir en déployant un grand geste au-dessus de la silhouette allongée sur le lit, comme un magicien sortant un lapin d'un chapeau.

* * * * *

Le regard courroucé du major Kira accueillit Mas Marko à sa descente du turbolift.
- Sachez que j'apprécie votre sollicitude, Mas Marko, lui dit-elle, mais vous comprendrez qu'il nous est impossible de permettre à nos hôtes de venir flâner sur Ops à leur guise.
- Je comprends votre situation, répondit tranquillement Mas Marko, et je la comprendrais encore mieux, si je n'étais ici à la demande de votre commandant.
- Quoi? s'étonna Kira en fronçant les sourcils, et elle se tourna vers sa console , pour appeler Sisko. Commandant, vous avez demandé à voir Mas Marko?
Sisko sortit de son bureau, l'air surpris :
- Non ... Qu'est-ce qui vous a fait croire cela, Mas Marko?
Une sonnette d'alarme se déclencha dans la tête du leader edémien.
- Un Férengi, l'instruisit-il, m'a informé de votre désir de me rencontrer, ici même.
- Ah ... tout s'explique, dit Sisko avec placidité. Les Férengis ont un sens de l'humour passablement sous-développé.
- Tout comme leur sens des convenances, marmonna Kira, qui ignorait - par bonheur pour tous les intéressés - la justesse de son commentaire en ce qui la concernait personnellement.
- Celui qui vous a fait marcher a probablement cru qu'il s'agissait là du comble de l'astuce. De quel Férengi s'agit-il?
- Je l'ignore, commandant. Pour vous dire la vérité, ils se ressemblent tous à mes yeux.
- Et c'est pareil pour eux, ai-je entendu dire, signala Sisko. Je suis désolé que vous ayez perdu votre temps. - Ce n'est pas votre faute. Mais puisque je suis ici ...
- Mas Marko ...
- Vous pouvez en profiter pour me dire si vous avez décidé de remettre le métamorphe entre les mains des Edémiens, afin que justice soit faite.
- Je n'envisage pas cette possibilité, déclara Sisko avec fermeté. Je vous répète que vous êtes sur une station bajoranne. Et un citoyen bajoran compte maintenant au nombre des victimes. Les Bajorans sont un peuple très religieux mais ils ne toléreront pas un meurtre. Ils réclament l'assassin, eux aussi, et comme les crimes ont eu lieu sur leur station sous la juridiction de la Fédération, c'est leur volonté à eux qui aura préséance.
- Voilà, commandant, insinua Marko d'un ton sinistre, qui est fort malheureux pour vous.
Quelque chose dans l'inflexion de sa voix laissait clairement sentir à Sisko qu'il aurait un problème sur les bras.
- Excusez-moi, Mas Marko, mais il me semble percevoir une menace dans vos paroles.
Marko garda le silence.
- Je n'aime pas du tout les menaces, l'avertit Sisko.
Ni en tant qu'officier de Starfleet, et encore moins en tant que commandant de cette station.
Dax leva brusquement les yeux de ses appareils.
- Benjamin, les senseurs détectent l'arrivée d'un vaisseau. li sort de distorsion et s'approche maintenant en demi-impulsion.
Oubliant Mas Marko, Sisko se rendit à sa console d'opération sur Ops.
- Prévenez-les, ordonna-t-il. Informez-les qu'ils ne peuvent rester dans les parages. La station est en quarantaine et le trou de ver est toujours impraticable.
- Ils ne répondent pas.
- En visuel, demanda Sisko en fixant sur l'écran un regard intense.
Un vaisseau apparut. Avec ses armes qui le hérissaient de toutes parts, il ressemblait à une étoile qui scintille et, manifestement, il n'était pas venu leur faire une visite de courtoisie.
- Mas Marko, veuillez quitter Ops, s'il vous plaît, demanda Sisko qui se tourna vers Kira sans attendre que son ordre fut obéi. Avons-nous des informations sur ce type de vaisseau?
La réponse, transmise avec assurance, ne se fit pas attendre. Mais ce ne fut pas Kira qui la donna.
- C'est un navire de la Guerre Sainte edémien, les informa Mas Marko, imperturbable. Le Zélé, je crois. Il est ici suivant mes ordres.
Sisko se retourna et regarda Marko comme s'il avait été un curieux spécimen d'insecte inconnu.
- Suivant. .. vos ordres?
- C'est exact, commandant.
Il fallut à Sisko rassembler toute son énergie pour garder le contrôle tant de lui-même que de la situation.
- Puis-je vous demander pourquoi?
- Vous le pouvez, commandant, répliqua Mas Marko d'un ton posé. Mais vous connaissez déjà la réponse à cette question, j'en suis certain. Il est ici afin de s'assurer que les vœux du Mas Marko seront respectés intégralement.
Les doigts de Sisko s'agrippèrent à sa console avec tant de force qu'il faillit se disloquer une articulation.
- Cette station ... n'est pas ... sous votre autorité, articula-t-il.
- Très juste, répondit Mas Marko. Mais je commande à ce navire de la Guerre Sainte qui est là. Et ce navire, commandant, peut facilement réduire Deep Space Neuf en miettes.
- Espèce d'hypocrite, lui lança Sisko avec une fureur contenue. Vous, qui vous faites passer pour un saint homme, vous oseriez ordonner à ce vaisseau d'ouvrir le feu sur nous? De tuer tout le monde sur cette station si vos demandes ne sont pas exaucées? D'anéantir des centaines de vies?
- Commandant, dit Mas Marko avec une pointe de déception dans la voix. Je ne ferais jamais cela. Je n'ordonnerais jamais au Zélé d'ouvrir le feu sur vous. Je pourrais toutefois ... lui demander de prendre pour cible de pratique un point situé directement derrière la station. Je ne voudrais en aucune manière, commandant, vous causer de tort, mais si Deep Space Neuf se trouvait dans la trajectoire de l'objectif visé par mon navire ... que pourrais-je alors y faire? Ce serait regrettable, évidemment. Mais ce sont des choses qui arrivent. Moi et les miens mourrions, mais K'olkr nous ouvrirait ses bras. Je crains que vous n'auriez pas cette chance, vous, païens.
Sisko ne répondit pas.
- Vous devez comprendre, commandant. Vous dites que les occupants de cette station sont innocents. Pour moi ce sont de pauvres aveugles, ignorant la grandeur de K'olkr ...
Sisko frappa son badge.
- Sécurité. Sur Ops, immédiatement. Mas Marko sembla rempli de curiosité.
- Mais, pourquoi auriez-vous besoin d'une équipe de sécurité, commandant? Seriez-vous inquiet, par hasard?
Deux gardes firent leur apparition sur les turbolifts.
- Emmenez-le dans une cellule de détention, leur ordonna Sisko en désignant Marko. Fouillez-le et assurez-vous qu'il ne porte sur lui aucun appareil de communication.
Lorsque les gardes empoignèrent fermement les bras de Mas Marko, celui-ci perdit pour la première fois son sang-froid.
- Mais quelle est cette comédie, commandant?
- Votre fanatisme n'a pas d'égal, Mas, mais votre à-propos laisse grandement à désirer. Si vous croyez sérieusement que je vais vous laisser vous balader en toute liberté et communiquer à votre guise avec ce navire.pour qu'il nous transforme en charpie moléculaire, vous faites erreur.
- C'est un scandale! tonna Mas Marko. Je suis la voix du K'olkr vivant!
- Pas de problème, rétorqua Sisko tout net. Si K'olkr veut faire un brin de causette avec moi, qu'il vienne faire un tour et nous bavarderons. En attendant, allez macérer dans votre jus.
D'un geste, il ordonna aux gardes de débarrasser Ops de la présence de Mas Marko, ce qu'il ne laissa pas faire sans éclats.
- Sisko! cria-t-il. C'est une insulte! Vous n'avez pas le droit de traiter ainsi un Mas Supérieur des Edémiens! Vous suivez une pente dangereuse, Sisko. Continuer ainsi vous mènera à ...
Sisko ne sut jamais où cela le conduirait car la voix de Mas Marko fut étouffée par le départ du turbolift.
- Ils refusent toujours de répondre à nos appels mais ils ont cessé d'avancer, annonça Kira depuis son poste. Ils se contentent de rester là à nous observer.
- Laissons-les faire, dit Sisko. Surveillez les émissions de leur navire. S'ils lèvent leurs boucliers, ou si vous détectez qu'ils actionnent leur armement, activez les systèmes de défense. Autrement, ils peuvent bien nous regarder jusqu'à ce que les poules aient des dents. Essayez aussi de découvrir quel Férengi m'a envoyé Mas Marko. Il se passe ici quelque chose que j'ignore, et je veux savoir ce que c'est.

- Je regrette profondément les tracas que j'ai pu vous causer, à vous et aux vôtres, au cours des derniers jours, s'excusait Bashir. Voici donc ... le moyen que j'ai trouvé pour essayer de réparer ces peines.
Hésitante, attirée malgré elle, Azira approcha lentement du lit, et quand elle y posa les yeux, elle resta clouée d'horreur.
- Dans un avenir assez proche, continua Bashir en s'appliquant à maîtriser le ton de sa voix et à conserver un détachement qui s'avérait à présent si important, il vous faudra faire vos adieux à votre fils. Je présume que vous voudrez être forte pour lui. Vous voudrez lui être une source de réconfort et de confiance, et non pas ... je ne sais pas, vous effondrer, par exemple. Afin de vous rendre ce moment moins difficile, j'ai créé cette simulation qui, je puis vous l'assurer, est une réplique très fidèle de la réalité. Mes dossiers médicaux sont détaillés et il existe une documentation très complète sur la panoria dans ses dernières phases. Ce que vous voyez, Azira, est exactement ce à quoi vous devez vous attendre.
Un drap recouvrait le corps de Rasa jusqu'au cou. Ses yeux, autrefois si brillants, ne contenaient plus qu'une lueur si faible qu'elle était à peine discernable; ils s'étaient de plus enfoncés si profondément dans sa tête qu'ils avaient presque disparu. Sa peau était devenue toute sèche et plissée, il respirait péniblement. Le garçon essaya de passer sa langue sur ses lèvres, mais le bruit qu'elle fit ressemblait à un grattement.
- Son corps ne peut plus conserver aucun liquide, expliqua Bashir.
Il aurait pu tout aussi bien se trouver dans une classe en train de discuter d'un passage d'un manuel scolaire. Rien dans son attitude ne trahissait Je douloureux sentiment que faisait naître en lui l'expression du visage de Azira. Il avait conscience du supplice qu'il faisait subir à cette femme et Je jeune médecin ne se serait pas senti autrement s'il avait été étripé. Mais il s'efforçait de garder une indifférence toute médicale.
- À ce point de la progression de la maladie, toute tentative de le maintenir en état d'hydratation échouerait. Regardez.
Il retira le drap et Azira étouffa un cri aigu. L'enfant était nu jusqu'à la taille. Le contour de ses côtes saillait sur sa poitrine; sa peau desséchée. était comme du papier sablé et ses doigts ressemblaient à des griffes.
- Mè ... re, articula-t-il d'une voix sourde et il réussit à tendre une main qui battit l'air comme un oiseau mourant.
- Mère ... je ne peux plus vous voir ...
- Faites cesser cela, demanda Azira dans un murmure, étreignant sa poitrine. C'est.. c'est un truc holographique. Où est mon fils? demanda-t-elle, et sa voix s'éleva pour devenir un cri : Où est mon fils?
- Rasa va bien, madame, lui répondit Bashir d'un ton neutre, avant d'ajouter, comme s'il venait juste d'y penser : Du moins pour Je moment. Mais dans quelques mois ...
D'un geste navré, il désigna la création holographique. Le garçon agonisant essaya de s'asseoir. Il tourna la tête dans la direction d'où lui parvenait la voix de Azira.
- Mè ... re ... , prononça-t-il avec effort, comme s'il avait avalé sa langue. J'ai mal. .. tellement mal. .. Ôtez-moi cette douleur ...
Le corps de Azira était secoué par des spasmes si violents que Bashir craignit un moment qu'elle ne s'évanouisse. Il ressentait une infinie pitié pour cette femme, et pour lui-même, le plus profond dégoût. Mais à présent, impossible de reculer. Tout comme s'il avait récité une liste de blanchisserie, il continua :
- Tout son organisme cesse de fonctionner. Forte fièvre. Déshydratation. Cécité. Arrêt des organes vitaux. Son corps est rompu par la douleur ... Je dirais qu'il n'en a plus pour longtemps.
- Cette chose n'est pas mon fils!
- Azira, dit Bashir, presque sur un ton de reproche, c'est ce qu'il deviendra. Il ne s'agit pas d'une conjecture ou d'une hypothèse. C'est ce qui se produira. Si vous ne comptez pas être au chevet de Rasa lorsqu'il va mourir, alors tout ceci ne sert à rien. Mais si vous avez l'intention de le voir partir pour l'au-delà, je vous suggère de saisir cette chance de vous exercer à lui faire vos adieux. Je ne crois certainement pas que les dernières paroles qu'il désirera entendre de vous seront .: « Cette chose n'est pas mon fils. »
- Mère, prononça péniblement Rasa d'une voix rauque. J'ai mal... J'ai mal partout. Pourquoi K'olkr ... n'enlève-t-il pas ma douleur? Pourquoi ... est-ce que je souffre? Pourquoi est-ce qu'il ... me hait... à ce point?
- K'olkr ... , murmura pensivement Azira, K'olkr ne nous hait pas. li. .. nous aime. Tout... - elle avala sa salive - tout ce qui existe a sa raison d'être, et... et...
Elle ne put en dire plus.
- Serre-moi dans tes bras ... , l'implora le garçon en tendant sa main vers elle.
Azira recula, incapable de s'approcher du holo, et sa voix brisée se fit implorante :
- S'il vous plaît... faites cesser cela. Faites ...
Elle poussa un cri quand Rasa entra en convulsions et elle porta la main à sa bouche pour essayer d'étouffer le bruit. Le corps atrophié du garçon se mit à trembler des pieds jusqu'à sa tête, qui se renversait en arrière. Bashir se plaça derrière lui et le recoucha sur le lit, doucement. Les mains de Rasa continuèrent un moment d'étreindre l'air, une série de râles s'échappèrent de sa gorge. Le dernier mot qu'il prononça demeura inintelligible; peut-être dit-il : «Mère», impossible d'en être certain.
La lueur s'éteignit dans ses yeux, son âme s'envola avec son dernier souffle. Sa tête roula légèrement, mais ses mains restèrent dressées. Bashir les abaissa avec délicatesse et les croisa sur sa pauvre poitrine.
Agitée par les sanglots, Azira pleurait abondamment. Bashir tira le drap sur la tête du garçon, lentement, et se tourna vers elle. Il avait l'air un peu surpris.
- Je ne comprends pas, dit-il. Votre fils serait maintenant en route pour rejoindre la présence glorieuse de K'olkr. N'est-ce pas le moment de célébrer? Vous ... vous n'avez pas vraiment eu le temps de lui dire adieu, c'est ça? Je vous propose de recommencer. Ordinateur, réactivez le programme.
Un chatoiement passa au-dessus du lit, et Rasa fut de nouveau vivant. .. mais à peine.
- Dans la vraie vie, observa Bashir, nous n'avons évidemment qu'une seule chance, et si on la rate, c'est fini. Mais ici ... ici vous pouvez vous habituer à la mort de Rasa autant de fois qu'il volis plaira.
Et, avec cette même terrible voix d'outre-tombe, Rasa recommença :
- Mère ... ?
Azira s'avança rapidement, sa main fut plus rapide que I' œil. De toutes ses forces, elle frappa le visage de Bashir. La douleur fut cuisante mais Bashir ne porta pas la main à sa joue.
- La vérité vous fait beaucoup. plus mal, madame, que vous ne pourrez jamais m'en faire à moi.
- Espèce de salaud sadique, lança-t-elle d'un ton hargneux, et elle se retourna pour quitter l'holodeck.
Bashir aurait voulu l'empoigner et la secouer. Il aurait voulu lui crier : Vous vous prétendez mère? Et vous acceptez de soumettre volontairement votre enfant aux ravages de cette maladie? Laissez-moi le sauver! Laissez-moi mettre en œuvre les connaissances que j'ai acquises pour le guérir! Ne permettez pas que je le regarde mourir en restant les bras croisés! Au nom de l'humanité ...
Mais Azira n'était pas humaine et, de toute façon, la rage n'aurait aucun effet. Des vérités communiquées avec calme et assurance ne peuvent être balayées aussi facilement que les imprécations d'un hystérique.
- Un sadique, moi? dit Bashir, véritable incarnation de la maîtrise de soi. Chère madame, ce n'est pas moi qui laisse une telle chose se produire. C'est vous. Je me contente de vous en faire découvrir les conséquences.
Secouée de sanglots frénétiques, elle s'enfuit de l'holosuite.
Dès l'instant où elle quitta la pièce, la contenance indifférente de Bashir s'effondra. Il laissa paraître la douleur et la sympathie qu'il ressentait pour le calvaire traversé par cette pauvre femme.
- Ordinateur. .. fin du programme, ordonna-t-il d'une voix blanche.
La silhouette disparut. Il savait qu'il venait de faire quelque chose de terrible. C'était le geste d'un homme désespéré. Mais il était désespéré. Il était encore incapable de détachement face à la mort d'un patient, incapable de ne pas mettre en œuvre tous ses talents de guérisseur.
Il redoutait le jour futur où la mort d'un patient qu'il aurait pu sauver ne le dérangerait plus autant. Car en ce moment, l'idée qu'un enfant puisse mourir alors que Bashir aurait pu le sauver était une profonde blessure pour son cœur de médecin, et le refus des parents de le laisser traiter Rasa jetait du feu sur cette plaie.
Une seule question demeurait maintenant : l'holodrame avait-il eu un effet bénéfique?

