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L'Envol de Jimmy
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L'Envol de Jimmy.
- 1 -

L'après-midi touchait à sa fin. Ce jour de septembre sentait déjà l'automne. Les pluies de la quinzaine précédente avaient reverdi les herbes de la prairie et elles avaient poussé comme au printemps. Les deux chevaux trouveraient dans ce regain, une pâture qui éviterait de leur donner du foin et sauvegarderait les provisions engrangées pour l'hiver.
Sam ne pensait guère à ces détails pourtant importants dans la vie de la ferme. Il semblait très soucieux. Il sortit sur le seuil de la grange. Il regarda la plaine qui ondulait comme une mer végétale sous le souffle léger et frais. Personne n'était en vue. Il cria cependant :
- Jimmy, où es-tu ?
Seul le silence lui répondit. Le grand jeune homme à la chevelure d'airain étouffa un juron et passa la main sur son visage en effleurant au passage la moustache rousse qui ornait sa lèvre supérieure. Où allait-il pouvoir chercher son jeune frère ? Celui-ci aurait bien dû penser que la mère et le père voudraient passer avec lui les dernières heures précédant son départ mais, au lieu de rester à la maison, Jimmy s'était éclipsé dès la fin du repas de midi sans donner aucune explication et Sam n'avait pas eu le temps de le rappeler.
- Winona, tu sais où il court comme ça ? Avait demandé George Kirk à sa femme.
La ménagère qui s'occupait de desservir la table avait levé les yeux vers son mari et n'avait dit qu'un seul mot :
- Rose !
Elle souriait doucement en pensant à leur petite voisine qui vivait dans la ferme jouxtant la leur. Depuis toujours, son jeune fils et Rose formaient une bonne paire d'amis. Ensemble, ils allaient à l'école à Ames, le gros village qui prenait pour eux des allures de métropole et ils revenaient, le soir, à pied par les chemins creux.
Jimmy était un bon élève et il ne comprenait pas pourquoi Rose avait des difficultés à rédiger ses devoirs ou à résoudre des problèmes de mathématiques qui ne demandaient que quelques minutes de réflexion au jeune garçon.
La petite Rose levait les yeux vers Jimmy qui la dépassait, maintenant, d'une bonne dizaine de centimètres. Elle était frêle et blonde, douce et tranquille, tout à fait le contraire de son camarade musclé, aux épaules larges et puissantes, animé d'une énergie impossible à canaliser.
Depuis deux ans, la différence de taille s'était accentuée entre eux. Jimmy semblait pressé d'acquérir la stature de son frère qui était de huit ans plus âgé et, cet été, il avait réalisé ce rêve. Winona, de loin, ne savait plus lequel de ses deux fils était l'aîné et lequel était le cadet. Il lui fallait se rapprocher pour distinguer celui qui portait la moustache de celui qui n'en avait pas encore.
Le visage imberbe de Jimmy était lisse et clair.
L'adolescent semblait, d'ailleurs, jaloux de cette parure pileuse et il ne perdait aucune occasion pour se moquer du balai-brosse que son frère arborait sous le nez. Il ne savait comment provoquer la venue de cette pilosité, signe avant-coureur de sa virilité. Sous les quolibets de son cadet, Sam haussait les épaules sans se fâcher. Il comprenait que ce n'était pas vraiment ça que lui reprochait Jimmy. Celui-ci l'avait pris pour modèle et voulait lui ressembler en tout mais le jeune garçon était aussi perturbé par les nouvelles fréquentations extra familiales de Sam.
L'aîné des Kirk était pour ainsi dire fiancé à Aurélia, une jeune fille de son âge, qui habitait le bourg voisin. C'était sa condisciple. Il avait été son boy-friend tout au long de leur scolarité et Jimmy, bien qu'il eût de son côté un penchant pour Rose, ne voulait pas que celle-ci ou Aurélia viennent s'ajouter à leur famille très unie. Il voulait préserver la cellule initiale qu'il avait toujours connue. L'adolescence est pétrie de contradictions. Jimmy voulait grandir mais que rien ne change au cœur de la famille.

* * * * *

George Kirk, le père, n'était pas souvent chez lui. Il était officier à bord d'un vaisseau spatial et Winona s'était beaucoup appuyé sur son fils aîné pour assurer la bonne marche de la ferme. Depuis la disparition du grand-père, c'était sur Sam qu'étaient retombées les responsabilités lors des absences du père.
Sam s'était juré de ne jamais embrasser une carrière où il devrait vivre seul la plupart du temps. Aurélia n'était pas opposé à un départ vers une autre planète, au contraire, mais Sam avait décidé de ne jamais partir sans elle. Tous deux étaient spécialisés dans la biologie Ils avaient obtenu les mêmes diplômes et pouvaient briguer des postes importants, loin de la Terre. Ils le feraient dès qu'une solution serait trouvée pour la ferme. Le métier d'agriculteur ne leur disait vraiment rien. Sam en avait épuisé les rares joies et collectionné assez d'ennuis pour ne plus vouloir continuer.
George Kirk aurait bien aimé que son aîné suive la même route que lui mais Sam, dont le premier prénom était d'ailleurs celui de son père, n'avait pas voulu céder. Il n'irait pas à l'Académie de Starfleet. George avait, alors, pensé que Jimmy pourrait peut-être reprendre le flambeau et il n'avait eu aucune difficulté à convaincre son fils cadet.
Depuis toujours, Jimmy levait les yeux vers le ciel dès la tombée de la nuit et regardait les étoiles comme une terre promise. Il ne pensait qu'à naviguer, à bord d'un grand vaisseau spatial en louvoyant entre ces mondes inconnus pour aller hardiment Explorer les immensités vierges de la Galaxie. Il ne redoutait pas le danger. Il avait confiance en ses capacités. Il saurait triompher des obstacles. Il avait toutes les qualités nécessaires pour faire face à sa carrière et son entrée à l'Académie lui paraissait une chose toute naturelle.
Il avait passé l'examen probatoire au printemps et n'avait jamais douté du résultat. Il avait horreur de l'échec et, jusqu'ici, n'avait jamais été abandonné par la chance. Il serait Capitaine de vaisseau spatial. C'était son rêve et il était bien décidé à tout mettre en œuvre pour y parvenir.
George Kirk doutait un peu du succès de son fils qui venait juste d'avoir quatorze ans. Jamais personne ne s'était présenté si tôt à cet examen. L'incroyable s'était pourtant produit. Son benjamin avait été reçu et c'est même lui qui avait obtenu les meilleures notes.
Jimmy ne savait pas qu'il s'en était fallu d'un rien pour qu'il n'entre jamais à l'Académie malgré sa réussite aux épreuves écrites et aux tests qui avaient suivi. C'était les médecins qui, après un examen très poussé, avaient décelé un manque de défenses immunitaires chez l'adolescent. Il risquait de prendre toutes les maladies possibles au contact des microbes aliens dès qu'il mettrait le pied sur un monde nouveau. Au cours d'une réunion restée secrète, les docteurs avaient exposé le problème au directeur de l'Académie. James T. Kirk était peut-être un sujet d'exception, alliant une force physique peu commune à de rares qualités intellectuelles, mais cette faiblesse immunitaire risquait de lui être fatale.
Après avoir réfléchi, le directeur avait décidé de négliger cette imperfection :
- Nous n'avons jamais écarté un candidat brillant ! Les bonnes têtes sont plutôt rares. Kirk est exceptionnel en tout. Sa curiosité d'esprit va jusqu'à vouloir tout essayer même ce qui est nuisible et son corps a hérité cette faculté que, vous les docteurs, considérez comme un défaut irréversible. Eh bien, il vous faudra trouver la parade à ce handicap. C'est à vous de la chercher. Nous ne pouvons pas priver Starfleet d'une valeur sûre.
La rentrée des classes, en première année, était fixée au lendemain, à l'Académie de San Francisco. Par courrier, le futur aspirant avait appris qu'une navette se poserait à Ames au début de la matinée. Elle était chargée de ramasser les nouveaux élèves de la région. Jimmy ignorait jusqu'à leur nombre et redoutait un peu cette réunion et ce voyage avec des inconnus. Il décida de n'y pas penser et de jouir jusqu'à la dernière minute des joies de la vie de famille.
Son père était en congé de convalescence depuis près d'un mois et les vacances scolaires s'étaient passées dans une joyeuse atmosphère familiale. Jimmy regrettait de quitter sa ferme de l'Iowa, ses camarades de classe et surtout Rose. Il fallait qu'il fasse comprendre à celle-ci la raison de son départ. Il avait retardé cette explication jusqu'au dernier jour parce qu'il avait senti sa résistance. Elle n'approuvait pas les départs de la région et désirait le garder près d'elle.

- 2 -

Le jeune garçon se présenta chez ses voisins alors que Rose secouait la nappe dans la cour de la ferme. Des poules, attirées par les miettes, s'étaient rassemblées en caquetant autour d'elle.
- J'ai à te parler, dit-il, c'est sérieux !
Rose replia soigneusement la nappe, la posa sur le rebord de la fenêtre et lui répondit :
- Viens dans le clos.
Il la suivit, un peu haletant d'avoir couru trop vite.
Quand ils furent dans le jardinet, derrière la maison, bien à l'abri des murs qui le bordaient, Jimmy s'enhardit. Il avait surpris, parfois, Sam et Aurélia enlacés et il se demandait s'il saurait exprimer son affection pour Rose en faisant les mêmes gestes. Il tendit les bras et enserra les épaules de la jeune fille. Il se sentait tout tremblant. Elle ne résista pas. Les yeux sombres de Rose rencontrèrent le regard plus clair, couleur de noisette, de Jimmy. Elle leva le visage vers lui. Il abaissa le sien et leurs lèvres se frôlèrent.
Jimmy sursauta comme s'il avait reçu une décharge électrique mais il pensa qu'il adorait ça ! Les bras de Rose agrippèrent ses épaules et elle appuya plus fort ses lèvres sur la bouche du garçon. Elle aussi avait l'air d'apprécier ce baiser. C'était la première fois qu'ils communiaient ainsi, bouche à bouche, et échangeaient leur souffle à en perdre haleine.
Ils arrêtèrent ce baiser d'amour. Puis, Jimmy se mit à embrasser les joues, le cou de Rose à petits coups pressés. Elle se laissa faire mais quand il s'arrêta, ce fut elle qui reprit l'initiative et lui rendit la pareille. Jimmy sentait ses sens s'enflammer. Il découvrait soudain l'amour physique et aurait voulu aller plus loin dans sa recherche de sensations. Il pensa, soudain, le cœur chaviré, qu'il allait partir, quitter Rose, et cette idée lui fut insupportable. Il relâcha son étreinte et se détacha de la sienne, respira un grand coup et sans attendre lui lança :
- Je pars demain. Je suis venu te dire au revoir.
- Pourquoi veux-tu me quitter ? Tu m'aimes, je t'aime. C'est idiot d'aller là-bas à l'Académie... Oui, je suis au courant. Mes parents m'en ont parlé.
Il la regarda, abasourdi :
- Tu savais... et tu ne m'en as rien dit !
- J'attendais que tu te décides à t'expliquer. Tu n'allais tout de même pas partir sans rien dire, comme un voleur...
- Il faut bien que je prépare mon avenir, répondit-il aux objections de Rose.
- Mais tu as la ferme. Réunie à celle de mes parents, cela nous donnerait une aisance certaine.
Il lui fit remarquer que Sam, en tant qu'aîné, avait de droits prioritaires sur la propriété. Elle ne l'écouta même pas. Il essaya de lui expliquer l'appel irrésistible de l'espace.
- Et tu serais toujours parti... comme ton père, dit-elle d'un ton acide.
- Rose, si tu m'aimes comme je t'aime, tu comprendras que c'est une vocation qui me pousse vers les étoiles. Si je ne pouvais voyager, de système solaire en système solaire, j'en mourrais. Pense que certains garçons passent plusieurs fois, sans jamais l'obtenir, l'examen que j'ai réussi. Voudrais-tu que j'abandonne cette chance que j'ai gagnée et méritée par mon travail ? Veux-tu me désespérer par égoïsme ?
- Tu ne l'es peut-être pas égoïste ? Rétorqua-t-elle furieuse, et tu appelles ça une chance ? Aller peut-être se faire tuer par des êtres qui ne sont même pas humains !
- D'abord l'Académie est à San Francisco. Ce n'est pas le bout de la Galaxie. J'ai plusieurs années d'études avant de partir à bord d'un vaisseau spatial.
- Et que m'importe que tu sois là ou sur un navire. Pour moi, ce sera pareil. Je ne te verrai plus, dit-elle.
- Je reviendrai aux vacances et ensuite en permission.
Il voulait la rassurer mais elle continua :
- Je ne suis pas Winona. Je ne veux pas d'un mari qui ne sera jamais là. Si tu pars demain, je tâcherai de t'oublier très vite et je choisirai un brave garçon qui habite ici, comme toi, mais ne désire pas tout quitter pour l'aventure. (Après un silence, elle ajouta :) Réfléchis bien. Si tu veux vivre avec moi, ce sera ici, tous les deux.
- C'est un ultimatum ! dit-il d'une voix trop calme. Comment peux-tu être aussi cruelle ?
- Ne renverse pas les rôles. C'est toi qui pars, reprit-elle.
Il se redressa. Sa colère éclata soudain et elle le surprit par son intensité :
- Alors, adieu !
Il se raidit, se retourna et quitta le clos sans ajouter un mot.

* * * * *

Il se retrouva en train d'errer dans le pré qui séparait les deux propriétés. Il se laissa glisser à terre. Les hautes herbes se refermèrent sur lui et masquèrent entièrement sa présence. Il resta, là, les yeux fixés sur le ciel où passaient des nuages. Couché sur le dos, il remâchait sa fureur et sa peine. Il entendit Sam qui l'appelait mais il fit la sourde oreille. Il ne bougea pas. Il n'était pas encore prêt à se montrer aux autres. Il devait, auparavant, se calmer et reprendre le contrôle de lui-même.
Tu n'es pas digne d'être un cadet de l'Académie si tu te conduis comme une femmelette, pensa-t-il. Il ressentait une joie amère parce qu'il n'avait pas versé une larme.

- 3 -

Sam continuait sa quête et il trouva Rose. Éplorée, elle lui dit qu'elle ne reverrait plus Jimmy de sa vie. Avec patience, il lui expliqua que son frère ne faisait que suivre les ordres de son père.
- Mais toi, tu n'es pas parti, dit-elle.
- Et c'est pourquoi c'est à Jimmy de partir. Si tu n'as quelqu'un à haïr, c'est moi, dit l'aîné des Kirk pour défendre son cadet. À l'évidence, il n'a pas eu à se forcer beaucoup, pensa-t-il.
Il savait bien que rien n'aurait pu obliger Jimmy à partir s'il ne l'avait pas désiré de toutes ses forces. Ils étaient trop pareils et, en parlant à Rose, Sam venait de faire un pieux mensonge. Il la quitta, un peu réconfortée. Elle s'essuyait les yeux avec le coin de son tablier par que son mouchoir était tout trempé. Cela donna presque envie de rire à Sam mais il devait trouver son frère. Celui-ci avait besoin de lui.

* * * * *

En traversant la prairie, il aperçut un endroit où les herbes courbées par le passage d'un homme ne s'étaient pas encore tout à fait redressées. Il suivit d'abord cette trace, puis, s'arrêta. Il ne voulait pas tomber à l'improviste sur le refuge de son frère. Il cria alors :
- Jim, où es-tu ?
Pour la première fois, il employait ce diminutif qui n'était plus un nom d'enfant. Les herbes s'agitèrent à quelques pas de lui :
- Ici, répondit son cadet en s'asseyant, que me veux-tu ? Il n'y a pas moyen de rester tranquille nom de D..
- Tu te crois déjà à l'Académie pour jurer ainsi ? demanda Sam.
- Il faut bien que je m'entraîne. Je veux représenter dignement les gens de l'Iowa.
- Pour qu'on dise qu'ils sont mal embouchés, fit remarquer Sam en souriant.
Il se rapprocha de son frère. Jim se releva avec souplesse, en négligeant le reproche que venait de lui adresser son aîné. Cela n'avait vraiment aucune importance.
- Je te parie que tu ne me rattraperas pas, cria-t-il en s'élançant vers la maison.
Il passa près de Sam à toute vitesse. L'aîné démarra, à sont tour, et tous deux firent un sprint absolument parfait. Ils y mirent toute leur énergie et l'aîné ne fit pas de cadeau à son cadet. Il n'avait aucune raison de lui faciliter la tâche. Jim était aussi rapide que lui et aussi résistant. Il le prouva en atteignant l'entrée de la ferme deux secondes avant Sam et, tout en s'accrochant à la barrière de la cour, il dit, en reprenant son souffle :
- Tu vois, tu ne m'as pas rattrapé. Je te l'avais dit.
- L'honneur des Kirk sera entre de bonnes mains à l'Académie, reconnut son frère en passant la main dans la toison couleur d'acajou si semblable à la sienne. Bravo, Frérot. Que demandes-tu comme prix de ta victoire ?
Jim eut un malin sourire :
- Va donc faire disparaître ce balai-brosse qui défigure ta lèvre supérieure ! (Il éclata de rire en voyant l'air courrouce de Sam et, entre deux hoquets, ajouta): Je me demande comment Aurélia peut supporter ça ?
Sam, à son tour, se mit à rire :
- Attends d'avoir aussi besoin de te raser... tu comprendras ! (Il passa le bras autour des épaules de Jim): Allons retrouver papa et maman. Il n'y a que cela qui importe vraiment.
- Au fait, j'ai rompu avec Rose, dit alors le cadet d'un air dégagé.
- J'en suis navré, répondit Sam. (La pression de la main sur l'épaule de Jim se voulait réconfortante et ses paroles le furent encore plus): Elle te regrettera dès que tu ne seras plus là... Les filles sont changeantes. Il ne faut pas trop les prendre au sérieux quand elles disent ne plus vouloir de nous.
- Tu as l'air de t'y connaître, répondit Jim, je ne savais pas qu'Aurélia avait aussi ses humeurs.
- Nous sommes bien à plaindre, répondit Sam en riant.
Ils avaient traversé la cour de la ferme tout en devisant. Tous deux rentrèrent dans la maison pour aller retrouver leurs parents.

- 4 -

Le lendemain matin, Jim était en avance au rendez-vous de la navette sur le terrain de sport de l'école. Il était très excité à la pensée de ce départ vers l'inconnu. L'idée de se retrouver à l'Académie où il avait passé l'examen d'entrée le remplissait de joie. Une nouvelle vie commençait ! Il faisait, ce matin, un pas décisif. La carrière qu'il envisageait était maintenant à sa portée.
Sam l'avait accompagné à bord de l'aircraf familial. Il en sortit la lourde valise du futur pensionnaire, la déposa aux pieds de Jim et étreignit celui-ci.
Un point noir grossissait dans le ciel. Encore quelques secondes et la navette se poserait sur la pelouse du terrain de sport. Une autre voiture terrestre arrivait. Il en descendit un jeune garçon brun qui s'avança vers les deux frères. Il portait lui-même sa valise et la posa pour attendre celui qui l'avait amené jusqu'ici.
- Bonjour, dit-il aux Kirk, je suis Gary Mitchell.
- Et moi, James T. Kirk, votre futur condisciple, répondit Jim, c'est mon frère, Sam.
- C'est mon père qui m'accompagne, répondit Gary en désignant l'homme qui s'approchait plus lentement.
Tous échangèrent une poignée de main.
- Bon voyage ! dit alors Sam en laissant son frère s'occuper de son bagage comme Gary le faisait.
Il parla à monsieur Mitchell tandis que les deux futurs cadets s'approchaient de la navette dont la porte venait de s'ouvrir.
- C'est un grand jour pour eux. Je suis content de voir que Jim a trouvé un camarade pour faire le voyage. Il se sentira moins seul, dit l'aîné des Kirk.
- C'est nous qui allons ressentir le vide laissé par ce départ, répondit le vieil homme, Gary est notre fils unique. Sa mère n'a pas eu le courage de l'accompagner.
- Il reviendra bientôt, à la fin du trimestre, répondit Sam conscient du chagrin de son interlocuteur.
- Il est si jeune, répondit Mitchell, il n'a que seize ans.
- Mon frère n'en a pas encore quinze, lui fit remarquer Sam.
- Alors c'est le plus jeune cadet jamais admis à l'Académie, répondit le père de Gary, tout le monde ne a parlé. Vous devez être fier de lui !
- Il lui reste à faire ses preuves, répondit Sam.
- En tout cas, il est aussi en avance dans son développement physique, ajouta Mitchell, je l'aurai cru plus âgé.
Tandis qu'ils bavardaient ainsi, les deux voyageurs étaient montés dans la navette après y avoir hissé leur bagage. Ils se retournèrent vers ceux qui restaient et firent un signe de la main tandis que la porte glissait sans bruit, en se refermant, les dérobant à leurs regards. Le véhicule s'éleva bientôt verticalement et partit, ensuite, vers l'ouest. Il prit de la vitesse.
Sam et le père de Gary le suivirent des yeux avant de se séparer et de rejoindre chacun leur voiture. C'était la fin de l'enfance pour les deux futurs cadets. Cette séparation marquait une fracture dans leur vie familiale que rien ne saurait plus combler. L'envol hors du nid pour Jimmy et Gary.

- 5 -

Le pilote de la navette n'avait pas quitté son siège pour accueillir les jeunes gens. Il tourna seulement la tête vers eux et leur dit :
- Posez vos valises dans la soute à bagage à droite et refermez bien ce compartiment. En cas de perturbation, vous pourriez les recevoir sur la figure. Ensuite, asseyez-vous et bouclez les ceintures de protection. Je ne tiens pas à vous voir arriver en vol plané au-dessus de ma tête.
On aurait qu'il prenait un plaisir sadique à démoraliser les petits nouveaux en leur promettant un voyage agité. Jim se raidit, le regarda froidement et dit :
- Économisez votre salive, ce n'est pas la première fois qu'on monte à bord d'une navette, monsieur.
Il insista sur ce dernier mot d'une façon presque insultante. Gary lui dit à mi-voix :
- Tais-toi, gamin !
Cette appellation lui était venue tout à fait naturellement et Jim comprit instantanément que ce garçon venait de lui donner le surnom qui allait lui coller à la peau pendant tout son séjour à l'Académie... et même après, et cela l'énervait prodigieusement. Il serra les dents mais ne répondit rien à son camarade. Le pilote se mit à rire :
- Excusez-moi, monsieur dont j'ignore le nom. Je ne savais pas que je devais conduire une des gloires de l'Académie. Mettez-vous bien dans la tête, vous et votre camarade, que n'êtes, pour moi, que des bizuts et que vous devez obéir aux anciens. Au fait, je me présente : Cadet de troisième année Finnegan ! Pour ne pas vous servir mais être servi par vous. Je vais vous avoir à l'œil, messieurs.
Jim luttait pour juguler une colère dévastatrice. Il réussit enfin à la contrôler et d'une voix étonnamment calme, répondit :
- Je suis, James T. Kirk.
Il employait déjà le ton d'un commandant parlant par l'intercom à l'équipage de son futur vaisseau spatial.
- Oh ! s'exclama le pilote, le benjamin de la troupe ! J'ai entendu parler de vous. Et toi ? demanda-t-il à Gary tout en mettant les gaz.
L'appareil s'éleva sans heurt. Le camarade de Kirk se présenta alors et demanda d'une voix plus humble :
- Sommes-nous les seuls cadets que vous deviez conduire à San Francisco ?
- Je crois que c'est bien suffisant ! J'ai vraiment touché le gros lot en recevant cette mission. J'espère que les autres nouveaux seront plus malléables.
Il va falloir que je vous prenne en mains, foi d'irlandais !
Pour commencer la leçon, il entreprit de faire faire des zigzags à la navette, puis, il la bascula sur le dos. Gary devint tout pâle quand il se retrouva la tête en bas. Jim encaissa plu facilement ce changement de positon parce que la colère l'empêchait de ressentir la moindre crainte. Le pilote continua tant et si bien ses acrobaties qu'il cala son moteur et fut obligé de se poser en catastrophe en pleine campagne. L'atterrissage fut plutôt rude. Dès que l'appareil fut immobilité, Jim déboucla sa ceinture pour se porter au secours de Gary qui paraissait sur le point de perdre connaissance.
- Es-tu blessé ? demanda Kirk avec douceur.
- Non, mais je sens que mon estomac est au bord de mes lèvres, soupira Mitchell.
Jim remarqua que, dans une cavité, près de l'accoudoir de son siège, il y avait des sacs plastiques. Il en tira un et le passa à son compagnon.
- Tout est prévu, dit-il très calme.
Gary le remercia mais n'eut finalement pas besoin de l'utiliser. Alors, Jim s'approcha du pilote qui restait hébété sur son siège.
- Est-ce que ça va ? demanda-t-il.
- Mais oui, répondit l'autre d'un ton rogue et il ajouta, cette navette n'est qu'une vieille casserole.
- Elle n'était peut-être pas prévue pour servir de banc d'essai à une conduite sportive, répliqua Kirk. (Avant que l'autre ne puisse répondre à cette remarque, il continua): Qu'allez-vous faire ? Pouvez-vous contacter l'Académie ?
Est-ce que les communications sont encore opérationnelles.
- La ferme ! Cria Finnegan en s'étranglant presque de fureur, monsieur je sais tout, je vous demande de fermer votre gueule !
- Les nouveaux ne sont pas forcément des imbéciles, répliqua Jim.
- Retournez à votre place et n'en bougez plus avant que je perde patience. Je m'occupe de tout, lui dit Finnegan.
Un moment plus tard, le pilote, qui n'avait pas voulu avertir l'Académie et avait effectué la vérification de tous les circuits, réussit à faire repartir le moteur. Il y avait eu plus de peur que de mal. Finnegan ne se livra plus à aucune acrobatie et le reste du voyage se passa sans incident et dans le plus grand silence.
Quand l'appareil se posa sur l'aire d'atterrissage, l'Irlandais se retourna vers ses deux passages :
- Vous pouvez descendre et je vous conseille de ne pas raconter l'incident de parcours qui a nécessité notre arrêt.
- On n'a pas l'habitude de cafarder, répondit Mitchell.
Jim se contenta de proférer un son indistinct qui pouvait passer pour un assentiment et l'autre s'en contenta. Mais Kirk comprit qu'il commençait bien mal son séjour à l'Académie. Il avait déjà trouvé le moyen de se mettre à dos un des anciens et celui-ci allait, sans doute, tout mettre en œuvre pour lui rendre la vie impossible.
Jim se redressa et descendit de l'appareil après avoir récupéré sa valise. Gary le suivit. Ils allèrent tous deux vers les officiers qui se tenaient sur le tarmac. C'était, à n'en pas douter, l'équipe chargée de réceptionner les nouveaux. Ce devait être des professeurs.
- Allons nous présenter, dit Kirk en prenant tout naturellement l'initiative.
Il ressentait un bonheur ineffable en s'avançant vers ses futurs chefs. Cette fois, il était vraiment en marche vers les étoiles et il se sentait presque pousser des ailes. L'avenir était plein de promesses. Il avait définitivement quitté son nid et prit son envol.

Premier contact

I.Installation

Debout sur le tarmac, les deux commanders chargés d'accueillir les nouveaux élèves portaient la tunique jaune du commandement. Ils étaient, l'un de race noire, l'autre de race blanche.
George Kirk avait appris depuis longtemps à son fils quelles étaient les couleurs des uniformes et la spécialité de ceux qui les portaient. Laissant leurs bagages, Jim et Gary se rapprochèrent de leurs futurs chefs. Très impressionné, Jim se figea dans un garde-à-vous réglementaire et se présenta en regardant les deux hommes bien en face. Gary l'imita en tous points.
Le plus jeune des deux officiers leur dit :
- Bienvenue à l'Académie, cadets Kirk et Mitchell. (Puis, se retournant légèrement il indiqua d'un geste du menton, la porte ouverte à deux battants qui se trouvait derrière eux.) Entrez dans l'internat, l'enseigne Benjamin Finney, l'un de vos instructeurs, vous attend. Il vous installera dans le dortoir des Première Année et vous montrera où ranger vos affaires. Vous trouverez draps et couvertures sur le lit qu'il vous désignera. Rompez !
Les deux jeunes gens se raidirent légèrement en manière de salut, puis, ils retournèrent chercher leurs valises. Les officiers les suivirent du regard sans se départir de leur air sérieux mais dans leurs yeux, une lueur joyeuse montrait qu'ils étaient plutôt favorablement impressionnés par les nouveaux de l'Iowa. Celui qui avait parlé s'adressa à son camarade :
- Commander Barrow, que pensez-vous de ce lot ?
- On verra ça à l'usure, commander Decker. Rappelez-vous qu'ils sont bien jeunes et ont tout à apprendre, répondit l'officier de race noire. (Il voulait jouer l'avocat du Diable à n'en pas douter. Il poursuivit d'un ton pensif :) Mitchell n'a pas de famille dans Starfleet, c'est une vocation de première génération si l'on peut dire.
- Mais Jim Kirk appartient à une famille de militaires. Son père, George, est un officier fort bien noté dans la flotte, répondit Matt Decker, espérons que son fils a hérité ses qualités.
- Rien n'est moins sûr, soupira Andrew Barrow.
Matthew se mit à rire :
- Vous faites votre crise de pessimisme à ce qu'il paraît. Pourquoi le jeune Kirk, le plus jeune cadet jamais admis à l'Académie, serait-il une mauvaise recrue ? (Après un silence, il reprit :) Rien dans son attitude ne permet de douter de ses qualités.
- Il a l'air bien sûr de lui, fit remarquer Barrow, ne serait-ce pas de la vanité ?
- Ce serait plutôt de l'orgueil si vous m'en croyez, reprit Matt en posant la main sur la manche de la tunique de son camarade. De toutes façons, les cadets de deuxième année vont se charger de lui faire perdre son assurance. Voyez-vous, Andy, rien de tel pour tremper un caractère que le bizutage qu'il va devoir affronter. (Après un autre silence, il reprit :) Mais est-ce pour ça que vous aviez désigné Finnegan pour le convoyer jusque là ? Vous savez que parmi les anciens, il est de tradition de s'occuper particulièrement du benjamin de la nouvelle promotion.
- Et le doyen n'est pas mieux loti, ajouta amèrement Andrew qui se rappelait sa propre expérience. (Il continua :) Ce grand galapiat de Finnegan en a vu de toutes les couleurs l'an dernier ; Je crois qu'il va faire payer avec usure les gentillesses dont on l'a gratifié en s'acharnant sur les bleus.
- Et vous lui avez fourré dans les pattes ce petit jeunot qui lui rappelle qu'il a été le dernier de sa promotion et le plus âgé. C'est du sadisme mon cher, fit remarquer Decker.
Barrow haussa les épaules et dit :
- Il faut bien que le major paie le prix de sa victoire, surtout, s'il est, de surcroît, le benjamin ; Je suis curieux de savoir comment Jim Kirk va réagir.
- Comme dirait notre nouveau directeur, l'amiral Noguchi, on se prépare des jours intéressants, soupira Matt. Espérons que nous n'aurons pas à intervenir.

* * * * *

Finney attendait au bas d'un large escalier à double révolution. Mitch poussa un soupir de soulagement en voyant le turbo-ascenseur niché entre les deux montés. Ses portes grandes ouvertes étaient une invitation.
- Cadets Mitchell et Kirk au rapport ! dit Jim en employant intuitivement les formules dont son père faisait usage quand il lui racontait son académie.
Les choses n'avaient pas l'air d'avoir beaucoup changé depuis une génération. Il trouva dès l'abord Benjamin Finney sympathique et il lui sourit pour répondre à l'air accueillant de l'homme chargé de les instruire. De taille moyenne, mince et blond, l'instructeur portait aussi une tunique jaune. Jim espérait que sa tenue de cadet serait de la même couleur. Il avait demandé à suivre les cours de commandement, une option que ses notes lui permettaient d'ambitionner.
- Nous allons prendre l'ascenseur, dit Finney en voyant que Jim se dirigeait vers l'escalier de droite en tirant sa lourde valise.
Celui-ci s'arrêta interdit. Son père ne lui avait jamais dit que les cadets pouvaient utiliser l'ascenseur. Il y avait eu, semble-t-il, des adoucissements aux règles de la maison. Du temps de George, ce genre de locomotion était strictement réservé aux gradés.
- Vous faites votre crise de pessimisme à ce qu'il paraît. Pourquoi le jeune Kirk, le plus jeune cadet jamais admis à l'Académie, serait-il une mauvaise recrue ? (Après un silence, il reprit :) Rien dans son attitude ne permet de douter de ses qualités.
À la sortie de l'ascenseur, ils se trouvèrent dans un grand hall. À gauche, une porte vitrée laissait apercevoir les lits d'un dortoir, à droite, l'autre salle était cloisonnée et formait des boxes individuels, ce qui donnait plus d'intimité aux occupants des cabines. Jim se douta immédiatement de ce qui se révéla être une réalité. Les boxes étaient réservés aux plus âgés. Tout à ses pensées, il écouta à peine Finney qui leur montrait, en face, le bureau du directeur de l'internat. Sans plus d'explications, il tourna sur la gauche et ouvrit la porte du dortoir.
Les lits étaient alignés côte à côte tout le long de la longue pièce. Jim en compta vingt-cinq par travée et si deux de ces rangés étaient adossées au mur éclairé de larges fenêtres, la troisième et la quatrième, en tête-bêche, occupaient la position centrale. La plupart des lits étaient déjà faits, il n'en restait que quelques-uns dans les travées centrales qui laissaient voir la toile grise des matelas et, soigneusement pliées dessus, couvertures et draps.
- On aurait bien pu nous laisser des places près des fenêtres, se plaignit Mitchell, ici, au milieu, nous allons avoir l'air d'être en représentation.
- Prenez le quatrième lit à gauche et vous le cinquième à droite, dit Finney, mais d'abord, allons aux vestiaires, aux lavabos et à la cordonnerie pour y déposer vos effets, vos affaires de toilette et vos chaussures. Votre nom est inscrit sur le vestiaire qui vous est attribué. Vous déposerez votre valise sur la planche du bas, quitterez vos habits civils et vous mettrez en uniforme, puis, vous irez chercher vos bottes à la cordonnerie. Vous laisserez vos souliers dans votre casier.

* * * * *

Arrivé au vestiaire, Jim se déshabilla sans dire un mot et enfila la tunique jaune qui indiquait qu'il avait obtenu l'option commandement. C'est la seule chose qui lui remonta le moral. Il avait déjà horreur de la promiscuité que ces rangées de lits au dortoir et ces casiers fermés par un simple rideau, ici, au vestiaire, lui laissaient entrevoir. Il lut les noms, à droite et à gauche, de ses camarades encore inconnus qui allaient être ses condisciples : David Hean, Thomas Leighton.
Quand il fut en tenu, il se retourna vers Mitchell dont le casier était situé un peu plus loin, dans la même travée, son camarade de l'Iowa avait aussi une tunique jaune. Jim soupira d'aise. Il se sentirait moins isolé puisque son compagnon de voyage semblait destiné à devenir un ami.
Après avoir enfilé leurs bottes et rangé leurs affaires de toilette aux lavabos, ils retournèrent au dortoir. Ben Finney les quitta alors en disant :
- Faites vos lits et redescendez dans le hall. Vous irez rejoindre les autres en salle de récréation. C'est juste au-dessous du dortoir. Il faut que j'aille recevoir les derniers arrivants. Vous trouverez John Gill, votre autre instructeur. Il surveille la cohorte des nouveaux.

* * * * *

En ouvrant la porte de la salle de récréation quelques minutes plus tard, le brouhaha fit presque frissonner Jim. Les cadets, vêtus de jaune, de rouge ou de bleu, bavardaient assis en rond à même le sol. D'autres étaient installés sur les bancs le long des murs.
- Oh ! Il y a des filles ! dit Gary étonné.
- Je ne vois pas pourquoi nous n'aurions pas des condisciples en jupons, lui répondit Kirk. Elles ne sont pas plus bêtes que nous. N'as-tu pas consulté la liste des élèves admis à l'Académie ? J'y ai relevé pas mal de prénoms féminins et ces demoiselles sont plutôt bien placées, tu sais !
- Sont-elles dans le même dortoir que nous ? demanda ingénument Mitch.
- Cela m'étonnerait, répondit Jim. Je suppose qu'on leur a réservé les boxes ou, si elles sont logées à la même enseigne que nous, leur habitat doit être à l'étage supérieur.
- Oui, je comprends, dit Gary en pinçant les lèvres.
Il était pourtant plus âgé que Jim mais il n'avait pas de frère aîné et n'avait pas eu l'idée d'étudier le comportement des adolescents en dehors de l'école ; sa mère l'ayant un peu trop protégé. Il se jura de se rattraper. Il prit un air dégagé pour affirmer :
- Et l'accès au dortoir doit nous être interdit.
- Ça, mon vieux, je l'ignore et m'en fiche complètement, répondit Kirk en repensant à Rose. (Il désirait lui être fidèle.) On est ici pour étudier, pas pour s'amuser, termina-t-il d'un ton un peu doctoral.
Personne ne semblait s'intéresser à ces deux retardataires parmi les clans déjà formés. Ils restaient plantés près de la porte et ne se décidaient pas à affronter ces inconnus. En voyant leur embarras, le Lieutenant chargé de la surveillance s'approcha d'eux. C'était l'homme annoncé par Finney.
- Vous ne connaissez personne ici ? demanda-t-il.
- Nous venons juste d'arriver, monsieur, dit Jim. Nous sommes ceux de l'Iowa. Notre contingent est plutôt maigre. Deux cadets pour représenter notre région, c'est assez squelettique !
- Oh ! Vous êtes Mitchell et Kirk, dit l'homme en consultant la liste qu'il tenait en mains ; Vous êtes tous deux admis aux cours de commandement. Ce n'est pas si mal !
Jim sourit. Cet instructeur portait aussi la tunique jaune qu'ils arboraient tous deux mais il y avait un galon doré sur ses manches et cela, à ses yeux, faisait une sacrée différence !
- Je suis nouveau, moi aussi, dit Gill en se nommant.
Les arrivants se présentèrent alors. Le Lieutenant s'étonna :
- Je croyais que vous étiez Mitchell, dit-il à Jim, et vous Kirk, ajouta-t-il en se tournant vers Gary.
Son erreur s'expliquait assez bien. Jim avait beaucoup plus d'assurance et paraissait être l'aîné.
Une sonnerie retentit. Les jeunes cadets sursautèrent.
- C'est l'heure du repas. Ce n'est pas une alerte, expliqua John Gill en riant. (Ses yeux bleus pétillaient de malice. Il passa la main sur sa courte chevelure blonde et dit :) Vous allez vite vous y habituer.
Jim soupira. Il se sentait tout à coup isolé, perdu. Les autres élèves se mettaient en rang.
- Allez prendre place parmi vos condisciples, dit Gill avec un sourire d'encouragement.
Le clan de l'Iowa ne se le fit pas dire deux fois. Ils trouvèrent un réconfort dans le fait de s'incorporer à la file des autres. Ils ne se sentaient plus tout à fait rejetés.

* * * * *

Le repas terminé et après une courte récréation, ce fut la montée aux dortoirs. Finney conduisait le rang des Premières années, le premier à s'ébranler. Après avoir gravi l'escalier, tout le monde traversa le long espace qui conduisait aux lavabos. Ben expliqua alors comment devait se dérouler le processus des ablutions avec passage obligatoire aux bidets.
- Mais mettez-vous d'abord en tenue de nuit, ajouta-t-il pour terminer. Et ne traînez pas trop !
Tous s'égayèrent alors pour obéir à cette consigne. Le silence n'était pas obligatoire mais peu de cadets en profitèrent pour bavarder. Jim se débrouilla pour passer l'un des premiers aux installations sanitaires communes et procéder ensuite au reste de sa toilette devant son lavabo personnel. Il eut terminé l'un des premiers et alla vite se glisser dans son lit. On ne voyait dépasser que le sommet de sa tête, car il avait rabattu le drap sur sa figure.
Il entendit soudain une voix, toute proche, qui disait :
- Nils, tu es bien pressé de dormir. Tu ne m'as pas dit bonsoir.
Cela semblait s'adresser à lui. Etonné, Jim émergea de sa coquille tel un escargot. Il laissa voir son regard noisette plein de défi.
- Oh ! Pardon, je me suis trompé, s'exclama l'intrus tout confus.
Quelque chose dans l'expression de Kirk lui fit comprendre que celui-ci avait le cafard.
- Mais ça ne fait rien. Je te souhaite le bonsoir quand même. Je suis James Stuart.
- Et moi, James Kirk, répondit Jim qui se sentit tout à coup rasséréné. On a le même prénom, c'est amusant !
Il sourit à son nouveau camarade et se redressa en s'appuyant sur un coude. L'autre se pencha vers lui, et l'embrassa sur la joue en disant :
- Bienvenue à l'Académie, Kirk. Moi je suis presque un ancien avec Nils Olgen. Nous sommes là depuis une longue semaine. On trouvait le dortoir bien vide. Jusqu'à hier, Olgen occupait ce lit, c'est ce qui m'a trompé. Finney a dû lui assigner de nouveaux quartiers !
- Pourquoi êtes-vous arrivés si tôt ? demanda Jim.
- Parce que nous venons d'Europe. Nils est Suédois, moi je viens des îles Hébrides perdues en pleine mer du Nord, au large de l'Ecosse. Heureusement que nous parlons le standard. J'aurais été bien incapable de comprendre le sabir d'Olgen. Quand il veut me mettre en colère, il s'exprime en Suédois alors je lui réponds dans mon dialecte, l'Erse. Il y a quand même des mots qui se ressemblent mais pas moyen de faire une conversation. Et toi, d'où sors-tu ? s'enquit Stuart.
- De l'Iowa, au milieu de l'Amérique du Nord, entre le Mississippi et le Missouri.
- Ça ne me dit rien du tout, avoua l'Écossais, la géographie n'est pas mon fort !
- Et moi, j'ai du mal à situer ton pays, répondit Kirk. Ne te fais pas de souci, on va nous l'apprendre. Si j'en crois mon père, chaque cadet doit faire un exposé devant toute la classe pour présenter son pays natal.
- Ton père était militaire ? demanda Stuart.
- Il l'est encore, c'est un officier à bord d'un vaisseau spatial.
Ils auraient parlé des heures mais la voix de Finney s'éleva.
- Extinction des feux dans deux minutes. Tout le monde au lit.
- À demain ! dit le jeune Écossais en détalant à toute vitesse vers l'autre bout du dortoir.
Jim reglissa au fond de son lit.
- Pourquoi m'a-t-il embrassé ? Me prend-il pour une nénette ? grommela-t-il. C'est peut-être une coutume de son pays ?
Il n'était pas vraiment ennuyé car il reconnaissait que Stuart l'avait aidé à surmonter la dépression qui s'était abattue sur lui sans qu'il puisse s'en défendre.

II.Premiers jours

Le lendemain, les cours commençaient. Le nouveau contingent de cadets se trouva, dès la première récréation, confronté à la troupe des anciens et, parmi eux, l'immense Finnegan. Celui-ci s'approcha de Kirk et lui dit :
- Tu vas me mesurer cette esplanade à l'aide de ce communicateur.
L'objet qu'il lui tendait semblait si minuscule si on le comparait au terrain de sport où évoluaient les cadets.
- Et tu me transformeras ce résultat en parsecs !
Jim le regarda, interdit.
- Mais c'est absurde !
- Je t'ai dit hier que tu étais là pour faire toutes mes volontés, reprit Finnegan. Obéis ! Toi qui est monsieur Je Sais Tout, tu n'auras aucun mal à réussir cette tâche en une demi-heure. Exécution !
Il fallait d'abord connaître la longueur exacte de l'objet. Ce fut bientôt fait grâce à une règle graduée. Jim haussa les épaules et décida de ne pas se singulariser en refusant d'accomplir ce travail idiot que cet ancien lui imposait. En regardant autour de lui, il voyait chacun de ses camarades obéir aux ordres d'un ancien.
Tandis que, courbé vers le sol, il s'attelait à cette tâche, un autre cadet arriva près de lui.
- C'est Finnegan qui t'a pris dans son collimateur ? Cet imbécile n'a pas de cervelle. Tu peux trouver le résultat demandé en ouvrant le communicateur. Appelle le secrétariat. Ils ont l'habitude. Chaque année, cette brimade est de nouveau employée. Moi, je suis contre cette habitude idiote.
Sans ajouter un mot, le bon samaritain s'éloigna.
- Merci, monsieur ! lui cria Jim qui mit aussitôt en pratique l'avis qu'on venait de lui donner.
Une voix féminine répondit à son appel et très gentiment lui donna toutes les solutions voulues.
Pourquoi se faire remarquer par le grand méchant, pensa Jim et il continua à mesurer le terrain pour la forme.
- Vous faites votre crise de pessimisme à ce qu'il paraît. Pourquoi le jeune Kirk, le plus jeune cadet jamais admis à l'Académie, serait-il une mauvaise recrue ? (Après un silence, il reprit :) Rien dans son attitude ne permet de douter de ses qualités.
À la fin de la récréation, il donna le résultat exact à Finnegan. Celui-ci, furieux, lui tourna le dos. Mais Sean Finnegan ne s'en tint pas à cette première exigence. Il requit Kirk pour marcher devant lui en criant :
- Place à l'illustre Finnegan, ce Salomon de l'Académie.
C'était un peu long et Jim en arriva vite à raccourcir cette formule. il cria bientôt :
- Voilà Salomon, Salomon…
Il répétait ce nom plusieurs fois très vite et les auditeurs ne tardèrent pas à se tordre de rire. Sean mit quelques temps à comprendre pourquoi et il dit à Kirk :
- Ça suffit ! Tu peux aller t'amuser à faire des pâtés dans le sable.
Mais Finnegan ne désarma pas. Il profita d'une récréation pour emmener l'un des cadets, qu'il attrapa au passage, dans le dortoir des Première Année. Il lui demanda où était le lit de Kirk. L'autre, plus mort que vif, le lui désigna du doigt.
- C'est bon ! Tu peux disposer et ne dis à personne que tu es venu avec moi. Il pourrait t'en cuire ! Compris ?
- Oui, monsieur, balbutia l'autre, terrifié.
Le soir, quand Jim voulut se coucher, il trouva son lit en portefeuille et il dut le refaire dans l'obscurité parce que, pour une fois, il avait un peu traîné pour faire sa toilette et que Finney venait de couper la lumière dans le dortoir.

* * * * *

Trois jours après, il y avait une araignée tapie entre ses draps. Heureusement, Kirk se méfiait et passait l'inspection de sa literie tous les soirs. Il écrasa l'arachnide en jurant à voix basse.

* * * * *

Le matin suivant, Jim retrouva ses bottes couvertes de boue et quand il les enfila, après les avoir nettoyées, il étouffa un cri de douleur. De petits cailloux de silex, tranchants comme des rasoirs, venaient de lui entamer les orteils. Il se déchaussa vivement ; Ses pieds saignaient. Il jura encore et Finney l'entendit.
- Pour cette fois, je ne punirai pas cet écart de langage. Je vois que tu as été victime d'une mauvaise plaisanterie. Sais-tu qui a fait ça ?
- Non, mentit Kirk en devenant tout rouge.
Il n'aimait pas mentir et savait pertinemment de qui venait cette attaque sournoise mais il connaissait la valeur du silence. À l'Académie, on ne cafardait pas auprès des instructeurs quand on subissait des brimades de la part d'un ancien. Il ne pouvait s'en prendre directement à Finnegan. Une bagarre aurait été sanctionnée par le renvoi immédiat de l'agresseur.
Ben comprit très bien la situation et il accompagna lui-même le blessé à l'infirmerie pour être sûr que le cadet irait bien se faire panser. Il avait déjà remarquer que Kirk n'aimait pas fréquenter les services hospitaliers.
- Ce n'est pas très grave mais je t'exempte du parcours du combattant pour aujourd'hui, dit le docteur après avoir désinfecté et pansé les plaies assez profondes.
- Oh, non, monsieur ! Ce n'est qu'un bobo sans importance ! Je ne serais même pas venu ici si mon instructeur ne m'y avait obligé.
- Et il a bien fait et si tu persistes à vouloir enfreindre cette consigne, je vais te faire porter malade.
Jim mit le plus vite possible le grand espace entre lui et le docteur en se précipitant dans le couloir.
- Eh, pas si vite ! lui cria Finney. Comme je suis en congé aujourd'hui, je t'invite à venir chez moi. Je te présenterai ma femme.
Jim fut bien obligé d'accepter et il ne le regretta pas. Il passa une fort bonne journée presque en famille avec le jeune couple. Ce fut le début d'une solide amitié entre lui et son instructeur.

* * * * *

- Vous faites votre crise de pessimisme à ce qu'il paraît. Pourquoi le jeune Kirk, le plus jeune cadet jamais admis à l'Académie, serait-il une mauvaise recrue ? (Après un silence, il reprit :) Rien dans son attitude ne permet de douter de ses qualités.
À quelques jours de là, commencèrent les cours de commandement. Les cadets des deux premières années se trouvaient réunis dans l'amphithéâtre C, celui où officiait John Gil. Kirk s'étonna un peu de voir la haute silhouette de Sean Finnegan émerger parmi les têtes du premier rang. Il s'était placé haut dans l'hémicycle pour être à côté de Stuart. Avec Olgen et Mitchell, ils formaient un quatuor indivisible et comme les autres n'avaient pas envie de se mettre trop en vue, il avait pris place près d'eux.
- Stu, dit-il, je croyais que nous n'étions qu'avec les Deuxième année pour ce cours ?
- C'est exact. Comme le programme dure deux ans, ça évite aux profs de se répéter et les sujets abordés sont assez variés pour que tous puissent suivre.
- Alors, Finnegan n'est qu'en Deuxième année. Pourquoi nous a-t-il dit qu'il était en troisième ? demanda Jim en prenant Mitch à témoin.
- Pour vous impressionner tous les deux, répondit Stuart qui était bien informé.
Son esprit curieux lui permettait d'être au courant de tout. Jim appréciait sa compagnie. Grâce à lui, il pourrait apprendre plus à se débrouiller et mieux connaître les règles de l'Académie.

* * * * *

Au cours du trimestre, les nouveaux s'intégrèrent parfaitement à la vie de l'école. Quand vinrent les vacances de Noël, Jim fut tout étonné de constater que les mois avaient passé bien vite. Il lui semblait que son arrivée à San Francisco datait de la veille. Il avait appris tant de choses pendant ces trois mois et il aurait été le plus heureux des cadets s'il n'y avait eu sa bête noire : Finnegan.

Intégration réussie

- 1 -

À la fin du trimestre, Jim et Gary repartaient ensemble pour l'Iowa mais les Européens, Olgen et Stuart étaient du voyage. Ils avaient obtenu la permission d'accompagner leurs condisciples. Sans cela, ils seraient restés pendant toutes les vacances à l'internat de l'Académie. Le Suédois irait chez Mitchell, l'Écossais chez Kirk. Le voyage était trop onéreux pour que les cadets du vieux monde puissent regagner leur pays avant la fin de l'année scolaire.
- Tu aurais dû inviter Finnegan, dit Mitchell pour taquiner Kirk, ça t'aurait fait deux camarades au lieu d'un, un Écossais et un Irlandais, ça doit faire bon ménage.
- Oui, mais pas un Irlandais comme lui et des descendants d'Irlandais comme moi, riposta Jim outré. Je suis sûr que si mes ancêtres se sont expatriés vers l'Amérique c'était pour fuir le clan Finnegan !
- Je croyais que seuls les Écossais formaient des clans ennemis, dit Stuart en riant.
- Ce n'est pas le mot qui importe, reprit Kirk, clan, caste, famille, tribu ou smala, c'est tout du pareil au même ! (Il était devenu rouge de colère mais il se calma soudain et reprit tout son calme :) Vous voulez me faire marcher et je peux dire que j'ai même couru !
Il éclata de rire devant les autres éberlués par ce changement rapide d'humeur.
- Et toi, le Viking ? Tu ne dis rien ? reprit-il en regardant Olgen.
- J'enregistre. Je fais l'arbitre, répondit l'autre avec flegme.
- Est-ce que par hasard tes ancêtres n'auraient pas colonisé Vulcain ? demanda Mitchell très pince sans rire.
Le Suédois entra dans le jeu :
- Non, ils se sont contentés de l'Amérique parce qu'on ne connaissait pas les drakkars volants à cette époque.
Tous se mirent à rire.
- En tout cas, on n'a pas l'autre Irlandais pour piloter la navette cette fois, dit Jim en soupirant d'aise. Finney m'a dit qu'il a obtenu la permission de nous conduire jusqu'à Ames et c'est lui qui reviendra nous chercher à la fin des vacances. Il paraît que notre ennemi public doit suivre des cours de rattrapage pendant cette période de congés. John Gill va s'en charger.
- Espérons qu'il lui mettra un peu de plomb dans la tête, s'exclama Mitchell. (Devant l'air éberlué des deux Européens, il expliqua :) Ce n'est qu'une façon de parler imagée. Notre lieutenant instructeur n'est pas si sanguinaire que ça. Mais vous avez eu tous, fils de la vielle Europe, une réaction qui paraît-il est habituelle aux Vulcains. Ils ne comprennent pas la plaisanterie.
- Comment sais-tu ça sur les Vulcains ? demanda Jim. Moi, je n'en connais aucun.
- Oh ! C'est des on-dit. Moi non plus je n'en fréquente guère mais j'ai lu ça dans un bouquin à la bibliothèque de l'Académie.

