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Elixatura Consolans .

Elixatura Consolans.
Chapitre 1 - Epice and love

KIRK

— Kirk à Enterprise, répondez !
Le capitaine jeta un coup d'œil contrarié à son communicateur qui venait d'émettre un crachotis indistinct. Comme les autres membres de l'équipage présents, il avait cru reconnaître le son « outt » dans une réponse tronquée, ce qui pour les plus optimistes pouvait signifier « nous sommes en route ». Ou pas.
De son œil bleu, il fit l'inventaire rapide de son équipage dépenaillé. Chekov, McCoy, Spock et un agent de sécurité nommé Stevens, tous se remettaient de leur cavalcade éperdue sur la plage aux algues bleues.
Actuellement, ils haletaient encore un peu derrière le sas hermétiquement scellé du petit avant-poste de Starfleet qui les accueillait sur Dannus IV. Placé sur la côte d'une modeste île de quelques kilomètres carrés, c'était un préfabriqué bien calfeutré construit pour être vite démonté et déplacé en cas de besoin. Ses murs grisâtres se fondaient dans le paysage, et relevaient autant de l'intégration harmonieuse que de la procédure de camouflage.
Puisqu'ils étaient en intérieur, Kirk enleva son bonnet humide pour fourrager dans sa courte chevelure blonde hérissée par l'électricité statique. Il plissa les yeux pour prendre connaissance des lieux. L'entrée était sobre mais pas dénuée de vie. Des cirés luisants étaient suspendus aux patères, des épuisettes trouées de différentes formes reposaient contre un mur et quelques caisses d'un bel orange criard s'étageaient près de trois paires de bottes avachies à côté d'un petit banc. Au plafond, une veilleuse projetait une lumière jaune qui n'effaçait pas complètement l'aspect légèrement lugubre d'un espace sans fenêtre.
Il s'attendait à ce qu'il n'y ait pas de comité d'accueil, puisque c'était là le motif de leur venue : personne ne répondait aux appels.
D'un geste, il leur enjoignit de remonter le couloir aux parois brunes.
— Ne restons pas là ! Nous allons nous séparer pour commencer les recherches.
Près de lui, Chekov grelottait. Le jeune lieutenant avait beau être un garçon brillant, tout à fait apte à remplacer Spock en permission, à ce moment-là, avec ses boucles mouillées, ses lèvres bleuies et son bas de pantalon trempé, il avait seulement l'air d'un petit chiot perdu. Tout de suite, Bones avait jeté un regard oblique sur les paumes du jeune homme où des traces gélatineuses sombres se mêlaient aux coupures qu'il s'était faites en tombant pour échapper à la marée galopante.
L'une des choses que « James T. » admirait le plus chez McCoy, c'était qu'il ne plaisantait jamais quand l'équipage se retrouvait confronté à une menace toxique potentielle. Dans ce domaine, il en connaissait un rayon (surtout parce que son capitaine était un excellent sujet de test en matière de sur-réactions allergiques). Il n'avait sans doute pas tort de rester vigilant : le teint blafard du jeune navigateur ne devait pas lui plaire.
Cette planète isolée et inhabitée n'aurait probablement jamais été découverte si un vaisseau dérouté n'avait eu à se mettre en orbite pour réparer une avarie...
Presque exclusivement aquatique, elle disposait d'un climat maussade chargé d'embruns aux températures fraîches. Seule sa faune maritime exubérante intéressait exobiologistes et océanographes qui se succédaient sur les lieux tous les six mois. Son autre attrait principal pour Starfleet résidait dans une algue abondante, très riche en nutriments dont les nombreuses applications pratiques allaient du gastronomique au médical.
A côté du poste de recherche scientifique était donc accolée une petite usine de traitement des algues qui étaient collectées, séchées, broyées puis réduites en fine poudre. Et tous les mois, un cargo passait récupérer les précieuses caisses hermétiques pleines de ce que ses exploitants avaient désigné sous l'appellation poétique « d'épice indigo ».
Sauf que cette fois, le cargo n'avait trouvé personne pour accuser réception de leur requête d'atterrissage. Ne pouvant rester plus de quelques dizaines de minutes à réitérer ses appels, le transporteur était reparti car il avait un circuit programmé et un horaire à tenir. Mais avant de le faire, il avait bien entendu fait un rapport qui le dédouanait… et qui avait fini par se retrouver sur le bureau de Kirk.
Tout ceci n'était nullement du ressort des missions d'exploration habituelles. Et pourtant l'amiral l'avait appelé directement, en lui demandant de s'y rendre à titre de « faveur personnelle ». Connaissant sa tendance à frôler dangereusement la cour martiale pour ses initiatives indisciplinées, Jim s'était dit que ça le tirerait peut-être d'un mauvais pas si Fitzpatrick lui était redevable. Et voilà pourquoi lui, il était là.
En ce qui concernait McCoy, c'était tout différent. Le docteur avait décidé de faire partie de l'équipe, en décodant le rapport reçu par le capitaine. Il y était souligné que le personnel de l'avant-poste s'était montré « un peu confus » durant la dernière communication. Il avait tout de suite pensé qu'il s'agissait d'un euphémisme. Avide de faire une courte pause et pas fâché de quitter le confinement du bord pour quelques heures, il avait vu ça comme une escapade semi-studieuse. Pour donner à l'affaire une apparence plus sérieuse et parer à toute éventualité, il avait emporté un peu de matériel médical dans une mallette.
Stevens était là parce qu'il fallait toujours un homme de la sécurité.
Et Chekov était là parce qu'il avait saisi une chance d'aller sur le terrain, d'autant plus que Spock était en permission. Le Vulcain en permission, ça n'arrivait jamais. Et avec le téléporteur de l'Enterprise soumis à une maintenance pendant son escale, le seul moyen de descendre sur Dannus IV était d'y aller en navette. L'équipe avait donc besoin d'un pilote : le jeune homme n'avait pas hésité.
Ils étaient prêts à partir quand Spock était monté à bord et avait congédié le malheureux d'un ton sec en l'informant qu'il prenait le relais. La présence inopinée de l'officier scientifique était parfaitement injustifiable sur une mission si simple. Kirk ne voyait qu'une seule raison pouvant expliquer la froideur plus froide et la raideur plus raide du Vulcain : une nouvelle dispute entre lui et le lieutenant Uhura.
Il n'était pas censé s'en mêler, nonobstant, il avait usé de son autorité (et de son impatience) pour décréter que tout le monde descendait à terre, et particulièrement M. Chekov puisqu'il avait très sérieusement préparé cette mission.
Et pourtant, quelques dizaines de minutes après avoir atterri sans encombre sur une petite dune à quelque deux cent mètres de leur destination, ils s'étaient tous retrouvés à courir comme des dératés. Venant de la mer, un grondement et un grincement s'étaient faits entendre, suivis d'un tremblement et puis l'eau avait commencé à déferler depuis le rivage en enflant de seconde en seconde.