Rasa restait stupide d'étonnement devant l'holovid portatif que lui montrait Nog. Il n'aurait jamais imaginé que deux personnes puissent faire ensemble les choses que les deux Orionnes nues y faisaient... encore moins deux femmes.
- Wow, parvenait-il seulement à dire.
- Tu n'as pas appris ça dans tes cours de religion, hein? demanda Nog avec un sourire narquois.
Rasa fit non de la tête.
Il entendit soudain crier sa mère : « Rasaaaaï », d'une voix qui sembla se réverbérer partout sur la Promenade.
Les jeunes s'étaient cachés à l'intérieur d'un des plus gros meubles de rangement du Quark's, mais Rasa fut si prompt à se lever qu'il se frappa la tête contre le dessus de l'armoire.
- Elle a l'air vraiment inquiète, remarqua-t-il.
Nog laissa échapper un bruit grossier - d'ailleurs à peu près les seuls dont les Férengis étaient capables.
- Quoi, ne me dis pas que tu as peur de ta mère? s'étonna-t-il.
- Oui, répondit Rasa le plus platement du monde.
- Oh, bon. Si c'est comme ça ... , grommela Nog et il ouvrit la porte d'un coup de pied.
Quand il se retrouva dans la clarté, Rasa jeta un œil vers le Férengi.
- Dis donc ... euh ... est-ce que ... tu n'en aurais pas un autre comme ça, par hasard?
- Pas facile à trouver, marmonna Nog en secouant la tête. Il n'est pas à vendre ... à moins, bien sûr, que tu n'offres un bon prix. Là on pourrait peut-être s'arranger.
- Désolé, s'excusa Rasa. Je n'ai pas d'argent.
- Dans ce cas, pas d'affaire.
- Bon, merci quand même. C'était... bien intéressant.
Il détala en direction des installations des Edémiens. Tirant la porte pour plus d'intimité, Nog se cala confortablement et activa de nouveau l'holovid.
Pendant ce temps, Azira était sur le point de piquer une crise de nerfs.
- Raaasaaa! hurla-t-elle une fois de plus.
- De grâce ... , essayait en vain de la calmer Del, il va revenir.
- Raaasaaaaa !
C'était le hurlement d'une femme au bord d'une falaise voyant un être cher plonger vers l'abîme sans pouvoir lui porter secours.
Ses cris attirèrent l'attention d'un agent de sécurité.
- Que se passe-t-il, ma petite dame? lui demanda-t-il avec sollicitude. Reprenez votre calme et laissez-moi vous aider.
- Mère? appela Rasa, apparaissant alors, profondément troublé, semblait-il, par la crise d'hystérie de sa mère.
Courant vers lui, elle traversa la Promenade en un instant. Elle attrapa son fils dans ses bras et le serra contre sa poitrine, l'étreignant avec tant de force qu'il crut qu'il allait être disloqué.
- Mère! dit-il, couvert de confusion. Qu'est-ce qui ne va pas?
- Rien, chuchota-t-elle. Rien. Tout va bien, mon amour. Tout va bien.
L'agent de sécurité et Del échangèrent un regard.
L'edémien haussa les épaules. ·
- Ah, les femmes, dit Del à voix basse en guise d'explication. La moindre petite chose peut les bouleverser.
- À qui le dis-tu, convint le garde avec un air complice.
Azira, accrochée à son fils comme à une bouée de sauvetage, vit Bashir sortir des holosuites. Elle ne le lâcha pas des yeux pendant qu'il descendait l'escalier. Le docteur ne tourna même pas la tête vers elle, du moins pas avant d'avoir atteint le rez-de-chaussée, où il se permit alors de lui lancer un bref coup d'œil.
Son visage resta de marbre, mais son expression le criait néanmoins : Serrez-le dans vos bras pendant que vous le pouvez encore. Vous n'aurez plus cette· chance bientôt.

En retournant vers l'infirmerie, Bashir se sentait affreusement sale.
D'abord, ne.faire aucun mal. Le précepte premier de la médecine ne cessait de s'agiter à l'intérieur de son crâne. Il avait torturé cette femme. Rien de moins. Son devoir ne comportait pas la seule charge de maintenir le bien-être physique des individus; leur bien-être psychique devait aussi lui importer. Et il venait de soumettre Azira à un supplice mental.
Il se répétait qu'il avait agi correctement, qu'il essayait de sauver la vie d'un jeune garçon. Mais cette idée sonnait creux. Azira et son mari avaient déjà décidé de la façon de traiter la maladie de leur fils; un choix conditionné par leur culture. Tout ce qu'il avait fait avait été de provoquer une crise de conscience chez cette femme, il l'avait intimidée et remis en question sa foi - dans le seul désir égoïste de sauver quelqu'un qui ne lui avait pas demandé son aide.
En essayant d'épargner à Azira des tourments futurs, il l'avait exposée à une torture mentale dont les effets seraient plus cruels encore que ce que l'existence lui réservait. S'il n'était pas intervenu, elle aurait continué de vivre dans une ignorance béate des événements futurs. Elle aurait pu jouir du temps qu'il lui restait encore à passer auprès son fils.
Mais à présent, grâce aux bons soins de Bashir, elle vivrait constamment avec cette image de ce que deviendrait Rasa. Bashir ne l'avait pas trompée, la représentation qu'il lui avait montrée était fidèle. Mais elle allait maintenant dominer chaque instant qu'elle passerait avec le garçon. L'edérnienne ne pourrait plus jamais regarder Rasa sans voir le spectre squelettique qu'il se préparait à devenir.
Sous prétexte de sauver une vie, Bashir avait détruit le peu de bonheur que son fils aurait encore pu apporter à Azira.
Et le pire était... qu'il recommencerait, n'importe quand.
- Garde, appela Bashir d'une voix fatiguée.
Il avait l'impression d'avoir cent ans. Sa voix résonna dans l'infirmerie, mais demeura sans réponse.
- Garde Latasa, répéta-t-il.
Toujours rien.
Un premier soupçon d'alarme s'immisça dans le découragement de Bashir.
- Garde? répéta-t-il de nouveau, sa voix cette fois teintée d'une prudence inquiète.
Il avança lentement dans l'infirmerie. Tout lui apparaissait plus grand, plus menaçant. Il pensa appeler la Sécurité, mais il craignait de déclencher une fausse alerte; ils avaient déjà bien assez de problèmes comme ça.
- Garde?
C'est alors qu'il se rappela.
- Oh, c'est vrai, dit-il, riant presque. Comment ai-je pu oublier? Préganglionique.
Au détour d'un coin de la pièce, il sursauta comme s'il avait reçu une décharge électrique.
Le corps ensanglanté de l'infirmière Latasa était écrasé contre le mur. Sa tête, figée dans une expression horrifiée, avait été soigneusement posée sur le dessus d'un terminal.
Juste en haut, un grand #4 était barbouillé dans une large plaque de sang ... ainsi qu'une autre chose encore. Trois mots, gravés sur le mur avec du sang, eux aussi : « Embrasse-moi, idiot ».

CHAPITRE 16

- Miles?
O'Brien déposa la clef pneumatique et se glissa hors de l'alvéole de jonction des circuits. Son visage et ses mains étaient barbouillés de suie et de transpiration. Il posa un regard fatigué sur l'expression inquiète de Keiko.
- Qu'y a-t-il? demanda-t-il d'une voix si rauque qu'il en fut lui-même surpris.
Cela n'avait pourtant rien d'étonnant. Il était resté en communication constante avec ses hommes, vérifiant les transferts d'alimentation et la synchronisation de toutes les opérations en cours.
Keiko semblait intimidée par la présence des deux gardes de sécurité postés à chaque bout du couloir et qui faisaient preuve d'une extrême vigilance.
- Veux-tu du thé de riz? demanda-t-elle à Miles en lui tendant une petite tasse.
Il prit la tasse et la remercia, très touché par son geste. Il se sentit ragaillardi par la boisson chaude qu'il sentit descendre dans sa poitrine:
- Tu as travaillé tellement fort, je voulais juste ... faire quelque chose pour toi, dit-elle en jetant un regard autour d'elle. On dirait qu'il y a des équipes de sécurité partout ces jours-ci.
- Odo les a absolument toutes mises en service, acquiesça-t-il. Il ne semble pas que je fasse partie des personnes les plus importantes à surveiller.
- Tu veux dire que tu n'es pas une des cibles les plus importantes, suggéra-t-elle.
Il hocha de nouveau la tête, avec une certaine réserve cette fois.
- Ouais, admit-il. On peut voir ça comme ça. Il garda le silence un moment avant d'ajouter:
- Keiko ... te rappelles-tu le jour où Molly est née? Ce brusque changement de sujet la déconcerta.
- Quoi? Euh ... oui, évidemment. Après tout, j'étais là, pas vrai?
- Et où te trouvais-tu, exactement?
Les gardes se regardèrent, l'air soupçonneux, puis se tournèrent vers Keiko.
Le visage de la jeune femme était l'image même de la confusion.
- Qu'est-ce que tu me chantes là? demanda-t-elle. Tout à coup, elle comprit.
- Oh. Je vois, dit-elle avec un petit rire empreint de tristesse. Ça s'est passé à l'Avant-Toute, Miles. Et c'est Worf qui m'a aider à accoucher de Molly.
Baissant le ton de sa voix pour imiter approximativement celle du Klingon, elle ajouta :
- Vous pouvez maintenant donner la vie.
- Ah, j'étais certain que c'était vraiment toi, avoua-t-il en prenant une autre gorgée de thé et que la nervosité des agents de sécurité retombait. N'oublie surtout pas : quand tu es dans nos quartiers, garde toujours à portée de la main le fuseur que je t'ai donné. Et assure-toi qu'il est toujours chargé.
- D'accord, Miles. Fais attention toi aussi.
- Ne t'en fais pas, dit-il et il baissa la voix afin de ne pas être entendu par les gardes. Tu sais, là-haut sur Ops, il a été question d'évacuer des gens de la station. Et j'ai dit...
- Qu'est-ce que tu as dit?
- Que je ne me défilerais pas, et que tu ne voudrais pas t'en aller toi non plus si je restais. Est-ce que je ... Est-ce que j'avais raison? Partirais-tu si on te le proposait? - Partir? s'étonna-t-elle avec un geste qui semblait désigner la station entière. Et laisser tomber tout ça? Ne dis pas de sottises.
Sans crier gare, elle lui donna un baiser furtif avant de s'éloigner dans le couloir. O'Brien entendit au même moment la voix de Odo, avec son mélange habituel d'amusement et de mépris.
- Et alors, la vie de famille prend du mieux, chef O'Brien?
O'Brien leva les yeux, mais avant qu'il ait pu répondre, les gardes firent mine de s'approcher; visiblement nerveux. Mais Odo intervint aussitôt :
- Gamma zêta alpha, lança-il.
- Alpha omicron delta, répondirent promptement les gardiens.
- Mots de passe? s'enquit le chef des Opérations.
- Non, O'Brien, nous nous pratiquons pour un jeu questionnaire sur l'alphabet grec, répliqua sarcastiquement Odo.
- Tenez, dit O'Brien en poussant le reste du thé vers Odo. Ça va peut-être vous mettre de meilleure humeur.
- Je n'y compterais pas trop.
- Ne vous en faites pas, ce n'est pas mon intention.
O'Brien allait remonter dans l'alvéole de jonction mais il s'arrêta et regarda Odo.
- Je voulais vous poser une question, dit-il. Vous savez ce tour de cartes que je vous ai fait; l'autre jour ... j'étais pourtant bien certain d'avoir trouvé la carte que vous aviez pigée.
- C'était bien celle-là.
- Mais ... , s'exclama O'Brien avec surprise, vous m'avez dit que ça ne l'était pas ...
- Non. Vous m'avez demandé ;« Est-ce votre carte?» Ça ne l'était pas. C'était votre carte, votre paquet. Il aurait été inexact de ma part de dire qu'elle était à moi puisqu'elle ne m'appartenait pas.
- Et je me demande depuis, grommela O'Brien, où je m'étais trompé! J'allais recommencer à pratiquer ce tour.
- Il faut voir les choses en face, O'Brien. Vous n'avez aucun talent de magicien.
- Mais je veux absolument amuser Molly à son anniversaire, expliqua-t-il, lançant ensuite à Odo un regard plein d'espoir. Vous savez, Odo, avec vos aptitudes, je suis sûr que vous pourriez faire à Molly un immense plaisir. si ...
- Je n'anime pas les fêtes d'enfants, O'Brien, coupa Odo. Les enfants humains ne m'attirent pas beaucoup. - Les adultes non plus, fit remarquer O'Brien.
- Cela va sans dire.
Le commbadge de Odo bipa.
- Bashir à Sécurité, appela la voix du docteur, qui semblait égaré, horrifié. Odo ... il y a ...
Il n'eut pas besoin de terminer sa phrase.
- Où êtes-vous, docteur? s'empressa de lui demander Odo.
- Infirmerie.
- J'arrive, dit-il en se tournant vers O'Brien. Peut-être que vous feriez bien d'accélérer les opérations, chef. La situation ne-semble pas s'améliorer.

Azira se. tenait à l'extérieur de la cellule se son mari, serrant la main de son fils comme si elle avait craint qu'il ne se volatilise.
- Peux-tu croire à cet outrage, mon épouse?
Mas Marko semblait ne pas savoir s'il devait être en colère ou amusé.
- Vois-tu ce qu'ils ont osé?
- Vous ... , dit-elle, mais elle s'arrêta.
- Oui?
- Eh bien, ils ont probablement cru qu'ils n'avaient pas d'autre choix quand le navire de la Guerre Sainte est apparu.
- Voilà certainement ce qui a causé ma perte, observa Mas Marko. Mon bon droit me semblait si évident, je n'aurais jamais cru qu'ils envisageraient des mesures coercitives. Quel spectacle navrant je dois offrir. Tu as de la chance, mon épouse, qu'ils ne t'aient pas emprisonnée toi aussi.
- Je n'ai rien entrepris contre eux, fit-elle remarquer. S'ils ne me considèrent pas comme une menace, il ne me puniront pas.
- Dans ce cas, ne fais rien qui puisse compromettre ta situation, Azira, lui dit Mas Marko d'un ton ferme. Je retrouverai bientôt ma liberté, je n'en doute point. Sans nouvelles de moi, le Zélé tentera d'entrer en communication. Lorsqu'ils verront qu'ils ne peuvent me joindre, ils en demanderont la raison au commandant Sisko. Je soupçonne que le commander du Zélé ne se réjouira pas des réponses qu'il recevra et Sisko devra alors prendre une décision : ou bien me relâcher ou bien subir l'épreuve finale de voir sa station voler en morceaux. Je crois que le choix s'imposera de lui-même, ne crois-tu pas?
- Comme vous le dites, répondit Azira avec déférence.
- Et toi, Rasa, dit son père en se tournant vers lui. Comment te sens-tu?
- Je me sens bien, père.
- Excellent, mon garçon, dit-il et leva les yeux vers Azira. Tu sais, j'ai l'impression que notre fils prend du mieux. Par K'olkr, je le jurerais. Ne crois-tu pas?
- Comme vous le dites, répéta-t-elle sur ce même ton neutre et distant.
- Dans ce cas, tout est pour le mieux, déclara-t-il en frappant brusquement dans ses mains. Continuez de répandre la parole de K'olkr. Je serai avec vous avant longtemps, je puis vous l'assurer.
- Marko..., hésita Azira, mais elle se redressa. Je voudrais simplement vous dire ... que je vous aime et n'ai pour vous que du respect. Cela ne changera jamais, quoi qu'il arrive.
Elle se tenait tout près de lui, de l'autre côté du champ de force. Il la regarda· avec curiosité et se leva pour lui faire face.
- Il va sans dire, Azira, que j'ai pour toi les mêmes sentiments.
- Je sais. Je sais qu'il en est ainsi. Mais certaines choses qui vont sans dire doivent parfois être dites.
Elle se détourna de lui et s'éloigna, laissant Marko pensif et légèrement perplexe.

Odo contemplait les restes de l'infirmière Latasa et le message sur le mur en refrénant sa fureur.
Kira se trouvait là elle aussi, déléguée par Sisko pour superviser les opérations et lui en présenter un rapport. Elle observait avec attention la réaction de Odo. Il inspectait les lieux en souhaitant manifestement et contre tout espoir que le changeur de forme révélerait sa présence, d'une manière ou d'une autre.
Évidemment, il n'en fut rien. Les chances étaient minces qu'il se trouvât dans les alentours.
Bashir demeurait prostré dans un fauteuil, hagard et écœuré.
- J'ai vu ... Latasa il n'y a pas une heure, s'affligeait-il d'une voix fripée. Pourquoi elle? Pourquoi pas moi? C'est moi qui s'était opposé à lui. Pourquoi?
- Voilà une preuve de plus que ces meurtres sont exécutés sans rime ni raison, déclara Kira. Votre intervention n'avait pas d'importance pour le métamorphe, docteur. Il tue qui bon lui semble.
- C'est ça, lâcha Odo avec irritation. Ne manquez surtout pas de me le rappeler, major. Rappelez-moi qu'il fait exactement tout ce que bon lui semble, bon dieu de merde!
Et il frappa de toutes ses forces dans le mur ensanglanté.
Kira et les gardes de sécurité restèrent pétrifiés - en partie à cause de la surprise causée par cet accès de rage si totalement imprévu et inhabituel de la part de Odo, mais en partie aussi parce que son poing s'était écrasé sous l'impact et ressemblait maintenant à une ancre au bout de son poignet.
Odo l'examina un moment comme s'il avait appartenu à quelqu'un d'autre. Puis, après quelques secondes de concentration, les doigts repoussèrent et s'allongèrent de nouveau. Il les fit jouer pour en faire l'essai.
- Vous. n'avez rien vu, docteur? demanda-t-il à Bashir, mine de rien.
- Oh, j'ai vu plein de choses, monsieur Odo, répondit Bashir d'un air sombre. J'ai vu l'ordinateur médical qui ne fonctionnait pas, celui qui n'est plus là maintenant. Le véritable a abouti dans un placard. Le changeur de forme était caché là, exactement là, déguisé en ordinateur médical.
- Effectuez un balayage de la pièce, ordonna immédiatement Odo. Assurez-vous que ça n'est plus ... qu'il n'est plus ici.
Kira ne manqua pas de remarquer l'expression douloureuse qui passa sur le visage de Odo après cette bourde. Le chef de la Sécurité n'ouvrit plus la bouche et se contenta d'attendre la réponse de ses hommes, les bras croisés, même si, d'instinct, il la connaissait déjà.
- Rien, chef, finit par l'informer Meyer. Rien de vivant ici qui ne doive l'être.
Odo allait demander à Bashir de pratiquer une autopsie, mais il se ravisa. Une autopsie ne lui aurait probablement pas appris grand-chose qu'il ne savait déjà, et Bashir ne semblait pas, de toute façon, en état d'examiner le corps de la jeune femme afin de déterminer avec précision quand elle était morte. Cela pouvait attendre.
Kira, à qui il fit part de ses pensées, l'approuva sans réserve.
- Nous mettrons le corps en état de stase, dit-elle, et nous enverrons l'équipe d'entretien nettoyer les ... les restes, ajouta-t-elle l'air nauséeux. Dieux, tout cela est un cauchemar. Un vrai cauchemar.
- Si seulement ce pouvait en être un, se lamenta Odo. Il me resterait l'espoir de m'éveiller.
Agitant toujours son poignet, il sortit de l'infirmerie.

