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Le protecteur
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Le protecteur. Le grondement d'une explosion de lumière écarlate balaya la passerelle du minuscule vaisseau spatial et, comme frappés de stupeur, les systèmes d'alarme se mirent à hurler pendant que les meurtrières vibrations d'un tir reçu de plein fouet crépitaient le long de la structure déjà endommagée du bâtiment. Chakotay enroula ses chevilles plus solidement autour de la base de son siège de pilote pour ne pas être projeté sur le pont, puis pianota une rapide séquence sur les commandes du tableau de bord sans se retourner pour vérifier comment s'en tirait le reste de son équipage. S'il regardait, il devrait s'occuper d'eux et, en cet instant précis, ce n'était pas le moment. Un temps pour se battre et un temps pour pleurer, se dit-il en guise de consolation. Chakotay ne se rappelait plus quel illustre personnage de son peuple avait le premier prononcé cette phrase. Il se demanda si cet Indien de jadis avait jamais été confronté à quoi que ce soit qui ressemblait à ce qu'il était en train de vivre. ,
Les moteurs hoquetèrent puis, dans un jappement soudain, revinrent à la vie pour dégager le vaisseau et le propulser en vrille sur un vecteur oblique.
Une autre explosion de lumière se fracassa l'écran qui surplombant le visage de Chakotay et cette fois il dut s'agripper à la console alors que son vaisseau se cabrait sous lui.
- Tir au but, dit Tuvok, imperturbable et froid
le vulcain était assis à son poste et restait aussi calme que s'il s'était trouvé sur un quelconque vaisseau paisiblement en route vers quelque anodine destination planétaire. Avec sa peau et ses cheveux couleur noyer ciré, il était presque invisible dans l'anormale obscurité qui régnait à bord. De toute façon, Chakotay n'aurait rien pu voir d'intéressant dans l'expression de Tuvok - La discipline vulcaine obligeait l'extraterrestre à garder le visage aussi neutre que sa voix; ce qui en faisait un compagnon sûr (même s'il n'était guère inspirant) pendant de tels combats.
- Efficacité des boucliers réduite de quarante pour cent, dit Tuvok.
La voix de Torres s'éleva quelque part hors du champ de vision de Chakotay.
- Une conduite de carburant s'est rompue, ajouta-t-elle à la litanie des dégâts. Je tente de compenser...
Cette fois, Chakotay sentit la coque de son vaisseau se fissurer sous la violence de l'impact d'une torpille trop distante pour être comptabilisée comme un tir au but et trop proche pour être considérée comme un coup manqué. Malgré tout, il ne put s'empêcher de sourire, juste un peu, en entendant les rugissements frustrés de Torres qui donnait des coups de pied et rouait de coups sa console à l'arrière de la passerelle.
- Merde! hurla-t-elle.
Sa voix débordait littéralement de cette rage klingonne dont elle avait involontairement héritée et qui était la contribution de sa mère à ses gènes.
- C'est à peine si nous maintenons notre impulsion: Je ne peux rien en tirer de plus ...
Chakotay sentait que le prochain tir était proche. Il vira le vaisseau en espérant que la manœuvre serait assez rapide et ne ferait pas exploser leurs moteurs endommagés.
- Faites preuve d'imagination, dit-il
Torres lui lança un juron latina.
- Comment suis-je censée « Faire preuve d'imagination » avec un vieil engin reconditionné, âgé de trente-neuf ans ?
Le visage gris et tanné comme du cuir d'un Cardassien d'âge mûr étincela sur l'écran, masquant les étoiles du ciel.
- Vaisseau Maquis ! Je suis Gul Evek du Quatrième Commandement Cardassien. Coupez vos moteurs et préparez-vous à vous rendre...
Chakotay cessa de piloter juste le temps de fermer le canal de communication du revers de la paume.
- J'enclenche la procédure de fuite oméga, dit-il.
Quelque chose se détacha du plafond et s'écrasa au sol dans une explosion de flammes. Chakotay baissa vivement la tête pour éviter la pluie d'étincelles qui brûla légèrement ses cheveux coupés court et enclencha la séquence.
- Procédure enclenchée !
Le vaisseau donna une secousse comme un chien enragé tirant sur sa laisse, puis bondit.
Quand Chakotay n'était encore qu'un jeune garçon qui faisait ses premiers pas dans ce qui allait devenir le voyage de sa vie d'adulte, il était parti vers l'ouest avec son père et son oncle. Il était resté éveillé pendant presque trois jours dans une forêt en tous points identique à celle où ses ancêtres avaient vécu et il avait psalmodié un chant scandé pour garder sa bravoure pendant que son père et son oncle tatouaient les premières lignes de son tatouage sur son visage vierge. Ils lui avaient dit : Souviens-toi de quoi tu es fait. Chaque fois que tu regardes dans un miroir, souviens-toi qu'il y a moins de cinq cents ans, les aïeux qui ont conservé ces marques pour toi se trouvaient dans une forêt à des années-lumière d'ici avec leurs couteaux et leurs flèches, leurs gourdins et leurs boucliers et qu'ils combattaient une vague d'envahisseurs ignorants pour que toi, et tous les autres enfants pareils à toi, puissent venir au monde et recevoir l'enseignement et être tatoués selon les coutumes de notre peuple pour les siècles et les siècles à venir. Mais il y avait une chose dont son père n'avait rien dit : comment, malgré les formidables batailles menées par les aïeux de Chakotay, ces envahisseurs ignorants s'étaient emparés de leurs terres, avaient relocalisé les familles et fait tout ce qui leur était possible pour s'assurer que ni les prières ni la langue ni les tatouages ne survivent, et tout cela au nom de ce qu'ils croyaient, eux, juste et vertueux. Mais Chakotay le savait déjà. Il l'avait appris en regardant des vidéos d'histoire et des expositions dans des musées. Il avait appris que la tolérance et la liberté dont ils jouissaient, lui et son peuple, sur leur fertile colonie planétaire n'avaient pas toujours existé. Et il était profondément reconnaissant envers tous ceux qui s'étaient battus pour préserver ce mode de vie pour lui.
Et voilà maintenant qu'à des centaines de milliers de kilomètres de la planète que ses ancêtres considéraient comme leur patrie, Chakotay se retrouvait allié à une bande de fiers colons qui ne voulaient que défendre leurs maisons, leurs familles et préserver leur mode de vie, exactement comme les Indiens sur Terre il y a si longtemps. Peu importe à quel point la Fédération croyait que son traité avec les Cardassiens était juste et nécessaire - peu importe le nombre de fois où quelque amiral avait déclaré qu'ils étaient navrés d'abandonner les colonies frontalières aux incertitudes de la vie sous la férule cardassienne - Chakotay ne parvenait pas à se persuader que cette situation était en rien différente d'une centaine d'autres histoires où une culture dominante avait imposé sa volonté à des peuples qui n'étaient pas assez puissants pour inverser le courant. Il préférerait se voir damné que laisser ce scénario se reproduire ici de nouveau. Sinon pour quelque autre raison, du moins par respect envers ses aïeux.
Quelque chose poussait le vaisseau par derrière.
- Efficacité des boucliers réduite de cinquante pour cent, rapporta Tuvok d'une voix neutre.
Maudit. Chakotay jeta un regard de côté à Torres sans lever les mains des commandes.
- Il me faut plus de puissance.
- D'accord, dit-elle en fermant à demi les yeux.
Ses épaisses arêtes frontales se plissèrent pendant que, sous sa crinière noire, son fluide cervical scannait à toute vitesse un nombre incalculable d'options d'ingénierie dont Chakotay ne soupçonnait même pas l'existence.
- D'accord, répéta-t-elle soudain. Déconnectez l'armement. Transférons toute l'énergie aux moteurs.
- Vu les circonstances et à ce stade, je contesterais cette proposition, dit Tuvok en relevant la tête avec un de ses sourcils poliment arqué.
- Qu'est-ce que ça peut faire? rétorqua sèchement Torres d'une voix acide. De toute façon, nous ne parvenons même pas à égratigner leurs boucliers.
Elle réagit au soupir malheureux de Chakotay par un regard fixe et belliqueux qui, même venant de quelqu'un qui n'était qu'à moitié klingonne, aurait pu faire fondre du deuterium pur.
- Vous vouliez que je « Fasse preuve d'imagination ».
Il ne « voulait pas », il n'avait pas le choix. C'était toute une différence. Chakotay se pencha sur sa console quand un autre tir cardassien explosa en brûlant leurs boucliers.
-Tuvok, désactivez les claviers des phaseurs.
Chakotay jeta un coup d'œil plein d'espoir à Torres.
- Donnez-moi encore trente secondes de pleine poussée et je nous amène dans les Badlands.
Le meilleur de tous les choix possibles et un choix pas si bon que ça, tant qu'à faire.
- Phaseurs désactivés, rapporta Tuvok, l'air aussi mécontent qu'un Vulcain puisse l'être.
- Balancez-leur nos derniers photons, lui dit Chakotay. Puis donnez-moi l'énergie du système lance-torpilles ...
Déjà son esprit courait de l'avant et s'efforçait d'imaginer un cap préliminaire dans les dédales de l'ouragan plasmique.
- Bien reçu, dit Tuvok en amorçant les ogives d'un petit coup de la main. Photons mis à feu.
Abois percutants de coups de tonnerre. À chaque lancement le petit vaisseau faisait une embardée. Le flash des torpilles et leur grondement quand elles se fracassaient contre les impénétrables boucliers cardassiens n'encourageaient pas beaucoup Chakotay.
- Détectez-vous des tempêtes plasmiques devant nous? demanda-t-il à Tuvok.
- Une, répondit le Vulcain. Coordonnées un-sept-un point quatre-trois.
Chakotay hocha la tête une fois, brièvement.
- C'est là qu'on va ...
Le vaisseau réagissait à ses commandes comme un mammouth plongé dans un profond coma - lentement et en bronchant. Il faut absolument que nous sortions d'ici, pensa Chakotay, se sentant bizarre comme si l'urgence de la situation venait juste de lui effleurer l'esprit. Alors qu'ils plongeaient par tribord, un flux d'invisible énergie éclaboussa le vaisseau avec l'insouciance d'une vague déferlante. L'absence d'imprécations et le silence des systèmes d'alarme lui indiquèrent que ce n'était pas une torpille cardassienne.
- Accroissement de l'intensité de la tempête plasmique : quatorze pour cent, dit Tuvok en gardant ses yeux noirs rivés sur ses senseurs. Vingt pour cent... vingt-cinq ...
Chakotay n'avait pas besoin de la récitation du Vulcain pour sentir croître la violence de la distorsion spatiale. C'était exactement ce qu'il avait espéré.
- Maintenons le cap!
Le fracas de la tempête qui les avalait tout entier égalait n'importe quelle rafale du bâtiment de guerre cardassien, mais c'était une violence familière, bienvenue qui, même. quand elle malmenait son minuscule vaisseau, soulageait Chakotay de l'épouvante qui avait pesé sur son cœur. De furieuses flammes de feu électromagnétique se tordaient sur tout l'écran, cravachant leurs boucliers endommagés comme de vivantes tentacules. Les tourbillons de plasma secouaient et faisaient danser le Maquis comme pour les avertir de ce qui les attendait s'ils déviaient trop près du centre de cette fureur. C'était une puissance que Chakotay avait appris à respecter et dont il n'avait pas l'intention d'abuser. S'insinuant avec précaution entre les vrilles avides, il comptait les secondes depuis le dernier tir des Cardassiens et se prit à sourire.
- Le bâtiment cardassien ne réduit pas sa vitesse. Il nous poursuit, dit spontanément Tuvok depuis son poste aux armements, comme s'il était conscient des pensées de Chakotay.
Chakotay dirigea adroitement le Maquis vers une déchirure dans le plasma à peine assez large pour pouvoir s'y glisser.
- Il faudra que Gui Evek fasse preuve d'audace aujourd'hui.
Tuvok inséra la vidéo de ses senseurs dans le haut de l'écran principal pour que Chakotay ait le privilège d'observer le spectacle sans avoir à interrompre son travail de pilotage. Le coup d'œil en valait la peine, admit Chakotay. L'énorme vaisseau cardassien tournoyait et virevoltait sur lui-même assailli de toute part par les décharges plasmiques. Chakotay comprit leur plan : une grossière tentative de suivre le chemin tracé par le Maquis dans sa route à travers le maelstrom. Il avait hâte de voir ce qui se passerait quand ils essayeraient d'enfiler le chas de cette aiguille dans le plasma par lequel il venait juste de se faufiler.
Le vaisseau d'Evek fit une violente embardée sur le côté - pour éviter le déferlement de feu qui lui mordait le ventre, supposa Chakotay - mais un tentacule affamé gonflant à la vitesse de la lumière engloutit sa nacelle supérieure qui se désintégra dans une fulgurante explosion de clarté et de tourbillonnants débris. Il entr'aperçut un bref instant le vaisseau de guerre cardassien qui basculait sur lui-même, avant de disparaître du champ visuel, laissant dans son sillage une traînée de matériaux incandescents.
- Ils émettent un signal de détresse sur toutes les fréquences cardassiennes, signala Tuvok.
Ce qui signifiait que la plupart d'entre eux étaient toujours vivants. Dommage.
- Evek a été stupide d'amener un si gros vaisseau dans les Badlands, dit Torres en grognant de plaisir et en tapant du poing sur sa console pour manifester sa joie.
- N'importe qui est stupide d'amener un vaisseau dans les Badlands, lui rappela Chakotay.
Elle le gratifia d'un de ses rares sourires qui découvrait ses dents pointues et lui fit un geste obscène de la main.