* * * * *

Les vacances passèrent très vite. Chez les Kirk, Stuart avec été adopté par Winona qui disait : Il me semble que j'ai trouvé un troisième fils ! La seule ombre au tableau était l'absence de son mari, George, reparti vers les étoiles.
Rose boudait toujours mais poussé par la curiosité, elle rendit visite à ses voisins et entreprit de rendre son amoureux jaloux en se jetant littéralement à la tête de Stuart. Celui-ci ne savait que faire pour échapper à cette fille volcanique. Il dit à Jim :
- Mais qu'est-ce qu'elle me veut ? Elle ne m'intéresse pas, je n'ai jamais été attiré par les filles. (Et comme Jim le regardait d'un air septique, il osa se confier :) Je préfère Nils !
Kirk eut toutes les peines du monde à se retenir d'éclater de rire. Il y réussit cependant et s'étant ressaisi, il posa la main sur l'épaule de son ami et lui dit :
- Merci de ta confidence. Je n'en parlerai à personne mais je vais dire à Rose de cesser son manège et je te prie de croire qu'elle te laissera tranquille après ça !
- Si c'est nécessaire, raconte lui tout. Je n'ai pas honte des sentiments que j'éprouve pour Olgen. Ça reste très spirituel, tu sais, mais il m'a vraiment envoûté et, à côté de lui, les filles me paraissent bien fades.
- Je comprends maintenant ce qui s'est passé le soir de mon arrivée au dortoir. Tu croyais dire bonsoir à Nils et quand tu as vu que tu t'étais trompé, nous avons bavardé. Tu as été ému par ma détresse et tu m'as embrassé comme tu l'aurais fait pour lui si notre ami Suédois avait été à ma place. Car dans vos rapports spirituels, il représente pour toi le pôle féminin. Je ne savais pas que tu pouvais me considérer sous cet angle. Ça ne m'a pour ainsi dire pas effleuré car je me sens furieusement mâle. Il fallait que je sois bien cafardeux pour te donner l'impression que j'avais besoin d'être protégé.
Et il fit à son tour quelques confidences à Stuart. Il lui dit qu'il aimait Rose mais qu'elle était très exclusive et avait voulu l'empêcher de quitter la ferme.
- Son amour pour moi s'est peut-être transformé en haine ? Je vais lui dire qu'elle fait fausse route en se jetant ainsi à ta tête, que tu es un garçon loyal en amitié, que tu es venu me dire spontanément que tu ne voulais pas prendre ma place. Ça devrait la calmer. Après ça, elle te laissera tranquille.

* * * * *

Jim alla donc dire à Rose qu'elle pouvait arrêter de faire la cour à l'autre James.
- Ce n'est pas moi et il ne t'aimera jamais, dit-il, son cœur est tout plein d'un autre amour, lui apprit-il avec toute l'imprécision nécessaire pour ne pas trahir la confiance de son ami.
- J'ai envie de te défigurer, James Kirk, hurla-t-elle.
Elle se jeta sur lui, toutes griffes dehors. Il l'immobilisa facilement et reprit :
- Tu ne m'aimes pas vraiment, sans ça tu me comprendrais. Tes projets et les miens divergent trop. Faisons la paix, veux-tu ?
Et se penchant sur elle, il l'embrassa. Elle ne résista guère et répondit à son baiser.
- Oh, Jim ! Je suis désespérée, soupira-t-elle quand il relâcha son étreinte.
- Nous sommes bien trop jeunes pour jouer les amants maudits, reprit-il. Je crois que nous sommes trop pareils, toi et moi. Sans vouloir être macho, je désire plus de douceur que tu m'en offres.
Ils se séparèrent sur une paix armée, sans avoir capitulé ni l'un ni l'autre mais Rose cessa d'importuner Stuart.

* * * * *

Kirk proposa à son ami d'aller rendre visite à Mitchell et à Nils pour fêter avec eux la nouvelle année. Winona donna son accord et Sam passa un appel aux parents de Gary pour leur demander s'ils pouvaient recevoir les petits.
- Nous ne voulons pas vous priver de votre fils et frère, dit monsieur Mitchell. Que diriez-vous de venir chez nous tous ensemble, monsieur Kirk, vous, votre mère et votre fiancée pourriez accompagner deux cadets qui manquent tant à notre fils et à Nils.
Ainsi fut fait, et le quatuor de l'Académie se trouva reformé pour un soir.

* * * * *

Pendant les deux trimestres suivants, l'amitié des quatre cadets ne se démentit pas et la vie devint plus agréable pour eux grâce au changement que John Gill apporta dans les cours de commandement. Il s'était aperçu de la façon systématique dont certains Deuxième année, conduits par Finnegan, faisaient pression sur leurs jeunes camarades et les empêchaient de travailler. Pour remédier à cette situation, il proposa en conseil des professeurs de séparer les deux groupes.
Il ferait des heures supplémentaires bénévolement pour que le groupe des cadets de Première année fassent d'un seul coup tous les cours prévus sur deux ans. Les Deuxième année continueraient normalement avec un effectif réduit le programme initialement prévu.
- Et l'an prochain, les nouveaux Deuxième année pourront suivre sans peine les cours de commandement avec les Troisième année. Il ne devrait plus y avoir de brimades puisque tous seraient alors des anciens, ajouta-t-il, et tout rentrera dans l'ordre.
L'amiral James Smith, qui présidait la réunion, n'était pas partisan de ce changement. Il le dit d'une façon catégorique mais tous les professeurs appuyaient John Gill car ils sentaient tous le malaise qui régnait parmi les cadets de Première année. Leur travail s'en trouvait perturbé dans toutes les disciplines.
- Il faudrait peut-être aussi interdire complètement cette façon de molester les nouveaux, proposa Gill.
- Mais les anciens vont dire que nous maternons ces futurs hommes de l'espace et qu'on les empêche d'acquérir une résistance qui leur sera indispensable plus tard. Et je crois qu'ils sont dans le vrai, reprit Smith qui restait partisan des traditions.
Mais quand Decker proposa d'assurer une partie du travail supplémentaire que voulait assumer Gill, quand il comprit qu'il était seul de son avis, Smith céda enfin.
- Mais l'an prochain, il y aura un problème, soupira-t-il, les nouveaux Troisième année auront déjà fait le programme prévu pour cette classe.
- Eh bien, ils recommenceront et ça ne sera pas du luxe. Cette année-là est de loin la plus difficile, riposta Gill, ils approfondiront leurs connaissances et les années suivantes, tout rentrera dans le nouvel ordre.
L'amiral Smith, Directeur des études, alla rendre compte du conseil des professeurs au Directeur de l'Académie. C'était l'amiral Noguchi qui avait la haute main sur l'école et l'internat et il déléguait une partie de ses pouvoirs à l'amiral Smith pour l'école et à Phil Gardner, commodore, pour l'internat. Ses deux subordonnés étaient moins gradés que lui puisque Smith n'était que vice-amiral. C'est donc à Noguchi que revenait la décision finale. Il déclara que c'était une bonne réforme.
- Voyez-vous, je m'intéresse particulièrement à la promotion de cette année. Le fils d'un de mes vieux amis en fait partie. J'ai été le supérieur de George quand je n'étais que capitaine de vaisseau spatial.
Smith n'osa pas demander qui était ce George puisque son chef ne désirait pas le désigner d'une façon plus explicite. Il se promit, cependant, de faire des recherches en consultant les états de service du Directeur Général et il trouva assez rapidement qu'il s'agissait de Kirk.

* * * * *

Les Première année apprenaient beaucoup de choses nouvelles. En science, les jeunes cadets connaissaient tout de la théorie de la téléportation mais ils devaient maintenant passer aux épreuves pratiques.
- C'est formidable ! dit Jim quand il se retrouva presque instantanément sur le toit d'un des bâtiments de l'Académie avec Finney et quatre autres volontaires. Ils avaient tous désiré essuyer les plâtres comme dit Finney d'une façon imagée.
Si Mitchell était présent, aussi casse-cou que Kirk, Stuart et Olgen avaient préféré attendre leur retour avant de se lancer dans l'aventure. Finney demanda, à l'aide de son communicateur, le retour à la base de départ et une colonne de particule dorées enveloppa de nouveau les néophytes.
Quand ils furent rematérialisés devant le reste de la classe, Mitch traita Stuart et Olgen de poules mouillées mais Kirk prit leur défense :
- Tais-toi Gary. Je t'expliquerai plus tard, pas devant tout le monde.
Tandis que le test continuait, que Finney emmenait un nouveau groupe de cadets visiter le toit de l'école grâce au téléporteur, Jim et Gary s'isolèrent.
- Stu n'a pas voulu quitter Olgen. Il se révèle un peu protecteur quand il s'agit du Suédois et celui-ci a quelques raisons de craindre la téléportation. Il y a rarement des accidents, ici, ça ne craignait pratiquement rien mais je sais, par mon père, que, dans l'espace, au cours d'une tempête ionique, si l'on est obligé d'avoir recours à ce procédé pour sauver des vies, il peut y avoir des dérapages. Et l'un des oncles d'Olgen est mort pendant un transfert périlleux. Tu sais, Gary, il ne faut pas juger les autres sans connaître les raisons de leur refus. C'est pour ça qu'existe le volontariat.
Jim interrompit son discours pendant quelques secondes, puis, il reprit :
- Personnellement, si j'ai voulu faire partie du premier contingent c'est parce que, lorsque je serai capitaine, je ne voudrai jamais donner un ordre sans en avoir assumé moi-même les risques.
- Gamin ! Il y a encore pas mal de vents solaires qui souffleront dans l'espace avant que tu n'en sois là, riposta Mitch en riant.
- Je sais, mais ce n'est pas une raison pour ne pas commencer tout de suite. Et toi, explique-moi pourquoi tu t'es porté volontaire ?
- Pour ne pas passer pour un capon, bien sûr ! Je n'ai pas pensé à l'avenir moi !
- En somme, tu as eu un raisonnement primaire.
- Et toi, le tien était comme toujours secondaire. Tu as voulu mettre en pratique la dernière leçon de philosophie de Gill ! Tu vois, je l'ai quand même écouté, ce raseur.
La discussion en resta là et les deux garçons rejoignirent leurs camarades.

* * * * *

Les cours pratiques et techniques se poursuivirent en alternance tout au long de l'année scolaire, à peine coupée par un bref arrêt, à la fin du deuxième trimestre mais il ne fut pas question de partir en vacances ; la classe entière devant faire un stage à l'école des langues aliens et apprendre, sous hypnose, les premiers rudiments de Klingon et de Romulan.
- Il n'est pas nécessaire que vous le parliez. Les traducteurs universels n'ont pas été inventés pour rien mais quand vous aurez compris la difficulté que représente l'acquisition d'un nouveau langage si différent du vôtre, vous mettrez plus de zèle à vous familiariser avec le maniement de cet instrument, leur dit Decker qui était chargé de les conduire à l'école spéciale située dans la banlieue de San Francisco.
On y formait les spécialistes de la communication.
Au cours de ce stage, on s'aperçut que Kirk était réfractaire à l'hypnose.
- C'est un cas rarissime, dit le technicien chargé de placer sur la tête des élèves les casques qui devaient leur insuffler les premières notions du langage de leurs ennemis déclarés.

* * * * *

Les messages reçus de l'Iowa étaient assez rares. Seuls les nouvelles importantes parvenaient à l'Académie. Même ceux de la famille étaient filtrés par le commodore Gardner, Directeur de l'internat. Il fallait que l'école vive comme un vaisseau dans l'espace, coupée du monde extérieur.
Jim s'en accommodait fort bien. Son père, George, n'abreuvait pas sa famille de recommandations quand il était absent. Il se reposait sur Winona pour prendre les décisions. Il semblait donc tout naturel au jeune Kirk de calquer sa conduite sur celle de son père et ses réponses aux rares messages étaient très laconiques. Il était déjà parti dans les étoiles !
Il fut, cependant, informé du fait que Sam et Aurélia pouvaient obtenir un poste double sur Deneva à la seule condition d'être mari et femme. Jim apprit par la même occasion que c'était la solution choisie par son frère et celle qui était maintenant sa belle-sœur. Le mariage avait été célébré très simplement. Seuls Winona et les parents d'Aurélia y avaient assisté. Le départ des nouveaux époux était prévu pour le début de l'année suivante. Jim ne se formalisa pas de n'avoir pas été présent à la cérémonie. Cela montrait que, tout comme George, il appartenait à Starfleet, sa vraie famille maintenant dans le vaisseau académique.
Mais ce jour-là, il comprit qu'il devrait renoncer à se marier. Il ne voulait mettre aucune femme devant les problèmes que Winona devait affronter et résoudre avant le départ de Sam.

* * * * *

Les cours continuaient sans accroc. Le seul bémol qui gâchait son plaisir était le fait d'avoir lamentablement échoué, tout comme les autres cadets qui l'avaient tenté, au test du Kobayashi Maru.
Comme d'habitude, il avait été le premier à tenter l'épreuve quand le Lieutenant Gill leur avait expliqué que ce test se passait sur la passerelle d'un vaisseau spatial reconstituée dans les locaux de l'Académie. Avec le commander Barrow, il avait mené toute la classe sur le site où se déroulait cette simulation.
Jim avait regardé avec des yeux avides ce décor criant de vérité et quand il avait compris que ce test permettait au candidat de s'asseoir sur le siège de commandement, de donner des ordres, il n'avait pas résisté à l'envie de croire le temps de l'épreuve, qu'il était enfin capitaine de vaisseau spatial. Il s'était assis, comme si c'était vrai, mais il avait vite oublié ce plaisir quand les difficultés de l'attaque des Klingons se firent plus pressantes.
Au bout de seulement six minutes, l'ordinateur avait annoncé la fin du test. Autour de lui, tous les instructeurs et les quelques cadets qui l'avaient assisté étaient déclarés morts. Un vrai carnage ! Jim avait été obligé de reconnaître sa défaite la rage au cœur. Il n'aimait pas l'idée d'être vaincu, même si ce n'était pas réel puisque toutes les victimes s'étaient relevées le sourire aux lèvres en déclarant que c'était un jeu épatant. Peut-être était-ce vrai pour Stuart, Olgen et Mitchell mais certainement pas pour Kirk.
L'amiral Smith en personne avait commenté sa prestation devant toute la classe. Le Directeur lui avait assuré qu'il n'avait pas à rougir de ce résultat mais pour Jim c'était comme si on l'avait traduit en cour martiale. Il savait que c'était le sort réservé à tous ceux qui perdaient un vaisseau en opérations et il se sentait coupable d'avoir perdu son navire fictif et son équipage bidon.
Le fait que ceux qui lui succédèrent ne firent pas mieux que lui, et même beaucoup moins bien, ne le consola pas de cet échec.
Il décida d'aller consulter les livres de la grande bibliothèque de l'Académie. Le catalogue qu'il éplucha ne contenait aucune allusion même lointaine à ce test maudit. Il ne lui restait que la solution d'étudier les relations des combats livrés par les grands stratèges de Starfleet, des combats bien réels consignés dans les journaux de bord des navires commandés par des héros de légende comme le capitaine Garth d'Izar.
Il essaya de tirer des enseignements de ces récits. Cela lui permettrait de vaincre lors d'une autre confrontation avec l'ordinateur car il était bien décidé à ne pas rester sur cet échec. Il était sous l'empire d'une véritable obsession.
Quand il se sentit prêt, il demanda à Finney s'il lui était possible de repasse le Kobayashi Maru.
- Rien ne s'y oppose mais vous devez comprendre que ce test est un test de caractère, qu'il doit vous faire prendre conscience de votre propre vulnérabilité. Vous devez accepter la défaite comme vous le feriez dans la vie réelle si vous étiez confronté à une mort inévitable à la fin d'un combat désastreux. Nos ennemis les Klingons considèrent que c'est un grand honneur de mourir ainsi et vous devez être prêt à accepter ce risque quand vous devenez capitaine de vaisseau spatial.
- Eh bien, je veux recommencer cette épreuve et la réussir enfin ! lui répondit Kirk.
- Comprenez-moi bien, reprit Ben, il est impossible de gagner. Ce n'est pas le but de ce test. L'ordinateur est programmé pour empêcher la victoire du candidat.
- Nous verrons bien, riposta Jim persuadé de la valeur de sa préparation.
Il n'y avait pas beaucoup de cadets désireux de se mesurer avec la machine infernale comme ils l'avaient baptisé, aussi Kirk put se faire inscrire à nouveau sans difficulté sur la liste des volontaires. Gary lui dit :
- Tu retournes à l'abattoir, Gamin ! Je te souhaite bien du plaisir !
L'ami de Jim n'avait tenu qu'une poignée de secondes lorsqu'il avait essayé le test et il en gardait le plus cuisant des souvenirs. Il ne comprenait pas l'acharnement de Jim à se faire du mal.
- Tu es complètement maso mon pauvre gamin, dit-il à Kirk quand il vit qu'il ne le ferait pas changer d'avis.
Cette fois, la lutte se prolongea pendant huit minutes. Kirk se jura de ne pas en rester là.
- Jamais deux sans trois dit le proverbe, ces foutues techniciens vont voir qui est James Kirk ! affirma-t-il les mâchoires serrées.
Gary se contenta de lever les bras au ciel.
- Tu es encore plus fou qu'idiot… et ce n'est pas peu dire !

* * * * *

Comme la fin de l'année scolaire était toute proche, Kirk pensait mettre le temps des vacances à profit pour mieux digérer les connaissances ingurgitées goulûment et il ressentait le besoin de se reposer. Il considérait qu'il partait en permission après avoir accompli une mission réussie, en somme il s'était parfaitement intégré à l'Académie.
Même Finnegan ne l'avait plus empêché d'être un excellent élève. Comme ils n'avaient plus de cours en commun, il pouvait oublier son existence durant la classe et il négligeait les incessantes plaisanteries verbales quand ils se croisaient dans le couloir.
L'Irlandais avait pris l'habitude de l'appeler Néron, Caligula ou Dioclétien. Ce méchant garçon se trompait volontairement sur son deuxième prénom. Kirk en vint à abhorrer cette seconde partie de son identité et il l'ignora désormais quand il se présentait à un test. Ses travaux, s'il était nécessaire de la noter, ne portaient plus que l'initiale de son deuxième prénom.
Il se méfiait des coups fourrés de Finnegan et cela renforçait son attention. Si la porte entre les lavabos et le dortoir était entrouverte et qu'il ait reçu par voix anonyme la consigne de s'y rendre seul au milieu de la journée pour vérifier si tout était en ordre, il poussait le vantail du pied et il n'était pas étonné de voir un seau d'eau tomber du ciel et se déverser avec fracas sur le carrelage.
Il devait, bien sûr, nettoyer le désastre mais il n'avait pas besoin de changer de tunique. Elle n'avait reçu que des éclaboussures. Il s'emparait de la serpillière en pestant contre l'infantilisme de son tortionnaire et jurait de se venger s'il rencontrait Sean en dehors de l'école et sans uniforme. Ceci avait peu de chance de se réaliser mais il s'y préparait en suivant assidûment les cours de close-combat à mains nues. Et en judo, il espérait devenir ceinture noire dès la fin de la troisième année.

* * * * *

Jim retrouva avec plaisir le foyer familial. Sam et Aurélia préparaient leur départ et Winona qui allait se retrouver seule s'était déchargée des contraintes de la ferme en vendant toutes les terres cultivables à ses voisins. Elle n'avait gardé que la maison d'habitation et la prairie voisine. Les deux chevaux avaient été envoyés dans l'écurie du père de Rose. C'est la seule chose que regrettait Jim.
Il reparlait à sa petite voisine et la trouvait changée. Elle commençait à envisager un séjour en ville pour voir comment vivaient les citadins.
En réalité, la jeune fille n'arrivait pas à oublier Jim. Les paysans qu'elle avait fréquentés ne soutenaient pas la comparaison avec le fils Kirk. Elle les trouvait bêtes et ennuyeux.
Un matin, en se réveillant, Jim se sentit oppressé sans savoir pourquoi il pressentait un grand malheur. Il avait hélas raison. Un pli officiel arriva dans la matinée et apprit à Winona et à ses fils que George ne reviendrait plus jamais. Il était mort au cours d'une mission et son corps avait été confié à l'espace. Tout s'écroulait pour la pauvre veuve. Sam et Aurélia lui proposèrent de partir avec eux pour Deneva.

- 2 -

Jim regagna l'Académie. La deuxième année commençait mais cette rentrée avait un goût de cendres qu'il essayait d'ignorer pour être un vrai Kirk. Il se sentait investi d'un devoir sacré. Son père lui avait passé le témoin dans cette course à l'espace qui avait été sa raison de vivre et qu'il avait communiqué à son cadet.
Jim venait de prendre le relais alors qu'il était à peine entré sur la piste. C'est bien trop tôt, pensait-il mais il était au pied du mur et il ne pouvait qu'accepter ce coup du destin. Il devait se montrer digne de l'honneur qui venait de lui échoir : porter le nom qu'ils avaient en commun et qui, grâce à lui, était toujours présent dans Starfleet. C'était un devoir redoutable dont il devait s'acquitter en ne se permettant aucune faiblesse.
Jim n'acceptait pas encore la perte de son père. George était peut-être absent mais il ne voulait pas se rendre à l'évidence de l'aspect définitif de cette absence. Tout son être criait que ce n'était pas vrai ! Apparemment, rien n'avait changé. George avait passé la plus grande partie de sa vie dans l'espace et il y était encore puisque son corps errait quelque part, perdu dans le noir infini, préservé de la corruption par le froid sidéral.
Cette consolation paraissait torturante au jeune cadet. Il se jura que jamais son corps ne deviendrait une momie errante. Avant de s'embarquer, il laisserait un testament où il exprimerait sa volonté ultime : être livré au feu purificateur des moteurs du vaisseau.
Retrouver Gary, Stu et Olgen lui rendit l'illusion de sa propre jeunesse. Il s'était senti tellement vieux quand il était seul. Trop adulte pour ses quinze ans, il allait connaître de nouveau les petites mesquineries quotidiennes qui émaillaient sa vie de pensionnaire, s'inquiéter des notes que lui mettraient les professeurs et retrouver le but qu'il s'était fixé l'an dernier : réussir enfin ce test infernal et effacer cette hantise de son esprit.

* * * * *

Sa jeunesse le rattrapa d'une façon fort désagréable. À cause du manque de place dans les boxes, Jim et Stu furent les deux seuls Deuxième année à ne pas obtenir l'intimité relative offerte par le dortoir dont les lits étaient isolés les uns des autres par une cloison.
Pour adoucir la pilule, le Directeur de l'internat, Phil Gardner, avait fait aménager une resserre en petit dortoir à cinq lits. Cette pièce était située au-delà des lavabos, près de la cordonnerie des Première année. Trois élèves de la nouvelle promotion partageaient ces quartiers avec eux. Ils étaient tous plus âgés que les deux anciens mais les traitaient de dinosaures à cause de leur ancienneté dans la boîte.
Jim et Stu avaient reçu la promesse de pouvoir quitter bientôt ce dortoir d'occasion. Ils passeraient de l'autre côté du hall et rejoindraient leurs condisciples. Mais c'était là que le bât blessait pour les deux exilés. Une place pour deux ! Gardner ne devait plus savoir compter !
Quel serait l'élu ? Quel serait le sacrifié ? Stuart avait presque un an de plus que Jim mais celui-ci était hiérarchiquement mieux placé. Il s'était classé premier à l'examen de fin de Première année, d'où des palabres interminables entre les deux garçons dans le petit dortoir. Après l'extinction des feux, chacun voulait convaincre l'autre de son droit de préemption.
Finney ne venait jamais les ennuyer. Ils auraient même pu rallumer l'éclairage puisque l'interrupteur était à portée de leurs mains, s'ils avaient craint de gêner les petits.
Les camarades des deux exilés se désolaient de leur malchance et essayaient de leur remonter le moral. Le premier matin, après une nuit sans histoire, Gary expliqua à Jim :
- L'intimité de mon box est fort illusoire. J'entends tout ce que fait le voisin et le rideau qui ferme l'entrée, côté couloir, est tiré sans cérémonie par le Lieutenant Sanchez, le pion qui nous surveille, quand sonne l'heure du lever. Pas moyen de faire la grasse matinée. Ce n'est qu'un dortoir faiblement amélioré.
- Changerais-tu de place avec moi ? demanda Jim, sarcastique.
- Ah non, par exemple ! protesta Gary. Même si c'était possible, je ne changerais pas mon cheval borgne contre un aveugle !
Jim ne s'était fait aucune illusion en lui proposant cette permutation. Elle n'aurait eu aucune chance d'être acceptée par le Directeur de l'internat. Gardner considérait que cette épreuve était très formatrice pour les deux plus jeunes anciens. Sur un vaisseau spatial, ils devraient se plier à bien d'autres ennuis et cela les mettait en condition. Et comme Phil voulait que l'Académie vive au rythme d'un navire en opérations, il se réjouissait de pouvoir appliquer ses principes dans un cas aussi minime.
- Les plus petites choses sont révélatrices de la santé d'un système d'éducation, disait-il parfois.

* * * * *

Quand la période de Noël ramena les fêtes de fin d'année et les vacances traditionnelles, Gary dit à Jim :
- Je t'emmène chez moi. Il n'est pas question de te laisser seul ici.
Mais Jim refusa avec orgueil. Il n'avait pas besoin de la pitié de son ami et il expliqua qu'il avait beaucoup de projets pour occuper ses vacances, ici, à l'Académie.
- Et d'ailleurs, je suis déjà invité par Ben. Cela me convient parfaitement.
C'est avec un peu trop de rudesse qu'il fit cette sortie à Mitch mais celui-ci comprit que Kirk, véritable écorché vif, cachait soigneusement sa détresse sous de l'agressivité.
Au cours de la journée où les départs s'échelonnaient, Kirk emménagea donc chez son instructeur. Madame Finney venait d'avoir une petite fille. L'heureux père avait déjà demandé à Jim s'il voulait être le parrain de l'enfant et Kirk avait accepté avec joie. Il savait que l'enfant s'appelait Jamie, le prénom féminin le plus proche du sien.
- Et quel sera le nom que vous avez choisi après ? demanda Jim curieux.
- Frances, comme sa mère, répondit Ben avec un bon sourire.
Dès le lendemain, Kirk se mit au travail. Il voulait se familiariser avec les ordinateurs et, pour cela, il lui fallait rencontrer un expert en informatique, le Lieutenant Carl Terlin.
L'ensemble des étudiants boudaient les cours de cette partie du programme, aussi, fut-il agréablement surpris quand Jim lui dit :
- Je veux tout savoir sur ces machines. Si, jusqu'ici, je ne m'y suis guère intéressé, c'est parce que notre programme d'études est démentiel, alors on ne peut que sacrifier certaines parties de celui-ci, celles qui ne sont pas notées aux examens.
Il excusait par la même occasion l'ensemble des cadets tout en exprimant une critique que Terlin avait souvent faite lui-même. Que cet élève ait sacrifié ses vacances pour étudier sa spécialité le remplissait de joie. Il ne se demandait pas pourquoi Kirk s'était soudain pris d'intérêt pour le système binaire et il se contenta de l'explication superficielle qui lui était donnée.
Jim fut lui-même soulagé de n'avoir pas à exposer son motif secret. Il n'aimait pas mentir et s'il le fit ce jour-là avec le Lieutenant, ce ne fut que par omission. Il ne pouvait tout de même pas lui dire : Je veux être capable de reprogrammer l'appareil pour que le Kobayashi Maru soit enfin un succès.
Fortement motivé par ce but inavoué, Kirk fit de spectaculaires progrès dans cette discipline qu'il avait, jusque là, boudée et Carl se prit à rêver de voir un jour celui-ci lui succéder quand il serait à son tour instructeur. Il ne lui cacha donc rien.
À la fin des vacances, Jim avait ses entrées dans l'antre de l'ordinateur qui commandait l'appareil de simulation et il sut profiter de la naïveté de Terlin. Il continua à l'étudier en secret, le soir, après la rentrée du second trimestre. Il quittait le dortoir avec des ruses de sioux quand ses quatre camarades de chambrée étaient endormis et il passait une heure ou deux à se familiariser avec l'informatique.
Son itinéraire était bien calculé. S'il était tombé sur un surveillant de nuit en train de faire une ronde, celui-ci aurait qu'il allait aux toilettes et, une fois la porte de l'internat franchie, il pouvait se dissimuler derrière l'un ou l'autre des piliers du péristyle qui longeait tout le bâtiment s'il entendait un bruit de pas. Ses pantoufles l'empêchaient de trahir sa présence. Il n'avait plus qu'à traverser le péristyle, large de deux mètres, pour accéder à la pièce où se tenait l'ordinateur.

* * * * *

Finnegan ne pouvait toujours pas souffrir Kirk. Comme celui-ci avait sa bande de copains, il s'entoura, lui aussi, de quelques élèves de Troisième année. Cette association fut bientôt connue sous le nom de gang de l'Irlandais car ces chenapans ne pensaient guère qu'à ennuyer tous les autres, surtout les jeunots de Première année.
Jim était relativement épargné mais le grand Sean ne rêvait que de le coincer seul, dans un coin, lorsqu'il aurait assez endormi sa vigilance.

* * * * *

Des nouvelles de Deneva apprirent à Jim que l'installation des siens était une réussite. Le laboratoire de xénobiologie souffrait d'un manque de données fondamentales parce qu'il n'avait jamais fonctionné et que Sam et sa femme étaient les premiers utilisateurs. Cela leur permettait de tout agencer selon leurs propres idées mais que de choses manquaient !
Ils avaient envoyé une commande de matériel au service de xénobiologie de Starfleet dont dépendait leur laboratoire. Les données étaient venues remplir l'ordinateur vierge mais le reste n'était jamais arrivé et Sam avait pensé que son petit frère pourrait peut-être aller voir au service principal de biologie de San Francisco ce qui retardait leur commande. Il ne connaissait pas les strictes consignes données par Gardner et pensait que Jim pouvait se déplacer librement dans la ville.
S'il l'avait su, il le lui aurait demandé tout de même car il savait que Jim était débrouillard. C'est pourquoi, après lui avoir dit que leur mère avait trouvé dans l'étude une grande consolation, qu'elle était en quelque sorte leur adjointe volontaire, il avait demandé son aide à Jim.
Kirk se présenta donc devant Gardner pour demander un bon de sortie et celui-ci ne fit aucune difficulté pour lui accorder ce qu'il voulait. Il savait déjà, par la censure, quelle était la mission dont l'avait chargé son frère.
Puisque les labos de xénobiologie dépendaient de Starfleet comme l'Académie, ce n'était pas faire exception à la règle que de permettre à Kirk de traverser San Francisco pour se rendre à l'autre bout de l'agglomération où s'élevaient les bâtiments de recherches biologiques. Le Directeur de l'internat lui adjoignit même un compagnon.
- La présence de votre ami Gary ne vous sera pas inutile, dit-il. Le labo nous a demandé de lui envoyer une équipe de deux cadets intéressés par la biologie extra-terrestre. Je me demandais à qui j'allais pouvoir confier cette mission, assortie de la nécessité de faire ensuite un exposé car je sais que les programmes de vos études sont surchargés…
Comme Jim l'écoutait sans l'interrompre, il ne marqua qu'une courte pause et reprit :
- Le message de votre frère m'a donné la solution idéale. Je sais que Gary et vous êtes bien notés. Ces petites sorties ne vous feront pas trop négliger vos responsabilités vis-à-vis de l'Académie.
Jim s'étonna bien un peu du pluriel employé par le Directeur mais n'osa pas l'interrompre. Quand il regarda le papier que lui tendait Gardner, il vit que c'était un laissez-passer d'une durée de deux mois pour les cadets Mitchell et Kirk. Quel coup de pot, pensa-t-il.
Jusqu'ici, il n'avait pas pensé aller Explorer Frisco. Lui qui ne rêvait que des étoiles ignorait tout de la grande métropole où Starfleet avait établi son siège mais, maintenant, il était dévoré de curiosité. On lui offrait sur un plateau la possibilité de la satisfaire et en compagnie de son ami Gary. Il remercia le Directeur de l'internat et se précipita hors du bureau pour aller annoncer la nouvelle à Mitchell.
Celle-ci fit le tour de l'Académie. On se le disait de bouche à oreille : Kirk et Mitchell partent en mission d'exploration au sol, à San Francisco ! Tous enviaient les deux élus.
- On aurait bien pu faire appel à des cadets de Troisième année, s'insurgea Finnegan, ces deux ballots ne sont même pas capables d'en profiter pour aller voir les filles !
C'est en effet une idée qui n'avait pas effleuré les deux compagnons de l'Iowa… et c'est peut-être bien aussi pourquoi le choix de Gardner s'était finalement fixé sur eux et les avait préférés à des éléments plus mûrs, pourquoi, il avait hésité tant de jours à honorer la demande du laboratoire de biologie.

* * * * *

Les deux élus partirent donc fiers de leur mission. Ils étaient en uniforme ce qui leur assurait automatiquement la gratuité dans les transports en commun de San Francisco, des navettes à coussin d'air dont ils découvrirent vite le confort et la rapidité.
À leur arrivée au laboratoire où se pratiquaient les recherches sur les remèdes capables de soigner et guérir, voire prévenir les maladies qui sévissaient sur les mondes lointains, Jim et Gary continuèrent à se croire dans un monde enchanté.
On les dirigea vers le bureau du docteur Leonard McCoy qui faisait ses classes avant de partir dans l'espace. Il lui fallait s'adapter à cette médecine spécifique bien différente de celle qu'il avait pratiquée jusque là. Le praticien les reçut avec urbanité. Sa voix, un peu traînante, véhiculait un accent sudiste hérité de sa lointaine Géorgie.
Jim se sentit tout de suite à l'aise quand son regard noisette rencontra les yeux bleus pétillants d'esprit du docteur. D'assez grande taille, bien découplé, le toubib était un très bel homme. Sa chevelure brune légèrement ondulée ajoutait encore à sa séduction naturelle. Jim fut très étonné d'apprendre plus tard que McCoy avait rejoint Starfleet à la suite d'un chagrin d'amour.
- Comment une femme pouvait-elle être assez bête pour laisser filer un tel homme ?
- C'est elle qui est partie, lui apprit Janice, la petite laborantine blonde qui semblait très au courant des affaires de cœur de son patron. Elle a demandé le divorce et obtenu la garde de leur fille. (Après un moment de silence, elle ajouta :) Alors, Leonard a subi une dépression.
Pour l'instant, Kirk présentait les doléances de son frère. Le docteur, plein de bonne volonté, alla tout de suite demander pourquoi la commande de Deneva n'était pas encore livrée. Il revint bientôt dans le bureau où il avait laissé les deux cadets. Il expliqua :
- Il a fallu du temps pour rassembler toutes les denrées pharmaceutiques et les appareils de laboratoire demandés. On n'a pas voulu faire des envois en ordre dispersé. Ça aurait coûté trop cher. (Comme Jim s'étonnait de ces détail qu'il jugeait sans importance, Leonard reprit :) Eh oui, jeune homme, c'est l'argent qui manque le plus dans les services de santé annexes. Vous n'avez pas l'habitude de compter les crédits nécessaires à l'envoi d'un colis qui part dans les étoiles. Si l'on affrète un vaisseau spatial, c'est d'un prix de revient astronomique et si l'on s'en tient aux réseaux commerciaux, ça prend des mois, voire des années.
- Mais Deneva n'est pas à l'autre bout de la galaxie, répondit Jim. Mon frère, sa femme et ma mère y sont arrivés en une quinzaine de jours.
- Mais les passagers sont prioritaires, reprit McCoy. Si on avait trouvé des convoyeurs, ils auraient passé le tout dans leurs bagages mais, beaucoup de gens ne veulent pas coopérer. Ils ont peur des embrouilles malhonnêtes et ne veulent pas être poursuivis comme passeurs de produits prohibés.
Tous ces détails dépassaient vraiment la compréhension de Jim. Il ne voyait qu'une chose : son frère n'aurait pas encore ce qui lui était nécessaire pour travailler.
- Je ne peux tout de même pas quitter l'Académie sous le prétexte d'aller embrasser ma famille aux vacances. Ce n'est pas prévu dans les statuts. On veut bien m'envoyer en Iowa mais pas plus loin. Tant pis si mon père est mort pour Starfleet et que ma mère a suivi mon frère et sa femme à la suite de ce deuil, dit Jim dont la colère éclata tout à coup.
McCoy le regarda, éberlué par cette brusque agression verbale.
- Et tant pis pour moi qui essuie votre mauvaise humeur, reprit le docteur. Je ne savais pas que vous aviez tant de motifs de vous plaindre de l'imbécillité des bureaucrates dont je suis moi-même la victime. Croyez-moi. Je m'excuse de n'être qu'un docteur et pas un magicien. J'aurais pu vous aider plus efficacement.
Jim se calma aussi vite qu'il s'était emporté. Il réalisa ce que cette situation pouvait avoir de cocasse et il éclata de rire.
- Ouf ! soupira McCoy. L'orage est passé. (Et s'adressant de nouveau à Kirk, il l'assura de son amitié :) J'aime bien votre façon de réagir au quart de tour. N'hésitez pas à revenir me secouer un peu si vous n'obtenez pas satisfaction dans les quinze jours.
Gary s'était écarté sans bruit pour aller bavarder avec la laborantine qui travaillait dans la pièce voisine. Il l'avait aperçue par la porte ouverte du bureau. Il la détaillait avec complaisance et il espérait la séduire par un beau discours mais il remarqua que la jeune fille n'avait d'yeux que pour Jim. Elle le buvait des yeux, de loin.
Kirk, tout à sa conversation avec le docteur, ne l'avait même pas vue. Son ami lui en voulut, cependant, de drainer ainsi l'intérêt de cette demoiselle. Il se jura de la conquérir, juste pour le plaisir. Le timide enfant des Mitchell s'éveillait enfin et se laissait dominer par l'empire des sens. Jim, quant à lui, se refusait encore à oublier Rose.
McCoy avait envie d'offrir le verre de l'amitié à Jim mais il s'en abstint. Ce ne doit pas être permis à l'Académie, pensa-t-il. Il conclut avec philosophie : Eh bien, ce soir, je boirai à sa santé et à la réussite de sa mission. Le courant avait passé dans les deux sens. Jim sentait aussi que McCoy était déjà un ami.
Il fut très attentif pendant toute la visite des laboratoires qui suivit leur discussion avec le docteur. Il fallait bien remplir aussi la mission confiée par Gardner et réunir des éléments pour préparer le rapport qu'ils devraient rédiger tous deux. Gary semblait avoir pris les devants et abordant la laborantine.
- Elle s'appelle Janice, soupirait Gary tandis que les deux amis revenaient à l'Académie.
- Ce n'est pas elle qui va t'aider à préparer l'exposé, lui dit Kirk.
- Et pourquoi pas, Gamin. On peut mélanger l'utile à l'agréable avec elle et, d'ailleurs, pourquoi veux-tu que ce soit moi qui expose à tous les cadets réunis le résultat de notre mission ?
- Mais parce que tu es le plus âgé. Tu ne me laisses pas oublier, reprit Jim d'un ton un peu cassant.
En réalité, il avait une peur maladive de la foule et s'exprimer en public lui donnait, rien que d'y penser, des sueurs froides.
- Eh bien, non ! s'insurgea Gary. Tu ne me manœuvreras pas. Nous sommes tous deux concernés. Nous présenterons ensemble le résultat de notre enquête. Rien ne s'y oppose. Cela partagera nos responsabilités.
- Faut-il que je te salue du nom de Salomon ? demanda Kirk en riant. Après un tel jugement, ça me semble inévitable !
Tous deux se mirent à rire en pensant à Finnegan, Salomon d'un jour, grâce à l'astuce de Jim.

* * * * *

Cette mission compliquait leur emploi du temps. Il fallait faire des prodiges pour assister aux cours de commandement qu'ils ne pouvaient manquer mais ils devaient négliger certaines de leurs activités habituelles. Jim regrettait de ne pouvoir suivre le programme d'éducation physique qu'il jugeait être très important pour lui.
- J'ai une idée, dit-il à Gary. Si nous nous partagions les sorties. Une fois toi, une fois moi. Demain, tu pourrais aller seul au labo de biologie extra-terrestre et, après-demain, ce sera mon tour ou vice-versa. Celui qui restera suivra les cours normalement et passera ses notes à l'autre. Ainsi, nous ne prendrons pas de retard.
Gary acquiesça et ils tirèrent à la courte paille pour savoir qui commencerait les sorties solitaires. Ce fut Gary qui gagna.

* * * * *

Quand Gary arriva seul le lendemain au bureau de McCoy, il lui expliqua l'absence de Jim. Un peu déçu ne pas revoir ce jour-là le jeune homme qui lui avait fait une très bonne impression, le docteur dit à Mitch :
- Allez donc trouver ma secrétaire. Elle est plus au courant que moi de toutes les activités du centre. Je ne suis qu'un modeste rouage de cette grande organisation. Je ne travaille ici que temporairement pour préparer mon embarquement prochain. Elle est ici depuis des mois et a travaillé successivement dans tous les services.
Le cadet n'aurait pas pu espérer meilleure opportunité. Il allait pouvoir entreprendre une cour en règle auprès de la laborantine.
Janice le reçut assez bien. Elle regrettait l'absence de l'autre étudiant mais elle oublia vite sa déception. Gary se montra plein de prévenance, lui fit des compliments sur son intelligence et sa beauté. Elle était tout à fait prête à succomber au charme du jeune homme.
Ils négligèrent un peu le travail pour échanger des baisers passionnés, prémices de relations encore plus intimes. Janice Lester était plus âgée que Mitch et beaucoup plus expérimentée. Elle n'eut garde d'avouer qu'elle avait essayé de conquérir McCoy pour le consoler mais celui-ci lui avait préféré la boisson. Exercer son charme sur ce tout jeune homme lui faisait oublier son échec.

* * * * *

Le lendemain, ce fut le tour de Kirk mais McCoy le monopolisa et Janice ne décolérait pas d'être, encore une fois, éloignée de celui qu'elle considérait comme le plus séduisant des deux cadets ; peut-être parce qu'elle ne le connaissait pas et que l'inconnu exerçait un attrait supplémentaire sur la belle Lester.
Et c'est pourquoi, Gary essaya de pousser son avantage le troisième jour.

* * * * *

Mais l'impatience de Janice fut enfin sans objet. Le jour suivant, McCoy avait une importante réunion avec le Directeur de l'ensemble des services de santé et quand Jim arriva, le docteur dit à Janice :
- Je vous confie James Kirk.
- Merci, Leonard, répondit la jeune laborantine ravie, je vous remplacerai.
Jim avait été si insaisissable qu'elle ne pouvait croire à la chance que lui offrait la conférence de McCoy de faire enfin connaissance avec ce garçon aux cheveux d'un blond roux aux larges yeux noisette. Mais Jim restait distant et répondit à peine à ses avances.
Elle put comparer l'attitude des cadets. Gary lui demandait d'être sa partenaire et Kirk restait de marbre, imperméable à son charme indéniable. Elle se piqua au jeu et entreprit de le séduire. Elle voulait le déniaiser.
La cuirasse de vertu de Jim montra bientôt quelques failles et, quand elle posa ses lèvres sur les siennes, il répondit à son baiser avec une fougue qui les étonna tous les deux. Avec Rose, c'était différent, pensa-t-il, Janice est beaucoup plus réceptive.
Pendant qu'ils reprenaient leur souffle, elle s'étonnait de la force virile de Jim qu'elle venait d'effleurer comme un bouton de fleur dont elle voulait hâter l'épanouissement. Elle briserait la résistance instinctive du jeune garçon qu'elle ne comprenait pas.
Jim lui expliqua que depuis des générations, il y avait une loi morale très stricte dans sa famille. Les hommes respectaient les femmes et ne se permettaient pas d'aller au-delà des convenances. Ils ne laissaient libre cours à leurs désirs que lorsqu'ils avaient échangé des serments devant un officier d'état civil.
Janice devinait l'ardeur que Jim réfrénait. Elle voulait triompher de sa vertu qu'elle qualifiait de paysanne. Elle savait d'instinct qu'il la comblerait. Mais la volonté du cadet resta inébranlable.

* * * * *

Elle attendait avec impatience le lendemain, mais c'était au tour de Gary de venir au labo. Elle lui montra une froideur à laquelle il ne s'attendait pas et leur entrevue fut assez orageuse.
- Tu fais ta mijaurée, maintenant, fille perverse, dit-il, parce que tu as obtenu tout ce que tu voulais de Jim.
Elle ne le détrompa pas. Elle avait honte de n'avoir pas triomphé de la résistance de Kirk et laissa croire à l'autre qu'elle lui avait cédé.

* * * * *

Mitchell, de retour à l'Académie, interrogea son ami :
- Comment cela s'est-il passé avec Janice ?
Jim lui confia qu'il voulait épouser Janice. Mitchell lui fit remarquer qu'il était un peu jeune pour penser à convoler mais il ne lui dit rien de son propre échec. Il était jaloux du succès de son ami qui se désolait seulement de n'avoir pu convaincre la jeune fille de la force de ses principes moraux. Gary lui éclata de rire au nez :
- Mais ne sais-tu pas qu'en amour, comme à la guerre, tous les coups sont permis ! C'est un vieux proverbe que je t'invite à méditer.
Jim, outré de n'être compris par personne, en vint à haïr toute allusion à sa jeunesse ! Finnegan aurait été fort étonné s'il avait pu le savoir mais Gary, furieux de ne pas réussir à séduire la belle Janice se consola en allant voir les filles. Il ne fut pas mécontent de l'expérience et s'en vanta auprès de Jim :
- Bien sûr, tu es trop jeune pour comprendre ce que j'ai trouvé là-bas.

* * * * *

En apparence, Mitch restait l'ami de Kirk mais il était rongé par sa déconvenue et il en arriva à négliger son travail. Heureusement, l'exposé était presque terminé. Jim en montra le brouillon à McCoy et lui demanda son avis.
- C'est très bon, dit le docteur. C'est vous qui avez rédigé tout ça ?
- Pas tout seul, répondit Kirk. Gary a fait sa part de boulot. Nous allons devoir interrompre nos visites ici puisque le travail est terminé, soupira Jim.
Il aimait les discussions qu'il avait avec le docteur et aussi ses rencontres avec Janice. Il l'assura de son amour et lui jura de revenir vers elle quand il aurait fini ses études.
- Tu comprends, je suis bien trop jeune pour pouvoir me marier et je ne veux pas sacrifier ma carrière. Quand je serai officier, je pourrai fonder une famille.
- Mais je ne t'en demande pas tant ! s'exclama la jeune laborantine. Pourquoi vouloir t'engager pour la vie ? Il faut être deux pour se marier et moi je veux rester libre ! Je ne désirais qu'un moment de plaisir. Pourquoi ne pas me l'accorder. Je sais que tu vas partir bientôt. Qui sait si nous nous reverrons ?
Elle ne savait pas encore que Jim avait une volonté de fer et ne se permettait aucune faiblesse mais il ne la jugea pas parce qu'il savait excuser les autres et leur trouvait des excuses valables. Elle a raison, pensa-t-il, ce sont seulement nos points de vue qui sont différents. Il faudra que j'apprenne à écouter l'opinion des autres. À l'avenir, il concilierait si possible la loi morale des Kirk et les désirs plus terre à terre des demoiselles qui ne désiraient que garder leur liberté mais voulaient goûter aux joies de l'amour.

* * * * *

Le trimestre s'achevait. Kirk et Mitchell firent leur exposé devant la classe. Ils eurent une excellente note de mérite. Le Directeur des études Smith les complimenta.
- Je suis content d'en avoir fini avec ces sorties, soupira faussement Gary.
Jim était beaucoup plus sincère en se joignant à lui. Il en aurait fini avec l'affaire Janice.
- Je regretterai seulement mes conversations avec McCoy, dit-il.

* * * * *

Les Deuxième année étaient survoltés à l'idée d'aller passer ces vacances dans l'espace à bord du Vanguard, le navire-école. John Gill le leur annonça très officiellement au cours du dernier jour du trimestre et la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. C'était, bien sûr, la tradition mais il y aurait pu y avoir des changements dus aux impondérables. Deux ans auparavant, le Vanguard avait été en rénovation et la promotion actuellement en terminale n'avait pas eu le bonheur d'accéder aux étoiles et avait dû se rabattre sur des simulations que tous connaissaient déjà.
C'est Gardner qui allait assurer le commandement du navire-école. Tous les postes clés de la passerelle seraient tenus par quelques Quatrième année qui obtenaient ainsi un dédommagement à leur frustration passée. Les autres bénéficieraient d'un retour exceptionnel dans leur famille qui n'était pas moins apprécié.
Smith, pendant ce temps, assurerait l'intérim de l'internat puisque son travail habituel se trouverait réduit de moitié.
Le matin du départ, tous les cadets invités à participer à la croisière du Vanguard rejoignirent le terminal de Starfleet, non loin de l'Académie. Après une téléportation ou un voyage en navette, ils prirent possession de leurs quartiers provisoires. Jim n'était pas mécontent de quitter pour quelques jours le petit dortoir où il croupissait toujours avec Stuart.
À bord, les cadets du cours de commandement étaient logés dans les cabines doubles réservées aux enseignes. Les Quatrième année occupaient les quartiers des officiers supérieurs. Les autres avaient reçu des chambres à trois lits ce qui étaient presque un luxe pour tous.
Mitch et Kirk, d'une part, Olgen et Stuart, de l'autre eurent leur place. C'était beaucoup plus spacieux que les boxes et, bien sûr, le dortoir où les deux dinosaures exaspérés attendaient toujours de nouveaux quartiers.
Le renvoi de Robert Mérédic, la semaine précédente, avait rallumé les querelles entre Jim et Stu. Qui allait accéder au box tant convoité ? Ils s'apitoyèrent sur le sort de Bob qui était transféré à l'école de la marine marchande ; une honte pour un cadet dont le rêve était le commandement d'un vaisseau spatial. Pour le consoler, John Smith lui avait lassé entendre qu'il y avait des passerelles permettant le retour vers la section militaire de Starfleet mais Mérédic ne se faisait pas d'illusions.
- Ce ne sont pas des passerelles mais des toboggans. On descend mais on ne remonte pas, avait-il répondu au commodore, furieux de cette sortie. Jamais un seul n'est revenu ici, raconta l'exclus aux cadets qui l'assuraient tous de leur sympathie.
Jim avait été celui dont Mérédic avait le plus apprécié l'aide. Il lui avait dit :
- Rappelle-toi que tu auras toujours l'espace et les étoiles et pense qu'il n'y a que douze grands vaisseaux à commander pour une multitude de candidats qui tous aspirent à les obtenir. Tôt ou tard, nous serons nous aussi mis sur la touche. Tu n'es que le premier d'entre nous à subir la dure loi de la sélection. Nous ne sommes que des idéalistes qui, bientôt, recevrons aussi un grand coup derrière les oreilles.
Il avait serré Mérédic dans ses bras et l'autre lui avait murmuré :
- Merci, Jim ! Je tâcherai de survivre à cette sanction que je considère comme injuste. Une petite seconde d'hésitation pour tirer sur la cible et on me vide comme un malpropre. Faut-il avoir des nerfs d'acier pour être digne de Starfleet ? Je trouve ça inhumain !
Il était parti, plein de rancœur. Son rêve s'était brisé trop vite.

* * * * *

La vie à bord était un enchantement pour les cadets qui accomplissaient toutes les besognes indispensables à la bonne marche du vaisseau. L'encadrement était des plus réduits. À peine une poignée d'instructeurs et un ou deux professeurs avaient accompagné Gardner. Les élèves passaient successivement par tous les postes, ce qui parfois était une vraie panne.
Le jour où Mitch dut surveiller les senseurs de la salle de commandement auxiliaire par exemple. Il s'y ennuya si mortellement qu'il s'endormit devant sa console. Il avait bien essayé de fixer son attention sur l'écran où s'inscrivaient les donnés transmises par la passerelle qui était en opérations. En cas d'appel du commodore Gardner, il devait, toujours sans rien faire, attendre l'arrivée de l'équipe dirigeante et quand l'ingénieur mécanicien passerait le transfert sur l'auxiliaire, il céderait la place aux arrivants.
Il fut réveillé par une main qui le secouait sans ménagement. Il reconnut le commodore et bondit hors de son siège pour se mettre au garde-à-vous. Le commandant du navire faisait une inspection surprise à la fin du quart et il tança vertement Gary qui se voyait suivre le même chemin que Bob Mérédic.
Le cas était un peu différent. Un bon avocat aurait fait remarquer que Gary n'avait cédé à la fatigue faute d'être relevé qu'à la fin de son temps de service. Ce détail n'avait pas échappé à Gardner qui lui dit :
- Je veux bien vous excuser pour cette fois. Votre poste n'était pas prioritaire mais il était destiné à vous apprendre qu'un commandant de bord doit parfois attendre d'interminables minutes. La patience est une vertu que vous pouviez acquérir ici. Je vous sanctionnerai seulement en rayant votre nom de la liste de la patrouille d'intervention au sol quand nous atteindrons Tarsus IV. (Comme Gary le regardait, éberlué, il reprit :) Votre sommeil vous a empêché de savoir que nous avons une panne de notre système warp. Je vous garantis que vous participerez à la réparation. Ce sera la meilleure des punitions pour vous qui n'aimez guère vous salir les mains.
Mitchell ne répliqua rien. Pâle comme un linge, il se demandait si ses camarades allaient être mis au courant de cette faute professionnelle. Mais Gardner ne voulut pas accabler le cadet et lui laissa le bénéfice du doute. Il ne dit rien à personne.
Gary ne sonna mot de son aventure et quand les listes des cadets qui descendaient livrer les vivres aux affamés de Tarsus IV, tout le monde en général et Jim en particulier regretta que son nom n'y figure pas. Par la suite, Mitchell devait se féliciter de n'être pas descendu sur Tarsus IV.