- C'est un scandale!
Sisko fixait le visage furibond de Mencar, le commander edémien du Zélé. Le navire avait finalement pris contact avec la station, vraisemblablement, présumait Sisko, parce qu'il n'avait pas reçu de· nouvelles de leur leader sans peur et sans reproche. Les hommes de la Sécurité, après avoir soumis Mas Marko à une fouille complète, avaient en effet découvert sur lui un appareil de communication. Pour ne prendre aucun risque, ils avaient aussi inspecté soigneusement les autres Edémiens, sans rien trouver toutefois. Sisko n'en avait pas été surpris : garder la mainmise des communications avec la base de contrôle était tout à fait typique d'un individu comme Mas Marko.
Ce n'est pas mon premier scandale aujourd'hui, et ce ne sera probablement pas le dernier, pensa Sisko.
- Je suis désolé que vous soyez indigné, dit Sisko. Vous vous trouvez cependant dans un espace bajoran. Votre présence n'est pas souhaitée ici et vous feriez bien de quitter les lieux.
- Et vous, rétorqua Mencar, vous feriez bien de me laisser communiquer avec Mas Marko immédiatement.
- Votre Mas, lui fit savoir Sisko, n'est présentement pas disponible. Et il est dans votre intérêt de ne poser aucun geste qui pourrait mettre en péril son bien-être.
- Nous menacez-vous, commandant?
- Ce n'est pas nous qui nous sommes introduits sans permission sur un territoire interdit, armé jusqu'aux dents, lui rappela Sisko. Nous ne sommes qu'une simple station spatiale, Mencar. Nous n'avons pas les moyens de vous forcer à partir. Mais nous pouvons garder votre Mas au secret jusqu'à ce que vous soyez disposé à discuter d'une manière civilisée.
- Lobb était un membre de ma famille, expliqua Mencar, courroucé. Nous étions cousins germains. Nous avons été élevés ensemble. Lobb était le cadet de la famille, la joie qu'il puisait dans la contemplation des choses les plus simples était pour nous tous une source constante de bonheur.
- Je compatis à votre deuil, confia Sisko d'un ton formel.
- Nous voulons ce meurtrier! Il doit affronter la justice edémienne!
- Mencar, nous perdons tous deux notre temps. Lorsque nous aurons du nouveau, vous serez parmi les premiers à en être informé. D'ici là, je vous prierais de ne pas nous déranger dans notre travail. Sisko hors liaison.
Mencar ouvrait la bouche pour continuer, mais l'écran s'éteignit.
- Il semble que nous ayons un problème, déclara Dax.
- Un de plus sur ma liste, opina Sisko.
Dax releva brusquement la tête des tableaux des senseurs.
- Benjamin, nous détectons une nouvelle arrivée. C'est... Oh, sapristi. C'est un vaisseau de guerre cardassien. À trois huit un point quatre.
- En visuel, demanda Sisko en poussant un long soupir. Voyons voir.
L'écran scintil1a et il y apparut, en effet, un vaisseau cardassien, absolument énorme. Et même plus. Le vaisseau semblait assez gros pour réduire Deep Space Neuf en miettes si tout le monde à son bord avait simplement éternué dans sa direction.
- Ils nous lancent un appel, commandant.
- Ici le commandant Sisko. En quoi puis-je vous être utile? demanda-t-il en essayant de paraître à l'aise.
Il voulait donner l'impression que des vaisseaux cardassiens armés jusqu'aux dents passaient régulièrement dans le coin leur dire bonjour.
Une image, familière, se matérialisa sur l'écran, celle de quelqu'un avec qui Sisko avait discuté peu de temps auparavant.
- Salutations, Sisko, dit Gul Dukat. Voilà bien longtemps que nous nous sommes rencontrés.
- Ah, je vois, répliqua Sisko. Il s'agit donc d'une simple visite de courtoisie. Quel vaisseau redoutable pour une telle occasion.
Gul Dukat regarda autour de lui comme s'il remarquait le vaisseau pour la première fois.
- En effet, dit-il avec une certaine fierté. Pas mal, n'est-ce pas? C'est le Ravage, l'orgueil du Second Commandement. Il possède assez de puissance pour déloger une étoile de classe G de sa position, dit-il à Sisko avec un aimable sourire.
- Une exagération tout à fait plaisante, dit Sisko.
- Souhaitons-le. Je vois que vous avez aussi d'autres visiteurs, en plus des nombreux vaisseaux qui festonnent l'anneau d'amarrage.
- Si vous voulez parler du navire edémien Zélé, vous avez raison.
- Et quel est le motif de leur venue ... ?
- Cela les regarde.
- Ah, fit Dukat en hochant la tête. Très bien. Et nous avons les nôtres. Commandant, le temps a passé depuis que nous avons discuté ensemble. Gotto est peut-être mort, mais son esprit crie vengeance.
- Nous sommes à la recherche de son meurtrier, l'avisa Sisko. Vous pouvez venir à bord, si vous le désirez, et nous pourrons discuter de cette enquête.
- Oh.; je n'en ai pas l'intention, commandant, avoua Dukat -avec calme. Je n'ai nulle envie de compter au nombre des Cardassiens assassinés. Pas plus que je ne souhaite, s'il survenait quelque difficulté, être l'hôte de Deep Space Neuf aux côtés de Mas Marko et des autres Edémiens. Cela pourrait nuire au Ravage dans l'accomplissement de ses devoirs.
- Vous vous êtes introduits dans le système de communication du navire edémien, constata Sisko.
- Exactement, admit le Cardassien, durcissant légèrement le ton. Nous voulons le meurtrier de Gotto.
- Nous aussi, assura Sisko. Et nous le trouverons. Nous sommes en cours de ...
La main de Dukat balaya l'air d'un geste méprisant.
- Ne vous donnez pas la peine de me réciter vos litanies, commandant. Les détails vous intéressent peut-être, mais croyez-moi, nous n'en avons cure. Non ... nous nous préoccupons plutôt, nous, Cardassiens, des résultats. C'est-à-dire : quand, comme dans quand l'aurez-vous capturé, et comment, comme dans comment comptez-vous le remettre entre nos mains.
- Il nous est impossible d'établir un échéancier de ce genre.
- Eh bien, voilà la grande différence entre nous, commandant. Moi, je le peux. Je vous précise donc ... que si le meurtrier ne nous est pas remis dans six heures ... nous descendrons en force. En grande force. Nous prendrons le commandement des opérations et, au besoin, de toute la station. Elle nous appartenait, vous savez. Si vous êtes là, c'est seulement parce que nous le tolérons.
- Je ne vois pas les choses tout à fait de cette façon. Et je vous déconseille de tenter un abordage hostile.
- Pourquoi donc? s'étonna Dukat. Quelles sont vos forces ... ? Une cinquantaine de membres de Starfleet? Soixante, au plus? Peut-être deux fois ce nombre de Bajorans? Commandant, nous avons assez de Cardassiens sur ce vaisseau pour envoyer deux des nôtres pour chacun de vos hommes, tout en gardant le Ravage parfaitement armé. Je vous suggère de me croire. Vous et moi avons entretenu jusqu'à maintenant des relations tellement agréables, commandant, il serait dommage qu'elles prennent fin. Surtout dans un bain de sang.
Sur un dernier sourire, qui fit frémir Sisko, son image disparut.
Un silence plana sur Ops.
- Benjamin ... voudrais-tu que je dise que c'est moi le meurtrier? demanda Dax.
Il regarda le lieutenant sans gaieté.
- Merci, mon vieux. Je me garderai cette solution en dernier recours.

CHAPITRE 17

Odo broyait du noir, assis derrière son bureau, et il ne leva pas les yeux quand Kira entra. Elle resta dans l'embrasure de la porte jusqu'à ce qu'il se décide à dire : - Kaï.
- Opaka, répondit-elle avant de s'approcher et de s'asseoir. Vous savez, si ça continue encore longtemps, j'ai un joli tas de neurones qui vont sauter à essayer de retenir tous ces mots de passe et ces codes secrets.
Elle fit une pause pour examiner attentivement Odo.
- Vous êtes encore plus mal en point que l'autre jour, n'est-ce pas? demanda-t-elle.
- Vous avez entendu ce que j'ai dit tantôt? demanda Odo. J'ai utilisé le mot « ça » pour parler de lui. Comment pourrais-je prendre ombrage qu'on me considère comme une espèce de phénomène exotique quand j'appelle moi-même un des miens« ça» ?
- Vous croyez donc que vous appartenez tous deux à la même race quelle qu'elle soit?
- Ohhhh je l'ignore, admit-il en se frottant les yeux. Une partie de moi ne veut pas le croire. Je voudrais me dire qu'il est impossible que je sois en aucune manière lié à ce ... psychopathe. Et pourtant, une autre partie de moi ne demande qu'à y croire ... pour que je puisse enfin, après toutes ces années, détenir un espoir d'apprendre quelque chose sur mes origines, comme je l'ai toujours désiré.
Quand il baissa les mains, il s'aperçut que Kira le dévisageait avec insistance.
- Qu'y a-t-il?
- Votre ... euh, fit-elle en donnant de petites tapes sur son propre front pour indiquer ce qu'elle voulait dire.
Il porta la main à son visage et se tâta le front. Ses doigts y avaient laissé une empreinte. Il fronça les sourcils et sa peau redevint lisse.
- C'est mieux comme ça?
- Odo, s'ouvrit Kira, intriguée, c'est la première fois que je vous vois perdre ainsi le contrôle. Vous êtes sûr que vous vous sentez bien?
- Mais non, je ne me sens pas bien, s'irrita-t-il. Vous n'ignorez pas que je dois reprendre ma forme naturelle toutes les dix-huit heures. Eh bien, j'ai réduit mes périodes de repos dernièrement. Chaque fois que je prends un répit, je me demande ce que le métamorphe fabrique. Où il se cache. À quoi est-ce qu'il s'occupe. Qui d'autre sur la station est en train de mourir, par ma faute, parce que je ne l'ai pas encore attrapé? Comprenez-vous, major?
Il se pencha en avant et frappa le bureau pour marquer sa colère, en prenant soin de ne pas se réduire la main en bouillie encore une fois.
- Cette affaire relève de la Sécurité, et je suis chargé de la Sécurité. Je suis donc responsable. Et chaque personne qui meurt parce que je n'ai pas encore réussi à appréhender le criminel est une mort de plus sur ma conscience.
- Non, Odo, trancha catégoriquement Kira. Vous ne pouvez pas prendre tout le blâme sur vos épaules.
- Si, je le peux, et je le fais. Si cela vous contrarie, major, j'en suis désolé, mais je suis ainsi fait. Sacrebleu. Si je pouvais seulement accuser Quark, d'une manière ou d'une autre.
- Vous dites? se surprit Kira, déroutée par le brutal changement de propos.
- Quark. C'est tellement simple de commencer et de finir une enquête avec Quark. Lorsqu'un problème survient sur cette station, neuf fois sur dix, Quark y est pour quelque chose.
- Pas cette fois, assura Kira, sans risque de se tromper. Les affaires de meurtre ne sont pas tout à fait son rayon. D'ailleurs, il s'en est fallu de peu qu'il ne soit lui-même la victime numéro quatre.
- En effet. Je suppose qu'il..
Le commbadge de Odo bipa.
- Ici Odo.
- Constable, fit la voix de Sisko, grave et comme alourdie par le poids des années. Dites-moi que vous avez trouvé quelque chose.
- Ce que j'ai trouvé, Sisko, ce sont quatre cadavres et un tas de frustrations.
- Et ce que j'ai, moi, c'est un vaisseau de guerre qui fait sentir sa présence et me rend la vie impossible. Les Cardassiens veulent des résultats.
- Distrayez-les, Sisko, lui répondit Odo du tac au tac.
Détournez leur attention. Envoyez-leur le chef O'Brien, pour qu'il les amuse avec des tours de ... passe-passe ...
Sa voix traîna et ses yeux s'agrandirent démesurément. - Constable? interrogea la voix de Sisko.
Pas de réponse. Odo semblait attentif à ce qui se passait à l'Intérieur de lui-même.
- Odo? le pressa Kira.
- Constable? répéta la voix de Sisko, maintenant teintée d'inquiétude.
- Sisko, articula lentement Odo, j'ai une idée. Une idée bizarre, plutôt invraisemblable. Mais une idée quand même. Je vous en informerai lorsqu'elle sera au point. Oh ... demandez à O'Brien quand est-ce qu'il aura fini les transferts d'alimentation. Si mon plan marche, je ne veux pas que notre indésirable visiteur nous glisse une fois de plus entre les doigts.
- On dirait que vous êtes sur une piste intéressante, constable.
- Cela se pourrait, Sisko. Cela se pourrait bien.