Toujours souriant, Chakotay regarda Tuvok avant de ramener toute son attention à sa console.
- Êtes-vous capable de programmer une trajectoire à travers ces champs plasmiques, monsieur Tuvok?
Ce serait agréable d'avoir quelque chose à faire ailleurs qu'assis dans sa chaise et agréable également de laisser l'ordinateur prendre la relève pour un bout de temps.
- Activité cyclonique généralisée typique de ce secteur, dit Tuvok avant de retomber dans le silence pendant qu'il balayait la zone avec tous les senseurs que les Cardassiens leur avaient laissés. Je suis capable de programmer une trajectoire, décida-t-il finalement, mais je crains qu'elle ne nécessite quelques détours.
- Nous ne sommes pas pressés, dit Chakotay avec un haussement d'épaules et en savourant le luxe de sa plaisanterie.
Tuvok ne semblait pas apprécier l'humour pince-sans-rire - après tout, s'ils ne pouvaient atteindre la vitesse de distorsion avec une impulsion si réduite, il leur était vraiment impossible de se presser - mais Chakotay avait appris à profiter de l'esprit prosaïque du Vulcain pour faire de l'humour à ses dépens. L'humour était une denrée rare sur le Maquis ces jours-ci.
Chakotay attendit que les rapporteurs sur sa console clignotent pour indiquer qu'ils acceptaient la prise de contrôle par l'ordinateur de bord, puis il se repoussa de ses commandes et se leva, les jambes raides. Les muscles lui tiraillaient jusqu'au bas du dos, rappel douloureux des longues heures qu'il avait passées, le dos voûté, dans le siège étroit du pilote. Il grimaça et s'étira jusqu'à ce que ses mains frôlent le plafond. Même si le vaisseau était encore secoué par les décharges et les turbulences des traînées de plasma, cela faisait du bien d'être debout. Il devenait trop vieux pour jouer de la sorte trop souvent à ce petit jeu du chat et de la souris.
Torres restait collée à son poste, demandant des rapports des dégâts et communiquant des instructions à d'autres parties du vaisseau tout en essayant de démêler le rouleau de câbles enroulé comme un serpent autour de ses pieds. D'autres membres de l'équipage, apparus de nulle part, nettoyaient la passerelle. Chakotay se sentait heureux et soulagé de les entendre après le sinistre silence de la longue bataille. Elle avait été dure pour leur moral, il Je- savait. Les colons avaient été nombreux à s'embarquer sur le Maquis pour sauver leur peau et protéger leurs familles, et non parce qu'ils voulaient mourir. Ce vaisseau n'était qu'un claustro phobique piège à rat introduit en contrebande dans la Zone démilitarisée quelques mois plus tôt par un trafiquant férengi qui en avait demandé un prix exorbitant. Y frôler la mort de si près était suffisant pour amener même le plus résolu des rebelles à se poser des questions sur la sagesse de son combat. Chakotay s'attendait à perdre un bon quart de son équipage une fois que le Maquis se poserait pour les réparations sur l'un des planétoïdes de la Ceinture de Terikof. Comme toujours.
En passant à côté de Torres, il lui donna une petite tape dans le dos. Surprise, elle secoua la tête et plissa le front sans comprendre. Il lui sourit et leva un pouce pour montrer qu'il avait apprécié son bon travail au cours des quelques dernières heures, bien conscient que cela ne servait à rien d'essayer de le lui dire. Elle grogna et rougit, laissant paraître cette ombre ocre et nette qu'aucun Klingon de race pure n'aurait jamais montrée, puis se reconcentra sur ses instruments avec une brusque inclinaison de la tête. Chakotay savait qu'elle avait saisi le compliment, même s'il la mettait mal à l'aise. Il se dirigea d'un pas fatigué vers l'arrière du centre de commandement pour trouver la source du ruban de fumée en train de s'accumuler dans les arcs-boutants au-dessus de leurs têtes.
- J'ai entendu dire que Starfleet avait mis en service un nouveau vaisseau classe Intrépide, fit soudain remarquer Torres, comme si elle savait qu'elle devait répondre quelque chose à la communication de Chakotay, sans savoir exactement quoi.
- Avec une circuiterie bioneurale pour manœuvrer dans les tempêtes plasmiques, ajouta-t-elle.
La fumée sortait d'une grille sous les contrôles atmosphériques, étrangement éclairés de l'intérieur à la fois par les multi clignotants de détresse et par des relents de flamme. Chakotay tira sur la grille qui s'ouvrit en laissant échapper un gros nuage de suie. Il s'agenouilla pour atteindre de la main le panneau endommagé.
- Nous trouverons un autre endroit où nous cacher, fit-il remarquer à Torres.
Elle resta silencieuse un moment et il en profita pour trouver le déclencheur de l'extincteur automatique d'incendie et, d'un coup de pouce, le replacer en position active. Le souffle glacé du halon tournoya autour de lui et il retira rapidement son bras pour laisser agir le gaz.
- Avez-vous jamais pensé à ce qui nous arriverait s'ils nous attrapaient? demanda Torres pendant qu'il replaçait la grille sur ses glissières.
Les contrôles indiquaient que cette fonction était précaire, niais rien ne risquait de tomber en panne. Chakotay ajouta le remplacement des contrôles atmosphériques au pointage mental des réparations impossibles qu'il avait l'intention de confier aux techniciens du repaire où ils se cacheraient et se tourna pour décider quelle autre tâche désespérée entreprendre ensuite.
- Mon arrière grand-père avait un poktoy, dit-il à Torres alors qu'il rôdait autour des consoles.
Elle fronça les sourcils, L'air de ne pas comprendre. Chakotay sourit.
- Un dicton, expliqua-t-il. Il l'a transmis à mon grand-père qui l'a transmis à mon père qui me l'a transmis. « Coya anochta zab ».
Une des innombrables rafales de torpilles avait abîmé le système d'assainissement d'air au point que Chakotay ne pouvait même plus en lire les commandes. Il l'abandonna et poursuivit son idée.
- Ne regarde pas en arrière.
Torres souriait presque et Chakotay, réfléchissant à quel point cette phrase s'appropriait à la plupart des batailles qu'ils livreraient désormais, se sentit forcé de lui renvoyer son sardonique sourire. Prends l'humour quand il passe, se dit-il. N'oublie pas. Les occasions ne se présentent pas souvent. Rien d'étonnant à cela.
- Curieux ...
La voix de Tuvok s'éleva de la console aux armements comme si le Vulcain ne se rendait même pas compte qu'il parlait. Chakotay observa ses longues mains noires qui jouaient sur les commandes, essayant de retrouver quelque chose que personne sauf un Vulcain n'aurait sans doute jamais détecté.
Apparemment satisfait de ce qu'il trouvait, Tuvok leva un sourcil et parcourut du regard.une série de relevés.
- Nous venons juste de traverser une sorte de rayon tétryonique cohérent, dit-il.
Le cœur de Chakotay bondit dans sa poitrine. Si les Cardassiens ont une nouvelle arme ... Il secoua la tête et rejeta l'idée parce qu'il ne voulait pas qu'elle lui effleure l'esprit en ce moment.
- Source? demanda-t-il en remontant vers l'avant de la passerelle.
- Inconnue, répondit Tuvok qui consulta de nouveau ses relevés.
Chakotay se glissa derrière lui, avec Torres qui se tenait également dans le dos du Vulcain aussi proche qu'elle pouvait l'être sans risquer de le toucher. Tuvok montra du doigt quelque chose d'incompréhensible dans les données sur son panneau de lecture.
- Il semble qu'une onde de délocalisation massive se dirige droit sur nous.
Chakotay jeta un coup d'œil à l'écran et n'y vit que les tourbillons de plasma, puis se tourna frustré vers le fourmillement de figures scientifiques et la masse blanche et indistincte qui envahissait le moniteur et les recouvrait progressivement.
- Un autre ouragan?
- Il ne s'agit pas d'un phénomène plasmique, répondit Tuvok en secouant la tête. L'ordinateur est incapable d'en identifier la nature.
- Passez sur l'écran principal.
L'ouragan plasmique tourbillonnait et se déchaînait par delà l'écran. L'angle de prise de vues changea et l'image captée à partir de l'arrière du petit vaisseau montrait la tempête qui clapotait, saignait et se séparait. Chakotay sentit sa gorge se nouer devant l'épaisse muraille de scintillante destruction qui dévorait le plasma et se frayait un chemin à travers la tourmente derrière eux.
- À la vitesse actuelle, rapporta Tuvok d'une voix placide, la chose nous interceptera dans moins de trente secondes.
Et nous mangera vivants. Chakotay bondit de la console aux armements pour se précipiter vers sa station de pilotage. - Reste-t-il quelque chose dans les générateurs d'impulsion, B'Elanna? cria-t-il à- Torres ·en se glissant dans son siège.
Elle se débattait déjà avec ses appareils endommagés, répondant en grognant des jurons à tout ce que sa console lui disait.
- On verra bien.
- Cela dépasse toujours notre vitesse, lança Tuvok.
Chakotay ne prit pas la peine de répondre.
- Puissance maximale.
- Vous l'avez, répondit Torres.
Mais même au moment où le vaisseau bondit de l'avant, Chakotay sentait encore la vague qui fonçait en tourbillonnant sur eux - comme le baiser brûlant d'un incendie trop proche ou le frôlement de l'aile d'un hibou plongeant dans la nuit vers le cadavre de quelqu'un. Pas comme ça, pria-t-il. Après tout ce que nous avons réussi à surmonter, tout ce à quoi nous avons rêvé, s'il te plaît, ne permets pas que nous perdions nos vies comme ça!
- La vague continue d'accélérer.
Un sifflement cadencé accompagnait le décompte des secondes qu'égrenait la voix grave du Vulcain.
- Interception dans huit secondes ... cinq ...
Chakotay verrouilla de nouveau ses pieds autour de la base de son siège, ses mains gelées sur les commandes de son tableau de bord, mais incapable de tirer plus de vitesse de son vaisseau endommagé.
- Pas comme ça!
Les sirènes d'abord, puis des hurlements, puis le gémissement du métal distordu. Chakotay serra les dents, souhaita pouvoir se boucher les oreilles, maudit la Fédération pour son traité mal conçu, maudit les Cardassiens de les pourchasser jusqu'ici, maudit ce déchaînement de la nature qui, à son tour, les pourchassait, les détruisait, les labourait de ses serres, éventrait le vaisseau comme un poisson pourri jusqu'à ce que la dernière molécule de ses viscères ruisselle dans l'éternité, dans le nulle part, dans le rien ...
Pas comme ça pas comme ça pas comme! ...

CHAPITRE 1

- Capitaine-Kathryn Janeway, ici le contrôle d'Auckland, Vous avez l'autorisation d'atterrir à la Colonie Pénitentiaire de la Fédération. Aire d'atterrissage numéro trois.
L'attention de Janeway se re-concentra sur le moment présent. Elle porta inconsciemment la main à son commbadge, le communicateur en forme de delta épinglé sur la poitrine de son uniforme, guidée pour poursuivre son travail par l'instinct et l'habitude quand la fatigue ne lui laissait pas d'autre choix.
- Janeway au Contrôle d'Auckland, bien reçu. Approche à l'atterrissage : un-trois-un-point-sept.
- Compris, Janeway. Je vous souhaite un très agréable séjour, répondit une joviale voix néo-zélandaise à l'autre bout du canal de communication.
Elle entreprit de guider sa petite navette par-delà les contours accidentés des montagnes de l'île sans daigner réagir au sarcasme du Kiwi.
Le vert profond de l'île néo-zélandaise du Nord s'élevait à travers l'air océanique et pur et étreignait de chaleur le cœur de Janeway. L'endroit était aussi tempéré et doux que San Francisco. Le littoral se dessinait ombragé de beaucoup de gris. Du brouillard, du roc et des genévriers, pas de montagnes, des arbres et de la neige. Voilà le sauvage panorama qui galopait sous elle. Il lui semblait honteux de gaspiller une telle splendeur pour des criminels. Elle avait beau essayer très fort de se convaincre que même les criminels étaient des êtres humains qui méritaient certains droits et une certaine dignité, elle avait bien du mal à se départir de l'idée que l'incarcération pour crimes graves devait être morne et désagréable. Pourquoi avoir réquisitionné une région que l'on aurait pu ajouter au magnifique réseau des Parcs nationaux néo zélandais quand Alcatraz existait toujours en plein milieu de la baie de San Francisco, sans servir à personne, sauf aux touristes et aux mouettes? Après tout, les criminels qui prenaient en ce moment même des bains de soleil sur les plages d'Auckland devraient être furieusement occupés à se conditionner à ne plus jamais vouloir se retrouver en prison, et non prévoir du temps pour une autre assignation ici, comme s'ils se planifiaient des sortes de vacances tous frais payés.
Ce que je pense n'est pas juste, se réprimanda-t-elle. On les fait travailler ici, et un centre de réhabilitation comme celui-ci a un taux de réussite beaucoup plus élevé que les systèmes carcéraux anciens. Une part plus profonde en elle s'irritait quand même à l'idée d'être si peu exigeant envers n'importe qui quand elle-même s'accordait à soi si peu d'espace pour l'erreur.