McCOY

Dans la petite base totalement silencieuse, ils étaient guidés par le tricordeur de Chekov qui les dirigeait vers les signes de vie les plus proches. A ses côtés, Kirk lui demanda à voix basse :
— M. Chekov, je croyais que vous aviez vérifié les données ?
— Mais je l'ai fait, capitine ! Et je ne comprends pas… Il ne peut pas y avoir de marées, cette planète n'a pas de satellite !
Derrière eux, Spock intervint pour demander d'une voix égale :
— Et qu'en est-il des relevés sismologiques ? J'ai cru sentir un léger tremblement, compatible avec un épicentre situé à deux point soixante-quatorze kilomètres au sud.
Un peu vexé et le rose aux joues, le lieutenant s'arrêta de marcher d'un coup en obligeant les autres à faire de même.
— Nous sommes au beau milieu d'une zone continentale extrêmement stable d'après les relevés, commandeur. Les potentiels points de friction tectoniques sont à des milliers de kilomètres.
— Potentiels ? Mais n'avez-vous pas confirmé les données des capteurs par un recoupement des…
— Bien ! les coupa impatiemment le Dr McCoy. Si ça ne vous embête pas trop, pendant que vous vous chamaillez, moi je vais faire le tour pour voir si je peux trouver comment rallumer le chauffage et l'électricité. Si je dois pratiquer une opération, j'aimerais autant y voir quelque chose…
L'intervention resta sans effet, les autres préférant l'ignorer pour discuter de stupides épicentres pendant qu'ils devaient trouver trois scientifiques, un ingénieur et un ouvrier disparus peut-être en danger. Par dérision et un peu pour lui-même, il ajouta avec un geste désabusé de la main :
— Et puis si je tombe sur un zombie mutant qui me saute à la gorge, je crierai pour vous prévenir avant de succomber…
Semblant enfin interloqués, les quatre autres sursautèrent, en le considérant comme si un xénomorphe venait de jaillir sur le devant de sa tunique bleue.[1] Des zombies mutants ? Dans une base minuscule quasiment coupée du monde, dont les habitants vivaient en vase clos, cernés de créatures sauvages d'espèces inconnues ? Avait-il perdu la tête ?[2]
Ne laissant pas à Spock le temps de dire que les zombies n'étaient qu'un mythe – assertion totalement hâtive que McCoy pouvait débouter en énumérant une dizaine de créatures microscopiques exogènes, capables de parvenir à ce même résultat – Jim lui offrit un soutien inattendu en acquiesçant à cette suggestion.
— D'accord. Emmenez Stevens avec vous...
En voyant l'interpellé déglutir et sembler se demander vraisemblablement si sa compagnie n'était pas pire que celle d'un mort-vivant cannibale, le docteur leva des sourcils courroucés. Il les planta là en se dirigeant vers le prochain embranchement. Dans son dos, il entendit Jim qui finissait sa phrase :
— … même si je doute que l'éventualité d'une telle rencontre soit de l'ordre du...

KIRK

Kirk fut interrompu fort mal à propos dans son discours rassurant par un long mugissement glaçant qui retentit deux fois dans le lointain. Le regard de Chekov s'agrandit d'appréhension, celui de Spock resta impassible et celui de Bones se plissa.
— Ne vous faites pas de mouron, lieutenant. Vous l'avez vu tout à l'heure, les portes sont solides et épaisses…
Spock abonda.
— Il y a d'autant moins de raisons de céder à des peurs irrationnelles qu'il s'agit évidemment du cri d'un cétacé en pleine période…
— De reproduction, finit McCoy à l'autre bout du couloir en s'arrêtant à une autre intersection. Par contre, j'ignorais que vous vous y connaissiez en baleines, commandeur.
Le Vulcain élevé dans un monde désertifié lui glissa un regard perçant mais assorti d'un sourire à peine perceptible.
— Bien moins que je ne le souhaiterais, cher docteur. Les capacités cognitives des odontocètes ne sont plus à démontrer et j'espère toujours avoir l'occasion un jour de communiquer avec des créatures intelligentes...
Ou c'était lui ou Spock cherchait la castagne… De là où il était, Kirk avait l'impression qu'il s'agissait d'un tacle élégant et perfide. Il considéra ses tuniques bleues à deux doigts de se lancer dans un combat de coqs sur l'exobiologie. Les mauvaises ondes semblaient régner depuis leur arrivée.
Avant d'y aller, il sortit son arme.
— Messieurs, venez avec moi, il y a de la lumière par là. Réglez vos phaseurs sur assommer. Spock, vous fermerez la marche.
Ils hâtèrent le pas dans la direction indiquée et un sourire confiant ne tarda pas à fleurir sur son visage encore un peu juvénile.
— Oui ! Qu'est-ce que je disais ? J'entends des machines en fonctionnement…
Il ne finit pas sa phrase et pila brusquement en contemplant le spectacle sur le seuil de la pièce éclairée.
Un trou énorme béait au plafond et trois hommes portant des tenues civiles – sans doute les chercheurs – étaient allongés par terre, baignant dans de grandes flaques d'eau. Deux mystères venaient d'être résolus d'un coup : pourquoi on se gelait ici et pourquoi personne ne répondait à leurs appels.
Ils respiraient encore, quoique difficilement, leur pouls était faible et, peut-être en raison du trou au plafond, ils étaient froids… Mais le plus inquiétant, c'était les traces bleues qu'ils avaient au coin des lèvres.
— Dr McCoy, venez vite ! appela Chekov dans le couloir pendant que les autres allaient s'agenouiller près des corps immobiles.
Le médecin de bord rappliqua au trot, son tricordeur médical déjà brandi. L'état désordonné de la pièce ralentit un peu son déplacement en raison des gobelets reversés, des feuilles tombées à terre désormais imbibées et glissantes et des éboulis du plafond.
Spock, Stevens, Chekov et Kirk reculèrent en cercle pour lui faire de la place.
Un genou à terre et concentré, le docteur passa son scan sur les trois corps allongés, puis fronça les sourcils en consultant deux fois les relevés qui tombaient sur son petit pad. Du bout d'un doigt ganté, il leur ouvrit la bouche et remarqua la teinte foncée de leurs langues.
— Où sont les deux autres ? demanda-t-il tout en sortant un long coton tige d'un petit étui pour faire un prélèvement buccal.
— Pas là. Doc, une idée de ce qui leur est arrivé ?
Hochant sa tête brune, celui-ci ferma sa mallette et se releva en soupirant d'un air si navré et si désabusé qu'il laissa ses camarades craindre le pire. Une contagion ? Un empoisonnement de l'eau ?
— Coma éthylique, déclara-t-il. Pas étonnant qu'ils ne puissent pas répondre.
— Ils sont saouls ?
— Ronds comme des queues de pelle… Leur pronostic vital ne semble pas engagé mais ils auraient quand même dû se réveiller d'eux-mêmes au bout de quelques heures. Stevens, mettez ces gants et aidez-moi à les transporter. J'ai vu un dortoir là-bas et une petite cuisine, on les dépose et puis on s'installe un labo de fortune. Il faut que je sache ce qu'ils ont bien pu ingurgiter.
— On peut t'aider ?
Le docteur sourit, sans doute ravi de cette offre généreuse qu'il savait d'expérience de pure forme et il en profita.
— Je pense que tu voudras plutôt voir si les communications marchent et les réparer avec Spock, si ce n'est pas le cas. Dès que j'ai fini avec ces trois-là, je m'occupe des jointures enflées de Chekov… Tenez Chekov, j'ai besoin de leurs noms et des dossiers médicaux, trouvez-moi ça...
Jim Kirk tenta de masquer son amusement en se frottant le menton. Dès qu'une situation médicale d'urgence ou suspecte se produisait, le Dr McCoy ne se privait jamais d'user de sa prérogative de commandement outrepassant celle du capitaine.
Ce dernier se tourna vers son second pour l'inviter à le suivre. Après tout, l'antenne de cette petite station était plus puissante que leurs communicateurs. Il y avait une chance de savoir si l'Enterprise était vraiment « en route » ou « dérouté ».
Une demi-heure plus tard, quand ils revinrent enfin vers la cuisine trouver les autres avec de bonnes nouvelles, ce fut pour découvrir Chekov posé sur une chaise étroite, emmitouflé dans une couverture de survie dorée et McCoy qui pillait le contenu des placards au plastique beige pour le poser sur le plan de travail transformé en paillasse.
— Où est passé Stevens ? demanda le capitaine.
— Dans les quartiers privés où on a installé mes patients. Je leur ai administré de quoi les réveiller en douceur, on va donc peut-être avoir des réponses. Pas de trace des deux autres ?
— Non, par contre, nous avons pu joindre l'Enterprise. Sulu a confirmé qu'ils avaient eu notre premier message mais qu'ils étaient coincés sur l'une des aires d'embarquement de la Base Stellaire 12. Une autorisation du service sanitaire manquait, et tout était bloqué en raison de la présence supposée de Tribules…
— Fan-tas-tique. Et ils arrivent quand ?
— Dans… un petit moment. Mais qu'est-ce que tu fais à t'agiter comme ça ? Qu'est-ce que tu cherches ?
— Il n'y a pas de synthétiseur ici. Je regardais s'il n'y avait pas du café soluble… ou quelque chose dans le genre pour M. Chekov et pour moi aussi. Il faut que je garde l'œil ouvert, j'ai enchaîné deux gardes hier...
— La santé du lieutenant Chekov n'est pas compromise ? questionna Spock.
— Non. Les algues de la plage sont bien à l'origine de son état fébrile et des petites boursoufflures sur ses jointures, mais l'exposition a été minime. A priori, elles ont engendré chez lui une mauvaise réponse physiologique… D'ailleurs, Jim, fais-moi plaisir, n'y touche pas.
— Capitaine, peut-être devrions-nous nous mettre en quête des derniers occupants en commençant par l'usine ? proposa le Premier Officier.
Bien sûr, Spock n'aurait su se sentir coupable d'avoir blessé le jeune lieutenant, ni de s'être défoulé sur lui en raison d'une frustration personnelle car c'était non-vulcain.
— Certainement, mais si je pouvais prendre une boisson chaude avant de ressortir moi aussi…
— Puis-je partir en avant et vous me rejoindrez ?
— Spock, votre stoïcisme n'est pas de mise. Vos lèvres sont vraiment très… magenta.
L'intéressé leva un sourcil, s'efforçant à dix contre un de considérer qu'une remarque de son capitaine sur la couleur de ses lèvres n'était pas déplacée mais rien qu'une marque de sollicitude. Sans cesser de faire l'inventaire de l'épicerie, McCoy le rassura.
— Ça va aller pour lui, Jim. Je l'ai déjà vu dans un plus sale état. Il ne faut s'inquiéter que si elles virent au jaune...
La dignité du Vulcain en fut légèrement égratignée. Il n'aimait pas se souvenir que le docteur avait été le témoin de sa vulnérabilité, lors d'une mission où il avait manqué de mourir des suites d'une blessure à l'abdomen…[3] Le médecin chef lui jeta justement un coup d'œil pour juger de l'effet de sa réplique tout en continuant son manège.
Il secoua une boîte en fer, mit le nez dessus et la referma aussitôt avec une grimace, en la repoussant loin sur le plan de travail. Il éternua avant de s'excuser.
— Mais puisqu'on parle de couleur bizarre, tu as vu leur langue très foncée ? Ceux qui consomment régulièrement cette épice comme assaisonnement n'ont pas rapporté cela… Je cherche si le personnel d'ici aurait pu consommer une version plus brute du produit, ou des feuilles séchées infusées en tisane, ou un petit ratafia distillé maison... Et si cette piste ne mène nulle part, il va falloir tester tout le frigo illico, et peut-être même tout aliment sec dans un paquet entamé… J'ai bien fait de venir, moi...
— Je comprends tes inquiétudes, mais sauf erreur, l'épice indigo est passée par des dizaines de validations avant d'être mise sur le marché et autorisée à circuler dans la Fédération…
— D'accord. Mais tant que je serai le médecin en charge, et que je ne serai pas certain de ce qu'ils ont avalé sans avoir à les faire vomir, tout ce qui est ingérable est devrait être considéré comme suspicieux.
Face à l'opiniâtreté de l'officier médical drapé de sa tunique bleue et de son autorité incontestable, le capitaine ne jugea pas bon de discuter davantage. Il annonça qu'il allait plutôt fouiller le complexe avec l'homme de la sécurité, arguant que Spock serait plus utile en apportant son concours sur les analyses.
— Et je ne toucherai à rien ! promit-il en sortant, un petit sourire aux lèvres.