Julian Bashir aurait désespérément voulu trouver refuge dans l'ivresse.
Malheureusement - ou peut-être heureusement - il ne pouvait se résoudre à quitter l'infirmerie. Il restait apathique, à contempler la place occupée depuis si longtemps par l'infirmière Latasa.
Il était anéanti par le sentiment que tout lui échappait, comme s'il avait perdu la maîtrise de la vie qu'il avait voulu mener. Celle d'un guérisseur, entouré d'une équipe dynamique. Où les gens viendraient lui demander de l'aide qu'il leur prodiguerait avec plaisir, heureux d'avoir la chance de leur porter secours.
Pas ça. Pas cette ... cette situation. Ce lamentable état de choses, avec la mort partout autour de lui, remplissant son âme comme l'odeur d'une viande avariée assaillant ses narines. Une de ses infirmières morte. D'autres, morts eux aussi. Un garçon en train de mourir, et lui impuissant à ...
- Docteur Bashir ...
En se retournant, il vit Azira debout devant la porte. li était à ce point perdu dans ses pensées et absorbé par son trouble intérieur qu'il n'avait pas entendu la porte s'ouvrir.
- Oui?
Elle tenait Rasa couché dans ses bras, apparemment sans effort. Peut-être le garçon était-il moins lourd qu'il ne paraissait, ce qui était possible; mais peut-être aussi Azira était-elle plus forte qu'elle n'en avait l'air - une supposition que Bashir ne rejetait pas, vu la douleur persistante qu'il ressentait à la joue.
Rasa dormait. Bashir pouvait entendre sa respiration oppressée. Ce n'était pas aussi terrible que dans la représentation du holodeck, mais pas rassurant non plus.
- Il dort profondément, dit Azira. Il a toujours eu le sommeil lourd. 11 ... , hésita-t-elle en levant les yeux vers Bashir. Aidez-le, docteur. Je ... je ne suis pas prête à le voir s'endormir pour toujours.
Bashir fit un pas en avant, ayant peine à croire ce qu'il entendait.
- Vous en êtes sûre?
- C'est vous maintenant, constata-t-elle avec un rire amer, qui me demandez cela? Non, docteur, je n'en suis pas sûre. Je ne suis sûre de rien. Et je ne vais pas jouer la vie de mon fils sur cette incertitude. Faites ce que vous pouvez.
Elle tendit l'enfant à Bashir, qui s'empressa de le prendre.
- Ce que je peux faire, déclara-t-il avec assurance, c'est de lui sauver la vie.
- Eh bien, faites-le, le pria-t-elle.
- Avez-vous consulté votre ma ...
- Faites-le, espèce d'emmerdeur!
Son changement d'attitude fut si soudain qu'il laissa Bashir sans réponse. Mais il se reprit aussitôt et hocha simplement la tête.
- Très bien. Suivez-moi.
Il transporta Rasa jusqu'au lit diagnostiqueur et l'y étendit. Les senseurs médicaux s'allumèrent aussitôt et Bashir put lire les mêmes relevés médicaux que l'autre jour. Cette fois-ci, cependant, ce fut un sentiment de défi qu'ils firent naître en lui.
- J'ai pris la liberté de synthétiser le médicament requis pour vaincre la panoria, l'informa-t-il. Il se nomme tricyclidine.
- Vous étiez donc à ce point certain que je vous l'amènerais, déduisit-elle en plongeant ses yeux dans ceux du docteur.
- Non. Pas du tout. Mais je conservais l'espoir. À présent... je dois rééquilibrer ses fluides et stabiliser son organisme. En même temps, j'introduirai la tricyclidine dans son système.
- Les effets seront-ils immédiats?
- Ce n'est pas un remède miracle. Il se sentira toutefois plus alerte dès les prochaines quarante-huit heures. Mais il vous faudra veiller à ce qu'il ne se surmène pas. Lorsque nous l'aurons remis sur la voie de la guérison, je vous donnerai de la tricyclidine en quantité suffisante et vous pourrez l'emporter avec vous - à supposer que vous ayez la chance de quitter cet endroit. C'est un médicament facile à administrer, mais il vous faudra le lui donner quotidiennement pendant vingt et un jours consécutifs ... Nous ne courrons ainsi aucun risque. Au bout de ce délai, la maladie aura été complètement évacuée de son système.
- Vous en êtes certain?
- Oui, affirma-t-il, en souriant pour ce qui lui sembla être la première fois depuis des siècles. Oui, c'est sûr. Je crains que K'olkr devra se satisfaire de partager votre joie de voir votre enfant survivre plutôt que de jouir directement de sa présence auprès de lui.
- Oui, dit-elle en passant doucement la main sur le visage de Rasa. Oui ... je suppose qu'il s'en réjouira.
Ils entendirent alors derrière eux un cri horrifié.
Del avait fait irruption dans l'infirmerie et son visage exprimait le dégoût et l'horreur infinie. Sa réaction n'aurait pas été moindre s'il avait découvert Azira et Bashir faisant l'amour sur un lit médical.
- Je je vous ai vue entrer ici, balbutia-t-il à Azira. Mais je je n'arrive pas à y croire ...
- Sors d'ici, Del, lui intima-t-elle d'une voix lasse mais pleine de détermination. - Vous ... vous êtes folle!
Elle se tourna vers lui bouillonnante de rage.
- Si tu veux dire démente, tu te trompes. Mais si tu veux dire en colère, là, oui, tu as raison! Oui, je suis en colère! J'en veux à K'olkr d'infliger cette maladie à un enfant qui n'a jamais fait de mal à personne! J'en ai contre ces croyances qui m'ont empêchée de soigner mon fils afin qu'il puisse vivre une vie longue et féconde! Je m'en veux à moi-même d'avoir attendu si longtemps! Et je suis en colère contre vous, docteur, continua-t-elle en se tournant vers Bashir, de m'avoir montré un avenir que je ne voulais pas voir! Si vous m'aviez laissée dans une ignorance béate, peut-être me serais-je accrochée à des croyances en lesquelles j'ai eu foi toute ma vie! Mais je: ne peux plus vivre avec la pensée de mon cher, si cher enfant réduit à cette carcasse de vie. J'en veux à tout ce, univers maudit! Mais tout cela est votre faute, docteur, et vous allez finir ce que vous avez commencé. Toi, Del sors d'ici. Immédiatement!
- Je ne m'en irai pas! rétorqua Del, avec rage. Je ne me détournerai pas des volontés de K'olkr! Je ne méconnaîtrai pas Sa lumière! Je vous empêcherai de faire ça! Je vous sauverai de vous-même et de votre folie!
Il fondit sur Rasa et essaya d'attraper le garçon pour le jeter au bas du lit. Azira s'interposa entre lui et son fils et repoussa Del, qui fonça de nouveau. Azira le saisit en essaya de l'immobiliser. Corps à corps, les Edémiens luttèrent, et Del plaqua Azira contre le lit, manquant presque de renverser Rasa.
On entendit un bruit curieux ... le sifflement d'un hypo.
Del baissa les yeux pour voir la seringue pressée contre son bras. Bashir venait d'en vider le contenu directe ment dans son organisme.
- Fais de beaux rêves, lui souhaita doucement le docteur.
Del poussa Azira et tenta de s'en prendre à Bashir. Mais il n'alla pas bien loin. En fait, il fit deux pas avant de perdre conscience. Au lieu d'attaquer Bashir, il ne put que tituber pour atterrir dans les bras du médecin.
- Plutôt du genre enthousiaste, hein? constata le jeune médecin.
Sans plus de commentaires, il releva Del et l'étendit sur un autre lit.
- Il dormira pendant quelques heures et, à son réveil, il devrait se montrer un peu plus raisonnable.
- À son réveil, dit Azira avec certitude, il ira immédiatement trouver mon mari pour lui dire ce qui s'est passé.
- Ce n'est pas un problème. Car nous aussi pouvons aller voir votre époux. Del aura peut-être une grande ferveur religieuse à déployer, mais nous pourrons, nous, montrer à Mas Marko son fils en meilleure santé qu'il ne l'a été depuis un bon bout de temps, les yeux de nouveau brillants et plein d'entrain, se réjouit Bashir. Plutôt que de vous accuser, quelque chose me dit que Mas Marko offrira une prière à K'olkr pour le remercier de vous avoir amenés ici, où Rasa aura pu être traité et guéri.
- C'est ce que vous croyez?
- Oui.
Bashir avait glissé le stabilisateur en place au-dessus de Rasa et activé le traitement. Déjà les signes vitaux du garçon s'équilibraient et Bashir introduisit la tricyclidine dans l'appareil. Le médicament commença à filtrer petit à petit dans le corps de Rasa. Satisfait par la lecture des relevés attestant que tout se passait bien, le docteur se tourna vers Azira.
- Quoi? Ce n'est pas votre avis?
- Ah. Vous me demandez enfin mon avis, ironisa-t-elle, un soupçon d'amertume dans la voix, plutôt que de m'imposer simplement vos opinions, agresser mes croyances et porter des jugements sur notre théologie.
- Azira, je n'ai pas ...
- Docteur, l'interrompit-elle d'une voix ferme en levant la main, il serait vain de vous expliquer mon opinion, puisque ce qui doit se produire arrivera de toute façon. J'ai pris ma décision et il ne me reste plus qu'à en · assumer les conséquences, ainsi que doit le faire tout être doué de raison. Et ce que je peux penser de cette décision n'a pas la moindre importance.
Et elle ne prononça pas un mot de plus pendant que Bashir s'occupait de sauver la vie de son fils.

CHAPITRE 18

Gul Dukat, du vaisseau de guerre cardassien le Ravage, héla une fois de plus Deep Space Neuf. Il conservait ses bonnes manières et un ton badin, mais seulement pour la forme.
- Et alors, commandant? attaqua-t-il. Quoi de neuf?
- L'heure limite que vous aviez fixée n'est pas encore venue, Gul Dukat, riposta Sisko. Ou bien avez-vous décidé de revenir sur votre parole?
- L'heure n'est pas venue, c'est exact. Mais elle se rapproche, et j'ai cru bon de vous le rappeler.
- Vous savez assurément, Gul, que nous avons des chronomètres à bord de la station. Ils nous renseignent sur le temps d'une manière très convenable.
- Je suis heureux de l'apprendre. Commandant... j'ose espérer que vous ne tenterez rien qui puisse ébranler le fragile statu quo.
- Comme?
- Comme de déployer vos boucliers, passer à l'offensive, permettre à des vaisseaux de quitter la station ... ce genre de choses.
- Nous ne déploierons nos boucliers que si nous sommes attaqués, le renseigna Sisko. De même que nous n'entreprendrons d'offensive qu'en cas de provocation similaire. Quant aux départs ... un grand nombre des problèmes auxquels je suis confronté résultent de ma volonté de ne voir personne bouger d'ici.
- Dans ce cas, nous nous comprenons très bien.
- Tout à fait.
- Une dernière chose, commandant... Ayez l'obligeance de prévenir ce navire edémien de garder ses distances avec nous. Les fanatiques religieux m'ont toujours agacé et ils suscitent rapidement mon irritation.
- Un autre appel..., annonça Dax. Du Zélé.
- Dites-leur vous-même, Gul. Considérant que vous êtes tous deux arrivés ici en agitant vos armements, je ne me sens guère enclin à vous faire de faveurs, ni à l'un ni à l'autre. Je m'occuperai des affaires qui me regardent et faites-en autant, conclut Sisko sur un ton pondéré. Sisko hors liaison.
L'image de Gul Dukat venait à peine de quitter l'écran que Sisko reprenait déjà :
- Bon, à l'autre maintenant.
Mencar se matérialisa sur le maître écran, apparemment dans les mêmes dispositions d'esprit que tout à l'heure.
- Commandant! Nous n'avons toujours pas de nouvelles du Mas.
- C'est peut-être bien parce que nous le tenons au secret, suggéra Sisko.
- Nous attendons ses directives!
- Eh bien, dans ce cas, n'est-il pas dans mon intérêt de vous empêcher de communiquer avec lui?
- C'est un ...
- Un scandale. Je sais, on me l'a déjà dit.
Mencar demeura un moment silencieux, comme s'il réfléchissait à la meilleure façon d'aborder la situation.
- Commandant, dit-il lentement, ce n'est pas parce que je préférerais recevoir les consignes du Mas que je suis incapable de prendre une décision par moi-même. En outre, je vois d'un mauvais œil la présence de ce vaisseau cardassien. D'un très mauvais œil.
- Cette situation ne nous comble pas de joie, non plus. Si vous voulez dire aux Cardassiens de s'en aller, ne vous gênez pas. Je doute qu'ils prêtent davantage d'attention à votre demande qu'aux nôtres.
- N'essayez pas, l'exhorta Mencar en fronçant les sourcils, d'entreprendre une quelconque action qui pourrait changer le statu quo avant que cette affaire n'ait été réglée.
- Savez-vous, Mencar, lui signifia Sisko, qui sentait la moutarde lui monter au nez, toutes ces personnes qui me menacent de leurs armes et essaient de me dicter ce que je devrais ou ne devrais pas faire commencent à me fatiguer. Voici donc mon conseil : dégagez de mes fréquences subspatiales et laissez-moi m'occuper d'affaires plus importantes! Sisko hors liaison, dit-il en coupant net la communication.
- Étais-tu absent de l'Académie le jour où ils enseignaient la diplomatie, Benjamin?
- Laisse tomber, mon vieux, le pria Sisko avec lassitude.
Le stress d'avoir sans cesse à protéger ses arrières - et le manque de sommeil également - commençaient à se faire sentir.
Le turbolift surgit sur Ops à ce moment et c'est un O'Brien exténué qui en descendit. La sueur collait à son crâne ses cheveux naturellement frisés. Son uniforme était maculé, couvert de saletés et de déchirures ouvertes par les étincelles ayant jailli des points de jonction lors des transferts et qui avaient enflammé ses vêtements. Sisko remarqua même qu'un des sourcils de O'Brien avait été à moitié brûlé.
- Chef ... ? l'interpella Sisko, osant à peine poser la question.
- C'est fait, répondit O'Brien avec un hochement de tête énergique.
Il se dirigea vers le poste d'ingénierie. Il portait au creux du bras une boîte noire d'où dépassait la manette d'un disjoncteur d'un modèle très ancien. Quand il vit l'air de Sisko, O'Brien expliqua:
- Il faut faire avec ce qu'on a.
- Cela va de soi, répondit le commandant.
O'Brien plaça la boîte sur la console d'ingénierie et en moins de deux il l'avait raccordée au tableau de commande principal. Après l'avoir scannée, il sembla satisfait par la lecture des relevés.
- Très bien, dit-il. Ou bien ça marche, ou bien ...
- Ou bien quoi, demanda Sisko, soupçonnant vaguement qu'il n'allait pas aimer la réponse à sa question.
- Ou bien tous les systèmes de la station vont sauter, l'informa O'Brien.
- Donc, c'est tout ou rien.
- C'est à peu près ça.
- Voilà qui est bon à savoir, chef. Cela m'aidera à sauver du temps si par hasard nous souhaitions envisager une solution de rechange en cours de route.
O'Brien le regarda d'un air indécis.
- Vous voulez une solution de rechange, commandant? Je peux essayer d'en trouver une.
Sisko jeta un coup d'œil sur le maître écran, où apparaissait l'image sinistre des vaisseaux cardassien et edémien.
- J'ai comme l'impression, confia-t-il, que nous n'aurons pas vraiment le temps d'y penser.

Glav n'avait pas vu Quark depuis quelque temps et commençait à s'en inquiéter. Il arpentait la Promenade en essayant de dénicher son compatriote, sans trouver la moindre trace de lui.
Ni de personne d'autre, du reste.
L'absence de foule commençait à rendre Glav extrêmement nerveux ... quand il aperçut Rom sortant d'un cabinet de rangement. Il transportait sans se presser un bol de friandises qu'il déposa sur le comptoir. Quand Glav s'approcha de lui, Rom leva les yeux et l'interrogea du regard.
- Où est Quark? demanda Glav.
- Quoi? Tu n'es pas au courant?
- Au courant de quoi? s'exclama-t-il en écarquillant les yeux. Est-ce que ... la créature ...
- Oh non! Ce n'est pas ça, le rasséréna Rom avec un sourire, puis il désigna le casino d'un grand geste. Bienvenue au Rom's.
- Quoi? s'exclama Glav, interloqué.
- Oui Monsieur. Quark me l'a vendu pour une chanson, il y a à peine une heure. Il quitte OS Neuf pour de bon.
Glav n'en croyait pas ses larges oreilles.
- Combien ... combien as-tu payé?
- Je te l'ai dit : une chanson. J'écris des chansons dans mon temps libre et Quark les a toujours adorées. Alors je lui en ai échangé une, tous les droits inclus, contre son casino. Quark pense que ce sera un gros succès. Écoute, proposa-t-il et il se mit brailler à tue-tête, d'une voix fausse : « Oh, bébé, oh, bébé, tu vas peut-être me trouver toqué! Tu dis que tu veux aller jusqu'à la Grande Ourse, mais c'est moi ta Grande Ourse, bébé! Oh ... » •
- Très impressionnant! cria Glav pour couvrir les beuglements.
- Tu trouves? Il y a dix-huit autres vers.
- Attends, attends ... écoute-moi. Je ne comprends pas. Mais pourquoi Quark part-il? Et, en fait... comment?
- Oh ... Il dit que cet endroit n'a aucun avenir. Je crois qu'il a fait un arrangement avec un des vaisseaux qui est là-haut en ce moment. Il est en train de faire ses bagages dans ses quartiers. Peut-être même qu'il est déjà parti. En tout cas, il ne devrait pas tarder. Ce ne sera plus pareil sans lui, soupira-t-il.
- Non ... non, bien sûr, ce ne sera plus pareil. Je ... je dois aller le saluer avant qu'il parte. Si tu veux bien m'excuser ...
Et il sortit du Rom's - anciennement Je Quark's - comme une flèche, aussi vite que ses jambes cagneuses le lui permettaient.

Rasa ouvrit les yeux.
Il poussa un puissant bâillement et tenta de s'étirer ... mais il en fut empêché par l'appareil médical.
L'Edémien fut capable de reconnaître, à travers ses yeux chassieux, un visage familier qui lui souriait.
- Mère? s'étonna-t-il.
- Oui, mon chéri, l'accueillit-elle en se penchant pour lui déposer un baiser sur le front. Comment te sens-tu?
- J'ai un peu mal, dit-il. Mais ... pas comme avant. Je me sens mieux.
Il semblait véritablement surpris de cette découverte.
- Mère ... est-ce que je vais mieux?
- Oui, souffla-t-elle en hochant la tête. Le docteur Bashir s'occupe de toi. Il va nous donner un médicament et bientôt tu seras redevenu Je petit garçon que j'ai toujours connu.
Rasa pencha la tête en arrière et ferma les yeux. Sa respiration était beaucoup plus régulière et Bashir examina ses signes vitaux avec satisfaction.
Sur l'autre table d'examen, Del ronflait paisiblement.
Avant d'atteindre les quartiers de Quark, Glav parcourut à la course la moitié de la circonférence de l'anneau de résidence. Il tirait derrière lui avec rudesse, au bout d'une courroie, une valise sur roulettes.
Il trouva la porte de Quark verrouillée. Dédaignant la sonnette, il se mit frapper de grands coups sur la porte.
- Espèce de poule sidérale mouillée! Laisse-moi entrer! Laisse-moi ...
La porte s'ouvrit en glissant.
Il régnait dans la pièce une faible clarté - dont la vision de Glav s'accommodait mal. Il crut voir quelqu'un bouger et appela :
- Quark! Que se passe-t-il? .
Il put reconnaître la silhouette du Férengi qui se déplaçait dans les quartiers. Les valises ouvertes jonchant le sol ne laissaient aucun doute : Quark faisait ses bagages. Mais il s'arrêta, gardant le dos tourné à Glav, comme un cambrioleur pris sur le fait. Poussant un long soupir, il demanda:
- Que veux-tu, Glav?
Glav tira sa valise et la porte se referma.
- Ce que je veux? Quark, je croyais que nous étions des associés! Je croyais ...
- Non, l'interrompit doucement Quark, secouant la tête, plus réservé qu'à son habitude. Non ... c'est ce que je pensais moi, c'est ce que tu voulais que je crois. J'ai compris, Glav. J'ai tout compris.
- Compris quoi? demanda Glav en laissant échapper un rire mal assuré. Qu'est-ce que tu racontes? D'abord, tu vends ton établissement, et ensuite tu prends des arrangements pour te tirer d'ici ... tout ça sans me prévenir. Et voilà que tu parles par énigmes.
Il fit un pas en avant, mais Quark s'éloigna en vitesse, levant les bras pour couvrir son visage, dans la posture traditionnelle de la parade férengi.
- Quark! Mais qu'est-ce que tu as, grand Dieu?
- C'était toi, dit Quark d'une voix basse et intense, les bras toujours levés. C'est toi qui es derrière tout ça.
- Derrière tout quoi? demanda Glav, dont l'indignation s'était tempérée, qui semblait même plutôt curieux, à présent.
- Tu ne voulais pas outrepasser la loi férengi, Glav, celle qui dit qu'il est illégal de chercher vengeance - et spécialement une vengeance qui ne rapporte aucun profit - quand une affaire a été conclue en bonne et due forme. Mais tu désirais quand même ma mort... Même après avoir fait fortune, tu voulais ma tête.
- C'est alors que tu as rencontré le métamorphe. Ce n'était pas le genre de type cinglé, non ... C'était un assassin discret et consciencieux, l'émissaire parfait pour accomplir la sale besogne que tu étais trop lâche pour faire toi-même. Tu voulais être absolument certain qu'aucune preuve ne pourrait te rendre suspect.
- Voilà une extraordinaire histoire à dormir debout, Quark. Je t'en prie ... continue.
- Tu as conçu un plan. Tu as amené le changeur de forme à bord de DS Neuf avec toi, déguisé en quelque chose, et il a fait bombance, s'amusant à massacrer des innocents. Ces crimes n'étaient qu'un écran de fumée pour cacher la véritable cible : moi. Et toi ... personne ne te suspecterait parce que, après tout, tu semblais courir le même danger que les autres. Les meurtres paraissaient être les actes gratuits d'un tueur en série, plutôt que le plan bien arrêté d'un assassin. Il lui suffisait de tuer quelques personnes, de me tuer, puis quelques autres encore... et puis disparaître. Personne ne songerait à ouvrir une enquête d'homicide puisqu'il s'agissait d'une série de meurtres ... Tu a même pris soin de détourner mon attention avec ton projet insensé d'acheter la station.
Glav resta silencieux un long moment.
Protégeant toujours son visage, Quark se mit à reculer à petits pas et se buta contre le mur. Il ne constituait pas une cible facile, dans cette presque obscurité, mais on pouvait l'atteindre.
- Glav, je t'en prie ... je t'en supplie. Laisse-moi partir. Je ... je ne le dirai à personne!
- Malheureusement, Quark, ce n'est pas aussi simple. Sa valise fondit. Elle devint une masse rouge et se reforma, contractant les dehors et la structure d'un être à quatre membres.
Méta possédait maintenant deux bras, deux jambes et une tête, mais il avait solidifié son corps en une masse rouge aux traits vaguement humains. Dans ces quartiers, il n'avait aucune raison de singer l'apparence humaine. Il n'y aurait ici que des cris et du sang, et la mort.
Il avança vers Quark, qui laissa échapper un long hurlement de terreur. Ses supplications n'eurent aucun effet sur le changeur de forme.
- C'est dommage, Quark, laissa tomber Glav. Tu commençais presque à m'être sympathique, mais tu dois comprendre ... ce n'est que du business.
Le métamorphe avança de deux pas vifs, ses bras devinrent deux longues lances et, sans hésitation, sans pitié, il les enfonça dans la poitrine de Quark, qui poussa un cri strident. Il écarta brutalement ses armes vicieuses de haut en bas et déchira l'abdomen de Quark depuis le sternum jusqu'à la fourche.
Quark recula en chancelant. Ses bras effectuèrent de grands moulinets autour de ses épaules et son corps ravagé se débattit désespérément. Puis, sans bruit, le Férengi s'abattit sur le sol.
Glav se mit à rire triomphalement.