La colonie pénitentiaire accepta le code de son permis d'entrée sans poser de questions et elle laissa le calculateur de vol du pénitencier prendre le contrôle des commandes de la navette pour la procédure de guidage en approche finale et la prise de contact avec le sol. Cela faisait vraiment du bien de se caler dans son siège - même juste quelques minutes - et de se reposer la tête du déferlement de décisions qu'elle avait été obligée de prendre pendant ces quelques derniers jours. Marc - mille mercis à toi! - l'avait soutenue autant qu'un ami de cœur civil pouvait la soutenir, sans jamais rechigner devant les heures qu'elle passait loin de lui (même quand ils étaient ensemble), sans jamais exiger d'être plus important que les choses que Starfleet lui confiait pour qu'elle les règle. Même quand Nounours était tombée malade, la pauvre bête, Marc l'avait amenée chez le vétérinaire sans que Janeway le lui demande. La grande chienne avait fait tout le trajet avec sa grosse tête sur les genoux de Marc, même si cela voulait dire des poils brun foncé sur ses pantalons pour le reste de la semaine. Janeway savait à quel point il avait horreur du poil de chien.
Pourquoi faut-il que tout arrive en même temps? se demanda-t-elle avec un soupir d'épuisement. Une part d'elle n'avait pas encore pardonné à Janeway d'avoir confié. Nounours au chenil ce matin, sans aucune idée de la raison pour laquelle la chienne avait soudain gonflé de près de sept kilos et était tombée dans une paresseuse et persistante torpeur. S'il lui arrive quelque chose pendant mon absence, je me détesterai.
Et si quoi que ce soit arrivait à son officier de sécurité récalcitrant juste parce qu'elle n'avait pu appareiller avec le Voyageur un jour plus tôt, elle se détesterait pour cela aussi. Il n'y avait tout simplement pas moyen de faire autrement.
L'ordi de l'entrée principale attendait Janeway. Elle s'engagea sur le terrain clair et dégagé qui séparait les deux aéronefs assignés en permanence à cette colonie et les bâtiments qui logeaient les détenus. Janeway s'émerveilla de nouveau de la douceur de l'air, de la beauté et de l'azur de ce ciel. J'ai besoin de vacances, décréta-t-elle. Mais ce n'était pas le moment. Elle traversa les grilles après un simple balayage rétinien et la vérification de son empreinte vocale par le système informatique de sécurité, et n'avait même pas franchi la seconde barrière quand le système l'informa : « Le détenu Thomas E. Paris se trouve à l'atelier de réparation des moteurs de la flotte. Désirez-vous un véhicule de la sécurité pour vous y conduire? »
- Non, lui dit-elle. Je préfère marcher.
Le système ne la remercia pas et n'indiqua pas non plus que l'émission était terminée; elle s'éloigna de la barrière sans s'en formaliser.
Même s'ils ne devaient pas recevoir beaucoup de visites à la colonie pénitentiaire, les détenus qu'elle croisait ne semblaient pas particulièrement intéressés à la voir. Elle ne pouvait imaginer qu'ils étaient au courant de sa venue. Plus vraisemblablement, l'arrivée d'un officier de Starfleet ne signifiait rien d'autre que des ennuis pour quelqu'un qui se trouvait à l'intérieur de ces installations, et personne n'avait particulièrement envie d'être ce quelqu'un. Tout aussi bien. Elle n'était pas d'humeur à faire la conversation, et encore moins à quiconque avait été incapable de s'arranger pour s'éviter à soi-même des ennuis sérieux, et encore plus incapable de sauver un malheureux ami des flammes.
Elle trouva Paris sur le dallage à l'extérieur de l'atelier de réparation. Il était le seul détenu en vue - et même alors elle n'en voyait que la moitié. La partie supérieure de son torse était cachée sous une longue et massive pièce d'équipement munie d'une bobine d'induction énergétique de la taille d'un astéroïde. Sa chemise était négligemment jetée sur la console de contrôle de la machine et une soudeuse plasmique jetait des éclairs arythmiques quelque part à côté de lui hors du champ de vision de Janeway. Elle enregistra les détails de la tâche qui lui avait été assignée - le niveau d'équipement qu'il était autorisé à utiliser sans supervision, l'apparente mobilité de la machine qu'il s'affairait à réparer - et se dit que même la manille électronique attachée à la cheville droite du prisonnier ne pouvait l'empêcher de s'enfuir de l'île s'il choisissait de le faire en ce moment. Cet anneau de forçat permettrait de le repérer où qu'il s'enfuie, mais ne pouvait l'empêcher de s'évader. Le fait qu'il était toujours ici témoignait soit de son implication dans sa propre réhabilitation soit d'une certaine intelligence de sa part. Janeway ne le connaissait pas assez pour en décider.
Elle prit une profonde inspiration pour se clarifier les idées et chasser de ses traits l'antipathie naturelle qu'elle éprouvait. Elle tint ses mains mollement jointes derrière le dos.
- Tom Paris?
Elle l'interpella comme si elle venait juste d'arriver, ne voyant aucun besoin de renoncer à sa supériorité quand elle n'avait pas à y renoncer. Pas devant ce gamin. Pas connaissant la lignée dont il était issu.
La lumière qui battait comme un fléau sous la coque de la machine s'éteignit brusquement, laissant dans le regard de Janeway une traînée de noirceur comme un écho de sa précédente intensité. Paris se poussa de sous l'équipement avec une facilité qui trahissait la planche à roulettes installée sous son dos et releva d'une chiquenaude la visière-écran qui lui dissimulait les yeux comme s'il soulevait une paire de verres fumés extrêmement chics et chers. De la sueur luisait au bas de sa poitrine et sur le haut de son ventre. Janeway remarqua que sa peau était juste un peu trop rouge sous la ligne de son col et au-dessus de ses poignets. Il n'était pas habitué à l'éclatant soleil d'hiver de la Nouvelle Zélande et trop fier pour rester à l'intérieur quand la lumière du jour risquait de le brûler. C'était l'indice d'un type spécial de stupidité, réservé aux jeunes hommes qui sentent qu'ils ont quelque chose à prouver mais n'ont pas la moindre idée de ce que c'est. Exactement la description qu'on lui avait fait de Paris avant qu'elle ne s'envole pour la Nouvelle-Zélande, et pas du tout le portrait de son père.
- Kathryn Janeway, dit-elle en guise de présentation.
Elle ne lui tendit pas la main et il ne fit aucun signe indiquant qu'il s'attendait à ce qu'elle la lui tende.
- J'ai servi sous les ordres de votre père à bord du AlBatani, poursuivit-elle. J'aimerais que nous allions quelque part et que nous ayons une conversation.
L'ombre d'un étrange petit sourire se profila sur le visage de Paris quand il entendit mentionner son père. Un sourire qui prenait racine plus profondément qu'il n'aurait dû. Janeway se demanda quels sentiments se cachaient derrière une expression comme celle-là.
- Parler de quoi? lui demanda Paris, toujours étendu de tout son long sur la planche à roulettes.
- D'un travail que nous aimerions que vous exécutiez pour nous.
Il rit - d'un rire aussi étrange et léger que son sourire - et montra la machine au-dessus de lui.
- Je« travaille» déjà, expliqua-t-il avec une feinte sincérité. Pour la Fédération.
L'air de quelqu'un qui cherchait à provoquer. Janeway avait été mise en garde, mais elle ne pouvait s'empêcher de détester ce genre d'attitude. Pourtant une douzaine d'années de service lui avaient enseigné comment tempérer le ton de sa voix et son expression.
- On m'a dit que le Comité de réhabilitation appréciait beaucoup votre travail. Les membres du Comité ont donné leur accord pour que je discute de cette question avec vous.
Paris l'étudia des yeux. Il y avait dans son regard une intelligence de loin plus pénétrante que ce que laissait supposer son histoire. Puis il haussa les épaules, comme s'il écartait tout ce qu'il venait juste de s'autoriser à penser, et bondit sur ses pieds avec une grâce et une souplesse qui en disaient long sur son entraînement et le genre d'existence qu'il avait mené avant d'être emprisonné. Il fit face à Janeway, avec les bras ouverts et toujours ce sourire exaspérant brandi entre eux comme un bouclier.
- Alors j'imagine que je suis à vous.
Seulement si je décide que je veux de toi, pensa Janeway, dont le visage restait aussi dur et froid que possible. Et ensuite uniquement si je décide que j'ai besoin de toi. Sinon, elle n'avait pas de temps à perdre avec lui.
Un parc. Ce satané pénitencier avait un parc. Janeway marchait avec Paris entre les arbres verts, couverts de feuilles, ravie par l'adorable solitude de ce lieu offert à ces gens qui, de par leur caractère même, semblaient si peu faits pour l'apprécier. Pourtant, ce fut Paris qui ralentit pour ramasser un bout de plastique qui traînait dans l'allée - Paris qui leur fit faire un détour pour que leur conversation ne dérange pas un couple de pigeons en train de roucouler. Mais chaque fois que Janeway commençait à se dire que ce garçon rebelle avait peut-être plus de qualités que ce que pensait tout Je monde, Paris s'arrangeait systématiquement pour manquer à la bienséance. Il était certainement quelqu'un de très compliqué. Et elle n'était pas certaine de vouloir quelqu'un de compliqué pour une mission aussi délicate.
- Votre père m'a appris beaucoup de choses. J'étais son officier scientifique lors de l'expédition Arias, dit-elle quand l'une des remarques autodestructrices de Paris installa entre eux un silence prolongé.
- Vous devez être compétente, dit Paris, pensif, en hochant la tête. Mon père n'accepte que les meilleurs et les plus intelligents.
Elle s'était attendue à de la rancœur. Mais étonnamment il n'y en avait pas dans sa voix. Le pire de cette rancœur, au lieu de s'exprimer, était peut-être tournée contre lui pour atteindre les profondeurs de son être. Elle profita qu'il se montrait raisonnable avant que sa bonne volonté n'ait le temps de-s'effriter.
- Je pars en mission pour retrouver un vaisseau maquis disparu dans lés Badlands il y a une semaine, dit-elle.
- Je n'irais pas si j'étais vous.
Il avait l'air tellement sûr de ce qu'il disait que sa voix semblait commenter les résultats d'un match de football plutôt qu'un périple dans une des régions les plus dangereuses et les moins cartographiées de l'espace.
- Vraiment? répondit-elle sèchement.
Il hocha de nouveau la tête, avec plus de sérieux, et osa même la regarder directement dans les yeux, comme pour s'assurer qu'elle écoutait.
- Je ne connais pas de vaisseau stellaire de la Fédération capable de manœuvrer dans les ouragans plasmiques.
- Vous ne connaissez pas le Voyageur, lui dit-elle en savourant l'éclair de jalousie qui brilla dans ses yeux. Nous aimerions que vous nous accompagniez.
Paris comprit. EJ l'intérêt qui avait peut-être commencé à naître dans son esprit fit place à l'amertume.
- Vous voudriez que je vous conduise à mes anciens collègues, dit-il.
Janeway avait conscience qu'il voulait se donner l'air de deviner ce qu'on attendait de lui, mais il le savait, et le sourire à demi fâché à demi moqueur qui semblait ne jamais quitter son visage finit par tuer tout début de respect qu'elle aurait pu éprouver pour lui.
- Je n'ai navigué sur le Maquis que quelques semaines avant d'être capturé, capitaine. J'ignore où se trouvent la plupart des cachettes des rebelles.
- Vous connaissez le territoire mieux qu'aucun membre de notre personnel.
Il fallait qu'il sache que c'était vrai. Paris, sans montrer qu'il le croyait, ignora la remarque de Janeway, exactement comme il aurait pu, pendant un long et ennuyeux repas, refuser un verre qu'on lui offrait.
- Qu'est-ce que ce vaisseau Maquis a de si important?
Sa question était plutôt justifiée, puisque Starfleet n'avait jamais poursuivi, aussi loin dans leur propre territoire, aucun des rebelles après un de leurs raids éclair. .
- Mon chef de la sécurité était à bord. Agent double. Il devait se rapporter à deux reprises au cours des six derniers jours. Il ne l'a pas fait.
Elle plissa les yeux au désagréable souvenir de cette nuit d'insomnie pendant laquelle elle avait attendu .l'appel prévu de son fidèle ami.
Paris pensa à quelque chose qui le fit pouffer de rire.
- C'est peut-être juste votre chef de la. sécurité qui a disparu, dit-il.
L'éventualité faisait mal, mais ...
- Peut-être, dit-elle.
Elle lui laissa le temps de réfléchir à ce que sa proposition éveillait en lui, impatiente d'obtenir une réponse et craignant de l'avoir effrayé alors que Paris représentait leur seul-véritable espoir. Quand elle détourna son regard des silhouettes imposantes et lointaines des montagnes pour vérifier où ses réflexions l'avaient mené, elle se rendit compte que Paris la regardait avec une étonnante intensité. Leurs yeux se croisèrent juste une fraction de seconde et il se détourna, mortifié, en rougissant de la tête aux pieds. Janeway baissa discrètement les yeux, comme si elle n'avait rien remarqué.
- Un autre ancien officier de Starfleet, un dénommé Chakotay, commandait ce vaisseau, dit-elle en lui donnant une chance de dire ce qu'il avait à dire avant d'être obligée de le forcer à répondre. On m'a dit que vous le connaissiez.
- C'est exact.
Un sourire se dessina sur son visage, comme s'il se rappelait les joyeuses fins de semaine du temps où il était à l'Académie ou l'enthousiasme de sa première affectation avec un groupe d'autres jeunes gens décidés.
- Je me suis laissé dire que vous ne vous entendiez pas trop bien tous les deux, dit Janeway en l'observant attentivement.
Paris haussa les épaules et leva les bras comme pour se dégager de toute responsabilité vis-à-vis de ce qu'avait pu prétendre Chakotay.
- Chakotay vous dira qu'il a quitté Starfleet pour une question de principe, expliqua-t-il. Pour défendre sa colonie planétaire contre les Cardassiens.
