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Coursive IV
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Coursive IV. Les Soletoc, un couple de vieux Boléens de très petite taille mais d’une grande amabilité, venait de quitter ses quartiers sur la station commerciale Artus 17. Arrivés au bout d'une carrière dédiée à la Compagnie de Transport du Soleil Rouge, ils retournaient maintenant sur leur planète afin de jouir d'un retraite bien méritée.
Mes voisins et moi nous demandions avec appréhension qui serait le nouveau locataire. Je sais bien qu’on peut habiter toute sa vie dans une station aussi grande que la nôtre sans jamais connaître ses voisins, mais la dernière partie de la coursive quatre de notre station était une preuve vivante qu’il n’en est pas toujours ainsi, et nous voulions que cela continuât.
Kcid et Ettolie Trof, qui occupaient les quartiers à droite des miens affirmaient avec la désinvolture propre aux Risiens que nous adopterions ces nouveaux locataires, quels qu’ils fussent. et les Nosam dont les quartiers étaient situés en face du mien espéraient que les futurs voisins garderaient leurs insupportables enfants avec autant d’obligeance que l’avaient fait les Soletoc. Paris Denwon qui demeurait à gauche des Nosam se demandait si le ou les nouveaux locataires aimeraient Mardi-gras, son énorme chat. Quant à moi, qui habitais le plus près, je souhaitais des voisins calmes, qui viendraient de temps à autre nous rendre visite comme c’était la coutume à la coursive quatre de notre station.

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Quelques jours plus tard une équipe de déménageurs apporta les meubles de notre nouveau voisin. Sur la porte à l'emplacement prévu fut fixée une plaque énigmatique sur laquelle on lisait un nom : K'Kini. Mais s’agissait-il d’une personne célibataire ou bien d’un couple ? Le nom ne nous fournissait guère d'indice.

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C’est à moi qu’il appartint de découvrir ce qu’il en était, et voici de quelle façon. Je revenais de mon service et m’apprêtais à refermer ma porte, quand je remarquai qu’une des maudites fixations de ma propre plaque d'identification venait encore de se desserrer. Debout devant la porte entrouverte, je me mis en devoir de tourner la vis avec l’ongle de mon pouce, lorsque j'entendis des pas venant vers moi.
Une Vulcaine d'âge mur et d’aspect strict se dirigea vers moi. Tout de suite je sus qu'il s'agissait là de ma nouvelle voisine.
- « Bonjour, » dis-je d’un ton engageant. Je me présentai et ajoutai : « Et vous êtes madame K'Kini, n’est-ce pas ? »
- « Mademoiselle. » Rectifia la femme d’un ton sec, tout en regardant ce que je faisais.
Me rendant compte que je devais avoir l’air parfaitement idiot, je me mis à bredouiller
- « L'une des fixations de la plaque se desserre constamment et je dois passer mon temps à la remettre. Est-ce que cela vous arrive aussi ? »
- « Si cela était je consulterais la maintenance, » répliqua-t-elle. Puis, ouvrant sa porte, elle rentra chez elle et le témoin « Désire ne recevoir personne. » s'illumina à coté du bouton d'appel.

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Quand je racontai cela aux Trof, ils se moquèrent de mon embarras et m’assurèrent qu’ils se chargeraient de dégeler sur le champ notre nouvelle voisine. Posant une bouteille de liqueur Vulcaine et quelques verres sur un plateau, et après m’avoir invité à assister à la scène, ils allèrent sonner à la porte de Miss K'Kini. La porte s'ouvrit et deux yeux froids nous fixèrent.
- « Nous venons vous souhaiter la bienvenue ! » S’écria Ettolie Trof d’un ton joyeux.
- « Cela n'est pas nécessaire, » riposta Miss K'Kini. Et elle referma la porte. Les Trof restèrent un bon moment devant la porte puis rentrèrent chez eux sans mot dire. J’en fis autant de mon côté et nous ne pensâmes même pas à boire la liqueur ensemble.