CHAPITRE 19

Mais son rire s'éteignit rapidement.
Car la poitrine de Quark commença à se reconstituer. Avec des bruits de succion bizarres, son corps éventré reprit son-aspect habituel. Quark se releva avec effort et se tourna vers le métamorphe, parfaitement médusé, qui ne put éviter le poing du Férengi ayant maintenant pris la forme et la force d'une enclume.
Méta fut projeté à travers la pièce et alla s'écraser contre le mur opposé.
- Lumière, ordonna la voix de Quark, à présent raffermie et pleine d'assurance, teintée d'un soupçon - non, plus qu'un soupçon ... d'une forte dose - d'arrogance.
Les lumières s'allumèrent.
Le corps de Quark acheva de se recomposer. Dans la clarté, Glav put s'apercevoir avec horreur que, malgré la ressemblance des contours - les larges oreilles et la forme générale de la tête-, le visage du Férengi n'était pas celui de Quark.
C'était celui de Odo.
- Coucou, lança-t-il.
Les deux changeurs de forme, Glav au milieu, se retrouvaient de nouveau face à face.
- Tue-le! s'écria Glav d'une voix aiguë en désignant Odo. Tue-le! Je te paie pour ça! Tue ...
Le métamorphe se mut à la vitesse de la lumière, son bras droit, affûté comme la lame d'un rasoir, fendit l'air et taillada le cou de Glav. Les lèvres du Férengi, qui n'avait pas encore pleinement réalisé qu'il était mort, continuèrent de remuer, puis sa tête culbuta. L'instant d'après, le reste de son corps alla le rejoindre sur le sol.
La surprise de Odo ne dura qu'un instant.
- Tu l'as tué parce votre plan a été découvert, dit-il.
- Pas du tout, assura Méta avec calme. J'avais depuis le début l'intention de le tuer. Je ne l'ai jamais aimé, mais sa soif de vengeance m'amusait. J'aime me divertir, confia-t-il en jetant à Odo un drôle de regard. Tu promets d'ailleurs d'être un divertissement de tout premier choix.
Odo avança d'un pas vers Méta, qui inclina légèrement sa tête rouge, comme s'il essayait de mieux voir le chef de la Sécurité.
- Et alors ... que fait-on maintenant? demanda-t-il.
- Qui es-tu, questionna Odo.
Un gloussement s'échappa du fond de la gorge de Méta.
- Tu ne le sais donc pas?
- Non. Je l'ignore.
- Tiens, tiens ... , s'étonna doucement Méta. Tout s'explique. Tu n'as pas la moindre idée de qui tu es. Serais-tu amnésique ou quelque chose du genre?
Odo ne répondit pas.
- Et je représente pour toi, continua Méta, la possibilité d'un lien avec ton passé inconnu. Mais tu n'en es pas sûr. Peut-être suis-je pareil à toi ... mais peut-être que non!
- Non. Non, nous n'avons rien de semblable, affirma " Odo avec force. J'ai foi en la justice. Rien n'est plus important pour moi. Le respect de la justice imprègne chacune des fibres de mon être, à tel point que je crois cette notion essentielle pour tous ceux de mon peuple.
- Ça par exemple, siffla Méta. Quel égocentrisme! Quel est ton nom, égocentrique créature?
- Odo.
- Odo ... Cela sonne comme « oh non » prononcé quand on a un vilain rhume.
- Je le sais, l'informa sèchement Odo. Et quel est ton nom à toi ... ?
- Les noms sont un fardeau, répondit Méta en haussant les épaules. On porte avec celui qu'on a tout le bagage d'idées préconçues qu'il renferme. Moi, je préfère la liberté.
- Elle est un choix que tu n'auras pas, l'avertit Odo.
- Hmm, fit-il en jetant un œil vers la porte. Je ne me trompe pas si je suppose que tu as posté un certain nombre de gardes - et d'autres hommes - derrière cette porte, n'est-ce pas?
- C'est exact, confirma Odo. Impossible de fuir.
- Vraiment? J'ai hâte de voir ça, déclara Méta, qui semblait ravi. Oh, et ne t'attends pas à ce que j'effectue quelque truc ennuyeux comme ... me transformer en sosie Je toi. Je suis sûr que tu es assez intelligent pour avoir compris ce qui se passe ici et tu as certainement eu la prudence de mettre au point un système de reconnaissance d'identité.
- Tu ne te trompes pas, admit Odo.
- Eh bien, puisqu'il en est ainsi ... allons donc saluer les gardes de sécurité.
Méta se dirigea lentement vers la porte, avec l'air d'avoir tout son temps et Odo se tenait juste derrière lui.
Une fois dans le couloir, Méta regarda lentement à gauche et à droite avec un air amusé.
Des champs de force avaient été dressés à chaque bout, au-delà desquels se tenaient les escouades se sécurité. Fuseur au poing, comme tous les autres gardes, Sisko accompagnait l'équipe de droite.
- Je suis donc coincé dans ce couloir hermétiquement Fermé à chaque bout, constata Méta, qui ne semblait pas inquiet.
- Dirige-toi vers la gauche, lui commanda Odo d'un ton ferme. Chaque écran sera désactivé pour que tu puisses passer, pendant que le suivant sera levé. Chaque fois que tu auras traversé un champ de force, celui-ci sera réactivé. Tu ne pourras d'aucune façon franchir plus d'une section de couloir. Tu ne pourras fuir nulle part.
- Très astucieux, dit Méta. Dis-moi, Odo ... trouvais-tu plus facile de t'occuper de moi quand tu croyais avoir affaire à un simple monstre fou furieux? Une sorte de déviant bizarre appartenant à ton espèce ... à supposer que nous appartenions au même peuple. Ou bien me préfères-tu tel que je suis - intelligent, articulé, peut-être même charmant, si tu venais à me mieux connaître et que je ne te tue pas?
- Je te préfère à l'intérieur du champ de force d'une cellule. Maintenant, avance.
Méta ne bougea pas et considéra plutôt les équipes de sécurité, pensivement.
- Ils sont tous à l'extérieur du champ de force. Hors de ma portée, n'est-ce pas? Très sage, Odo. Tu sais comme il m'est facile de les tuer, aussi les tiens-tu à l'écart de la zone de danger immédiat. Voilà un geste d'une grande délicatesse. D'une grande délicatesse. Tu établis ainsi les règles du jeu, pas vrai? Toi et moi, seuls à l'intérieur du champ de force. Et c'est très bien comme ça. Toi et moi.
- Je t'ai dit d'avancer, répéta Odo d'un ton agressif. Mais Méta ne fit pas le moindre geste.
- La partie est finie avec Quark, dit-il d'une voix chantante. Ce n'était qu'une façon de tuer le temps, ma vie est si ennuyeuse, si dépourvue d'aventure et de défis ... un peu comme la tienne. Tout ça n'est qu'un jeu, non? Nous n'avons simplement pas choisi le même côté.
- On ne choisit pas son côté, coupa Odo. C'est lui qui nous choisir
- Peu importe. C'est maintenant le temps de passer à un jeu réellement excitant. Toi et moi, Odo. La grande épreuve.
Odo s'avança vers Méta et s'arrêta à quelques centimètres de lui.
- Je t'avertis pour la dernière fois, lui commanda Odo d'un ton rageur en serrant les dents, le visage presque collé sur celui du changeur de forme. Avance, sans quoi je te démolis et je te transporte moi-même.
Un sourire fendit la face rouge de Méta, devenue d'une dureté cristalline.
- Écoute-moi bien, Odo. Je t'apprendrai tout sur toi-même. Sur ton peuple. Tes racines. Comment te discipliner et améliorer tes capacités de transformation. Tu manques d'entraînement, ça se voit tout de suite-Je t'apprendrai tout ce que tu as toujours voulu savoir ... et tu n'as qu'une toute petite chose à faire pour ça.
- Je ne conclus pas de marché avec des tueurs.
- Il ne s'agit pas d'un marché. C'est un défi que je te lance. Tu n'as qu'à ... m'attraper.
Là-dessus, Méta se liquéfia et bondit vers le plafond. Le commbadge de Sisko était déjà en fonction. Le commandant avait ouvert la fréquence avec Ops dès que Odo et Méta étaient sortis des quartiers.
- Allez-y, chef! cria-t-il.
Juste au moment où Méta se coulait dans l'ouverture du conduit, on entendit le grésillement de l'air sous la pulsion de l'énergie. La forme du métamorphe fut toute illuminée et il laissa échapper un hurlement de douleur. La créature retomba sur le sol avec un floc retentissant, horrible, à trois pas seulement de Odo.
Le chef de la Sécurité s'avança vers lui ... ce qui s'avéra être une erreur.
La masse gélatineuse de Méta se projeta en avant et s'enroula autour des jambes de Odo, à qui il fit perdre l'équilibre d'une brusque saccade.
En même temps qu'il tombait, Odo se transmua en une masse informe. Les hommes de Deep Space Neuf virent, fascinés, les deux créatures qui n'avaient plus rien d'humain entrer en contact. Ce fut comme un bouillonnement de lave, duquel il aurait été impossible de départager un gagnant et un perdant. On ne pouvait même pas savoir qui était qui, en fait.
Les champs de force se mirent à vaciller.
- Maintenez les champs en place! ordonna Sisko dans un en.
Son badge laissa aussitôt filtrer la voix de O'Brien : - Nous surchargeons les circuits de jonction en activant les conduits et les champs en même temps!
- Fermez l'alimentation des conduits et maintenez celle des champs ... Tenez-vous prêt à rétablir le courant à mon ordre!
Par terre, devant lui, avait lieu le spectacle le plus étrange que Sisko eut jamais vu. De temps à autre, il croyait reconnaître quelque chose·- la forme d'un bras, le vague contour d'une jambe. Les deux masses luttaient l'une contre l'autre et il demeurait impossible de deviner l'issue du combat, ni même de savoir comment il se déroulait.
Soudain, les deux masses se séparèrent violemment, explosant presque dans des directions opposées. L'une d'elles s'écrasa contre un champ de force dans un bruit de crépitement et sa masse informe fut traversée de part en part par l'énergie du champ. Une fois au sol, elle commença à se reconstruire ... et Sisko put constater que c'était Odo.
L'autre changeur de forme s'était réédifié plus vite que lui et Méta fonça sur Odo avec un hurlement de rage au moment où celui-ci achevait sa transformation. Des pointes acérées jaillirent de toute la surface du corps de Méta, qui se rua sur Odo dans l'espoir de le repousser dans le champ de force.
Odo transforma ses pieds en roulettes et recula d'un mouvement preste, gagnant ainsi quelques mètres sur son rival et un moment pour se refaire.
Méta bondit vers lui et, une fois dans les airs, le bas de son corps se mua. Mi-humain, mi-ressort, il frappa le plancher et alla s'écraser contre Odo qu'il transperça de ses pointes.
Il le cloua au mur et lui étreignit la gorge.
Le cou de Odo disparut à l'intérieur de ses épaules, en même temps que sa tête, laissant les mains du métamorphe saisir le vide.
- Je suis ici.
Méta baissa les yeux.
La tête de Odo émergeait maintenant de sous son bras. Profitant de l'effet de surprise, Odo fit saillir de sa poitrine un troisième bras, qui atteignit solidement Méta et le fit chanceler.
- C'est insensé! chuchota un des gardes à Sisko. Ils ne peuvent pas se blesser, n'est-ce pas, commandant ou ... le peuvent-ils?
- Ils peuvent s'épuiser l'un l'autre, trancha Sisko. Chaque transformation demande un effort physique. Le truc consiste à réaliser les changements les moins fatigants et les plus efficaces. D'après moi, le gagnant est celui qui réussit à rester debout.
Le bras droit de Méta se transformait encore une fois, une énorme hache à double tranchant sortit subitement de sous son épaule. Il la balança en travers du ventre de Odo, qui eut à peine le temps d'onduler pour se soustraire à sa menace. Pendant ce temps, son propre bras changeait de forme, et quand Méta relança la hache, celle-ci s'abattit avec fracas sur le bouclier que Odo avait constitué de lui-même.
Le coup glissa sur le bouclier. .. et atterrit sur le mur, rompant un panneau.
Un trou béait à présent dans la cloison.
Méta s'y jeta aussitôt, son corps aminci en une petite colonne de matière gélatineuse.
O'Brien n'était pas préparé à cette éventualité, évidemment. Piéger les conduits avait pris beaucoup de temps, il n'avait pu envisager d'électrifier aussi les murs. Un compromis qui s'avérait coûteux, puisque en un clin d'œil Méta avait disparu.
- Oh non, ça ne se passera pas comme ça! cria Odo. Pas cette fois!
Et il se coula dans l'ouverture du mur aussi rapidement que l'avait fait Méta.
- Ils sont dans les murs! cria Sisko. Ops, pouvons-nous suivre leur traces?
- Négatif! Je répète : négatif! Les murs ne sont pas équipés de senseurs! informa la voix de Kira par l'intercom, qui ajouta, avec une colère dirigée en premier lieu vers elle-même : Qui songerait d'ailleurs à installer un réseau de senseurs de sécurité dans les murs et les plafonds?
- Nous, rétorqua Sisko, si jamais nous survivons à cette aventure.

Keiko O'Brien entendit un bruit à l'intérieur des murs de ses quartiers.
Molly faisait tranquillement sa sieste et Keiko préparait son plan de cours pour le lendemain ... en même temps qu'elle essayait de se souvenir de ces jours où elle ne passait pas chacune des minutes de la journée à s'inquiéter pour sa sécurité et celle de son enfant.
Elle se pencha en avant, intriguée. Oui ... en définitive, quelque chose se promenait là-dedans. Ce n'était peut-être que de la vermine, bien sûr. Il lui était déjà arrivé de voir, horrifiée, des souris trottiner dans les couloirs. Mais cette fois, des rongeurs n'auraient pas pu faire autant de bruit.
Peut-être le son provenait-il des tuyaux et des conduites qui transportaient le carburant à travers la station. Ce bruit sourd, qui signalait peut-être une fuite, rendit Keiko nerveuse.
Elle alla jusqu'au communicateur installé au mur.
- Keiko au chef O'Brien, dit-elle. Miles?
O'Brien parut extrêmement contrarié.
- Keiko ... cela pourrait-il attendre?
- Je ... suppose que oui. On dirait qu'il y a quelque chose dans les murs ici. Mais s'il n'y a pas de danger, alors ça va.
Il fallut un certain temps, sembla-t-il, avant que l'information ne soit enregistrée - un délai que Keiko attribua à la fatigue, bien compréhensible, de Miles.
- Dans le mur ... , répéta-t-il.
Il y eut un silence. Jamais Keiko, quand Miles reprit la parole, n'avait entendu une telle angoisse dans sa voix :
- Keiko! Sors de là! Tout de suite! Dépêche-toi!
Sa voix révélait tant d'effroi que Keiko réagit sur-le-champ et se dirigea tout droit vers la chambre où Molly dormait profondément.
C'est alors que le mur devant elle se bomba, vision cauchemardesque, dans un grincement de métal. Keiko, bouche bée, tenta de le contourner, mais il n'y avait plus assez de place. Le passage vers sa fille lui était barré.
Le mur se déchira comme une bulle qui éclate et deux êtres basculèrent sur le plancher.
L'un d'entre eux était Odo, à peine reconnaissable, et l'autre, un humain, tout aussi difficile à identifier.
Ils se rouaient de coups, déchaînés, comme s'ils avaient essayé de se démolir l'un l'autre. Tournoyant sur lui-même, Méta envoya Odo se fracasser contre le mur. Il arracha ensuite une section de la cloison déchirée et se précipita sur son adversaire, qui n'eut pas le temps de réagir et fut broyé contre la charpente. Odo s'écoula sans vigueur sous la lisière de métal qui le retenait prisonnier. Sa fatigue était évidente.
Méta, maintenant tout à fait reconstitué, se tourna vers Keiko, qui avait reculé jusqu'à son bureau.
- Salut, lui dit-il avec un petit sourire en coin. Quel mignon petit intérieur.
Il s'avança vers elle en titubant, laissant échapper de sa gorge, ou ce qui lui en tenait lieu, un rugissement d'animal.
Keiko saisit le fuseur sur le bureau et le pointa vers le métamorphe plus vite qu'elle ne s'en serait crue capable, et fit feu.
Si ses niveaux d'énergie avait été à leur comble, Méta aurait pu ouvrir un trou autour du rayon, mais il s'en montra incapable. Le tir l'atteignit de plein fouet et le projeta contre les portes verrouillées des quartiers. Il se liquéfia sans tarder et s'immisça entre elles.
Keiko pivota en lâchant un cri et releva la pointe du fuseur quand elle vit quelque chose bouger derrière elle. Une autre masse, mais celle-ci se matérialisa sous la figure familière de Odo. Élevant une main, il essaya de parler. Il était visiblement épuisé ... mais tout aussi déterminé.
Keiko gagna vite la porte et composa le code de déverrouillage. Odo s'avança, les jambes flageolantes et Keiko lui tendit le fuseur.
- Tenez, prenez ça, dit-elle.
- Merci quand même ... , haleta-t-il, secouant la tête. Je ne m'en sers jamais.
Il trébucha sur le seuil de la porte et se retrouva dans le couloir où il jeta un œil de chaque côtés.
Aucune trace du métamorphe. Pas la moindre.
Odo l'avait perdu.
Il s'appuya contre le mur et tenta de reprendre ses esprits, sans y parvenir, obnubilé par la fureur noire qui le perçait de part en part. Et il cria, d'une voix qui se réverbéra dans toute la Zone ... et peut-être même dans l'anneau de résidence entier : « Espèce de poltron! La partie n'est pas encore finie, poltron! Tu continues à te cacher, pas vrai, poltron! De quoi as-tu peur? Hein? Tu as peur de n'être pas aussi fort que tu le crois! »
Alors qu'il s'écartait avec effort du mur, il entendit un léger bruit, semblable à celui de quelque chose de collant qu'on retire d'une surface plane.
Il leva les mains devant son visage et les examina avec horreur.
Leur peau était en train de se dissoudre.
Elle s'écoulait goutte à goutte, formant des petits ruisseaux, et le phénomène ne se limitait pas à ses mains. Sa poitrine, ses jambes ... Il porta une main à son visage et... oui, là aussi, la peau commençait à se défaire. Tout son corps fondait comme une chandelle.
Il payait le prix des efforts des derniers jours, du manque de repos, des multiples transformations rapides. Seule sa volonté le maintenait debout, et elle aussi finirait par succomber à l'épuisement. S'il ne mettait pas bientôt la main sur le changeur de forme, et malgré toute la volonté du monde, rien ne pourrait l'empêcher de se dissoudre en une flaque inerte.
Mais ce moment n'était pas venu. Pas encore.
Il canalisa toute sa concentration pour appeler ses réserves d'énergie, refusant qu'une quelconque faiblesse lui soit imposée par les exigences de son corps. Les exigences de son esprit étaient pour lui d'une importance plus capitale. Et son esprit ne permettrait pas,jamais, que le morphe s'en tire une fois de plus et puisse continuer de tuer à sa guise.
Odo se ressaisit et son corps se durcit dans sa forme humanoïde habituelle. Il imprima quelques flexions à ses mains, satisfait de voir qu'elles étaient de nouveau entières.
- Poltroooonn! s'époumona-t-il une fois de plus, espérant que le changeur de forme se trouvait à portée de voix.
Son communicateur bipa, il entendit Kira lui annoncer avec excitation :
- Nous l'avons repéré, Odo! cria-t-elle presque. Le réseau de sécurité ne servait à rien quand le morphe imitait les humanoïdes ou s'écoulait à travers les conduits de ventilation, mais à présent...
- Où, major? Où est-il!
- À deux secteurs d'où vous vous trouvez! Couloir dix-huit-A.
- Ordinateur! lança Odo. Bloquez le couloir dix-huit-A.
- Blocage confirmé, annonça l'ordinateur d'un ton serein.
Plus loin devant lui, il perçut le claquement des champs de force qui s'élevaient. Pas de doute, le morphe se ruait contre eux, Odo pouvait entendre le grésillement du champ qui le maintenait prisonnier.
Les lumières du plafond se mirent à clignoter, on entendit le bruit d'un court-circuit, une odeur de brûlé flotta dans l'air.