Paris joignit ses deux mains devant sa poitrine et prit une posture d'angélique innocence.
- Moi, par contre, poursuivit-il, on m'a obligé à démissionner. Chakotay me considérait comme un mercenaire - disposé à me battre pour quiconque pouvait payer mes notes de bar. Le problème ... c'est qu'il avait raison.
Paris sourit et haussa de nouveau les épaules. Il tourna le dos à Janeway et se mit à marcher lentement et tranquillement dans le sentier tacheté de soleil qui ne menait nulle part, exactement comme sa vie. Il lui jeta un bref regard.
- Je n'ai aucun problème à vous aider à traquer et à capturer mes « amis » dans le Maquis, capitaine. Tout ce que j'ai besoin de savoir c'est... qu'est-ce que ça va me donner?
C'est toujours la question avec les gens de ton espèce, pensa-t-elle. Puis, immédiatement, elle fut obligée d'admettre que ce n'était pas sa propre grandeur d'âme qui l'avait amenée ici pour marchander sa liberté avec Paris. Tout le monde était un peu intéressé. Chacun à sa manière. Les gens comme Paris portaient simplement l'égoïsme au niveau d'un art, c'était tout.
- Vous nous aidez à trouver ce vaisseau, lui dit Janeway.
Nous vous aidons lors de la prochaine révision de votre cas et de votre admissibilité à une libération conditionnelle.
- Hé! hé! s'écria Paris en secouant un doigt dans sa direction.
Il releva sa jambe et tapota l'anneau électronique qui entourait sa cheville.
- On m'enlève d'abord la manille. Ensuite, je vous aide. Janeway s'était attendue à cette demande - elle avait déjà pris les arrangements, en fait. Si les membres du Comité de réhabilitation n'avaient pas l'intention de laisser partir leur remarquable délinquant, elle n'avait aucune raison de perdre du temps à marchander avec Paris. Et si Paris était prêt à se conformer à ses conditions, Janeway ne voulait pas non plus gaspiller son temps à argumenter avec un comité, plus lent qu'une limace, à propos de quelque chose d'aussi trivial qu'un anneau de forçat qui, de toute façon, ne remplirait plus ses fonctions dès qu'ils auraient décollé de la Terre. Pourtant, elle se contenta de dire à Paris : « Je vais voir ce que je peux faire».
Il roula les yeux comme si cela lui était égal et jeta un coup d'œil vers les montagnes comme s'il était soudain fasciné par leur blancheur.
- Officiellement, vous serez un observateur de Starfleet pendant la mission, dit-elle.
Paris reçut l'annonce comme une véritable insulte et une ride profonde plissa son jeune front.
- Observateur? Bon dieu! Je suis le meilleur pilote que vous pourriez trouver.
Elle haussa les épaules, comme pour faire écho aux pensées de Paris, et vit sa fragile attitude de bravade se fissurer et se défaire devant le peu d'intérêt qu'elle paraissait éprouver pour lui.
- Vous serez un observateur, dit-elle d'une voix plus ferme. Et quand ce sera fini, je ne veux plus rien savoir de vous.
- L'histoire de ma vie, dit Paris en poussant un soupir blessé.
Il fallut à Janeway toute sa force intérieure pour ne pas lui tourner le dos et ne pas le laisser pourrir ici, dans ce paradis subventionné par le gouvernement, entouré par tous les autres perdants avec qui il avait volontairement décidé de partager le sort quand il s'était dérobé à son devoir il y avait plus d'un an. Elle s'approcha de lui - si près qu'il lui lança un regard surpris et essaya de s'éloigner. Elle lui prit Je menton dans une main et l'immobilisa comme elle aurait fait avec un gamin désobéissant de douze ans. La peur enfantine dans ses yeux eut pour seul effet de Je faire paraître encore plus jeune, encore moins digne d'être sacrifié ou moins digne de sa confiance.
- Si un seul membre de mon équipage est blessé à cause d'une de vos erreurs, lui dit-elle très doucement, vous n'aurez plus à vous faire de souci pour un anneau de forçat, monsieur. Je m'assurerai que vous ne revoyiez plus jamais la lumière du jour.
Paris n'ouvrit pas la bouche. Janeway le regardait droit dans les yeux pour bien lui enfoncer dans la tête ce qu'elle venait de lui dire. li n'ouvrit pas la bouche quand elle lui lâcha le menton. N'ouvrit pas la bouche quand elle lui tourna le dos et s'éloigna.
Qui sait? pensa-t-elle. Il est peut-être possible de l'éduquer après tout.

CHAPITRE 2

L'élégante spirale de la station spatiale Deep Space Neuf tournait, gracieuse, sur la toile de fond inhabitée du ciel profond. Le panorama était étrange mais magnifique. La structure était différente de toutes les autres stations spatiales orbitales accréditées par Starfleet et les architectes extraterrestres qui l'avaient conçue l'avaient construite aussi jolie et fonctionnelle que possible. Si elle avait été en orbite autour de quelque chose, elle aurait même pu ne pas avoir l'air aussi incongrue, mais Paris n'en était pas sûr ..
Quelque part à moins de quelques unités d'Angstrëm de l'elliptique septentrionale de Deep Space Neuf, un monde appelé Banjor, ravagé et ruiné par la guerre, marquait la route originellement suivie par cette déroutante station. Paris se rappelait avoir entendu des rumeurs deux ans plus tôt concernant la découverte accidentelle d'un trou de ver permanent dans ce secteur, et de la subséquente relocalisation de DS9 non loin du goulot de cette anomalie. Il n'avait pas tenu compte de tout cela et avait pensé que ce n'étaient que des sornettes diffusées par la presse à sensation. Cela prouve à quel point je me trompais. Paris s'affala plus profondément dans son siège. Il arc-bouta ses talons contre le bord de sa console inactive de copilote et observa la station qui se rapprochait entre le V de ses genoux levés.
Cela lui faisait tout drôle d'être assis de nouveau dans une navette de Starfleet sans qu'aucun gardien ne l'entoure et sans avoir de menottes aux poignets. Le souvenir de son dernier vol - de ces quelques dernières heures où il avait porté l'uniforme de la Fédération - lui empourprait si douloureusement les joues qu'il pensait éclater en sanglots. Il lutta contre l'envie de pleurer avec tout le talent qu'il avait acquis à force d'entraînement. Il ne servait à rien de se lamenter sur le passé. Ce qui est fait est fait, et tu ne peux le défaire, et si la dernière pitoyable année de son existence n'en avait pas été la preuve concrète, rien d'autre ne parviendrait à le prouver. Sois reconnaissant pour n'importe quelle petite commutation de peine que tu es capable d'obtenir, se dit-il. Dans son cas, cela se réduisait à pas grand-chose de plus qu'un stérile uniforme sans insignes de grade, un poste symbolique sous les ordres d'un capitaine qui lui était hostile. Il avait la chance d'améliorer son statut et de passer de celui de vaurien et de traître emprisonné dans une geôle de Starfleet à celui de simple vaurien civil et sans grade. Mais il savait que c'était déjà mieux que ce qu'il méritait.
Cela aurait été fameux pourtant d'être le premier pilote qui se risquerait à faufiler un vaisseau stellaire à travers ce trou de ver.
Paris installa son sac de toile plus confortablement en travers de ses genoux et jeta un coup d'œil discret au lieutenant qui les avait tranquillement pilotés depuis qu'ils avaient quitté le gros transport de troupes sept heures plus tôt. Elle était mince, agréable et soignée, comme la plupart des femmes bétazoïdes qu'avait vu Paris, avec ce même grand front et ces mêmes immenses yeux chocolat qui avaient fait succomber tant d'hommes depuis le jour où les chemins des races humaine et bétazoïde s'étaient croisés pour la première fois. Il s'était efforcé de lui faire la conversation depuis qu'ils s'étaient mis en route. Rien de sérieux, bien sûr - juste ce badinage rapide et léger pour lequel il se savait tant de talent. Après tout, Paris était douloureusement conscient que Janeway avait peut-être confié à cette Bétazoïde des choses qu'il préférerait ne pas entendre évoquées quand il n'avait nulle part où s'enfuir. En prenant l'initiative de la conversation, Paris savait qu'il avait aussi l'initiative de ne parler que de sujets impersonnels, amusants et banals, et il fit son possible pour garder la conversation à ce niveau pendant tout le trajet. Stadi se prêtait au jeu de bonne grâce. Elle souriait, riait, répondait à ses mots d'esprit et à ses pointes par des répliques brèves et percutantes, et Paris la laissait marquer juste assez de points pour qu'elle continue de s'intéresser au jeu verbal, sans avoir envie de s'intéresser à lui.
Alerté par le changement d'humeur de la jeune femme dont attestait le long silence qui s'était installé entre eux pendant qu'il étudiait la station, Paris lui dit : « Stadi, vous me faites changer d'idée concernant les Bétazoïdes ».
Elle releva un sourcil et eut un hochement de tête satisfait.
- C'est bien, dit-elle.
Paris remis ses pieds sur le sol et se redressa dans son siège.
- Ce n'était pas un compliment, lui dit-il. J'avais toujours pensé, jusqu'à ce jour, que les femmes de votre race étaient chaleureuses et sensuelles ...
La petite flamme d'humour et de sympathie qu'il avait alimentée pendant tout le trajet se ralluma en elle.
- Je suis capable d'être chaleureuse et sensuelle.
- Mais pas avec moi.
Elle lui répondit du tac-au-tac, l'air contrarié et taquin.
- Foncez-vous toujours vers les femmes à la vitesse de distorsion, monsieur Paris?
Paris sourit et estima que la réponse qu'il allait lui faire leur donnerait à tous les deux un point.
- Uniquement quand elles sont à portée visuelle, dit-il. Sa répartie tua de nouveau la conversation, mais à un stade qui plaisait plus à Paris. Il se recala dans son siège et, sentant les propulseurs réduire leur vitesse de moitié, observa Stadi qui pilotait la navette et effectuait tranquillement les manœuvres d'approche, .sans lui signaler la demi-douzaine de manières dont elle aurait pu s'y prendre pour faire les choses plus vite, mieux et plus en douceur. Je suis un observateur, après tout. Le summum de la technologie du« regarde-mais-ne-touche-pas ».
- Voilà notre vaisseau. Le Voyageur, dit Stadi à brûle-pourpoint.
L'émotion dans sa voix était évidente, contagieuse. Elle pointa du doigt pour attirer l'attention de Paris. Au début, il eut de la difficulté à repérer le vaisseau dans le fouillis des bâtiments extraterrestres et des vaisseaux de la Fédération agglutinés en chapelet autour des points de chargement et de déchargement des pylônes d'amarrage de la station. Puis, il aperçut l'emblème de Starfleet qui ornait la coque d'un petit vaisseau aux lignes pures, suspendu dans l'air avec sa proue qui embrassait le quai supérieur du spatiodock. Presque immédiatement, Paris sut que c'était le vaisseau que Starfleet pensait envoyer aux trousses du Maquis. Janeway lui en avait si peu dit qu'il ne savait réellement pas à quoi s'attendre, mais il se disait maintenant que la beauté du Voyageur était différente de celle de tous les autres vaisseaux stellaires qu'il avait vus. Un svelte prédateur, aussi rapide et infatigable qu'un guépard.
- Classe Intrépide, dit Stadi spontanément alors qu'elle faisait planer la navette plus près du pylône d'amarrage. Capable, en vitesse de croisière, de garder un facteur de distorsion de 9,975. Quinze ponts. Effectif: cent quarante et un membres d'équipage. Circuiterie bioneurale ...
- Bioneurale? demanda Paris en levant les yeux vers elle. La Bétazoïde hocha la tête, presque absente.
- Certains des éléments de la circuiterie traditionnelle ont été remplacés par des aérogels contenant des cellules neurales synthétiques. Elles organisent l'information de façon plus efficace et accélèrent le temps de réaction. Vous voulez voir de plus près?
Le sourire qu'elle lui lança était malicieux et ravi. Paris était certain qu'il aurait répondu oui, mais Stadi n'attendit pas sa réponse. Avec ses doigts délicats qui dansaient sur ses commandes, elle leur fit décrire un arc-de-cercle autour du spatiodock, puis amena la navette au-dessus de la station avant de la ramener, dans un survol rapproché, devant la proue du Voyageur, ciselée avec raffinement, puis le long de ses flancs et sous le métal luisant de sa coque. Paris se pénétrait de chaque ligne prometteuse de ce magnifique vaisseau avec une jalousie qui l'irritait et l'effrayait tout à la fois. Les nacelles de distorsion, suspendues bas au bout de leur pylônes courts et massifs, donnaient une idée de cette puissance du Voyageur qu'aucun autre vaisseau avant lui n'avait jamais possédée, et le doux arrimage de ses coques primaire et secondaire avait presque l'air aérodynamique comparé aux merveilleux et angéliques spationefs qui étaient ses ancêtres directs. Paris voulait voler à bord de ce vaisseau - voulait servir sur ce vaisseau - voulait mériter ce vaisseau, même s'il avait à tout jamais gaspillé ses chances d'y parvenir quand il s'était lui-même expulsé de Starfleet sur Caldik Prime. Si quelqu'un lui avait dit, jadis, que quelques heures seulement de peur imbécile annihileraient toutes les années de sa vie qui valaient la peine d'être vécues, il aurait ri et lui aurait offert une bière.
Mais aujourd'hui ...
Aujourd'hui, il naviguait sans rien dire derrière un tableau de bord éteint, aspirant à une existence qui était à présent hors de sa portée, éternel observateur dans le tourbillon de sa vie qui l'aspirait sans cesse vers le bas, sans cesse vers le rien.