Le massacre de Tarsus IV

- 1 -

Le navire-école de Starfleet s'était placé en orbite de Tarsus IV, la planète où il était obligé de faire une escale imprévue pour effectuer une réparation à la suite d'une avarie du système warp. Sur le pont d'observation, les cadets s'étaient rassemblés, très excités par la vue de ce monde inconnu, le premier qu'ils aient rencontré depuis leur départ de la base terrestre de San Francisco.
Ce voyage était le baptême de l'espace pour la plupart des élèves de deuxième année de l'Académie, un stage d'apprentissage dans les conditions réelles de vol avec toutes ses contraintes et tous ses imprévus. La panne en était un de grande importance. Ils se demandaient d'ailleurs si ce n'était pas encore un exercice dûment programmé par le commodore Gardner.
Ils se retrouvaient le nez collé contre la vitre et s'interrogeaient à ce sujet. Etait-ce une planète bien réelle ou encore une simulation comme dans les installations de l'Académie ? Mais si parfaites qu'aient été ces reproductions, il y avait, aujourd'hui, un petit plus dans ce qu'ils voyaient. Les détails du monde voilé par la brume leur échappaient, nimbés de mystère. Les couleurs étaient moins nettes, les contours plus souple s que ceux des images virtuelles auxquelles ils étaient habitués.
L'un des cadets, James Tiberius Kirk, le plus jeune de la bande, n'avait pas honte d'avoir les yeux pleins de larmes.
- Eh ! Gamin ! lui dit son ami Gary Mitchell en lui passant un mouchoir en papier. Mouche ton nez. Tu pleures comme une gamine !
Jim sera les poings et se retourna, furieux. Il répondit d'une voix cassante :
- Tu n'es qu'un idiot dépourvu de tout sens esthétique. Tu n'as aucun idéal. Qu'est-ce que tu fais parmi nous si tu n'es pas bouleversé par la beauté de ce spectacle grandiose ?
L'autre ricana et répliqua :
- Tais-toi, morveux !
Kirk sentit son sang bouillir. Il avait envie de corriger l'impudent iconoclaste qui brisait son rêve et banalisait ce moment unique. Bien sûr, l'autre avait une bonne tête de plus que lui mais Jim était assez costaud pour ne pas être ridicule dans un combat à mains nues. Cependant, en une fraction de seconde, il prévit les conséquences de cette rixe. Le lieutenant instructeur interviendrait et les punirait sans vouloir connaître les raisons de ce pugilat. Ils seraient tous deux mis aux arrêts et ne descendraient pas sur la planète. Tous les cadets n'obtiendraient pas cette permission exceptionnelle, il ne fallait pas bêtement compromettre leurs chances d'avoir cette récompense...
Pour se calmer, il passa la main dans sa chevelure d'airain et repoussa la mèche plus claire, presque blonde, qui tombait sur son front. Ses yeux noisette perdirent le reflet d'acier que leur avait prêté la colère. Il savait que Gary n'avait pas voulu le blesser mais ne pouvait pas comprendre pourquoi il avait pleuré, transporté par la vue de ce monde vert, perdu dans l'espace noir semé d'étoiles. Il avait tant rêvé des planètes inconnues qu'ils allaient visiter que cette rencontre l'avait plongé dans une extase étrange et merveilleuse. Il lui semblait marcher dans les pas de son père, mort depuis moins de deux ans.
C'est George Kirk qui avait transmis à son fils cadet son amour de l'espace et Jim, tout comme lui, était prêt à payer de sa vie, s'il le fallait, l'honneur d'avoir été admis à participer à l'aventure spatiale. Il le faisait revivre en continuant son œuvre et, aujourd'hui, il sentait la présence de George. Il était là, derrière lui, en train de regarder la planète où ils allaient descendre. Il croyait presque sentir sa main sur son épaule. Peut-être le verrait-il en se retournant. Il n'osait pas le faire pour ne pas détruire cette illusion poignante. Jim ne pouvait pas expliquer ses fantasmes à Gary. Ce solide garçon brun, aux yeux sombres, ne donnait guère dans le romantisme. Il ne connaissait rien de la douleur ressentie lors de la perte d'un des siens. C'était un enfant unique et choyé, un petit peu égoïste parce qu'il avait été trop gâté par la vie.

- 2 -

Un dialogue venait de s'engager entre la passerelle du navire et Kodos, le gouverneur de la planète. Le navire-école arrivait en plein drame.
Les réserves de céréales de Tarsus avaient été détruites par une moisissure qui les rendaient impropres à la consommation et c'était la base même de l'alimentation de cette colonie agricole et sa principale production. Le laboratoire de chimie du centre d'études avait trouvé l'antidote mais trop tard pour sauvegarder la récolte et les semences. Ils étaient ruinés et affamés. Il ne restait que quelques tonnes de marchandises pour nourrir les huit mille personnes de Tarsus IV. Cela ne représentait que quelques jours de vivres.
- Avez-vous demandé l'aide de la Fédération ? demanda Gardner.
- Bien sûr mais les secours n'arriveront pas avant deux mois et, d'ici là, nous serons tous morts, répondit le gouverneur. (Après un silence, il reprit). Nous ne savions pas que vous étiez dans les parages. Je crois que la coordination des services est loin d'être parfaite entre les diverses branches de la Fédération. Personne ne nous a signalé votre présence dans ce quadrant !
- C'est parce que nous ne devrions pas être là. Nous nous sommes déroutés vers Tarsus à la suite d'une grave avarie de nos machines. Notre système warp est inopérant. Nous ne contrôlons plus l'échange matière/antimatière. Nous avons dû le débrancher pour éviter une catastrophe. Il y a à bord une centaine de cadets qui effectuent leur premier stage dans l'espace et nous vous demandons votre assistance, ajouta le commodore.
- Elle ne saurait être très efficace parce que le désordre règne ici. J'ai dû proclamer la loi martiale. La révolte gronde, dit Kodos d'un ton amer.
Gardner réfléchit un instant. Il entrevoyait une solution. Il fit une proposition :
- Je peux mettre à votre disposition les réserves du Vanguard.
Kodos soupira, soulagé d'un grand poids. Peut-être allait-il pouvoir reprendre le contrôle de la situation qui lui avait échappé ? Il demanda quel serait le tonnage de vivres que pouvait lui allouer Gardner. La réponse le replongea dans l'anxiété.
- Mais il nous en faudrait le double, hurla-t-il dépité. (Il se calma). Enfin, c'est mieux que rien, ajouta-t-il.
Il essayait de cacher sa déconvenue. Il avait pensé pouvoir annuler l'ordre qu'il avait donné le matin même à ses miliciens.
Pour que certains aient une chance de survivre, il avait décidé de faire massacrer la moitié de la population. Les services de police avaient déjà commencé à exécuter les indésirables. Tous ceux qui étaient trop affaiblis par les privations avaient été éliminés. L'hôpital était vide désormais. Les prisonniers coupables de rébellion, pour la plupart, avaient subi le même sort.
Mais il était encore loin d'avoir atteint le chiffre de quatre mille personnes qu'il avait arbitrairement fixé. Même avec l'aide apportée par le navire école, il devrait continuer son programme d'élimination systématique et il sentait bien qu'on lui reprocherait ce choix.
Pour éviter d'avoir à affronter la justice de la Fédération, il avait préparé sa fuite. Quelques gardes dévoués l'avaient aidé à stocker des provisions dans un petit vaisseau spatial, sa propriété personnelle. Tout était prêt et il s'était arrangé pour se débarrasser des hommes qui connaissaient ce secret. Tous avaient été victimes de regrettables accidents, à l'exception d'un seul, au cours des échauffourées qui se multipliaient dans le centre de la bourgade, autour des magasins que les affamés voulaient prendre d'assaut.
Il faut dire que le système de distribution n'était pas très équitable. Pour les forces de l'ordre, les rations étaient presque normales. Les autres étaient réduits à la portion congrue :régime de famine au-dessous du seuil de survie. Les plus malins se débrouillaient pour acheter des vivres au marché parallèle qui s'était institué clandestinement. Kodos faisait traquer impitoyablement les profiteurs sous prétexte de moraliser ce système économique désorganisé.
Ce matin-là, il avait ordonné la réunion du conseil des notables de la colonie, sa secrétaire était en train de lancer les convocations. Tous les dirigeants de Tarsus devaient entériner ses décisions et il prévoyait l'opposition de Sean Riley, son adjoint. Il allait profiter de l'occasion pour se débarrasser une fois pour toutes de ce témoin gênant. La dictature de Kodos était critiquée par cet Irlandais démocrate et il craignait de lui voir contester son titre de gouverneur.

- 3 -

Sean embrassa sa femme Deirdre :
- Je dois aller à la réunion. J'ai été convoqué tout à l'heure et j'ai peur de ce que Kodos va nous annoncer.
Il avait parlé à voix basse, comme s'il se sentait épié par les voisins.
Sa jeune femme était plantée au milieu de la cuisine devant le placard ouvert à deux battants. Elle montra les rayons vides :
- Je n'ai plus rien pour préparer les repas d'aujourd'hui. Je vais avec toi pour essayer d'obtenir quelque chose au magasin communautaire. Pendant que je prends les cartes de rationnement, préviens Johanna O'Brien pour qu'elle vienne garder Kevin. J'ai dû le laisser au lit ce matin. Il a une forte fièvre et je m'inquiète. Comment le soigner alors que nous manquons de tout ?
La voisine accepta volontiers de s'occuper du petit malade mais elle insista pour qu'on l'amène chez elle. Ce serait plus commode de le surveiller tout en vaquant à ses travaux ménagers... Ce n'est pas parce qu'ils n'avaient presque plus rien à manger qu'il fallait vivre dans la saleté.
Sean monta chercher l'enfant, un bambin de cinq ans, amaigri par les privations et l'emporta, roulé dans une couverture, jusqu'à la maison des O'Brien. Tout en marchant, il lui expliquait qu'il était obligé de partir faire des courses avec maman. Kevin pleurait parce que ses parents le laissaient mais Johanna lui rendit le sourire en disant :
- Tu mangeras avec nous. J'ai fait cuire une marmite de pommes de terre.
Manger ! C'était un mot magique. Il y a si longtemps que les Riley n'avaient plus senti le goût des précieux tubercules. Sean n'était pas fermier et devait se contenter des rations distribuées par le magasin. Il était trop intègre pour réclamer un régime de faveur.
Les voisins étaient plus chanceux. Leur petit jardin ne contenait pas de fleurs comme celui de Deirdre mais avait été transformé en potager par Dick O'Brien. Ses cultures avaient été épargnées par la maladie qui frappait toutes les céréales parce qu'ils avaient gardé l'habitude de consommer des pommes de terre et que le seul moyen d'en avoir, même en temps normal, était de les faire pousser soi-même. C'était, certes, un menu de pauvres, mais, aujourd'hui, Dick s'en félicitait. Ses quatre enfants étaient mieux nourris que la plupart de ceux de ses voisins.
Kevin, bien que brûlant de fièvre, essaya de manger la ration qu'on lui offrit mais il n'avait guère d'appétit. Johanna décida donc de le monter dans la chambre des garçons et le coucha sur l'un des lits en le recouvrant de la couverture dans laquelle son père l'avait enveloppé pour l'amener.
- Il doit couver quelque maladie enfantine, soupira la fermière.
Avec ses quatre enfants, elle n'avait pas besoin du diagnostic d'un médecin pour en être sûre. Elle embrassa le gamin sur le front et lui dit :
- Fais un gros dodo. Ta maman sera là quand tu te réveilleras. Elle n'avait aucune prémonition de ce qui les attendait tous.

- 4 -

La séance du conseil s'ouvrit dans un silence total mais, au dehors, on entendait des tirs sporadiques. C'était la révolte que mâtaient les gardes et les notables de la colonie avaient peur d'en être bientôt les victimes.
- Nous n'avons plus rien ! dit Kodos.
Le silence retomba, encore plus pesant. Il était debout devant les autres conseillers assis autour de la table. Il se pencha vers eux mais les dominait toujours de sa haute taille. Il reprit alors la parole :
- Ce matin, je pensais que nous allions tous mourir. Tous, jusqu'au dernier. Mais vous avez peut-être aperçu le navire fédéral qui s'est mis en orbite ? Son commandant nous offre une planche de salut. Il va partager avec nous ses réserves de nourriture.
Plusieurs des assistants reprirent espoir.
- Malheureusement, le tonnage dont il peut disposer n'est pas suffisant pour nous permettre d'attendre les secours promis par la Fédération. Il me fallait faire un choix. Ce matin, c'était la mort immédiate pour tous, maintenant, les données sont changées. Nous pouvons reculer d'un mois notre mort collective ou sacrifier tout de suite la moitié de la colonie pour donner aux autres la possibilité de survivre, dit le gouverneur qui avait l'air aussi catastrophé que ses conseillers.
Il continua solennellement :
- Vous savez que j'ai proclamé la loi martiale. Les exécutions ont déjà commencé mais, après m'être débarrassé des criminels, des malades et des vieillards de l'hospice, je suis encore loin d'avoir atteint le quota que j'ai dû fixer.
C'était le moment, pour lui, de porter son attaque contre Riley. Il allait faire une proposition tellement monstrueuse que le bouillant Irlandais sortirait de ses gonds et qu'il pourrait le faire arrêter pour rébellion en période de loi martiale.
- Je compte aussi supprimer, en dernier ressort, les étrangers qui viendront nous livrer les marchandises. Cela permettra d'épargner autant de vies humaines parmi les colons.
Les notables se regardaient, atterrés.
- Mais c'est abominable ! s'indigna Sean. Vous allez massacrer de sang-froid ceux qui nous apportent leur aide. C'est un assassinat que vous envisagez. Vous êtes un monstre !
Kodos sourit. Il venait de piéger son adjoint. Il répondit d'un ton plein de fiel :
- J'ai dit, en dernier ressort, mais si vous êtes volontaires pour prendre leur place à la fin de l'opération, libre à vous. Dois-je inscrire vos noms sur la liste de proscription ?
La plupart des membres de l'assemblée étaient terrifiés. Kodos les regarda un à un, puis, appuya sur le bouton d'appel placé devant lui et les gardes de la milice firent leur entrée dans la pièce. Le gouverneur s'adressa alors à Riley :
- Vous avez signé votre arrêt de mort et celui des vôtres par cette rébellion caractérisée alors que la loi martiale est en vigueur et me donne les pleins pouvoirs.
L'Irlandais se leva, très pâle. Sur un signe de Kodos, deux gardes se saisirent de lui et l'entraînèrent hors de la salle.
- Sois maudit ! cria Riley.
Le gouverneur se sembla pas affecté par cette malédiction. Il demanda aux autres conseillers :
- Y a-t-il d'autres récalcitrants ?
Tous, la gorge nouée, firent un signe de tête négatif, terrorisé par le regard flamboyant de Kodos. Celui-ci s'adressa alors aux notables :
- Vous allez établir les listes de ceux que vous estimez dangereux pour l'ordre public, secteur par secteur. Je ne veux pas être le seul à porter le poids de cette mesure indispensable dont les survivants bénéficieront.
Les dirigeants se regardèrent mais personne ne dit rien. Ils étaient mâtés.
- Vous connaissez tous, mieux que moi, vos voisins. Vous savez quels sont ceux qui se plaignent tout le temps de l'administration. Contester le gouvernement est un crime en ce moment. Aidez-moi à terminer au mieux cette déplaisante affaire.
Il donna ses directives, indiqua le nombre de personnes que chacun devait inscrire sur la feuille remise par les gardes. Il ajouta, en se tournant vers Ben Carston :
- Occupez-vous en priorité des administrés du secteur de Riley. Ses voisins doivent être désignés d'office comme indésirables. Cet endroit a toujours été un nid de perturbateurs, des colons d'origine irlandaise qui soutenaient Riley et n'étaient jamais contents, des agitateurs professionnels.
Chaque conseiller se mit alors au travail sans grand enthousiasme mais ces atermoiements ne servaient qu'à prolonger ce pénible moment, si difficile à vivre, puisqu'il leur fallait désigner les victimes d'un véritable holocauste.
- Rappelez-vous que je vous ai épargné ainsi que vos familles, dit encore Kodos. Et tandis que les autres peinaient et suaient sang et eau, le chef de la colonie pensa que la proposition monstrueuse qu'il avait faite pour éliminer Riley n'était peut-être pas si mauvaise que ça. Après tout, les gens de Tarsus qu'il connaissait valaient mieux que des inconnus venus d'ailleurs. Il fallait favoriser le droit conféré par l'appartenance à ce monde. Les résidents devaient être privilégiés.
Deux des notables avaient terminé leur travail et lui remirent la liste qu'ils venaient d'établir.
- Merci Johnson, merci Carlin. Je vais encore vous demander un service. Allez réceptionner les marchandises au téléporteur. Vous serez sous la protection des gardes mais je ne crois pas qu'il y ait des troubles. J'ai fait annoncer l'octroi d'une ration exceptionnelle de vivres. Cela devrait calmer les esprits.
Les deux hommes désignés pour cette mission sortirent sans dire un mot. Kodos eut un sourire effrayant. Ceux-là étaient vraiment de fidèles alliés. Les autres seraient tenus en laisse et ne regimberaient pas.
- Rendez-vous au stade , ajouta-t-il en se dirigeant vers la porte, c'est là que vous amènerez vos administrés. On fera le tri là-bas et les condamnés seront exécutés au fur et à mesure de leur arrivée.

- 5 -

Les cadets regardaient aussi des listes de noms celles de leur affectation à une tâche particulière. Le navire n'aurait pas eu assez de personnel si tous les élèves n'avaient pas accompli leur part de travail. James Kirk, Thomas Leighton, David Head et Emil Olson devaient livrer un contingent de marchandises sous la direction d'un instructeur.
Gary Mitchell se sentait frustré. On l'avait désigné pour faire partie de l'équipe de réparation des machines. Il n'était pas un très bon mécanicien et avait horreur de se salir les mains. Mais ce qui le rendait le plus furieux, c'est d'être séparé de Jim. Il proposa à Leighton de changer de poste avec lui mais Thomas refusa tout net. Il avait bien trop envie de fouler le sol d'une planète, lui qui n'avait jamais quitté la Terre avant ce voyage. La mort dans l'âme, Gary vit ses amis se diriger vers le téléporteur.
Bill Reader, l'ingénieur mécanicien, lui rappela qu'il fallait vite aller en salle des machines pour y démonter le système warp. C'était une réparation de longue durée. Les cadets qu'on venait de lui allouer n'étaient pas les meilleurs élèves dans cette discipline. Une autre équipe les remplacerait pour la phase de réparation proprement dite et une troisième se chargerait de tout remonter. Grâce à ce système, le maximum de cadets avait une tâche à exécuter.
Un autre contingent était en poste sur la passerelle, d'autres s'occupaient du nettoyage des divers ponts du navire. Tous pestaient contre les favorisés qui avaient eu le privilège de convoyer les ballots de provisions sur Tarsus. Après le premier groupe, quatre cadets accompagneraient le reste des vivres apportés jusqu'au téléporteur de fret par les élèves qui n'avaient reçu aucune autre tâche ce jour-là.
Gardner avait bien organisé son planning. Il pouvait se frotter les mains. Bill Reader, l'ingénieur du bord, était moins optimiste. Il savait que Tarsus IV ne pouvait lui fournir aucun technicien. Cette planète n'était qu'une colonie agricole et Leonard Vernon, leur ingénieur, n'avait rien d'un crack. Il l'avait connu, autrefois, à l'école de mécanique et celui-ci avait été refusé au concours d'entrée à l'Académie, ce qui n'était pas une bonne référence. Ses capacités étaient très limitées et, somme toute, il se débrouillerait encore mieux avec ses cadets, qui, au moins, étaient disciplinés et craignaient le commodore Gardner à l'intransigeance bien connue.

- 6 -

Jim était très excité quand il se matérialisa en milieu des caisses de vivres sur le sol de la planète. Leighton, à ses côtés, jubilait :
- On y est, mon petit Jim ! On a tiré le gros lot !
Hean et Olson, deux copains de longue date, plaignaient Mitchell. Pourquoi ne pas l'avoir désigné. Il faisait partie de leur équipe et ils avaient l'habitude de travailler ensemble.
Ils ignoraient, tout autant que Kirk, que Mitchell avait été puni par le commodore à cause d'une négligence professionnelle du jeune cadet. Mitch s'était endormi alors qu'il était seul de garde aux senseurs chargés d'examiner l'espace et de détecter l'approche éventuelle d'un ennemi. Il n'y en avait bien sûr aucun et si Sanchez, le lieutenant instructeur, n'était pas venu faire une ronde, il n'y aurait pas eu de conséquences pour Gary mais le rapport qui s'en était suivi était allé jusqu'à Gardner et Mitch, convoqué dans les quartiers du chef de bord, avait passé un mauvais quart d'heure dont il avait évité de se vanter.
La cour de l'entrepôt était vide à l'exception d'un homme qui s'approcha du terminal du téléporteur et se présenta au lieutenant Paul Sanchez, chef de ce petit groupe. Une conversation s'engagea entre les deux adultes tandis que les cadets s'asseyaient sur les caisses pour attendre le deuxième contingent.
En écoutant d'une oreille distraite ce qui disaient les deux hommes, Jim apprit que l'autre, le colon, se nommait Ben Johnson et que le deuxième envoi aurait lieu dès que les gardes de la sécurité auraient enlevé les provisions et les auraient mises en lieu sûr.
- J'ai reçu l'ordre de vous faire visiter notre petite colonie, dit Johnson tandis qu'une équipe de travailleurs venaient enlever les caisses.
Thomas, qui avait craint de devoir se coltiner les lourdes caisses, chuchota en aparté à Jim :
- Tu peux me croire, j'aime mieux aller me promener que de trimer comme un portefaix.
- Je ne me plains pas non plus du changement de programme mais j'aurais quand même fourni ma part de travail s'il l'avait fallu, répondit Jim sans élever la voix pour que Sanchez ne l'entende pas.
Le deuxième envoi de marchandises du Vanguard se matérialisa. Quatre autres cadets convoyaient ce nouveau chargement. Ils étaient placés sous le commandement du sous-lieutenant Carl Terlin. Jim reconnut Ian Peters, John Estève, Nils Olgen et James Stuart.
Il avait un peu espéré que Gary, toujours débrouillard, aurait pu le rejoindre mais les arrivants n'avaient sans doute pas voulu permuter. Il se renfrogna un instant puis réfléchit. Si on lui avait demandé de céder sa place, il aurait très certainement refusé de la faire. Pour l'y obliger, il aurait au moins fallu un ordre direct de Gardner. Il ne pouvait donc en vouloir à ceux que le sort avait favorisé d'avoir gardé le privilège de visiter Tarsus IV.
Sans plus s'attrister, il se promit de bien profiter de cette après-midi de liberté. Il raconterait à son ami tout ce qu'il découvrirait sur ce monde inconnu.
- La vie est belle ! s'écria-t-il d'un ton joyeux.
Ben Johnson sursauta en l'entendant et le regarda d'un air sévère.
- Taisez-vous. Pas besoin de hurler ainsi.
Jim prit l'air contrit de circonstance alors qu'il n'éprouvait aucun regret d'avoir exprimé une joie qu'il estimait légitime. L'autre ne pouvait pas comprendre ce que représentait cette première visite d'une planète pour les cadets.
Ben rassembla tous les cadets et leurs deux instructeurs et les entraîna vers la périphérie de la colonie.
- Ce sont les quartiers résidentiels, expliqua-t-il.
- Mais il n'y a personne ! fit remarquer Jim. Où sont-ils tous ?
- Au stade, répliqua l'autre du bout des lèvres.
- Ah ! Il y a un match aujourd'hui, s'exclama Leighton.
- Non, c'est une sorte de meeting et il est prévu de vous y emmener en fin d'après-midi, répondit Johnson toujours aussi maussade.
Ils longeaient une rue entre deux séries de jardinets où les fleurs étaient rares. Beaucoup de carrés réservés aux cultures étaient entièrement vides, la terre retournée. Prêts à recevoir de nouvelles semences, pensa Jim qui avait été élevé à la campagne. Il fit part de ses observations à Thomas qui le suivait comme son ombre.
L'atmosphère était oppressante. Les cadets qui s'étaient fait une fête de cette visite commençaient à s'ennuyer. Il leur faudrait une grande imagination pour enjoliver le récit de leur après-midi. Ils entendirent soudain les pleurs d'un enfant.
- Qu'est-ce que c'est que ça ? dit Johnson étonné.
Il consulta le nom des propriétaires de la maisonnette qui s'élevait au bout du jardin. Une plaque portant le nom d'O'Brien était fixée sur la palissade qui séparait les plates bandes de la rue.
- Pourquoi ont-ils laissé ce gosse tout seul ? grommela encore le colon entre ses dents. Il était bien spécifié qu'ils devaient tous aller au stade !
Il ouvrit résolument le portillon et suivit l'allée qui menait vers la porte de la maisonnette restée ouverte. Jim et les autres s'engagèrent à sa suite. Les cris de désespoir de l'enfant les guidaient. Ils montèrent à l'étage, ouvrirent la chambre d'où provenaient les pleurs et virent un enfant de cinq ans qui sanglotait sur l'un des lits.
- Qu'est-ce que tu fais ici ? Qui es-tu ? demanda Ben, furieux. Les pleurs du gamin redoublèrent.
Jim s'approcha de lui et passa la main dans les cheveux noirs du garçonnet. Il lui dédia son plus merveilleux sourire et murmura :
- Tu vois, on est venu te chercher. N'aies plus peur. Le gamin jeta les bras autour du cou de Kirk et enfouit sa tête contre la poitrine du cadet. Il sanglotait toujours mais les caresses de Jim faisaient leur effet et le petit abandonné se calma peu à peu.
- Qui es-tu ? demanda Jim doucement.
- Kevin Riley, répondit le gamin avec un soupir.
Johnson eut un sursaut involontaire et Kirk le regarda droit dans les yeux, puis, lui dit à mi-voix :
- Ce gosse est terrifié. Si vous criez encore, il va recommencer à pleurer.
Ben avait envie d'apostropher ce cadet insolent qui lui donnait des ordres mais, après avoir réfléchi, il ne dit rien. Sanchez et Terlin auraient pu s'étonner de ses réactions rageuses et il ne fallait pas effrayer le groupe des étrangers. Les deux hommes de Starfleet étaient armés de fuseurs et ce n'était pas le moment de se les mettre à dos alors qu'il était seul sans pouvoir compter sur l'appui des miliciens.
- Est-ce que le stade est encore loin ? demanda Jim.
- Pourquoi cette question ?
- Parce que nous allons emmener l'enfant pour qu'il y retrouve ses parents, répondit Kirk, et il n'est pas en état de marcher bien loin.
Il avait remarqué la maigreur du garçonnet et les larges cernes qui entouraient ses yeux au regard profond. La pâleur du teint, la chaleur anormale de ses mains moites l'effrayaient. Peut-être le gamin était-il atteint d'une maladie contagieuse ?
Jim savait qu'il était très sensible aux virus. Il avait déjà été contaminé plusieurs fois par des cadets venus d'autres planètes de la Fédération. Le toubib de l'Académie lui avait dit qu'il était un réceptacle idéal et qu'il devrait se méfier, à l'avenir, de tout ce qui venait d'ailleurs. Il avait même parlé de le réformer pour insuffisance immunitaire et Kirk avait vraiment peur de voir sa carrière spatiale s'arrêter avant même d'avoir commencé mais il dissimula soigneusement sa crainte.
Pour faire taire son angoisse, il prit Kevin dans ses bras et dit :
- Je vais le porter un moment. Quand je serai fatigué, un autre me remplacera.
- Bien sûr, Jim, répondirent tous les cadets ravis de l'incident.
Il se passait au moins quelque chose, l'ennui de la promenade n'était plus qu'un mauvais souvenir. Johnson regarda sa montre et dit :
- Il est bientôt trois heures. On peut y aller. Je vais vous amener au gouverneur Kodos. Il nous attend.
Ils redescendirent le long de la route, traversèrent la place. Les provisions avaient toutes été enlevées pendant leur visite au quartier voisin. Ben regardait à droite et à gauche comme s'il cherchait quelqu'un. Il aperçut deux gardes et leur fit un signe de la main. Ceux-ci comprirent qu'il voulait leur parler et se rapprochèrent du groupe de cadets. Au loin, on entendait des coups de feu.
- C'est un concours de tir ? demanda Olson à leur garde.
- Vous le verrez tout à l'heure, répondit l'autre toujours hargneux.
Le jeune homme se le tint pour dit.

- 7 -

Quand ils débouchèrent enfin sur la pelouse du stade, les élèves de l'Académie et leurs deux instructeurs s'arrêtèrent, interdits. D'autres gardes étaient venus les encadrer. En face, ils voyaient un monceau de cadavres à moitié calcinés. Une drôle de compétition de tir, pensa Olson, terrifié. Les miliciens les poussèrent en avant. Johnson dit alors :
- Kodos va tout vous expliquer.
Ils levèrent la tête vers la tribune où le gouverneur se tenait, sa noire silhouette se découpait sur le rideau écarlate qui tapissait le mur et masquait l'entrée de ce belvédère d'où l'on dominait toute l'arène. Jim déposa le petit Kevin sur le sol et se redressa. Il comprit tout à coup le danger mortel qu'ils couraient tous.
Kodos prit la parole et expliqua pourquoi il avait décidé de sacrifier les visiteurs. Grâce à leur exécution, le quota serait atteint et les autres colons pourraient survivre. Des gardes armés se placèrent en face du petit groupe.
Terlin et Sanchez tirèrent leurs fuseurs et s'avancèrent pour protéger les cadets mais ils n'eurent même pas le temps de s'en servir. Il furent fauchés par une rafale tirée par les miliciens. Jim regardait encore la tribune quand éclata la salve meurtrière. Kodos avait disparu derrière le rideau.
Les deux instructeurs tombèrent, mortellement atteints. Leighton poussa un hurlement. Il avait reçu une partie du rayon mortel et son visage, à gauche n'était plus qu'une plaie. Il tomba à son tour, évanoui. Kirk n'avait pas le temps d'avoir peur. Il comprenait que sa vie allait s'arrêter là et une rage aveugle le submergea. Il se plaça devant le petit Kevin. Peut-être que le gosse réussirait à échapper aux rayons des phasers.
- C'est là toute votre reconnaissance, cria-t-il d'une voix forte. Craignez la vengeance de Starfleet. Pensez-y avant de terminer votre sale besogne. (Les gardes hésitèrent une fraction de seconde). Abritons-nous derrière les instructeurs, dit-il à mi-voix à ses camarades, essayons de gagner quelques secondes.
Le lieutenant Sanchez était tombé juste devant lui. Il se jeta à plat ventre, ramassa le communicateur de l'officier qui était tombé de sa poche arrière, l'ouvrit et alerta le navire. Sa voix résonnait haute et claire. Il ne regarda pas si les autres cadets avaient imité son exemple.
Il demanda au commodore Gardner de diriger les phasers du Vanguard sur les exécuteurs et de tirer dès qu'ils le pourraient à environ vingt cinq mètres de sa position actuelle.
Le scintillement du téléporteur le prit par surprise... et il se retrouva quelques secondes plus tard en sécurité à bord du navire. Autour de lui, il compta sept camarades et le petit Kevin.

- 8 -

Des médecins s'occupaient déjà de Thomas, une civière arrivait pour le transporter à l'infirmerie. Olson et Hean se payaient une crise de nerf, les autres pleuraient en silence. Jim s'occupa alors de rassurer le petit Riley.
Gardner fit son entrée dans la salle de téléportation. Il donnait des ordres. Un groupe armé de la sécurité allait descendre sur la planète. Il fallait que les arrivants leur cède la place. Jim prit Kevin dans ses bras et ils descendirent tous deux de la plate-forme. Il n'avait pas eu le temps de s'inquiéter de ce que penserait le commodore de sa conduite.
Gardner s'adressa aux rescapés :
- Tous à l'infirmerie et ensuite, quand la patrouille sera revenue, réunion pour interrogatoire en salle de briefing.

- 9 -

Les gardes avaient été exterminés par le tir du Vanguard et ceux qui surveillaient les habitants, prisonniers, obligés d'assister au massacre de leurs concitoyens, avaient été rapidement mis hors de combat par ces derniers, révoltés par les méthodes de Kodos. La patrouille de la sécurité arriva donc après la bataille.
Les rescapés expliquèrent que Kodos s'était enfui de la tribune mais qu'on avait retrouvé un corps calciné là-haut. Comme Kodos était seul, c'était sûrement lui qui s'était suicidé en voyant que la Vanguard allait venger la mort de ses hommes. En tout cas, on ne retrouva pas un indice qui eut permis de dire que ce n'était pas son cadavre qu'on avait retrouvé dans son repaire.
- Affaire classée , dit le chef de la sécurité en demandant au navire de les ramener à bord, lui et les autres membres du commando. Ils ramenèrent les corps de Sanchez et de Terlin.

- 10 -

L'épilogue de ce drame eut lieu en salle de briefing. Gardner, entouré de tous ses officiers, interrogea les cadets rescapés.
- Quel est celui d'entre vous qui nous a alerté ? demanda le commodore.
- Moi, dit Kirk.
Il raconta leur odyssée sur la planète, la découverte de l'enfant, la mort héroïque des deux instructeurs qui s'étaient placés devant eux pour les protéger et avaient continué à le faire même après leur mort puisque leur corps avait servi d'abri précaire aux jeunes cadets.
Hean et Olson confirmèrent le récit de Jim. Peters, Esteve, Olgen et Stuart firent de même tout en affirmant que Jim les avait sauvés en ramassant le communicateur de Sanchez, eux, ils n'auraient jamais eu la présence d'esprit de le faire.
Seul manquait Thomas Leighton toujours en soins intensifs à l'infirmerie et le petit Kevin que le docteur soignait avec sollicitude. Gardner regarda Jim et lui dit :
- Vous avez su saisir le moment opportun pour intervenir et sauver votre petit groupe. (Il lui posa ensuite une question bizarre). Avez-vous eu peur ?
- Oui, répondit Jim sans hésiter une seul instant.
- Voyez-vous ce sentiment est tout à fait naturel, reprit le commodore, seuls les inconscients ne l'éprouvent pas. Vous avez su la maîtriser, c'est parfait. Je suis content de vous. (Il pensa sans le dire que le fils de George Kirk serait un excellent officier. Il ne voulait pas qu'il prenne la grosse tête et se croit un héros).
En tout cas, il m'a épargné une belle corvée, pensa-t-il encore le soir avant de s'endormir. Il aurait fallu écrire une lettre de condoléances à huit familles éplorées et rien n'est plus injuste que la mort d'un adolescent fauché avant même d'avoir fait ses preuves.
Et il se mit à écrire celles qu'il devait envoyer aux parents des deux instructeurs morts en service commandé.

- 11 -

Dans sa chambre, Jim confia à Gary qu'il avait été heureux que celui-ci soit resté à bord quand il s'était trouvé face aux exécuteurs. Ce soir-là, Mitch ne l'appela pas Gamin. Il sentait que Kirk venait de faire un immense pas vers l'âge adulte.
Il frissonna en pensant qu'il aurait pu être défiguré comme Thomas, perdu à jamais pour le service de Starfleet. On va s'occuper de lui trouver une nouvelle orientation, avait dit Gardner en parlant de lui, nous devons le faire puisqu'il a été blessé en service.
Cette nuit-là, Jim eut un épouvantable cauchemar. Il voyait des hommes tout de noir vêtus. Il entendait Kodos le condamner de nouveau à mort... Il se réveilla en hurlant. Il ne put se rendormir. Il se sentait très mal comme si on l'avait fait cuire dans une marmite. Il transpirait mais se sentait toujours aussi brûlant.
Le lendemain, il avait quarante de fièvre. Il fallut le transporter à l'infirmerie où il rejoignit le petit Riley. Le héros de Tarsus IV avait pris la varicelle.

Retour à l'Académie

Chapitre 1 : Merci, Bones

Des journalistes se pressaient dans le dock terminal de Starfleet à San Francisco pour assister à l'arrivée des cadets qui devaient quitter le Vanguard pour rentrer à leur école mais ils furent frustrés dans leur attente. Noguchi avait donné des ordres très stricts : les élèves de l'Académie et leurs maîtres ne devaient pas être montrés comme des bêtes curieuses. L'affaire de Tarsus IV avait fait grand bruit dans toute la Fédération. Kodos avait reçu le surnom peu flatteur d'Exécuteur pour la façon inhumaine dont il avait géré la crise causée par la famine. Il était unanimement condamné par l'opinion de tous les habitants de tous les mondes des Planètes Unies.
Tous s'apitoyaient sur les cadets de Deuxième année sauvés in extremis par la décision du commandant du Vanguard d'ouvrir le feu sur les bourreaux ce qui avait permis la révolte des colons rescapés de la tuerie. Mais qui avait prévenu la presse de l'arrivée des cadets ?
Le président de la Fédération venait de demander à la justice fédérale d'ouvrir une enquête et de sanctionner sans pitié celui ou ceux qui avaient manqué à leur devoir de réserve .
Pour évacuer Thomas Leighton, dont l'état restait préoccupant, et l'hospitaliser sans tarder, l'hôpital militaire avait envoyé un petit scout médical avec une équipe de praticiens. Le docteur du vaisseau école William Cairn conduisit lui-même l'une des deux navettes du Vanguard, emmenant Kirk et le petit Riley directement et très vite à l'infirmerie de l'école militaire. Ils y seraient mis en quarantaine pour éviter la propagation de la maladie et n'auraient aucun contact avec le reste des pensionnaires de l'établissement.
Gardner s'occupa personnellement de tous les survivants valides de la patrouille. Il les prit dans l'autre navette qui les déposa sur le tarmac de l'école et il laissa à John Gill le soin d'organiser la téléportation directe du reste des passagers du Vanguard et de son personnel. Il devrait pour cela remettre le commandement et la garde du navire aux responsables de la base orbitale fixe où le Vanguard s'était arrimé : le hangar réservé aux vaisseaux spatiaux était immense et presque vide à cette période l'année.
Les cadets avaient donc réintégré leur école plus vite qu'ils ne l'avaient quittée. Les journalistes s'éloignèrent dépités quand ils comprirent que leur attente était vaine.
Les rescapés avaient besoin d'un suivi psychologique pour leur permettre d'effacer les séquelles laissées par la tragédie qu'ils avaient vécue. Un adjoint serait donné au docteur Cairn, en poste à l'académie, mais il avait déjà organisé, à bord du navire, pendant le voyage de retour, des séances de thérapie mentale.

* * * * *

Kirk était convalescent ainsi que le petit Riley. L'enfant se raccrochait au jeune cadet à qui il vouait un véritable culte : Jim était celui qui l'avait protégé, le seul qu'il puisse rattacher à son passé.
- Pourquoi Papa et Maman ne sont-ils pas ici ? demandait Kevin à son compagnon de chambre.
- Ils ont dû partir et ne pouvaient pas t'emmener. il ne leur est pas possible de revenir mais ils savent que tu es en sécurité ici, et bien soigné, répondait Kirk et il ajoutait, que tu peux manger à ta faim.
C'était un argument valable pour l'enfant sous alimenté depuis trop longtemps.
D'ici quelques jours Jim serait de nouveau mêlé à ses camarades et aurait des cours à rattraper, il n'aurait plus le temps de se consacrer à Kevin. Il espérait que Bill Cairn le lâcherait la semaine suivante, à la fin de l'éviction réglementaire mais on n'était qu'au lundi matin et il devait rester dans la chambre d'isolement : il tournait comme un enragé tout autour de la pièce et il s'ennuyait ferme !
- C'est idiot de me garder ici, dit-il au docteur lors de la visite médicale journalière. Tous mes camarades ont été vaccinés par vos soins sur le Vanguard. Je devrais redescendre.
- Oui, mais les autres cadets ne le sont pas, répondit Cairn, et je ne veux pas d'une épidémie massive. D'ailleurs vous avez besoin d'un traitement psychologique particulier. Le collègue qu'on m'a promis devrait arriver dès aujourd'hui, il vous prendra en main.
- Qu'il aille se faire voir, celui-là ! hurla Jim au bord de la crise de nerfs. Je ne l'écouterai pas !
Sans s'inquiéter de l'explosion de mauvaise humeur de Kirk, Cairn continua :
- De plus, vous avez perdu quelques kilos !
Jim fit la grimace :
- Oui je sais. On me gave comme une oie ! Et quand j'aurai repris des formes on me mettra au régime parce que je serai au-dessus de mon poids normal. Vous êtes, vous les docteurs, forts pour jouer de l'accordéon avec le corps des vos patients. Puisque je vous dis que je vais bien c'est que c'est vrai !
- Je n'en suis pas sûr, malheureusement... et c'est vrai aussi pour le bambin. Il a besoin d'une suralimentation progressive et votre présence lui est bénéfique, répondit Bill.
Kirk ne répondit pas car il dressait l'oreille et s'inquiétait de ce qui se passait de l'autre côté de la porte : il entendait une voix d'homme dans le couloir, juste devant la chambre d'isolement.
- Le docteur Cairn est en train d'essayer de raisonner Jim Kirk qui ne pense qu'à partir d'ici et il n'est pas encore en état de reprendre ses cours, disait une femme.
L'homme n'eut pas le temps de répondre. Bill alla ouvrir la porte et Kirk ouvrit des yeux grands comme des soucoupes. Il vit McCoy en train de bavarder dans le couloir avec l'une des infirmières. Il s'exclama :
- Docteur ! Qu'est-ce que vous faites là ? Comment avez-vous su ?
Il n'osait pas prononcer le nom de Tarsus IV qui lui rappelait de trop tristes souvenirs. Un sourire s'épanouit sur le visage de l'arrivant :
- Je ne sais pas grand chose, Jim, je viens seulement prendre mon nouveau poste. Mon stage au labo de xénobiologie se terminait. Starfleet m'a trouvé une autre affectation provisoire. Je suis chargé du suivi thérapeutique des cadets qui ont participé à l'action sur cette planète. (Lui non plus ne la nomma pas). Et je crois que vous allez être mon premier patient, monsieur Kirk !
Jim toute colère oubliée s'écria :
- Si j'avais su que c'était vous qui étiez l'aide attendue par Cairn je n'aurais pas fait tant d'histoires : rester ici avec vous sera un plaisir, Bones !
Il employa pour la première fois cette dénomination qui lui vint spontanément aux lèvres, quand son père lui parlait des docteurs de Starfleet, il ne le nommait pas autrement.
- Vous avez raison de m'appeler ainsi puisque nous faisons tous deux partie de l'armée stellaire. Je sais que vous avez eu le baptême du feu.
- Je croyais que vous ne saviez rien, contre-attaqua Kirk.
- Vous pensez que mon ordre de mission était un récit détaillé de vos aventures ? Il vous reste beaucoup à apprendre de la façon dont ils sont rédigés par l'administration. Mes ordres sont ce que je viens de vous dire et de plus je dois conduire le jeune Riley qui a été déclaré pupille de Starfleet à l'école des enfants ayant perdu leurs parents pour ou par la faute de la Fédération.
- Il est évidemment dans ce cas, intervint Bill qui n'avait rien dit jusque là et avait laissé McCoy s'expliquer avec Kirk. (C'était sa façon de voir si son aide était valable. Il trouvait l'expérience satisfaisante. Il dit à McCoy :) Docteur, je crois avoir une idée. Vous allez accomplir la démarche dont l'administration vous a chargé et emmener le jeune Riley, mais je crois que vous devez lui adjoindre Kirk pour que l'enfant soit rassuré. Ainsi notre impatient cadet quittera temporairement l'infirmerie. Je le confie à votre garde. Vous pouvez partir dès maintenant mais ne conduire Kevin dans son nouveau foyer que demain ou après demain si vos quartiers sont assez vastes pour accueillir deux invités.
- Oui, il ne faut pas trop bousculer le petit reconnut McCoy. Je suis logé dans un grand appartement, à peu près vide, le labo voisin me fournira le mobilier nécessaire. Jim m'aidera à tout aménager.
- Mais il faut aussi acheter l'indispensable pour Kevin : du linge de rechange en particulier. Je vous ouvre un crédit, reprit Cairn, c'est Starfleet qui paye !
Tous les détails étant réglés, Jim qui ne pouvait encore croire à ce coup de chance alla préparer son propre bagage et descendit avec quelque nostalgie dans les vestiaires. Jim revint bientôt en civil. Il avait fait très vite, il brûlait d'impatience et craignait maintenant de voir Cairn se raviser. Plus vite ils partiraient tous les trois et mieux cela vaudrait.

Chapitre 2 : Vacances inattendues

Grâce à cette sortie en ville, Kirk se trouva tout de suite mieux : il était passé de l'inaction la plus ennuyeuse à une activité prometteuse de plaisirs et cela le ravissait. Il commençait à s'habituer aux changements incessants. McCoy apprivoisait Kevin : à sa manière de prendre l'enfant par la main on voyait qu'il était un papa. Il savait d'instinct ce qu'il fallait dire à l'enfant et la présence de Jim était un atout supplémentaire à la bonne marche des opérations.

* * * * *

Le lendemain eut lieu le transfert du jeune Riley et il se retrouva dans les bras d'une jeune femme qui s'occupait de la nursery : Jane Matthews avait su l'apprivoiser (il y a si longtemps qu'il était privé de bras maternels !).
- Bones, comment allons-nous faire ? dit Jim le surlendemain. Je dois regagner l'Académie ce soir.
- Je préviendrai Cairn que je vous garde. Je sui sûr qu'une promenade dans les rues de San Francisco vous fera plus de bien que le confinement dont vous avez tant souffert. Je lui dirai que la thérapie que j'emploie exige un plus long délai, et ça marchera !
Jim croisa les doigts pour qu'il en soit ainsi : si McCoy pouvait le garder plus longtemps il n'était pas contre cette solution.
- Merci, Bones, dit-il d'un ton pénétré.

* * * * *

Quand Jim regagna enfin l'internat, il avait accumulé en gerbe une moisson de souvenirs. Bones lui était devenu indispensable ! Le docteur avait su le traiter parfois en adulte. Le premier soir où ils se retrouvèrent en tête à tête, McCoy dit tout à coup :
- Et si nous prenions le verre de l'amitié ?
Jim, assis dans un grand fauteuil, leva les yeux vers le docteur debout, près de la cheminée. On lisait à livre ouvert sur le visage de l'homme le besoin de satisfaire une impérieuse envie : une ration d'alcool lui était indispensable et il ne savait comment la satisfaire. Il ne voulait pas cacher à Kirk l'habitude de boire, prise pour lutter contre le chagrin et la solitude. il avait espéré que la présence de son compagnon le délivrerait de cette servitude mais s'il avait réussi à y parvenir jusque-là il n'en pouvait plus ! Il ne voulait pas qu'on l'accuse de débaucher le cadet mais il ne voulait pas non plus boire sans rien lui offrir et il n'avait pas pensé acheter des sodas inoffensifs.
Jim comprit le dilemme de son ami.
- C'est thérapeutique, n'est-ce pas ? dit-il, un peu d'alcool peut m'aider à surmonter mon stress.
C'était la première fois qu'il osait confier cela à quelqu'un. Il n'avait jusque là caché comme un mal honteux. Il n'avait pas envisagé auparavant de recourir à ce moyen pour retrouver son équilibre mais peut-être que c'était un remède comme un autre, et il sentait que Bones serait content de saisir la perche qu'il lui tendait. Il eut le plus désarmant des sourires et McCoy y répondit aussitôt. Puis le docteur se dirigea vers le bar installé dans un coin de la pièce.
- Je crois en avoir encore plus besoin que vous, avoua-t-il. Que prendrez-vous ?
Comme Jim ne répondait rien il eut un sourire piteux, pour s'excuser de dévoiler sa faiblesse. Je ne peux pas me sevrer d'un seul coup et nom de D... je ne le veux pas !
- Choisissez vous même, dit Kirk, je vous fais confiance !
McCoy s'activa alors avec des geste précis. Comme s'il effectuait une opération sur un patient, pensa Jim.
Le docteur revint vers lui avec deux verres remplis d'un liquide ambré.
- Du bourbon de mon Sud bien aimé ! dit-il.
Il en tendit un à Jim puis s'assit dans la fauteuil voisin. Ils trinquèrent. Le cadet huma le breuvage avec précaution. L'odeur n'en était pas désagréable. Il y trempa les lèvres avec prudence et Bones l'encouragea :
- Allez-y, c'est thérapeutique !
Le fait que le docteur reprenne sa suggestion amusa Jim. Il se détendit et reprit :
- Le remède opère déjà.
- Mais il faut déguster ça lentement tout en bavardant, lui conseilla McCoy.
Et malgré l'envie dévorante de tout avaler d'un seul coup, il se força à faite lui-même ce qu'il préconisait. Il fut étonné du résultat. Il découvrait la convivialité. La soirée s'écoula ainsi paisiblement. Lorsque les verres furent vides, McCoy n'éprouva pas le besoin de les remplir de nouveau. Il se sentait responsable de son patient et ne voulait pas le rendre malade.
Jim, de son côté, recevait avec attention les confidences de Bones et comprenait que le docteur avait besoin d'une oreille amie. Plein de compassion le jeune homme voulait soulager la peine de son interlocuteur.
Tous deux découvraient ensemble que le meilleur moyen d'oublier ses chagrins était de penser à ceux des autres. La thérapie marchait dans les deux sens et cimentait une amitié jusque là instinctive. Lorsque McCoy proposa d'aller se reposer pour la nuit ils s'étonnèrent tous deux de l'heure tardive. Ils n'avaient pas vu passer le temps.
- Demain nous reprendrons le traitement, décréta le docteur. Il faut aller dormir.
Et Jim obéit sans protester. il se sentait délicieusement fatigué. Il étouffa un bâillement :
- Je crois que cela ne posera aucun problème, avoua-t-il.
Et, de ce fait, les deux amis passèrent une très bonne nuit.

* * * * *

À la fin de cet entracte de quelques jours, Jim devait réintégrer l'Académie mais il ne fit que passer par l'infirmerie. McCoy l'accompagnait pour reprendre aussi son service après ces vacances inattendues, dit-il en riant. En fait il s'était acquitté de la tâche que lui avait confié Bill Cairn et qui concernait le seul Jim Kirk. Il n'avait pas échappé au docteur de l'Académie que c'était le cadet qui avait le plus besoin d'être aidé et celui qui ne lui avouerait jamais le traumatisme que lui avait causé la tragédie de Tarsus IV.
- Allez donc vous mettre en tenue, lui dit Cairn. L'Académie n'est pas pour les civils !.. Et vous aussi docteur McCoy, ajouta-t-il en se tournant vers son confrère.
Quand Jim revint, revêtu de sa tunique dorée, il faut accueilli par Bones qui portait sur le vêtement bleu des scientifiques les galons de Lieutenant. Il fut très heureux d'entendre ce dernier lui confirmer leur reprise de services :
- Jim, le commodore Gardner nous attend dans son bureau. Je crois que l'époque des dinosaures est révolue.
- Et Stu ? demanda Kirk tandis qu'ils se dirigeaient tous deux vers le bureau du directeur de l'internat.
- Il est déjà installé dans un box double avec Olgen répondit McCoy, Cairn vient de m'expliquer qu'on avait fait quelques arrangements pour vous permettre à tous deux de rejoindre vos condisciples.
Ils prirent l'ascenseur pour accéder au premier étage et Bones continua ses explications :
- Chaque box n'est éclairé que par une demie fenêtre sauf celui du surveillant et le dernier de la file qui ont une ouverture normale ainsi que mes deux box en vis-à-vis qui leur font pendant. Leighton était logé seul dans un box qui pouvait être double. Nils et Stuart ont accepté de cohabiter et vous prendrez la place laissée par Olgen.
Gardner confirma en tous points ces explications et Bones s'offrit à aider Jim à changer de quartiers.
- J'aime mieux ne pas prendre la place de Leighton, avoua Jim dans un souffle, je crois que j'aurais préféré rester dans le petit dortoir.
Une demi-heure suffit au déménagement. Bones le quitta en lui rappelant qu'ils se reverraient le soir même, une séance de thérapie de groupe était prévue pour les rescapés de la patrouille.
Quand Jim reparut dans la cour il fut entouré par tous ses camarades. Ils étaient juste devant la salle où Gill n'était pas encore arrivé. Mitch lui dit :
- Alors gamin tu t'es payé des vacances à Frisco !
- Veux-tu te taire, lui répliqua Jim, j'étais isolé du monde à l'infirmerie.
- Mais tu as trouvé le moyen de te défiler comme d'habitude, fit remarquer Stuart en riant. On sait que le nouvel adjoint de Cairn t'a embarqué avec lui et le môme. Il paraît que c'était indispensable pour que celui-ci s'adapte à l'orphelinat.
Ce dernier mot indisposa Jim mais il ne le releva pas.
- Eh oui ! Ironisa Mitch. Le gosse sentait bien que tu n'étais comme lui qu'un gamin !
- Tu veux que je te casse la gueule ? répondit Jim avec le plus angélique des sourires. (Ce n'était qu'un avertissement sans frais : Mitch ne devait pas aller trop loin). Je me demande comment vous êtes au courant de tout ça ? dit-il éberlué.
- On appelait ça le téléphone arabe autrefois, lui répondit Stu en éclatant de rire et tous les cadets l'imitèrent.
La voix de Gill calma leur hilarité :
- On s'amuse bien ici, mais il est l'heure de reprendre le collier. Entrez Messieurs. (Se tournant vers Jim il lui dit :) Bienvenue à bord Kirk. Je crois que Mitchell peut vous refiler les cours que vous avez manqués.