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Jusqu’ici, l’affaire ne semblait guère devoir être le prélude à une extraordinaire découverte scientifique, mais c’était pourtant le cas ; il ne manquait que du temps et quelques données complémentaires. Ce fut à madame Nosam d’ajouter l’élément suivant.
- « Je ne vais jamais porter nos déchets moi-même, » nous dit-elle quelques jours plus tard. « C’est le travail de Carm. Mais, ce soir-là, nous avions reçu quelques-uns de ses collègues de l'ingénierie et ne se sentant pas très d’aplomb, il est allé se coucher tout de suite après leur départ. Je ne pouvais pas laisser toutes les bouteilles vides empilées dans le sejour ! Me voilà donc, au beau milieu de la nuit, avec mes bouteilles dans les bras quand... » Elle frissonna en ajoutant « Devinez qui est apparu ? »
- « Miss K'Kini ? » Insinuai-je.
Elle approuva de la tête et poursuivit :
- « J’étais un peu éméchée, moi aussi, mais je vous. assure que le regard avec lequel elle m’observait tandis que je m’efforçais de mettre les bouteilles dans le recycleur a eu tôt fait de me dégriser ! Je me suis glissée dans mon lit, horriblement gênée, et j’ai essayé de réveiller Carm, mais rien à faire ! »
- « C’était ridicule de te sentir gênée, » se récria son mari. « Quoi de plus naturel que de jeter quelques bouteilles dans le recycleur ? »
- « Il y en avait quinze, » rectifia sa femme, « et il était quatre heures et demie. » Carm, les Trof et moi nous moquâmes d’elle, bien sûr. Mais j’étais le seul à comprendre ce qu’elle ressentait. Les autres n’avaient pas encore fait la connaissance de Miss K'Kini.
Quelques semaines plus tard, nouvel incident, toujours avec les Nosam.
Leurs fils revenaient d’un camp sur la planète..
- « Ekim avait rapporté du camp un joli petit serpent; mais comme, bien entendu, il ne pouvait pas le garder, j'ai fait venir le service vétérinaire pour voir comment le renvoyer au plus vite dans son biotope naturel. J'ignore comment elle fut mise au courant mais trente minutes plus tard une équipe de la maintenance fit irruption dans l’appartement de Miss K'Kini, appareil désinfectant en main. Quand ils sortirent, je leur demandai ce qui se passait et ils me répondirent que Miss K'Kini avait demandé une stérilisation complète de ses quartiers suite à une contamination exo-biologique ! » nous raconta Mrs Nosam.
- « Et tout cela pour un simple petit serpent parfaitement connu et inoffensif ? » Demanda Ettolie Trof, stupéfaite.
- « Ce n’est pas tout, » poursuivit Mrs Nosam « Elle a ensuite fait venir un Gardien du Culte Vulcain. »
- « Elle nous a fait une crise de nerfs ou quoi ? »
- « Une crise de nerfs ! Sûrement pas, c'est une vulcaine. »
Plus tard les Nosam reçurent la visite d'un officier de la sécurité de la station. Celui-ci leur fit comprendre que la vie en milieu fermé demandait une stricte observation des règlements et quand tant que parents ils se devaient de contrôler leurs enfants.
Là encore, la gêne de nos voisins nous fit rire, mais de moins bon coeur. Il nous fallait bien constater que nous ne rencontrions jamais Miss K'Kini que dans des situations embarrassantes.
Seuls Kcid Trof et Paris Denwon ne furent pas d’accord sur ce point et prétendirent que nous devenions un peu paranoïaques.
Comme il était à prévoir, ce fut ensuite le tour de Paris.
Non pas directement, mais en la personne de sa nièce de seize ans.
En première année de Starfleet Académie elle avait profité d'un congé pour passer un séjour chez sa tante. La nièce couchait sur le canapé du salon, le logement de Paris ne comprenait qu'une seule chambre et la jeune fille ne voulait pas dormir à l'hôtel de la station afin de rester le maximum de temps avec sa tante.
Un matin, la jeune fille se leva de bonne heure et sortit, en mini chemise de nuit, sur le palier, pour prendre l'air du 'dehors', lorsque la porte d’entrée se referma brusquement derrière elle.
La jeune fille sonna, cogna, frappa, mais Paris avait fermé la porte de sa chambre et selon son habitude, avait coupé le bipeur de l'entrée.
La nièce en prit son parti et s’asseyant sur le paillasson, attendit le réveil de sa tante.
C’est alors que Miss K'Kini sortit de chez elle.
La jeune fille se leva en souriant et, tandis que notre voisine s'éloignait vers le centre de la station, elle tenta de lui expliquer sa mésaventure.
- « Je ne me souviens pas vous avoir posé de question, » répliqua Miss K'Kini.
- « Bon sang ! » M’écriai-je quand Paris eut fini de raconter son histoire. « Est-ce parce que c’est nous, ou quoi ? Ce genre de choses n’arrive jamais à personne plus d’une fois par an et pourtant il faut toujours qu’elle se trouve là pour y assister ! »
- « C'est votre faute, » répondit. Carm « Si vous aviez utilisé un tournevis au lieu de votre ongle... Et toi, tu aurais bien pu attendre que je me charge de jeter ces bouteilles... Et votre nièce, Paris, aurait dû couper le verrouillage avant de sortir. »
- « Mais pourquoi donc Miss K'Kini vient-elle toujours se mettre sur notre chemin au mauvais moment ? » Objecta Mrs. Nosam.
- « Par pur hasard, » répliqua son mari. « Ce n’est pas prémédité. »
- « Tu dis ça parce qu’elle ne t'est jamais tombée dessus comme elle l’a fait pour nous, » dit Ettolie, trop agitée pour surveiller son langage.
- « Et cela ne se produira jamais, » affirma Carm Nosam. « Moi, je réfléchis avant d’agir. »
Si la vie se déroulait toujours selon une logique implacable, Kcid aurait dû être la victime suivante. Mais ce ne fut pas lui ce fut moi.