Il avait l'impression d'être enfermé à l'extérieur du cirque.
Tous les autres se pressaient vers un avenir brillant et fertile en aventures, tandis que Paris était laissé pour compte comme leurs maisons vides qu'ils laissaient quand ils partaient en mission, pas même assez près de l'action pour voir passer le défilé.

L'intérieur de DS9 n'était pas à la hauteur de son allure étrangement séduisante, vue de l'extérieur. La station n'avait pas l'air terminée. Des arcs-boutants nus étaient visibles contre chaque plafond. Ni les plafonds ni les cloisons n'étaient peints. Des conduits faisaient du bruit sous les planchers de grillage des couloirs. Même les deux agents de sécurité civils qui attendaient avec patience et entêtement juste de l'autre côté de l'écoutille des spatiodocks avaient l'air incolores et ternes. Mais ils étaient des agents de sécurité quand même. Pendant qu'il tirait son temps à Auckland, Paris était devenu expert dans l'identification de ce genre de personnages. Il fut soudain content que Stadi soit restée en arrière pour régler les formalités après l'arrimage.
- Monsieur Thomas Paris? Affecté au vaisseau de reconnaissance Voyageur? dit le plus maigre des deux officiers de police en jetant un regard lourd de sous-entendus au bloc notes informatique qu'il tenait à la main.
Il était clair qu'il ne posait pas de questions mais qu'il identifiait Paris. Paris serra d'une main plus ferme le sac de toile jeté par-dessus son épaule sans s'avancer pour aller à la rencontre des deux policiers qui approchaient.
- Ouais, c'est moi.
Le plus maigre des deux policiers ne sembla pas impressionné par le sourire enjôleur de Paris.
- Je m'appelle Odo. Je suis le chef de la sécurité sur Deep Space Neuf
Il avait la tête de l'emploi - une tête inexpressive et inhumaine, avec la peau étirée, serrée, luisante au-dessus de traits pratiquement inexistants, comme si son chirurgien ne s'était pas donné la peine de finir de lui refaire le visage après des brûlures au troisième degré. Paris se serait presque senti désolé pour le gars si sa présence ici ne l'indisposait pas autant.
- En quoi puis-je vous être utile, officier Odo?
Paris ne voulait mettre aucun sarcasme dans sa question, mais chaque fois qu'il ouvrait la bouche ceux à qui il s'adressait avaient l'impression qu'il se moquait d'eux. Odo releva la tête avec une mimique évoquant étrangement un haussement de sourcils.
- Je voulais juste vérifier votre arrivée à bord de la station, monsieur Paris, dit-il d'une voix neutre. Et vous informer que s'il vous arrive un problème pendant votre séjour ici, vous pouvez être assuré que mon personnel ou moi, nous ne serons pas loin.
Satanée Janeway. Était-il raisonnable qu'elle lui fasse si peu confiance - qu'elle s'attende à tant d'ennuis - au point de croire nécessaire d'aviser la sécurité locale de son arrivée? Lui dont le programme prévoyait qu'il devait rester à bord de la station moins de deux heures. Paris ne put réagir qu'en gardant son. sourire figé sur ses lèvres.
- Eh bien, merci, officier Odo. Je suis certain que tout le monde ici doit se sentir rassuré de vous savoir responsable de la sécurité.
- Hé, monsieur !. ..
Odo leva une main et un seul long doigt, et l'agent plus jeune derrière lui garda le silence, pendant qu'un plissement insulté rida son nez déjà plissé .
- Il se pourrait que vous soyez obligé de changer d'attitude, monsieur Paris, commenta sèchement Odo. D'après ce que je sais de Starfleet, on n'y apprécie guère le sarcasme des jeunes officiers.
Le bloc-notes d'Odo carillonna. Il y jeta un rapide coup d'œil et prit connaissance de l'information en hochant la tête.
- Maintenant, certains de vos camarades de bord viennent d'arriver à l'anneau d'arrimage numéro deux. J'aimerais aller les accueillir et les saluer, si vous n'y voyez pas d'objection. Bienvenue à bord de la station.
Odo gratifia Paris de quelque chose qui se situait entre un reniflement dédaigneux et une grimace de mauvaise humeur.
Certains de vos camarades de bord ... Paris regarda Odo s'éloigner à grands pas, l'air décidé, avec le jeune agent de sécurité collé à ses talons et qui lança à Paris de nombreux regards dégoûtés avant de disparaître derrière un tournant dans le couloir. Ils souhaitaient la bienvenue à tout le monde, réalisa soudain Paris, à chaque personne l'une après l'autre à mesure qu'elle arrivait. Une politesse. Un véritable acte de respect professionnel de la part de membres de la police civile envers leurs bienfaiteurs de Starfleet. Et Paris s'était montré pas mal méprisant envers eux.
Cela faisait longtemps qu'il ne s'était pas senti aussi mortifié.
Mon problème, c'est que je ne sais pas quand me fermer la boîte, pensa Paris alors qu'il s'engageait, seul et sans se presser, dans un couloir qui prenait une autre direction que celle par où Odo était parti. Bon, ce n'était peut-être pas son problème principal, mais il exacerbait certainement tous les autres. Paris entendait encore la voix calme et cultivée de son père qui disait : « J'ai honte de moi, Tom. Honte de m'être arrangé pour élever un fils qui, au bout du compte, a si peu de jugeote et un sens moral si peu développé. »
Ouais, papa, j'ai honte de toi, moi aussi.
Il lui fut facile de tomber, tout en flânant, sur l'artère publique principale de la station. Paris laissa juste ses pieds le guider. Il était sûr qu'ils le conduiraient devant la porte du bar le plus proche. Il finit par se retrouver dans un promenoir ressemblant de façon presque pénible à un centre d'achats bondé de monde, avec une pléthore de kiosques et de boutiques de mauvais goût grouillantes de clients. Pendant une absurde seconde, Paris se demanda s'il se trouvait à bord d'une station de Starfleet ou dans le bazar de quelque planétoïde technologiquement sous-développé. Au moins, il était capable de lire la plupart des enseignes des magasins.
La taverne se distinguait des autres établissements. L'ambiance et l'éclairage étaient adéquats. Aucune de ces attractions excessivement chères qui étaient d'habitude le propre des pièges à touristes et des attrape-nigauds. Non, cette taverne était une vraie taverne. Ces cabinets privés et ces tabourets de bar solides et ordinaires, mais à la limite du minable, étaient familiers à Paris, tout autant que ce mélange bien particulier de synthétol et de sueur qui signifiait un paquet de bonnes affaires, un paquet de corps, un paquet de boissons et d'alcool. Quelqu'un lui avait déjà raconté que l'éclairage gris-bleu caractéristique de la plupart des tripots humains était une survivance de cette époque où les bars sur Terre étaient complètement saturés de la fumée provenant de petits cylindres de papier allumés et fourrés de différentes espèces de plantes produisant de la nicotine. Les gens, à ce que l'on raconte, aspiraient cette fumée dans leurs poumons et l'y gardaient de propos délibéré avant de l'expirer. Paris trouvait l'idée non seulement incroyable, mais aussi un peu dégoûtante. Il ne put s'empêcher d'y penser quand, après avoir franchi les portes de l'entrée principale de la taverne, un nuage fuligineux et piquant qui sentait la menthe lui effleura le visage. Il se frotta le nez pour ne pas éternuer et passa à côté des deux crétins souriants qui se tendaient l'un à l'autre un verre dont le contenu flambait. Paris se trouva une place à l'autre bout du bar.
- Et si vous me permettez de m'exprimer ainsi, j'éprouve un plaisir tout particulier de voir de si nombreux nouveaux officiers, comme vous-même, franchir le -seuil de ce portait
Le barman était un obséquieux petit Ferengi dont la veste était trop voyante et tape-à-l'œil pour être portée par une autre personne que le propriétaire des lieux. Il se tenait les coudes appuyés sur le comptoir verni et exposait ses dents de requin à un enseigne de Starfleet qui avait le visage candide et asiatique d'un jeune Bouddha.
- Je suis certain que vos parents doivent être très fiers, mon garçon. Vous savez, en une occasion comme celle-ci ...
- Je ne suis vraiment pas intéressé, répondit l'enseigne qui sourit poliment et secoua la tête.
Paris, à l'autre bout du comptoir, fit la grimace. Il ne faut jamais prononcer le mot « intéressé » en présence d'un Ferengi.
- Intéressé? répondit en écho le barman dont les yeux bleus de fouine étaient l'image même de la candeur mercantile.
L'enseigne sourit de nouveau.
- Vous vouliez me vendre quelque chose, n'est-ce pas?
Et de deux, pensa Paris. « Intéressé » et « vendre » en moins de cinq minutes. Ce jeune gars était cuit.
Et le barman était habile. Il se repoussa du bar et se redressa de toute la hauteur de sa taille minuscule, comme pour observer attentivement l'enseigne du haut de sa supériorité morale.
- J'allais juste vous suggérer que vos parents apprécieraient peut-être un souvenir de votre première mission ...
- Et il se trouve que vous en avez plusieurs à me proposer.
Le Ferengi haussa les épaules comme s'il s'agissait d'un détail sans importance.
- Je dispose effectivement d'un assortiment unique et choisi d'objets et de gemmes indigènes à la région ...
Paris commanda une bière romulanne à un garçon trop stupide pour ne pas obstruer son champ de vision, puis se recala dans son tabouret de bar de façon à voir comme il faut le barman et l'enseigne sur le point de se faire lessiver. Pendant Je bref moment où il n'avait pu regarder, un coffret de miroitantes pierres précieuses s'était matérialisé sur le comptoir. Paris ne put s'empêcher d'être un peu déçu - il aurait aimé entr'apercevoir comment un escroc ferengi s'y prenait pour sortir aussi vite de sa manche une aussi grosse boîte.
- Tiens! Tout à fait récemment j'ai acquis ces cristaux lobis d'une très étrange créature appelée un Morne, continua le barman en inclinant et penchant le coffret pour montrer chaque pierre sous son meilleur jour.
À l'autre bout du bar, un des clients au corps couvert de protubérances leva les yeux comme pour confirmer les propos du Ferengi, mais l'enseigne refusa son offre avec un sourire confiant et entendu.
- On nous a mis en garde contre les Ferengis à l'Académie, expliqua-t-il d'une voix tout à fait polie.
Paris était presque capable d'entendre les cliquetis du latinum qui se déversait à flots dans les poches du Ferengi. Le barman déposa le coffret avec un soin excessif, puis leva la tête vers l'enseigne, l'air sincèrement incrédule.
- « Mis en garde contre les Ferengis ». venez-vous de me d ...
Il parlait comme si c'était la première fois qu'il entendait une remarque du genre.
- C'est exact, opina l'enseigne avec une joyeuse confiance.
- Des insultes, clarifia le Ferengi. On insulte mon peuple. À l'Académie.
L'air de panique soudaine sur le visage du jeune enseigne valait presque le prix de la bière romulanne dont Paris n'avait pas encore bu la moindre gorgée.
- Je voulais dire ...
- Je suis ici devant vous. J'essaie d'être un hôte courtois, sachant à quel point les parents d'un jeune officier apprécieraient une preuve de son amour à la veille d'une dangereuse mission, et qu'est-ce que j'obtiens en retour? De vulgaires insultes.
Le Ferengi fit une grimace comme s'il avait du mal à contenir son chagrin. Un bloc-notes apparut dans sa main presque aussi miraculeusement que n'étaient apparues les gemmes et il en pianotait déjà la surface avant même que le sourire de Paris, suscité par ]'habilité chirurgicale de la technique du Ferengi, n'ait disparu de ses lèvres.
- Bien, dit le barman en levant un regard oblique de prédateur vers le jeune enseigne, cela va se savoir. Quel est votre nom, mon garçon?
- Mon ... nom?
- Vous avez un nom, je présume? grogna le Ferengi.
- Kim, laissa échapper l'enseigne, les yeux écarquillés. Harry Kim.
- Et qui à l'Académie vous mettait en garde contre ...
- Vous savez, l'interrompit Kim. Je pense que c'est une formidable idée d'acheter un souvenir pour mes parents!
Il tendit le bras et, d'une main nerveuse, tira le Ferengi par la manche.
- Oh non non non, répondit le barman en s'écartant comme s'il était trop blessé pour se laisser aussi facilement apaiser.
Kim prit le coffret entre ses mains et fit un effort évident pour en étudier le contenu de pacotille.
- L'une ou l'autre de ces pierres ferait un magnifique pendentif pour ma mère.
- Ou des boutons de manchette pour votre père.
- Des boutons de manchette. Fantastique idée, dit Kim, enthousiaste, comme en écho.
- Ces pierres ne sont pas à vendre!
Le Ferengi tira brusquement le coffret des mains du jeune homme avec une violence qui fit tressaillir Paris et reculer Kim d'un pas.
- Maintenant, renifla le barman en se penchant de nouveau sur son bloc-notes informatique, informez vos supérieurs hiérarchiques que le Conseil de la Fédération peut s'attendre à une question officielle de la part de ...
Kim planta ses deux mains sur le coffret avant que le Ferengi ne puisse le ranger.
- Combien pour toute la boîte? demanda-t-il.
- Comptant ou à crédit?
C'en était trop. Même Paris, qui se considérait comme un produit cynique et endurci du système pénitentiaire de la Fédération, ne pouvait rester assis sans rien faire et regarder un des plus insidieux prédateurs de la Galaxie plumer un adolescent de sa propre race. Même si ce jeune le méritait. Abandonnant sa bière (qui était honteusement coupée d'eau de toute façon), Paris se rapprocha à deux tabourets de la scène-du marchandage.