* * * * *

La vie reprit presque normalement à l'Académie. Jim se trouvait à l'aise dans ses nouveaux quartiers. Tous les soirs, au lieu de rester en salle de récréation des rescapés de la tragédie de Tarsus IV allaient bavarder avec le docteur McCoy dans une petite salle d'études située juste à côté du dortoir des box. Ils échappaient ainsi à la montée en rangs réglementaire et se sentaient libéré d'une belle corvée.
Un jour, pendant l'étude qui précédait le repas du soir Stuart s'approcha du bureau où travaillait Kirk et lui dit à voix basse :
- Tu ne sais pas ce que j'ai appris hier, en compulsant les archives de l'Académie ?
Jim qui était en train de résoudre un problème de tactique pour le cours de commandement ne leva pas les yeux de son travail mais répondit de la même manière :
- Tu ferais mieux d'aller faire tes devoirs. Decker pourrait trouver bizarre que tu te balades sans permission.
- Oh, non ! J'ai fait comme si j'allais à mon casier, répondit l'autre.
Tout le long de la salle il y avait une rangée de placards accrochés au mur. Chaque cadet y rangeait les feuilles polycopiées distribuées pendant les cours et les devoirs à corriger par les professeurs. Jim avait choisi le casier qui était juste au-dessus de sa tête dans le coin le plus tranquille de la vaste salle, juste au fond, isolé du reste de ses camarades par une ou deux rangées de bureaux inoccupés. Là il pouvait travailler sans être importuné par les bavardages des autres. Dans le placard il rangeait soigneusement son journal de bord, une tâche de futur commandant qu'il s'imposait. Il y enregistrait tous les événements marquants de sa vie à l'Académie.
Il n'appréciait pas particulièrement d'être distrait dans son travail et montrait à son ami qu'il n'était pas disposé à perdre son temps à l'écouter. Mais Stu ne se laissa pas rebuter par cet accueil peu amène. Il s'assit sur le banc voisin, posa sur la table les documents qu'il avait retiré de son casier et qui étaient son alibi et il chuchota :
- Sur la liste des anciens élèves de la boite j'ai vu que parmi ceux qui sont sortis il y a dix ans, le Major de la Promotion était un Vulcain du nom de Spock. Tu te rends compte... un type aux oreilles pointues à l'Académie ! Je croyais qu'ils ne se mélangeaient pas aux Terriens de Starfleet ! Sur l'ordinateur il y avait même sa binette . Ce gars là ne devait pas rigoler tous les jours !
- Et c'est pour ça que tu me déranges ! ronchonna Kirk Je n'ai rien à cirer de ton Vulcain !
Stuart n'insista plus et rejoignit sa place en pensant : Jim ne savait pas rigoler non plus :
- Je voudrais bien les voir ensemble, gloussa-t-il, ne pouvant réprimer un accès d'hilarité. (C'était trop drôle !).
La voix de Decker s'éleva soudain :
- Monsieur Stuart, pourriez-vous nous faire part de la raison de votre bonne humeur ? Nous en aurions bien besoin car nous nous ennuyons ferme ici !
Tous les cadets levèrent la tête avec un ensemble parfait.
- Quelle mouche a donc piqué notre pion de service ? dit Mitch à Olgen.
- Il est comme nous, il en a marre de se tourner les pouces en attendant la cloche, répondit le Suédois.
Comme s'il avait conjuré le sort, la sonnerie de fin du temps réglementaire de l'étude résonna, ce qui dispensa Stuart de répondre. Un brouhaha général succéda au silence feutré de l'heure précédente. On entendait des bruits de bottes et des grincements de ports à mesure que les casiers s'ouvraient et se fermaient. Les cadets y empilaient leur matériel avec célérité pour se ruer vers la sortie le plus vite possible.
Jim rangeait méthodiquement les feuilles étalées devant lui. Tous les autres étaient sortis quand il posa la pile dans le petit placard situé au dessus de sa tête. De son bureau Decker, déjà levé, s'adressa au retardataire :
- Allons Jim, c'est fini aujourd'hui. Allez vous détendre.
Le commander Barrow apparut sur le seuil de la porte. Il fit un signe de la main à son camarade. Il venait juste de terminer la surveillance de l'étude voisine, celle des Première année. Jim passa devant l'instructeur et marqua un temps d'arrêt pour saluer son supérieur comme le voulait le règlement. Andrew y répondit machinalement. Il se sentait déjà délivré de toute obligation de service. Matt le rejoignit et tous deux se dirigèrent vers le mess, à l'extrémité de la grande galerie, à l'autre bout des bâtiments.
- Je vous paye l'apéritif, dit Barrow, je crois que nous avons besoin de nous détendre.
- Oh oui ! Soupira Matt. Je me demande pourquoi on nous oblige à surveiller ces cadets. Heureusement que les plus grands travaillent dans de petites salles d'études où nous n'avons pas besoin d'intervenir.
- Si ce n'est exceptionnellement, sourit Andy qui se rappelait de quelques troubles causés par le grand Finnegan.
- Que pensez-vous de notre clan de l'Iowa ? demanda soudain Decker à son ami. Vous émettiez quelques doutes à leur sujet l'an dernier à leur arrivée et je crois que vous vous trompiez.
- Pour Kirk, peut être, il n'est pas vaniteux mais c'est le pire des orgueilleux et en tout cas pas pour Mitchell qui n'est qu'un dilettante, répondit Barrow. Mais ne parlons plus de boulot voulez-vous ? Nous voici arrivés au Saint des Saints !
Il poussa la porte du mess et suivi de Matt il rejoignit au bar les autres professeurs qui attendaient l'heure du dîner.

* * * * *

Les invités se succédaient à l'Académie et le grand amphithéâtre était alors occupé par tous les cadets présents, de la première à la quatrième année, toutes classes confondues, pour écouter les confidences des anciens de l'école qui avaient acquis une certaine notoriété. Robert April, l'ancien capitaine de vaisseau spatial Entreprise de classe Constitution, celui qui avait reçu son navire flambant neuf du Grand Amiral de Starfleet fut le premier à venir leur parler de la mission civilisatrice de ce navire pilote. Il était désormais amiral en fin de carrière, il ne naviguait plus mais avait beaucoup d'anecdotes à raconter aux élèves de l'Académie.
Puis ce fut Christopher Pike, le chef actuel de l'Entreprise. Lui aussi évoqua sa carrière et dit pour terminer :
- Commander l'Entreprise est la récompense suprême.
Ces mots s'inscrivaient en lettres de feu dans le cœur de Jim.
Garth d'Izar fut plus fantaisiste. Il avait un charisme certain, plaisantait avec les cadets des premiers rangs et, dédaignant le fauteuil qu'on lui avait réservé il s'assit carrément sur la table. Kirk trouva ça épatant !
L'année scolaire allait se terminer. Malgré l'arrêt imposé par sa maladie et les événements malheureux de la croisière du Vanguard, Jim arrivait en tête du classement. Les vacances imprévues passées avec McCoy lui avaient rendu tout son punch. Il envisagea alors de régler, une bonne fois pour toutes le compte du Kobayashi Maru !

Kobayashi Maru

Dans le bureau directorial de l'Académie de Starfleet, le Directeur Général Noguchi promena son regard sur tous les enseignants de l'école. Il avait l'air ennuyé de présider cette réunion disciplinaire réunie à la demande du directeur des études. En face de lui, de l'autre côté de la grande table, tous les officiers instructeurs très mal à l'aise entouraient l'amiral John Smith, directeur des études. Celui-ci avait demandé à son supérieur de l'aider à résoudre un cas épineux : un des cadets avait transgressé les règles au cours d'un test et avait délibérément triché. Il expliqua, un peu embarrassé :
- Si le coupable avait été un élève médiocre ou même moyen, il n'y aurait pas eu de problème. Je l'aurais renvoyé purement et simplement, mais il s'agit du major de la promotion.
En entendant cela, Noguchi prit un air féroce. Smith s'arrêta pour s'éponger le front.
- Assez de tergiversations, expliquez-vous clairement, dit Noguchi d'un ton sévère. Quel était ce test et qui le passait ?
- Il s'agissait du Kobayashi Maru, répondit le directeur des études.
- Ah oui ! Le scénario sans victoire possible, soupira l'amiral. C'est vieux comme l'école. Je l'ai passé moi-même autrefois. À l'époque je n'ai pas été fier de mon résultat !
- Eh bien, ce candidat a gagné, ce qui n'était pas possible sans tricherie, reprit Smith d'un air outré.
Noguchi, un peu agacé, demanda :
- Allez-vous enfin me dire le nom de cet élève ?
L'amiral Smith répondit :
- James Tiberius Kirk, le plus jeune cadet jamais entré à l'Académie, le meilleur tacticien de la section commandement, d'après le lieutenant John Gill et l'un des rescapés du massacre de Tarsus IV.
- Ah oui, je comprends maintenant votre problème, dit le Directeur Général. Vous avez dû le féliciter alors d'avoir sauvé ses camarades et vous devez maintenant résoudre ce manquement à la discipline. De plus, ça vous ennuie parce que vous savez que son père était l'un de mes amis. Ne croyez pas que cela pourrait m'inciter à l'indulgence, au contraire car comme le dit le proverbe : qui aime bien, châtie bien. Voyons donc le fond de l'affaire.
John Smith, un peu moins mal à l'aise entreprit de remonter au début de l'épreuve :
- Le test s'est d'abord déroulé très normalement. Les premières difficultés ont été résolues sans problème par Kirk. Il est vrai qu'il avait déjà passé ce test par deux fois et en avait étudié tous les traquenards du début. Il est vrai qu'il avait déjà passé ce test par deux fois et en avait étudié toutes les possibilités.
L'amiral Noguchi réagit assez brutalement :
- Vous vous répétez inutilement monsieur. Dites-moi plutôt combien de temps il avait résisté à l'attaque les deux premières fois.
- La durée de ses deux épreuves jusqu'à l'échec inévitable avait été remarquable : six minutes la première fois, huit la seconde. Vous savez que la plupart des candidats sont d'habitude éliminés en une centaine de secondes. De plus, il n'est pas courant de voir un candidat repasser le Kobayashi Maru. En dix ans, c'est la première fois que cela se produit et jamais jusqu'ici personne n'avait affronté les Klingons une troisième fois.
Noguchi esquissa un petit sourire en se frottant les mains. Il n'était pas mécontent de découvrir enfin quelque intérêt dans ce cas épineux.
- Aviez-vous expliqué à Kirk que c'était un test de caractère ?
- Bien sûr ! répondit le Directeur des études. C'est l'enseigne Benjamin Finney qui s'en est chargé. Il est l'un des instructeurs de Kirk.
- Et quelle a été la réaction du candidat malheureux après le deuxième test ? reprit l'amiral japonais en s'adressant directement à Finney. Avec vous, il a dû s'exprimer plus librement qu'auprès d'un professeur.
- Il a dit que c'était injuste et inéquitable. Que l'ordinateur trichait en opposant toujours de nouvelles forces, de plus en plus importantes, sorties du néant alors qu'elles n'étaient pas signalées par les senseurs. Que c'était techniquement faux. Dans l'espace réel, m'a-t-il dit, tout devait se passer autrement et il n'y rencontrerait jamais de telles difficultés au cours d'un engagement, déclara Finney très gêné de devoir rapporter ces critiques sans concession.
Mais Noguchi ne fit pas attention à cela :
- Et la troisième fois ? Comment s'est déroulé ce test ? reprit-il avec curiosité.
Les professeurs se retournèrent étonnés. Ils se demandaient ce que pensait réellement leur chef : l'expression de son visage était impénétrable. Ce fut alors John Gill qui prit la parole :
- D'abord très normalement. Jim Kirk avait élaboré une défense parfaite. Grâce à une série d'ordres, suivis de contre-ordres presque immédiats il a réussi plusieurs fois à prendre l'ordinateur en défaut et l'a presque acculé à la faute.
- Ce doit être un fameux joueur d'échecs, fit remarquer Noguchi qui semblait se détendre graduellement.
- Jusqu'ici, rien à dire, reprit Smith, qui voulait empêcher Gill d'être trop subjectif. (Il savait que Kirk était l'élève favori du lieutenant. Après une courte pause, il reprit :) Mais lorsque le Capitaine Kirk s'est présenté aux Klingons en affirmant qu'il effectuait en Zone Neutre une mission de sauvetage et venait porter assistance à un navire de commerce en détresse, il a été ECOUTE par le Klingon qui commandait l'armada ennemie. Les cinq vaisseaux puissamment armés ne tirèrent pas comme l'avait programmé le technicien chargé de préparer le test. L'ordinateur n'obéissait plus aux ordres donnés ! Et, qui plus est, le Klingon a offert son ASSISTANCE au Capitaine Kirk.
L'amiral Noguchi ne put s'empêcher de rire en écoutant le ton dramatique de Smith :
- C'est impayable ! Je vois d'ici la tête qu'ont dû faire les examinateurs !
Le directeur des études n'osa pas dire à son chef qu'il n'y avait pas de quoi rire. Il se renfrogna pour proclamer :
- Mais Kirk doit payer pour sa tricherie manifeste. Il a dû trafiquer l'ordinateur.
Le Japonais se pencha en avant et demanda :
- Est-il un expert en la matière et a-t-il agit seul ?
Il était légèrement étonné de voir que les autres ne partageaient pas son euphorie et s'étaient tous renfrognés ; il ne lui déplaisait pas de voir un simple cadet se dresser contre la sacro sainte routine de l'établissement. Le directeur des études expliqua :
- Après cet exploit, Kirk a été mis aux arrêts de rigueur. Nous avons délibéré. J'avais envisagé de le faire passer en cour martiale mais certains professeurs ici présents m'ont demandé de montrer plus d'indulgence pour cet élève qui, jusqu'ici, n'avait commis aucune faute contre la discipline et s'était fort bien comporté sur Tarsus IV lorsqu'il avait pratiquement pris le commandement à la suite de la mort des deux instructeurs qui encadraient le groupe de cadets.
- Comment expliquez-vous cette incartade de Kirk ? demanda le Japonais à Gill.
- Quand j'ai interrogé James, il m'a dit avoir agi par idéalisme ; il ne pouvait supporter l'idée d'un échec. Il m'a affirmé que dans une bataille réelle, il y a toujours une issue possible et qu'il faut savoir saisir l'opportunité de se tirer de ce mauvais pas quand elle se présente, et même la faire naître par la ruse ou le bluff.
- Nous voilà arrivés au poker si je ne m'abuse, s'exclama Noguchi.
John Gill continua :
- Il m'a dit qu'il voulait forcer la chance qu'on lui refusait par cette programmation inique.
- Un vrai Don Quichotte qui part en croisade contre les moulins à vent ! cria presque le Directeur de l'Académie. (Il fit légèrement pivoter son siège pour regarder Smith bien en face :) Ne croyez-vous pas qu'il serait dommage de priver Starfleet d'un tel élément : les bons commandants de vaisseaux spatiaux sont rares et je suis sûr qu'il se pourrait bien que James Kirk soit à la tête d'une unité de Starfleet si nous ne le renvoyons pas honteusement dans ses foyers ? (Après un silence causé par la stupeur qu'il venait d'occasionner chez tous les autres participants à ce conseil, Noguchi reprit :) Je suis sûr qu'il vous a dit avoir agi seul, même si quelqu'un l'a aidé il ne l'avouera jamais.
- C'est exactement la position prise par Kirk au cours des interrogatoires que nous lui avons fait subir, reconnut Smith qui ajouta : Je crois d'ailleurs qu'il a vraiment agi seul. Il n'aurait pas voulu entraîner un de ses amis dans sa chute.
- Il est très aimé de ses camarades de classe, surtout par ceux qui lui doivent la vie, intervint alors Gill sans y avoir été convié.
Le directeur des études le foudroya du regard mais le lieutenant continua son plaidoyer :
- Beaucoup de cadets sont venus spontanément me demander d'intervenir auprès du directeur pour que leur ami ne soit pas sanctionné trop sévèrement. Ils sont tous ravis de voir que quelqu'un a enfin battu l'ordinateur, cette machine sans âme qui les avait couverts de ridicule quand ils avaient passé eux-mêmes le Kobayashi Maru.
Noguchi, de ses petits yeux noirs fureteurs, regarda successivement tous les membres de la commission :
- Quels sont ceux qui penchent pour une sanction impitoyable ? Starfleet dont dépend l'Académie est une organisation militaire après tout, mais la Fédération des Planètes Unies est une démocratie. Il conviendrait donc de procéder à un vote, chacun agissant comme un juré dans ce procès inavoué d'où l'accusé est absent et ne peut pas présenter sa défense. Il a trouvé parmi vous un bon avocat.
Il regarda spécialement Gill qui rougit légèrement. Smith se rembrunit en entendant son chef direct. Dans un vote il n'aurait qu'une voix, comme tous les autres et, en cas d'égalité, c'était celle de Noguchi qui aurait double valeur, pas la sienne. Il voyait que Kirk allait s'en tirer et cela le désolait. Le Japonais venait de mettre chaque participant en face de ses responsabilités :
- Allez-vous faire de James Kirk un révolté en le punissant lourdement ? En ferez-vous un martyr en le renvoyant ? Si c'est le cas, ses camarades perdrons toute envie de montrer à l'avenir une quelconque initiative, ils se sentiront enfermés dans le carcan de la discipline incontournable alors que si vous montrez de la compréhension, vous donnerez une nouvelle impulsion aux idées créatrices de ces jeunes cadets épris de liberté et d'idéal.
Smith, voyant que son supérieur penchait pour l'indulgence, voulait défendre son point de vue mais Noguchi l'empêcha de parler et continua :
- Reconnaissez donc que le cadet Kirk a montré qu'il savait prendre une décision de commandement au cœur d'un conflit. Il a sauvé son vaisseau, son équipage et le navire en détresse et, qui plus est, il a réussi à se faire écouter des Klingons et à établir une sorte d'union temporaire pour sauver l'équipage d'un navire de commerce. Il a montré une disposition d'esprit très charismatique. Dans une rencontre réelle, nous savons que les Klingons auraient respecté un appel de détresse. La façon d'agir du Capitaine Kirk serait admiré par tous les chefs de l'État-major de Starfleet et lui vaudrait même une décoration. Nous n'irons pas jusque-là car il faut quand même faire respecter la discipline de l'école et les décorations ne sont pas encore délivrées aux élèves de l'Académie ! Dieu Merci ! Ils deviendraient puants d'orgueil !
Le vote eut lieu à bulletin secrets. À l'unanimité moins une voix, Kirk fut absous de l'accusation de tricherie.
- Je propose de déclarer que la solution trouvée par James Kirk est ingénieuse, dit alors Noguchi en promenant son regard sur tous puis il l'arrêta sur Smith. Pour qu'un tel incident ne se reproduise pas il y a deux solutions : soit vous renforcez les défenses de l'ordinateur, soit vous introduisez une modification dans le déroulement du test pour, si le candidat présente une défense exceptionnellement brillante, lui permettre d'accéder à une victoire méritée. C'est à vous de choisir, amiral Smith.
Celui-ci promit de réfléchir à la deuxième solution mais il préférait, pour l'instant, en rester à l'ordre établi et renforcer les défenses de l'ordinateur.
- Je lève les arrêts de Kirk puisque vous penchez tous pour l'indulgence, ajouta-t-il en baissant les yeux pour éviter d'affronter plus longtemps le regard de Noguchi.
Celui-ci pensa : Il faudra donc attendre que notre cadet occupe le poste de directeur des études pour obtenir le progrès que je préconise. J'aimerais bien féliciter James Kirk mais je dois respecter l'autorité de mon collègue et ne pas l'affaiblir. Je me priverai donc du plaisir de faire la connaissance de l'un des futurs chefs de Starfleet, car je n'en doute pas, ce garçon que j'ai connu tout petit a montré qu'il était un homme né pour commander et il ira loin s'il ne transgresse pas trop ouvertement les règles établies : il a vraiment le tempérament d'un chef !
Il se leva et dit alors avec un grand sourire :
- Je crois que nous avons réglé cette affaire d'une façon satisfaisante et je suis content de votre décision.

* * * * *

Jim était allongé sur son lit quand la porte du local où il était confiné s'ouvrit. Il se leva d'un bond, le cœur battant. En reconnaissant Finney il soupira, déçu, :
- Alors ce n'est pas encore fini !
- Mais si ! répondit Ben en souriant. Et je viens vous dire que vous pouvez rejoindre vos camarades en classe. Le Directeur de l'Académie a décidé de ne pas vous sanctionner. J'ajoute que vous avez été défendu par vos professeurs et tous vos camarades contre le directeur des études qui dut s'incliner devant l'unanimité des autres participants à la conférence. Mais, ne recommencez pas un coup pareil ! La compréhension de vos supérieurs pourrait désormais ne pas marcher.
- Je n'ai nulle envie de passer le Kobayashi Maru une quatrième fois, dit Jim en riant soulagé.

* * * * *

Ses camarades, quand il se présenta au cours de Gill un moment plus tard, n'osèrent pas l'ovationner mais tandis qu'il descendait les degrés de l'amphithéâtre, il sentait les mains des condisciples lui taper dans le dos très amicalement.
- Puis-je reprendre ma place ? demanda-t-il au professeur.
Gill lui répondit par un sourire et dit :
- Je vous attendais. (Puis, il enchaîna son cours de tactique après avoir ajouté :) Vous demanderez à Mitchell de vous passer ses notes pour rattraper les deux cours précédents.
- J'ai déjà préparé la copie sur l'ordinateur de la salle d'étude, souffla Gary entre ses dents quand Jim s'assit près de lui.
Jim lui expliqua :
- J'ai remporté une vraie victoire à la Pyrrhus pire qu'une défaite ! Je suis plus malmené que si j'avais été vaincu, j'ai mal au dos avec tous les coups que j'ai encaissé en descendant l'escalier.
Il souriait pour montrer qu'il plaisantait et cacher son émotion. Pensif, il ajouta :
- Smith va me tenir dans son collimateur, j'ai intérêt à marcher droit désormais.

Troisième année

Carol

- Je propose que nous passions nos vacances ensemble, dit McCoy à Jim quelques jours avant la fin du trimestre. Nous nous sommes bien entendus quand vous êtes venu chez moi, pourquoi ne pas recommencer ?
- Mais je vais vous gêner, Bones. Et surveiller un cadet de seize ans n'est pas ce que j'appelle du repos.
- Qui vous parle de surveillance ? Vous êtes libre d'aller à votre guise, découvrir San Francisco avec ou sans moi, au gré de votre fantaisie. Si je reçois des confrères, je me doute bien que vous n'auriez pas envie de rester en notre compagnie : vous aurez quartier libre ! Et si vous voulez conter fleurette à une demoiselle, je saurai m'effacer discrètement.
- Mais, je n'y pense même pas, docteur ! Répondit Jim.
Ses joues étaient devenues pourpres car ce n'était pas tout à fait la vérité : il avait très normalement des pulsions qu'il combattait parce qu'il n'avait pas le temps de disperser ses forces toutes dirigées vers un seul but : sa carrière.
- Il faudra que nous parlions de ça, lui dit McCoy qui n'était pas dupe.
Fin psychologue, il pensait pouvoir aider Kirk à trouver, là aussi, un juste équilibre. Comme il lui avait permis de surmonter la blessure psychique laissée par le massacre de Tarsus IV, il l'aiderait à s'épanouir. Le docteur pensait que ce refoulement était peut-être encore une séquelle de la tragédie vécue par le cadet. McCoy le regarda bien en face.
Physiquement, Jim était aussi en avance que sur le plan intellectuel. Il ne fallait pas se fier à l'âge indiqué par sa date de naissance. Un duvet assez fourni couvrait sa lèvre supérieure, son menton et ses joues. Il devrait bientôt penser à employer le suppresseur de barbe. Bones lui en proposa un tube sans plus attendre, ce qui fit grandir la confusion du cadet.
- Eh oui, jeune homme, lui dit le docteur, vous êtes sorti de l'enfance et votre corps change. N'en ayez surtout pas honte, c'est tout naturel.
Il pensait que Kirk était un garçon tout à fait atypique. Presque tous les autres adolescents voulaient aller plus vite que la nature dans ce domaine alors que Jim freinait ses pulsions avec une farouche volonté. Son ascétisme n'était pas naturel mais imposé par son psychisme, comme celui d'un moine.
On va remédier à ça ! pensa Bones qui se sentait très paternel envers son ami trop tôt privé de son père. Il arrêta cependant cette conversation parce qu'il voyait qu'elle mettait James au supplice.

* * * * *

Les vacances virent donc Jim retourner dans l'appartement de San Francisco où Bones revenait après l'entracte de l'Académie où ses horaires tardifs l'avaient empêché de rentrer chez lui. Il avait dû se contenter d'une petite chambre fournie par Gardner dans les locaux de l'Académie. Maintenant, il avait reçu son brevet de lieutenant et son affectation prochaine à bord d'un petit croiseur : le Lydia Sutherland.
Il n'était pas le seul à changer de travail. Finney, de son côté, avait terminé son engagement d'instructeur et devait s'embarquer dès le début du mois d'août sur le Republic commandé par le capitaine Nogura. C'est pourquoi, l'instructeur n'avait pu offrir à Jim de passer les vacances chez lui, sa femme avait assez de travail avec la petite Jamie. Jim avait promis à Ben d'aller souvent rendre visite à sa filleule.
Après une bonne semaine passée à Explorer la ville de la Porte d'Or, à flâner dans le parc, à se baigner dans l'Océan Pacifique, Jim était loin d'avoir épuisé toutes les joies de son séjour. Il fit un peu grise mine quand le docteur lui annonça qu'ils allaient avoir une visite.
- C'est une biologiste de mes amies qui nous fait la surprise de s'annoncer, dit Bones, le regard pétillant de malice.
Il voyait bien que Kirk s'était renfrogné en entendant le mot biologiste. Le jeune homme croyait peut-être qu'il s'agissait de Janice Lester dont ils gardaient tous deux un assez mauvais souvenir. McCoy le détrompa en ajoutant :
- Vous ne la connaissez pas. Elle est très jolie et ce qui ne gâte rien très intelligente.
Jim soupira d'aise, mais ajouta cependant :
- Nous n'avons pas besoin de cette dame, nous sommes bien mieux seuls tous les deux.
- Ne faites pas votre ours, cadet Kirk. Il est bon de fréquenter des personnes nouvelles, ça vous ouvre de nouvelles perspectives ! Reprit Bones un peu doctoral.
Quand la jeune fille apparut sur le pas de la porte, quelques heures plus tard, Jim retint son souffle. Carol était vraiment superbe avec ses cheveux blonds platine, ses grands yeux bruns et son sourire chaleureux. Bones fit les présentations. Lorsqu'il serra la main de la jeune fille, Kirk tressaillit. Un courant électrique l'avait uni à Carol et elle semblait avoir ressenti les mêmes symptômes. Tous deux avaient pâli et se regardaient sans comprendre encore ce qu'il se passait.
Bones, spectateur attentif et narquois, pensa : Un vrai coup de foudre ! Le bon docteur s'excusa, sous prétexte d'aller préparer le thé, de laisser les jeunes gens en tête à tête et disparut dans la cuisine.
Carol s'étonnait de la beauté virile de cet adolescent aux cheveux d'un blond vénitien. La mèche rebelle qui tombait sur son front attira son regard. Elle avait envie de la remettre à sa place mais elle craignait, si elle cédait à cette impulsion irraisonnée, de déclencher une réaction imprévisible mais violente. Ce cadet ne paraissait pas du genre à se laisser materner. La dureté que donnait à son visage sa forte mâchoire lui criait qu'elle ne devait pas brusquer les choses. Les grands yeux noisette du jeune homme gardaient leur secret malgré le sourire bienveillant de sa bouche sensuelle. D'habitude, elle n'était pas timide et savait comment faire savoir à un garçon qu'il lui plaisait mais elle se trouvait tout à coup paralysée, incapable de prendre l'initiative alors que tout son corps aspirait à se blottir contre la large poitrine de celui qui avait su faire naître un émoi qu'elle n'avait jamais expérimenté auparavant. Kirk était un homme qui devait savoir d'instinct serrer une femme dans ses bras puissants.
Bien qu'il eût été aussi surpris qu'elle, Jim réussit à engager la conversation et à faire cesser ce silence insoutenable. Il prit une décision presque instantanée, grâce à l'entraînement que lui avait donné le cours de commandement :
- Vous êtes biologiste, n'est ce pas ? Peut-être connaissez-vous mon frère, Sam. Avec sa femme Aurélia, ils sont à la tête du laboratoire de biologie de Deneva, une lointaine planète qui appartient à la Fédération.
Carol retrouva la parole comme si l'incapacité qui l'avait rendue muette avait disparue grâce à l'appel sous-jacent et involontaire contenu dans la voix harmonieuse de Jim.
- Non, et je le regrette, s'il vous ressemble, je ne l'aurais pas oublié.
- Je crois que je suis une version plus jeune de Sam. Il est mon aîné de huit ans.
Carol ne put s'empêcher d'envier Aurélia. Puis elle secoua la tête comme pour chasser cette idée défaitiste. Jim était là, en face d'elle, et il n'y avait pas d'obstacle majeur à le connaître mieux. Il ne tenait qu'à elle de réussir. McCoy revenait porteur du plateau chargé de tout ce qu'il fallait pour ce goûter improvisé.
- Voilà, les enfants ! dit-il. J'espère que vous avez fait connaissance.
Jim et Carol le regardèrent comme s'ils avaient oublié jusqu'à son existence... et cela ravit le docteur. Jim allait peut-être se décoincer et il ne pouvait trouver mieux que Carol.

* * * * *

Les deux jeunes gens se revirent souvent par la suite. Bones trouvait toujours un prétexte pour ne pas les accompagner quand ils partaient en promenade, il était tout le contraire d'une duègne et s'effaçait avec grâce, pour ne pas les gêner. C'est ainsi que Jim fit vraiment ses premières armes dans un domaine où il devait devenir un expert.
Un jour, Jim voulut présenter sa filleule à Carol. Il était très fier de Jamie. Il pensait que Carol serait favorablement impressionnée et voudrait peut-être envisager, pour plus tardif, une union durable avec lui. Mais ce fut exactement le contraire qui se produisit. Carol ne voulait pas se lier durablement à un homme qui serait toujours parti dans les étoiles. Elle ne désirait pas rester au foyer à attendre son mari comme madame Finney.
Même s'ils s'entendaient parfaitement sur le plan physique, les idées de Jim et de Carol étaient diamétralement opposées. Ils vivaient une passion flamboyante mais Carol croyait que toute passion s'éteint un jour ou l'autre. Elle ne vivait que le moment présent sans vouloir préjuger de l'avenir. Ils étaient deux partenaires qui restaient libres de se quitter si leur amour se transformait en habitude.
Et les vacances allaient se terminer. Tous deux se trouveraient séparés par leurs études respectives. Carol était farouchement contre l'armée. Elle voulait bien faire de la biologie mais pas pour le compte de Starfleet alors que Jim se trouvait très à son aise à l'Académie militaire.

Sur le Republic

Au début de sa troisième année d'études, Jim nageait dans l'euphorie. S'il ne voyait plus aussi souvent Carol, il savait qu'elle était toujours disponible. Les Troisième année avaient plus de liberté que les étudiants plus jeunes et il obtenait assez facilement un bulletin de sortie pour se rendre à la bibliothèque de la ville, avec, bien sûr, un détour vers l'appartement de la jeune femme.
De plus, le major de la promotion se vit proposer un stage de deux mois à bord du Republic , pour se familiariser avec les multiples obligations d'un enseigne de vaisseau. Le jeune homme n'eut garde de refuser cette proposition. Il en rêvait depuis longtemps.
De plus, il était ravi à l'idée de retrouver son ami Benjamin Finney. Quelque chose le tracassait cependant. Le capitaine Nogura avait la réputation d'être très sévère. Une fois à bord, Kirk s'aperçut qu'elle n'était pas usurpée, il se heurta très vite au perfectionnisme de son chef qui ne comprenait que la manière forte pour se faire obéir et considérait le respect dû à tout homme comme une faiblesse. Pour lui, un capitaine de vaisseau devait être sans pitié. Il n'admettait pas les circonstances atténuantes.

* * * * *

Un jour, les hasards du service avaient désigné Kirk pour relever Benjamin Finney à la fin du quart à la machinerie. Il passait successivement par tous les services. En arrivant sur les lieux, il s'aperçut que Ben avait oublié de fermer une vanne dans le système warp après l'avoir contrôlée. Jim comprit immédiatement le danger qu'ils courraient tous : il ne restait que quelques secondes avant que le cœur du réacteur ne s'emballe et fasse exploser le vaisseau. Le front moite de sueur, Jim fit aussitôt le nécessaire pour éviter le désastre, il referma la vanne en espérant que ce n'était pas trop tard.
Quand il comprit que tout était rentré dans l'ordre, il lui restait à accomplir une corvée qu'il considérait comme plus difficile encore : rendre compte de la faute de son ami. Il ne pouvait passer ça sous silence : c'était trop grave et des hommes de l'équipage, employés aux machines avaient été témoins de l'affaire. Il lui déplaisait cependant de paraître dénoncer son ami. Il trouva un moyen terme : il consigna les faits sur le journal de bord au lieu d'aller avertir verbalement le capitaine dès la fin de son quart.
La colère de Nogura fut mémorable et n'épargna ni le coupable, ni Kirk. Finney dont l'oubli aurait pu être fatal fut condamné aux arrêts de rigueur et la sanction fut portée sur son dossier ainsi que le motif qui avait entraîné cette punition : l'oubli de l'enseigne Benjamin Finney aurait pu être fatal au navire. Jim, que le capitaine supposa vouloir minimiser ce qu'il avait simplement consigné comme un incident fut taxé de faiblesse, et cela fut aussi noté sur son dossier.
Nogura le désigna aussitôt pour commander le bataillon des incapables. Cette formation se composait de tous les mécontents punis par leurs supérieurs pour des motifs allant d'un écart de langage à la négligence caractérisée, bref, ce n'était pas des enfants de chœur. Mettre un enseigne, encore élève de l'Académie, à la tête de ces hommes relevait du plus pur sadisme. Le capitaine s'était juré de briser Kirk. Il sentait que celui-ci le jugeait et considérait sa façon de diriger le Republic comme déplorable. Ce n'était qu'une impression car Jim ne s'était jamais permis aucune remarque mais cela suffisait au tyran pour exercer sa puissance.
Jim se sortit assez bien de ce véritable guet-apens. Il réussit à apprivoiser les mauvais garçons grâce à son sens inné de la justice. S'il ordonnait de faire un travail sale ou dangereux, il en accomplissait lui-même sa part avec crânerie, ce qui n'était pas défendu par le règlement mais peu mis en pratique sur le Republic par les autres officiers.
Il resta à la tête du bataillon, des punis pendant plus d'un mois et ses hommes le considérèrent bientôt comme des leurs. Voyant que ce n'est pas de cette manière qu'il viendrait à bout de la résistance de Kirk, Nogura le désigna pour faire partie des patrouilles d'intervention au sol où le danger potentiel était toujours présent. C'est ainsi que Jim alla Explorer la planète Chorion du système de Véga.

* * * * *

Jim comprit que s'il voulait mener une vie de pantouflard, il ne lui fallait pas faire partie de patrouilles d'intervention au sol car il semblait attirer le danger comme un paratonnerre, la foudre. Chorion ne faisait pas partie de la Fédération.
Les Chorioniens, race humanoïde, restaient en marge bien qu'ils soient amicaux. Nogura les avait contactés pour leur demander s'ils étaient d'accord pour recevoir un groupe de six hommes en mission scientifique. Ceux du Republic devaient analyser sur place la composition de l'air de cette planète de type M où régnaient des conditions atmosphériques semblables à celles de la Terre. Le diplomate chargé des relations extérieures lui avait donné son accord sans discussion, comme il l'avait déjà fait par le passé.
Les habitants n'avaient jamais été agressifs auparavant. Nogura lui-même avait rendu visite à leur président lors d'une expédition antérieure. Il pensait donc que cette mission serait de pure routine. Mais quand le petit groupe du Republic se matérialisa, il comprit qu'il arrivait le jour où il ne fallait pas. C'était le débridage (mot fourni plus tard par le traducteur universel). Cela désignait une journée de défoulement biennal des autochtones. On leur permettait d'agir à leur guise, à condition d'en faire la demande. Il se trouvait parmi les Chorioniens six irrédentistes qui ne voulaient aucun rapport les aliens.
- Vous savez bien pourquoi, avait dit leur chef en déposant sa demande.
Quand les hommes du Republic arrivèrent ils virent six Chorioniens armés de couteaux qui se précipitèrent sur eux en poussant des cris hostiles. Jim remarqua qu'ils respectaient cependant certaines règles : un seul assaillant pour chaque intrus et ils ne dirigeaient pas leur arme sur un organe vital. C'est comme s'ils voulaient seulement faire peur à ces visiteurs dont ils n'avaient que faire.
Kirk se vit confronté à un grand malabar de plus de sept pieds. Il évita en partie la première attaque grâce à sa souplesse, mais la lame d'acier lui fit une profonde estafilade au bras droit. Le jeune enseigne réussit à désarmer l'adversaire qui ne s'était pas attendu à une telle force chez une si petite personne. Au cours de cette lutte rapide, Kirk blessa à son tour légèrement son antagoniste et leurs sangs se mêlèrent. L'autre s'écarta alors.
Jim regarda autour de lui. Le lieutenant qui commandait la patrouille venait aussi de se libérer de son adversaire et il était en train d'alerter le Republic pour demander au spécialiste du téléporteur de remonter immédiatement la patrouille. Les hommes réapparurent donc sur les plots de la salle de téléportation qu'ils avaient quittée quelques minutes plus tôt. Jim soutenait son bras blessé. Les autres étaient tous indemnes.
Nogura, prévenu de l'accueil belliqueux des Chorioniens demande des précisions :
- Combien de victimes ?
- Aucune, sauf une légère blessure d'un des participants, répondit le lieutenant.
- Envoyez-moi cet incapable à l'infirmerie pour y recevoir les premiers soins. Qui est-ce ?
- L'enseigne Kirk.
- Ah ! Ça ne m'étonne pas, il est d'une maladresse ! Nogura terminé !

* * * * *

Dès qu'il fut en possession de tous les renseignements concernant la descente sur la planète et l'accueil reçu par ses hommes, le capitaine put évalué la situation. Les participants n'avaient commis aucune faute, il n'aurait pas à sévir contre eux. Quant à cet imbécile de Kirk, tant pis pour lui ! Il demanda alors à l'officier chargé des communications d'ouvrir une fréquence d'appel vers Chorion. Il voulait faire part de son mécontentement au chef de l'exécutif de la planète. Le contact fut établi. Le visage du diplomate qui apparut sur l'écran déclencha la colère de Nogura.
- Pourquoi recevoir de cette façon de paisibles scientifiques, qui, de surcroît avaient reçu la permission de descendre vous visiter. C'est comme ça que vous traitez vos invités ?
Il employa ensuite quelques mots très crus pour stigmatiser la conduite du gouvernement chorionien. Son interlocuteur expliqua alors que ce jour-là toute personne qui le désirait pouvait agresser quiconque lui déplaisait, à condition d'en faire la demande au préalable. C'était la coutume.
- Alors vous étiez au courant de ce qui allait arriver ? Pourquoi ne pas nous avoir avertis !
L'étonnement que fit naître chez lui cette réponse dissipa en partie sa colère.
- Toujours la coutume ! Nous devons agir par surprise, riposta l'autre.
D'un ton très froid le Capitaine du Republic répondit :
- Et si je vous envoyais une torpille à photons, ce serait peut-être une réponse adéquate, rugit le Japonais.
- Ce serait une punition disproportionnée à la faute que nous paraissons avoir commise, répondit le diplomate. D'ailleurs, l'incident a été très court grâce à la célérité du préposé à la téléportation de votre navire et il n'a fait qu'un seul blessé chez nous. Vous n'avez pas eu de dégât semblable, je crois ?
- Si, un jeune enseigne élève de l'Académie a reçu un coup de couteau à l'avant-bras.
Le diplomate pâlit visiblement :
- Était-ce l'adversaire de notre blessé ? demanda-t-il.
- Certainement, l'enseigne Kirk est d'une maladresse lamentable, il l'a blessé en le désarmant.
- Les Humains ont-ils, par le passé été blessés par l'un des nôtres ? demanda encore le diplomate, de plus en plus mal à l'aise.
Sur la réponse négative de Nogura, le diplomate s'épongea le front et dit :
- Alors la situation est très grave ! Cela m'oblige à vous expliquer pourquoi nous sommes restés en dehors de la Fédération et n'aimons pas les contacts avec les autres races. Nous sommes porteurs d'un virus mortel pour les aliens qui ne l'ont pas rencontré auparavant. Nos corps fabriquent des anticorps qui le rendent inoffensif pour nous mais mortel pour les autres. Votre blessé va tomber gravement malade et mourra dans les vingt-quatre heures s'il ne reçoit pas un vaccin que nous ne pouvons hélas pas vous fournir.
- Eh bien, il mourra ! Et après ? Ce n'est qu'une perte minime, répondit Nogura. Je ne vois pas pourquoi vous en faites un tel drame.
- Vous ne comprenez donc pas qu'il va communiquer le virus à tout votre équipage, vous compris, riposta le diplomate effaré par le cynisme du capitaine.
Cette fois ce fut au tour de Nogura de transpirer :
- Vous exagérez quelque peu sans doute ?
- Hélas, non, monsieur.
- Mais nos docteurs peuvent trouver un remède, un sérum ou un vaccin.
- Alors ne perdez pas de temps ; mettez-les au travail immédiatement et isolez le blessé, cela vous donnera peut-être quelques heures de plus.
- Quels sont les premiers symptômes de la maladie ?
- Des maux de tête, de la fièvre, puis le malade perd conscience : c'est une méningite foudroyante. Je vous recommande de prendre un échantillon du sang du blessé, reprit le Chorionien.
- Mes docteurs savent leur métier, monsieur. En tout cas, je vais consigner dans le journal de bord cette conversation. Si au lieu de vous replier sur vous-même, vous nous aviez avertis, nous n'en serions pas là. Vous répondrez de votre incurie devant la Fédération si le Republic se transforme en cercueil volant. On pourrait bien rayer de la carte votre race infâme !
L'étranger coupa la transmission pour ne plus entendre les reproches de Nogura. Le capitaine se défoule alors. Les injures qu'il proféra firent sursauter le personnel de la passerelle.
- Ouvrez un canal vers l'infirmerie dit-il quand il se fut enfin calmé.
La préposée aux communications obéit immédiatement. Tous les officiers en poste avaient suivi la conversation de leur chef avec le diplomate chorionien et savaient donc qu'ils courraient tous un grave danger et chacun réagissait suivant son tempérament. Les uns étaient atterrés, les autres rigolaient en traitant le diplomate de plaisantin mais au fond tout le mode était inquiet.
Le docteur du bord fut donc averti du travail qui lui incombait. Il venait de panser le bras de Kirk et s'apprêtait à le renvoyer lorsqu'il reçut l'ordre d'isoler le blessé et de lui faire une prise de sang.
- Mais ce n'est pas si grave que ça ! S'insurgea Kirk.
- Attendez la suite, lui répondit le praticien sans ménagement. Vous allez contracter une maladie très grave au contraire... et contagieuse de surcroît. Le capitaine vient de me donner l'ordre de vous isoler et de vous faire une prise de sang.
Jim n'avait jamais apprécié cette opération et il s'y soumit en grommelant.

Infirmerie, quand tu nous tiens

Il ne se sentait pas malade mais cela ne dura pas. Une heure après son hospitalisation, il ressentit des maux de tête et des nausées. Il avait une forte fièvre. Une heure plus tard, il tomba dans le coma. L'équipe du laboratoire ne perdit pas une minute pour se mettre au travail.
- Je pense que nous tenons le sérum, dit l'un des chimistes en montrant le contenu d'une éprouvette.
- Cherchez le vaccin maintenant pour que tous ceux qui n'ont pas été en contact avec Kirk évitent de contracter la maladie. Pour nous, il faut évidemment le sérum, dit le médecin.
- Nom de D..., quelle saloperie que ce virus, s'exclama l'un des laborantins.
Le docteur qui avait fait la navette entre le labo de recherche et la salle d'isolement arriva, muni d'une seringue où il avait versé une dose de sérum, auprès du lit où gisait le patient. Il s'était écoulé six heures à peine depuis le moment où Kirk avait été contaminé. Le praticien pratiqua l'injection et s'assit près du lit pour voir si c'était bien le remède adéquat que ses aides avaient élaboré. Il avait procédé à une deuxième prise de sang après que le malade ait sombré dans le coma. L'analyse du liquide avait montré la prolifération du virus. Si le sérum élaboré d'après la première prise n'opérait pas, le second était déjà prêt.
Le docteur observait attentivement le corps prostré qui ne réagissait plus. Il ne savait pas combien de temps était nécessaire pour que le remède agisse, si toutefois ils avaient bien trouvé le sérum salvateur. Il décida de procéder à une nouvelle prise de sang. Il devait inventer au fur et à mesure la méthode à suivre pour trouver un produit apportant la guérison. Jusqu'ici, personne d'autre ne ressentait des symptômes indiquant que la maladie s'étendait à ceux de la patrouille ou au personnel ayant approché le malade.
Quel était le mode de propagation ? Peut être par les voies respiratoires ? Les Chorioniens étaient restés muets à ce sujet : ils n'en savaient peut-être rien eux-mêmes ? Toutes les précautions avaient été prises pour palier à ce danger : le personnel médical portait des masques et des gants.
Jim gémit et essaya de changer de position. Le docteur se leva aussitôt et prit la main du malade. Il chercha le pouls, il battait régulièrement. La température avait diminué. Le praticien étudia avec attention ces changements intéressants. Il ne pouvait pas encore crier victoire mais les résultats de l'injection de sérum étaient encourageants. Il regarda l'heure et la nota sur son journal médical : dix minutes après l'injection de sérum A, une réaction positive est apparue chez le malade. Il consulta le tableau des signes vitaux placé au-dessus du lit. Une légère remontée s'amorçait.
Jim ouvrit les yeux. Il s'étonna de se trouver couché dans un lit d'une infirmerie. Il se sentait bien faible. Il aperçut le visage masqué d'un homme portant une blouse et un calot bleu. Qui était-ce ? Il essaya de se rappeler, mais sa tête lui faisait mal. Il renonça à y parvenir. Il referma les paupières. Il entendit la voix de ce docteur qui disait :
- Victoire, ça marche !
Il sentit la main de l'homme sur son front. Elle lui procura une sensation de fraîcheur : il esquissa un petit sourire furtif. L'autre appela une infirmière :
- Nurse, mettez-lui donc une compresse humide sur le front, je crois que cela le soulagera !
Le docteur du Republic avertit Nogura du succès de traitement.
- Procédez à la vaccination de l'équipage, ordonna le capitaine. Je descends recevoir ma dose !
- À vos ordres, chef, répondit le praticien soulagé d'un grand poids.

* * * * *

Deux jours plus tard, Jim était hors de danger mais il n'était pas question de le remettre en circulation. Il avait été fortement secoué par cette maladie bizarre inconnue jusque-là. Nogura vint le voir et lui dit :
- Remerciez le personnel médical du vaisseau, il vous a sauvé la vie. Votre stage à bord va bientôt se terminer mais vous n'êtes pas en état de reprendre votre place à l'Académie. Le docteur Cairn vous attend. Dès que nous toucherons le dock spatial, vous serez transféré dans son service à l'infirmerie de votre école. (Le capitaine se tourna vers le docteur du bord :) Vous êtes d'accord, Bones ?
Cela fit un drôle d'effet à Jim, pour lui, c'était McCoy, puis il se rappela : tous les docteurs de Starfleet étaient connus sous ce nom.
- Il a besoin d'une bonne convalescence. Une méningite n'est jamais une mince affaire, répondit l'interpellé.
Jim comprit qu'il allait encore servir de cobaye. Il était une véritable affaire pour le docteur qui étudiait une nouvelle maladie, mais pour lui c'était un véritable calvaire. Personne ne voulait lui donner des détails sur cette maladie rare mais il commençait à s'insurger contre les prises de sang répétées qui l'affaiblissaient et retardaient sa guérison. Il pensait : Espérons qu'à San Francisco les docteurs me laisseront tranquille. Mais il en doutait.

* * * * *

L'histoire de la découverte de la méningite de Chorion-Véga était venue à la connaissance des journalistes et ils en avaient tiré parti. Jim était devenu une sorte de célébrité, ce dont il se serait bien passé.
Bien que le temps lui parût interminable, tout ayant une fin, il fut un beau matin transporté sur une civière jusqu'au hangar des navettes du Republic . Le véhicule de l'Académie venait de s'y poser et le docteur Cairn lui apparut comme un sauveur :
- Bonjour, Jim. Vous avez décidé de refaire un petit séjour chez moi à ce que je vois : vous ne pouvez plus vous passer de notre infirmerie, lui dit l'officier médical.
Jim l'accueillit avec un sourire un peu contraint et se laissa installer sans rien dire dans la navette. Il lui semblait rentrer chez lui, l'Académie était le seul foyer qui lui restait puisque les siens étaient bien loin de la Terre, sur Deneva. Il espérait que sa mère, Sam et Aurélia, ne seraient pas informés de sa maladie. Il avait horreur d'être plaint. Il pensait : Ne plus voir Nogura est déjà un point positif. Il ne gardait pas un bon souvenir de ses rapports avec lui.
Contrairement à ce qu'il aurait pu croire, le capitaine du Republic avait fait un bon rapport de stage pour Kirk. L'officier était assez intègre pour ne pas pénaliser le jeune enseigne qui l'avait peut-être un peu énervé parfois par son insubordination larvée et son orgueil manifeste. Kirk savait d'instinct ce qui clochait dans le commandement du vaisseau et s'il ne le disait pas, il le laissait sous-entendre. Mais il avait surmonté avec courage l'épreuve de la maladie. Le commandant devait reconnaître qu'il avait les défauts de ses qualités.
Jim quitta dons sans regrets le Republic et se retrouva bientôt à l'infirmerie de l'Académie. Gardner vint le voir dès le lendemain et c'est lui qui lui montra le rapport de Nogura. Jim n'avait pas encore la permission de se lever et il était toujours dans la chambre d'isolement mais depuis quelques jours, il suivait, grâce à l'ordinateur, les principaux cours de troisième année. Il pouvait même répondre au professeur grâce à un duplex.
- Il ne faut pas que vous subissiez un handicap trop sérieux à cause de cette saleté de méningite, lui dit même Smith quand il supervisa en personne l'installation commandée par Nogura.
Tous les camarades de Kirk défilèrent l'un après l'autre devant l'appareil placé en classe pour lui souhaiter un prompt rétablissement : Gary bien sûr, puis Stuart et Ogden. C'était réconfortant pour le reclus de les voir sur l'écran. Mais cela ne remplissait pas les longues heures de solitude, et Jim devait aussi se plier aux examens multiples de Cairn. Celui-ci lui fit subir des tests pour savoir si ses capacités intellectuelles n'étaient pas amoindries par la maladie. Il avait maigri, se fatiguait vite mais son esprit était toujours aussi vif ce qui lui rendait d'autant plus pénible sa réclusion.
Quand Cairn fut certain qu'il n'était plus contagieux pour les autres, bien que son sang continuât à véhiculer le virus chorionien, il reçut la permission de sortir de la salle d'isolement. Il se levait maintenant, encore flageolant sur ses jambes et pouvait rapprendre à marcher : il lui faudrait quelques temps avant de retrouver la forme physique qu'il avait connue mais toute sa volonté était tendue vers ce but.

* * * * *

Le trimestre s'achevait. Pas question pour Jim de partir passer la période des fêtes hors de l'Académie, cependant le jour de Noël, Carol vint le chercher : elle avait su par les journaux qu'il était malade et avait réussi à le contacter grâce à John Gill qu'elle avait importuné jusqu'à ce qu'il lui permette une transmission depuis la classe où elle avait été introduite par faveur spéciale. Elle et Jim avaient ensuite obtenu la permission de passer la veillée et le jour de Noël dans le petit appartement qu'elle occupait non loin de son labo. Pendant vingt-quatre heures, Jim oublia qu'il avait été malade. Il renaissait.

* * * * *

Dès son retour, John Gill lui fit savoir qu'il lui donnerait des cours de rattrapage, une mesure dont il n'avait jamais pensé avoir besoin avant d'être malade. Son retard en partie comblé, il eut la joie d'obtenir le bon de sortie de l'infirmerie. Cairn signa sa reprise de service pour le jour de la rentrée du second trimestre, le jugeant assez fort pour reprendre ses cours.
Toujours dans un box, il avait changé d'étage. Il était maintenant dans le dortoir des Troisième année. C'est le lieutenant Barrow, qui, pendant les nuits, en assurait la discipline. Dans la journée, les cadets étaient beaucoup plus libres d'aller et venir dans le dortoir et même d'y travailler s'ils avaient une heure de liberté.
Tout aurait dû se passer sans heurt, mais Jim était tombé dans les griffes de Sean Finnegan. L'Irlandais était peut-être élève de Quatrième année mais il suivait les cours de commandement de troisième parce qu'il avait pris du retard. John Gill pensait que c'était une façon élégante de lui faire combler ses lacunes, il avait totalement oublié les relations tumultueuses de Sean et de Jim. Mais Finnegan n'avait pas renoncé à brimer Kirk. Le voyant physiquement amoindri, l'Irlandais en profita pour le faire chanter. Il voulait que Kirk lui passe les solutions des problèmes mathématiques et tactiques. Jim se rebella et refusa tout net ce qu'il appela une tricherie.