McCOY

Après une visite à ses patients qui revenaient assez à la conscience pour soutenir une conversation, McCoy regagna la cuisine et s'arrêta net sur le seuil face à la vision qui s'offrait à lui.
Absolument pas en train de travailler, Spock était attablé devant une boîte en plastique, plongeant avidement sa fourchette dans une mixture peu ragoutante qu'il avalait les yeux fermés, mâchant avec rien moins qu'un plaisir évident. Le docteur en resta bouche bée quelques secondes avant de s'exclamer :
— Mais… Spock ! Qu'est-ce que vous faites ? Vous mangez les indices ?
L'interpelé s'arrêta brusquement, comme surpris d'avoir été surpris, puis il reposa sa fourchette en se recomposant une façade conforme à celle de toujours. Cette gloutonnerie invraisemblable n'était pas de bon augure. Pour ce qu'il en savait, chez les Vulcains, le plaisir n'était jamais autorisé et si oui, il pliait sous le poids de telles contraintes que l'intérêt lui semblait discutable...
— Docteur, vos « indices » s'avèrent être une fricassée de mollusques au beurre rhombolien. Un plat typique très fin et extrêmement rare, étant donné le manque d'étendues maritimes sur Vulcain. Ma mère me le servait lors de mon anniversaire et à moins de tenter de le préparer moi-même, il était hautement improbable que j'aie l'occasion de le savourer à nouveau.
Bien qu'ému par un comportement aussi « normal », McCoy espéra qu'il resterait un échantillon à étudier... Des bruits de pas et de conversation résonnèrent dans le boyau qui conduisait jusqu'à la cuisine.
— ...la seule conclusion logique qui pourrait l'expliquer, poursuivait Spock en biglant sur le reste de la gamelle, c'est qu'il y a ici un survivant vulcain.
Conduits par un Kirk guilleret, les explorateurs de nouvelles usines étranges étaient de retour. Quand ils débouchèrent dans la petite pièce, le capitaine qui avait entendu la fin de la phrase, le contredit d'une réplique théâtrale :
— Non M. Spock. Pas vulcain : romulien !

Chapitre 2 - Les arts de la diplomatie

KIRK

Tous les présents retinrent leur respiration en guettant une éventuelle (et hautement improbable) réaction de Spock apprenant la présence urticante d'un représentant de ce qu'il fallait bien appeler, toujours métaphoriquement, un frère ennemi de son peuple. Le commandeur ne broncha pas lorsque le capitaine désigna d'une paume ouverte l'ingénieure qu'il ramenait de la raffinerie voisine.
Svelte et de taille moyenne, elle portait un uniforme droit sans attrait marqué au logo des exploitants de l'usine. Si l'on faisait abstraction de sa grande beauté, un détail frappait de suite chez elle : l'absence de frange traditionnelle droite ou en pointe. Ses cheveux lisses et très bruns étaient relevés en chignon et son front dégagé ne présentait pas d'excroissances osseuses. Cette coiffure allongeait son visage carré, à l'expression posée et légèrement hiératique. Sous ses sourcils inclinés, les deux yeux sombres et profonds s'arrêtèrent sur Spock avec étonnement. Elle s'avança d'un pas vers lui.
Quand ses lèvres frémirent, Kirk en fut réduit à spéculer. Avait-elle décelé dans ses traits tout ce qui leur manquait de « vulcanité » ? Il ne pouvait pas le savoir. Mais il aurait juré qu'au fond de ses pupilles intenses brillait la même lueur que dans celles du chat venant de tomber sur un canari. Il savait que les Romuliens étaient fort différents de leurs lointains cousins. En comparaison, ils étaient bien plus proches des humains sur le plan des émotions.
Lorsqu'elle commença à parler, en s'adressant à lui, il trouva les inflexions de sa voix bien séduisantes, sensuelles s'il osait.
— Je me nomme T'Priss. N'y voyez pas d'offense si je vous reprends, capitaine Kirk, mais je ne suis qu'à demi-romulienne par ma mère. Mon père était Vulcain.
Peut-être un quart de seconde décontenancé par l'audace absolue d'une telle « mésalliance » certainement plus mal acceptée encore que la sienne, Spock se reprit vite. Il inclina brièvement la tête avec un « commandeur Spock », la main levée pour exécuter le salut de son peuple assorti du rituel « longue vie et prospérité ». Elle l'imita mais utilisa une autre formule, en vigueur d'ordinaire dans d'autres circonstances solennelles :
— Vous servir… est un honneur.
James contint un sourire en imaginant cette réplique plus suggestive qu'elle ne devait l'être. En la voyant qui dévorait le grand brun des yeux en ayant l'air de ne pas croire à sa chance, il lui prit la fantaisie d'imaginer un monde parallèle où Spock serait devenu avec la destruction de sa planète, le plus beau parti qui fût. Jeune, fils de diplomate haut placé, sorti major de sa promotion malgré son « handicap »... Envolé le mépris des caciques coincés réprouvant tout de lui, de son métissage « exotique » à son excentricité choquante (travailler volontairement avec des Terriens stupides et en plus sous les ordres de l'un d'eux ?). Pour les dames, l'équivalent d'une célébrité, un objet de fantasme nimbé d'une aura sulfureuse de bad boy rebelle…
Il effaça l'image et vint à la rescousse, témoignant ipso facto d'une connaissance insoupçonnée du protocole. Il aimait se faire passer pour un paresseux alors qu'il était en réalité très studieux.
— Allons, pas tant de formalisme, nous ne sommes pas en mission diplomatique que je sache. Si vous le permettez, je vous présente notre médecin, le Dr McCoy…
— Léonard, corrigea l'interpellé subitement très aimable sous les prunelles veloutées qui se posaient sur lui. Je ne peux vous tendre la main, mais je suis ravi de vous rencontrer. Une autre enfant née d'un Vulcain prêt à braver préjugés et traditions, c'est inespéré...
Kirk lui flanqua un coup de coude, devinant que Spock serait extrêmement mal à l'aise face à cette divulgation de son ascendance à une inconnue, même métissée comme lui. La réaction coupante de l'intéressé confirma la chose :
— N'ennuyons pas la chef-ingénieure avec des frivolités dénuées d'intérêt… Étant donné l'état de vos compagnons, j'imagine que vous avez été seule à gérer la situation.
Quoiqu'il trouvât la question pertinente, le capitaine se racla la gorge pour rappeler qu'il n'était pas là pour la forme, et que c'était un peu son rôle de mener l'entretien.
Reprenant la main, il se tourna galamment vers l'ingénieure pour l'inviter à s'asseoir, soucieux de développer plus avant les raisons de leur présence.
— Votre grand isolement dans ce secteur limitrophe du quadrant, nous a fait envisager un scénario où vous auriez pu tomber sur des commerçants peu scrupuleux ou soutenus par des ennemis de la Fédération. L'épice indigo est un bien inestimable dont l'existence reste encore discrète. Le cas s'est déjà présenté. L'une des toutes premières cargaisons a été interceptée par des Andoriens… [1]
— Rassurez-vous, tel n'a pas été le cas, capitaine.
— Il manque pourtant quelqu'un d'après le journal du personnel... souligna-t-il toujours affable.
T'Priss acquiesça en baissant un instant les paupières. Jim se demanda si ses regards directs et incorrigiblement appréciateurs pouvaient l'incommoder. Il n'arrivait pas à savoir si elle était timide ou trop bien élevée pour lui signifier que ça ne se faisait pas...
Comme exprès, McCoy continuait derrière eux sa petite tambouille bruyante. Avec un sourire satisfait, il ébouillanta soigneusement quatre tasses, avant d'y jeter plusieurs cuillers d'une poudre brune prélevée d'un mystérieux pot de métal émaillé au dessin fané. Puis il ajouta quelques centilitres d'eau très chaude avant de touiller le mélange.
Les narines de Stevens et Kirk tournèrent automatiquement en direction des mugs fumants. Emportant un petit plateau à déjeuner, il s'excusa en prévenant qu'il allait relever Chekov et ausculter les patients.
— Euh… Peut-être serait-il poli d'en proposer à notre… hôtesse ? dit-il en espérant que ça l'autoriserait à en avoir une aussi.
Toujours penché sur la lunette du microscope, Spock retourné à ses analyses, éleva une voix suave légèrement sarcastique :
— Ou peut-être serait-il prudent de n'en rien faire. J'ai entendu le docteur émettre de nettes réserves concernant l'ingestion de tout aliment présent sur les lieux.