- Ces pierres sont éblouissantes, commenta-t-il tout haut.
Le Ferengi lui lança un regard qui aurait pu faire fondre le cœur d'un réacteur de distorsion.
- Aussi brillantes que des diamants kolodans, poursuivit Paris en s'asseyant juste à côté du jeune enseigne.
- Plus brillantes, ajouta d'une voix rageuse le Ferengi.
- Difficile à croire que vous pouvez les trouver sur une des planètes de ce système.
Le Ferengi repoussa, d'une tape assenée avec le coffret, la main de Paris quand il voulut prendre une des gemmes colorées pour l'examiner.
- Vous exagérez.
Paris fit semblant de ne pas l'entendre.
- Il y a une boutique sur la Colonie Volnar où, pour un lek cardassien, vous pouvez acheter une douzaine de ces pierres, toutes de formes différentes, fit-il remarquer avec désinvolture à Kim. Combien vous en demandez? demanda Paris au Ferengi.
- Nous étions en train de négocier le prix ...
Battant des paupières comme s'il venait de se remettre d'un solide coup sur le crâne, Kim jeta un regard à Paris, puis au Ferengi, puis de nouveau au coffret toujours devant lui. Paris savait exactement ce qu'éprouvait le jeune. Il avait été lui-même assez stupide une fois pour essayer de marchander avec un Ferengi. Il en était resté profondément marqué. Kim poussa la boîte vers son propriétaire de l'autre côté du comptoir, puis tourna les talons et se dirigea vers la sortie avant même que Paris ait eu le temps de lancer d'une chiquenaude un pourboire pour sa bière à l'autre bout du bar. Le spectacle, que diable! en avait valu la peine, même si la boisson ne valait rien.
Paris trouva Kim, qui manifestement l'attendait, nerveux, juste à l'extérieur de la taverne. Il avait l'air invraisemblablement plus jeune encore qu'à l'intérieur, les joues rouges de confusion et le visage complètement mortifié. Paris était encore capable de se souvenir vaguement de ce que l'on éprouvait quand, pensant avoir été préparé pour tout, on se rendait soudain compte que tout autour de soi prouvait que l'on s'était trompé.
- Merci, dit Kim simplement en détournant les yeux.
Paris lui donna une tape sur l'épaule, en souhaitant tout bas que personne jamais ne.soit obligé d'être aussi jeune.
- Ne vous ont-ils pas mis en garde contre les Ferengis à l'Académie? demanda-t-il.
Pendant un moment, Kim eut l'air de chercher une réponse, puis il renonça et se contenta de rire. Paris fut surpris d'aimer à ce point entendre le bruit d'un rire.

CHAPITRE 3

Cela aurait pu être pire, pensait Harry Kim. À vrai dire, il aurait pu faire l'orgueilleux en plus d'être stupide et insister pour se débrouiller tout seul avec le Ferengi, au lieu de battre en retraite quand son compagnon de bord, qui avait manifestement plus d'expérience de la vie que lui, était intervenu. Mais l'orgueil - au contraire de la stupidité - n'avait jamais été un des gros problèmes de Kim. II se disait qu'il devrait en être content, mais tout ce qu'il éprouvait était un sentiment de gêne et l'horrible impression d'être trop jeune et trop naïf.
Kim jeta un coup d'œil de biais à cet homme grand et calme qui était' venu à sa rescousse. Je ne serai jamais aussi décontracté, pensa-t-il avec une tristesse retenue. Ni aussi grand. Il y avait quelque chose de désespérément injuste à être toujours l'adorable petit jeunot qui déclenchait les instincts protecteurs d'étrangers tout le long de sa route, même jusqu'au fond des bars. Kim était prêt à parier qu'aucune femme n'avait jamais embrassé Tom Paris sur la joue en lui soupirant : « Comme tu es mignon! »
La galerie intérieure qui menait au poste d'arrimage du Voyageur était plus encombrée et bruyante qu'elle ne l'avait été depuis bien longtemps. Kim était arrivé la veille sur DS9. Il avait eu tout le temps de dépenser trop d'argent dans la plupart des boutiques de la station, de se rendre malade dans un restaurant klingon, d'assister à une mise en scène tellarite extrêmement étrange du Fantôme de l'opéra (à son avis, les chanteurs avaient complètement éreinté la comédie musicale) et de faire une partie de racketball avec un sympathique lieutenant médical. Même après tout cela, Kim n'en revenait pas d'avoir toujours le souffle coupé par l'émotion quand il regagnait le Voyageur après chacune de ses intrépides excursions. Chaque fois, il pensait avec stupeur : Ce vaisseau est maintenant ma maison.
Quand Paris se cogna contre lui par derrière, Kim se rendit compte qu'il s'était involontairement arrêté devant l'écoutille ouverte du vaisseau. Il détourna le visage pour cacher le rouge qui, encore une fois, lui empourpra les joues, puis pressa le pas dans le couloir ouvert et fit signe à son compagnon de le suivre.
Paris franchit le seuil sans manifester d'émotion particulière, son sac de toile toujours jeté par-dessus l'épaule. Kim observa son aîné qui jetait des regards à gauche et à droite avec la même réserve polie que celle d'un collégien qui entrerait pour la première fois dans la maison d'un camarade de classe. Il réalisa que le frisson d'émotion qui lui parcourait l'échine, juste d'entendre le bruit de ses pas sur le pont, n'était pas un phénomène éprouvé par tous, comme il s'en était convaincu. Il n'y avait que lui, Kim, d'assez idiot pour trouver tant de romantisme à ce qui n'était en réalité qu'un autre travail.
- À ce stade de votre carrière, ce doit être de la routine pour vous de monter à bord d'un nouveau vaisseau, dit-il tout haut, -en essayant de se donner un ton adulte et détaché.
Paris éclata d'un rire bref, suivi d'un étrange sourire crispé.
- Pas exactement, répondit-il en secouant la tête.
Cette réponse bizarre rassura Kim.
- J'imagine que personne n'oublie jamais sa première affectation. Quand je suis revenu à bord ce matin, je n'ai pas pu m'en empêcher ... J'ai eu la chair de poule, dit-il.
- Ouais. Je me rappelle avoir éprouvé la même chose, répondit Paris.
Son regard se fit moins distant et, à cause de la chaleur de souvenirs du genre partagés par seulement quelques-uns des meilleurs éléments de Starfleet, Paris sourit à Kim. Et soudain Kim se sentit moins idiot.
- Vous êtes-vous présenté à l'enregistrement?
Paris se contenta de secouer la tête. Kim sourit et lui fit signe de le suivre.
- Venez. Je vais vous conduire à l'infirmerie.
- À l'infirmerie? Pourquoi? On ne s'enregistre pas sur la passerelle? demanda Paris en s'arrêtant le temps de jeter son sac de toile par-dessus son autre épaule avant de presser le pas pour rattraper Kim.
- Heu ... À vrai dire, je n'en suis pas sûr.
En fait, il n'était pas venu à l'idée de Kim de se renseigner.
- Je ne suis pas encore monté à la passerelle, admit-il un peu gêné. Mais le docteur Fitzgerald se trouve en permanence à l'infirmerie, semble-t-il, et il est le plus haut gradé après le capitaine et le premier officier Cavit.
Paris inclina la tête, avec un sourire ironique, et tendit le bras.
- Alors ce sera l'infirmerie. Allez-y, je vous suis.
Ils firent la plus grande partie du trajet sans dire un mot. À deux ou trois reprises pendant les vingt minutes que dura la marche, Kim tenta de démarrer une conversation. Mais, entre le spatiodock et l'infirmerie, son cerveau formé à l'Académie ne parvint pas à trouver d'entrée en matière suffisamment intelligente. Alors le temps passa dans un silence que Kim trouvait très pénible. Paris sifflotait et jetait un coup d'œil dans toutes les cabines ouvertes devant lesquelles ils passaient. Ils arrivèrent à l'infirmerie. Kim ne put penser à rien de plus original que d'indiquer les doubles portes et d'annoncer : « Bon ... c'est ici », comme si, depuis son entrée à Starfleet, l'énonciation de l'évidence avait été son principal sujet d'études.
Paris se contenta de ne répondre que par un sourire et un hochement de tête avant de s'engager dans le local.
L'infirmerie était petite, mais très bien équipée. Il n'y avait pas encore beaucoup de monde car la plupart des membres de l'équipage venaient à peine de s'installer dans leurs quartiers et les dispositifs d'arrimage du vaisseau étaient encore fermement enclenchés. Le docteur Fitzgerald s'affairait devant un ensemble impressionnant d'incompréhensibles moniteurs informatiques muraux, exactement comme quelques heures plus tôt la première fois que Kim était venu. L'air bourru et les traits rougeauds du médecin lui avaient tout de suite paru antipathiques. Et de le voir maintenant s'impatienter devant sa calme assistante vulcaine n'améliorait en rien la première impression du jeune enseigne.
- Établissez un diagnostic de niveau trois. Juste pour être sûr, disait Fitzgerald avec de la colère dans la voix, comme si la Vulcaine était la créature la plus stupide qu'il ait jamais eu à subir.
Fitzgerald se retourna pour lui crier quelque chose quand son regard tomba sur Kim et Paris, debout près de la porte de l'infirmerie. Il eut l'air complètement scandalisé par leur intrusion.
- En quoi puis-je vous être utile?
Kim sentit, comme d'habitude, la confusion l'envahir et il en voulait au docteur de déclencher cette gêne en lui alors qu'il n'avait commis aucune faute.
- Tom Paris signale son arrivée à bord, annonça Paris. Kim enviait l'aisance et l'assurance de son compagnon même si elles ne lui méritèrent qu'un regard de pure désapprobation de la part du médecin grincheux. Ce qui ne pouvait être que du dégoût tordit toute la bouche de Fitzgerald.
- Ah, oui ... le ... « l'observateur» ... laissa-t-il tomber du bout des lèvres.
- C'est moi, opina Paris, le regard circonspect, mais avec son sempiternel sourire figé sur son visage.
Il attendit un bon moment, laissant le silence se prolonger entre eux jusqu'au moment où Kim se sentit presque obligé de le briser. Alors, juste avant que l'enseigne n'ouvre la bouche, Paris fit remarquer avec désinvolture à Fitzgerald : « En tout état de cause, il me semble observer en ce moment même une sorte de problème ici ... docteur ». Fitzgerald eut un bref sourire qui ne lui découvrit même pas les dents et ne laissa paraître aucune émotion véritable.
- J'étais chirurgien sur Caldik Prime en même temps que vous y étiez affecté, dit-il.
Une expression proche du ravissement scintilla dans les yeux du médecin. Kim jeta un bref coup d'œil à son camarade mais ne vit rien d'autre que son sourire figé.
- En fait, nous ne nous sommes jamais rencontrés, poursuivit le médecin.
Paris ne dit rien. Il hocha la tête comme si cela expliquait tout. Fitzgerald s'éloigna pour jouer avec une microplaquette informatique sur un lit diagnostiqueur.
- Votre dossier médical nous est parvenu de votre dernière ... affectation, monsieur Paris, dit-il en le regardant. Je pense que tout est correct. Le capitaine a demandé si vous étiez à bord. Vous devriez vous présenter à l'enregistrement chez elle.
- Moi non plus, je n'ai pas encore présenté mes respects au capitaine, dit Kim en tirant doucement Paris par le coude, le pressant en silence de sauter sur l'occasion de partir avant que le surcroît de tension ne rende l'air de l'infirmerie tout à fait irrespirable.
- Très bien, monsieur Kim, lui dit Fitzgerald pensant apparemment la même chose que l'enseigne, ce serait une bonne chose à faire pour le nouvel officier aux opérations.
Ouais, et toi, va te faire foutre, pensa Kim. Il s'esquiva dans le couloir, complètement consterné et se demandant sottement ce que dirait sa mère si elle l'entendait penser de telles grossièretés à l'endroit d'un de ses supérieurs. Pendant que la porte se refermait silencieusement derrière eux, Kim regarda Paris.
- De quoi voulait-il parler? demanda Kim.
Paris se contenta de soupirer et de lui donner une tape dans le dos. Il s'efforça de sourire mais son sourire était trop las pour monter jusqu'à ses lèvres.
- C'est une longue histoire, Harry, et je suis fatigué de la raconter, lui répondit-il. Je suis certain qu'avant longtemps quelqu'un vous la racontera.
Mais Kim n'était pas tout à fait certain d'avoir envie de l'entendre.

CHAPITRE 4

Trop de choses à faire. Beaucoup, beaucoup trop de choses à faire, et il ne restait même plus une heure avant le départ. Janeway cligna des yeux après un autre décompte mental des files d'attente subspatiales qu'il lui fallait encore traiter et se surprit à regarder fixement les deux tasses de café qui se trouvaient sur le plateau du synthétiseur de nourriture de son bureau sans se rappeler du tout les avoir commandées. Elle se rendit compte avec un pincement de cœur mi-gai mi-triste que c'était la voix de Marc qu'elle entendait dans le moniteur derrière elle. Quand il était à la maison chez elle, avant ses départs en mission, pendant ces séances de travail préparatoire qui duraient toute la nuit, ils allaient à tour de rôle chercher du café l'un pour l'autre. Elle avait commandé une tasse pour lui par habitude. Seulement cette fois, elle ne pouvait pas la lui tendre ni recevoir un baiser en retour.
Elle prit une des deux tasses de céramique remplies de café chaud et tâcha de se fourrer sous le bras quelques blocs-notes pour n'avoir pas à faire le trajet deux fois. Elle déposa sa tasse en sécurité loin de ses coudes, mais dut quand même laisser les blocs-notes tomber dans un honteux désordre.