* * * * *

L'autre rumina sa vengeance. Un après-midi, en se faisant aider d'un garçon de sa bande, il réussit à coincer Jim dans le dortoir désert et il abusa de lui.
Jim sortit de cette aventure, désespéré. Pendant un moment, il eut même, tant sa honte était grande, envie de se supprimer. La loi du silence était inviolable parmi les cadets : on réglait ses affaires soi-même sans aller se plaindre auprès des autorités. Il ne voyait aucune autre solution. Ce désespoir était dû à son état dépressif causé par son affaiblissement mais son amour de la vie fut finalement le plus fort.
Le choc psychologique qu'il accusa sans le montrer se ressentit dans son travail de classe. Les professeurs mirent cette baisse de régime sur le compte de la maladie et ne cherchèrent pas d'autre explication. Il cacha cette agression même à ses meilleurs amis et ce souvenir le rongeait.
À quelques temps de là, Jim se retrouva à l'infirmerie : il ne savait ni pourquoi ni comment. Il n'avait que de vagues souvenirs de ce qu'il croyait être la veille. En réalité, il s'était passé presque deux semaines. Ce jour-là, Finnegan s'était approché de lui pour s'excuser et lui proposer de faire la paix et Kirk avait accepté. Petit à petit, Jim reconstitua l'affaire. Ils étaient dans son dortoir. L'Irlandais lui avait tendu un verre et il avait bu ce breuvage sans arrière pensée. Mais qu'avait bien pu verser Finnegan dans ce verre ? Il avait été pris d'un vertige qui déformait la figure placée devant lui : sa vue se brouillait. Il avait dû perdre connaissance. Il aurait été bien incapable de dire ce qui s'était passé par la suite.
Il sut par ses amis qui l'avait cherché ce soir-là, qu'il était allongé dans son lit et en apparence profondément endormi.
- Il a dû se sentir trop fatigué pour venir dîner au réfectoire, avait dit Gary à Stuart et Olgen et tous trois n'avaient pas voulu le déranger.
Ce sont eux et tous les autres qui avaient été réveillés au milieu de la nuit par de véritables cris de dément. Barrow, en pyjama, s'était rué vers le box de Jim qui paraissait en proie au pire des cauchemars. Il l'avait réveillé en le secouant. Le vacarme avait cessé mais le lieutenant alerta alors l'infirmerie.
Qu'avait-il bien pu dire dans son délire ? C'est la question que se posait Kirk. Avait-il révélé tout ce que ce méchant cadet lui avait fait subir ? Il ne le demanda jamais et personne ne lui dit rien. La seule chose qui lui importait c'était que Finnegan ne faisait plus partie de l'Académie. Le docteur Cairn avait conclu à une tentative d'empoisonnement de la part de l'Irlandais. On étouffa l'affaire, personne ne fut mis au courant pour le bon renom de l'Académie.

* * * * *

Ce n'est qu'au début du dernier trimestre que Jim revint prendre sa place parmi ses camarades.
- Alors, les vacances sont finies, gamin ! Lui dit Mitchell. Tu as pris un abonnement à l'infirmerie, Cairn ne peut plus se passer de toi.
- Ferme-la, veux-tu, répondit Jim d'un ton féroce et la lueur qui flambait dans ses yeux incita son ami à abandonner sa plaisanterie de mauvais goût.
Stuart et Olgen étaient plus compréhensifs : ils ne diraient rien, comprenant que c'est ce que désirait le plus Kirk : il voulait oublier tout ce qu'il avait souffert pendant les deux tiers de cette troisième année à l'Académie.
Les professeurs firent part de la satisfaction qu'ils éprouvaient à retrouver Jim Kirk en face d'eux et non par écran interposé. Stuart qui savait toujours tout ce qui se passait dit un jour à Jim :
- Sais-tu que l'Académie a bien failli te rayer des cadets. Tu prends trop facilement les maladies qui passent et tu réagis vraiment de façon bizarre. Enfin, grâce soit rendue à Cairn, ce coup-ci il a conclu qu'on avait voulu t'empoisonner et que ce n'était pas une rechute de ta méningite.
- C'est lui qui était un poison, grommela Kirk sans donner plus de détails.
- Et puis où t'envoyer ? Ta mère est actuellement chez ton frère. Je crois que c'est surtout ça qui a dissuadé nos pontes de l'Académie de se passer de ta présence parmi nous. S'ils t'avaient payé le voyage à l'autre bout de l'Univers tu les aurais ruinés.
- N'exagères pas, Deneva n'est pas si loin que ç a!
- Eh bien, à l'autre bout de la Galaxie, si tu préfères.
- Même pas, juste à une quinzaine de jours de voyage pour un bon vaisseau. Parler de la grandeur de l'Univers ravissait Jim et le soulageait.
- As-tu prévenu McCoy de tes tribulations ? demanda alors Gary.
La réponse était bien digne de Kirk :
- Pourquoi l'aurais-je fait ? Il est quelque part dans l'espace à l'heure qu'il est. Je suppose que son horizon se borne aux murs de son infirmerie.
Il ressentit un léger frison en prononçant ces paroles. Il se revoyait sur le Republic où il ne voyait pas autre chose quand il était en isolement.
- Où vas-tu passer tes vacances d'été ? La maison t'est ouverte si tu le désires, lui dit Mitch.
- Merci, mais j'ai un refuge assuré, dit Kirk. Mon ami Bones m'a laissé la jouissance de son appartement et j'ai des amis en ville.
Il ne précisa pas c'était en fait une amie.

Quatrième année

L'eau tranquille coule en profondeur

Les vacances s'achevaient. Physiquement, Jim avait retrouvé la forme qu'il avait connue avant sa dernière maladie. Le souvenir des épreuves n'aurait été qu'un détail désagréable si ses nuits n'avaient été empoisonnées par des cauchemars. Heureusement, quand il s'éveillait en hurlant, Carol était près de lui pour le prendre dans ses bras et lui faire oublier ses fantasmes.
Elle était étonnée de trouver le jeune homme si vulnérable et la façon dont il essayait de le cacher la médusait. S'ils n'avaient pas partagé la même chambre, elle ne l'aurait jamais découvert. C'était comme si Kirk vivait sur deux plans. En surface, limpide et sans histoire, son comportement cachait un courant sous-jacent plein de doutes et de peurs refoulés.
En voyant la personnalité complexe de Jim, Carol ne cessait de se poser des questions. Saurait-il surmonter ce handicap et serait-il apte à mener à bien la carrière qu'il ambitionnait ou ne serait-il qu'une étoile filante dont la splendeur initiale s'éteindrait presque au début de son parcours après avoir brûlé toutes ses réserves d'énergie ?
Elle ne pouvait répondre à ses interrogations et craignait de voir disparaître dans l'anonymat celui qui avait eu tant d'atouts mais avait rencontré bien trop vite le succès et les épreuves. Le subconscient de Kirk lui faisait revivre, nuit après nuit, les coups aveugles du sort. S'il avait pu confier ses craintes, peut-être aurait-il réussi à les surmonter. Mais il se taisait farouchement et traitait comme quantité négligeable la partie visible de l'iceberg que représentaient ses cauchemars alors qu'elle devinait la profondeur abyssale de ses problèmes psychiques.
Il avait fait allusion, un jour, à l'affaire Finney en expliquant, d'un ton léger, que Ben lui en voulait et que cet incident avait brisé leur amitié. Mais elle sentait intuitivement qu'il était profondément blessé. La façon dont il excusait la faute de son ami, sa compassion n'étaient-elles qu'une façade ? Il oubliait totalement que cette erreur aurait pu coûter la vie à tous ceux qui étaient sur le Republic. Il disait que, puisque cette catastrophe n'avait pas eu lieu, Nogura avait eu tort de faire déplacer Finney, que sa nomination sur une base spatiale était, en fait, une relégation et Kirk se sentait aussi coupable que Ben.
Un proverbe anglais dit : still water runs deep ce que l'on peut traduire par l'eau tranquille coule profonde (ou en profondeur). En France, l'on dit : il faut se méfier de l'eau qui dort. Ces proverbes semblaient vraiment s'appliquer au cas de Jim.

* * * * *

Jim dit au revoir à Carol et retourna à l'Académie le jour de la rentrée. Il emportait la nostalgie de ces jours pleinement vécus mais il devait commencer sa quatrième année d'études sanctionnée à la fin par une soutenance de thèse.
Il s'adapta très vie à sa nouvelle condition d'étudiant. Désormais, il avait une chambre personnelle dans l'aile nord des bâtiments de l'Académie. Il pouvait, comme ses condisciples, aller et venir à sa guise, se rendre en ville sans demander de bon de sortie. Il se promit d'en profiter au maximum pour poursuivre sa relation avec Carol.
Les repas étaient toujours pris au réfectoire mais les tables réservées aux Quatrième année étaient situées près de l'entrée de l'immense pièce ce qui permettait aux étudiants d'arriver après et de partir avant le flot des autres pensionnaires. Une cloison isolait partiellement cette partie du réfectoire où il était possible de boire autre chose que de l'eau et des sodas. Jim avait plongé dans l'âge adulte et jouissait de la liberté de mener ses études à sa guise.
La première décision qu'il dut prendre concernait le choix du sujet de sa thèse. Une longue liste imprimée apparut sur l'ordinateur quand Jim le consulta dès le premier jour. Quatre sujets retinrent son attention :
Les devoirs d'un Capitaine de vaisseau spatial.
Le rôle et les prérogatives d'un médecin de bord.
La Prime Directive, son côté positif, son côté négatif.
Séjour d'étude sur une planète arriérée pour étudier sa civilisation.
Il n'hésita pas longtemps. Le premier sujet lui semblait trop brûlant. Il l'exposerait à dévoiler ses idées, ses ambitions. Il ne voulait pas mentir délibérément mais il ne désirait pas se découvrir. Il préférait laisser dans le flou toutes ses aspirations pour ne pas être taxé d'orgueil démesuré.
S'il avait choisi la Prime Directive, il aurait risqué, en présentant un travail hors normes, d'être rejeté par l'aréopage des chefs de Starfleet chargés de juger sa prestation et il craignait de découvrir en lui des idées qu'il voulait laisser dans l'ombre. Il voulait cacher ses aspirations à gouverner sans partage, en militaire à tous et même lui. Pour la troisième possibilité, le rôle du docteur, cela aurait été plus facile; Il aurait pris pour modèle son ami McCoy mais là aussi, il lui aurait fallu cacher qu'il n'admettait pas l'idée qu'un docteur pouvait, à tout moment, démettre un capitaine s'il le jugeait inapte au commandement. Cela portait atteinte à son ego.
Restait le voyage d'étude sur une planète, hors de la Terre. La rencontre avec une autre race, l'idée de s'y intégrer, de s'y fondre, de faire croire qu'il ne se sentait pas différent des autres le passionnaient. Il voulait oublier lui-même ses pulsions cachées, ce qui occasionnait ses cauchemars. C'était l'occasion de retrouver une sorte de virginité, une vraie fuite en avant. Il n'aurait garde de parler de ça dans son rapport. Ce serait la partie secrète de sa personnalité qu'il effacerait sous les aspects de la découverte d'une nouvelle civilisation.

Tyree

La mise en place de cette mission spéciale était depuis longtemps programmée mais n'avait encore jamais été tentée. C'était une première.
Depuis dix ans, Starfleet hésitait à permettre cet essai. Il avait été décidé de tenter une approche des Chasseurs, une des ethnies de Neural, en envoyant un élève de l'Académie en mission d'étude. Il devrait se faire accepter par la communauté qui vivait dans des grottes. Précédemment, le Vulcain Spock aurait peut-être eu un succès total mais il avait eu contre lui son aspect physique. Il ne pouvait passer pour un Terrien bien qu'il le soit à moitié et cela avait fait mettre aux oubliettes ce projet. Noguchi venait de l'exhumer en pensant qu'il était fait pour Kirk et celui-ci avait mordu à l'hameçon pour le plus grand plaisir de l'amiral.
La planète restait, cependant, sous surveillance de la Fédération. Elle n'appartenait à aucun des empires de la Galaxie. C'était un monde neutre dont le développement, bien que prometteur, était encore très arriéré. Ils chassaient avec des arcs et des flèches.
Il n'y avait pas eu de premier contact officiel ; celui-ci ne pouvant s'effectuer que lorsqu'un monde était parvenu à maîtriser la technique des voyages dans l'espace. Mais l'intelligence des Neuraliens, leurs progrès rapides (ils accomplissaient en dix ans ce que l'espèce humaine avait mis un siècle à conquérir) montraient qu'ils parviendraient dans le prochain millénaire à atteindre les étoiles.
Un groupe de scientifiques s'était installé dans les montagnes inhabitées de la planète et étudiait, à l'aide des ordinateurs, l'évolution prometteuse de la civilisation. Le langage de la population divisé entre Chasseurs et Villageois était assez simple et les gens de la Fédération l'avaient rapidement maîtrisé. Un arrivant, parlant leur dialecte pourrait facilement être accepté comme un compatriote par ces gens simples et profondément pacifiques.
Les Neuraliens étaient des humanoïdes très proche des Terriens mais contrairement à ces derniers, ils semblaient ignorer jusqu'à la moindre idée de violence. On pouvait qualifier d'édénique cette société peu nombreuse. Elle avait ignoré la poussée du mal dont avait souffert l'espèce humaine pendant de trop longs siècles.
Il y avait pourtant sur Neural des animaux dangereux. Les mugatos, une sorte de primate venimeux dont la morsure était mortelle. Les Chasseurs avait trouvé le remède à ce fléau. Des femmes possédaient un don qui leur permettait de prendre sur elles le mal de la victime et d'annihiler ses effets mortels grâce à leurs pouvoirs magiques. On pouvait les qualifier de sorcières bénéfiques. Elles connaissaient aussi la propriété curative des plantes.
Tous ces renseignements avaient été donnés à Kirk par l'ordinateur de l'Académie et l'originalité de cette étude avait aussitôt décidé Jim. Il la réaliserait et il avait posé officiellement sa candidature. Les dirigeants de Starfleet avaient bien un peu hésité à mette en application cette idée d'étude d'un peuple plus proche de l'âge de pierre que de l'ère industrielle mais il n'y avait pas de virus pathogènes chez ce peuple. C'était une condition indispensable pour ce Cadet, le plus brillant que l'Académie ait eu dans ses rangs depuis une décennie mais aux défenses immunitaires défaillantes.

* * * * *

Dès qu'il reçut le feu vert, Jim se mit à apprendre la langue de Neural. Il passa des heures devant son ordinateur. Il lui restait une démarche pénible à accomplir : prévenir Carol de son départ. Il attendit jusqu'à la veille de son embarquement car il savait d'avance que la jeune femme ne serait pas ravie de la nouvelle.
Quand il lui expliqua avec sa fougue coutumière qu'il allait enfin réaliser son rêve : vivre sur un autre monde, seul au milieu des autochtones, elle le traita de fou.
- Tu comprends pourquoi je ne peux envisager de t'épouser. Tu viens de me dire, le sourire aux lèvres, je pars, et tu voudrais, sans doute que je crie de joie, que je te dise tu me manqueras… Je me contenterai de te souhaiter un bon voyage.
- Mais je serai de retour dans quatre mois.
- Alors, quand tu reviendras, tu me diras bonjour Carol, comme si tu m'avais vue la veille. Tu connais le proverbe : qui va à la chasse perd sa place.
Jim, furieux, partit en claquant la porte ce qui le soulagea. J'aurais dû lui répondre par un autre proverbe : une perdue, dix de retrouvée. Mais j'aurai menti. Il haussa les épaules. La joie du départ était plus grande que cette désillusion. Rien n'est gratuit dans la vie. Il y a toujours un prix à payer et cash, se dit-il avec philosophie.

* * * * *

Le petit scout frété par la mission scientifique emportait des provisions pour ravitailler le groupe de savants implantés dans les collines loin de la plaine où vivait la population qui se réduisait à quelques villages et à une dizaine de groupes de Chasseurs.
Jim revêtit le costume de ces forestiers qui vivaient du produit de leur chasse et de la cueillette des fruits sauvages. Ils n'étaient pas agriculteurs. Kirk ne se sentait aucune vocation de jardinier. C'est pourquoi, il avait opté pour s'intégrer aux habitants des grottes. Il se faisait fort d'y parvenir puisque ce peuple était très pacifique et n'accueillerait sans doute pas trop difficilement un inconnu de leur race ?
Il pratiqua l'entraînement du tir à l'arc pendant tout le voyage dans la salle des sports du navire. Son histoire était bien rodée. Quand il rencontrerait les habitants de la planète, il dirait qu'il avait quitté temporairement son clan pour accomplir son voyage d'initiation qui ferait de lui un adulte dans sa propre tribu… et c'est bien ce qu'il ressentait tout au fond de lui. Cet examen de passage ferait de lui un homme !

* * * * *

Le voyage dura quinze jours. Neural était située sur la frange des territoires des Planètes Unies, à l'opposé de l'Empire Klingon, loin de celui des Romulans qui ne s'étaient jamais intéressés à ce coin de la Galaxie, à cette petite planète isolée, sans ressources minières et à la population presque inexistante. Cela n'excitait pas les appétits d'extension des adversaires de la démocratique Fédération.
L'idéal de celle-ci était d'apporter la paix et la prospérité à tous afin que puissent s'épanouir les possibilités diverses des peuples qui la composaient alors que les Empires étaient des dictatures dont le poids pesait lourdement sur leurs vassaux.
Jim resta quelques jours au camp de base de la Fédération pour y parfaire sa connaissance de la langue et des coutumes des Neuraliens. Les savants furent satisfaits de leur élève et lui donnèrent la permission de commencer sa mission exploratrice. Une téléportation dans la colline la plus proche d'une des grottes permit de lui épargner un long et fatiguant voyage par monts et par vaux.
Kirk devait trouver sa nourriture en chemin. Il n'aimait pas tuer les êtres vivants mais il dut s'y résigner pour ne pas mourir de faim. Ce jour-là, il était en chasse depuis le matin quand il vit passer dans le ciel un groupe de volatiles ressemblant à des oies. Il banda son arc et tira une flèche sur l'un des oiseaux, à la base du triangle formé par ce vol migratoire. L'animal venait juste d'abandonner la position de chef de file. Il était donc fatigué et s'était laissé glisser en queue de formation.
La troupe ne fut pas désorganisée par la brusque plongée de l'oiseau. Jim comprit qu'il avait fait mouche. Il suivit des yeux la descente de sa proie et se mit à courir pour la ramener. Quand il arriva près de la bête qui avait percuté le sol, il soupira d'aise. Il allait pouvoir se restaurer mais en s'approchant, il s'étonna. L'oiseau avait reçu deux flèches, la sienne et une autre. Il se pencha pour examiner celle-ci. Une voix le fit se redresser. Il se trouva en face d'un natif qui portait, comme lui, sur ses épaules un carquois abondamment garni et tenait un arc à la main.
- Bravo ! Lui dit l'étranger. Nous l'avons touché tous les deux. C'est un coup rarissime !
L'étranger paraissait aussi jeune que Jim. Il était plus grand et ses cheveux encore plus clairs, d'un blond paille. Un grand sourire illuminait son visage et se reflétait dans ses yeux marron. Kirk répondit à ce sourire et demanda :
- Qui êtes-vous ?
- On m'appelle Tyree… et vous ?
Cette réponse fit battre plus vite le cœur de Jim. Il avait établi le contact avec un Chasseur et tout allait dépendre maintenant de ce qu'il allait faire. S'il bafouillait, se trompait en employant le langage des Neuraliens, il serait aussitôt démasqué.
- Je suis Kirk, dit-il seulement.
Il commença à parler de la coutume qui l'avait lancé sur la voie de l'initiation. Le sourire de Tyree s'élargit encore :
- Eh bien, cher collègue, moi aussi, je suis en train d'accomplir le passage.
Il s'approcha plus près de Jim et lui donna l'accolade. Le Terrien y répondit avec fougue.
- Où est situé votre clan ? Je ne vous avais jamais rencontré pendant les chasses, reprit Tyree.
Kirk désigna les lointaines montagnes.
- Je suis de là-haut !
Le Neuralien, satisfait de cette réponse se pencha sur l'oiseau mort. Il arracha la flèche de Jim et la lui tendit.
- Reprends-là, dit-il. (Puis, il enleva la sienne et saisit le volatile par une aile.) Ce colit est à nous deux ! Venez, nous allons rentrer à la grotte où j'habite. Mon père est le chef de notre clan. Je lui raconterai comment j'ai fait votre connaissance et, tandis que les femmes plumeront l'oiseau, vous nous donnerez des nouvelles des vôtres.
Kirk était bien aise d'avoir reçu cette invitation. Le fils du chef allait l'introduire sans problème dans ce petit groupe de Chasseurs.

* * * * *

Le père de Tyree, Ralon, était une version plus âgée de son fils : même carrure impressionnante, même force tranquille et même générosité dans son accueil. Très officiellement, il offrit à Jim de rester avec ceux de son clan si les lois de l'initiation de sa tribu ne s'y opposaient pas.
- Parfois, le futur Chasseur doit rester seul, expliqua-t-il.
- Je peux maintenant rencontrer les autres puisque j'ai tué ma première proie, enfin, la moitié d'une proie, répondit l'arrivant.
Une femme, vêtue d'une longue robe blanche, se mêla à la conversation. Elle était arrivée par derrière sans faire aucun bruit. Elle posa les mains sur les épaules de Kirk qui tressaillit.
- L'esprit m'a parlé ! Celui-ci, qui partage la chasse de Tyree, est un envoyé du ciel !
Jim frémit. Est-ce que cette ancienne allait dévoiler la vérité ? Et comment savait-elle d'où il venait ? Mais il se rassura quand elle poursuivit :
- C'est extrêmement rare de voir un tel exploit : toucher le même oiseau en plein ciel. Tyree et toi serez comme deux frères désormais et tu peux rester chez nous tant que tu voudras. Tu as montré que tu étais un bon Chasseur. Tu es un digne fils de notre race !

* * * * *

Les jours qui suivirent passèrent trop vite pour Kirk. Il se sentait heureux et apaisé parmi les Neuraliens. Avec Tyree, il allait au village troquer l'excédent de leur chasse contre des légumes et des fruits. Tout le monde dans la grotte et au village l'avait accepté sans réticence. Un jour, son ami Tyree lui proposa l'alliance du sang.
- Tu seras vraiment mon frère, dit-il en employant lui aussi une formule plus familière.
Jusqu'ici, il l'avait vouvoyé. Seule, la sorcière s'était adressée à lui en ployant le pronom intégrant et c'est elle qui, en fait, l'avait fait adopter par tous. Au moment de la cérémonie qui se déroula devant tout le clan des Chasseurs, sous la présidence de l'Ancienne, Tyree et Jim se firent une petite coupure sur le poignet et chacun l'appuya sur celui de l'autre. Jim eut peur, tout à coup, de trahir sa différence. Il pensa : Espérons qu'ils ont le sang rouge comme moi !
C'était heureusement le cas et Kirk respira profondément. La sorcière ordonna alors aux deux frères de passer la journée ensemble, à l'écart des autres. Elle préleva un morceau de venaison confortable sur le rôti qui tournait sur une broche et le tendit à Jim sur un plateau de terre cuite.
- Allez tous deux vous restaurer et ouvrez-vous vos cœurs, dit-elle en regardant le jeune homme dans les yeux comme si elle voulait l'envoûter.
Kirk qui n'était pourtant pas sensible à l'hypnose se sentit soudain comme transporté. Un élan de confiance total le porta vers Tyree.
- Viens, dit-il à celui-ci, la journée nous appartient ! Raconte-moi tout sur ta vite, ensuite, ce sera à mon tour de me confesser.
Tyree lui raconta alors tous ses secrets, ses aspirations. Il n'avait pas grand chose à avouer. Son âme était limpide et sans complications. Mais Jim avait un secret bien plus lourd à révéler. Il se devait de dire qu'il venait d'ailleurs. Il avait conscience de violer la sacro-sainte Prime Directive mais il ne pouvait pas tromper celui qui lui était, tout à coup, devenu si cher, plus proche même que Sam. Il ne savait comment expliquer ce qu'il était vraiment mais il essaya de le faire de la façon la plus simple possible.
- Tu vois les étoiles dans le ciel, lui dit-il. Je sais que tu crois que ce sont de simples lumières mais, en réalité, ce sont des mondes immenses, des boules de feu qui éclairent, comme le soleil le fait ici, d'autres mondes qu'on appelle planètes. C'est parce qu'elles sont très loin de nous qu'elles paraissent minuscules.
Tyree le regardait, éberlué.
- Qu'est-ce que tu essaies de me dire, Kirk ?
Jim lui répondit :
- Rappelle-toi, l'Ancienne a dit, le premier jour, que j'étais un envoyé du ciel. Tu as cru qu'elle voulait dire que j'étais le bienvenu, une bénédiction pour ton clan. En réalité, il fallait prendre ses paroles d'une façon littérale. Mon pays est bien plus loin que les collines. Je suis arrivé ici dans un engin qui vole comme les oiseaux.
- Mais c'est impossible ! Chuchota Tyree.
L'étonnement lui enlevait presque la faculté de parler.
- Je te jure, sur ma vie, que c'est la vérité et que l'Ancienne l'a compris mais elle ne m'a pas trahi parce qu'elle savait aussi que mes intentions étaient pacifiques, que je ne voulais que vous connaître et vous aimer.
- Notre sorcière est très sage, reprit Tyree. (Il commençait à le croire et prit Jim dans ses bras pour lui donner une franche accolade.) Mon frère, parfois je sentais un mystère en toi que je n'expliquai pas. Tu es porteur d'un message des Dieux ! Peut-être es-tu toi-même l'un d'eux ?
Jim ne put s'empêcher de rire.
- Oh non ! Je ne suis qu'un homme très ordinaire dans le pays d'où je viens mais j'ai dû accomplir ce voyage pour devenir vraiment un adulte. Je ne t'ai pas menti en disant ça.
- Je garderai le silence sur ce que tu viens de m'apprendre, reprit Tyree. Mais, maintenant, je comprends que tu vas être obligé de repartir d'où tu es venu et que je ne te verrai plus.
- Qui sait ce que l'avenir nous réserve ? répondit Kirk. Mais, pour l'instant, je suis ici avec toi et c'est le plus important.
Il était sincère et envisageait même la possibilité de rester dans ce paradis où il oubliait les épreuves qu'il avait subies. Ce fut Tyree qui lui rappela qu'il devrait rejoindre sa lointaine planète, que c'était son devoir et que leurs cœurs n'en resteraient pas moins unis.
- Pars dès demain, lui dit le Neuralien, après ce serait trop dur et pour toi et pour moi. L'Ancienne te le conseillerait aussi si tu lui disais ce que tu viens de me dire.
Et le lendemain, Tyree annonça à tous les membres du clan que son frère Kirk avait dû retourner chez lui pour faire valider son passage mais qu'il reviendrait un jour.

Cinquième année

Jim instructeur

Sur le tarmac de l'Académie, le lieutenant James T. Kirk se tenait à l'endroit même où, cinq ans plus tôt, il avait été accueilli par Decker et Barrow. Que de chemin parcouru depuis ce jour d'automne !
À ses côtés, Joan Alexander arborait la même tenue que lui : la tunique jaune du commandement. Cette jeune fille brune et bien charpentée n'avait rien d'une faible femme : elle était presque aussi grande que Kirk et comme lui elle respi-rait l'énergie et la volonté.
Jim n'avait fait que la côtoyer pendant toutes ses études et ne s'y était ja-mais intéressé. Elle ne s'était jamais fait remarquer par quelque exploit mais la régularité de son travail était impressionnante.
Elle avait été en progrès constant. Entrée à l'Académie dans un rang tout à fait honorable, sa progression s'était accélérée en approchant de la fin des études. Classée vingtième à la fin de la seconde année, elle avait arraché de haute lutte la deuxième place à l'examen de sortie.
Elle avait été la première femme et la seule à suivre les cours de commande-ment pendant les quatre années du cycle d'études. Jim la connaissait donc bien mais ne la considérait pas comme une camarade. Il n'était pas attiré par son phy-sique d'androgyne.
Il pouvait comprendre son idéal qui se résumait en une simple phrase : égaler les hommes. Il était tout disposé à lui offrir son aide et sa sympathie mais c'est elle qui le considérait comme un ennemi. Elle ne pouvait admettre qu'il l'ait bat-tue au classement final alors qu'elle était son aînée de deux ans et avait jeté toutes ses forces dans la bataille alors qu'il semblait ne travailler qu'en dilettan-te.
Elle se faisait une bien fausse idée de Jim parce qu'elle le voyait passer tou-jours souriant, elle ne savait pas qu'il portait constamment un masque pour voiler ses tourments secrets.
Les séjours de Jim à l'infirmerie lui avaient fait croire qu'il n'était qu'un gar-çon douillet. Elle comptait pour rien l'affaire de Tarsus IV. Il s'en était sorti et avait eu de la chance.
Mais en réalité, elle lui reprochait son indifférence à son égard. Elle aurait aimé qu'il la courtise bien qu'elle ne fasse aucun effort pour être attirante. Elle pensait que son intelligence était une arme suffisante et qu'elle pouvait négliger les artifices du maquillage qu'elle jugeait indigne d'elle. Elle avait encore beau-coup d'illusions à perdre à ce sujet.
- Nous allons recevoir un des deux cadets exceptionnels de cette promotion, dit Jim en se tournant vers elle, un Vulcain, le deuxième depuis que l'Académie existe, le premier depuis quinze ans. Il s'appelle Sarto, a été reçu à la première place à l'examen d'entrée et bien sûr il va suivre les cours de commandement. Ce qui le distingue de son prédécesseur c'est qu'il est de pure race vulcaine et non un métis comme Spock. Je suis ravi que nos amis se décident enfin à honorer no-tre Académie de leur présence, continua-t-il en voyant qu'elle ne réagissait pas.
Elle se tourna alors vers Kirk :
- Je ne trouve rien d'extraordinaire là-dedans. Si c'était un ennemi de la Fé-dération, un Klingon ou un Romulan, on pourrait crier au miracle mais Vulcain est une planète de la Fédération et comme les habitants de toutes les planètes qui sont dans ce cas, ils ont leur place parmi nous.
Jim qui avait aidé Gary à rédiger sa thèse savait combien les Vulcains étaient particuliers. Comme il ne voulait pas éterniser cette discussion, il conseilla seu-lement à Joan de lire la thèse de Mitchell.
- Cela élargira un peu votre point de vue sur nos alliés, lui dit-il.
Elle pinça les lèvres et pensa que Kirk était vraiment un garçon sans éducation. Il se permettait de lui faire la leçon !
Jim s'aperçut bien qu'elle prenait mal son conseil mais il ne voulait pas polémi-quer plus longtemps :
- Enfin, quoi qu'il en soit, c'est le Vulcain que nous allons accueillir. Decker m'a laissé entendre que l'Académie des Sciences Vulcaines voulait tenter un essai.
Comme elle était curieuse et qu'il semblait ne plus vouloir poursuivre la con-versation, elle lui demanda :
- Et l'autre exception ? Vous n'en avez rien dit.
- Vous allez être ravie d'apprendre que c'est une demoiselle venant de la pla-nète Valéria. Elle s'appelle Albène Héri, elle va suivre aussi les cours de comman-dement car elle a été reçue seconde à l'examen probatoire.
- Pourquoi serais-je ravie ? demanda-t-elle d'un air hautain.
La réponse de Kirk était pleine de bon sens :
- Mais parce qu'elle suit la voie que vous avez tracée.
C'est bien la première fois qu'il me fait un compliment, pensa-t-elle un peu radoucie, il sait donc que j'existe !
- Et savez-vous quel est leur aspect physique ? ajouta-t-elle après un moment de silence.
- On m'a dit qu'elle avait l'aspect d'une Asiatique, un type chinois ou japonais mais elle arbore une chevelure mauve et des yeux violets.

* * * * *

La navette qui se posait sur la croix indiquant le centre de l'aire d'atterrissa-ge interrompit la discussion.
La porte du véhicule s'ouvrit et un jeune homme brun, grand et mince aux oreilles pointues, descendit souplement sur le sol. Il leva la main droite, doigts écartés en "V" et dit :
- Longue vie et prospérité, lieutenants ! Je suis Sarto de Vulcain, désormais cadet à l'Académie de Starfleet.
Jim présenta sa voisine se nomma très simplement. La façon formelle dont se comportait le Vulcain manquait bien d'un peu de chaleur mais il n'y avait absolu-ment rien à redire : c'était un langage correct et logique. Kirk, par la suite, allait apprendre que la logique était parfois difficile à supporter, mais, pour l'instant, il ne se souciait que de réussir la réception de l'extraterrestre pour qu'il ne se sente pas rejeté parce qu'il était différent.
Jim indiqua à l'arrivant la porte de l'internat.
- Vous allez trouver, en bas de l'escalier, l'enseigne Gary Mitchell qui vous conduira dans votre chambre.
Dès que le Vulcain eut disparu, Joan s'indigna :
- Une chambre pour un Première année, ça ne s'était jamais vu !
- Les habitants de cette planète sont habitués à une température et à une gravité différente de celles de la Terre. Tout à été prévu pour que Sarto puisse méditer et mener une vie conforme à ses habitudes. On a renforcé la chauffage de cette chambre et ajouté un point de gravité. C'est le commodore John Gill qui a supervisé l'installation, expliqua Jim avec patience.
- Alors Albène va aussi être chouchoutée ? demanda Alexander.
Kirk se mit à rire.
- Pourquoi voulez-vous que la Valérienne soit chouchoutée ? Sa planète est très semblable à la Terre et elle sera parfaitement à l'aise dans son box.
- Un box ? s'étonna encore Joan.
- Pendant les vacances d'été, le dortoir des filles a été entièrement remodelé, plus de lits alignés en rang serré, plus de lavabos où l'ont dévoile à tous son ana-tomie. Maintenant, toutes les élèves féminines de l'Académie auront droit à l'in-timité relative d'un box… et je peux apprécier ce progrès, dit Jim, j'ai passé un an et demi en dortoir alors que mes condisciples n'ont eu qu'un an à tirer. (Il se mit à rire en voyant l'air ahuri de sa camarade.) La fin de ma période dortoir s'est passé dans une pièce minuscule où il y avait cinq élèves : deux anciens, les plus jeunes de la promotion et trois nouveaux, les plus vieux de nouvelle cuvée. Le plus drôle, c'est que ces derniers, plus âgés que nous, nous avaient baptisés, les dinosaures !
- Je n'avais rien su de tout ça, avoua Joan.
- On n'allait pas le crier sur les toits. Je n'ai eu box qu'après notre retour de Tarsus IV et l'un de mes passages à l'infirmerie. J'avais pris la varicelle parce que je m'étais occupé du petit Riley qui me l'a refilée. Mais ne parlons plus de ça, j'aurais préféré rester un dinosaure plutôt que de prendre la place de Leighton qui a été défiguré dans l'aventure où nos deux instructeurs ont péri.
Alexander écoutait, très étonnée d'entendre Jim parler d'une façon très pu-dique de Tarsus IV. Elle ne s'était guère intéressé à l'affaire à l'époque, plongée jusqu'au cou dans son travail. Elle avait en quelque sorte mis des œillères et ne voyait rien d'autre que le but à atteindre.
Jim lui dit avec un désarmant sourire :
- Il serait temps de vous soucier un peu de ce qui vous entoure. Les études, c'est terminé ! Prenez donc le parti de vivre dans le siècle. Vous n'êtes pas au monastère, ici !
Avec son intuition habituelle, Kirk venait de cerner en quelques minutes le principal problème de Joan. Elle se repliait trop sur elle-même, elle n'avait pas eu la curiosité de s'inquiéter des transformations de l'internat.
- J'espère que vous allez vous passionner pour le duel prévisible de nos deux extraterrestres. Sarto et Albène Héri, dit Kirk à Joan, je n'ai pas besoin de vous demander qui sera votre favori.
- Albène, bien sûr, répondit-elle un peu plus sûre d'elle maintenant qu'elle con-naissait un peu mieux Jim.
- Et moi, Sarto, je n'ai guère d'autre choix, reprit Jim.

* * * * *

Si Gary devait assurer la surveillance du dortoir des Premières Années, Jim se retrouvait en face pour veiller sur celui de leurs aînés d'un an, nouvellement qua-lifiés d'anciens, et fiers de l'être.
Alexander devait surveiller au deuxième étage les box où les filles de Premiè-re et Deuxième année moins nombreuses que les garçons avaient leurs quartiers flambants neuf.
Minoritaires, elles échappaient à la promiscuité du dortoir. Celui-ci devait l'année suivante être éliminé pour laisser place à de véritables chambres, finies les alignées de lits ! C'était l'objectif de John Gill, et plus de lavabos en com-mun ! Une extension des bâtiments était prévue pour que, dans le futur, tous les cadets soient mieux logés, mais, cela ne se ferait pas d'un seul coup de baguet-tes magiques : les crédits alloués à l'internat de l'Académie étaient mesurés avec parcimonie par Starfleet.
Jim devait, en plus de ses surveillances, assurer quelques cours. John Gill lui avait cédé sa place chez les jeunes cadets mais il gardait la main sur l'ensemble des cours de commandement et travaillerait en équipe avec ses meilleurs élèves, Kirk et Alexander.
Si le garçon était ravi de cette nouvelle organisation, Joan ne l'était pas moins.
La nouvelle direction avait enfin abandonné l'immobilisme que Smith avait si longtemps imposé en freinant des quatre fers, comme disait Gill en riant.
- Il empêchait même Noguchi de faire les réformes nécessaires. Je plains les gens de la Base 12 où il va sévir désormais !
Barrow, son remplaçant à l'Académie, n'était pas un spécialiste du commande-ment, il se cantonnerait dans la surveillance des études littéraires.
Tout le monde à la direction était d'accord sur un point : plus de brimades. Ce mot d'ordre avait accepté avec joie pour tous.
L'atmosphère de l'Académie était vraiment transformée grâce à ce coup de balai opportun, comme le dit Decker à Gill dès qu'il le rencontrait en tête à tête.

* * * * *

Le premier jour, à l'heure du repas, Jim poussa la porte du mess situé au fond de la grande galerie.
Il n'avait jamais pénétré dans cette partie du local de l'Académie réservé aux officiers.
Le hall d'entrée était occupé par un bar où l'on pouvait prendre l'apéritif. Perché sur un haut tabouret se tenait Bill Cairn, le docteur. Il héla l'arrivant :
- Venez donc me rejoindre, Jim, je vous offre un brandy de Sauria ? C'est un breuvage digne des Dieux !
Jim ne résista pas à la tentation. Il s'installa à côté du médecin en disant :
- Merci, Bones !
Cela fit sourire le praticien.
- Il y a bien longtemps qu'on ne m'a plus donné ce nom. Je suis depuis trop d'années privé des étoiles ! Mais j'y retournerai bientôt si mon remplaçant, Pi-per, se décide enfin à venir me relever.
- Alors, vous aussi, vous nous quittez ! dit Jim sincèrement navré.
- On renouvelle les cadres, lieutenant, c'est la loi du progrès, lui répondit le docteur, mais je crois que je suis encore ici pour un bon trimestre, Pip est en permission de détente et quand il rejoindra l'Académie, je resterai avec lui pour le mettre au courant pendant quelque temps. J'espère que vous ne viendrez pas comme client nous rendre visite mais seulement en ami.
- Le ciel vous entende ! dit Jim.
Pendant cette conversation, les deux hommes avaient vidé leur verre. Ils pas-sèrent dan la salle du restaurant. Ils choisirent une table où quatre couverts étaient mis.
- Je crois que votre ami Gary sera des nôtres, n'est-ce pas ? dit Bill en cli-gnant de l'œil.
Il savait que le lien d'amitié qui unissait Jim et Mitch était très fort.
- Bien sûr ! On est inséparables depuis notre entrée à l'Académie.
- Et qui sera le quatrième couvert ? demanda Cairn.
- Pourquoi pas moi ? dit une voix féminine.
Les deux hommes, déjà assis, se levèrent, et c'est Cairn qui aida Joan à s'ins-taller. Jim se réjouit de voir sa consœur plus abordable et faisant même des avances ! Décidément, ce n'est plus un élève qu'ils se comportaient, lui et elle !
- Enfin :! soupira-t-il. Il était temps de venir vous intégrer à l'ensemble de vos nouveaux collègues.
- Au mess, tout le monde est sur un pied d'égalité, ajouta le docteur, et nous essayons de ne plus parler boutique, mais de vivre en regardant plus loin.

* * * * *

Au cours de commandement qu'il assurait pour les Première année, Jim eut vite fait de remarquer les bons éléments, ceux qui étaient doués et susceptibles de réaliser une carrière exemplaire : d'abord, Sarto et Albène Héri. Li Chang No, une jeune Chinoise très douée pour l'étude des langues étrangères, attira aussi son attention ainsi que le Suédois Lars Srikson, dont la blondeur lui rappelait Ol-gen, parti comme enseigne sur le Républic où Garth avait succédé à Nogura.
Tout naturellement, Stu avait suivi son ami, Niles. Ils étaient toujours insépa-rables et comme le Suédois n'avait pas voulu se plier à la discipline exigée par le poste d'instructeur, James l'avait accompagné.
Et notre groupe d'amis s'est fracturé en deux moitié, pensait Jim plein de regrets.
Pour se défouler, Kirk fut volontaire pour assurer les cours de judo. Il était ceinture noire depuis la fin de l'année précédente et le plus qualifié pour ap-prendre aux cadets les bases de cet art martial. Li Chong No fut très vite l'élè-ve la plus remarquable dans cette discipline à la fois philosophique et sportive.
Une fois par semaine, Jim n'avait pas d'obligations de surveillance au dortoir et à l'étude. Il était remplacé par Roger Funke, un de ses camarades de promo-tion qu'il n'avait fait que côtoyer.
Ce jeune homme était très versatile, indépendant et plutôt cabochard. Il ne s'était pas fait remarquer par de fracassants résultats à l'examen de sortie, ses notes avaient été tout juste moyennes et on ne l'avait admis comme instructeur qu'à titre de remplaçant. Il allait ainsi, tout au long de la semaine, de dortoir en dortoir, d'étude en étude et ses obligations n'allaient pas plus loin que des sur-veillances.
Parfois, même, il était de service de nettoyage à l'infirmerie ou au réfectoire, besognes ancillaires qu'il exécrait et trouvait indigne de lui. Bref, il était le par-fait bouche-trou et cette situation ne lui plaisait guère.
Ceux qu'il surveillait se plaignaient de sa sévérité, pas toujours justifiée, de la façon cavalière dont il avait traité les rares étudiants qui, au début, lui avaient demandé des renseignements sur l'un des cours auxquels il était tenu d'assister pour pouvoir pleinement remplir son rôle d'éducateur et les cadets, hérissés par son attitude désinvolte et peu coopérative avaient décidé de lui rendre la vie im-possible en organisant de véritables chahuts en étude et des batailles de polo-chons dans le dortoir des Première année.
Matt Decker, occupé par son travail administratif, restait tard le soir dans son bureau et il avait dû intervenir déjà deux fois pour rétablir l'ordre au dor-toir et calmer les excités. Ce chahut l'empêchait de faire ses comptes.
Des punitions avaient frappé les meneurs de cette sédition mais le directeur savait bien que ce n'étaient pas eux les plu coupables. Ils sentent la faiblesse de Funke qui ne sait pas prendre un ascendant sur les jeunes et ne les comprend pas, pensait-il.
Il fallait trouver une autre solution, trouver un autre enseigne disponible et laisser retourner Funke à l'anonymat.
Matt, dans le rapport qu'il présenté à Gill, demandait qu'on envoie cet incapa-ble sur la Base 9 qui allait bientôt faire figure de base pénitentiaire parce que c'est là qu'avait échoué Finney après l'aventure du Républic, et le mot échoué était vraiment littéral.
C'était l'aîné des frères Mendez, Rodrigue, qui gérait cette base depuis un an et il était, lui aussi, mal noté par l'amirauté qui n'avait trouvé que ce moyen pour l'écarter de l'État-major où il aurait normalement dû être nommé commodore.
Alors que José, son cadet, venait d'obtenir le grade de capitaine de vaisseau, et de rattraper ainsi son aîné. Celui-ci piétinait et c'est sans promotion qu'il avait été muté sur la Base 9. On lui avait promis qu'elle ne saurait tarder mais il l'attendait toujours depuis douze longs mois.
Pour l'instant, Funke continuait à sévir à l'Académie.
Heureusement, Brian Taylor, enseigne à bord du Vanguard, le navire-école qui était placé en réfection, demanda, pour raisons familiales, de ne pas repartir dans l'espace et Gill sauta sur l'occasion pour se débarrasser de Funke. Il espé-rait que le jeune homme tirerait profit de la leçon. Roger commençait, d'ailleurs, à ne plus supporter cette charge d'éducateur. Il avait conscience de son échec mais en accusait tous les gradés de l'Académie qui avaient, disait-il, pris un malin plaisir à lui mettre des bâtons dans les roues.
Ces changements arrangeaient Starfleet chargé de répartir les officiers en poste sur le navire-école réformé et de leur trouver une autre affectation.
La question des remplacements résolus, Jim put disposer d'une soirée et d'une nuit par semaine pour rejoindre Carol.
Dans un moment d'expansion, assez rare chez lui, il raconta au mess, à Gary, Cairn et Alexander qu'il était bien aise de pouvoir fréquenter plus assidûment la jeune biologiste qui tenait la première place dans son cœur. Il exposa aussi ses idées en ce qui concernait le personnel de l'Académie. Jamais, il n'aurait d'aven-ture avec l'une de ses camarades et il choisirait encore moins quelqu'un qui se-rait sous ses ordres quand il serait à bord d'un vaisseau spatial. Cela ne pouvait que nuire à la bonne marche du navire.
Joan, qui avait espéré tout au fond d'elle-même que Kirk pourrait un jour la remarquer, comprit qu'elle s'était bercée d'illusions, mais comme ses sentiments n'affectaient que sa tête et pas son cœur, elle décida de ne pas continuier le siège de ce roc imprenable, déjà occupé par une fille, qui semblait être aussi in-telligente qu'elle, concession que son orgueil n'admit pas sans peine.
Elle resta cependant amicale envers Jim qui pourrait peut-être changer d'avis un jour. Elle savait que les amours éternelles ne sont pas légions. Ce qu'elle ne pouvait qu'ignorer, c'est que c'est grâce à cette amitié qu'elle réaliserait un jour son rêve et obtiendrait la grade de capitaine de viasseau et le commande-ment du Saratoga.
C'est l'appui de celui qui serait alors l'amiral James T. Kirk, qui lui permet-trait de briser le tabou qui écartait les femmes du commandement des vaisseaux de type Constitution. Elle serait la première à obtenir une telle promotion et s'en montrerait tout à fait digne.
Jim restait très amoureux de Carol, mais leur passion était parfois orageuse. Les caractères des deux amants étaient trop entiers.
Il y avait des brouilles pendant lesquelles, chacun allait de son côté jusqu'à ce qu'une rencontrer les rejette dans les bras l'un de l'autre. Jim, pour se venger de Carol, fréquenta pendant quelques jours une autre biologiste, Janet Narek, mais celle-ci, à son grand déplaisir, le trouva finalement trop jeune et épousa le professeur Wallace, de trente ans son aîné !
- Tu ne savais pas qu'elle n'aimait que les vieux birbe, dit Carol d'un air déta-ché quand elle rencontra Jim désemparé. Ça t'apprendra à mieux choisir, évite donc les biologistes ! (Et comme Kirk croyait qu'elle le rejetait à tout jamais, elle ajouta :) Sauf moi, bien sûr ! Pour quelque temps, vivons que pour le présent.
Et il reprit le chemin de son appartement pendant quelques semaines jusqu'à la crise suivante.
Il lui obéit alors en jetant sur dévolu sur Areel Shaw, qui, après l'Académie, poursuivait des études pour devenir avocate.
Jim et l'étudiante en droit s'aimèrent pendant un mois ou deux, mais il y avait, là aussi, incompatibilité d'humeur.
Pourquoi choisissait-il toujours des femmes ayant une trop forte personnali-té ? À l'avenir, il ferait un tout autre choix.
Il se reprochait d'avoir tant changé, de n'être plus fidèle en amour, mais son tempérament exigeait des satisfactions physiques.
Peu à peu, ses amis le considérèrent comme un vrai Don Juan et sa réputation de séducteur ne tarda pas à être une lapalissade.
Mais, il respectait la règle qu'il s'était fixé. Il ne voulait pas de complication dans son travail, le personnel de l'Académie restait tabou pour lui et, si une élève ou une collègue lui faisait des avances, il les ignorait. Tout en le regrettant par-fois.

* * * * *

McCoy arriva en permission juste au moment des vacances de printemps. Com-me le Vanguard était en réparations, il n'y eut pas de long voyage d'étude cette année-là, juste une promenade au-delà du système solaire pour ne pas trop léser la promotion des Première année.
C'est le Républic qui devait prendre la relève comme navire-école mais le person-nel de ce navire venait juste de regagner la base et l'ingénieur-mécanicien de-mandait une révision urgente du système warp.
C'est cependant à son bord, que devaient partir les cadets, pour une mini-croisière de trois jours.
Le Lydia Sutherland venait aussi de s'arrimer dans le grand hangar de la base orbitale fixe au-dessus de San Francisco.
Le croiseur léger où le docteur officiait paraissait minuscule à côté du vais-seau de classe Constitution.
Léonard et Jim se croisèrent au terminal de la base. Kirk portait pour ce court voyage, et ensuite, il serait libre pendant presque deux semaines. McCoy, pour sa part, avait un mois de congés.
- Quelle surprise ! s'écria Kirk comme le docteur descendait de la navette où Jim allait faire monter ses élèves. Toujours hostile à la téléportation à ce que je vois, lui reprocha Kirk. Vous ne changerez jamais !
Ils en avaient parlé ensemble plusieurs fois déjà.
- J'ai bondi sur l'occasion quand j'ai su qu'une navette allait descendre à ter-re, et puis mon bagage ne supporte pas bien d'être dispersé en atome. J'ai des échantillons de vaccins qui se détériorent très facilement s'ils sont tarabustés par cette machine infernale.
- Un prétexte qui vous arrange, répondit Jim qui avait fait monter tous ses cadets dans le véhicule de transfert.
- À bientôt, chez nous ! cria McCoy en s'éloignant.

* * * * *

Tout se passa bien et cette escapade donna du tonus à Jim. Il se sentait revi-goré et l'idée de retrouver McCoy le survoltait.
Quand il eut regagné l'Académie avec un contingent de cadets, il ne perdit pas une minute pour filer vers son ami.
- Comment ça se passe sur votre navire ? demanda Jim au docteur.
Ils étaient tous deux dans le salon, assis dans les grands fauteuils dont ils ap-préciaient le confort.
Bones ne tarissait pas d'éloges sur l'infirmerie du petit croiseur et du labo qui la jouxtait. Tout était calculé pour que les malades soient bien soignés, qu'on puisse faire des recherches sur les maladies des aliens et toutes les techniques de pointe pour réduire les fractures étaient à sa disposition dans les deux salles d'opération.
- C'est mieux qu'à l'hôpital civil où j'étais avant mon engagement dans l'ar-mée. Starfleet ne lésine pas dans le domaine de la santé, deux docteurs pour cin-quante membres d'équipage, qui dit mieux ?
Jim était ravi par l'enthousiasme de son ami et il l'écoutait avec attention. Il redoutait un peu l'interrogatoire sur son cas qui allait tout naturellement venir alimenter la suite de la conversation.
Quand McCoy eut fini de parler du Lydia Sutherland, Kirk se décida à raconter son changement d'optique au sujet de l'amour.
- Bones, je vois toujours Carol, mais elle n'est plus la seule. Il y en a plusieurs autres, dit-il un peu gêné par cet aveu.
- Formidable ! s'exclama McCoy.
Jim en resta coi. Il savait que son ami était large d'esprit, mais il ne s'était pas attendu à des compliments de sa part pour avoir eu plusieurs aventures.
- Vous ne me refuserez pas de vous offrir un verre pour fêter ça, n'est-ce pas ? dit McCoy en se levant pour aller vers le bar.
- J'ai tâté du brandy de Sauria au mess, c'est votre collègue Bill Cairn qui me l'a offert, reprit Jim.
McCoy revenait vers lui avec deux gobelets pleins.
- Coïncidence s'il en fut, c'est justement ce que j'ai choisi de vous offrir au-jourd'hui. Ah ! ces thérapeutes ! dit-il en riant. Ça ne s'étonne pas de ce vieux Bill. Mais usez de ce plaisir avec modération, comme de tous les autres que la vie nous propos, c'est un bon conseil !
Une lueur un tantinet égrillarde brillait dans son œil en énonçant cet avertis-sement plein de sous-entendu.
- Bien, docteur, répondit Jim avec un sourire complice.
Tous deux jouissaient de ce moment de détente en sirotant cet alcool. Le plai-sir de se retrouver était visible dans toutes leurs attitudes. Toues les soirées de ces vacances de printemps se passèrent ainsi. Jim ne pensait même plus à rejoin-dre Carol. L'amitié lui paraissait préférable à l'amour.
Il dut rejoindre l'Académie dès la fin de la quinzaine. Bones avait encore deux semaines de liberté. Il vint presque tous les jours passer un moment, le soir, dans le dortoir que surveillait Jim et ils ne parlèrent qu'à bois basse quand ils ne restaient pas silencieux. Ils n'avaient pas besoin de mots pour dire qu'ils étaient heureux d'être ensemble.