McCOY

Avec un regard en coulisse, ledit docteur embarqua ses tasses qui embaumaient. Il n'avait pas la moindre envie d'argumenter. Un, il avait vérifié l'innocuité de cette boisson importée au pot scellé, essentiellement composée de 50% malt d'orge, 25% de lait en poudre et 25% de cacao.[2] Et deux, il avait accordé un soin particulier au nettoyage des mugs dans l'hypothèse où ils auraient pu être en contact avec une boisson d'algue quelconque, thé ou soupe légère.
Il trouva les trois chercheurs assis sur leurs lits qui discutaient tranquillement en s'étirant où se massant le front. Le docteur se présenta et leur proposa de boire chaud pour faire diversion. Et pendant ce temps, il en profita pour les scanner de son tricordeur et leur demander comment ils se sentaient – cherchant à leur faire décrire les premiers symptômes. A sa surprise, ils s'indignèrent qu'on les soupçonne de beuverie et réfutèrent tous vigoureusement.
— Docteur, voici le menu de ces derniers jours.
— Merci lieutenant, dit-il en acceptant le pad des mains de Chekov pour de l'examiner. Et où est votre autre collègue ? demanda-t-il à celui qui semblait être le chef et s'était présenté sous le nom de RaKarepe. Nous ne l'avons pas retrouvé.
— Kechichian ? C'est normal, c'est lui le spécialiste de la faune maritime. Il est sorti en mer pour pêcher !
— Vous consommez du poisson local ? Mais ce n'est pas indiqué là-dessus !
Le chef de l'avant-poste ignora le ton réprobateur. Il avait très certainement des ancêtres polynésiens car il lui lança un regard de Maori en plein Haka pour se défendre avec humeur :
— Quand vous aurez mangé les mêmes rations quotidiennement pendant des semaines, croyez-moi, vous envisagerez d'agrémenter l'ordinaire de quelques crustacés de temps en temps !
— Croyez-le ou non, j'ai aussi droit à des rations insipides à mon bord. Mais j'aimerais comprendre pourquoi et comment vous étiez dans un tel état sans avoir consommé une goutte d'alcool…

KIRK

Avec un grand naturel, le capitaine faisait le service et le joli cœur, attribuant des mugs fumants à chacun, sauf au Vulcain obstiné.
— Spock, vous n'en voulez toujours pas ? Pas de regrets ?
— Non, capitaine. Je préfère rester pleinement opérationnel pour le cas où vous vous verriez tous affectés de la même manière que les hommes que nous avons découverts…
— Amen. Messieurs dames, à la vôtre !
Les Terriens avalèrent quelques gorgées avec plaisir. Le breuvage exécuté par Kirk était battu à la fourchette pour être légèrement plus onctueux et mousseux ; il exhalait pour eux une réconfortante odeur de goûters d'enfance.
La chef-ingénieure observa leur réaction d'un œil plutôt curieux, trempa des lèvres prudentes dans une tasse et déclara qu'elle trouvait cette saveur très sucrée inhabituelle « mais pas forcément désagréable ».
— Si vous n'aimiez pas, nous ne nous sentirions pas offensés, intervint audacieusement Stevens, d'habitude taciturne.
— Je vous avoue volontiers que la nourriture terrienne me semble souvent un peu fade.
Le dos tourné et courbé sur les résultats, Spock multitâche hocha la tête en roulant des yeux. Même s'il ne l'aurait pas exprimé crument devant l'équipage, il ne pouvait qu'être d'accord sur ce sujet précis. James le savait et ne se faisait pas d'illusion, il trouvait leur bouffe dégueu.
Kirk le suivait du coin de l'œil. L'ambiance détendue semblait le froisser de plus en plus. Etait-il et quoi qu'il dise, un peu affecté par la présence inattendue de T'Priss ? Voyait-il cette rencontre comme un douloureux rappel de l'inexorable anéantissement de sa race au travers d'une lutte fratricide ? Un cruel retournement du couteau dans une plaie encore à vif ? Spock n'en parlait bien évidemment jamais.
Il avait manqué l'occasion de se taire en affirmant qu'ils n'étaient pas en mission diplomatique. Fallait-il qu'il s'étonne que Spock ne se montre donc pas diplomate envers une ennemie héréditaire ? Et s'il s'était attendu à retrouver un compatriote épargné, tomber sur une Romulienne devait relever de la douche froide… Enfin, ça l'aurait été pour un humain.
Laissant sa place à Stevens resté debout depuis un moment faute de sièges en nombre suffisant, le capitaine se leva de table en s'excusant pour aller parler à son second un peu plus loin.
— Où en êtes-vous ? questionna-t-il à voix basse par courtoisie en sirotant toujours son breuvage à petites lampées.
— Presque terminé. Si j'en crois ces relevés, la chair du poisson et des crustacés présente des concentrations chimiques particulières qu'on ne trouve plus dans les spécimens stockés dans la chambre froide ; ce qui se voit, là et là… Je dois le faire vérifier par le Dr McCoy… ou par l'un des spécialistes s'il se réveille.
— Spock, vous commencez à me perdre. Qu'est-ce que vous êtes en train de dire ? Que la congélation des denrées dénature un poisson pêché du jour ?
— Non l'inverse… C'est le poisson frais qui semble altéré. Par ailleurs, il a bien été effectivement assaisonné d'épice indigo au moment de le consommer, c'est ce marqueur là, ce qui est cohérent avec la coloration bleue des langues observée tout à l'heure.
— Et d'après votre intuition, ce serait une combinaison fatale ?
— Les intuitions sont étrangères au raisonnement vulcain.
— Spock ! s'impatienta le capitaine. Vous me voyez comme une personne extrêmement illogique, et ça ne m'empêche pas d'obtenir des résultats… Faites travailler votre moitié humaine pour une fois. Qu'est-ce que vous croyez que c'est ?
Une longue plainte, similaire à celle qu'ils avaient entendue en arrivant, résonna cette fois beaucoup plus près et le grondement se fit plus intense. Ils sursautèrent en sentant le sol vibrer.
— C'est encore les baleines qui font ça ?