- Le vétérinaire a appelé, lui dit Marc sans relever le fait que Janeway était sortie de son champ de vision en plein milieu de sa phrase précédente.
Il avait l'habitude de ce genre de branle-bas de combat juste avant toute mission, Janeway Je savait. Elle but une gorgée de café et attrapa Je premier d'une grosse pile de rapports.
- Et? ...
- Et, annonça Marc d'un air suffisant, j'avais raison.
Janeway dut avaler vite pour ne pas se brûler la langue.
- Elle attend des petits?
Le sourire sur Je visage de Marc était tellement exaspérant qu’elle lui aurait pincé la joue s'il avait été à sa portée. _ - Les chiots doivent arriver dans sept semaines, dit Marc. Sept semaines? Sa chienne en était à peu près à la moitié de sa grossesse. Janeway aurait dû se rendre compte de ce qui lui arrivait. Elle se donna une tape sur la tête, à peine capable de détourner son attention des préparatifs de sa mission pendant les quelques secondes qui lui auraient permis de réfléchir à quoi faire.
- Marc, s'écria-t-elle, tu vas devoir la prendre à la maison chez toi.
- Chez moi? Je viens juste de faire nettoyer les tapis!
- Elle attend des petits, objecta Janeway.
Ce fut tout ce qu'elle trouva à dire pour ne pas éclater de rire devant sa grimace médusée.
- Je ne peux pas la laisser dans un chenil pendant que je suis ...
- Est-ce une autre de tes demandes style « aime-moi aime-ma-chienne »? l'interrompit Marc avec douceur.
- Oui, lui sourit Janeway.
- Comment pourrais-je te refuser quelque chose? soupira-t-il en roulant les yeux dans la meilleure de ses imitations du visage du martyre.
- Merci, chéri.
Elle voulait le remercier pour tellement d'autres choses aussi que Nounours, mais elle était certaine que Marc le savait déjà.
- Quand partez-vous?
Sa question eut pour effet de rappeler à Janeway la montagne de dossiers qui encombrait encore la table de son bureau. Elle y jeta un coup d'œil et fut secouée par un frisson de fatigue soudaine. '
- Dès que j'aurai approuvé ces rapports d'état des systèmes, dit-elle.
Elle en prit un et s'obligea à le parcourir des yeux tout en parlant.
- D'accord, dit Marc, je ne te dérangerai pas plus longtemps.
Janeway leva les yeux et tendit le bras pour caresser, sur le moniteur, l'image du visage de son compagnon, frustrée par les années-lumière qui les séparaient l'un de l'autre.
-Tu ne me déranges jamais, lui dit-elle d'une voix douce. Sauf de la manière dont j'adore être dérangée. Compris?
-À vos ordres, capitaine.
Marc, à son tour, tendit le bras vers elle, avec l'écran qui les arrêtait tous les deux juste avant qu'un contact réel puisse être établi.
- Je te reverrai dans quelques semaines, dit Janeway. Quelques très courtes semaines à en juger par la rapidité avec laquelle les choses s'étaient déroulées jusqu'ici. À peine assez de temps pour tout régler.
- Oh, Marc! ajouta-t-elle. Va chez moi et prends le panier de la chienne. Elle sera plus confortable.
- C'est déjà fait, admit-il, l'air taquin. J'y suis allé il y a une heure.
Janeway fit un effort pour avoir l'air fâché par son humour mais, comme d'habitude, elle fut incapable de faire semblant d'être en colère contre lui. Elle s'embrassa les doigts, toucha les lèvres de Marc sur l'écran et sourit. Juste quelques semaines. Il lui renvoya son geste silencieux et cligna des yeux, comme pour un léger adieu, avant de couper la communication et de la laisser à son travail.
Au pire, une chose désagréable qui a ses bons côtés. Du travail, il y en avait assurément beaucoup, mais rien de bien compliqué. Un accusé de réception par-ci, une vérification par-là. Janeway avait apposé l'empreinte de son pouce sur tant de rapports et de manifestes au moment de finir sa tasse de café qu'elle s'étonna de ne pas les avoir usés au point de les faire disparaître. Mais, la pile au centre de la table était un peu plus ordonnée maintenant, et c'était du travail achevé et non plus des corvées en attente. Ce petit triomphe suffisait toujours à la calmer un peu avant le début d'une mission.
Janeway rapporta sa tasse au seul synthétiseur de nourriture du bureau et se demandait si elle allait boire la seconde ou la recycler quand le carillon de la porte extérieure tinta.
- Entrez, dit-elle.
Elle reconnut Paris avec qui elle avait eu une brève conversation à Auckland et fut capable d'identifier le jeune homme qui l'accompagnait - Harry Kim - grâce au manifeste de l'équipage qu'elle avait classé un peu plus tôt cette après-midi.
Paris était plus propre et avait l'air beaucoup plus respectable avec ses cheveux bien coupés et son maillot de corps de Starfleet. Kim avait l'air assez jeune pour qu'on lui refuse l'entrée de toutes les tavernes du secteur, pour ne rien dire de son air terrifié.
- Bienvenue à bord du Voyageur, messieurs, dit Janeway. Paris hocha la tête une seule fois avec une certaine dignité guindée et Kim s'efforça vaillamment de se mettre au garde-à-vous le plus raidement possible.
- Merci, monsieur, s'empressa de dire le jeune enseigne. Janeway enfonça avec le bout de son pouce un bouton de commande du synthétiseur de nourriture et regarda les deux tasses se dématérialiser.
- Monsieur Kim, dit-elle. Repos! Avant que vous ne vous étiriez un muscle.
Il fit une tentative de relaxer, présuma-t-elle, mais pas grand-chose dans sa posture ne changea. Janeway tourna le dos au synthétiseur et le regarda.
- Monsieur Kim, malgré le protocole en vigueur à Starfleet, je n'aime pas que l'on s'adresse à moi en m'appelant « monsieur ».
Il rougit et hocha raidement la tête. - Je suis navré ... madame?
- « Madame » est acceptable dans les moments critiques, mais je préfère « capitaine ».
Elle attendit qu'il prenne acte par un bref salut de la tête, puis s'éloigna de la machine et désigna d'un geste la porte à l'autre extrémité du bureau.
- Nous allons bientôt décoller. Je vais vous montrer la passerelle.
Ils lui emboîtèrent le pas, avec Paris qui traînait quelques pas en arrière le temps de remettre sur son épaule la sangle de son sac de toile qui semblait presque vide. Janeway se demanda ce qu'il avait bien pu apporter comme effets personnels ou s'il avait amené tout ce qu'il avait pu trouver dans sa prison d'Auckland, juste pour ne pas avoir l'air trop déplacé.
- Avez-vous eu de la difficulté à vous rendre ici, monsieur Paris?
Elle avait posé la question pour dire quelque chose - de manière à ne pas accorder plus d'attention à Kim qu'à Paris afin que ni l'un ni l'autre ne perçoive l'évidente différence de leur statut respectif - mais elle sut que Paris avait accordé à sa question plus d'importance qu'elle n'en avait quand il lui répondit sans hésiter : « Aucune difficulté ... capitaine. »
Bien, au moins le Comité de réhabilitation lui avait envoyé le bon rebelle.
Les portes qui séparaient le bureau de la passerelle s'ouvrirent en glissant avec un bruit sourd mais pénétrant de machinerie en marche. Tout le corps de Janeway réagissait au bourdonnement d'activité, s'accordait aux rythmes de ce vaisseau et à son objectif avec la même aisance que le corps d'un danseur emporté par la musique sur laquelle reposait la plus grande partie de son art. Cavit, un niveau plus bas, se trouvait près de Stadi au poste de navigation. Il leva les yeux des commandes et hocha la tête. Janeway répondit par une esquisse de sourire. Il lui était impossible d'expliquer pourquoi, mais elle adorait déjà ce vaisseau - adorait l'efficacité de son cerveau puissant, l'efficience de son design, était impatiente de se trouver une raison de le pousser à fond et de découvrir ce que l'on éprouvait à frôler la vitesse de distorsion dix. Elle descendit jusqu'au niveau du commandement principal, s'arrêta pour poser sa main sur le fauteuil, mais ne s'y installa pas encore.
- Mon premier officier, le lieutenant commander Cavit, dit-elle en invitant, d'un geste, Kim et Paris à s'avancer.
Cavit se retourna pour leur tendre la main et elle les présenta l'un et l'autre.
- L'enseigne Kim, monsieur Paris.
Cavit n'eut qu'une légère hésitation avant de serrer la main de Paris, mais son sourire était figé et peu convaincant.
- Bienvenue à bord, dit-il.
Janeway se dit, dans sa tête, qu'elle devrait parler à Cavit plus tard. Elle lui avait supposé un meilleur sens de l'étiquette. Mais le regard amer, quoique souriant, de Paris montrait que lui ne s'était pas attendu à mieux. Elle distraya Kim en le dirigeant vers la console aux opérations, sur un des côtés de la passerelle.
- Voici votre station. Voulez-vous prendre votre poste? Kim eut l'air un peu surpris, mais un grand sourire s'épanouit sur ses lèvres.
- Oui, madame.
Janeway résista à l'envie de lui donner une tape sur la tête.
- Ceci n'est pas encore un moment critique, monsieur Kim, dit-elle en lui faisant signe de s'asseoir. Je vous aviserai, le temps venu.
Les mains croisées derrière le dos, Janeway fit lentement le tour de la passerelle - en principe, pour jeter un dernier regard professionnel par-dessus l'épaule de chacun, mais en vérité parce qu'elle tirait toujours plaisir de l'enivrant mélange de liberté et de responsabilité qui accompagnait immanquablement chaque nouveau commandement d'un vaisseau stellaire. La passerelle elle-même était petite et la synergie au sein de ce nouvel équipage déjà forte et évidente. Ils allaient faire de l'excellent travail ensemble, pensa Janeway avec ravissement. C'était un bon vaisseau et elle n'avait jamais été aussi fière d'en être le capitaine.
Paris, comme un îlot de discorde au milieu de cette provisoire harmonie, était debout avec son sac à ses pieds. Il regardait sans rien dire autour de lui toutes les stations et toutes ces carrières auxquelles son passé lui empêchait irrévocablement d'avoir accès. Janeway était incapable, dans son cœur, d'avoir pitié de lui. Supporter les conséquences de ses actes était l'une des plus dures leçons de croissance personnelle, c'était vrai. Et comme avec toutes les autres leçons de la vie, il arrivait parfois que des personnes par ailleurs pleines de promesses se noient dans les remous de leurs grossières erreurs. Ce n'était peut-être pas juste, mais c'était ainsi. Pas même un père à l'amirauté n'y pouvait rien changer. Si Paris était incapable de s'habituer à rester à l'écart pendant que l'équipage du Voyageur faisait son travail, les quelques prochaines semaines ne seraient que le début de ses problèmes. À en juger d'après ce qu'elle avait vu de lui jusqu'ici, Janeway ne s'attendait pas à ce que les choses changent pour Paris dans un proche avenir.
Elle redescendit au niveau du commandement et accrocha le regard de Cavit. C'est l'heure, pensa-t-elle. Il hocha la tête, comme s'il comprenait sans avoir besoin de mots.
La voix du premier officier retentit à travers la passerelle affairée et tout le monde se concentra.
- Lieutenant Stadi, dit-il, programmez la trajectoire. Demandez le feu vert à l'officier aux opérations.
Stadi hocha la tête et se pencha sur sa console avec ses doigts qui dansaient déjà sur les contrôles.
- Trajectoire programmée. Feu vert reçu.
- Activez les propulseurs.
- Propulseurs activés, annonça Kim, un petit peu trop haut.
L'excitation et la nervosité de sa voix firent sourire Janeway. Je sais exactement ce que tu ressens. Elle s'assit dans le fauteuil de commandement et se força à rester assise calme et détendue alors que l'expectative de ce qui allait arriver mettait tous ses neurones en émoi. Il ne fallait pas que le capitaine montre des signes d'impatience quand elle amenait son vaisseau à quitter une station. Elle prit une profonde inspiration, prête à affronter tout ce qui pourrait se produire, leva le menton et ordonna simplement: « En avant toute!»

CHAPITRE 5

Mauvais début de journée, décréta Tom Paris qui s'était arrêté en arrivant dans la salle du mess pour bâiller et se frotter l'arrière du cou. Cela faisait moins de vingt-quatre heures qu'il était à bord du Voyageur et il s'était déjà arrangé pour avoir l'air d'un imbécile devant tout l'équipage de la passerelle et en plus avait trouvé le moyen de passer une nuit de sommeil pourrie. Il s'était dit que c'était à cause du lit - beaucoup trop mou et bien trop moulant après la dure couchette de sa cellule à la colonie pénitentiaire - et que le silence qui régnait dans ses quartiers stériles à bord du vaisseau était trop artificiel après ses rauques nuits néo-zélandaises. Mais syntoniser une bande sonore de « musique » environnementale n'avait pas eu grand effet et la boucle de ses frustrations avait continué à tournoyer dans sa tête. Il s'était installé sur le plancher de sa cabine mais n'avait pas pu dormir plus confortablement que dans son lit. Après avoir perdu ses innocentes illusions, Paris dut finalement admettre que c'était la nervosité qui l'empêchait de dormir, et son manque d'assurance, et le désespoir de n'être pas capable d'impressionner quelqu'un, n'importe qui, au cours de cette mission.
Et maintenant il y avait ceci.