* * * * *

Sa permission terminée, McCoy regagna le Lydia Sutherland.
La seule discussion un peu animée qu'ils aient eux, Jim et lui, fut occasionnées par la question de la location de l'appartement de Bones.
Jim, depuis, qu'il percevait sa solde tenait à partager les frais que cette charge faisait peser sur les finances du docteur.
- Je me sentirai plus libre de venir chez nous quand vous n'y serez pas, avait expliqué le jeune homme et Bones avait fini par se rendre à ses raisons.
Jim savait être très persuasif !
Le troisième trimestre s'écoula relativement vite pour Kirk qui aidait les ca-dets de Quatrième année à rédiger leur thèse. Son assistance était fort appré-ciée car les autres instructeurs ne se préoccupaient guère des élèves en fin d'études. Jim était donc très populaire à l'Académie.
Le docteur Piper arriva enfin à son poste pour le plus grand plaisir de William Cairn qui désespérait de le voir un jour.
Starfleet lui avait promis qu'il serait libéré de ses obligations dès que son remplaçant serait au courant, mais il fallait d'abord qu'il arrive.
Le premier trimestre s'était écoulé, puis le second, et comme sœur Anne, Bill, dans son infirmerie perchée au sommet des bâtiments de l'Académie, n'avait rien vu venir.
Comme il présentait des récriminations au chef de Starfleet, Noguchi lui avait intimé l'ordre de se taire en lui disant qu'il devait patienter. Il n'y avait, en cet-te période de l'année, aucun poste de chef médecin libre sur les grands vais-seaux.
- Eh bien, mettez-moi comme second auprès de McCoy. Je sais qu'on vient de lui enlever son aide, le docteur Adam Swift, pour le placer sur le Grisom.
- Nous manquons de docteurs qualifiés en ce moment. C'est pourquoi le Lydia Sutherland a perdu son second médecin. Quant à Piper, il est en ce moment sur l'Entreprise du capitaine Robert April. Je vous promets de vous l'envoyer dès que ce navire sera rentré à San Francisco mais même à la vitesse Warp, on ne revient pas instantanément des confins de la Galaxie. Vous serez bientôt libre, explique Noguchi qui commençait à perdre patience.
- Oui, aux calendes grecques ! répondit Cairn dont le franc-parler était bien connu.
- Ne râlez plus, Bones, reprit Noguchi, votre remplacement n'est pas le seul problème que j'ai à résoudre. Il y en avait des masses quand je suis arrivé à la tête de Starfleet et je vous rappelle que les calendes grecques sont une particu-larité du calendrier romain que les Grecs ignoraient. Je veux bien oublier votre écart de langage.
Et comme William Cairn ouvrait la bouche pour continuer la discussion, Nogu-chi lui cloua le bec en employant la formule consacrée employée sur les navires :
- Noguchi, terminé !
Bill n'avait plus qu'à s'en aller, l'oreille basse.
C'est pourquoi lorsque Piper fit son entrée à l'Académie, Cairn le reçut comme le fils prodigue.
Jim termina son travail d'instructeur et demanda aussitôt un embarquement sur un vaisseau spatial. On ne lui offrait aucune possibilité de choix mais il n'avait pas de préférence.
Il restait une dernière formalité à accomplir. À la fin des études à l'Académie et juste avant de s'embarquer pour leur première affectation, les anciens cadets devaient prêter serment d'allégeance à la Fédération. Comme Jim avait passé toute l'année à l'Académie comme instructeur, il avait dû différer cette céré-monie qui revêtait une grande solennité.
Gary était d'ailleurs dans son cas et tous ceux qui s'y préparaient.
Le serment devait être prêté à l'État-major de la base spatiale de San Fran-cisco.
Le couloir conduisant à la salle des délibération du conseil était une large ver-rière qui reliait l'entrée de Starfleet à ce qui était vraiment le cœur de l'orga-nisme.
Les mosaïques du sol représentaient le système solaire. D'abord, l'étoile qui donnait vie à tous les autres mondes, ses satellites.
Jim et Gary jetèrent un coup d'œil curieux sur ces dernières : Mercure, inhabi-table malgré la technologie moderne du terraformage. Il était trop près de l'as-tre flamboyant.
Vénus, enfin, conquise après des siècles de travail pour accélérer son passage d'astre primitif à un monde où l'homme avait pu s'établir.
La Terre, notre berceau et la Lune qui s'était enfin éveillée aussi à la vie. Mars, redevenue zone de peuplement.
Les astéroïdes, sources de richesses minières.
Et plus loin les planètes gazeuses : Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune avec des cohortes de satellites, tous des mondes de plus en plus froids à mesure que l'on s'éloignait du soleil.
Et enfin, Pluton, frontière de l'exploration humaine pendant des années, n'était plus que la dernière étape avant l'envol vers d'autres étoiles et leurs planètes que la découverte du système Warp avait rendu accessibles.
Au bout du couloir, sur le mur, au-dessus de la porte, les drapeaux de la Fédé-ration et de Starfleet voisinaient.
De chaque côté de cette ouverture, sur des plaques de marbre, on pouvait lire la liste des noms de ceux qui avaient mérité la médaille de la valeur. Et d'abord, le premier, celui du Grand Amiral fondateur de Starfleet, nommé par la Fédéra-tion à la tête de cet organisme qui devait assurer sa défense et servir à l'expan-sion de la paix universelle, but suprême de la Fédération des Planètes Unies.
Que de progrès depuis la fondation de cette médaille attribuée à ceux qui n'avaient pour objectif que la justice, la loyauté, la force du bien et ne faisaient usage de leurs armes que pour se défendre.
Nombreux étaient les héros qui avaient donné leur vie pour cet idéal et la mention "à titre posthume" n'était hélas pas rare sur cette liste. Il y avait en-coure beaucoup de place libre sur le deuxième volet et tous ceux qui le regar-daient, rêvaient, comme Kirk et Gary d'y voir un jour ajouter leur nom.
Tendus par l'anxiété, ils s'arrêtèrent devant la porte gardée par deux hom-mes de la sécurité qui encadraient un civil vêtu d'une toge noire.
Il tenait à la main, la liste des postulants et il rayait au fur et à mesure tous ceux qui passaient devant lui.
Jim remarqua qu'il ne restait pour ainsi dire que leurs deux noms.
- On est en retard ! soupira Mitchell et il ajouta entre ses dents, est-ce que cet huissier va nous ouvrir ou va-t-il nous laisser mariner ici ?
Jim, tendu, donna leurs noms à ce cerbère. Mais celui-ci sourit gentiment et dit :
- Je vais vous conduire à vos places, messieurs les officiers.
Sur sa tenue de gala, il portait l'insigne de son grade, tout comme Gary. L'huissier fit un signe aux gardes. Ceux-ci ouvrirent la porte ce qui permit aux arrivant de découvrir l'immense salle en rotonde où le grand conseil siégeait.
- Je vous conduis à vos places, dit encore l'huissier.
Pensait-il que Jim et Mitch étaient sourds et ne l'avaient pas entendu ?
- Très bien, dit Kirk, nous vous suivons.
Tout l'État-major était réuni autour du Président de la Fédération.
À la droite de celui-ci, Noguchi en grand uniforme. À sa gauche, un magistrat en grande robe rouge représentait la justice.
Les professeurs de l'Académie étaient placés sur les côtés. L'ensemble des dignitaires du régime occupait les plus hautes marches ainsi que tous les amiraux et commodores en tenue de gala.
Dans la salle, toute la promotion des Quatrième année attendait en silence.
L'huissier mena Gary et Jim jusqu'au premier rang où se trouvait déjà Funke, revenu de la Base 9 pour prêter serment.
- J'ai bien peur que nous soyons les derniers, souffla Gary à ses deux voisins.
Il s'était placé entre ses deux camarades instructeurs.
- Chut ! on n'attendait plus que vous, répondit Roger.
Et, de fait, l'huissier ne ressortit pas, mais s'approcha de l'estrade et s'incli-na devant les présidents et autres dignitaires.
- Messieurs, la cérémonie peut commencer, tous les postulants sont là !
Le Président de la Fédération se leva et s'adressa aux instructeurs et élèves de l'Académie admis à prêter serment de fidélité.
- Ce serment est un engagement sacré. Vous ne devez jamais le renier même si pour cela vous deviez mourir. La confédération des Planètes est plus importante que votre vie, son idéal de justice et de primauté du bien sur le mal est l'idée qui doit vous soutenir au moment de prêter ce serment irrévocable. Nous demande-rons au plus gradé d'entre vous, le lieutenant James T. Kirk, major de sa promo-tion l'an dernier et instructeur pendant toute l'année scolaire qui s'achève, de prêter serment au nom de tous. Ensuite, vous n'aurez qu'à tendre la main et di-re : Oui, je le jure !
Jim était devenu blanc comme un linge en entendant son nom. Il se leva d'un geste mécanique. Il se sentait comme étranger à son corps mais c'est d'une voix pénétrée qu'il récita la formule qui le liait pour toujours à Starfleet, semblable à des vœux monastiques. Après tout, entrer à Starfleet, c'était abandonner sa vie à un idéal, comme les moines s'abandonnent à Dieu. C'est du moins ce que ressen-tait Jim. Sa voix ne tremblait pas, le contrôle parfait exercé par son esprit l'ai-da à surmonter sa timidité native.
- Je jure de respecter ce serment de fidélité à la Fédération et à Starfleet, même au prix de ma vie.
Il était comme soulevé par l'enthousiasme et les cadets qui devaient rejoindre après les vacances, une unité spatiale, se levèrent d'un même élan pour répondre aussi à ce serment. Ils étaient gagnés par l'émotion qui transparaissait dans la voix de leur instructeur préféré.
- Je le jure, termina Kirk avec ferveur et tous de dire avec la même foie :
- Je le jure !
- Vous êtes maintenant membres à part entière de Starfleet, ajouta Noguchi. Allez, la chance est avec vous !
Jim regarda le drapeau sur lequel il avait prêté serment et que tenait l'huis-sier. D'un geste pieux, il l'embrassa.
Ce n'était pas dans le programme mais il lui sembla que c'était la seule chose qu'il puisse faire.
L'amiral en chef qui allait partir, surprit la façon dont Kirk terminait la céré-monie. Il murmura :
- George, tu dois être content de ton fils, je crois qu'il ira loin !
Au mess, ce soir-là, c'était la fête.
Les cadets étaient tous partis en vacances et les cadres de l'Académie pou-vaient se détendre.
- Gamin, tu t'es bien tiré du traquenard que t'a tendu John Gill en te dési-gnant sans te le dire au rôle de victime propitiatoire, lui dit Mitch en aparté.
- Trinquons tous à Starfleet, proposa le directeur dont Gary venait parler.
- Je regrette que McCoy ne soit pas avec nous ce soir, dit Jim en levant son verre.
À ce moment-là, la porte s'ouvrit et celui dont il déplorait l'absence fit son entrée.
- Mais je suis là, Jim. Je n'ai pas voulu manquer la cérémonie du serment. Vous savez, après celui d'Hippocrate et celui de Starfleet, je commence à être un spécialiste de la question.
- Quand êtes-vous arrivé, Bones ?
- Le Lydia Sutherland s'est arrimé au quai de la base orbitale à deux heures et je me suis fait téléporter sur le champ. Vous m'entendez bien, Jim : té-lé-por-ter ! Vos voyez quelle sacrifice je fais pour vous ! Mais, continua-t-il en se tournant vers Gill, j'ai une requête à vous présenter. Je n'ai pu vous rejoindre plus tôt car j'avais une invitée. Vous serait-il possible de me permettre de lui offrir un repas ici aujourd'hui, bien qu'elle ne soit pas de Starfleet ?
- Accordé, Bones, répondit le directeur de l'Académie, je peux faire cette petite entorse au règlement.
- Alors, je vais la chercher, elles est restée derrière la porte, sourit McCoy.
Le cœur de Jim s'arrêta presque quand Carol franchit le seuil du mess. La jeune fille s'avança, très gracieuse et le docteur fit les présentations en com-mençant par les directeurs.
- Je crois que vous connaissez Jim ? dit-il quand elle arriva près de lui.
Elle ne répondit rien mais se jeta dans les bras de Kirk.
- Aucun doute, elle le connaît, reprit McCoy en riant.
Ce soir-là, il quittait l'Académie mais il ne partirait pas seul.
- Merci, Bones, merci pour tout ! (Il dit tout bas à Carol :) Et merci à toi !
- Tu me remercieras plus tard, chez moi, répondit-elle de la même façon

USS-Farragut

Les elfes d'Axanar

McCoy profita de sa permission pour demander une entrevue avec le docteur amiral Peet Jeffrey, chargé de la direction des services médicaux de Starfleet. Il voulait savoir s'il ne pourrait pas retrouver le second médecin dont on l'avait privé sans préavis.
Il fut reçu fort courtoisement et l'amiral lui promit de faire tout son possible pour le satisfaire.
Cela ressemblait fort à un ajournement de la question et comme McCoy désabusé allait se lever pour partir, Jeffrey s'écria :
- Mais j'y pense, j'ai sous la main le docteur Rénita, une Andorienne. Voulez-vous la prendre avec vous, Léonard ?
Celui-ci se recala dans son siège avec un grand sourire :
- Mais certainement, amiral !
- Eh bien, affaire conclue ! Et notre grand patron va être très content de savoir la petite casée ! Il veut qu'un de nos croiseurs légers se spécialise dans l'accueil des extraterrestres et il faut prévoir aussi la médecine alien car nos amis étrangers ne sont pas à l'abri des blessures et des maladies.
McCoy apprit ainsi que nombre de ses confrères ne voyaient pas plus loin que la porte de leur infirmerie. Comme ils ne soignaient que des Humains, ils ne pensaient pas qu'un spécialiste de la médecine extraterrestre leur soit utile.
C'est donc à son docteur, plus large d'esprit, que le commandant Andrew Barrow dût l'honneur d'être le chef du Lydia Sutherland, navire spécialisé dans l'intégration des Aliens au sein de Starfleet.
En quittant l'Amirauté, McCoy retrouva Jim venu demander où ses chefs avaient décidé de l'employer.
- Je suis nommé sur l'U.S.S. Farragut comme second. Le capitaine Garrovick était privé de Premier Officier depuis la nomination de Robert Tracy à la tête du croiseur léger Le Seigneur du Nil, lui apprit Kirk, très heureux de cette affectation.
- Et Gary va être sur le Lydia, lui dit McCoy. On renouvelle les cadres ! Noguchi s'occupe de caser tous les jeunes, ceux de votre promotion. Félicitations, Jim, pour cette nomination !
- J'espère en être digne, pour un premier poste c'est beaucoup de responsabilités. J'aurais préféré être avec Andrew Barrow que je connais. Je vous aurais retrouvé ainsi que Gary, ajouta Jim
- Mais le Farragut est un navire de classe Constitution. On ne vous a pas mis là par hasard, Noguchi connaît bien votre dossier, reprit le docteur.
La conversation en resta là.

* * * * *

Les jours passèrent vite et sa permission terminée, McCoy reprit le chemin de son infirmerie.
Deux jours plus tard, Jim se présenta devant son nouveau chef, Garrovick. Celui-ci était un homme dans la force de l'âge, bien bâti et de haute stature : il dépassait Kirk de plusieurs centimètres. Sa chevelure brune contrastait avec celle de Jim d'un blond ardent.
- J'ai bien connu votre père, George, dit le capitaine à son nouvel adjoint. Et nous le regrettons tous !
Jim s'était raidi imperceptiblement en entendant celui-ci évoquer le souvenir de son père. Garrovick s'en aperçut et ajouta :
- Starfleet est une affaire de famille. J'espère que mon fils suivra la même voie que moi, mais il n'a que six ans et nul ne peut préjuger de l'avenir.
Kirk fut présenté à l'équipe de la passerelle : tous des inconnus pour lui, mais quand le capitaine lui dit :
- Le docteur Cairn vous attend pour la visite d'incorporation,
Le visage de Jim s'éclaira d'un large sourire :
- Bill a été nommé chez vous ! C'est magnifique !
- Chez Nous, le reprit Garrovick, vous êtes des nôtres maintenant.

* * * * *

Le Farragut sortit des docks de la base et à la vitesse Warp 3 se dirigea vers Axanar, planète lointaine située dans la zone extrême de l'autorité de la Fédération des Planètes Unies.
Ce monde marginal n'en faisait par partie. Il était gouverné par une junte militaire qui ne désirait pas se plier aux règles de la démocratie.
- Ces gens ne sont pas faciles à manier, expliqua John Garrovick à son second. Nous devons les contacter pour essayer d'harmoniser nos points de vue et empêcher ce monde de basculer du côté des Romulans : ce n'est pas leur intérêt, ils savent que l'Empire ne ferait qu'une bouchée de leur planète et les asservirait. Nous ne leur demandons pas leur adhésion à la Fédération, c'est une dictature et je ne sais même pas à quoi ils ressemblent.
- Eh bien, nous leur proposerons une stricte neutralité entre les deux blocs, répondit Jim qui comprenait parfaitement le problème. Ils pourraient y trouver un intérêt commercial en servant de port franc entre l'Empire et nous !
- Vous me suggérez une solution parfaite ; votre idée nous fournira une bonne base de discussion, si nous arrivons à discuter, ce qui n'est pas prouvé. Nous pourrions alors passer des accords pour obtenir des denrées qu'on ne peut se procurer qu'illégalement en contrebande, mais il faudra d'abord nous faire accepter, ils sont très méfiants si j'en crois les rumeurs.
- Pensez-vous que la Fédération cautionnera ce marchandage ? dit Jim soucieux.
- Il faut toujours payer pour obtenir ce qu'on désire et ici c'est de la Paix qu'il s'agit, n'hésitons pas ; Noguchi m'a donné les pleins pouvoirs pour mener à bien cette mission diplomatique, ça veut dire que je peux faire quelques arrangements avec la morale.
Comme Kirk le regardait avec étonnement il ajouta :
- Enfin, pas trop, tout de même et nous verrons sur le terrain jusqu'où nous pouvons avancer sans trop malmener les règles de la Fédération.

* * * * *

Le voyage parut court à Jim qui faisait son apprentissage d'officier navigant.
La première fois qu'il s'assit dans le fauteuil de commandement pour remplacer John Garrovick, il éprouva un sentiment qui n'était pas loin du bonheur absolu mais se tempérait pourtant d'un peu de crainte : allait-il être à la hauteur de sa tâche ?
Il se rappela les recommandations de Gill et les médita pendant toute la durée de son quart qui se déroulait dans le calme le plus complet.
Quand on a pris une décision de commandement il faut s'y tenir, même si elle s'avère être une erreur, ça vaut mieux que d'hésiter et de ne pas se décider du tout. C'est la façon d'assurer la mise en œuvre d'un ordre qui révèle un bon commandant. Il se trompe parfois mais au moins il agit et ne donne pas à l'équipage l'impression de ne pas être commandé, ce qui mène toujours assez rapidement une désorganisation générale et nuit à la cohésion de l'équipage qui se pose alors des questions et discute les ordres. Un chef discuté n'est pas un bon commandant. Jim décida, ce jour là, de ne plus être un inconnu pour les autres et d'aller vers eux pour les connaître.
Il ne tarda pas à être accepté par ses camarades de passerelle et par le reste de l'équipage quand ils eurent compris que ce jeune second était toujours prêt pour assurer les corvées et ne refusait jamais un travail dangereux ou seulement pénible. Il trouvait même des astuces pour faciliter l'exécution des tâches ingrates et les indiquait à ses hommes.

* * * * *

Un jour le capitaine ordonna à Jim de prendre le commandement d'une patrouille d'expédition au sol, cela ne retardait guère la mission du Farragut et permettrait au commandant de tester son second.
Jim ressentit un serrement de cœur quand il descendit ainsi, pour la première fois sur un monde nouveau. Il se remémorait Tarsus IV et la tragédie qu'il y avait vécu, mais cette petite incursion sur une planète déserte de classe M n'était pas dangereuse. Le capitaine fut tout à fait rassuré quand Kirk lui annonça d'une voix calme que tous étaient bien arrivés. Après leur retour, il fit un rapport net et précis et ne laissa rien au hasard : en quelques mots il dressa le bilan de l'expédition. La confiance que lui témoignait John était fort agréable pour le jeune officier, il comprenait qu'il avait trouvé un guide et le respect qu'il éprouvait pour son commandant se doubla bientôt d'une affection presque filiale. Arrivés en vue d'Axanar, les officiers de la passerelle se sentaient nerveux : ils savaient qu'ils n'étaient pas particulièrement les bienvenus.
Le capitaine demanda à Lucy West d'ouvrir un canal de communication avec la planète.
Quand l'écran s'alluma, un jeune Axanaran apparut à leurs yeux. En le voyant Jim ne put réprimer un mouvement de surprise : l'étranger avait le teint verdâtre, des sourcils relevés vers les tempes, des cheveux et des yeux noirs. Ses oreilles de faune montaient pointues et effilées de chaque côté de sa tête.
Il ressemble à Sarto, pensa-t-il.
Le capitaine imperturbable se présenta et expliqua la raison de son appel.
- Ici le capitaine Garrovick, commandant de l'U.S.S. Farragut, Ambassadeur extraordinaire de la Fédération de Planètes Unies, nous vous demandons de nous mettre en rapport avec les représentants du gouvernement d'Axanar.
- Un moment, monsieur, je vous passe le bureau des relations extérieures, répondit l'elfe sans se départir de son air distant.
La scène changea sur l'écran. C'était maintenant un Vulcanoïde blond, aux yeux bleus, mais qui avait les oreilles d'elfe caractéristiques de sa race.
- Ici, le ministre des Affaires étrangères. Justifiez votre venue dans l'espace d'Axanar.
Le ton rogue de son interlocuteur ne troubla guère Garrovick. Il expliqua qu'il était un Ambassadeur de la Fédération des Planètes Unies, porteur d'un message de paix à l'adresse de ce monde. Il demanda la permission de se téléporter sur le sol de la planète pour présenter ses lettres de créance au gouvernement.
- Attendez que je confère avec le Président, répondit le ministre et il coupa froidement le contact.
- Ces elfes n'ont pas l'air d'apprécier notre visite, dit le capitaine en se tournant vers Kirk. Que feriez-vous à ma place ?
- J'attendrais patiemment. C'est, je crois ce qu'il y a de mieux à faire, répondit Jim… et je pense que c'est la voie que vous avez décidé d'adopter !
- Bien vu, lieutenant. La diplomatie demande de la patience et parfois de l'humilité : il ne faut pas brusquer les choses. On ne nous a pas dit d'aller voir ce qui se passait ailleurs… c'est un bon début.
- Je n'appelle pas ça une victoire, sourit Jim, mais rappelons-nous que nous sommes les démarcheurs de la Paix et qu'il est bon d'insister sans trop importuner nos interlocuteurs.
Le temps passait et sur la passerelle l'inquiétude grandissait.
Le Farragut était une proie offerte sans protection : abaisser les boucliers aurait pu passer pour un acte hostile et provocateur, Garrovick ne voulait le risquer à aucun prix, à moins d'être attaqué il ne ferait rien pour indisposer les Axanarans.
L'écran s'éclaira de nouveau. Le Ministre reparut et dit :
- Vous êtes autorisé à vous téléporter sur notre sol mais nous ne pouvons vous permettre de venir qu'accompagné d'un seul secrétaire. Il est bien entendu que vous viendrez sans arme : telles sont nos conditions !
- Merci, Monsieur le Ministre, répondit Garrovick. Transmettez nous les coordonnées de l'endroit où nous pouvons nous téléporter. Se tournant vers Lucy il ajouta, prenez note, lieutenant.
La réponse immédiate de la jeune femme claqua dans le silence :
- Oui, commandant.
Elle tapa sur sa console les chiffres que lui transmettait son homologue axanaran.
- Nous vous recevrons à midi, heure locale. Réglez les chronomètres de votre téléporteur, reprit le ministre qui ajouta sans un mot de bienvenue, communication terminée.
Le capitaine regarda l'horloge murale de la passerelle :
- Lieutenant West convertissez notre heure et adoptez le temps d'Axanar.
- Conversion terminée répondit-elle (de toute évidence elle avait anticipé cet ordre).
- Dix heures trente-huit, lut Garrovick à haute voix. Presque une heure et demie à attendre.
- Ils préparent peut-être l'apéritif ? dit le navigateur en souriant.
- Monsieur Bertram, je trouve votre remarque déplacée, répliqua Garrovick.
L'autre baissa le nez sur sa console et ne répondit rien. Le capitaine se tourna vers Kirk :
- Jim, voulez-vous devenir mon secrétaire le temps de notre ambassade ? Je vous préviens qu'il y a du danger et vous êtes libre de refuser.
- Monsieur, je vous remercie de m'avoir choisi, c'est avec joie que je partagerai le péril que vous semblez redouter, j'ai confiance en votre habileté de diplomate. Vous saurez montrer au Président de la planète que nous venons vraiment sans arrière pensée, dit Kirk d'une voix tranquille.
- Hum ! Nous avons peut-être bien une idée derrière la tête en nous présentant là-bas, lui rappela John en souriant (il voulait alléger par cette plaisanterie le supplice de l'attente imposée).
Quelques rires discrets lui montrèrent que son but était atteint et tous se détendirent un peu.
- Allons nous mettre en tenue, lieutenant. Rendez-vous dans mes quartiers dans un quart d'heure, c'est le temps que je vous octroie pour vous préparer. Je vous expliquerai la ligne diplomatique à suivre, il dit encore, prenez un tricordeur et un traducteur universel. Je vous confierai la valise diplomatique avant la téléportation : je ne dois pas déchoir aux yeux des Axanarans et je dois arriver en chef qui ne saurait porter un fardeau.
- Vous l'assumez moralement, répondit Kirk.
Tandis que le commandant distribuait les postes de responsabilité sur la passerelle, Jim alla appeler le turbo-ascenseur.
Ils y pénétrèrent quelques secondes plus tard et se séparèrent quand ils furent arrivés à l'étage des quartiers des officiers.
Cette expédition dangereuse ne perturbait pas trop Kirk mais il était tout de même tendu tandis qu'il enfilait sa nouvelle tenue : il porterait, pour la première fois le vêtement gris des diplomates de métier, bien terne à ses yeux.
Le tricordeur en bandoulière il agrafa le traducteur universel à sa ceinture : il en aurait vraiment besoin car la langue d'Axanar était cousine de celle des Vulcains et il n'avait jamais pu vraiment l'apprendre.
Il jeta un regard de regret sur le phaser posé sur la commode. Il enfila les gants blancs qui complétaient son déguisement (il se sentait si peu diplomate !)
- J'espère que le capitaine ne regrettera pas d'avoir choisi un minable comme toi, dit-il en se regardant dans le miroir de sa chambre.
Il n'avait vraiment aucune confiance en lui à ce moment là. Mais il redressa les épaules et eut un sourire de défi :
- Kirk mon ami, tu dois réussir reprit-il, tu dois supporter toute l'aide de Garrovick attend de toi ! Les années passées à l'Académie t'ont préparé à affronter toutes les situations, c'est le moment de voir si tu as bien enregistré les principes qu'on t'a inculqués.
Il regarda l'heure qui s'inscrivait sur le cadran mural de sa chambre et décidé qu'il pouvait se diriger vers les quartiers du capitaine : il n'avait plus une seconde à perdre.
Ils se matérialisèrent dans un grand hall, au milieu d'une garde d'honneur C'est ainsi qu'ils décidèrent, sans se le dire, de considérer ces soldats vulcanoïdes armés jusqu'aux dents.
Le Ministre des affaires étrangères s'avança vers eux et inclina simplement la tête :
- Vous êtes maintenant sur Axanar, un monde libre et qui désire le rester, dit-il avec morgue.
Garrovick répondit à ce salut avec la même rigidité, puis il se tourna vers Kirk :
- Secrétaire, avez-vous vérifié les actes que m'a remis la Fédération ?
- Oui, Monseigneur ! répondit Jim qui avait bien appris sa leçon.
Il s'inclina profondément devant son chef
- Suivez-moi, reprit le Ministre.
Les deux Terriens lui obéirent. Il se dirigea vers l'extrémité du hall, fit halte devant la porte gardée par deux sentinelles et il claqua des doigts.
Les gardes ouvrirent la porte à deux battants.
Le Ministre pénétra dans le bureau où siégeait un Vulcanoïde à la figure émaciée, aux cheveux grisonnants. Il portait un uniforme chamarré, couvert de décorations.
- Monsieur le Président, dit le Ministre en s'inclinant profondément, je vous mène l'homme qui se dit Ambassadeur de la Fédération des Planètes Unies et qui a sollicité une entrevue avec vous.
Garrovick pénétra alors à son tour dans la pièce, Jim le suivit, trois pas derrière.
Avec une nouvelle courbette, le ministre resalua le Président.
Sans daigner regarder les deux Terriens, le potentat dit à son interlocuteur :
- Les avez-vous fouillés ?
Jim serra plus fort la valise qu'il tenait entre ses deux mains et il remercie le ciel mentalement de pouvoir ainsi fermer les poings sans que ce geste soit interprété comme une rébellion caractérisée : cela aurait mis en danger leur mission.
Il respira profondément pour retrouver son calme.
Garrovick resta souriant, parfaitement tranquille et détendu, comme s'il n'avait pas entendu la demande insultante du Président.
- Le scanner a montré qu'ils n'étaient pas armé, répondit le diplomate.
Le capitaine du Farragut prit alors la parole :
- Monsieur le Président, les ordres que vous nous aviez fait transmettre étaient clairs. Croyez que l'idée de les transgresser nous est tout à fait étrangère. La Fédération des Planètes que je représente a voulu que je vienne à vous librement pour vous parler de paix. Nous respectons votre indépendance et nous comprenons que vous la considériez comme un bien suprême. Voici mes lettres de créance.
À son tour, il s'inclina devant le potentat puis il claqua des doigts sans se retourner.
Jim avança de trois pas, mis un genou en terre et dit :
- Voici Monseigneur.
La valise changea de mains puis Kirk recula de trois pas après s'être relevé.
- Venez donc m'ouvrir ce marocain, triple idiot, reprit Garrovick à l'adresse de Jim qui revint vers son chef et recommença la même gymnastique.
Il reprit la valise, l'ouvrit et en sortit un dossier qu'il tendit à Garrovick. Il avait gardé les yeux baissés pendant toute cette pantomime qu'ils avaient répétée soigneusement : Il fallait que le Président soit impressionné par l'ascendant manifeste de l'Ambassadeur sur son secrétaire.
Jim referma la valise diplomatique, se releva et marcha de nouveau à reculons.
Dommage qu'on ne puisse filmer ce morceau d'anthologie, pensa-t-il Tous les acteurs de cette scène doivent être aussi ridicules que moi.
Garrovick posa le dossier sur le bureau. Le Ministre l'ouvrit et plaça les documents devant le Président. Le capitaine du Farragut était maintenant très droit, presque au garde à vous. Jim l'imita en tous points.
Le Président commença à lire le document :
- Tout à l'air d'être en règle. Je veux bien que vous m'exposiez votre mission diplomatique, capitaine.
Celui-ci claqua encore les doigt :
- Jim expliquez donc ce que la Fédération se permet de suggérer à l'Illustre Chef d'Axanar.
Kirk avança, les yeux toujours baissés :
- Puisque Monseigneur me le permet, je vous demande, Monsieur le Président, de ne pas considérer ce que je vais dire comme venant d'un modeste secrétaire mais comme l'émanation même de la pensée de mon vénéré Seigneur.
Il fit une courte pause avant d'entamer son message.
- L'Empire Romulan vous a sans succès demandé d'être son vassal : c'était une insulte à votre grandeur. La Fédération n'aura pas cette outrecuidance, elle vous supplie seulement de nous permettre de commercer avec Axanar. Vos produits sont de la meilleure qualité. En échange nous vous proposons nos productions, qui ne peuvent hélas rivaliser avec les vôtres mais qui sont ce que nous faisons de mieux et que nous nous efforçons d'améliorer depuis que nous ambitionnons l'honneur d'être admis à vous les présenter.
Jim débita ce discours d'un ton pénétré, comme si c'était l'expression même de la pensée profonde de l'Ambassadeur.
Il gardait les yeux rivés sur le sol, s'il avait risqué un regard vers le Président, il aurait eu trop peur d'éclater de rire et ça aurait tout fiché par terre.
Le chef d'Axanar, appuyé contre le dossier de son fauteuil semblait apprécier ce discours dont il ne remarquait même pas l'outrance parodique : Il était habitué à de semblables compliments et à la flatterie de ses sujets.
- Ambassadeur, dit-il quand Kirk eut fini sa tirade, ce que vous venez de me dire ne manque pas de caractère. La Fédération sait parler d'une façon courtoise aux Axanarans. Nous permettons donc à nos secrétaires d'élaborer avec vous un traité commercial que je contresignerai… Et, bien sûr, je vous offre la Paix d'Axanar. Nous ne saurions faire des affaires avec des gens à qui nous n'aurions pas donné un traité de non-agression… Je vous permets de vous retirer.
Garrovick et Jim reculèrent jusqu'à la sortie en s'inclinant.
Quand ils furent revenus dans le hall accompagnés du Ministre et que les gardes eurent refermés les deux battants de la porte, ce dernier dit au capitaine :
- Par ici, Monseigneur ! Et il ajouta : Soyez les bienvenue sur notre planète.
- Ouf, pensa Jim, ça a l'air de marcher !
Ils se retrouva avec Garrovick en face de trois secrétaires.
Le capitaine sembla se désintéresser de la question et laissa Jim mener les négociations. Il avait l'air de croire que c'était indigne de lui !
Après plusieurs heures de travail acharné, Jim avait fait comprendre à ses interlocuteurs les avantages que pourrait retirer Axanar de l'ouverture d'un port franc qui resterait strictement coupé de la population locale pour qu'elle ne soit pas contaminé par les vices des étrangers.
Si ça continue, les Romuliens vont me décorer pour leur avoir ouvert la porte de ce monde clos, pensait Jim qui avait laissé entendre que les échanges pourraient être réalisés à partir d'Axanar. Il était sûr que l'Empire, rival de la Fédération accepterait de faire des transactions avec celle-ci par le truchement de la planète frontière qui y gagnerait non seulement de l'argent mais se mettrait aussi à l'abri d'une annexion.
Le rapport final des débats fut envoyé au Président, via la Ministre.
Il revint approuvé. De plus, la médaille d'Axanar était offerte à l'Ambassadeur des Planètes Unies qui avait agi avec tact.
Mais ce qui étonna le plus Kirk c'est qu'il reçut aussi cette distinction pour avoir su montrer aux secrétaires axanarans comment devait se comporter un sous-ordre vis à vis de son chef hiérarchique. Et, pour couronner le tout, le traité de paix entre Axanar et la Fédération était dûment paraphé par le Président : il consentit à ce que l'Ambassadeur y ajoute le sien au nom de son chef, pour éviter un allez et retour entre la Terre et Axanar.
Fait en deux exemplaires, chaque partie gardent la preuve que l'entente entre nos deux Empires. C'est ce qu'on pouvait lire au bas du document que Garrovick enferma avec soin dans la valise diplomatique quand le Ministre le lui tendit.
Avant de rejoindre le navire, la capitaine et son second furent conviés à une petite sauterie par le Ministre des Affaires étrangères.
Le Plénipotentiaire avait perdu un peu de sa morgue et les traita presque amicalement.
- Savez-vous, avoua-t-il, que ce traité est une bénédiction. Il va nous sortir de la pauvreté chronique où nous vivons : vous êtes arrivés au moment opportun, il y a quelques mois on vous aurait laissé en orbite mais vous avez su trouver les mots justes pour nous permettre de nous allier à vous sans perdre la face. Nous sommes un peuple fier et jusqu'ici personne n'avait compris que nous nous défendions de fréquenter les autres races parce qu'on ne nous respectait pas.
Garrovick fut tout de même bien aise de cesser la comédie diplomatique quand il dit dans son communicateur :
- Bertram, deux à remonter ; Énergie !
Au briefing qui suivit leur retour, Jim demanda :
- Comment aviez-vous appris tant de choses sur les gens d'Axanar ?
- En scannant leur monde, mais ce n'est pas à moi qu'en revient le mérite. Un vaisseau de la Fédération nous avait précédés : il est resté en orbite plus de trois semaines sans obtenir l'autorisation de débarquer. Et regardant Jim il ajouta : Lieutenant Kirk vous êtes très doué pour jouer la comédie !
- J'ai eu un bon maître, monsieur, vous avez été plus que parfait dans votre prestation. Malgré ce compliment Jim restait un peu distant.
Le capitaine le regarda bien en face :
- Je vous avais dit qu'il nous faudrait user d'humilité, et la ruse nous imposait de l'employer. Ces gens sont intelligents mais vaniteux comme des paons, nous avons flatté leur prétentions : j'ai dû calquer notre comportement sur le leur en m'adressant à mon secrétaire.
- Ce n'était guère dans la ligne de Starfleet, répondit Kirk qui avait mal digéré l'épithète de Triple idiot ; Comment allez-vous expliquer à l'Amirauté un succès obtenu par une indigne fourberie ?
- Lieutenant, sachez que Starfleet m'avait donné les Pleins Pouvoirs en m'ordonnant d'obtenir ce traité de paix à n'importe quel prix même en rampant aux pieds des Axanarans s'il le fallait !
- Kirk, j'ai dû fouler aux pieds votre fierté, ajouta-t-il avec un sourire. Je profite du retour à la normale pour m'excuser de vous avoir ainsi bousculé. L'obéissance aveugle de mon second devait faire accepter votre plan à ce monde. Croyez que je me sentais encore plus mal à l'aise que vous parce que c'était moi qui commandais cette mission et que je me sentais très seul. Vous vous êtes adapté très vite mais j'ai senti votre révolte intérieure. Je craignais que vous ne jugiez mon comportement comme indigne d'un capitaine de Starfleet et je vous assure que ma conscience se rebellait aussi contre la négation de dignité que représentait ma façon de me conduite. La solitude du commandement en face de la décision était devenue trop lourde pour mes épaules et j'ai failli craquer quand vous avez posé un genou en terre devant moi : j'avais envie de vous relever et de vous serrer dans me bras…
Tout le monde avait écouté sans rien dire cette étrange confession du commandant. Il reprit en s'adressant à Jim :
- C'est ce que je fais maintenant ! et il donna l'accolade à Kirk, puis le relâcha.
Les deux officiers avaient les yeux humides en se regardant, puis tous deux éclatèrent de rire.
- On rentre, Lucy annoncez notre départ et remerciez encore le gouvernement axanaran. Bertram, vitesse à un quart d'impulsion puis dès que nous serons assez loin de la planète passez à Warp V, j'ai hâte de rentrer à la maison !
Garrovick était installé dans son fauteuil de commandement. Jim était allé prendre son poste à la console scientifique. Il occupait successivement toutes les places de la passerelle pour être apte à commander le navire en cas de maladie ou d'indisponibilité du capitaine.
Une fois bien calé sur son siège, Garrovick reprit :
- J'ai cru que ces foutus elfes d'Axanar allaient nous faire tourner en bourriques !
Et il raconta par le menu à ses officiers ravis comment Jim et lui avaient mérité ex aequo, l'Oscar du meilleur comédien en option diplomatie.
On s'amusa ferme ce jour là sur la passerelle.

Proxima du Centaure

Après le succès de leur mission, tout l'équipage du Farragut aspirait à une permission mais le Haut-Commandement en avait décidé autrement et leur avait assigné une nouvelle mission, corvée aurait été un mot plus approprié au yeux du capitaine.
Jim était maintenant lieutenant.
Le Farragut devait bien entrer dans le système solaire mais il n'irait pas plus loin que Mars où il se mettrait en orbite pour permettre à la délégation de la planète rouge de se rendre au congrès extraordinaire des colonies terriennes de peuplement.
Proxima Centauri 2 avait été choisi pour recevoir les délégations venues des divers coins de la Fédération.
Ce n'était pas hasard que ce monde avait été choisi mais parce que c'est là qu'avait été implantée la première colonie située en dehors du système solaire.
Proxima Centauri était l'étoile la plus proche de notre soleil : quatre années lumière la séparaient seulement de nous et les savants avaient envoyé des sondes qui avaient révélé que deux planètes tournaient autour de cet astre assez semblable au Soleil. La première, comme Mercure, était trop chaude pour abriter la vie mais la seconde était de type M, la vie y était donc possible. Les renseignements fournis par la sonde Explorer ne laissaient aucun doute : il y avait de l'eau, de la végétation, l'atmosphère était semblable à la notre : oxygène et nitrogène en proportions idéales pour permettre d'y respirer sans masque et la fourchette des températures relevées à la surface tout à fait compatible à l'établissement d'une colonie.
L'Armin avait été frété pour emmener les volontaires vers cette lointaine destination. Il faudrait près de dix ans pour y parvenir. À cette époque, au début de l'ère spatiale, la vitesse de distorsion était encore inconnue et il fallait quatre année à la lumière de Proxima pour parvenir à la Terre.
Le vaisseau spatial avait donc mis le cap sur Armin, nom donné par les savants à la deuxième planète de ce système stellaire. C'est d'ailleurs ce qui avait incité Starfleet à baptisé ainsi le vaisseau destiné à y atterrir. Il semblait que ce soit le site idéal pour commencer l'expansion de l'espèce humaine dans le Galaxie.
En débarquant, les Hommes avaient eu la surprise de rencontrer leurs homologues sur Proxima 2 : les Arminiens étaient très proches des humains.
Ils avaient accueilli à bras ouverts cette peuplade venue du Cosmos. Leurs légendes racontaient qu'un jour des êtres semblables à eux les trouveraient.
La colonie fut donc adoptée sans heurt par la population locale et l'on s'aperçut très vite qu'il était possible aux Terriens de se marier avec les autochtones et presque tous les célibataires s'unirent aux jolies Arminiennes.
C'est sur Proxima 2 que devait naître quelques années plus tard, Zephram Cochrane, le savant qui découvrit le système warp.
L'apport scientifique des Terriens, uni à celui des gens d'Armin avait fait faire un bond décisif à la science et avait permis la conquête de l'espace profond.
Le génie de Cochrane, un métis issu d'un de ces mariages avait, par sa découverte, permis d'aller plus vite que la lumière et avait encore davantage cimenté l'union des deux peuples : Terre et Armin étaient jumelées dans cet accès à la conquête du Cosmos.
Par ce congrès la Fédération allait ainsi rendre hommage aux gens de Proxima 2, premiers fondateurs avec Vulcain et la Terre de ce régime démocratique.

* * * * *

Jim était en tenue de gala aux côtés de John Garrovick et de tous les autres officiers du Farragut. Seul Bertram manquait à cette réunion protocolaire, c'est lui qui assurait le commandement provisoire du vaisseau.
Les silhouettes dorées se matérialisèrent bientôt : six en tout et quand l'aura qui les entourait se dissipa les dirigeants du vaisseau virent que la délégation martienne comptait cinq hommes et une femme.
Kirk ouvrit la bouche de saisissement : c'était Carol Marcus qui représentait la biologie de la Planète rouge (le hasard les remettait en présence d'une façon inopinée).
Les arrivants descendirent des plots. Garrovick dit :
- Bienvenue à bord, puis il fit les présentations.
Le Président martien déclina alors l'identité de tous les délégués qui l'accompagnaient.
Le docteur Marcus, aussi surprise que Jim, s'inclina cérémonieusement devant le capitaine puis, cédant à son tempérament impétueux, elle sauta au cou du second du Farragut.
- Je vois que vous vous connaissez déjà, dit John avec un sourire amusé.
- Oui, monsieur, répondit Kirk qui se dégagea de cette étreinte, rouge de confusion.
- Eh bien, conduisez nos hôtes dans les appartements préparés pour ces invités de marque, lieutenant, ordonna Garrovick. Vous me rejoindrez sur la passerelle dès que vous aurez procédé à leur installation.
- Madame, Messieurs, veuillez me suivre, s'il vous plaît, dit alors Jim.
Quand le Président et les hommes qui l'accompagnaient se furent installés dans leurs somptueuses cabines, Jim se tourna vers Carol :
- Et maintenant je vous conduis à la vôtre, mais d'abord une question : comment se fait-il que vous ayez émigré sur Mars ?
- J'ai eu des propositions fort intéressantes du gouvernement de la colonie.
On m'a offert la possibilité de poursuivre mes recherches et de terminer ma thèse tout en étant bien payée, je n'ai pas résisté et j'ai pu ainsi devenir docteur en biologie plus rapidement que sur Terre, quelques mois m'ont suffi alors qu'il m'aurait fallu presque deux ans chez nous.
En devisant, ils étaient arrivés vers la cabine font Jim ouvrit la porte.
- J'ai cru comprendre que tu es de service, dit-elle en reprenant un discours moins compassé que le vouvoiement. Comme il hochait de la tête d'un geste affirmatif elle ajouta : Quel dommage !
Il se mit à rire et dit :
- Je termine mon quart à la fin de l'après-midi et je suis convié au repas offert par le capitaine à votre délégation martienne, je crois que je ne serai pas loin de toi, c'est moi qui ai reçu l'ordre de placer les convives. Il se pencha sur elle et l'embrassa en disant : À tout à l'heure.
Il partit le cœur léger vers le turbo-ascenseur : ce soir il ne serait pas seul !

* * * * *

Le repas fut un succès, Garrovick félicité Kirk qui avait réussi à respecter la règle en plaçant alternativement un homme et une femme. Si le capitaine et le Président étaient séparés par Lucy, Carol avait pour voisins de table Garrovick d'un côté, le second de l'autre. L'infirmière se pencha vers le chef de la délégation pour relayer une question que venait de lui demander de transmettre William Cairn, mais personne ne put savoir ce que voulait apprendre le docteur : ce devait être un secret amusant car le chef de la délégation martienne ne put garder son sérieux et pouffa ce qui détendit aussitôt l'atmosphère un peu compassée de l'assistance.
- Compte sur Bill pour placer au bon moment une plaisanterie, dit Jim à Carol, il s'est peut-être inquiété de la santé de votre Président en employant une phrase un peu argotique du genre de comment vas-tuyau de pipe ça ne vole pas très haut mais il aime les jeux de mots.
- Tu sais, il connaît fort bien le chef de la Colonie, lui apprit Carol, ils ont été à l'université ensemble : le Président Waltz est aussi docteur en médecine.
- Alors il s'agit d'une plaisanterie de carabins ! conclut Kirk.
La soirée ne se prolongea pas trop longtemps, les officiers devaient tous assurer leur service et les voyageurs qui n'étaient pas habitués aux voyages dans l'espace avaient peur de souffrir du mal des transports.
Inquiétude bien vaine, le Farragut n'avait rien d'un rafiot mal équilibré mais Jim proposa ses services à Carol et elle lui dit en riant :
- Je crois que je serai heureuse de t'avoir près de moi ce soir, beaucoup plus près… tu vois ce que je veux dire ?
- Tes désirs sont des ordres pour moi, répondit Jim en la prenant par la taille.
Ils étaient restés un peu en arrière des autres et personne ne remarqua son manège.

* * * * *

Le lendemain ils se retrouvèrent sur Armin.
La place principale de la Capitale était dominée par la statue de Zephram Cochrane, le savant dont la planète était si fière qu'elle avait donné son nom à la ville.
Jim et Carol levèrent les yeux vers le visage de bronze de ce génie que Kirk vénérait.
Ils étaient là, tous deux, rendus muets par l'émotion contagieuse de l'officier que la jeune femme partageait sans pourtant la comprendre tout à fait.
- Il nous a laissé un héritage fabuleux, dit Jim à mi-voix comme s'il ne voulait pas être entendu de ce géant disparut dans l'espace alors qu'il était un vieillard admiré de tous mais qui ne se consolait pas de la perte des êtres aimés auxquels il avait survécu.
La fin de sa vie restait un mystère : il était parti un jour vers l'infini et nul ne savait ce qu'il s'était passé dans l'immensité noire de l'espace.
La légende de ce départ fulgurant ajoutait encore à l'aura de ce savant hors du commun. Il aurait fallu un miracle pour retrouver sa trace.
Accident ou mort volontaire de celui qui estimait avoir vécu trop longtemps ? La question restait sans réponse.
Kirk passionné d'histoire était vraiment déchiré en pensant à la vieillesse solitaire de ce grand homme, il pouvait presque toucher du doigt cette solitude désespérée qui ressemblait un peu à cette d'un commandant de vaisseau. Tout naturellement il se posait une question : connaîtrait-il lui-même un jour un destin semblable ?
Carol mit la main sur son bras :
- Jim tu es en permission, ne l'oublie pas… et je suis là à tes côtés pour partager cette journée puisque le congrès ne commence que demain.
Kirk secoua la tête, comme pour chasser la mélancolie qui menaçait de la submerger : la jeune femme avait raison, il fallait profiter des bons moments que la jeunesse leur offrait. Il sourit et dit :
- La vie est tout de même belle, Carol !
- Sais-tu pourquoi le congrès ne commence que demain ? demanda la jeune femme.
- Je ne me suis même pas posé la question, j'ai dû organiser la rotation du service à bord et des permissions sur Armin. John m'a laissé tout le travail. Il m'a dit que cela serait une excellente formation pour moi, répondit Kirk.
- Eh bien, nous attendons l'arrivée de l'Eagle qui nous amène les colons de Deneva (en lui apprenant cette nouvelle, Carol guettait l'effet qu'elle produirait sur Jim).
Elle vit le ravissement le plus complet s'épanouir sur sa figure, puis un léger doute lui succéda :
- Y a-t-il des biologistes dans cette délégation ? demanda-t-il alors.
- Bien sûr. J'ai consulté la liste des arrivants au congrès il y a une demi-heure juste avant ta descente : les Kirk arrivent en force, Aurélia et Sam sont accompagnés de ta maman qui s'occupera de tes deux neveux jumeaux.
La joie de Jim s'exprima par un hourra sonore qui fit se retourner les passants, à vrai dire peu nombreux à cette heure matinale.
Puis un voile de tristesse chassa ce premier moment d'euphorie :
- Je me demande si les bébés supporteront le voyage, ils sont très fragiles. Sam et Aurélia savent que George et James n'ont pas beaucoup de chances de survie, ce sont des prématurés qui sont restés en soins intensifs plus de deux mois.
- J 'ai appris que c'est pour consulter le Pédiatre arminien Gervier que ton frère a obtenu la permission de les amener ici avec leur nurse, en l'occurrence leur grand-mère.
- Un pédiatre de plus, répondit Kirk quand Carol donna cette précision. Ils en ont vu plusieurs, ils se ruinent en consultations de spécialistes.
Après un moment de silence il ajouta : Connais-tu mon frère et ma belle-sœur ?
- La biologie est une grande famille, j'ai correspondu avec eux, nous avons échangé nos thèses. Je les estime beaucoup, mais je ne les ai jamais rencontré que par ordinateurs interposés.
- Eh bien je te les présenterai en chair et en os et tu verras que ma mère est une femme exceptionnelle.
Il n'ajouta pas qu'elle n'avait pas encore tout à fait surmonté la mort de son mari : c'était une question trop personnelle pour Jim.
Il gardait encore le souvenir de la déchirure occasionnée par cette disparition pour tous les membres de la famille.
L'exode de Winona vers Deveva l'avait privé de la présence de sa mère alors qu'il traversait lui-même de bien lourdes épreuves ! Seuls ses amis lui avaient permis de les surmonter.