SPOCK

Sans rien dire, l'officier scientifique leva un sourcil intéressé, considérant l'hypothèse intuitive assez sérieusement. Il retourna néanmoins vers le plan de travail pour finir de ranger le matériel. Kirk crut bon d'insister.
— Pourquoi vous faites la tête ? Vous êtes déprimé à cause de…
Il inclina discrètement la tête en direction de l'ingénieure. D'un geste millimétré et sans même regarder, Spock retira une dernière lamelle de dessous la lentille. Sa voix posée aux inflexions moelleuses transpirait la patience qu'on montre envers les jeunes enfants.
— Pas plus hier qu'aujourd'hui, je ne saurais l'être, capitaine. Toutefois, je vous sais gré de l'intérêt que vous manifestez pour ma capacité à remplir mes fonctions.
— Hey. Je peux comprendre le passif historique entre les Vulcains et les Romuliens, vous savez. Mais T'Priss n'a montré aucune hostilité, au contraire de l'intérêt et de la curiosité. Ok, je ne sais pas si c'est seulement parce qu'elle nous étudie en tant que primates évolués, plaisanta-t-il. Mais selon des critères humains, je suis désolé de vous le dire : vous comportez comme un rustre.
Malgré le regard d'azur décidé du capitaine, sa franchise désarmante et l'autorité qui exsudait toute de sa jeune personne, Spock regimba. Parce qu'il était touché, il décocha un regard intensément noir suivi d'une pique énoncée d'une voix de velours :
— Comme le Dr McCoy s'est plu à le claironner impoliment, je ne suis qu'à moitié concerné par ces critères.
— Soit, mais une moitié de rustre, c'est encore un peu trop.
Ils s'entre-regardèrent pas vraiment comme en duel mais chacun pensant être dans le juste. Le capitaine soupira et empiéta cette fois franchement l'espace personnel du Vulcain, pour parler encore plus bas.
— Ecoutez, soyez réservé tant que vous voulez mais faites un effort pour être au moins poli. Vous n'êtes pas un simple Vulcain ici, Spock, vous êtes notre Vulcain… Enfin je veux dire… avant tout un membre de Starfleet comme les autres, que vous représentez auprès de tous ceux que nous rencontrons, quels qu'ils soient.
Appuyé contre le plan de travail, le Premier Officier médita cette évidence quelques instants, navré d'avoir à se le faire rappeler par son supérieur. Cet homme, presque un enfant selon des critères vulcains, savait comment le fragiliser sur le plan émotionnel. C'était arrivé une fois, lorsqu'ils venaient de se rencontrer mais le jeune capitaine n'en avait pas fait une habitude. A chaque fois qu'il le poussait, ce n'était pas pour le tester, c'était pour lui faire quitter ses œillères et uniquement dans des situations qui dépassaient leurs petites personnes. Il occupait certes le fauteuil du commandement mais il entendait fonctionner en équipe et s'assurer de pouvoir compter sur celui qui le secondait. Ce qui était logique.
— Vous avez raison, capitaine. Mon comportement n'est pas digne de l'officier que je suis. Je vous prie de m'excuser.
— Bien ! Venez un peu avec nous. Allons, ne faites pas cette tête, vous n'allez pas à l'abattoir… Cette jeune femme n'est-elle pas charmante ?
Spock ne répondit pas. Il se contenta de feindre la plus grande concentration pendant qu'il se versait un fond de concoction marron dans le seul bol propre qu'il trouva. Il était rose bonbon.

McCOY

La grande salle éventrée servant de bureau commun et de poste de communication était en train de se couvrir à nouveau d'une fine pellicule de bruine et le docteur avait accepté d'aider le chef RaKarepe à tout recouvrir avec des bâches qu'il fallait aller chercher près de la porte du sas.
A sa grande déception, le scientifique n'était pas capable d'expliquer ce trou gigantesque au plafond et ne pouvait que supposer qu'il s'était produit, Dieu savait comment, après qu'ils se soient effondrés comme des masses.
Pendant qu'ils sortaient des toiles cirées salies, ils tombèrent nez à nez avec un autre homme trapu, bien couvert de la tête aux pieds, avec dans les bras l'une de ces caisses orange au fond desquelles s'agitaient encore quelques pinces et tentacules…
— Keshishian ! Alors, ç'a été comme tu voulais ?
L'interpelé opina et tendit la caisse d'un air réjoui en guise de réponse avant de la poser pour retirer son écharpe, ses gants et son bonnet. Sans attendre, il se dirigea vers la cuisine dans l'intention de mettre ses fruits de mer au frais et intrigué par les éclats de voix qui parvenaient jusqu'à eux.
Comme si c'était une formalité, McCoy déclara qu'il voulait en disséquer quelques-uns et se heurta à l'opposition farouche du chef de mission et de Keshishian qui s'interposèrent en enveloppant la caisse d'un geste protecteur.
— Ah non ! Nous prélevons à peine de quoi faire quelques repas pour nous cinq. Si vous en voulez, allez vous pêcher les vôtres, toubib !
Le docteur se renfrogna face à leur obstination et continua à faire valoir son point de vue pendant le court trajet.
— Mais enfin, il y a manifestement dans ces crustacés quelque chose qui est responsable de votre coma ! Une vésicule contenant du fiel comme dans le fugu ? Êtes-vous stupides ? C'est la seule variable de votre régime !
— Sauf votre respect mon vieux, ça fait des semaines que nous en mangeons et nous sommes en parfaite santé ! Les relevés médicaux que vous avez consultés sont clairs, non ?
Un gros éclat de rire bien sonore les interrompit et il adoucit un peu l'humeur de chacun. Difficile de rester contrarié quand d'autres avaient l'air de s'amuser autant.
Pensif, le docteur soupçonnait qu'il y ait eu une erreur mais il ne voyait pas laquelle. Une partie de lui se laissait convaincre car les types de cette base étaient francs, pragmatiques et en plus ils ne trahissaient aucun signe de dissimulation... Toutefois, les faits étaient les faits. A l'exception du biologiste Keshishian qui était en mer et de la romulo-vulcaine, tous étaient dans un état préoccupant à leur arrivée.
Disposé à chouraver quelques nouveaux spécimens à leur insu, il les suivit impatiemment jusqu'au frigo dans l'espoir de réexaminer tout ça avec le Gobelin au sang vert. Mais quand il s'arrêta sur le seuil, il oublia l'idée. Sa mâchoire se décrocha et son sang rouge ne fit qu'un tour.
Il sut avec une absolue certitude que la situation avait complètement dérapé en voyant Spock reversé sur une chaise, le bras familièrement passé autour de l'épaule de T'Priss nichée contre lui, en train de se taper sur la cuisse en riant de la blague affligeante qu'il venait de raconter.