Sur Ops, O'Brien abattit la main sur une console.
- Nous avons perdu le réseau de protection sur le niveau d'habitation quinze, couloirs dix-huit à vingt-quatre, enragea-t-il. Les jonctions de circuit ont sauté! Ça se répercute sur tout le réseau de puissance! Les neutralisateurs n'ont pas tenu le coup! Maudite technologie de bric-à-brac de cardasse de merde!
- Comment a-t-il pu réussir à ... , se demanda Kira.
Mais elle put voir ce qui avait exercé une telle pression contre le champ de force - ou enfin l'entrevoir, parmi les vacillations du maître écran qui était sur le point de s'éteindre.
- Odo! Ne restez pas là! Il se dirige droit vers vous!

Odo l'entendit, et le sentit même, avant de le voir. Mais quand il l'aperçut, il resta figé sur place.
Le sol trembla sous ses pieds et, avec la puissance et la vitesse d'un bulldozer dément, Méta apparut dans un grondement de tonnerre.
Il s'était transformé en une pierre géante et roulait droit sur Odo.
De quelque part parmi le fracas assourdissant, jaillirent les mots: « Un poltron, moi?»
Odo se mit à courir.
Il ne voulait pas se transformer, pas encore, craignant de ne pas avoir la force de se reconstituer. Même l'effort de maintenir sa configuration humanoïde ordinaire - le corps qu'il avait le plus pratiqué et donc la forme la plus facile à soutenir - commençait à le fatiguer.
Il courut, tituba, trébucha, se releva et reprit sa course.
Il sentait son corps qui recommençait se dissoudre. Chaque fois que son pied s'arrachait du sol, on entendait comme un bruit de Velcro.
La roche gagnait sur lui. Dans son imagination, ou peut-être était-ce vrai, le tonnerre de sa course sonnait comme un rire.
La fureur de Odo ne connut plus de bornes et il permit à cette rage de s'emparer de lui et de le conduire. B bondit dans les airs ... et se métamorphosa.
La pierre roula dans sa direction, mais Odo n'était plus là. À sa place, une foreuse haute-puissance tournoyait furieusement, prête à le rencontrer.
La foreuse vrombit et stridula un cri aigu. Se jetant contre le rocher, elle lui arracha les tripes, creusant un tunnel à l'intérieur.
Un rugissement de protestations s'éleva, la pierre s'effondra. La drille, dans un bruit de fracas, retomba elle aussi.
Les deux métamorphes se réédifièrent, face à face.
- Tu es en état d'arrestation, répéta Odo.
Méta le frappa.
Rien de compliqué.
Un simple coup.
Avec une ancre au bout de son bras.
Odo la reçut en pleine poitrine. Il recula en chancelant et vint près de tomber, une empreinte en forme d'ancre imprimé sur le corps. Il esquiva le coup suivant de Méta, puis ses bras et ses jambes s'écartèrent, s'écartèrent...
Odo avait complètement disparu. Il était devenu une masse frémissante de tentacules qui se tordaient dans toutes les directions, sans aucun centre identifiable. Les tentacules battaient l'air, acérés comme des rasoirs, et découpaient Méta, où qu'il se tournât; le morphe, sous l'assaut, aboyait d'une voix perçante et cherchait un endroit à l'abri de ces traîtres bras aux mouvements ondoyants.
Méta ouvrit la bouche toute grande ... plus grande encore. Son corps se mit à rétrécir, pendant que ses joues continuaient de grossir. D'énormes crocs lui poussèrent, une langue claqua avec furie, il ne fut bientôt qu'une gigantesque gueule.
Les mâchoires se refermèrent sur d'innombrables tentacules, elles tentaient d'en attraper le plus possible, et commencèrent à les mâcher.
La masse tentaculaire portait ses coups sur le fond de la gueule de Méta quand les deux morphes perdirent le contrôle de leur forme. Ils reprirent leur course, sur le point de se dissoudre ...
Un bruit de pas de course cadencé se dirigeant vers eux les avertit que des équipes de sécurité les rejoignaient. Accélérant, Méta s'arracha du sol et traversa l'air tel un jet de protoplasme. Il se ramassa sur lui-même pour prendre la forme d'une sphère parfaite et s'enfuit en roulant.
Odo se reconstitua, dans le feu d'une colère qui submergea, du moins temporairement, l'épuisement qui menaçait de l'engloutir.
Une faiblesse s'empara de lui et il allait défaillir ... quand les bras de Meyer et Boyajian le soutinrent.
- Est-ce que ça va, chef? demanda Meyer.
- Je suis dans une forme splendide, lui répondit Odo avec bravade. Je ne me suis jamais senti aussi bien. Je commence seulement à me réchauffer. À présent, suivez-moi, mais restez derrière! Je vais engager le combat avec l'ennemi. Restez en arrière et attendez une ouverture.
Ils hochèrent la tête à l'unisson.
- C'est bon! Pressons!

Méta en avait assez ... plus qu'assez.
Brusquement, le jeu ne l'amusait plus du tout.
Il lui était plus facile de reprendre ses esprits sous cette forme humanoïde qu'il avait revêtue, mais il était lent et commençait à ressentir l'effet de tous ces changements rapides. Moins fatigué cependant que Odo, raisonna-t-il, en se permettant un sourire vaniteux. Néanmoins ...
Ses yeux trouvèrent ce qu'il cherchait - une indication, juste devant lui, avec une flèche qui pointait d'un côté : Sas des runabouts et quais de service.
Il fonça immédiatement dans cette direction, tout heureux que l'itinéraire fut si clairement indiqué. Et il trouva, tel que le panneau indicateur l'avait promis: trois sas, menant chacun à un runabout, ces petits vaisseaux que Starfleet destinait à l'usage du personnel de la station.
Cette fois, c'est à son usage personnel qu'ils serviraient.
Tl se rendit rapidement compte, en étudiant le diagramme du panneau de contrôle, que les runabouts étaient maintenus en place par des crampons d'arrimage. Pas de problèmes.
Il se glissa le long du mur, à sa gauche, ouvrit le panneau et tendit les mains vers la grosse manette qui maintenait le runabout en place. Il la tira vers lui et l'abaissa, pour la bloquer en position ouverte, puis il effectua la même opération sur le mur opposé. Enfin, pour faire bonne mesure, il utilisa quelques parcelles de l'énergie qui lui restait pour transformer une de ses mains en lance et enfonça la lame à travers le système de contrôle des crampons. Des étincelles jaillirent, une alarme sonna, Méta ne s'en souciait pas.
Il retourna devant le mur et frappa le bouton d' ouverture des portes du sas.
Quand il s'y introduisit, il entendit derrière lui le cri indigné de Odo.
- Poltron! l'insulta une fois de plus le chef de la Sécurité.
Peu de temps auparavant, Méta s'était accordé le plaisir de relever ce défi. Mais le désir de fuir dépassait à présent toute envie de rester pour échanger des coups avec Odo. Aussi le salua-t-il d'un joyeux signe de la main quand la porte du sas se referma sur sa sécurité.
Odo, incapable de freiner sa course, s'écrasa contre la porte, et accusa l'impact de ses épaules.
- Odo à Ops! Le changeur de forme s'apprête à voler un runabout!
- Il a démoli les circuits de contrôle, lui annonça la voix courroucée de Kira. Laissez-le partir! Nous pourrons toujours le capter avec les faisceaux tracteurs. ,
- Le laisser partir? Certainement pas! rugit Odo. Je ne lui laisserai pas la moindre chance de tirer un dernier tour de son chapeau!
- Odo, attendez!
Odo avait fini d'écouter. Le sas était hermétiquement fermé, mais les tubes béants dans les murs qui conduisaient aux crampons d'arrimage lui firent signe. Odo rassembla ses forces et s'y engagea, se transmuant à mesure qu'il y rentrait. En quelques secondes, il n'était plus là ... et un serpent s'était enroulé autour des crampons. Il avançait à une vitesse phénoménale, déroulant son corps dans une course folle vers le quai de service.

À l'intérieur du runabout, Méta avait procédé à l'allumage des moteurs. Il effectua une brève vérification des systèmes avant de prodiguer un regard satisfait sur l'intérieur du vaisseau. Oui, pas de doute, il pourrait franchir pas mal de distance avec ce petit engin. Et laisser Odo dans son ignorance, à jamais. Oui, oui ... cette idée le séduisait énormément.
L'élévateur aurait en temps normal amené le runabout jusqu'à la surface de l'anneau de résidence, mais la manœuvre n'était pas obligatoire. Méta désengagea le sas et frappa la commande des propulseurs verticaux. Le runabout s'éleva.
Méta jetait un coup d'œil aux tableaux de bord quand un bruit sourd le fit bondir. Comme si l'avant du runabout avait été heurté par un petit météorite. Il leva les yeux.
Un sourire élargit ses lèvres.
Odo s'était rivé sur la fenêtre avant du vaisseau. Des ventouses avaient poussé sur ses bras et le haut de son torse et, bien cramponné, il martelait la carlingue comme un enragé.
- Désolé, s'excusa Méta. Je ne prends pas les auto-stoppeurs. Profite quand même de l'occasion.
Le runabout quitta le quai de décollage, vira et s'enfuit loin de Deep Space Neuf... avec un chef de la Sécurité exacerbé qui continuait d'ébranler la coque de ses coups furieux.

CHAPITRE 20

- Gul! cria l'officier tactique à bord du Ravage. Ils ont laissé partir un runabout!
- Je me rappelle pourtant Je leur avoir interdit, dit Dukat, offensé. Hissez les boucliers. Phaseurs en puissance trois-quarts. Ouvrez le feu.

Sisko revint sur Ops juste à temps pour entendre Dax annoncer:
- Ils ont levé leurs boucliers et activé leurs phaseurs avant!
- Déployez les boucliers! ordonnèrent en même temps Sisko et Kira qui, après un bref échange de regards, déferra promptement à l'ordre lancé par le commandant:
- Passez-moi Gul Dukat en vis ...
Le Ravage ouvrit le feu et tira une série se salves contre les boucliers à peine mis en place de Deep Space Neuf. La station trembla sous le pilonnage, mais Sisko vit tout de suite que quelque chose n'allait pas.
- Ce n'était pas la puissance maximale, murmura-t-il.
- En effet, commandant, l'informa Dax. Leurs phaseurs sont aux trois-quarts de leur puissance.
- Des tirs d'avertissement, signala Kira.
- Ramenez le runabout sur la station! lança Sisko. Immédiatement!
- Faisceaux tracteurs activés! obtempéra O'Brien.
Le jet des rayons captura le runabout, qui lutta de toute sa puissance pour tenter de se dégager de leur emprise et accroître la distance entre lui et la station.
Tandis que Odo, soumis au vide de l'espace, s'accrochait pour sauver sa peau.

Quand Mencar, le commander du navire de la Guerre Sainte edémien le Zélé, vit le vaisseau cardassien ouvrir le feu sur la station, une colère aussi prompte que sainte s'empara de lui.
- Canailles de Cardassiens! tonna-t-il. Comment osent-ils intervenir dans les affaires sacrées des disciples de K'olkr! Tactique! Visez le navire cardassien!
- Disrupteurs parés!
- Feu!
Les tirs du Zélé atteignirent les boucliers du vaisseau cardassien en plein par le travers tribord.

Gul Dukat n'en revint pas quand la passerelle fut ébranlée par le choc.
- Quel toupet! Ils s'attaquent à un vaisseau de guerre de classe Gal or du Second Ordre Cardassien ! Mais par les sept enfers, de qui se moquent-ils? Sentor, retournez le feu, pleine puissance!
Le Ravage fonça vers le Zélé, bombardant de tirs les boucliers de proue. L'officier tactique edémien amorça un léger repli afin de gagner du temps et transférer l'énergie nécessaire à l'alimentation des déflecteurs principaux. Le Zélé eut été cruellement en peine de se défendre à ce moment mais l'attention de Gul Dukat, heureusement pour les Edémiens, fut tout à coup détournée par un fait nouveau.
- Gul Dukat! retentit la voix de Sentor au poste tactique. La station a capturé le runabout et essaie de le haler. Mais je crois ... que vous devriez jeter un coup d'œil!
- Amplification maximale, ordonna Dukat, intrigué par le ton de son officier.
Les yeux de Dukat s'écarquillèrent quand le runabout apparut sur leurs écrans.
Le chef de la Sécurité, Odo, était agrippé à l'avant du runabout. Sans plus avoir conscience, semblait-il, de se trouver dans l'espace, il frappait la coque du runabout avec un entêtement farouche.
- Est-il complètement cinglé? demanda Dukat, incrédule. Qu'est-ce qui peut bien pousser Odo à ... - et soudain il comprit. Mais oui, bien sûr, murmura-t-il, et il s'exclama: Bien sûr! C'est le meurtrier qui est aux commandes du runabout! Il essaie de s'enfuir! Ça ne peut être que ça! Odo est le seul être dans cette Galaxie capable d'une telle obstination!
- Vos ordres, commander?
- Sentor, ordonna Dukat avec délectation. Dirigez les phaseurs sur le runabout et tenez-vous prêt à tirer. Désolé Odo, ajouta-t-il, mais tu comprendras mieux que personne que certaines choses doivent être faites au nom de la justice.

- Les Cardassiens ont cessé de tirer sur la station, commandant, constata Dax, mais elle annonça ensuite sur un ton alarmé : Benjamin! Ils prennent le runabout pour cible!
Plus de temps, plus d'autre choix.
- Chef, ordonna Sisko avec dureté. Tir en mitraille des phaseurs en pleine puissance. Occupez-les. Allez-y, feu!
- Phaseurs actionnés, commandant, acquiesça O'Brien.

Les éclairs de lumière dansèrent sur les boucliers du Ravage, secouant le vaisseau et assombrissant l'humeur de Gul Dukat.
- Sisko! Espèce d'imbécile! Je t'aurais laissé tranquille! C'est le meurtrier de Gotto que je veux!
Le Ravage trembla de nouveau, mais cette fois les tirs ne provenaient pas de la station.
- C'est le navire edémien, à deux un point neuf! avertit l'officier tactique.
Gul Dukat ne savait plus où donner de la tête. Le Zélé représentait évidemment la menace la plus immédiate mais il n'était sous aucun prétexte possible de laisser sans réponse l'attaque de la station.
- Amenez-nous en position quatre un huit point six, commanda Dukat. Verrouillez les torpilles photon sur les Edémiens et retournez à Deep Space Neuf ses tirs de phaseur! Et essayez d'atteindre ce maudit runabout en même temps! Torpilles et phaseurs, feu!
Le vaisseau de guerre cardassien ouvrit le feu dans toutes les directions, dans une éruption qui la rendit semblable à une étoile transformée en nova.
Le runabout, une petite cible, continuait de se tordre dans l'étau des faisceaux tracteurs, ce qui lui permit d'échapper, par miracle, aux tirs des phaseurs cardassiens.
Ceux-ci ne manquèrent cependant pas Deep Space Neuf. Et comme la station était une ancienne possession des Cardassiens, ces derniers savaient exactement où tirer pour causer des dommages importants.
- Refroidisseur du champ d'inertie atteint! vociféra O'Brien au-dessus du vacarme provoqué par le feu nourri du Ravage. Dommages aux unités de sous-traitement! Les boucliers sont à trente pour cent et continuent de tomber!
Quand le plafond de l'infirmerie commença à s'effondrer, Bashir se précipita au-dessus de la forme immobile de Rasa pour le protéger. Azira poussa un cri, persuadée que la colère de K'olkr allait leur valoir à tous l'anéantissement et la mort.
Del dégringola du lit médical et se retrouva sur le sol, sans cesser de ronfler.