* * * * *

La navette de l'Eagle arriva au terminal de Cochrane au début de l'après-midi. Il fallait éviter les ennuis de la téléportation aux fragiles enfants et le commandant du vaisseau avaient préféré faire descendre tout le monde en un seul voyage.
Jim et Carol étaient là, après avoir déjeuné au Mess de la Station.
La délégation de Deneva était la plus importantes de toutes celles des colonies terriennes de peuplement et la dernière des six à arriver sur Armin.
Lorsque Kirk aperçu sa mère il quitta sa place près de Carol et s'avança vers elle. Winona marqua un temps d'arrêt puis repartit. Elle ouvrit les bras et Jim s'y précipita sans rien dire. Après une longue étreinte silencieuse elle dit :
- Par quel miracle te trouves-tu là ?
- Le Farragut, sur lequel je sers, est en orbite de cette planète. Tout comme l'Eagle il a été chargé d'amener des congressistes à la base de Cochrane et il y en a quatre autres qui ont déversé sur Armin leur lot de colons.
- Depuis quand es-tu ici ?
- Nous sommes arrivés hier dans la nuit et ce matin j'ai profité d'une permission de détente pour descendre sur la planète avec Carol Marcus. C'est une biologiste, Sam et Aurélia la connaissent par ses travaux.
Des bras de sa mère Jim passa dans ceux d'Aurélia qui arrêta de pousser le landau où sommeillaient George et James.
Le lieutenant lança un coup d'œil rapide sur les bébés : comme ils étaient pâles et maigres !
Aurélia suivit le regard de Jim. Elle soupira et dit :
- Espérons que Gervier nous donnera quelque espoir, c'est notre dernier recours.
Sam s'était approché de son frère et lui passa le bras autour des épaules :
- Tu vois, nos essais d'agrandir la famille ne sont pas tout à fait réussis.
Tout en reprenant sa marche vers la sortie le petit groupe arriva près de Carol.
Les deux jeunes femmes s'embrassèrent et Sam serra la main de la martienne comme il l'appelait pour la taquiner.
- Mais non, c'est Marcus, dit-elle en riant.
Cela fit un peu oublier la question de la santé des enfants, mais Jim y revint vite :
- Quand avez-vous rendez-vous chez le pédiatre ?
- Demain matin à neuf heures, juste avant le début du Congrès. Gervier a bien voulu nous prendre à cette matinale parce que, comme nous, il est congressiste.
- Alors ce soir vous êtes libres ? On pourrait dîner ensemble à l'hôtel où vous aller loger.
- Il est confortable, intervint Carol. Toutes les délégations sont réunies en un même lieu, proche de la salle des Congrès et je me suis renseignée il y a un service de baby-sitter : tout est prévu pour que Madame Votre mère puisse partager vos repas, dit-elle à Sam.
Winona sourit et dit :
- Je ne fais pas de grandes agapes le soir mais je resterai un moment avec Jim. Il y a si longtemps que je ne l'avais pas vu ! Il ressemble encore plus à son frère que lorsqu'il a quitté la maison, c'est un adulte maintenant. Elle regarda les manches de la tunique de son fils cadet : Et déjà sous-lieutenant !
Ce fut tout son commentaire mais entre la mère et le fils un courant de pensées passait visiblement : tous deux se souvenaient du disparu ; leur émotion était presque palpable.
Carol s'était légèrement mise en retrait pour ne pas gêner ces retrouvailles familiales. Cependant Jim se retourna vers elle et lui tendit la main :
- Viens, Carol, je veux que tu fasses plus ample connaissance avec maman.
Winona comprenait, sans qu'il soit besoin de note, que son jeune fils était très amoureux de cette superbe fille à l'intelligence rayonnante.
Sans préjuger de l'avenir, elle pensa qu'ils faisaient un beau couple. Elle espérait seulement que les obstacles ne les empêcheraient pas de s'aimer.

* * * * *

La soirée fut très animée. Jim raconta ce qu'il faisait sur le Farragut.
Il parla avec vénération de son capitaine. Il effleura à peine les sujets médicaux, si ce n'est pour vanter la compétence de Bill Cairn et d'un autre docteur qui était devenu son ami : Léonard McCoy.
Il voulait oublier les jours où il avait lutté contre la maladie : c'était de l'histoire ancienne, tout comme l'Académie !
Winona demanda à Jim s'il était en permission pour longtemps.
- Jusqu'à ce soir, minuit, répondit-il. Je dois relever le capitaine. Demain c'est lui qui viendra à Cochrane : on ne peut pas laisser le navire se balader en orbite autour de la planète sans surveillance. Je sais bien que nous sommes protégés par des scouts de la sécurité centaurienne.
- Ah, oui, des petits vaisseaux ! dit Sam qui n'était pas très au courant du vocabulaire de Starfleet.
- Et quand reviendras-tu, demanda Winona.
- Après demain. Je connaîtrai ainsi le diagnostic de Gervier.
Tel Cendrillon quittant le bal, Jim s'éclipsa un peu avant minuit. Une fois sur la place, devant l'hôtel il ouvrit son communicateur et dit :
- Farragut, ici Kirk, un à remonter.
- Bien, lieutenant, répondit le préposé à la téléportation.
Jim ne quittait pas sans regrets l'ambiance familiale mais le devoir l'appelait.

* * * * *

Le surlendemain c'est Sam qu'il vit d'abord en arrivant dans le hall de l'hôtel. Son frère le guettait visiblement ; il avait l'air grave et triste.
Jim comprit aussitôt que les nouvelles n'étaient pas bonnes.
- Gervier ne nous a pas donné grand espoir de sauver les enfants : il ne leur donne qu'un an ou deux de vie, dans le meilleur des cas, lui dit son frère.
Plein de compassion Jim demanda :
- Comment Aurélia a-t-elle réagit ? Et maman ?
- Elles ont décidé de continuer à donner tout leur amour à nos jumeaux pour qu'ils soient les plus choyés des bébés. Elles pensent que le bonheur de les avoir aujourd'hui est plus important que de penser à ce qui se passera plus tard !
Ce fut Jim, qui cette fois, passa le bras autour des épaules de Sam, comme s'il voulait lui communiquer sa force.

* * * * *

Le Congrès se déroula dans une atmosphère de liesses et les Kirk finirent par se laisser gagner par la joie générale. Mais tout à une fin et après la cérémonie de clôture, les délégations regagnèrent les vaisseaux qui devaient les ramener sur leurs planètes respectives.
Pour quelques heures encore, Jim pourrait profiter de la présence de Carol.
Le travail l'aida à oublier le chagrin de la séparation d'avec les siens et le soir ce n'est pas dans ses quartiers qu'il se rendait.

La nuée terrifiante

Ils étaient revenus sur la Terre après avoir déposé les Martiens sur leur monde.
Jim reprenait ses habitudes monacales qu'il avait oubliées joyeusement avec Carol. Ils ne s'étaient même pas disputés !
Sa permission de détente n'avait rien d'attrayant : ses amis étaient aux quatre coins de l'Univers, aussi assura-t-il volontiers la garde du navire, ancré dans le dock orbital à l'aplomb de San Francisco et il ne profita que rarement d'instants de liberté pour aller dire bonjour aux rares personnes qu'il connaissait encore à l'Académie.
Mais un jour, tout changea : Garrovick était convoqué par l'amiral Sieren chef incontesté des escadres de Starfleet.
En temps de paix, chaque navire restait autonome mais s'il y avait un conflit ou seulement une grave menace de voir la guerre s'abattre sur la Fédération c'est lui qui devait organiser les défenses assurées pas Starfleet.
Il n'avait se comptes à rendre qu'au Président fédéral, le seul qui puisse le démettre de ses fonctions.
En temps de paix, tel un chorégraphe il se contentait d'orchestrer le ballet des vaisseaux, leur assignant des missions plus ou moins lointaines. Les navires de type Constitution étaient les plus puissants, ceux qui pouvaient rester des années dans l'espace sans revenir à la base principale de Starfleet.
Le Farragut allait ainsi partir très loin pour augmenter les connaissances humaines : une partie très importante de notre Galaxie était encore inconnue et des millions de kilomètres cubes d'espace étaient tout à fait vierges.
Quand John regagna son navire avec ses ordres scellés il avait le sourire.
Jim l'attendait dans la salle de téléportation et pour pouvoir le faire il avait délégué l'ingénieur Bertram au commandement, corvée sans histoire puisque le vaisseau spatial était solidement arrimé au dock, mais tout l'équipage et l'équipe dirigeante se préparait à se rendre en salle de briefing dès que le Chef en donnerait l'ordre.
Le capitaine descendit de la plate-forme du téléporteur et s'avança vers son second :
- Lieutenant, la salle de réunion est-elle prête ?
- Oui, monsieur, répondit Kirk.
John s'approcha de l'intercom mural et sa voix retentit dans tout le vaisseau :
- Appel à tous les officiers supérieurs et chefs de section, rendez-vous immédiat en salle de briefing. Garrovick, terminé. Il se retourna vers son second : Nous devons aller Explorer le système de Tycho qui n'a jamais été cartographié. Jim ! C'est un vrai baptême de l'espace profond pour vous. Nous irons hardiment vers une étoile que personne n'a jamais approchée et qui vue de la Terre n'est qu'un point lumineux, encore faut-il avoir un télescope puissant pour l'apercevoir.
À l'œil nu c'est le vide le plus complet qui cache le système de Tycho, système presque anonyme sur la voûte céleste. En arrivant là-bas nous découvrirons des mondes inconnus.
Jim écoutait son chef avec la plus grade délectation. Garrovick s'en aperçut et le mis en garde :
- Mais le danger sera toujours dissimulé partout, ne l'oubliez jamais : les choses les plus belles, les plantes les plus anodines, les animaux les plus paisibles peuvent se révéler mortels tout à coup, sans préavis !
- Oh ! Je le sais, répondit Kirk. Mon père ne m'a rien caché des pièges que l'Univers nous tend, enfin de ceux qu'il a personnellement rencontrés, car toute découverte entraîne son lot de périls nouveaux soigneusement dissimulés sous des apparences trompeuses : la loi de Darwin est alors valable là-bas, c'est la survivance du plus apte !
- Et l'Académie vous a bien préparé mais rien ne vaut l'apprentissage sur le terrain, dit alors Garrovick d'un ton convaincu.
- Merci de vos conseils, capitaine, je sais que j'ai beaucoup à apprendre et vous êtes plus qu'un chef pour moi, osa dire Jim qui baissait pour une fois les barrières qu'il érigeait soigneusement pour cacher sa vulnérabilité, sa peur instinctive de l'inconnu. Le danger le fascinait et l'attirait bien qu'il le redoutât.
- Très bien mon petit, allons-y, dit John en quittant la salle de téléportation pour se diriger vers ce briefing indispensable.
Les parties connues de la Galaxie furent parcourues à vitesse warp comme si elles n'avaient aucun intérêt. C'était peut-être ce que pensaient les personnes blasées qui l'entouraient mais Jim regrettait de passer si vite dans ces immensités où se cachaient tant de merveilles.
Le soir, après son quart, quand il n'allait pas s'entraîner au gymnase pour rester en bonne forme ou qu'il ne disputait pas une partie d'échecs avec le capitaine, il s'isolait sur le pont d'observation, là où les étoiles n'apparaissaient qu'en traits lumineux. La grande vitesse du bâtiment ne permettait pas de découvrir la splendeur de l'espace mais il la devinait.
Si le navire, pour une cause quelconque, repassait en impulsion l'espace ouvrait son livre d'images aux yeux éblouis de Kirk.
Il ne s'était jamais attribué une étoile particulière, celle qui pour les superstitieux représentait le destin, Lui, il les voulait toutes !

* * * * *

Après plusieurs mois le Farragut était parvenu aux abords d'une nébuleuse et la marche du vaisseau s'était ralentis pour éviter les collisions avec les astéroïdes de la bordure.
La course du navire s'infléchit en un arc de cercle pour longer le piège représenté par ces nuées. Y pénétrer aurait fait perdre toute possibilité de diriger le bâtiment.
Garrovick expliqua à Jim :
- Pour semer un ennemi supérieur en nombre on peut s'y cacher, tous moteurs stoppés, mais les boucliers sont inopérants là-dedans et les attaquants peuvent réussir un coup au but par hasard en dispersant leur tir. S'ils nous suivent c'est un jeu de colin-maillard où les deux adversaires ont les yeux bandés : toute vision est distordue !
Kirk enregistrait soigneusement dans sa mémoire ces leçons faites sur le site splendide de ces nuées rougeoyantes qui changeaient parfois de couleur pour devenir opalines ou bleu turquoise.
Un jour il irait certainement voir de plus près ce qui se passait au centre d'une nébuleuse !
Tycho, une étoile d'une luminosité ardente, orangée, était escortée d'un grand nombre de planètes.
Le Farragut avançait tout en s'éloignant de l'astre qui donnait lumière et chaleur à ces mondes inconnus : il allait en droite ligne vers la planète la plus proche.
Rivé sous l'auvent de la console scientifique Jim indiquait à haute voix les renseignements recueillis sur les instruments :
- Tycho 1. Température au sol 400 degrés Celsius, atmosphère CO2. Longueur de l'année 152 jours, rotation de la planète sur elle-même 7 h 15. Gravité 0,4.
- Ce doit être un véritable enfer, allons plus loin, dit le capitaine assis dans le siège central. Il ordonna au timonier de continuer droit devant.
Quelques heures plus tard, Tycho 2 était en vue et Jim transmit les données enregistrées par son ordinateur :
- Tycho 2 : Rotation de la planète 250 jours, rotation autour de Tycho 250 jours : une partie de la planète est donc toujours soumise à la chaleur, température au sol 325 degrés, l'autre partie ne reçoit aucune lumière et il y fait -200 degrés ; Atmosphère CO2. Vents violents du côté diurne vers le côté nocturne.
- Ce n'est pas là que nous trouverons des formes de vie compatibles avec la nôtre, soupira Garrovick. De nouveau il estima qu'il ne fallait pas s'attarder dans le voisinage de cette planète inhospitalière.
Tycho 3 avait perdu toute son atmosphère, sa masse était presque égale à celle de la Terre mais sa surface était criblée de cratères comme la Lune ce qui montrait que ce monde avait été une cible privilégiée des astéroïdes errants.
- En route vers Tycho 4, dit le capitaine. Peut-être que nous aurons plus de chance !
Jim dit d'un ton presque joyeux :
- Tycho 4 est un monde de type M, atmosphère oxygène nitrogène en proportions semblables à celles de chez nous. Gravité 1,1.

* * * * *

Sur l'écran la planète apparaissait verte et bleu.
- Il y a de l'eau et des continents, confirma Kirk. Température à l'équateur 40 degrés Celsius.
- Werner, faites les calculs pour nous mettre en orbite stationnaire, dit Garrovick au navigateur. Puis il dit : Passez en impulsion, Jarvis
Le timonier obéit aussitôt.
Alors le capitaine se leva :
- Eh bien on va aller voir à quoi ressemble cette planète ! Relevez-vous des signes de vie Jim ?
- Il n'y a pas d'être intelligents dans la partie que nous avons en ligne de mire.
- Parfait, nous ne dérangerons pas les autochtones, s'il y en a. Patrouille de six hommes. Lieutenant Kirk venez avec moi, nous partirons avec quatre hommes de la sécurité. Bertram, vous avez le commandement.
Gav Bertram n'était pas un humain à part entière, cependant rien ne le laisser deviner à première vue, rien jusqu'à ce qu'il s'écorche accidentellement : le liquide qui circulait dans ses veines n'était pas rouge mais d'un bleu tirant sur le vert. À l'Académie cela faisait dire à ses copains qu'il était le dernier des nobles puisqu'on avait toujours dit que ceux-ci avaient le sang bleu. Sa mère ne lui avait jamais dit qui était son père mais le prénom de Gav, qu'elle lui avait donné n'avait rien d'humain.
Physiquement il était taillé en hercule, une vraie force de la nature.
Le capitaine revint vers son fauteuil et se pencha sur l'intercom situé dans le bras de celui-ci :
- Lieutenant Bert, désignez trois enseignes pour vous accompagner : équipement standard.
Jim ne se fit pas répéter deux fois l'invitation. Il abandonna sans regret sa console et suivit le capitaine qui se dirigeait déjà vers le turbo-ascenseur et gravissait les trois marches qui le séparait du niveau supérieur de la passerelle. Ils avaient tous les deux hâte de découvrir cette planète vierge.
Tout se passa sans accroc. Sur son tricordeur Jim enregistrait les données qu'il transmettait aussitôt au vaisseau. Il regardait avec ravissement le paysage idyllique où ils venaient de se matérialiser.
La végétation était luxuriante.
- Et il y a des insectes, dit-il, mais pas de plus grandes formes de vie.
- Du moins ici, répondit Garrovick, mais il y a de l'eau.
Ils entendaient le bruit argentin d'une source. Ils découvrirent un petit ruisseau.
- Analyses, demanda John.
Jim pensa que le patron manquait vraiment de poésie, mais il se mit aussitôt au travail demandé.
Au bout d'une heure d'exploration la petite troupe était prête à repartir : c'était bien suffisant pour un premier contact.
L'air avait une agréable odeur de miel, les buissons fleuris devaient être responsables de ce subtil parfum.
- Ici Garrovick, six à remonter, ordonna le capitaine.
Rien ne s'opposait à poursuivre l'exploration le lendemain.
Le chef du Farragut pensait qu'il serait bon pour l'équipage de profiter d'une permission de détente dans ce havre de paix. Il en discuta avec son état-major au cours du briefing qui suivit.
Tout se passait harmonieusement sur Tycho IV. Les permissionnaires passaient des heures à Explorer les plaines et les vallées de ce petit paradis terrestre.
Mais les spécialistes en zoologie se demandaient pourquoi ils ne trouvaient aucune espèce animale à part les insectes et les poissons sur ce monde qui aurait pu abriter, d'après les lois de l'évolution, des animaux plus évolués. Il aurait été normal de trouver de petits mammifères !
En une semaine tous les membres de l'équipage avaient profité d'une journée de vacances.
Garrovick et Jim se relayaient pour ne pas laisser le navire sans officier capable de prendre une décision rapide en cas d'incident toujours possible.
Ce jour-là, Kirk était descendu sur la planète. En fin d'après-midi, il prit son communicateur pour demander aux permissionnaires de revenir au point de ralliement pour être remontés.
Il cochait sur la liste le nom de ceux qui repartaient six par six au fur et à mesure de leur arrivée : le téléporteur ne chômait guère.
Quand le flot des hommes se fut tari, il manquait encore une douzaine de permissionnaires.
Au bout de plusieurs minutes d'attente, Jim, impatienté par ce retard incompréhensible, alerta le capitaine.
- J'envoie un groupe de la sécurité, répondit Garrovick. Restez sur la planète : je vous charge d'organiser les recherches.
Quand la petite troupe se fut rassemblée Jim donna les consignes :
- Avancez en éventail mais restez en liaison visuelle, phasers prêts pour assommer, je ne pense pas que nous en ayons besoin mais il doit y avoir eu un problème dont j'ignore tout, nous devons le découvrir et c'est peut-être un danger inconnu, qu'ils auraient rencontré (il faisait allusion aux personnes manquantes).
Après avoir parcouru quelques centaines de mètres en terrain boisé la patrouille déboucha dans un vallon bordé de rochers : l'odeur de miel était envoûtante. Jim la trouva même écœurante.
- Lieutenant ! dit soudain l'un des hommes qui était à l'extrême gauche du groupe, venez ici, vite !
Tous se précipitèrent et restèrent sidérés : devant eux gisaient les corps inanimés des douze qu'ils recherchaient.
Tous étaient d'une pâleur de craie, une couleur tout à fait inhabituelle.
Jim ouvrit son communicateur et alerta Garrovick :
- Capitaine ! Tous les hommes manquants sont morts (il venait de le vérifier en appuyant sur leur veine jugulaire). Il continua son rapport : Ils sont tous d'une pâleur effrayante, le docteur pourra peut-être l'expliquer ?
En se guidant sur l'appel de Kirk, le capitaine et Cairn ne tardèrent pas à se matérialiser.
Le docteur s'approcha de l'une des victimes de cette inexplicable mort. Son verdict fit l'effet d'une bombe :
- Ils n'ont plus un seul globule rouge.
Dès qu'on eu remonté tous les cadavres et la patrouille de recherche, Cairn se mit à l'œuvre pour autopsier les victimes.
Avaient-elles consommé quelque fruit contenant un poison mortel ? Quelle autre cause aurait pu détruire ainsi toutes les hématies ?
Il n'en trouva pas trace dans les corps dont le sang était devenu semblable à de la lymphe, d'un blanc malsain qui expliquait la couleur de leurs corps.
Tous les zoologistes interrogés par la capitaine donnèrent leur avis. L'un d'eux émit une hypothèse :
- Cela expliquerait le manque d'animaux à sang rouge sur la planète, il doit y avoir un prédateur qui, jusque là était resté caché et qui vient de se dévoiler par ce massacre.
- Mais quel peut être ce vampire malfaisant ? Quel est son aspect, dit Cairn. Les corps ne portent aucune blessure apparente.
Malgré les conseils de prudence prodigués par son état major, Garrovick voulait retourner sur la planète pour rechercher lui-même des indices :
- Le prédateur doit bien laisser des traces de son passage, dit-il.
- A moins qu'il n'ait des ailes, dit Bertram.
- On ne peut laisser un pareil point d'interrogation dans le journal de bord, reprit le capitaine ; l'amiral Sieren me traiterait de plaisantin et nous avons douze victimes à déplorer, nous devons trouver cet ennemi qui s'était si bien caché jusque là : il nous a laissé baisser notre garde et il a accompli son forfait. Inutile de dire que personne ne descendra plus sans être armé d'un phaser, prêt à tirer et sur la puissance maximum. Je ne prendrai que des volontaires avec moi.
- Peut-être faudrait-il enfiler des combinaisons spatiales pour ne pas laisser notre peau en contact avec l'air de Tycho IV ? proposa Jim.
- Cette odeur mielleuse m'a toujours hérissé, reprit-il pensif comme Garrovick haussait les épaules et le docteur abonda dans son sens :
- Non, c'est un prédateur, l'air n'a rien à voir dans ce cas, sinon nous serions tous morts depuis longtemps. Et il doit être intelligent !
Kirk se porta volontaire pour accompagner le capitaine. L'ingénieur aussi mais Garrovick fit un choix entre eux deux.
- Il faut quelqu'un d'expérimenté pour manœuvrer téléporteur au quart de tour en cas d'appel de détresse de notre part et vous êtes notre meilleur opérateur, dit-il à Bertram. Jarvis peut assurer le commandement par intérim jusqu'à notre retour. Jim viendra avec moi ainsi que le chef de la sécurité et les trois autres volontaires de ce groupe, tous spécialisés dans les coups durs.
Tous avaient l'air grave en montant sur la plate-forme.
- Bonne chance, murmura Gav quand les silhouettes de la patrouille commençaient à s'effacer en mille étincelles dorées.
Sur la planète tout était tranquille. Seul un petit nuage de brume flottait au ras des buissons. L'odeur douceâtre était encore plus entêtante.
- Séparons-nous en deux groupes : Cernard, restez avec le Lieutenant Kirk ainsi que Brown, les deux autres viennent avec moi, mais restons en liaison visuelle.
John marchait en avant, phaser au poing. Soudain le nuage brumeux s'éleva au dessus des trois hommes.
Le capitaine comprit immédiatement qu'ils avaient trouvé l'ennemi redoutable qu'ils cherchaient :
- Tirez ordonna-t-il d'une voix forte.
Les deux autres le regardèrent d'un air étonné :
- Sur quoi ? dit l'un d'eux.
- La nuée, juste au dessus de nous et il ouvrit le feu lui-même.
Elle descendait doucement, paresseusement.
Jim était prêt à obéir à cet ordre mais il eut peut soudain de toucher Garrovick : la cible était trop près de lui.
Son hésitation ne dura qu'une seconde mais quand il se décida à faire usage de son arme le nuage maléfique venait d'engloutir ses proies.
- Bertram, remontez l'autre groupe, c'est un ordre, cria encore Garrovick.
Sa voix fut couverte par les cris de ses deux compagnons piégés avec lui par cet ennemi malfaisant.
Kirk, la rage au cœur se sentit emporté par l'onde du téléporteur.
Gav, aux commandes avait obéit au dernier ordre du capitaine.
C'est ma faute si John est mort, pensait Jim quand il se retrouva à l'abri dans le vaisseau. Du moins le croyait-il. Il se dirigea vers la passerelle.
Jarvis se leva sans dire un mot : il n'aurait pas pu empêcher sa voix de chevroter, il avait assisté sur l'écran à tout le drame. C'était à Kirk de prendre le commandement.
Le terrible nuage libéra ses victimes : trois corps immobiles étendus sur l'herbe. Ils avaient tous la même pâleur cadavérique, quant au nuage il était devenu un peu rose.
Lucy étouffa un sanglot, Jim cria :
- Oh ! Mon Dieu !
Tous les regards étaient tournés vers lui, il devait prendre une décision.
- Werner, armez les phasers, Jarvis calculez les coordonnées.
- C'est fait répondirent eu chœur les deux officiers.
- Feu et faites disparaître cette chose immonde, dit Kirk.
Mais ce tir n'eut apparemment aucun effet sur le nuage qui s'éloignait paresseusement, gavé !
Jim donna ensuite à Bertram l'ordre de remonter les corps des trois victimes. Cairn alla les réceptionner au téléporteur.
Il les examina immédiatement mais ne put que constater le décès de tous.
Des hommes de la sécurité se chargèrent du transport vers l'infirmerie à l'aide de civières anti-grav.
- Je crois qu'il serait sage de nous éloigner de cette planète dit Kirk.
Il ne rencontra aucun opposant parmi les membres de l'équipe de la passerelle : tous étaient terrifiés.
Ils partirent en vitesse d'impulsion : ils auraient été trop près de ce monde maudit pour aller plus vite.
Jim se plongea alors dans ses tristes pensées, il fit son examen de conscience, rongé par le remords de n'avoir pas tiré assez vite, d'avoir hésité une seconde et d'avoir provoqué par son hésitation la mort de John, une faute qu'il ne se pardonnerait jamais.
S'il avait réfléchi sans se laisser submerger par l'émotion il aurait compris que si les phasers puissants du navire n'avaient pas annihilé la bête, le sien portatif et manuel n'aurait strictement eu aucun effet mais il ne pouvait raisonner logiquement.
Il se sentait indigne de la place qu'il occupait sur le fauteuil de commandement, lui qui avait été incapable de prendre la décision qui s'imposait au moment voulu. Garrovick qu'il vénérait avait eu tord de lui faire confiance !
La voix de Gav le tira de cette pénible méditation :
- Monsieur, la nuée a quitté la planète et elle nous suit.
Il passa la main sur son visage pour tenter de revenir dans le présent, de reprendre son sang-froid. Il se dit, je remplace John, que ferait-il dans un cas pareil ? D'abord il ne regarderait pas le passé mais l'avenir. Il faut que je prenne soin de son vaisseau. J'ai été assez moche aujourd'hui, pas besoin d'en rajouter et de transformer Trafalgar en Waterloo.
Il ne put s'empêcher de sourire, tu te prends pour Napoléon, maintenant ? Rassure-toi, tu ne pourras pas l'égaler dans la victoire et j'espère encore moins dans la défaite… Et puis Zut ! on va essayer de régler son compte à cette saloperie qui nous suit.
- Armez les torpilles à photons. Vue arrière sur l'écran, commanda-t-il d'une voix ferme.
- Elle gagne sur nous, dit Jarvis.
- Passez en vitesse warp, ordonna Kirk.
Pendant des heures le Farragut augmenta sa vitesse sans réussir à semer son poursuivant, le nuage implacable gagnait du terrain. Une torpille ne fit aucun effet.
- Abaissez les boucliers, commanda Jim.
Bertram annonça que les moteurs ne pouvaient plus continuer ce train d'enfer. Jim employa alors une manœuvre désespérée :
- Ralentissez brusquement, repassez en impulsion.
Sur le ciel maintenant clouté d'étoiles la terrifiante nuée n'était plus visible mais Kirk sentait que la poursuite n'était pas terminée :
- Vue avant sur l'écran !
Emporté par son élan, l'être maléfique les avait dépassés.
Kirk frustré jura un bon coup.
Inverser les moteurs était la seule chose à faire mais cela ne retarderait pas beaucoup l'échéance fatale : le moment où ce vampire les atteindrait.
Malgré les boucliers la nuée réussit à pénétrer dans le navire.
Les hommes avaient revêtu les scaphandres autonomes permettant de travailler dans l'espace.
Jim employait toutes les armes possibles contre le monstre : puisque les phasers se révélaient inopérants il décida d'employer des jets d'eau. Ce ne fut qu'un palliatif.
Beaucoup d'hommes d'équipage avaient été attaqués avant d'avoir revêtu le costume étanche.
Il s'avéra bientôt que ce n'était pas une protection efficace. L'entité brumeuse était devenue corrosive et brûlait le tissu pour accéder à la peau.
Peu à peu le Farragut était investi et les victimes ne se comptaient plus.
Dédaignant la passerelle la nuée se dirigea vers la machinerie.
Ce n'est qu'un sursis pour nous pensa Jim, quand les moteurs seront hors d'usage nous serons aussi vulnérables qu'un canard sur un étang.
Bertram vit arriver le nuage sur lui. Il s'y trouva enfoui, puis l'attaque cessa presque aussitôt, elle n'avait pas duré plus de deux secondes.
Le vampire quitta la salle des machines en empruntant le conduit du vide-ordures, ce système d'évacuation ouvrait sur l'extérieur.
L'ingénieur eut l'idée de neutraliser les boucliers grâce à la console située dans la salle des machines. Il alerta alors la passerelle et raconta son aventure :
- J'ai été attaqué mais mes globules n'ont pas plu à ce charognard, je crois que le peu qu'il a pris l'a rendu malade, il s'est sauvé et je l'ai aidé à la faire en supprimant les boucliers.
Depuis le début de l'attaque intérieure, l'écran ne donnait plus que des images des diverses parties du vaisseau.
- Vue sur l'espace arrière, commanda Jim.
Ils virent la nuée qui s'éloignait à toute vitesse.
Jim soupira très fort, imité par tous les membres de la passerelle qui avaient bien cru leur dernière heure arrivée.
- Lucy, ouvrez l'intercom, dit Kirk.
Poste par poste il recensa les hommes qui avaient échappé au massacre, une simple soustraction lui permit de calculer le nombre des victimes.
Les survivants furent chargés de transporter les corps en stase.
Puis il enregistra le journal de bord. Cette attaque avait coûté la vie à deux cents personnes, les deux tiers de l'effectif.
Il fallait prévenir Starfleet du désastre rencontré sur Tycho IV.
La transmission par subespace ne demandait que quelques minutes d'attente.
Sieren répondit personnellement au message et ordonna à Kirk de ramener le Farragut le plus vite possible.
Malgré les dégâts causés par la nuée corrosive, le vaisseau réussit à regagner San Francisco.
Jim s'accusait toujours d'avoir provoqué la mort de Garrovick en hésitant à tirer mais la commission devant laquelle il comparut ne le considéra pas coupable.
Tous les survivants furent admis à l'hôpital principal de Starfleet, une armée de psychiatres se chargèrent d'effacer les séquelles de ce dramatique épisode de la conquête de l'espace.
Le Farragut fut entièrement restauré et les rescapés de l'équipage reçurent une autre affectation au fur et à mesure de leur guérison.
Après trois mois de soins psychiatriques et deux mois de congés, Jim reçut le commandement d'un croiseur léger : le Lydia Sutherland.
Andrew Barrow était pressenti pour remplacer John Garrovick à la tête du Farragut quand la réfection totale du bâtiment serait terminée.
Gav Bertram resterait ingénieur mécanicien à son bord, pour l'instant il supervisait les réparations et arborait sur ses manches un galon supplémentaire : il était maintenant lieutenant-commandeur.
Ce fut également le cas de Jim qui s'étonna d'obtenir de l'avancement alors qu'il n'arrivait pas à se pardonner son erreur mais l'État-major de Starfleet jugeait qu'il le méritait pour avoir ramené le navire à sa base malgré les avaries causées par la terrifiante nuée qui avait failli anéantir tout l'équipage et que ce retour avec un effectif réduit des deux tiers était une prouesse si l'on considérait l'état psychique des rescapés.

Chapitre 11

Ces nouvelles de Cécile Rand écritent dans la année 80 ont été longtemps perdues, grâce au travail acharné de recherche l'Isabelle Lémery nous avons pu redécouvrir l'excellente plume de cet auteur trop tôt disparue.
A l'exception du chapitre 11 malheureusement introuvable.

La bataille de Gioghe

Le Lydia Sutherland était un petit croiseur, l'un des vaisseaux de Starfleet. Cet organisme assurait la protection de la Fédération des Planètes Unies et comptait de nombreuses unités.
La plus prestigieuse d'entre elles était le vaisseau spatial Entreprise, croiseur de classe Constitution, qui avait alors un équipage de plus de trois cents hommes. Ce navire était le prototype d'une série qui devait en compter douze et n'en avait pour le moment que la moitié. Il fallait longtemps pour construire en apesanteur, dans un chantier en orbite autour d'une planète, un de ces grands vaisseaux et cela coûtait fort cher.
Le Lydia Sutherland paraissait minuscule à côté de ces montres de l'espace mais son Capitaine, le Commander James Tiberius Kirk était très fier d'en être le chef et d'avoir sous ses ordres une cinquantaine de personnes. Il rêvait d'obtenir un jour un vrai vaisseau spatial capable de rester plusieurs années en mission dans l'espace et d'explorer les parties inconnues de la Galaxie comme le faisait l'Entreprise.
Il n'en était pas encore là ! le jeune homme n'avait pas tout à fait vingt neuf ans. Il avait, certes, brûlé les étapes depuis sa sortie de l'Académie et était très bien noté par ses supérieurs malgré la façon cavalière dont il répondait parfois à leurs remar-ques.
L'Amiral Noguchi, Commandant en chef de Starfleet, était un ami de sa famille mais James savait que cela ne ferait que rendre plus dur son avancement. L'Amiral l'appelait peut-être Jim et même Jimmy, comme s'il n'était qu'un enfant, mais il ne lui accorderait aucune faveur et serait, au contraire, impitoyable si son protégé faisait preuve de faiblesse. Le Japonais pratiquait, pour lui et pour les autres, le Bushido, code d'honneur des Samouraïs.
Pour l'instant, James T. Kirk était assis dans le siège de commandement sur la passerelle de son navire. À ses côtés, le Lieutenant Gary Mitchell occupait le poste de timonier. C'était son meilleur ami. Les deux hommes ne s'étaient pas quittés depuis l'Académie où ils avaient fait leurs études. Jim avait un an et demi de moins que son Premier Officier mais il avait toujours été plus brillant que celui-ci et il était le seul maître à bord de son navire. Gary l'appelait peut-être Gamin dans l'intimité mais sur la passerelle il lui disait Commander et parfois Capitaine (une anticipation qui faisait battre le cœur du jeune chef).
Le Second du navire était très populaire parmi l'équipage. Tout le monde l'appelait Mitch. On pouvait plaisanter avec lui alors que Jim, trop perfectionniste, était plus distant et sévère, parfois même cassant. Il manquait encore de maturité et ne savait pas pardonner les faiblesses des autres (surtout si c'étaient celles de ses supérieurs).
Une humanoïde, Albène Héri, venue de la lointaine planète Valéria, avait le teint mat des orientaux mais ses cheveux de couleur mauve montraient bien qu'elle n'était pas native de la Terre. Elle occupait le poste d'officier scientifique. Un sang de cou-leur orange coulait dans ses veines. Grande et mince, elle avait d'immenses yeux dont l'iris semblait refléter la couleur du ciel de son monde natal : le violet le plus intense.
Une autre femme occupait la console des communications. Li Chang Ho, une au-thentique Chinoise, menue et souriante. Elle regardait son chef d'un air énigmatique et semblait apprécier sa chevelure d'airain. Toujours en bataille, une mèche retombait sur le front du jeune Commander et contrastait avec la coupe de cheveux très stricte de l'Orientale. Le front de la Chinoise était caché sous une frange aussi noire que la prunelle de ses yeux alors que les iris de Jim étaient de la couleur des noisettes sau-vages.
Si celui-ci appréciait la beauté de ses deux subordonnées, il restait sur son pié-destal vis-à-vis d'elles. Il savait qu'un chef ne devait pas avoir d'aventure avec les membres de son personnel. Cela n'amenait que des complications. Il se rattrapait lors de ses permissions et avait déjà une réputation bien établie de tombeur (aucune belle ne pouvait résister à son sourire enjôleur).
Mitch était presque aussi brun que la jeune Enseigne orientale mais ses cheveux montraient la même indiscipline que ceux de son Commander et ami. Il rejetait sou-vent la tête en arrière pour replacer la mèche rebelle qui retombait sur son front quelques secondes plus tard.
L'équipe de la passerelle était complétée par un navigateur, Lars Erickson, blond comme les blés du pays des fjords nordiques. Le Suédois traçait la route du navire et, paradoxe s'il en fut, Serto, le très jeune Vulcain au sang vert, aux oreilles pointues, aux sourcils relevés qui lui donnaient l'air démoniaque, était préposé à l'armement, lui, le ressortissant d'une planète délibérément pacifiste.
Ce n'est pas par perversité que Jim lui avait assigné ce poste mais parce qu'il fallait bien qu'un futur chef sache faire manœuvrer tous les appareils de son navire et Serto avait toutes les qualités nécessaires pour devenir un jour un capitaine valeu-reux.
Le Docteur Leonard McCoy était aussi un familier de cette pièce ronde située au sommet de la soucoupe qui formait la partie habitable du vaisseau. Deux nacelles oblongues flanquaient cet habitacle et contenaient les machines à impulsion et les dé-licats moteurs qui permettaient d'atteindre la vitesse de distorsion, plus grande que celle de la lumière.
Pour l'instant, le Docteur était retenu dans son infirmerie. Il supervisait les préparatifs nécessaires pour être prêt à toute éventualité dans le cas où les négocia-tions engagées par l'Amiral Sieren se révéleraient infructueuses.
Jim se demandait comment les choses avaient pu en arriver si près du point de rupture. Cela expliquait la présence au large de Ghioghe de son navire, perdu au milieu d'une multitude d'autres.

* * * * *

Ghioghe, soleil jeune, avait une belle couleur bleue qui indiquait la température élevée régnant à sa surface. La quantité de chaleur qu'il dégageait permettait de faire de ses quatre planètes les plus lointaines des mondes où la vie avait pu se développer. Les deux plus proches de l'astre en fusion n'étaient que des planètes calcinées où rien ne pouvait vivre. Il n'y poussait que des cailloux comme disaient irrévérencieusement les officiers scientifiques de la Fédération qui les avaient étudiés de l'espace.
Les quatre mondes habitables étaient tous de type M et possédaient une popu-lation humanoïde très dense. Très avancés du point de vue technique, ces planètes formaient une confédération qui avait développé les voyages dans l'espace depuis près d'un siècle. La flotte spatiale y était puissante et bien armée. Comme les habitants de ces mondes étaient très jaloux de leur indépendance, ils avaient répondu aux avances de la Fédération par une fin de non recevoir. Ils se suffisaient à eux-mêmes et préfé-raient rester les premiers chez eux plutôt que venir grossir, dans un presque anony-mat, la cohorte des planètes unies.
Le président de la Fédération s'inquiétait de cette disposition d'esprit. Les Klin-gons et les Romulans pouvaient à tout moment conclure une alliance avec les gens de Ghioghe et former ainsi une force qui deviendrait une menace pour la Fédération. Aus-si, les diplomates s'efforçaient-ils de rallier à leur cause ce système qui, pour l'instant, restait rebelle à toute idée de réunion.
Le gouvernement de Ghioghe était plus proche d'une dictature que d'une démo-cratie. Le monde dominant faisait régner la terreur sur les trois autres planètes qui n'étaient que des vassales, ceci expliquait leur refus de s'intégrer à la Fédération car ils auraient dû donner des libertés aux trois mondes qu'ils écrasaient de leur autorité. La flotte était exclusivement commandée par des hommes de Ghioghe 4 et ceci expli-quait l'arrogance dont les Capitaines faisaient preuve lorsqu'ils étaient en contact avec leurs homologues de Starfleet. Ils étaient pires que les Klingons !
Les derniers incidents avaient été si graves que l'Amiral Noguchi avait envoyé une escadre composée de nombreux vaisseaux de guerre. Elle était commandée par l'Amiral Sieren.
Le Lydia Sutherland était l'un des éléments de cette armada qui se voulait dis-suasive. Le chef suprême de Starfleet avait donné des consignes strictes au comman-dant en chef. Essayer d'intimider l'adversaire mais chercher à établir le dialogue sans être trop provoquant et sans compromission.
C'était une rude tâche fait pour un diplomate chevronné et Sieren n'avait jamais été particulièrement doué dans ce domaine où il fallait savoir avancer et reculer sans paraître y toucher. Diego Sieren était plutôt enclin à ne pas faire de concessions. Il avait une réputation de chef militaire à défendre et il n'écoutait guère ses conseillers quand ils l'exhortaient à la modération.
Lorsque la flotte de la Fédération se présenta au large du système de Ghioghe, des pourparlers s'engagèrent entre les Amiraux commandant les deux armadas.
L'avantage du terrain était pour ceux de Ghioghe qui s'appuyaient sur leurs ar-rières et pouvaient trouver de l'aide auprès des bases spatiales qui orbitaient autour des planètes 5 et 6. Chacune d'elles possédait un armement qui valait bien celui de l'escadre de la Fédération et les nombreux vaisseaux spatiaux ghioghiens alignaient une puissance de feu égale à la leur. Si les choses tournaient mal, Sieren devrait pra-tiquement combattre à un contre trois et il se trouverait rapidement en difficulté.
Le navire de Kirk flanquait le navire amiral sur la droite et en assurait la cou-verture. Le Paul Martin, sur la gauche était chargé du même travail. Deux autres uni-tés, en dessus et en dessous du Constitution, le protégeaient aussi). C'étaient Le fils du Ciel et Le Seigneur du Nil. Ces cinq navires formaient donc la première ligne.
Derrière le vaisseau amiral, à bonne distance, quatre croiseurs lourds et une dizaine de petits vaisseaux de moindre tonnage avançaient en bon ordre et formaient le gros de la troupe.
Plus loin dans l'espace, l'Entreprise et quelques autres navires étaient tenus en réserve, ils ne devaient intervenir qu'en cas de conflit ouvert et sur l'ordre exprès de Sieren. Pike rongeait son frein en pensant qu'on l'avait écarté de l'action alors qu'il rê-vait de se couvrir de gloire. Noguchi voulait-il le punir d'avoir toujours eu son franc parler ?
Kirk qui suivait attentivement les conversations échangées grâce à son système de communications comprit soudain que si le dialogue se poursuivait encore pendant quelques minutes tout pourrait s'arranger mais le Paul Martin était commandé par un Capitaine dont Jim redoutait les impulsions violentes.
Il avait eu maille à partir avec les Ghioghiens sur une planète neutre et ne vou-lait pas arrêter l'explication aussi facilement. Jim eut l'intuition soudaine d'une possi-ble catastrophe si Roger Funks, un vrai cabochard, ne pouvait plus se contrôler (à la place de Sieren, Kirk l'aurait démis de ses fonctions).
Juste au moment où il pensait que les plus grosses difficultés étaient aplanies, le Paul Martin ouvrit le feu sans en avoir reçu l'ordre. La riposte des Ghioghiens fut immédiate. Des rayons laser de forte puissance venus de la base spatiale 6 balayèrent l'espace. Kirk donna aussitôt l'ordre d'abaisser les boucliers.
Des torpilles à photons jaillirent des tubes qui hérissaient les vaisseaux ronds comme des boules de la flotte de Ghioghe. Des gerbes de lumière éblouissante éclatè-rent partout dans le ciel. L'impact des projectiles contre les boucliers occasionnait de multiples explosions silencieuses dans l'espace mais sur la passerelle du Lydia Suther-land, on entendait fort bien le bruit de celles qui frappaient le navire qui commençait à tanguer.
- Aucun dommage réel, annonça Li Chang pendant une brève accalmie.
Jim gardait les yeux rivés sur l'écran géant qui montrait le déroulement de la bataille. Son regard fut soudain attiré vers le sommet de la verrière du dôme de la passerelle. Il avait été alerté par des crépitements inquiétants. les volets obturateurs venaient de se mettre automatiquement en place.
Albène lui signala l'agression dont le navire venait d'être victime. Un rayon invi-sible avait endommagé les épaisses vitres du plafond. Ce faisceau destructeur avait ignoré superbement les boucliers et les avait traversés avec une aisance déconcertan-te.
- Li Chang, essayez de contacter le vaisseau amiral et prévenez-le de cette at-taque d'un type nouveau, dit Jim. Il se passa la main sur le visage comme s'il voulait oublier que son navire venait d'entrer vraiment dans la bataille.
Les choses allaient très vite. Les ennemis se rapprochaient à toute vitesse et leur tir se faisait plus précis. Kirk donna l'ordre d'armer les phasers et de riposter. Des coups violents secouaient le navire. Jim se cramponna aux accoudoirs de son siège.
Les vitres endommagées volèrent en éclat avec un bruit caractéristique de ver-re brisé. Le jeune Commander ressentit un choc à la tête, dans la région frontale, puis, la douleur arriva, fulgurante. Il porta la main à sa blessure d'un geste instinctif et arracha l'éclat de verre qui venait de lui labourer l'arcade sourcilière droite. Un nuage rouge obscurcissait sa vision. Sa main se couvrit immédiatement d'un liquide chaud et poisseux.
Il n'avait pas le temps de s'occuper des dégâts causés à son anatomie et il fit tout pour les ignorer. Il fallait essayer de protéger le navire amiral, le Vanguard, tout en évitant autant que possible les coups de l'ennemi.

* * * * *

Sur la passerelle de l'Entreprise, le Lieutenant-commander Spock était à son poste près de la console scientifique. Il entendit le message transmis par le Lydia Su-therland au Vanguard. Il se tourna vers le Capitaine Pike et dit de sa voix la plus for-melle :
- Cette arme nouvelle est un rayon ultrasonique. Il passe sans peine à travers nos boucliers.
- Obturez les vitres donnant sur l'extérieur, ordonna aussitôt Pike qui se fiait beaucoup aux explications scientifiques du Vulcain.
Tout l'équipage était survolté. Cette longue attente paraissait insupportable à tous les officiers de la passerelle et Pike s'efforça de les calmer en disant :
- Nous attendons les ordres. Nous n'interviendrons pas tant que l'Amiral Sieren ne nous dira pas de nous mettre en route. (Il se pencha sur l'intercom et dit). Lieut-nant-commander Scott, préparez-vous à me donner s'il le faut la vitesse de distor-sion.
- Aucun problème, Capitaine, tout est prêt, répondit l'Ecossais par le même ca-nal. Il était dans la salle des machines et surveillait attentivement ses moteurs.
Une bataille spatiale ne ressemble en rien à celles qui se déroulent sur le sol ou sur les mers d'une planète. La durée de l'affrontement des vaisseaux se compte ne minutes, voire en secondes.
Le Paul Martin avait été la cible privilégiée des Ghioghiens puisque c'est de ce navire qu'était parti le premier coup. Une avalanche de torpilles avait réduit ses dé-fenses à néant. Il explosa et sa destruction endommagea d'une façon épouvantable le Vanguard qu'il était chargé de protéger. Celui-ci, réduit à l'impuissance par suite de cette explosion, n'était plus qu'une épave. En effet, lorsque le Paul Martin s'était dé-sintégré, des morceaux avaient fusé dans toutes les directions. L'un d'eux avait fra-cassé les moteurs du vaisseau amiral.
Sieren, qui occupait le siège central, se tourna vers son aide de camp placé près de lui et lui dit :
- Commodore, descendez à la machinerie. Vous me rendrez compte de l'étendue des dégâts par l'intercom. Je ne peux plus avoir d'image de cette partie du navire et j'ai peur que nous n'ayons perdu pas mal de monde dans cette explosion. Personne ne répond plus à mes appels.
Le Commodore Vedrines se leva en disant :
- Compris, Amiral.
Il se dirigea vers l'ascenseur et monta les trois marches qui donnaient accès au pont supérieur de la passerelle mais il n'alla jamais plus loin. Un autre fragment du Paul Martin frappa la soucoupe près de la passerelle. Les cloisons résistèrent mais le choc très violent secoua le navire qui, déséquilibré, prit de la gîte.
Sieren fut arraché à son siège dont les protections avaient cédé. L'Amiral s'envola littéralement et traversa toute la largeur de la passerelle. Tous les officiers furent aussi propulsés loin de leur poste de travail. La rambarde qui entourait la par-tie supérieure de la passerelle s'était cassée et l'un des montants se dressait tel un pic acéré. L'Amiral s'y empala en poussant un cri d'agonie.
Vedrines roula sur le sol. Sa tête prit contact brutalement avec celle du Lieu-tenant chargé des communications. Les deux officiers perdirent connaissance pendant quelques secondes. Quand le Commodore reprit ses sens, il se releva péniblement en s'accrochant aux consoles les plus proches. Son regard, encore brouillé, fit un tour d'horizon rapide et s'arrêta, horrifié, sur le corps pantelant de son supérieur. D'un seul coup d'œil, il vit que l'Amiral était mort.
- Nom de D..., hurla-t-il avec rage et conviction.
Les autres membres de l'équipage de la passerelle commençaient à se redresser. Tous étaient plus ou moins contusionnés mais aucun n'était très gravement atteint. Le Commodore monta péniblement vers le siège de commandement, écrasé par la soudaine responsabilité qui lui incombait. Il était maintenant le chef de l'expédition et prenait le commandement au pire des moments : celui où la bataille était irrémédiablement perdue. Par l'intercom, il demanda à une équipe médicale de venir immédiatement sur la passerelle.
Un jeune docteur et ses aides arrivèrent assez rapidement et descendirent vers le corps de l'Amiral. La gîte du navire était d'environ quarante cinq degrés et compliquait leur tâche. Ils le décrochèrent, le couchèrent sur une civière et l'emportèrent vers l'infirmerie.
Vedrines avait regardé cette scène sans dire un mot, encore sous le choc. Il soupira, puis, se pencha de nouveau sur l'intercom et dit d'une voix chargée d'émotion :
- Ici le Commodore Vedrines à tout l'équipage. Nos moteurs ont explosé. L'Amiral Sieren à succombé lors de cette catastrophe. Je prends donc le commande-ment du Vanguard et de l'escadre.
Il s'arrêta et réfléchit quelques secondes. Que pouvait-il faire sinon essayer de sauver ceux qui avaient survécu au désastre ? Poste par poste, il contacta les resca-pés. Le bilan était très lourd mais il fallait essayer de sauver les blessés d'abord et ensuite les autres. Il pouvait disposer de l'aide des petits croiseurs qui n'avaient pas trop souffert de l'attaque ghioghienne. Le Lydia Sutherland, protégé par la masse du Vanguard, était intact.
Kirk reçut l'ordre de se diriger vers l'arrière du navire en perdition. Il devrait relever les boucliers de son vaisseau et le rapprocher à reculons du hangar aux navet-tes du grand Constitution. Les portes du Lydia Sutherland furent alors ouvertes et ses propres navettes sortirent dans l'espace pour que tous les véhicules de secours venant du Vanguard s'engouffrent dans la soute du petit croiseur.
Vedrines et les officiers blessés quittèrent la passerelle, les autres les suivi-rent dès que la cabine de l'ascenseur fut remontée. Le Commodore supervisa l'embarquement. Quand toutes les embarcations eurent trouvé place dans la soute du Lydia Sutherland, le navire de Kirk s'éloigna à toute vitesse vers les croiseurs du deuxième groupe. Vedrines demanda à l'escadre de battre en retraite. Cette bataille avait tourné au désastre, il était inutile de prolonger le massacre des unités de la Fé-dération et de sacrifier des équipages valeureux.
Il demanda à Jim de ne pas refermer les portes du hangar de son vaisseau qui ne serait donc pas repressurisé. Cela gagnerait de précieuses secondes pour le trans-bordement des navettes chargées de blessés dans les croiseurs de l'escadre.
Les trois navettes du Lydia Sutherland étaient entrées dans le hangar du navire amiral pour embarquer le reste de l'équipage. Celles du Fils du ciel et du Seigneur du Nil participèrent aussi à ce sauvetage. Les trois esquifs du navire de Jim trouvèrent un abri dans la soute des deux autres croiseurs qui avaient assuré la couverture du Vanguard.
Jim préférait de beaucoup cette mission de sauvetage à celle de combattant qu'il avait dû tenir jusque là. Il regrettait la tournure prise par les événements. Son navire n'avait pas trop souffert de la bataille mais il y avait quand même quelques per-tes parmi l'équipage. McCoy s'occupait des blessés les plus gravement atteints et quand le Lydia Sutherland eut rejoint le gros des forces de la Fédération, Jim deman-da à Matt Decker de lui envoyer des navettes pour prendre les blessés de son équipa-ge. Il ordonna à McCoy de suivre ses patients.
Quand ses propres navettes eurent été vidées de leurs passagers, elles revin-rent prendre une partie des hommes et des femmes qui n'étaient pas indispensables à la bonne marche du navire. Ce serait autant de vies épargnées car Kirk avait pris la décision de retourner vers le Vanguard pour essayer de persuader Vedrines d'abandonner ce qui restait du superbe navire amiral. Il n'était pas nécessaire qu'il sa-crifiât inutilement sa vie.

* * * * *

Mais le Lydia Sutherland n'atteignit jamais l'épave. Les Ghioghiens attaquaient les quatre gros croiseurs et leurs satellites. Le navire de Jim se trouva ainsi en pleine zone de bataille et la chance qui avait si bien servie le jeune Commander sembla l'abandonner. Son navire était devenu la cible des défenses ghioghiennes et s'il louvoya avec assez de succès pour éviter quelques torpilles, il ne s'attendait pas à ce qui le péril vienne de l'intérieur.
Une explosion souleva la passerelle, arracha Kirk à son siège et le propulsa con-tre le poste de timonerie. Le choc fut très dur. Jim entendit craquer ses côtes et essaya de hurler mais il avait du sang plein la bouche et ne produisit qu'un son presque inaudible. Son genou droit s'écrasa sur l'un des montants du poste d'armement.
Mitch, miraculeusement indemne, le saisit par les épaules et essaya de le proté-ger des morceaux d'acier qui passaient dans l'air en sifflant comme des balles. Jim voulut se redresser pour regarder autour de lui s'il y avait des victimes. Il respira malgré la douleur qui embrasa sa poitrine. Il agrippa la manche de Gary et réussit à chuchoter :
- Conduis les survivants aux postes d'abandon.
En un éclair, il avait compris qu'un petit vaisseau ghioghien s'était infiltré dans la soute toujours ouverte de son navire. Des nuées de ces unités minuscules volaient tout autour du Lydia Sutherland. L'un d'eux avait pu s'introduire impunément à l'intérieur et préparer sa destruction. Il vit, comme s'il y assistait, l'invasion des cour-sives par des ennemis qui allaient semer la mort.
- Tais-toi,, lui répondit son Second. (Il savait qu'il n'y avait plus qu'eux deux qui étaient vivants sur la passerelle). Je vais voir en bas ce qui s'est passé.
- Dirige l'évacuation si tu le peux et ne reviens pas, lui dit encore Kirk qui avait pris conscience de la mort de ses officiers tout autour de lui.
Gary réussit à atteindre l'ascenseur qui, miraculeusement, fonctionnait encore. Jim resta seul. Il y avait du sang partout. Le sang orange d'Albène coulait tout près de celui de Li Chang. Cela formait deux ruisseaux distincts. Une troisième coulée, ver-te, s'étalait en flaques non loin du corps du jeune Vulcain. Avec un serrement de cœur, Kirk comprit que Serto ne serait jamais commandant.
- Quel gâchis ! murmura-t-il.
Une autre secousse souleva Jim et il se mit à flotter au milieu des bulles rou-ges, vertes et oranges qui s'élevaient vers le plafond. Toute gravité avait disparue. Il distinguait mal les corps de ceux qui avaient péri à leur poste et s'en détachaient aussi comme si leur quart était terminé. En vérité, Erikson, Li Chang, Albène et Serto ne se soucieraient plus jamais d'assurer leur service et, lui, leur Commander, ne valait guère mieux.
Par le circuit de l'intercom resté aussi opérationnel, il entendit un bruit de ba-taille, des coups de phasers. Il soupira et fit un effort pour comprendre ce qui se pas-sait en bas.
Tout à coup, la pesanteur revint et il reprit un contact brutal avec le plancher de la passerelle. Gary avait dû mettre en marche le circuit auxiliaire de secours. Cela permettrait aux navettes de sortir du piège du navire en perdition. Il entendit enfin Mitch donner l'ordre de départ de l'unique navette encore en état de naviguer. Les deux autres avaient été détruites par une explosion.