KIRK

Manifestement, McCoy n'appréciait pas le tableau autant que lui. Le capitaine l'intercepta avec qu'il ne fasse une attaque, sous le couvert de lui demander de son rapport sur l'état de santé des chercheurs à présent réveillés.
Tous deux se mirent à l'écart, près des microscopes et de la petite centrifugeuse prêts à regagner le bord. Le doc ignora temporairement les autres résultats et se précipita sur son pad pour y lire ce qui concernait la fricassée rhombolienne, puis il compara avec les autres. La perplexité le prit.
— Alors Bones, comment vont-ils ?
— Bien mieux, heureusement. Mais ils protestent qu'ils ne se sont pas enivrés… Même si l'état des stocks de la station semble le confirmer, ça n'exclut pas la contrebande. La bonne nouvelle, c'est que notre navigateur est bien remis. Ses coupures sont déjà en train de désenfler et de cicatriser. Mis à part un petit épisode fiévreux de quelques dizaines de minutes, ses analyses ne montrent aucune irrégularité. Dès que nous serons à bord, je vais lancer un programme de recherche sur ce gel d'algues sur lequel nous sommes tombés ; il est possible qu'il fonctionne comme un calmant et cicatrisant rapide. J'ai trouvé également dans le prélèvement une concentration importante de ce qui me semble être de la bave de gastéropode… J'espère qu'on enverra quelqu'un poursuivre car c'est prometteur.
— D'accord, d'accord… Donc plutôt de bonnes nouvelles ?
— Oui. Mais tu as vu Spock ?! La seule fois où je l'ai vu ricaner bêtement, ça a duré trois secondes, et il délirait de fièvre parce qu'il avait une sale blessure qui s'infectait. Regarde-le… Il a l'air complètement shooté et de s'être bien assis sur sa discipline vulcaine !
— Allons, Bones, tu exagères ! Je le trouve tout à fait sympathique maintenant. Il est juste plus détendu…
McCoy roula comiquement de gros yeux avant de tendre la main pour désigner discrètement le Vulcain.
— Ah, ça oui ! Le mot est faible !
Réunissant le meilleur de ses deux patrimoines culturels, l'intéressé avait entremêlé ses doigts à ceux de T'Priss tandis qu'il l'embrassait gentiment sur la bouche, à répétition, comme si c'était un simple jeu. Ils gloussèrent en reposant leur front l'un contre l'autre. Et puis la demoiselle romulienne ravie l'agrippa aux épaules pour un baiser plus fougueux, sous le regard médusé d'absolument tous les présents.
— Jim, avertit tout bas le docteur, si jamais il se souvient de ça, il va nous tuer et se débarrasser de nos corps en les jetant dans un trou noir ! Sortons ! N'importe où mais ailleurs qu'ici...
D'un geste pressé et autoritaire, il fit signe aux autres de faire retraite dans le couloir pour ménager un peu d'intimité au premier traité de paix romulo-vulcain jamais entamé dans l'univers.
Kirk se retourna et chuchota d'un ton faussement innocent :
— Dis voir, le Vieux Spock, c'était un fervent militant d'une réunification des deux peuples, pas vrai ?
— Chut !
— Non, parce que maintenant on comprend bien pourquoi…

Chapitre 3 - La potion de consolation

McCOY

McCoy était parti le dernier, restant avec le Dr Kechichian pour vérifier ses hypothèses et faire ses dernières recommandations au personnel du petit bastion agricole. A eux deux, ils avaient pu débrouiller l'écheveau. Spock aurait sans doute bien aidé s'il avait été un minimum concentré. Il avait fait son débrief au capitaine.
Pour le petit additif sur les crustacés, tout était de la faute des baleines. Les immenses spécimens locaux avaient un cycle de reproduction plus lent que leurs congénères terriennes. Quand le temps venait, une fois tous les quatre ans et demi, elles arrosaient de phéromones sexuelles plusieurs kilomètres cubes de mer au large des côtes afin d'attirer des mâles. Puis, la gestation d'un unique petit durait plus d'un an et si on comptait une petite période de latence avant le lancement d'un nouveau cycle, le miracle de la vie de ces cétacés se produisait à des intervalles excédant les rotations des chercheurs de l'avant-poste… Donc personne n'était vraiment au courant étant donné la récence de l'exploitation de l'épice indigo.
En ce qui concernait le trou dans le plafond, Kechichian avait résolu l'énigme. Il était dû à l'enthousiasme d'un jeune mâle de cinquante petites tonnes surnommé Moby Dick. Ce dernier faisait partie des animaux que l'océanographe suivait avec un traceur, et les relevés étaient formels : le cétacé l'avait suivi, en flairant de très loin une odeur alléchante ramenée là par ses modestes pêches. Et depuis deux jours, l'animal obstiné s'était approché de la plage, réduite à une mince bande de deux mètres et tombant abruptement en eau profonde. L'esseulé gémissait et s'efforçait sauter par-dessus le champ de force protégeant le bâtiment des fortes intempéries. Ses efforts désespérés étaient responsables de tremblements et d'une houle considérable qui détrempait tout le terrain autour.
Assommés par le mélange détonnant des fruits de mer imprégnés de phéromones de baleine et saupoudrés de l'épice indigo, les occupants n'avaient pas pu lever le bouclier pour empêcher un premier assaut impétueux. L'usine par contre, si. T'Priss avait expliqué que la raffinerie disposait de ses propres capteurs et d'un système de sécurité automatisé. Le bourdonnement produit par les machines avait couvert le tumulte pendant qu'elle vaquait à ses réparations et vérification des systèmes.
Sur le plan médical, il avait pu déterminer que dans les estomacs humains, le petit aphrodisiaque cétacé s'était recombiné avec le vin pris au moment du repas. Par malchance l'épice indigo avait accéléré la digestion. Donc, lorsque les sucs gastriques s'étaient mis à l'œuvre, les différentes molécules des aliments ingérés avaient produit très rapidement de l'éthanol.* Ces baleines de Dannus IV enivraient-elles leur partenaire pour copuler ? Il n'aurait sans doute pas de sitôt la réponse à cette fascinante question…
Et le plus drôle dans tout ça, c'était que ni T'Priss ni Spock n'avaient été affectés par les crustacés, en aucune façon et d'autant moins peut-être qu'ils les avaient consommés avec un autre assaisonnement. Non. Leur humeur « détendue » était due à une toute autre raison.
Tout était de la faute du cacao sucré qui avait agi sur leur organisme comme un désinhibant. Même non majoritaire dans le chocolat chaud, cet ingrédient bénin avait libéré dans leur sang un taux de sérotonine élevé – complètement absent de leur régime alimentaire habituel et auquel ils s'avéraient manifestement hypersensibles… Chez un humain, la dopamine et la sérotonine s'éliminaient trop vite pour atteindre le cerveau et produire réellement l'effet euphorisant que la culture populaire leur attribuait. Mais sur des Vulcains, « l'hormone du bonheur » avait été une réalité observable !
McCoy avait noté cette information dans le dossier médical de Spock. Il aurait préféré pouvoir la garder secrète au nom de la confidentialité des consultations. Hélas, Jim ne lui avait pas laissé le choix, en réclamant avec insistance un rapport précis sur l'état de santé de son second.