* * * * *

Les Trof nous avaient invités, nous les anciens voisins à dîner, mais, comme j’avais un travail important à finir, il avait été convenu que je ne pourrais pas me joindre à eux.
Lorsque je pus enfin rentrer chez moi la fin du dîner chez les Trof était passée depuis longtemps.
Alors que je m'approchais de ma porte je vis devant celle-ci un plateau sur lequel trônaient plusieurs assiettes ainsi qu'un petit mot d'Ettolie me souhaitant un bon appétit.
A travers le film plastique protégeant les assiettes je vis des spaghettis, des croquettes de viande (sa grande spécialité), de la salade avec son assaisonnement, des crevettes et du dessert. Au moment où je me baissais pour ramasser tout cela, la porte de Miss K'Kini s’ouvrit. Je me redressai et lui dis bonsoir, bien décidé à ne lui fournir aucune explication.
Mais elle regarda les assiettes posées sur le plateau et demanda.
- « Est-ce là une sorte de... rituel ? »
Je perdis contenance et me mis à débiter des balivernes.

* * * * *

Lorsque plus tard, je racontais mon aventure à Kcid, il ne put s'empêcher de s'écrier « Ecoutez donc, vous autres ! » Et de répéter mon histoire, d’une voix tonitruante. Ce que je ne pus lui pardonner avant longtemps.
En fait, pas avant qu’il eût rencontré Miss K'Kini face à face pour la première fois. Il partait à son travail avant elle et en revenait plus tôt, aussi ne s’étaient-ils jamais croisés.
Ce fatal matin-là, Kcid s’était réveillé plus tard que de coutume et s’était habillé à la hâte, en criant à Ettolie qu’il n’aurait pas le temps de déjeuner.
En sortant de chez lui il remarqua que sa fermeture éclair était restée ouverte. Il tira dessus d’un coup sec et fit un accroc à son pantalon.
Ai-je besoin de vous dire qui apparut à ce moment-là ?

* * * * *

Il a coulé beaucoup d’eau sous les ponts depuis lors. Miss K'Kini, les Nosam et moi avons changé d'affectation. Le chat de Paris est mort et celle-ci, sans aucun scrupule, s’est fait octroyer un congé d’un an. Et, bien que je continue à correspondre avec les Trof, nous avons cessé de parler de Miss K'Kini et des mauvais moments qu’elle nous a fait passer.
Tout cela est très clair à présent pour moi, du moins.
Comme je l’ai dit plus haut, elle s’est trouvée à l’origine d’une remarquable découverte scientifique. Au cours de mes années de recherches incessantes, je n’ai jamais entendu de discussion, et moins encore de théorie, concernant le pouvoir que Miss K'Kini détenait manifestement.
La théorie que j’énonce ci-dessous est donc bien une première. La voici :

UTILISANT UNE FACULTÉ DE L’ESPRIT INCONNUE JUSQU’ALORS, ET DONT PERSONNE NE SOUPÇONNAIT L’EXISTENCE, MISS K'KINI CRÉAIT INCONSCIEMMENT DES SITUATIONS EMBARRASSANTES.

Nous autres, locataires de la coursive quatre, n’étions pas tant des victimes que des marionnettes. C’était assez désagréable. Mais essayez d’imaginer ce que serait votre vie si vous possédiez un tel pouvoir. Où que vous alliez, d’où que vous veniez, vous rencontreriez inévitablement une personne en train de commettre un acte dont vous auriez préféré ne pas être témoin, et que vous auriez encore moins souhaité vous entendre expliquer d’un ton peu convaincant.
Et si en plus vous étiez Vulcaine, comme l’était Miss K'Kini, d'une race ayant dû, pour survivre à ses excès émotionnels, vous soumettre à une discipline mentale des plus rigoureuses et que vous trouviez en perpétuelle confrontation avec d'autres races moins disciplinées que vous et qu’en plus vous possédiez un tel pouvoir….
Essayer d'imaginer les prières qui devraient vous monter aux lèvres chaque matin, quand vous vous décideriez à franchir votre seuil :
- « Oh Dieux du Cosmos, ne permettez pas que je sois encore témoin, aujourd’hui, d’une situation embarrassante ! Délivrez-moi de tout spectacle déplaisant ! Faites que les personnes que je rencontrerai se conduisent comme des êtres civilisés, et non comme des animaux ! »
Et, bien entendu, vos pensées auraient justement pour effet de créer ces situations que, dans vos prières, vous demandiez à voir disparaître. Et plus vous prieriez, plus ces situations deviendraient inévitables.
Pauvre Miss K'Kini ! Pauvre monde que le sien !

F I N

Cette ligne de programmation ne sert qu'a formaté proprement les lignes de textes lors d'un utilisation sous Mozilla Firefox. J'aimerais pouvoir m'en passer mais je ne sait pas comment, alors pour l'instant. Longue vie et prospèrité