Sur Ops, Dax annonça la pire nouvelle de l'après-midi:
- Nous avons perdu la force cohésive des tracteurs! Le runabout s'échappe!

* * * * *

Oui, il s'échappait.
Méta poussa un cri triomphal quand le runabout se dégagea de l'étreinte des faisceaux et bondit vers un espace plus sûr.
Mais la silhouette menaçante du vaisseau de guerre cardassien vint barrer la route à ses élans d'espoir.
Opérant un foudroyant virage sur l'aile, Méta mit le cap sur une diagonale libératrice, quand il trouva droit devant lui le navire touché mais toujours opérationnel de la guerre sainte edémienne, le Zélé.
Odo ne lâchait pas, impuissant et furieux 'des' être fourré dans un tel pétrin. Il avait laissé son opposant l'attirer dans une situation qui n'était guère à son avantage. La prochaine fois, se promit-il avec un regret amer ...
La prochaine fois?
Mais qu'est-ce qui lui faisait croire qu'il y aurait une prochaine fois?
Les mains de Méta volèrent au-dessus du tableau de navigation. Le runabout vira et piqua brusquement, effectuant une manœuvre en forme de trèfle qui lui fit gracieusement éviter les obstacles et le conduisit vers des cieux plus cléments.
Odo réalisa alors la direction prise par le runabout. Avant Méta, évidemment, puisqu'il connaissait mieux ce coin de l'espace que Je métamorphe.
Si le runabout ne changeait pas sa trajectoire, Odo savait qu'il serait à coup sûr précipité dans le cœur du trou de ver bajoran dans moins de trente secondes.
Il l'aperçut alors - la bouche du canon des microtorpilles, l'une des rares pièces d'armement du runabout.
C'était dangereux, mais il n'avait pas d'autre choix.
Agglutiné à la coque, il se dirigea vers l'ouverture. En un éclair, propulsé par l'énergie du désespoir, il s'y était engouffré et avançait parmi la mécanique du vaisseau. li convertit sa masse jusqu'à son extrême limite, la réduisant à l'épaisseur de simples molécules.
Il s'infiltra dans Je poste de commande et se reconstruisit le plus vite qu'il le put. Méta l'entendit et se tourna pour lui faire face, l'air amusé.
Élançant son poing vers J'arrière, Odo se jeta sur lui, prêt à le terrasser et prendre ensuite les commandes du vaisseau.
Autour d'eux, l'univers s'embrasa dans une explosion.

- Le runabout a été atteint! cria Dax.
En effet. Un tir perdu des disrupteurs du navire edémien avait frappé le flanc de la coque. Le vide sidéral s'engouffra violemment dans Je petit vaisseau, aspirant l'air. En moins de quelques secondes, Je runabout éclata en mille morceaux.
- Balayage des senseurs, commanda Sisko, qui gardait tout le calme qu'il pouvait, dans les circonstances. S'il subsiste Je moindre espoir ...
- Je les ai! rugit Dax. Identification de deux formes de vie.
Deep Space Neuf trembla de nouveau.
- Les deux vaisseaux se canardent! dit Kira. Nous récoltons les tirs perdus!
- Nous ne pouvons pas téléporter Odo et le morphe à bord tant que les boucliers sont levés!
- Le problème ne se posera pas bien longtemps, lieutenant, fit savoir O'Brien à Dax. Les boucliers sont maintenant descendus à vingt pour cent et ça continue. Dès que nous n'en aurons plus ...
- Établissez une fréquence subspatiale avec les Edémiens et les Cardassiens! Immédiatement! Et donnez-moi une amplification maximum de Odo et du morphe!
Le maître écran clignota et, oui, la forme du chef de la Sécurité apparut. Son corps errant fluctuait, oppressé par la contrainte du vide qui menaçait de le lacérer ...
Il continuait de lutter. De se battre contre le morphe, soumis au même stress que lui. Sans concession aucune, ni même à la probabilité d'une mort imminente, les deux changeurs de forme, enchevêtrés, continuaient d'échanger les coups de toutes leurs forces, et même plus encore, entourés par les débris du runabout.
Une idée sotte traversa l'esprit de Sisko : Le constable est décidément le type le plus entêté que j'ai jamais connu.
- Passez-moi les deux vaisseaux, redemanda-t-il, et avant qu'on ait obtempéré à son ordre, la liaison était établie.
- C'est moi, Sisko! les salua-t-il rageusement. Je vous ordonne à tous les deux de cesser immédiatement de vous tirer dessus, et sur la station, comme des imbéciles! M'entendez-vous? Si nous ne baissons pas nos boucliers pour utiliser nos téléporteurs, quelqu'un va mourir! Si cela devait arriver, vous en serez tous deux tenus personnellement responsables, par Starfleet et moi-même. Et je peux vous garantir que la dernière chose dans cette Galaxie dont vous ayez besoin, c'est de m'avoir sur le dos!
Les métamorphes filaient dans l'espace. Conformément aux lois de la physique, les corps en mouvement tendent à le rester jusqu'à ce qu'ils soient soumis à une nouvelle force.
Et une nouvelle force les soumettait maintenant à elle.
Une force connue sous le nom de trou de ver bajoran.
La vitesse de Odo et Méta s'amplifia. Odo savait ce qui se passait, contrairement à Méta - qui l'ignora d'abord. Toute son attention était concentrée sur Odo. Une main jaillit de sa poitrine et se jeta sur Odo pour l'attraper.
Odo tenta de lui crier que tout cela était démentiel, qu'il ne fallait pas faire ça, mais il n'y avait pas d'air pour transporter sa voix. Il perdit prise et Méta, le repoussant du pied, s'éloigna de lui.
Le plan de Méta, apparemment, consistait à continuer de flotter dans l'espace, dans l'espoir qu'un vaisseau le recueillerait... Méta était un survivant. JI avait acquis un tas de connaissances que Odo ignorait, de trucs qu'il n'avait pas appris. L'idée du vide sidéral ne le terrifiait pas.
Il vit, en souriant, Odo s'éloigner de lui dans les torsions d'une spirale.
Mais il se rendit compte que l'espace autour de lui commençait à se distordre.
Il tourna la tête dans tous les sens, pris de confusion, alors qu'une sourde peur grondait en lui. Quelque chose n'allait pas .. Pas du tout. li se sentait tout drôle, étourdi. Soudain, rien ne fut plus naturel, et les profondeurs de l'espace ne parurent plus si paisibles.
Ce fut partout autour de lui.
Il surgit, d'un seul coup, sa gueule grande ouverte au-dessus de lui - une fête féerique de couleurs, et de sons ... qui n'en étaient pas ... qui pouvaient seulement être ressentis, non pas entendus, et qui hululaient à travers lui, le pilonnaient, assaillant jusqu'à la plus infime molécule de sa forme.
Le trou de ver bajoran l'avala. Dans les meilleure: conditions imaginables, il aurait été pratiquement impossible à Méta, sans protection, de survivre à un passage dans le trou de ver. Même si, hypothétiquement, la chose aurait peut-être été faisable.
Dans des conditions optimales.
Or, celles-ci étaient les pires qu'on puisse imaginer. Le trou de ver était sous l'effet d'une compression subspatiale, un phénomène galactique qui avait déchiqueté sans peine un vaisseau du Borg.
Un changeur de forme sans protection ne faisait pas le poids.
Méta se tordit et se débattit en tous sens. L'espace d'une fraction de seconde, son regard rencontra celui de Odo, au loin, et il tendit la main ...

Odo l'aperçut.
Odo vit le renégat tendre la main vers lui, au moment où l'intérieur du goulot du trou de ver l'aspirait. La distance était trop grande et, de toute façon, Odo ne se trouvait pas en position d'aider quiconque. Dans un moment, il tomberait lui aussi dans le trou de ver, pour y connaître une fin atroce.
Mais il perçut, ou plutôt ressentit, l'espace d'un bref instant, la panique du métamorphe. Méta connaissait maintenant son sort, et il aurait fait n'importe quoi pour échapper à la destinée cruelle qui l'attendait. À cette dernière extrémité, il implorait le secours du seul individu pareil à lui.
S'il avait pu, Odo aurait fait n'importe quoi pour le sauver.
Malheureusement, plus rien ne pouvait être fait.

Méta descendit dans le goulot du trou de ver bajoran.
Ce ne fut pas la douleur mais la conscience de ce qui arrivait qui lui fit pousser un long hurlement.
Son corps était déchiqueté, atome par atome, éparpillé dans des millions de.directions à la fois. Ils se sentait être désassemblé, projeté sur les parois internes du dieu hurlant qu'était le trou de ver. Il essayait de résister, mais ses chances étaient nulles; il venait de tomber en enfer, car ce l'était, fragmenté comme des éclats de verre.
Des images défilèrent devant lui - ceux qu'il avait tués, la vie qu'il avait menée, le vain contentement et la joie meurtrière qui avaient constitué son existence. À ce dernier instant, il voulut tout reprendre, tout. Je vous en supplie, tout mais pas ça. Faites cesser cela. Redonnez-lui sa vie ...
La futilité de son vœu lui apparut lorsqu'il sentit les dernières parcelles de lui-même se séparer, mais sa conscience, toujours active, supplia le grand dieu hurlant, s'il ne pouvait lui rendre la vie, d'au moins achever celle-ci. L'achever.
Mais elle ne prit pas fin.
Sa conscience ne le quitta pas, car elle ne le pouvait pas. Chaque molécule de son corps possédait sa propre conscience. Dispersées le long du conduit intersidéral du trou de ver, chaque infime fraction de lui gardait la conscience d'avoir perdu son corps, son existence, et attendrait à jamais que cela s'achève, au nom du dieu tout puissant, et que vienne la fin de tout pour le plonger dans l'oubli éternel.
Cela n'arriva pas.
Cela n'arriverait pas.
Sa conscience de sa non-existence, d'être partout et nulle part à la fois, le poursuivait dans le trou de ver. Il traversa le continuum espace-temps, assailli par des images de sa vie, assailli par lui-même. L'instant d'après, ses molécules furent projetées dans le quadrant Gamma. Elles ne pourraient plus jamais se rassembler, même si leur existence devait se poursuivre pendant des milliards d'années. Un Humpty Dumpty cosmique.
Il demeurerait pour toujours à l'agonie, brûlé par la souffrance, poussant un cri entendu de lui seul. Ou peut-être ne l'entendrait-il pas, puisque la voix serait.partout et nulle part à la fois, répétant: Faites que cela cesse. Faites que cela cesse.
Et cela ne finirait jamais.

Le trou de ver faisait signe à Odo de le suivre.
Quand il se révéla et que Odo en franchit le périmètre d'entrée, une pensée, dont la conscience -aiguë le rendit furieux, lui traversa l'esprit : Nom de nom! Qui va surveiller Quark à présent?
Il se sentit enserré de toutes parts et crut d'abord à un effet du trou de ver. Et pourtant... cette sensation ne lui était pas étrangère et, son expérience des plongeons dans le trou de ver étant limitée, il en déduisit qu'il avait déjà été soumis à ce phénomène.
Le trou de ver disparut, et avec lui les profondeurs de l'espace.
Il sentit du solide sous ses pieds, et l'odeur· familière du renfermé- parce que O'Brien n'avait toujours pas réussi à réparer convenablement les satanés filtreurs d'air.
Une lueur lui fit cligner les yeux, et les visages souriant de Kira et Sisko apparurent dans son champ de vision. - Bienvenue au bercail, constable, l'accueillit Sisko. Odo hocha la tête ... une seule fois.
Sa tête glissa sur sa poitrine. li était appuyé sur ses bras, mais à présent ses coudes se dissolvaient, ses biceps et ses triceps s'amalgamaient.
Ses pieds furent avalés par ses jambes, qui à leur tour se mélangèrent aux hanches ... Odo se transforma, sous le regard sidéré de tout Ops, en une gigantesque flaque de boue rouge.
Sisko et Kira reculèrent d'un pas, en faisant attention de ne pas recevoir une partie de Odo dans leurs bottes. Ils échangèrent un regard interrogatif et Sisko haussa les épaules en portant la main à son commbadge.
- Sisko au service d'Entretien, dit-il avec placidité. Nous avons besoin d'un nettoyage sur Ops. Apportez une vadrouille, s'il vous plaît... et un grand seau.

- Je suis impressionné, commandant, le flatta Gul Dukat. Tant de détermination dans. votre voix. Tant de colère. Tant de ... Quel est le mot déjà?
- D'arrogance?
Les deux commanders se partageaient le maître écran de Deep Space Neuf, mandés à cette réunion par Sisko. Le commandant, l'incarnation même de l'imperturbabilité, gardait les mains croisées derrière le dos.
- C'est exactement ça, oui! s'exclama Gul Dukat. Sous plusieurs rapports, commandant, vous feriez un Cardassien acceptable.
- Je considérerai cela comme un compliment, le remercia Sisko, qui entendit le marmonnement de O'Brien : « Pas moi », sans s'y attarder. Il était nécessaire d'obtenir votre attention, messieurs, puisque vous vous battiez tous les deux pour une entité dont le sort ne dépendait plus de cette station.
- En effet, la question s'est rapidement avérée délicate, convint Dukat. Et il aurait été dommage que Odo fût sacrifié sur l'autel de l'entêtement des Edémiens.
- Notre ... , se hérissa Mencar.
Sisko reprit la parole pour éviter que la situation ne dégénère.
- Heureusement, tout est rentré dans l'ordre, mais cela ne s'est pas passé comme je l'aurais souhaité, messieurs.
- Pas plus que nous, affirma Mencar.
- Et moi non plus, assura Du kat. Mais il nous faut, j'imagine, accepter la justice, qui a peut-être été rendue cette fois par une entité plus puissante que nous.
- C'était K'olkr, les renseigna sentencieusement Mencar, sans remarquer le regard de Dukat qui s'élevait vers le ciel. Ce qui nous rappelle que Mas Marko ...
- Au moment où nous nous parlons, dit Sisko, il a pu prendre congé de sa retraite ... imposée par les circonstances. Il est libre de quitter la station à sa convenance. Mon officier scientifique m'a informé, continua-t-il en lançant un regard vers Dax, qui le lui confirma d'un signe de la tête, de la stabilisation de l'activité du trou de ver. La compression subspatiale s'est résorbée d'elle-même. Si Mas Marko souhaite reprendre sa mission, il en a tout le loisir.
- Peut-être, suggéra lentement Dukat, que le trou de ver était affamé ... et que son appétit a été satisfait.
- J'ai plutôt tendance à aborder ces questions avec pragmatisme, Gul, confia Sisko.
- Comme nous tous, répliqua Dukat. Au fait, commandant, comment se porte Odo?
- Je vous avouerai, sous le sceau de la confidence, dit Sisko, ignorant le murmure réprobateur qui courut parmi son équipage, qu'il n'avait pas l'air très en forme la dernière fois que je l'ai vu.
- Eh bien, dites-lui que nous saluons son courage, déclara Dukat.
- Tout comme nous, ajouta Mencar. K'olkr a inspiré ses actes ... comme Il inspire toutes choses.
- Je lui transmettrai le message. Sisko hors liaison. Leur image à tous deux disparut et Sisko se retourna pour se retrouver nez à nez avec Kira.
- Commandant, s'indigna-t-elle à voix basse. Je dois protester.
- Vraiment? s'étonna-t-il en haussant un sourcil.
- Le malin plaisir que vous avez pris à ridiculiser l'épuisement de Odo, et qui a conduit à cette ... déplorable situation, me semble inconvenant, affirma-t-elle avec dureté. En plus d'être déplacé et irrespectueux, cela est injuste.
- Je veux bien en convenir, mais seulement jusqu'à un certain point, major. Malgré ses qualités de tout premier ordre, le constable n'a jamais caché son intolérance vis-à-vis de la Fédération en général et de ma personne en particulier. Mais ... je m'excuse quand même, major. Si cela vous contrarie, j'éviterai à l'avenir les commentaires irrespectueux à l'endroit du constable.
- Je vous en remercie, commandant, dit Kira. Nous pouvons nous estimer chanceux qu'il n'y ait pas laissé sa peau.
- Exact, admit Sisko, l'air grave. La dernière chose que j'eusse désiré aurait été de le voir faire le grand saut.