* * * * *

Jim pensa qu'il restait seul dans l'épave de son navire et réalisa qu'il y avait une capsule de secours sur la passerelle. La paroi qui la protégeait était encore intacte. Il se mit à ramper pour arriver jusqu'à ce mur qui semblait bien lointain. Il savait qu'il ne pourrait atteindre le bouton d'ouverture, placé trop haut, mais il lutterait quand mê-me parce que c'était dans sa nature de ne jamais s'avouer vaincu.
Et soudain, Mitch pénétra sur la passerelle dévastée. Kirk ne le voyait pas, aveuglé par le sang qui avait recommencé à couler de son front et inondait ses yeux, mais il reconnu sa voix. Gary lui expliqua qu'un commando ennemi avait pénétré dans le hangar à l'aide d'une navette et qu'ensuite ces chiens avaient saboté le navire. Avec l'aide des rescapés, Gary avait réussi à les neutraliser mais il était déjà trop tard pour empêcher la perte du navire.
- Tu m'as laissé tout le travail ! se plaignit Mitch en plaisantant mais il y avait une fêlure dans sa voix.
Son ami avait, comme lui, le sentiment d'être perdu et Jim enrageait de ne pas pouvoir se redresser. Il se laissa aller, incapable de continuer sa reptation. Il venait de s'évanouir.

* * * * *

Il se sentit saisir sous les aisselles et tirer vers la capsule et il sera les dents pour ne pas gémir. Ses côtes fracturées lui perçaient les poumons. La douleur lui fit reperdre connaissance.

* * * * *

Un moment plus tard, il reprit conscience, bercé par le mouvement de la capsule qui filait, rapide, dans l'espace. Gary était là, près de lui. Il pensa : On va peut-être s'en sortir tout de même !
Sa blessure frontale ne saignait plus et il avait retrouvé l'usage de ses yeux mais leurs malheurs n'étaient pas terminés. Gary avait été blessé très légèrement par l'un des envahisseurs et cette plaie anodine était en réalité la marque de pénétration d'un fureteur. La balle chemine vers un centre vital dès qu'elle a pénétré à l'intérieur du corps, puis, elle explose entraînant souvent la mort du blessé. Cette arme terroris-te était interdite dans la Fédération mais les Ghioghiens n'avaient apparemment pas la même éthique que les gens de Starfleet.
Malgré sa faiblesse, Jim essaya de porter secours à son ami lorsque l'engin ex-plosa près du cœur de sa victime. Gary était en train de mourir sous ses yeux mais il ne pouvait tenter qu'un massage cardiaque et il se sentait lui-même très diminué par ses blessures. Il ne fut pas loin de désespérer, puis, il serra les dents et réussit à fai-re repartir le cœur de Mitch qui avait cessé de battre.
Il voyait son ami perdre son sang à chaque battement et ses yeux se remplirent de larmes. Il pensa : Si l'on ne vient pas à notre aide dans les secondes qui suivent, nous sommes morts tous les deux et c'est ma faute... Une miséricordieuse syncope vint effacer le sentiment de culpabilité du jeune Commander qui avait perdu son navire, ses meilleurs officiers et était bien près de laisser sa vie dans l'aventure.
La capsule de secours fut interceptée et recueillie par l'un des vaisseaux de la Fédération. Celui-là même qui avait déjà pris en charge McCoy et les blessés du Lydia Sutherland. Le Docteur, aidé de celui du navire d'accueil, s'occupa aussitôt des deux officiers qui étaient sortis tout juste vivants de l'enfer du Lydia Sutherland.

* * * * *

C'est dans un lit d'hôpital que Jim apprit comment s'était terminé la bataille de Ghioghe après que lui et son vaisseau aient été mis hors jeu. L'ennemi semblait vouloir poursuivre son avantage et forçait l'allure pour rattraper les vaisseaux traînards qui se repliaient sur une position préparée à l'avance comme aurait dit pudiquement le communiqué officiel quand ils avaient été attaqués par un groupe de Klingons sur leurs arrières, tout heureux de pouvoir prendre l'avantage sur un adversaire qui ne s'attendait pas à semblable agression.
Matt Decker, le plus ancien des Capitaines, dirigeait maintenant la retraite de l'escadre et il ordonna à la réserve de rester en place. La jonction se fit quelques mi-nutes plus tard.
Christopher Pike était fou furieux de n'avoir pu intervenir. Il croyait que le combat pouvait reprendre et tourner à l'avantage des forces de Starfleet mais Dec-ker avait décidé d'appliquer les consignes de Vedrines et, tandis que les navires rega-gnaient la base spatiale de la Fédération la plus proche, il pensait, avec juste raison, que même si les Ghioghiens étaient accrochés par les Klingons et desserraient leur étau sur les navires fédéraux, on devait mettre à profit cette accalmie pour sauver le plus de navires possible.
On ne pouvait considérer les Klingons comme des alliés. S'ils écrasaient ceux de Ghioghe (et ce n'était pas prouvé), ils seraient trop heureux de continuer en s'en pre-nant à l'escadre de la Fédération et Decker n'était pas sûr d'avoir envie de prendre le risque de faire massacrer le reste des effectifs de Starfleet.
Il aurait fallu un Amiral pour coordonner l'attaque avec quelque chance de suc-cès. Un Capitaine n'était formé que pour faire manœuvrer son bâtiment... et pas plus. Les Amiraux recevaient une formation de stratégie plus étendue dès qu'ils étaient promus.
Matt pensait qu'il aurait peut-être mieux manœuvré que Sieren et n'aurait pas placé le navire amiral en première ligne. C'était à son avis d'une imprudence folle. Il oubliait que la Fédération n'avait prévu qu'un contact diplomatique avec les Ghioghiens et que, dans ce cas là, il était naturel que ce soit le chef de l'escadre qui engage les pourparlers.
Maintenant qu'il avait la charge de ramener les débris de l'escadre, il n'avait qu'une hâte, c'était de se débarrasser de ce fardeau sur le Haut-Commandement, d'où son obéissance aveugle aux ordres de Vedrines même si celui-ci avait disparu dans la tourmente tout comme l'Amiral Sieren. Ce qui restait du Vanguard avait subi le même sort que le Lydia Sutherland.

* * * * *

Pike croyait que l'Entreprise aurait pu rallier tous les navires autour d'elle et contre-attaquer avec succès mais ce n'est pas à lui qu'on avait donné le commandement après la disparition des deux chefs les plus gradés et il devait se plier à la discipline même si cela ne lui plaisait guère. Il enviait presque Kirk qui avait eu le toupet de re-tourner dans la bagarre puisque personne n'avait pu le lui interdire. Vedrines était en-core en vie à ce moment-là.
Tandis qu'il ruminait ainsi en rongeant son frein, il entendit soudain la voix de Spock qui disait :
- C'était logique d'essayer de ramener le Commodore vers la flotte. (Le Vulcain semblait avoir suivi le cheminement des pensées de son Capitaine) Si le Commander du Lydia Sutherland avait réussi ce sauvetage, nous aurions peut-être pu changer la re-traite en contre-attaque avec 70.45 % de chances de succès.
Chris en eut le souffle coupé. Il ne se ferait jamais à la précision démoniaque du Vulcain.
Ainsi se termina donc la bataille de Ghioghe. Decker avait eu raison de choisir la retraite. Les quatre croiseurs Constitution du gros de l'escadre étaient tous endom-magés. Plusieurs des petits croiseurs qui les accompagnaient avaient disparu corps et biens tout comme ceux qui accompagnaient le Vanguard.
Le Haut-Commandement fit les comptes et reconstitua le schéma de la bataille grâce aux journaux de bord éjectés dans l'espace par les commandants des navires en perdition. On avait pu recueillir la plupart d'entre eux puisque chacun était muni d'une balise qui émettait des signaux permettant de la localiser.
Jim et Mitch se trouvaient maintenant en régénération dans un hôpital de la base principale de San Francisco. On espérait sauver le second, le premier était prati-quement tiré d'affaire. Noguchi le nomma Capitaine de Vaisseau. À sa sortie d'hôpital, il aurait le commandement de l'Entreprise... Il serait le plus jeune Capitaine jamais promu.
Decker et Pike étaient promus Commodores. Si Matt devait conserver son navi-re le Constellation, Pike serait affecté à l'Etat-major. C'était très inattendu pour Chris, lui, qui disait à qui voulait l'entendre et avec une certaine rancœur, qu'il n'avait rien vu de la bataille de Ghioghe.
Les Klingons avaient dû battre en retraite aussi. C'était là l'un des points posi-tifs de ce désastre. Ils sortaient assez affaiblis pour ne plus être une menace immé-diate pour la Fédération.
Les Ghioghiens gardaient une haine tenace contre les Klingons et n'étaient pas prêts de s'allier avec eux. De plus, leurs trois planètes vassales avaient profité des difficultés de Ghioghe 4 pour se rebeller contre sa tyrannie. Quelle que soit l'issue de la révolte, les Ghioghiens seraient assez occupés pendant quelques temps et cela cal-merait peut-être leur esprit revanchard.

Le bal masqué

L'Etat-major de l'Entreprise avait été convoqué en salle de briefing et tous se demandaient pourquoi le Capitaine Kirk avait réuni tous ses officiers supérieurs. Comme il n'était pas encore revenu de l'Amirauté, ils devaient patienter pour le savoir et les langues allaient bon train.
- Encore une corvée distinguée qui va nous tomber sur le râble, dit McCoy à Scotty, On croirait qu'il n'y a que nous dans Starfleet quand il s'agit de réceptions ou autres mondanités. L'Amiral Noguchi a une façon bien particulière de prouver sa sym-pathie à Jim. Il doit prendre un malin plaisir à le fourrer dans des situations que notre C.O. abhorre !
- Il n'est pas le seul, soupira Scotty qui sentait les poils de ses bras se hérisser à l'idée de remettre encore sa tenue de gala.
- Jim donnerait tout pour partir dans l'inconnu et, jusqu'ici, nos missions se sont bornées à transporter des gens, même pas des V.I.P, dit le Docteur en faisant la moue.
- Oui mais heureusement pour nous, le Capitaine Kirk semble attirer l'aventure comme un aimant attire le fer, intervient Sulu, et cela en dépit des précautions prises par le Haut-Commandement. Quand l'Amiral veut le mettre dans du coton, un hasard bienheureux vient déjouer ses plans.
Le silence tomba. Les trois officiers se rappelaient leur première mission avec le nouveau Capitaine de l'Entreprise. Tout ne s'était pas passé sans heurt entre le plus jeune Capitaine de la flotte et son Etat-major mais on peut dire que maintenant Jim était accepté. Il avait réussi son examen de passage devant le jury des anciens du na-vire.
Sa jeunesse, sa crânerie et même ses sautes d'humeur avaient été ses atouts principaux pour gagner l'estime et l'affection de ses officiers et de son équipage. Per-sonne ne désirait plus quitter l'Entreprise alors qu'il y a quelques mois, après sa prise de commandement, Jim se demandait s'il n'allait pas devoir faire face à une véritable épidémie de demandes de mutation.
- Quand on pense qu'on devait seulement transporter des baladins de base spa-tiale en base spatiale ! dit Chekov.
Ils n'avaient jamais mené à bien cet assommant périple parce que la chance avait placé une civilisation extraordinaire soudain apparue et comme jaillie du néant en travers de leur route. Ils avaient établi un premier contact et, ensuite, ils avaient sauvé l'Empire Klingon de la destruction, puis, recueilli des honneurs vraiment inatten-dus.
- Sauver les Klingons ! Etait-ce une si merveilleuse idée ? bougonna McCoy.
Uhura intervint d'un ton indigné :
- Docteur ! Pensez à votre serment d'Hippocrate ! En vous écoutant, on pourrait douter de votre amour de l'humanité.
- Mais bon sang ! Les Klingons n'ont rien d'humain, jappa McCoy furieux.
- Ce sont tout de même des humanoïdes assez proche de nous, lui rappela Che-kov.
- Eh bien ! Il n'y a pas de quoi s'en vanter, répondit le Docteur qui se complaisait vraiment dans cette polémique.
- Madame, Messieurs, intervient Spock, il est profondément illogique de discu-ter dans le vide. Quand le Capitaine sera là et nous aura dit en quoi consiste notre nouvelle mission, vous pourrez lui faire part de vos doléances.

* * * * *

La porte s'ouvrit devant un James Kirk renfrogné et qui paraissait prêt à explo-ser.
- Asseyez-vous, Madame et Messieurs, dit-il d'une voix tendue, vous aurez be-soin d'un siège sinon vous pourriez vous écrouler de stupéfaction à l'annonce de notre nouvelle mission. On nous envoie au bal masqué !
Personne ne dit mot. McCoy avait vraiment envie de dire. Qu'est-ce que je vous disais ? Il se retint juste à temps en voyant l'air féroce de Jim. Le Capitaine resta debout tandis que tous les autres prenaient place autour de la table.
- La meilleure, c'est qu'on nous impose un costume, reprit-il en s'étranglant presque d'indignation, et on nous fourni un vrai catalogue de ces tenues. (Il jeta sur la table une liasse de feuilles qui venaient de sortir de l'imprimante de l'ordinateur de l'Amirauté). Allez-y, cherchez la vôtre !
De la main, il désignait les feuillets qu'il venait de lancer sans ménagement sur la surface polie qui reflétait son visage rouge de colère. Il fit un effort pour respirer profondément et reprit, un peu calmé, mais avec un ton d'ironie amère.
- L'Amiral Noguchi nous demande de nous rendre au Carnaval de Zirton et d'y paraître avec les costumes que nous fournira le synthétiseur du bord. Oh ! Il a tout prévu. Scotty, devinez un peu quel sera votre déguisement ? Vous serez un Highlan-der, bien sûr. Et vous, Sulu ? Ne pariez pas, vous avez gagné. Nous saluons notre Sa-mouraï. Et ce n'est pas tout. Laissez-moi vous présenter le Cosaque Chekov, la diva de la revue nègre, Uhura, vêtue d'une ceinture de bananes, le diabolique Spock et pour vous guider le Cow-boy au grand cœur, James T. Kirk. Oh ! Excusez-moi, Diafoirus McCoy, vous aurez un joli clystère à la main et une tenue aussi noire que celle de Spock.
La jeune Bantoue avança la main et éparpilla les feuilles sur la table.
- Mais Nom de D…, éclata Jim, on se fout vraiment de nous ! Nous ne sommes pas des marionnettes tout de même ! Et tout cela est top secret ! Il y a de quoi rire.
Spock pencha sa haute taille pour mieux voir les esquisses qui représentaient les costumes qu'on leur demandait de porter.
- Intéressant, dit-il d'un ton aussi neutre que possible et qui contrastait avec celui très coléreux du Capitaine.
- Cette planète de malheur n'avait pas besoin d'organiser des festivités carnavalesques, bougonna Scotty.
- Et encore moins de demander à Starfleet d'y envoyer une délégation, reprit McCoy.
- Ils auraient dû penser que ce serait nous qu'on allait désigner, assura Chekov.
- Et que ça nous plairait pas, ajouta Sulu comme un écho.
- Bien sûr, il n'y a que nous dans le dock en ce moment, remarqua Uhura en je-tant un coup d'œil au costume qu'on lui demandait de porter.
Jim se laissa tomber sur une chaise.
- Je dois être né sous une étoile enragée, reprit-il, Papa Noguchi s'occupe même de mes distractions. !
- Il doit avoir un idée derrière la tête, remarqua Spock d'un ton sentencieux, vous pouvez lui reprocher de ne pas vous dire ce qu'il y a en réalité sous cette mission mais cela m'étonnerait que le gouvernement de Zirton ne pense qu'à la rigolade.
- Monsieur Spock ! s'étonna Jim un peu calmé. Vous nous aviez caché que vous connaissiez ce mot !
- J'ai du vocabulaire, rétorqua le Vulcain, je connais beaucoup de choses en théorie, même si je n'ai aucune pratique de ce qu'elles représentent.
Jim éclata de rire tandis que Spock levait un sourcil interrogateur.
- Excusez-moi, dit le Capitaine en reprenant son sérieux, vous avez parfaite-ment raison et je riais de ma stupidité.
- Ah bon ! rétorqua le Vulcain qui accepta cette explication sans chercher à l'approfondir.
Les humains étaient vraiment versatiles et son supérieur hiérarchique était le plus imprévisible qu'il connût mais, très bizarrement, cela lui paraissait assez sympa-thique. Cela était profondément illogique, il le savait bien, mais Jim Kirk commençait à prendre une place tout à fait à part dans son appréciation des valeurs humaines.
Presque toute l'équipe retourna sur la passerelle. Seul Scotty étai resté dans la partie basse du navire où se trouvait la machinerie.
- Il est temps de quitter le dock, remarqua Kirk, Monsieur Sulu, calculez, s'il vous plaît, la route la plus directe pour atteindre notre destination. Mardi, au plus tard, nous devons être en orbite de Zirton. Il va falloir naviguer à la vitesse de dis-torsion.
- Bien, Monsieur !
Tout n'était plus que routine. Les autres jours de voyage permettraient à tous les officiers de reprendre leur calme et d'envisager leur visite à Zirton avec la même philosophie que celle dont Monsieur Spock n'avait cessé de faire montre.
Jim venait d'endosser le costume de cow-boy que lui avait délivré le synthéti-seur. Il regardait d'un air perplexe la petite barbichette et les moustaches postiches qui devaient lui donner l'air de Buffalo Bill.
- N'oubliez surtout pas de mettre votre masque, lui rappela l'ordinateur qu'il consultait comme guide tandis qu'il se transformait sans hâte.
Enfin ce fut fini. Le loup noir acheva la métamorphose et Winona n'aurait pas reconnu son propre fils quand il l'eut fixé sur son nez et attaché solidement à l'aide des pattes adhésives prévues à cet effet. Il s'approcha de l'intercom et ouvrit le ca-nal.
- Entreprise à Zirton. Prêts à être téléportés quand vous nous en donnerez l'autorisation. Quelles sont les coordonnées ?
Depuis qu'il était dans sa cabine, l'intercom était relié directement aux installa-tions zirtoniennes et il avait déjà présenté ses lettres de créances et accompli toutes les formalités diplomatiques requises.
- Bienvenue sur Zirton, Capitaine, répondit un voix féminine très agréable, vo-tre officier de service au téléporteur sait déjà où vous allez arriver. Il s'agit du palais impérial. Le Prince Jack donne ce soir le bal d'ouverture du Carnaval et le Grand Chambellan vous attend déjà !
- Nous y serons dans cinq minutes, répondit Jim, terminé. (Il coupa le circuit et annonça alors seulement au vaisseau). Tout le groupe invité sur Zirton au téléporteur. Départ dans cinq minutes. (Le circuit se referma en claquant sous son poing vigoureux.

* * * * *

En arrivant dans la salle de téléportation, Jim regarda avec quelque amusement les membres de son Etat-major. Leurs tenues contrastait avec le sévère uniforme de Kyle. Le Capitaine était un peu ennuyé de laisser l'Entreprise aux mains de l'équipe de nuit mais l'Amiral Noguchi avait bien spécifié que tout l'Etat-major devait représenter la Fédération lorsqu'il avait donné ses dernières instructions.
Par un message de dernière heure, l'Amiral lui avait enfin donné quelques éclair-cissements. C'était une affaire d'état ! Le jeune Empire de Zirton occupait une posi-tion stratégique sur la frontière non loin de la zone neutre romulane et, de plus, on y respirait une bonne odeur de dilithium, ce précieux minerai objet de toutes les convoi-tises.
Il n'aurait pas pu me le dire plus tôt, avait grommelé Kirk furieux, sacré Nogu-chi, toujours aussi cachottier !

* * * * *

L'Amiral avait joué avec les nerfs de Jim et lui avait laissé croire à une simple corvée mondaine alors qu'il s'agissait d'une affaire beaucoup plus grave. Il me prend vraiment pour un guignol, avait pensé Jim mais, maintenant, il était prêt à remplir sa tâche de diplomate avec beaucoup plus de cœur. Il comprenait que c'était utile pour la Fédération. Spock est bien plus intelligent que moi avait-il conclu avec philosophie.
- J'espère qu'on nous permettra de garder ces costumes disait Scotty à McCoy, ma claymore est une merveille ! Et il tapa sur le fourreau qui pendait à son côté. Il s'arrêta en voyant entrer leur chef.
- Allons-y, dit Jim en prenant place sur l'un des plots de départ.
Tous grimpèrent à ses côtés sans le faire attendre.
- Energie, commanda-t-il.
Le scintillement enveloppa la petite troupe qui disparut presque immédiatement.
Ils se rematérialisèrent dans un petit salon garni d'immenses miroirs. Un homme de haute taille, vêtu d'un somptueux uniforme de Grand Chambellan se trouvait déjà là. Un masque noir cachait ses traits mais ses yeux brillaient d'un éclat amical à tra-vers les ouvertures ovales. Il s'inclina devant Jim.
- Capitaine, Messieurs, bienvenue sur Zirton.
Jim répondit à ses salutations et jeta un coup d'œil sur ses camarades pour voir si tous étaient bien masqués. Spock paraissait encore plus grand et plus mince dans ce costume noir collant. Une courte cape rouge surmontée d'un collet rigide lui drapait les épaules et contrastait avec son teint olivâtre un peu dissimulé par le mas-que.
Chekov portait crânement son haut bonnet de cosaque et les cartouchières qui ornaient sa tunique rouge scintillaient de tous les éclats de l'or. Le visage de Sulu dis-paraissait sous un casque à large bord. Son armure était la réplique exacte de celle des chevaliers nippons.
Uhura, les cheveux gominés, très plaqués, révélait un magnifique corps digne d'une statue d'ébène. Seule la petite ceinture de bananes égayait d'une touche jaune et verte sa jolie silhouette noire. Le regard du Capitaine s'attarda sur cette agréable vision.
A ses côtés, McCoy avait l'air d'un épouvantail avec son haut chapeau et sa large houppelande couleur de suie. Son loup était un peu de travers mais le Docteur lâcha son clystère, le laissa pendre librement sur sa poitrine, et essaya de remettre ses yeux en face des trous comme il dit en souriant d'une façon ironique avec son accent géorgien.
Et les miroirs renvoyèrent à Jim l'image d'un cow-boy tout de beige vêtu. La tunique de peau à franges, les deux colts enfoncés dans des étuis de cuir fauve, les hautes bottes garnies d'éperons d'argent, le large chapeau qui ombrageait son visage lui arrachèrent un sourire.
- Il ne manque que le cheval ! murmura-t-il, railleur.
- Par ici, Messieurs, dit le Chambellan en ouvrant la porte qui donnait sur un grand hall. Je vous conduis vers le Prince Jack.
Le brouhaha de la fête les enveloppa soudain. L'immense pièce était pleine d'une foule de courtisans vêtus de costumes très variés : mousquetaires, odalisques, guer-riers de tous les âges, dames aux hennins vaporeux, chevaliers à perruque poudrée, princesses en robe à paniers, adorables geishas, tchadors dissimulant des robes de soie lumineuse. Il y en avait pour tous les goûts. Leur guide fendait avec autorité cet-te assistance bruyante et joyeuse.
En attendant le début de la soirée, ils jouaient tous au jeu des devinettes et essayaient de reconnaître voisin ou voisine en entamant un flirt. La petite troupe se dirigeait vers un escalier monumental situé à l'autre extrémité de la galerie. Un grand diable vêtu comme Attila, entouré d'une cohorte de Huns leur refusa le passage. Le Chambellan essaya de les contourner mais le chef des guerriers passa brusquement à l'attaque. Il y eut des cris d'épouvante. Les assaillants convergèrent vers Jim en criant :
- Sus au cow-boy !
Le Capitaine reçut un coup de poing dans la figure et, malgré sa surprise, ne tarda pas à réagir. Ses hommes arrivèrent à la rescousse et la mêlée devint générale. Spock semblait orchestrer la défense. D'une main nerveuse, il plaça sa célèbre prise vulcaine, à la base du cou de l'antagoniste de Kirk. L'homme s'écroula aux pieds de Jim éberlué. Il ne connaissait pas encore le talent de son Premier Officier.
- A la garde ! hurlait le Chambellan d'une voix de fausset.
- Merci Satan ! murmura le Capitaine en reprenant son souffle.
Deux autres attaquants s'écroulèrent, les autres reculèrent et s'enfuirent tan-dis qu'on entendait le bruit de bottes d'une troupe en marche.
- Sauvés par la cavalerie, railla McCoy en voyant poindre les uniformes des sol-dats de la sécurité zirtonienne.
Tous les assistants s'étaient retirés et formaient un large cercle autour des trois corps inconscients.
- Ils se sont pris de querelle, dit Jim d'un ton tranquille comme s'il n'avait rien à voir dans l'aventure à l'officier commandant la patrouille.
L'autre se contenta de cette réponse. Il fit un signe à ses subordonnés qui ra-massèrent les trois victimes et le Chambellan, reprenant toute sa dignité, fit signe à ceux de l'Entreprise de vouloir bien continuer à le suivre. Ce qu'ils firent sans plus d'ennuis. Tout le monde leur laissa le passage avec célérité.
Après avoir gravi les marches, ils arrivèrent devant une lourde porte. Le guide l'ouvrit et s'effaça pour les laisser pénétrer dans un petit salon où quelques personnes en uniforme zirtonien étaient assises. L'un d'eux, qui leur tournait le dos, se leva et dit sans se retourner :
- Bienvenue aux officiers de l'Entreprise, je suis le Prince Jack.
- Votre Altesse, répondit Kirk en s'inclinant, je suis le Capitaine Kirk et voici mon Etat-major. (Il présenta rapidement ses compagnons.
- Asseyez-vous, demanda le Prince en désignant quelques fauteuils vides placés tout autour du bureau derrière lequel il se tenait.
Les arrivants obéirent un peu gênés par ce Prince qui ne daignait pas les regar-der. Jack de Zirton se retourna alors et Jim resta bouche bée de stupéfaction. Le Prince lui ressemblait trait pour trait. Celui-ci sourit et expliqua :
- Pardonnez-moi d'avoir fait toute cette mise en scène et de vous avoir ainsi tourné le dos. Je voulais profiter de l'effet de surprise.
A part Spock impassible, tous les autres semblaient confondus.
- A votre tour, Capitaine Kirk. Enlevez votre masque, retirez vos postiches. Je veux voir votre vrai visage.
Jim s'exécuta et, à son tour, le Prince s'étonna :
- C'est hallucinant ! On dirait que je me regarde dans un miroir.
- Pas tout à fait, les costumes diffèrent, remarqua Jim en plongeant ses yeux noisette dans ceux de son interlocuteur qui semblaient aussi souriant que les siens et tellement semblables !
- Qu'est-ce qui peut bien expliquer une ressemblance aussi frappante ? s'étonnait le Prince. Nous avons la même taille, les mêmes cheveux clairs, les vôtres sont peut-être un peu plus sombres mais si peu, la même corpulence apparemment le même âge !
- J'ai vingt neuf ans, votre Altesse, répondit Jim.
- Vous me devez donc le respect et l'obéissance, plaisante Jack, moi je viens d'en avoir trente. Capitaine Kirk d'où êtes-vous originaire ?
- De la Terre, ma famille était de l'Iowa.
- Tout comme la mienne, reprit le Prince.
Et par recoupements successifs, Jack et Jim ne tardèrent pas à comprendre que cette ressemblance n'avait rien de miraculeux. Ils étaient cousins. L'arrière-grand-père paternel du Prince était le frère de l'arrière-grand-mère maternelle de Kirk. Il avait émigré vers Zirton et y avait fait fortune. Le pionnier était devenu un très puissant seigneur. Il avait fondé un empire.
Son arrière-petit-fils avait le titre de Prince et briguait celui d'Empereur que lui délivrerait la Diète des Seigneurs de la Planète dès le lendemain, s'il se présentait devant elle pour faire valoir ses droits à la succession de son défunt père, William Premier.
Mais il y avait d'autres postulants au trône. Son cousin, Peter, fils du frère ca-det de son père avait aussi l'intention de le revendiquer. Jim aurait rit de ces préten-tions nobiliaires d'un autre âge s'il n'avait compris toute l'importance de la situation. Jack lui ressemblait certes physiquement mais il avait une position bien supérieure à la sienne. Ils vivaient tous les deux dans des mondes très différents.
- L'Amiral Noguchi à qui j'ai demandé de l'aide m'avait promis de m'envoyer quel-qu'un pour prendre ma place et détourner les dangers qui s'amoncelaient autour de moi.
Le Capitaine fit la grimace en entendant le mot danger.
- On l'a déjà attaqué dans le grand hall, dit le Chambellan, une horde de Huns.
- Quelqu'un savait donc que nous vous attendions, dit le Prince, soucieux, Il y a quelqu'un dans mon entourage immédiat qui nous trahit mais qui ? (Jack regarda de nouveau son cousin). Voulez-vous m'aider malgré les risques ?
- Il me semble que je n'ai pas le choix, répondit Jim, je suis en service comman-dé. L'Amiral est peut-être un ami de ma famille mais il ne m'a pas envoyé ici pour que je me défile à cause d'un danger potentiel. Je ne recherche pas les coups mais je sais les rendre et mes officiers ne sont pas des manchots.
- Le choix de Noguchi ne m'étonne plus. C'est aussi un ami de ma famille, dit Jack en souriant, tout s'explique. (Après quelques secondes de silence, il reprit en s'adressant à Jim). Je vous demanderai de passer avec moi dans la pièce voisine. Nous procéderons à un échange de vêtement. Quand nous ressortirons, je serai le Capitaine Kirk et Buffalo Bill. Vous revêtirez le costume de Pierrot que je devais mettre.
Les deux hommes s'éclipsèrent et revinrent quelques minutes plus tard. Les of-ficiers avaient profité de ce temps pour se déguiser et tous avaient fixé un masque sur leur visage.
- Allons, Messieurs, il faut ouvrir le bal !
C'était Buffalo Bill qui venait de parler, Pierrot hésita. Le Chambellan lui souffla à mi-voix :
- Tout le monde sait que le Prince porte ce costume de Pierrot et qu'il va ouvrir le bal avec sa Colombine. Il faut donc que vous pénétriez en tête dans le grand hall .
A l'apparition du cortège princier, en haut des marches, les conversations s'arrêtèrent et les courtisans firent une profonde révérence. Du geste, Pierrot leur ordonna de se relever, puis, il avança vers la ravissante Colombine qui se tenait au premier rang.
- Tania, dit-il d'une voix enrouée par l'émotion, ou plutôt chère Colombine, vou-lez-vous me permettre de vous inviter ? Il lui tendit le poing. Elle posa sa petite main sur la sienne et tous deux se dirigèrent vers le centre de la pièce.
Sur une estrade, l'orchestre n'attendait que le signal. Le chef leva sa baguette. Kirk enlaça la Princesse et tous deux se mirent à valser sur la musique grisante de Strauss. Après quelques instants et sur un signal qu'il fit de la main, les autres couples les imitèrent.
Prince d'un jour, pensa-t-il, je ne m'attendais pas à cette mascarade ! Des yeux, il chercha Buffalo Bill et ses hommes. Tous avaient trouvé de ravissantes dames pour leur servir de cavalière. Le cousin ne se débrouille pas trop mal et les gars de l'Entreprise sont là pour le protéger d'un retour problématique des Huns, se dit-il mais Tania était dans ses bras. Il la sentait frémir et il oublia bientôt tout ce qui n'était pas la danse.
Après quelques valses, l'orchestre s'arrêta de jouer et des valets poussèrent de grandes tables surchargées de bouteilles de champagne flanquées de flûtes de cristal et d'assiettes débordantes de gâteaux. Le Capitaine fut le premier à se servir mais il passa sa flûte de vin pétillant à sa compagne, il en prit une autre et trinqua joyeuse-ment :
- A nos amours, Colombine ! (Son sourire était ensorcelant et sa cavalière n'y résista pas).
Après cette pause, les danses reprirent mais Pierrot et Colombine, précédés du Chambellan, furent conduits vers deux fauteuils surélevés. Jim gravit les quelques marches avec Tania. Ils s'assirent tous deux et le Chambellan se plaça à la droite du Capitaine. Un jeune marquis vint s'incliner devant le couple qui présidait la soirée.
- C'est votre cousin, Peter, souffla le Chambellan.
- Je suis heureux de vous voir, Marquis, dit Kirk avec urbanité.
- Moi aussi, Votre Altesse, répondit l'autre en renouvelant son salut. (Il s'éloigna alors et se perdit dans la foule).

* * * * *

- La danse des Dames, annonça soudain le Chambellan.
Kirk chercha des yeux ses amis. Spock avait un succès fou auprès des bergères et des marquises innombrables qui se l'arrachaient littéralement.
- Elles veulent toutes danser avec le Diable, remarqua-t-il comme pour lui-même mais Tania lui répondit :
- Moi je préfère le blanc au noir et c'est vous que je choisis.
Bon gré, mal gré, Jim dut retourner sur la piste de danse mais alors qu'il n'était pas rare de voir une de ces dames revendiquer l'honneur de danser avec un cavalier déjà nanti d'une partenaire, personne ne se permit cette privauté avec lui.
- Le rang a ses avantages, murmura Tania, tout le monde sait que vous m'appartenez.
Jim éclata d'un rire heureux. Il venait de voir Buffalo Bill changer trois fois de danseuse en moins d'une minute.
- C'est bien vrai, chère amie !

* * * * *

Tandis qu'il changeait de costume avec son sosie, le Prince lui avait appris que Tania était sa fiancée très officielle, la fille du puissant Prince de Mardore.
- Je n'en suis pas tellement entiché et elle ne m'aime pas non plus, avait-il dé-claré d'un air un peu ennuyé.
- J'essaierai de vous remplacer en tout bien tout honneur, avait répondu Jim.
La danse des Dames s'achevait. Pierrot et Colombine rejoignirent leur perchoir. C'est un monde délicieusement rétro, pensa Jim, on se croirait sur Terre avant les grandes guerres mondiales du 20ème siècle. Il commençait à s'ennuyer ferme et il en-viait Buffalo Bill qui profitait de sa liberté pour lutiner une odalisque peu farouche.
Uhura et Chekov valsaient ensemble. Sulu avait tout naturellement invité une geisha. Scott et McCoy trouvaient que le champagne de Zirton n'était pas sans at-traits. Cependant, lorsque Buffalo Bill s'approcha d'eux, ils abandonnèrent tous leurs occupations pour se reformer en escadron et se diriger en bon ordre vers le couple princier.
- Votre Altesse, il faut que nous prenions congé, dit Buffalo avec une étincelle de gaieté dans le regard, nous représentons la Fédération et demain il y a la séance de la Diète. Nous avons besoin de repos après le long voyage et cette admirable soirée dont nous vous remercions, mes officiers et moi.
- Chambellan, faites conduire nos invités d'honneur à leur hôtel, dit Jim d'un air grave.
Le grand personnage qui lui servait de mentor fit un signe à deux valets et ceux-ci, après avoir reçu des instructions détaillées, escortèrent la petite troupe. Jim les vit partir avec une petit serrement de cœur.
- On les a logé à l'hôtel impérial, tout près de la Diète, lui apprit le Chambellan en souriant. (Puis, voyant l'air tendu de Kirk il lui dit) : Si Votre Altesse le désire, elle peut maintenant se retirer. On vous a préparé un souper dans vos appartements.
- Qu'en pensez-vous, Tania ? dit Jim.
- Avec plaisir, répondit la jeune fille.
Le Chambellan les précédant, c'était bien commode pour Kirk qui ne savait pas où il allait- le couple princier descendit du podium et sortit de la salle où les invités continuaient à s'amuser. Ils retrouvèrent le silence dans le long couloir qu'ils parcouru-rent sans se presser. Jim enleva son masque en murmurant :
- Ce que cet engin peut être désagréable… et complètement inutile, tout le monde savait qui nous étions.
Colombine l'imita aussitôt et sourit :
- C'est bien vrai, Jack, mais c'est la tradition.
Kirk découvrait avec plaisir le minois agréable de sa partenaire. Il pensa : Jack aurait pu tomber plus mal mais je ne dois pas me laisser entraîner et en faire trop, Tania n'aime pas Jack non plus…
Le couvert était dressé sur une petite table ronde. Jim fit asseoir Tania et, gourmand, souleva les cloches argentées pour voir ce qui se trouvait dessous.
- Toujours aussi curieux, dit Tania d'un ton grondeur, combien de fois vous ai-je vu accomplir ce geste ! N'en êtes-vous pas lassé ?
- Ce sont toujours les même cloches peut-être mais dessous il y a des mets dif-férents suivant l'humeur du cuisinier.
- Jack le curieux ou Jack le gourmand ? Vous aurez le choix entre ces deux surnoms, dit-elle en badinant.
Jim s'éloigna un instant de la table pour se rapprocher du Chambellan figé près de la porte.
- Vous pouvez nous laisser maintenant. Je n'ai plus besoin de vous ce soir. Pour demain, faites préparer mon uniforme habituel.
- Bien, Votre Altesse ! (Après avoir fait une belle révérence, il s'éclipsa).
Les deux jeunes gens restèrent seuls. Jim paraissait un peu nerveux. Il se leva plusieurs fois, le verre à la main et s'approchant de la fenêtre, il dit à la Princesse qui lui tournait le dot :
- Tania, venez donc voir les étoiles. Il y a peu de nuages ce soir. Il( avait posé son verre près de lui).
Tandis que la jeune fille lui obéissait, il se tourna vers elle et la prenant dans ses bras, il l'embrassa longuement. Elle se raidit d'abord, puis, s'abandonna. Je n'aurais pas dû faire ça, pensa-t-il, mais j'avais vraiment besoin de cette petite compensation.
Ils revinrent près de la table et reprirent leur place. Tout à coup, Jim se ren-versa contre le dossier de sa chaise. Il haletait. Il porta sa main à sa gorge et dit d'une voix altérée :
- Je me sens mal tout à coup. Que m'arrive-t-il ? On dirait qu'on m'a drogué !
Tania le regarda bien en face :
- Ce n'est pas de la drogue. C'est du poison !
Jim parut s'affoler. Il la regarda avec des yeux fous et lui demanda :
- Pourquoi avez-vous fait ça ?
- J'aime Peter et je ne vous aime pas.
- Je ne suis pas un monstre. Si vous me l'aviez demandé, je vous aurais rendu vo-tre parole et vous auriez pu épousé Peter.
- Mais je veux être Impératrice et que Peter soit Empereur.
Jim ferma les yeux. Il se sentait réellement malade. Cette femme était un véri-table monstre ! Il rassembla toute son énergie pour essayer de se lever. Il voulait ap-peler à l'aide et n'en avait même pas la force. Il se dressa mais perdit l'équilibre. Ses mains cherchèrent vainement à se raccrocher contre le rebord de la table. Il glissa sur le parquet et tomba la figure contre le bord du tapis. Il ne bougeait plus. Tania se leva. Elle se dirigea vers la porte et sortit sans même jeter un regard sur sa victime.
Les officiers et le Prince Jack étaient arrivés sans anicroche à leur hôtel. Spock, dès qu'ils furent dans leur suite contacta l'Entreprise et demanda à Kyle de leur faire parvenir leur uniforme de gala.
- Nous ne remonterons pas ce soir. Nous passons la nuit ici. Ah ! N'envoyez pas l'uniforme du Capitaine, il n'est pas avec nous.
- Oui, je sais, répondit Kyle, il vient de nous contacter en nous précisant ses nouvelles coordonnées.

* * * * *

Jack était déjà en possession de sa tenue de cérémonie. Le Grand Chambellan l'avait fait transporter dans la chambre réservée au Capitaine Kirk au cours de la soi-rée. Le Prince ne pouvait tout de même pas se présenter devant la Diète déguisé en Buffalo Bill !
- Votre Altesse, dit Spock quand les détails vestimentaires furent réglés, vous pouvez vous coucher sans crainte. Je veillerai sur votre sommeil. Les Vulcains n'ont guère besoin de dormir et je serai plus tranquille en ne vous perdant pas de vue.
La grande salle de la Diète était pleine d'une foule de hauts dignitaires qui, as-sis dans des stalles de bois sculpté, attendaient l'arrivée des postulants au titre d'Empereur. En fait, depuis longtemps, c'est Jack qu'ils avaient choisi mais si celui-ci ne se présentait pas en temps voulu, suivant la tradition, en ce matin du mercredi des cendres, pour solliciter la pérennisation de sa situation actuelle, ils désigneraient un remplaçant.
Depuis la disparition de son père, c'est Jack qui avait assuré la conduite des affaires de l'Empire et il s'en était très bien tiré mais il avait dû attendre la période du Carnaval pour recevoir officiellement le titre d'Empereur dont il assumait déjà tous les pouvoirs.
Le Prince Peter était là dans une des stalles réservées au public. Près de lui, la Princesse Tania venait de s'installer confortablement et les deux jeunes gens échan-geaient quelques mots à voix basse.
Derrière eux, on remarquait la délégation romulane, venue participer aux festi-vités. Le Baron qui la conduisait espérait bien signer un traité d'alliance avec Zirton dès que le nouvel Empereur serait nommé. La veille, lui et sa troupe n'avaient pu empê-cher les officiers de la Fédération de rencontrer le Prince Jack mais aucun traité va-lable n'avait pu être signé et, aujourd'hui, il ne craignait plus le fils de l'Empereur Wil-liam. On s'était chargé de l'envoyer rejoindre ses ancêtres !
- Jusqu'à Midi, le Prince Jack peut se présenter pour faire valoir ses droits, an-nonça le Président de la Diète.
L'horloge marquait moins cinq lorsque Peter se leva et s'approcha du Grand Conseil. Il était suivi par les Romulans qui l'escortaient. A ce moment-là, Jack parut sur le seuil de l'immense nef. Il était entouré des hommes de l'Entreprise en grande tenue. Il s'avança et vint se placer à côté de son rival. Terriens et Romulans se mesu-rèrent du regard.
Peter, d'abord étonné, se reprit vite et déclara d'un ton plein de haine :
- Cet homme n'est pas le Prince mais un imposteur. On vient de m'avertir du dé-cès du Prince Jack. (Se retournant vers les officiers de la Fédération, il demanda) : Dites-moi donc où se trouve votre Capitaine. Je ne le vois pas parmi vous ou plutôt si je ne le vois que trop. Il a revêtu un uniforme zirtonien et il se tient là, devant nous !
- Mais enfin, vous perdez l'esprit, remarqua le Président, vous ne reconnaissez donc pas le Prince Jack ?
- Ne vous laissez pas abuser par cette ressemblance. C'est un coup monté. La Fédération a dépêché le Capitaine Kirk pour nous asservir. C'est un parfait sosie de feu mon cousin. Les services de renseignements romulans, nos vrais amis, m'avaient averti de la substitution. C'est Starfleet qui a fait tuer le légitime prétendant au trô-ne.
Spock, qui commandait la petite troupe de la Fédération en l'absence de son chef, parla d'une voix forte qu'on entendit jusqu'au fond de l'immense hall :
- Je comprends maintenant d'où venait l'attaque que nous avons subie au mépris des lois de l'hospitalité lorsque nous nous sommes présentés hier dans la salle de bal. Vous vouliez à toute force empêcher notre Capitaine de rencontrer le Prince Jack. Les chevelures hirsutes de vos Huns cachaient les oreilles romulanes. Moi, au moins, je ne dissimulais pas mon appartenance à la fière nation Vulcaine.
Le chef des Romulans parla à son tour :
- On dit que les Vulcains ne peuvent pas mentir. C'est une fable car ce Vulcain-là vient de le faire. Il a menti !
Les officiers de Starfleet se regardaient, inquiets pour le sort de leur Capitai-ne. On annonçait que le Prince était mort et comme Kirk avait pris sa place, il avait dû être massacré par ces traîtres. Impulsif, Scotty porta la main à sa ceinture pour ti-rer son fuseur mais Uhura lui arrêta le bras.
- Non, Monsieur Scott. Ne vous laissez pas entraîner. Ces provocateurs veulent nous mettre dans nos torts pour nous anéantir. Si vous tombez dans ce piège, ce sera la guerre entre la Fédération et l'Empire Romulan… et nous ne serons plus là pour y participez, ajouta-t-elle à mi-voix, ils nous massacreront tous !
Le Président, perplexe, regardait les deux rivaux.
- Voyons, Prince Peter, soyez raisonnable. Une telle ressemblance ne peut exis-ter !
Une voix s'éleva parmi le public :
- J'en suis moins sûr que vous, Votre Grâce !
Celui qui avait parlé se dressa, sauta par dessus la petite barrière qui le sépa-rait de l'arène où s'affrontaient verbalement les deux rivaux. Il portait, lui aussi, son uniforme de Starfleet. Les officiers de l'Entreprise poussèrent un soupir de soulage-ment tandis qu'un cri de stupéfaction jaillissait de mille poitrines.
Les douze coups de midi sonnaient au beffroi, ajoutant encore au bruit indes-criptible que faisait la foule. Le Capitaine rajusta sa tunique et vint se placer entre les deux Princes. Il était si pareil à Jack que le Président, bouche bée, ne trouvait pas un mot à dire.
- A vous de décider, Votre Grâce, dit Jim gouailleur, Son Altesse le Prince Pe-ter n'a pas dit que des mensonges. Je suis le Capitaine Kirk mais, contrairement à lui, je ne revendique pas le titre d'Empereur. (Tout souriant, il se tourna vers le Prince légitime) : Votre Majesté, laissez-moi être le premier à vous donner ce titre. Vous seul y avez droit.
Peter esquissait un pas en retrait pour se mettre sous la protection des Romu-lans qui avaient tiré leurs armes mais les ressortissants de l'Empire rival furent vite désarmés par la foule des Zirtoniens qui, imitant l'exemple de Jim, venait de sauter dans la passage central et était intervenue pour empêcher la bataille. Impuissants, les félons durent assister à la suite des événements.
Le Prince Jack expliqua :
- Le Capitaine Kirk est mon cousin. C'est pourquoi il me ressemble tant. Si les plans machiavéliques de Peter avaient été couronnés de succès et s'il avait réussi à me tuer, Kirk aurait eu tous les droits de revendiquer le titre d'Empereur qu'il vient de me reconnaître. (Il reprit haleine et se retourna vers Kirk) : J'avoue que j'ai eu peur pour vous, Jim, quand Peter a annoncé ma mort… car ce ne pouvait être que de la vôtre qu'il s'agissait. (Il frissonna involontairement).
- Oh ! Ils ont bien essayé au cours du souper, après le bal. La Princesse Tania a ajouté du poison dans mon verre pendant que je m'entretenais avec le Chambellan, ajouta Jim.
Il se retourna vers la jeune fille qui, blanche comme un suaire, regardait Jack et Jim avec des yeux hagards. Elle n'avait pas quitté sa place et paraissait désespé-rée. Le Capitaine continua :
- J'avais surpris votre geste. Méfiez-vous des miroirs, Mademoiselle, et par-donnez-moi de n'avoir pas bu le calice jusqu'à la lie. (Il s'esclaffa) : J'ai arrosé une pauvre petite plante avec votre préparation. J'espère seulement qu'elle n'en a pas souffert. Vous savez quand je vous ai demandé de venir contempler les étoiles ! Ensui-te, je vous ai joué la comédie et j'ai mimé une mort très réussie. Vous n'avez pas une seul instant douté de la réussite de votre plan. Votre forfait accompli, vous vous êtes sauvée et j'ai pu contacter mon vaisseau. Tout va bien à bord de l'Entreprise, dit-il en regardant ses officiers. J'y ai passé les premières heures de la matinée et je suis re-descendu il y a un demi-heure. J'avais pris grand soin de mettre un grand manteau à capuchon pour dissimuler mon visage. Il était trop connu. Je me suis glissé dans la fou-le, incognito, et ne suis intervenu qu'au moment décisif.
- Vous auriez dû faire du théâtre, espèce de saltimbanque, cracha Peter que maintenaient solidement deux gardes de la sécurité.
Le Président avait retrouvé sa sérénité.
- Prince Jack, la Diète de Zirton vous octroie le titre d'Empereur. Vous en êtes digne et je suis heureux de voir que vous avez pu surmonter les épreuves et déjouer la machination ourdie par vos ennemis.
On entraîna Peter et Tania hors de la salle. Les Romulans, désarmés, suivirent le même chemin.
- Mon premier acte de souverain sera de ratifier le traité avec la Fédération, annonça l'Empereur. Il monta lentement les marches de chêne pour se placer à côté du Président de la Diète qui s'inclina devant lui.
- Et nous ratifierons cette décision. Hourra pour l'Empereur !
L'assistance reprit ce cri avec ferveur et ovationna longuement Jack 1er. Quand le silence revint, le souverain reprit la parole :
- Capitaine Kirk, dites-moi ce que je peux faire pour vous remercier. Il envelop-pait du même regard reconnaissant Jim et son Etat-major.
- Votre Majesté, puis-je solliciter votre indulgence pour les coupables ?
- Vous êtes trop bon, mon cousin, mais je ne serai pas moins généreux que vous. Je me contenterai d'exiler Peter et Tania. Je ne veux pas commencer mon règne offi-ciel par un bain de sang.
Les fêtes du Carnaval continuèrent avec la participation des officiers de la Fé-dération. Jim avait contresigné le traité et Spock avait aussi été invité à apposer son paraphe sur ce document très officiel. Dans un salon privé, après cette cérémonie, Jack s'entretenait avec son cousin Jim et les officiers de son Etat-major.
- Vous n'allez pas être très populaire dans l'Empire Romulan mais, ici, vous serez toujours les bienvenus.
Les camarades de Jim échangèrent des sourires complices. -
- On était déjà loin d'être en odeur de sainteté dans ce coin de la Galaxie, avoua McCoy.
- Jim, je vous dois plus que le trône. Vous m'avez débarrassé de Tania et je vais pouvoir choisir parmi mes sujettes celle que je voudrai.
- Vous n'aurez que l'embarras du choix, mon cher Buffalo Bill, remarqua Kirk, vous avez été assailli pendant la danse des Dames…
- Et au moins, c'était pour nos beaux yeux, ajouta l'Empereur en souriant.
- Puis-je poser une question irrévérencieuse sans être accusé de crime de lèse-majesté ? demanda le Capitaine.
- Permission accordée comme on dit dans la flotte.
- Pourquoi diable choisir le Carnaval pour un couronnement ? Ca ne fait pas très sérieux.
- C'est une question piège mais j'y répondrai simplement. Mes ancêtres n'étaient pas particulièrement orgueilleux et toute la pompe impériale les amusait autant qu'elle les ennuyait. Ils ont choisi sciemment cette date pour se moquer d'eux-mêmes. Empe-reur de Carnaval ! C'est tout un programme. Mais peut-être que vous ne comprenez pas bien tout le sel de cette plaisanterie. C'est en rapport avec les anciennes coutumes terriennes des siècles passés. Nous sommes du genre rétro sur Zirton.
- Il se trouve que je suis assez calé au sujet des antiquités. Si un jour Starfleet me renvoie dans mes foyers, je viendrai peut-être me plonger dans cette atmosphère qui fleure bon le passé.
- J'aurais plutôt cru que vous penseriez que c'était un monde où l'on ne vivait que des aventures de cape et d'épée. Je n'ai pas lieu d'être fier de ma famille.
- C'est aussi un peu la mienne, dit Jim, il y a toujours une brebis galeuse dans le troupeau.
Les deux hommes se donnèrent une franche accolade. Il faut que je parte main-tenant. Notre cher Amiral m'a fait savoir que je devais rentrer sans délais.
- Merci encore, murmura Jack, j'espère que c'est vous qui conduirez la déléga-tion qui viendra assister à mon mariage.
- Comment ? Vous avez déjà trouvé ?
- Non mais, rassurez-vous, je n'aurai pas besoin d'aide pour le faire.

F I N

Cette ligne de programmation ne sert qu'a formaté proprement les lignes de textes lors d'un utilisation sous Mozilla Firefox. J'aimerais pouvoir m'en passer mais je ne sait pas comment, alors pour l'instant. Longue vie et prospèrité