KIRK

Kirk laissait Stevens piloter la navette pour remonter à bord de l'Enterprise. Sans y penser sérieusement, il se disait que cette poudre miraculeuse aurait pu grandement faciliter l'intégration sociale de Spock à bord si quelques pincées s'étaient retrouvées de temps en temps dans son thé...
Depuis qu'il avait rempilé pour une nouvelle mission quinquennale, l'homme aux oreilles pointues ne s'en était jamais vraiment ouvert à lui, mais le capitaine se doutait que son second hésitait entre deux loyautés : son vaisseau et sa patrie. James savait aussi que l'affection de la belle Nyota pouvait retenir Spock sur l'Enterprise et dans le giron de Starfleet. Il n'avait pas l'intention de se mêler de leur relation et n'espérait rien d'autre que retenir deux officiers compétents à son bord.
Mais malgré leurs caractères patients et prudents, malgré la pudeur de leurs sentiments bien réels, les deux tourtereaux se retrouvaient encore quelquefois en butte à des incompréhensions culturelles qui pouvaient leur faire reprendre leurs distances. Et c'était encore le cas en ce moment. Pour avoir essayé de cuisiner Uhura dans l'ascenseur (et s'être encore fait une fois rembarrer), il subodorait que ce devait être une grosse affaire. L'officier des communications resterait sûrement, mais Spock ? James n'était plus sûr de rien.
Sans prévenir quiconque, il était allé discuter avec l'ambassadeur vulcain pour tâcher de comprendre pourquoi cet excellent élément de Starfleet envisageait d'abandonner poste et carrière sans sourciller (et sans jeu de mot). Son interlocuteur avait été clair : Vulcain n'était plus, mais la survie de leur peuple restait possible à condition que tous les hommes en âge de procréer se marient et fassent des enfants…
Sous cet éclairage, il ne fallait pas être supérieurement futé pour déduire que le commandeur avait dû faire sa demande en mariage. Le lieutenant Uhura lui avait certainement réclamé un délai… Sans être fermée à l'idée d'avoir des enfants, une femme brillante comme elle n'était certainement pas prête à jeter si rapidement aux orties des années de formation à l'académie de Starfleet. Et il y avait par-dessus tout une inconnue dont il était délicat de parler : personne ne savait si leurs bébés seraient viables, la naissance et la survie de Spock lui-même ayant été un vrai miracle.
Stevens finissait les manœuvres pour atteindre le hangar d'appontage, et Jim regardait l'espace en caressant distraitement sa lèvre du pouce. Le capitaine devait reconnaître aussi qu'il avait aimé avoir un aperçu de son ami – le Vieux Spock lui avait certifié qu'il était son ami – sous un aspect plus « humain », ne serait-ce que pour connaitre la tête qu'il avait lorsqu'il souriait et semblait heureux.
Sans le dire pour ne pas l'offenser, il pensait au fond de lui que Spock avait dû encaisser à pleine charge le féroce conditionnement vulcain, et que cela n'avait sûrement rien de juste pour un enfant qui en aurait eu « logiquement » moitié moins besoin que les autres…
Il était par contre bien sûr que Spock nierait une fois dégrisé et peut-être même le regarderait avec une déception discrète. Connaissait-on jamais les gens ? méditait-il en regardant l'espace. Il avait eu la preuve sous les yeux qu'une fois privé de ce carcan qu'il s'imposait, Spock pouvait montrer qu'il n'était ni sévère, ni froid, et même plutôt… charmant.
L'incident avec Nyota survenait et il ne s'autorisait rien. Ni bouleversement, ni amertume, ni déception d'être laissé mariner, quoiqu'avec tact et douceur.
Et puis surgissait alors cette troublante et grave beauté qui le dévorait des yeux de façon si tangible qu'elle avait incommodé l'intéressé... Trois cuillers de cacao plus tard, le cerveau de Spock s'était fait l'esclave docile de ses aspirations secrètes. Combien de nanosecondes avait-il fallu pour qu'il souligne que Romuliens et Vulcains restaient complètement compatibles génétiquement ? Combien d'autres pour que l'hypothèse d'une telle union lui semble pleine de sens et raisonnable ? En lui offrant une chance d'être tout aussi iconoclaste que son père, une chance de trouver une hybride qui soit presque sa semblable, une chance de faire son devoir envers son peuple et de rendre hommage – effectivement – aux idéaux du Vieux Spock… Voire une chance d'attendre le pon farr avec plus d'impatience ?
Jim sourit à cette indigne petite blague silencieuse et soupira en sentant la navette s'arrêter définitivement.
Avec T'Priss, Spock aurait certes pu augmenter ses chances d'avoir de beaux bébés (ça oui !), mais les divergences culturelles entre Vulcains et Romuliens étaient peut-être encore pire à affronter une fois chacun revenu à son état normal. Le tempérament « passionné » d'une Romulienne aurait sans doute été pour lui un cauchemar au quotidien.
Une demi-romulienne, lui souffla son cerveau pendant qu'il mettait un pied sur le dock.
Il fit taire ces fantasmagories aussitôt qu'il le vit debout, droit comme un i, à l'attendre près de la porte.
— Commandeur, le salua-t-il brièvement. Je vois qu'au moins le téléporteur fonctionne parfaitement, vous semblez être en un seul morceau. Vous avez un rapport de situation à me faire ?
— Tous les systèmes du vaisseau sont mis à jour et opérationnels après le passage sur la Base Stellaire 12… Evidemment, il ne se trouvait aucun tribule à bord. Le Dr McCoy est rentré également, il tient à ce que je passe un scanner. Si vous aviez besoin de moi sur la passerelle, je serais ravi de pouvoir reporter cet examen superflu.
— Peut-être devriez-vous y aller… Vous savez qu'il a sa propre technique de prise vulcaine à base d'hypospray… Vous savez aussi qu'il est obligé de vous coller une dose de cheval et que vous ressentez un effet désagréable à chaque fois… C'est normal qu'il s'inquiète pour vous, cette petite perte de mémoire n'est peut-être rien, mais il s'en voudrait d'avoir laissé passer quelque chose. Les interactions pharmacologiques sur votre physiologie littéralement unique sont inconnues... Je vous accompagne si vous voulez, c'est sur mon chemin.
Jim afficha la mine la plus débonnaire de son répertoire tandis que Spock le scrutait d'un œil aussi détaché que possible. Il ouvrit la bouche quand les portes de la zone d'appontage se furent refermées. Il fallut quelques mètres vers l'ascenseur pour qu'il se décide à parler.
— Capitaine, est-ce que…
Il se tut parce qu'un enseigne venait de monter avec eux dans la cabine blanche brillamment éclairée. Kirk était amusé en surface mais aussi touché à un niveau plus profond qu'il vienne le trouver ainsi sans prétexter qu'il avait des calculs urgents à huit décimales après la virgule.
— Capitaine, est-ce que… Est-ce que j'aurais montré un comportement… déplacé ou inapproprié pendant le temps que nous avons passé à finir d'attendre l'Enterprise ? demanda-t-il tout à trac.
— Qu'est-ce qui diable peut bien vous faire penser cela ?
— Eh bien, j'ai souvenir de vous m'ayez qualifié de « rustre » alors il me semble légitime de poser la question.
Les portes du turbolift s'ouvrirent à l'étage de l'infirmerie en chuintant doucement et Kirk lui fit signe de passer le premier.
— Ah, ça ? Non, ce n'est rien. Oubliez. Vous étiez préoccupé et désireux de finir les analyses du Dr McCoy au plus vite, ce que je comprends très bien.
Le capitaine sortit et longea la coursive aux murs blancs jusqu'à l'infirmerie dans l'espoir que Spock le suive. Mains dans le dos, ce dernier lui emboîta le pas de ses longues jambes, sans le lâcher d'une semelle.
— Vous me certifiez que je n'ai rien fait qui puisse avoir donné à l'ingénieure T'Priss l'impression que je souhaitais… m'engager envers elle ?
Jim sourit en coin en actionnant l'ouverture des portes et ils pénétrèrent dans l'antre de McCoy. Contre toute attente, la vaste pièce avait des murs d'un ton gris-bleu plus foncés qu'on ne s'y serait attendu en un tel symbole de l'asepsie clinique, et un éclairage résolument non-violent, compensé par les nombreux écrans de contrôle rayonnant d'une luminosité aquamarine.
— M. Spock, votre comportement est toujours irréprochable. Cela vous a coûté mais quand je vous ai demandé de vous montrer un peu plus sociable avec l'ingénieure T'Priss, vous l'avez fait. Et comme d'habitude, vous avez dépassé mes attentes…
— Puis-je souligner que vous restez vague, capitaine ?
L'intéressé éluda le temps de demander à une infirmière si le docteur était disponible pour un scanner crânien et se vit répondre qu'il était avec une autre patiente mais arrivait tout de suite. Kirk vérifia en regardant par-dessus l'épaule du Vulcain mais se montra réticent à répondre.
— Vous m'en voudrez si je vous le dis. En plus, ce ne serait pas correct que vous l'appreniez par moi plutôt que par votre médecin personnel. C'est vrai que vous avez subi des effets secondaires. McCoy va vous en dire plus…