CHAPITRE 21

Mas Marko observait les relevés vitaux de son fils. Son expression demeurait impénétrable, et Bashir se disait que c'était bon signe. Cela signifiait manifestement que le Mas ne rejetait pas d'emblée la pertinence de son intervention. Azira, silencieuse, ,se tenait tout près, les bras croisés.
- Comme vous pouvez le constater, expliquait Bashir, les signes vitaux se sont stabilisés, et même améliorés à certains égards. Il semble bien que Rasa, grâce aux médicaments que je lui ai administrés, et s'il continue le traitement à la tricyclidine, a maintenant devant lui une vie longue et belle.
Quand il vit que Marko ne répondait pas, Bashir ajouta avec affabilité :
- Cela ne saurait déplaire à K'olkr, Marko le dévisagea d'un regard glacial.
- Je crois comprendre, docteur, que vous avez ajouté la théologie à votre champ de compétences.
- Écoutez, je suis désolé, dit Bashir, mais je ne vois pas comment on peut voir d'un mauvais œil la guérison de Rasa, qui pourra continuer l'œuvre de votre dieu.
- Voilà le problème, n'est-ce pas? Voyez-vous, docteur, l'œuvre de K'olkr s'accomplit à différents niveaux - tant parmi le monde des vivants qu'au-delà, et jusque dans l'éternité. Votre intervention a perturbé les desseins de K'olkr pour mon fils, quels qu'ils aient été. Rasa est à jamais souillé. Toute la force que son incarnation pouvait posséder ... s'est envolée.
- Votre rigueur n'est-elle pas excessive sur ce point? demanda Bashir.
Mas Marko ne l'écoutait plus. Il s'était tourné vers Azira.
- Toi, dit-il lentement, tu as ... permis que cela arrive. Tu l'as même voulu. Comment as-tu osé?
- Marko, répondit-elle, incapable de croiser le feu de son regard, d'aussi loin que je puisse me souvenir, nos deux vies ont été étroitement liées. Nous avons été unis et promis l'un à l'autre dès le berceau. Je me souviens de vous quand vous aviez l'âge de Rasa. Il vous ressemble tellement. Vous me parliez alors de ce que vous alliez faire, de vos rêves, de vos espoirs et des projets qu'il était si important pour vous d'accomplir. Je vous ai suivi et je vous ai vu avec fierté réaliser vos objectifs, un à un, et chaque fois que je regarde Rasa, c'est un peu vous que je vois en lui. Et je ... , souffla-t-elle d'une voix tremblante, je vous aime trop, tous les deux, pour permettre que la vie de Rasa finisse avant qu'il n'ait pu réaliser ses propres ambitions. Cela ... n'aurait pas été juste. Je ne sais pas quel était le dessein de K'olkr, continua-t-elle en plongeant son regard dans celui du Mas, mais aucun dessein, si divin, si inspiré fût-il, n'aurait pu justifier sa mort, ou la rendre acceptable.
- Qui es-tu, demanda Marko, pour interroger Ses desseins? Il est K'olkr! C'est à lui que tu en réponds!
- Je suis Azira, répliqua-t-elle d'une voix égale. Et je n'en réponds qu'à moi-même.
Il y eut un long silence.
- Le Zélé m'attend, dit enfin Marko. Le commandant Sisko m'a appris que la compression subspatiale s'était résorbée. Je retourne sur Edema, rassembler de nouveaux disciples, et je reprendrai le pèlerinage. Quant à toi ...
Il s'arrêta, puis parcourut lentement le tracé d'un gram cercle autour d'elle, en dévidant à voix basse un chapelet de paroles que Bashir ne put déchiffrer. Azira gardai douloureusement les yeux clos, sans permettre au moindre son de s'échapper de ses lèvres.
- Mais ... que se passe-t-il? demanda Bashir. Je ni comprends pas ...
Un dernier pas et Mas Marko compléta le cercle. Il se tourna vers Bashir.
- Voici la conséquence de vos actes, docteur. Vous avez attiré Azira hors du droit chemin, et elle a succombé à la tentation. L'épouse d'un Mas est tenue à l'observance des principes la plus stricte, tout comme sa progéniture. Azira et Rasa ont été souillés. Souillés à jamais Aucun pardon, fusse le mien - à supposer que je veuille l'accorder-, ne pourrait effacer ce péché.
Le regard de Bashir alla de Marko à Azira, puis St reporta sur le Mas :
- Mais ... Que voulez-vous dire? C'est...
- K'olkr ne les accueillera jamais dans Son sein. La voie du fils a été altérée et la mère a perdu la foi. Elle voulu s'élever au-dessus de K'olkr, et cela ne peut être .. Azira, j'ai prononcé les paroles et parcouru le chemin que tu ne peux suivre. Nous sommes divorcés pour toujours Tu es en outre excommuniée à jamais. Si tu devais de nouveau fouler le sol de Edema, tu seras honnie par tous les disciples de la parole de K'olkr. Certains peuvent se montrer ... violents, ajouta-t-il à regret. Bien que je n'approuve pas leurs méthodes, je n'interviendrai pas.
La colère de Bashir éclata.
- Espèce de salaud! cria-t-il. Cette femme vient de sauver la vie de votre fils! Et c'est ainsi que vous la remerciez? En la séparant de vous? De la vie et du monde qu'elle a toujours connus? Vous n'avez pas le droit de faire ça!
Marko se retourna brusquement vers le docteur, plus vite que sa carrure ne le laissait croire possible à Bashir. Pendant un court instant, sa voix solennelle parut se fêler.
- Vous n'avez aucune idée de ce que j'ai le droit ou non de faire, docteur! Croyez-vous que je prends plaisir à agir ainsi? Que je le désire? Ceux de mon peuple ne croient pas au remariage; je devrai passer le reste de mes jours seul. Croyez-vous vraiment que cette perspective me sourit? Le croyez-vous?
Il ramena ses tuniques contre lui, comme s'il eût essayé d'en tirer force et protection.
- Vous avez agi comme vous avez cru bon de le faire, docteur. Et mon épouse ... pardon, je voulais dire mon ex épouse, a elle aussi agi comme elle l'a cru bon. Et je fais ' maintenant, moi ... ce que je dois faire.
Le regard de Bashir se porta sur Azira.
- Mais c'est... Vous ne pouvez pas ... , - ce fut tout ce qu'il trouva à dire.
Mas Marko gagna la porte d'un pas lent. Malgré sa taille, il parut petit et vulnérable à ce moment. Il s'arrêta et quand la porte s'ouvrit, il murmura d'une voix faible - si faible que Bashir dut tendre l'oreille pour entendre: « Puisse K'olkr vous protéger, Azira. Toi et Rasa. »
- S'il tel est Son désir, répondit Azira. Et Mas Marko s'en alla.
- Docteur, demanda Azira après un certain temps, si vous aviez l'obligeance de prendre les dispositions nécessaires afin que nous puissions nous rendre ... - elle réfléchit un instant et haussa les épaules. Peu importe la destination, dit-elle. Peut-être sur Bajor. Le voyage ne serait pas long et j'ai cru comprendre que les Bajorans sont des gens assez religieux. Peut-être que leur dieu nous acceptera, même si le nôtre nous a laissé tomber.
- Je ... je suis ... désolé, Azira, gémit Bashir, sachant très bien que ses paroles n'étaient même pas le début d'un commencement d'excuse. Je ... C'est-à-dire que ... si j'avais su ...
- Qu'auriez-vous fait, si vous aviez su? lança-t-elle d'une voix chargée de mépris. Auriez-vous agi autrement? De grâce, docteur. Vous ne pensiez qu'à une seule chose : sauver une vie, et rien d'autre. Même si je vous avais prévenu, vous n'en auriez tenu aucun compte. Vous m'avez obligée à choisir entre la vie de mon fils et la mienne - auprès de mon peuple et de mon mari. Et si la même situation se présentait de nouveau, il est fort probable que vous agiriez exactement de la même façon. N'est-ce pas?
- C'est bien possible, avoua-t-il, ulcéré de devoir le reconnaître.
Car une certaine culpabilité l'avait tenaillé, au moment même où s'était déroulée sa mise en scène et qu'il avait soumis Azira à l'holoscénario infernal. Un sentiment effacé, cependant, par l'exaltation et le triomphe de sauver la vie du garçon, de regarder la mort dans les yeux et de lui dire : « Pas cette fois. Pas cette vie-là. Pas encore. »
- C'est bien possible, oui. Mais j'ignorais les conséquences de mes gestes quand je les ai posés. Que votre fils puisse vivre, telle était mon unique préoccupation. Vous, par contre, saviez très bien ce que vous faisiez. Si vous aviez à le refaire, agiriez-vous de la même façon?
Le regard de Azira se posa sur l'enfant endormi sur le lit médical. L'enfant pour qui elle avait tout sacrifié - son époux, sa religion, sa planète, ses amis ... tout.
- J'aimerais bien le savoir, murmura-t-elle, pensive. Par le saint nom de K' ... , par le saint nom de Dieu, j'aimerais bien le savoir.
Dans un bruit de sifflement, la porte s'ouvrit et Sisko apparut. Il lança au docteur un regard noir.
- Docteur, l'apostropha-t-il. Je viens d'avoir un entretien avec Del.
- Oui?
- Et je voudrais maintenant... avoir un entretien avec vous. Un long entretien.
- Oui, laissa doucement tomber Bashir. Je m'y attendais.

CHAPITRE 22

Benjamin Sisko entra dans ses quartiers en étirant les bras. Il se sentait plus raide et plus vieux que jamais.
- Jake? appela-t-il.
Quand son fils sortit de la chambre voisine, Sisko ne put s'empêcher se sourire. Jake portait un casque.
- Il n'y a plus de danger? demanda le garçon d'une voix anxieuse.
- Mais non, il n'y a plus de danger, répondit Sisko en s'allongeant sur le canapé. Les Cardassiens sont partis depuis quelques heures, et les Edémiens aussi. On peut dire que ces deux races-là vont bien ensemble.
- Et le morphe, lui?
- Disparu. Je ne crois pas que nous le reverrons de sitôt.
- Dommage que Odo et lui n'aient pas pu devenir des amis ou se connaître un peu. C'est plutôt triste pour Odo.
Sisko y avait évidemment déjà pensé.
- En effet, j'imagine que tu as raison.
Jake commença à se tortiller, mal à l'aise, et Sisko l'interrogea d'abord du regard.
- Quelque chose ne va pas? demanda-t-il.
- C'est que ... je ne sais pas trop comment te dire ça ...
- Aaah non, fit Sisko qui se redressa et s'assit, réunissant ses forces. Bon. Que s'est-il encore passé? Est-ce que Nog et toi ...
- Hein? Oh ... non. Ce n'est pas ça du tout. C'est... Je voulais simplement te remercier. Pour l'autre jour, tu sais ... pour m'avoir sauvé la vie et tout ça.
- Oh. Et tout ça, répéta Sisko en hochant la tête. Je vois.
- Ouais. Tu sais, je veux dire, quand tu m'as dit que tu voulais me protéger. C'est vraiment ça que tu as fait. Tu as sauvé ma peau.
Sisko acquiesça d'un nouveau signe de la tête.
- Et cela te rend-il un peu plus heureux de vivre sur la station?
Jake réfléchit un moment.
- Non.
- Ah. Eh bien ... Ça viendra sûrement. Ce genre de choses prend toujours du temps. Fais de ton mieux. On ne peut pas te demander plus que ça.
- Donc ... , commença Jake, qui s'approcha et vint s'asseoir sur le bras du canapé. Si, par exemple ... mettons que j'ai ... disons, coulé mes maths, même si je t'avais dit que je faisais de mon mieux. Est-ce que ce serait correct?
- Si tu avais vraiment donné un effort maximum, je ne vois pas pourquoi je n'en serais pas satisfait. Après tout, Albert Einstein a coulé ses maths.
- Oui, commandant, abonda Jake en déployant un grand sourire.
- Mais il y a une chose, continua Sisko, c'est que tu n'es pas Einstein. Et si tu es recalé en maths, je vais te tanner le cuir de la peau - celle-là même que je viens de te sauver - et tu ne seras pas près de l'oublier. Compris?
- Oui, commandant.
- Bien. Je suis content que nous ayons eu cette discussion, mon gars.

Odo était attablé au Quark's, en compagnie de Dax et Bashir. Apportant justement un grand pichet de bière, Quark s'exprimait d'une voix forte :
- Une autre consommation gratuite pour mon grand et bon ami Odo, qui a risqué sa vie pour moi!
- Je n'ai rien fait d'autre que mon boulot, Quark, précisa Odo en lui jetant un regard altier. Du reste, et au cas où tu l'aurais oublié ... cette calamité· ne nous aurait jamais infligé sa présence ici si tu n'avais pas joué un sale tour à Glav au début de ta carrière bâtarde.
- Un détail sans importance! protesta Quark.
- J'ai aussi remarqué que tu as pris bien soin de te tenir le plus loin possible de toute l'opération, quand nous avons tendu le piège.
- Un simple témoignage de mon admiration pour vos talents d'officier en chef, assura Quark. Ma présence vous aurait nui. Mais puisque vous garantissez n'avoir fait que votre travail. .. eh bien, je m'en réjouis. S'il y a une chose que j'aime, c'est bien que les comptes soient réglés. Pas vrai docteur?
Bashir fit oui de la tête, l'air morne.
- Excellent, conclut Quark, qui s'éloigna tranquillement.
- Docteur ... est-ce que tout va bien? demanda Dax.
- Oh. Oui. Tout va bien. J'ai ... sauvé une vie, annonça Bashir après un moment de silence.
- Bravo! lança Dax. Qui est-ce?
- Le jeune Edémien ... Rasa.
- Mais c'est formidable, Julian, l'encouragea Dax. Vous devez ressentir un bonheur extraordinaire. Après tout, c'est le travail des médecins, pas vrai?
- Oui, convint Bashir d'une voix sans intonation. Oui, c'est exact. Euh ... si vous voulez bien m'excuser, dit-il en se levant.
Il quitta les lieux sous le regard soucieux de Dax.
- C'est étrange. D'habitude, il ne peut pas me quitter des yeux. Et là, c'est tout juste s'il a remarqué ma présence. Curieux. Son engouement me paraissait ridicule ... mais je m'aperçois que je suis, en ce moment, légèrement troublée par sa soudaine indifférence. N'est-ce pas amusant?
- Hilarant, lui notifia Odo, qui plissait le front, les yeux fixés sur Quark derrière son bar. Un de ces satanés Férengis nous a fait une blague l'autre jour. li s'est amusé à envoyer Mas Marko sur Ops, sans aucune raison que je puisse deviner. il me faudra en cuisiner quelques-uns pour tirer cette affaire au clair.
- Odo ... , dit Dax, le regardant avec surprise. Vous ne cessez donc jamais? Il existe un tas d'autres choses que l'application de la loi, vous savez. Peut-être aimeriez-vous ... parler du changeur de forme? Cette rencontre a dû être éprouvante pour vous.
Odo fixa sur elle un regard étonné.
- Pourquoi voudrais-je en discuter? L'affaire est close. li est parti. Des questions demeurent sans réponses, mais il reste toujours des questions sans réponses. À quoi bon se tourmenter, conclut-il en se levant. Je vous prie de m'excuser, lieutenant, mais je dois m'acquitter d'un devoir. Non que cette perspective m'enchante, mais il s'agit d'une dette.
- Odo, êtes-vous sûr que cette affaire ne vous .
Mais il ne resta pas pour entendre la question ou y répondre.

Quand Molly O'Brien, qui fêtait ce jour-là ses trois ans, sortit de ses quartiers, les joues barbouillées de gâteau, elle resta bouche bée et se mit à applaudir, tant son ravissement était grand. À la vue de la surprise qui les attendait, ses invités, derrière elle, parmi lesquels se trouvait Dina, tout excités, se mirent à pousser des cris.
Un poney battait l'air de sa queue dans le couloir.
O'Brien ajustait sa selle, debout auprès de lui.
- C'est seulement pour aujourd'hui, Molly, dit-il. Mais c'est une journée très spéciale, aujourd'hui. Alors, à qui le tour en premier? Peut-être ... la fêtée?
Molly éclata de rire et courut vers son père. Keiko arriva à sa suite et tenta de lui essuyer le visage avec une serviette de papier, mais la petite était si frétillante qu'elle n'y réussit pas tout à fait. Peu importait Elle n'avait pas vu Molly aussi heureuse depuis une éternité, et rien d'autre n'avait d'importance.
- Ça y est. Allons-y.
O'Brien se mit à marcher auprès du poney, Molly perchée fièrement sur la selle.
- Je dois admettre, confia O'Brien, semblant s'adresser à Molly, que c'est beaucoup mieux que le spectacle de magie que j'aurais présenté. Je pense que mon tour de passe-passe ne valait pas grand-chose ... Mais, sais-tu, ma petite lune, il a tout de même été utile à une.bonne cause. Parce que le détournement d'attention - faire regarder les gens dans une certaine direction pour qu'ils ne regardent pas ailleurs - a fait réfléchir monsieur Odo. Tu te rappelles monsieur Odo, le gentil chef de la Sécurité? Il s'est mis à penser au détournement d'attention et puis, de fil en aiguille ... il a réalisé que quelqu'un était en train de lui jouer un tour, en attirant son attention dans une direction alors qu'il fallait regarder ailleurs. N'est-ce pas qu'il a été intelligent monsieur Odo, chérie? Grâce à lui, un vilain monsieur ne pourra plus jamais faire de mal à personne. N'est-ce pas qu'il est gentil?
- Oui, papa, lui dit joyeusement Molly.
Elle ne prêtait pas la moindre attention à ses paroles, trop occupée à saluer de la main ceux qu'elle croisait pendant que le poney lui faisait patiemment faire le tour de l'anneau de résidence.
- Et parce que je l'ai aidé, continua O'Brien, Odo s'est senti une dette envers moi. C'est très important pour lui que les choses soient justes et équitables, et tout ça. Comme je l'ai aidé, il s'est senti obligé de m'aider à son tour. Et un peu aussi parce que ta maman lui a donné un coup de main au bon moment, avec son fuseur. N'est-ce pas que c'est merveilleux, Molly, qu'il soit si droit et si vertueux?
- Oh, oui papa, répondit Molly en caressant l'épaisse crinière du poney. Je veux l'appeler Fluffy. Est-ce que je peux?
- Bien sûûûr, se réjouit O'Brien. N'oublie pas, que c'est seulement pour aujourd'hui ... mais Fluffy est un joli nom, je l'aime bien. Toi, Fluffy, comment -le trouves-tu?
- Je vous avertis, O'Brien, ronchonna Fluffy, si jamais vous parlez de ça à quelqu'un... et surtout à Quark ...
- Je n'en soufflerai pas un mot, Fluffy, promit O'Brien. Tiens ... juste pour te montrer que je te suis reconnaissant... Veux-tu un morceau de sucre?
Fluffy s'ébroua dédaigneusement.
- Non? insista O'Brien, qui haussa les épaules et se fourra le morceau dans la bouche. Ç'a en fait plus pour moi.
Et Fluffy continua son chemin, au petit trot.

F I N

Cette ligne de programmation ne sert qu'a formaté proprement les lignes de textes lors d'un utilisation sous Mozilla Firefox. J'aimerais pouvoir m'en passer mais je ne sait pas comment, alors pour l'instant. Longue vie et prospèrité