— Capitaine…
Jim aurait juré qu'une menace sous-jacente affleurait dans son ton. Il en était plus convaincu chaque jour : plus volontaire et plus assuré que sa contrepartie de l'univers « d'avant Nero », ce Spock était nettement moins flegmatique. Il avait davantage de répartie et celle-ci pouvait virer au sarcasme quand on venait l'asticoter… Balançant au seuil de l'éthique et de la bienséance en tant que capitaine, en tant qu'ami toutefois, il ne put pas résister :
— Ok, tout à fait en off alors …
Jim grava dans sa mémoire le visage tendu d'un Spock sur les charbons ardents et il sourit de malice avant de lâcher :
— Mon vieux, je n'aurais pas parié dessus… mais vous emballez comme un champion !
Un bref éclair de panique flasha dans les yeux du Vulcain.
Dans sa tenue blanche immaculée, le Dr McCoy termina de consulter sur le tableau de bord récapitulatif les relevés rassurants concernant T'Priss, puis commanda le retrait de la table d'examen pour la désengager du scanner. Spontanément, il aida la jeune femme à descendre, posant une main légère sur son dos et l'autre lui tenant le bras, comme s'il craignait qu'elle ne tombe.
— Et voilà, ma chère, c'est terminé. Vous êtes en parfaite santé et bonne pour le service.
Jim releva aussitôt le geste que Bones avait exécuté sans y penser. Avec un bref temps de retard, le médecin réalisa ce qu'il venait de faire et rompit le contact pour saisir le premier pad à portée, en essayant vainement d'avoir l'air naturel. Les commissures à peine relevées, T'Priss ne fit pas d'esclandre pour si peu – Dieu bénisse les Romuliennes ! Comme eux tous, le bon docteur était tombé immédiatement sous son charme à la fois capiteux et doux, son bon cœur ressentant sans doute encore plus la détresse et la solitude affective qu'elle cachait sous un étrange élan retenu. Prête à bavarder avec des Terriens, ça en disait long…
— Je n'en doutais pas mais votre attestation rassurera néanmoins mes employeurs. Je vous remercie… Leonard.
L'intéressé afficha un sourire radieux en l'entendant l'appeler par son prénom et Jim enregistra aussi la transformation radicale de sa physionomie… Avant que ce dernier ne tombe amoureux, le capitaine s'avança vers eux de quelques pas, interrompant hélas ce petit moment délicieux.
— Bones ! Je vous ai amené Spock pour un check-up, annonça-t-il tout de go. Ingénieure T'Priss, si vous êtes prête à redescendre sur Dannus IV, je vais vous reconduire jusqu'à la salle du téléporteur…
Après un dernier coup d'œil pétillant sur « Leonard », elle passa devant Spock avec hauteur en se contentant d'un salut bref. Cette distance semblait d'autant moins naturelle qu'elle tranchait avec le traitement qu'elle réservait au doc et à lui-même... Spock ne sembla pas s'en émouvoir ou plutôt il s'en émut à sa façon opaque. Seul un œil très exercé pouvait le discerner au renflement de sa lèvre inférieure.
Avec un sens impeccable du timing, la silhouette fine et élancée du lieutenant Uhura franchit le seuil de l'infirmerie au même instant. La gêne s'accrut en des proportions insoupçonnables. Pris entre deux femmes qu'il avait contrariées en un laps de temps assez court, Spock était évidemment en assez mauvaise posture. Il resta spectaculairement atone.
— Pourrais-je vous dire un mot en privé, commandeur, quand vous en aurez terminé ? exigea la fiancée inquiète, après un salut minimal d'une indifférence étudiée pour une rivale supposée.
— Bien sûr, lieutenant, répondit-il machinalement avant de se tourner un peu trop précipitamment vers le médecin-chef. Docteur, je suis prêt.
Jim se garda d'intervenir directement. Via la fusion mentale avec le Vieux Spock, une cérémonie de mariage extrêmement étrange avait été déversée dans sa tête. Si Nyota était également au courant des unions arrangées vulcaines, elle ne pouvait que s'inquiéter après la façon dont Spock et elle devaient s'être brouillés, et en constatant la présence d'une splendide « compatriote ».
Navrée, T'Priss chercha des yeux le capitaine pour la tirer de cette situation pesante, ce qu'il fit bien volontiers. Jim savait que son petit numéro de tombeur inconséquent agaçait Uhura depuis l'Académie. Il lui fut facile d'y recourir un peu pour détourner les soupçons sur lui tout en embarquant la belle. Pour son équipage, il était prêt à tous les sacrifices…
Quelques minutes plus tard, T'Priss se plaçait au centre de l'un des emplacements lumineux disséminés sur le socle rouge du téléporteur. Jim avait déjà abandonné son rôle de charmeur, et il l'encouragea d'un sourire.
— N'en voulez pas trop à M. Spock. Il est sûrement mortifié à l'heure qu'il est.
— Je le suis aussi. Si j'avais su qu'il était fiancé, je ne me serais pas permis de lui parler si directement et j'aurais évité de me couvrir de ridicule.
— Mais non. J'imagine que la plupart de ceux qui vous ont croisée ont été ravis de voir que vous étiez très différente de l'idée qu'ils se faisaient d'une dame vulcaine car vous êtes sans nul doute bien plus abordable que le commandeur Spock qui les intimide.
— Je ne sais pas. Il m'a semblé que j'intimidais vos gens aussi.
— Pas pour les mêmes raisons, la flatta-t-il avec un petit coup d'œil par en dessous pour guetter comment elle le prenait tout en pianotant le programme sur la console.
Elle ne fit qu'esquisser un sourire avec une expression difficile à décrypter. Il essaya de se dire que McCoy et lui-même n'étaient que des seconds choix dont elle n'acceptait le badinage galant que faute de prétendants ouverts d'esprit. Il n'y aurait vraisemblablement aucun mariage pour elle tant que la paix ne serait pas établie entre les deux peuples dont elle était issue… Et c'était bien triste.
Par courtoisie, il exécuta un bref salut romulien : le bras croisé sur la poitrine et le poing à l'épaule.
— Portez-vous bien, dit-il seulement. Et… évitez le chocolat dorénavant.
— Ou peut-être pas, finalement ? répondit-elle en cachant son émotion derrière un soupçon d'espièglerie.
Derrière la paroi de verre qui protégeait la console de contrôle, Kirk laissa planer sa main au-dessus de la manette, retenu par un petit regret lui aussi, puis il baissa les yeux.
— Capitaine ?
Étonné, il releva la tête pour la voir exécuter à son tour un improbable « salut terrien », absolument pas protocolaire, et peut-être enseigné par les gens de l'avant-poste. Il consistait à embrasser le bout de ses doigts et à souffler dessus comme pour envoyer un baiser avec un clin d'œil et un merci.
Le sourire aux lèvres et l'esquif de son cœur qui pouvait chavirer d'un instant à l'autre, Jim activa la téléportation et la regarda disparaître dans un orage de photons. C'était toujours comme ça dans sa vie. Il ne pouvait jamais que croiser les gens lorsqu'il était en mission. Sauf son équipage, évidemment.
Au moins, quand il inviterait Bones à prendre un verre au bar, auraient-ils quelque chose d'agréable à se remémorer : le souvenir de cette journée que Spock allait certainement s'empresser d'enterrer à grands coups de méditations. Et ils se tiendraient compagnie, dorlotant l'assurance d'avoir été furtivement les seconds choix les plus heureux au monde.
Il allait ressortir de la salle désertée quand, du coin de l'œil, il vit soudain apparaître sur le plot de téléportation où elle s'était tenue, un petit paquet cylindrique étiqueté « Pour Leonard et James ». Posée à côté, une courte note précisait : « J'ai trouvé comment suivre votre conseil – T'Priss ». Il sut ce que c'était avant même de déchirer le papier d'emballage.
Nostalgique mais serein car il savait ce qu'il avait à faire, il retourna dans ses quartiers spartiates remballer ses rêveries et le cadeau en un paquet propre. Puis en s'appliquant, il colla dessus une nouvelle étiquette où il inscrivit après un instant de réflexion « Elixatura consolans » et « Pour Leonard, faites-en bon usage ».
Avec sa belle gueule, il n'était pas privé d'œillades féminines, ni de les entendre s'extasier sur son passage à propos de ses yeux, de ses lèvres « sensuelles »… ou d'autres parties de son anatomie. Mais Bones ? Pour être docteur – et tout autant retenu par l'éthique professionnelle – son ami au charme rugueux n'en était pas moins homme…
Avant de regagner la passerelle, il appela l'infirmerie.
— McCoy, passe dans mes quartiers après ton service. Quelque chose est arrivé pour toi par la valise diplomatique.
Cela fait, il s'en fut regagner la passerelle d'un pas énergique, laissant bien en évidence sur son bureau ce qui était très certainement l'ultime boîte de chocolat en poudre restant encore dans tout l'univers.

F I N

Cette ligne de programmation ne sert qu'a formaté proprement les lignes de textes lors d'un utilisation sous Mozilla Firefox. J'aimerais pouvoir m'en passer mais je ne sait pas comment, alors pour l'instant. Longue vie et prospèrité