Au sein du petit groupe d'hommes qui conversait autour d'une tasse de café, Kim fut le premier qui leva les yeux, et le seul qui eut l'élégance d'avoir l'air embarrassé. Cavit et Fitzgerald ne se soucièrent même pas de détourner le regard quand Paris les regarda directement. Comme s'ils avaient lé droit de se rassembler ici pour parler de lui. Comme s'il n'était pas fait pour respirer le même air qu'eux Douloureusement conscient qu'ils avaient sans doute raison Paris poursuivit son chemin jusqu'à la rangée de synthétiseurs de nourriture, même s'il n'avait plus très faim.
- Soupe de tomates.
La machine marmonna pour elle-même un moment, mais aucune nourriture n'apparut dans son distributeur ouvert.
Une voix de synthèse féminine et polie l'informa : « Cet appareil offre quatorze variétés de soupe de tomates Tomates et riz. Tomates et légumes. Mode bolianne ...
Paris était un puriste
- Nature, dit-il.
- Précisez : chaude ou froide.
Paris cogna son front contre le mur et se dit qu'il était vraisemblable que même les ordinateurs à bord de ce vaisseau conspiraient contre lui parce qu'ils le considéraient comme un spécimen sans valeur de l'espèce qui les avait créés.
- Chaude, dit-il avec véhémence. De la soupe de tomates nature et chaude.
Tout dans sa vie avait toujours l'air plus difficile que de raison. Cavit et Fitzgerald étaient déjà partis quand le synthétiseur, après avoir passé en revue tous les raffinements possibles, finit par produire un seul et unique bol de soupe de tomates nature. Paris, avec le bol trop chaud entre les mains, regardait Kim à l'autre bout de la pièce. L'enseigne eut l'air soudain à la fois complètement fasciné et complètement désintéressé par sa nourriture. Paris essaya de ne pas être fâché contre le jeune. Hé, se dit-il à lui-même, tu savais que cela ne pouvait pas durer. Et pourtant, exactement comme il avait espéré que Janeway avait vraiment l'intention de lui donner une seconde chance à bord du Voyageur, il avait espéré aussi que son passé le laisserait tranquille assez longtemps pour pouvoir réorienter sa vie. Je parie que même une vitesse de distorsion de 9,9 n'est pas assez rapide pour cela.
Il se laissa glisser dans le siège en face de Kim et se pencha pour attraper le regard du jeune qui ne voulait pas lever es veux de sa nourriture.
- Voilà, vous voyez? Je vous avais dit que cela ne prennent,, pas de temps, dit Paris en affichant son sourire le plus insouciant pour s'efforcer de dissiper le malaise entre eux.
Kim continua d'étudier son plateau pendant un moment, puis il sembla prendre quelque formidable décision et, l'air sincère et lugubre, leva les yeux et regarda le sourire de Paris.
- Est-ce vrai?
Paris voulut dire : Je ne sais plus ce que signifie le mot « vrai », mais il s'entendit répondre : «: Si l'accident était de ma faute? Oui. Une erreur de pilotage. Il m'a fallu beaucoup de temps pour l'admettre». Le peu de courage qu'il avait lui fit soudain défaut et il se retrouva à contempler la surface de sa soupe juste pour pouvoir regarder ailleurs. Elle avait l'air plus orange que rouge et sentait vaguement le gingembre. « Quatorze variétés, dit-il, et cette machine n'est même pas capable de produire une bonne soupe de tomates nature ... »
- Ils ont dit que vous aviez falsifié les rapports ... Paris remua sa simili-soupe avec sa cuillère.
- C'est exact.
Kim déposa ses propres couverts et se pencha par-dessus la table.
- Pourquoi? demanda-t-il, comme si ce genre d'idée ne lui serait même jamais venue, comme s'il ne pouvait même pas imaginer de situation où un acte aussi stupide pouvait sembler une solution acceptable.
- Quelle est la différence? dit Paris. J'ai menti.
Il se sentait idiot maintenant d'avoir pensé que quelqu'un d'aussi outrageusement pur et sans tache que Kim puisse comprendre.
- Mais par la suite, vous vous êtes présenté aux autorités et vous avez admis que c'était votre faute, insista Kim.
Paris leva les yeux et haussa les épaules. Hausser les épaules était le geste le plus honnête qu'il pouvait faire, même si cela ne signifiait pas grand-chose. Il repoussa sa soupe.
- Je vais vous dire la vérité, Harry, soupira-t-il. Il me fichait de me taire et je revenais chez nous libre. Mais j'en été incapable. Les fantômes de ces trois officiers morts me sont apparus au milieu de la nuit et m'ont enseigné la véritable signification de Noël...
Soudain embarrassé par sa propre confession, il en écarta le pire d'un geste.
- J'ai donc avoué la vérité, termina-t-il sans grande conviction. La plus grande erreur de ma vie. Mais pas la dernière. Après qu'ils m'aient expulsé de Starfleet, j'avais une furieuse envie de me battre. J'ai trouvé le Maquis ... Et dès ma première mission, j'ai été capturé.
Le souvenir le fit grogner. Kim, dont les yeux noirs étaient pensifs, joua avec sa nourriture pendant un moment avant de dire : « Cela a dû être particulièrement dur pour vous ». Et d'ajouter : « Surtout pour un fils d'amiral ».
Paris se remémora le visage de son père vers la fin du procès et ne put s'empêcher de se demander pourquoi il n'avait aucun souvenir de lui en des moments plus heureux.
- Franchement, je pense que cela a été plus dur pour mon père que pour moi, dit-il.
Il se leva, ramassa sa soupe inutile et la ramena au synthétiseur pour l'y jeter. Pourquoi attribuer à de la soupe, plus qu'à lui-même, le mérite d'être ce qu'elle n'était pas? Il regarda par-dessus son épaule.
- Écoutez, dit-il à Kim en glissant le bol dans l'ouverture du distributeur. Je sais que ces gars vous ont dit de vous tenir loin de moi. Et vous savez quoi? Vous devriez les écouter. Je ne suis pas exactement quelqu'un qui porte chance.
Kim secoua la tête et plissa le front.
- Je n'ai besoin de personne pour choisir mes amis, dit-il avec un sourire, comme s'il était fier de la décision qu'il venait de prendre.
Paris rit en lui-même et se frotta les yeux. Cela ne te fera pas de tort d'avoir quelqu'un qui t'aide, pensa-t-il. Surtout si tu n'es pas capable de trouver ami plus valable que moi. Mais avant de pouvoir dire tout haut ce qu'il avait en tête, son commbadge bipa et le fit bondir. Il ne s'était pas rendu compte jusque là à quel point cela faisait longtemps qu'il avait vécu privé de ce son.
- Janeway à Paris.
Paris tapota son badge, savourant la sensation de faire de nouveau partie d'une équipe.
- Ici Paris. J'écoute.
- Revenez sur la passerelle, dit Janeway. Nous approchons des Badlands.

Paris reconnut les Badlands dès l'instant où il arriva sur la passerelle. Pas tant la configuration des étoiles et des nébuleuses que les rubans plasmiques et les éclairs furieux qui explosaient et cinglaient le noir de l'espace comme les flammes d'un incontrôlable incendie. Le spectacle lui avait glacé le sang la première fois qu'il avait, avec Chakotay, piloté dans ce chaos même si le grand Indien lui avait dit d'un air supérieur que ces ouragans n'avaient jamais détruit aucun vaisseau maquis - du moins pas récemment. Puis, Paris avait été réconforté quand Chakotay l'avait informé que Starfleet ne possédait aucun bâtiment à la fois assez petit et assez bien équipé pour poursuivre le Maquis quand il trouvait refuge dans les Badlands. Maintenant, debout sur la passerelle du vaisseau même construit pour débusquer les rebelles de leurs terriers, Paris se sentait naïf d'avoir eu confiance quand il naviguait sur le Maquis et se demandait si son sentiment de sécurité actuel n'était pas tout aussi mal fondé.
Quand elle entendit glisser les portes, Janeway leva les yeux de la station tactique, avec accroché sur le visage le même masque de neutralité qu'elle portait depuis que Paris avait, pour la première fois, posé les yeux sur elle à Auckland. Il devait le lui reconnaître - il était tout à fait clair qu'elle ne l'aimait pas, mais au moins n'éprouvait-elle pas le besoin de diffuser son opinion au reste de l'équipage. Au contraire de Cavit, qui ne s'écarta qu'à contrecœur du capitaine pour laisser Paris s'approcher de la console quand Janeway lui fit signe de venir.
Et bonne journée à vous aussi, monsieur Cavit, pensa Paris en lui décochant son sourire le plus cordial et le plus embarrassant. Janeway attira l'attention de Paris et tendit le bras par-dessus l'épaule de l'officier de sécurité pour pianoter sur un de ses écrans de visualisation tactiques. Soit qu'elle n'était pas consciente des techniques de harcèlement silencieux de Cavit ou simplement qu'elle choisissait de les ignorer, Paris ne pouvait le dire.
- Les Cardassiens nous ont donné le dernier cap connu du vaisseau maquis, dit-elle. Et nous avons des diagrammes de l'activité plasmique le jour où il a disparu. Avec un peu d'aide, nous devrions être capables de retracer sa trajectoire approximative.
Paris suivit l'exemple de Janeway et fit semblant d'ignorer le mépris de Cavit. Il se pencha sur la console tactique pour mieux voir ce qu'affichaient les moniteurs. Les décharges plasmiques vacillaient, reculaient, éclataient en gerbes aléatoires sur l'écran, avec un trait brillant, zigzaguant qui indiquait l'irrégulière trajectoire du Maquis. Les Cardassiens avaient inséré une marque noire là où ils avaient été forcés d'abandonner la chasse et des pointillés marquaient jusqu'où leurs senseurs avaient détecté les traces du Maquis par la suite.
- Je suis prêt à parier qu'ils essayaient d'atteindre un dei planétoïdes de classe M de la Ceinture de Terikof.
- Ceci les aurait amenés ici, expliqua Cavit à l'officier de sécurité sans qu'on lui demande son avis.
Il était penché derrière Paris, de manière à le gêner juste un peu, et montrait du doigt un des coins de l'écran de visualisation. L'officier de sécurité hocha la tête et l'image sur l'écran vacilla, puis se rebâtit, puis vacilla et se matérialisa dé nouveau.
- Les ouragans plasmiques les auraient forcés à prendre cette direction, dit Cavit.
Janeway fit signe que oui et lui dit : « Ajustez notre trajectoire en conséquence. »
- À vos ordres, capitaine.
Le premier officier semblait parfaitement heureux de pou· voir se dégager du petit groupe attroupé autour de la consolé tactique. Il courut presque sur la passerelle supérieure avant de descendre s'entretenir avec Stadi à la station de navigation. Ah, Stadi. Elle s'était montrée plutôt amicale pendant lé voyage jusqu'à la station spatiale. Maintenant qu'elle exécutait les ordres de Cavit, elle ne daignait même plus adresser un regard à Paris. Oh, bon. Il lui fit un imperceptible geste d'adieu avant de suivre Janeway jusqu'au fauteuil de commandement. Le capitaine s'y assit et fronça les sourcils.
- Les Cardassiens affirment qu'ils ont poussé le Maquis dans un ouragan plasmique où il a été détruit. Mais nos capteurs n'ont repéré aucun débris.
- Il peut arriver qu'un ouragan plasmique ne laisse aucun débris, fit remarquer Paris.
Janeway secoua la tête et leva les yeux vers lui.
- Nous aurions quand même été capables de détecter lei traces fantômes de leur réacteur de distorsion.
C'était exact, aussi Paris se tut.
Kim se tourna à demi dans son siège, comme effrayé de lever les mains de ses contrôles.
- Capitaine, dit-il. Les instruments indiquent qu'un rayon tétryonique cohérent est en train de nous scanner.
Janeway se pencha de nouveau.
- Origine, monsieur Kim?
L'enseigne se précipita sur ses instruments. - Impossible d'en être certain, admit-il.
Puis il cligna soudain des yeux, hésita un moment avant que ses mains ne tournoient de nouveau au-dessus de sa console.
- Une onde de délocalisation se dirige également vers nous ...
- En visuel, dit le capitaine en bondissant sur ses pieds.
Kim afficha l'image. Une énergie plus blanche et plus cohérente que Paris n'en avait jamais vu explosa sur tout l'écran. Il était conscient qu'il devait y avoir des centaines de milliers de kilomètres entre le vaisseau et ce bouillonnant raz-de-marée mais, quand Kim amplifia l'image monstrueuse, il dut quand même s'arc-bouter d'une main contre le dos du fauteuil de commandement pour ne pas faire un bond en arrière.
Janeway se rapprocha de l'écran comme si elle était capable d'y lire quelque chose que les ordinateurs de bord ne pouvaient révéler.
- Analyse, dit-elle.
- Une espèce de variation magnétique polarisée, rapporta Kim.
Cavit se pencha par-dessus la main courante à côté de la station tactique.
- Un champ de particules gravitoniques devrait pouvoir la disperser, dit-il.
Janeway hocha la tête sans se tourner vers lui.
- Déployez-le, dit-elle.
Cavit se pressa d'éloigner d'un geste l'officier de sécurité de sa console pendant que le capitaine annonçait « Alerte rouge », avant de toucher d'une main l'épaule de Stadi et de lui dire : « Dégagez-nous de là, lieutenant » .
- Nouvelle trajectoire, confirma le pilote. Coordonnées quatre-un par un-huit-zéro.
- Champ gravitonique prêt à être déployé, dit Cavit, comme en écho.
Paris sentit tout le vaisseau trembler quand le premier officier largua, dans le sillage du Voyageur, le puissant déferlement de particules.
Le champ gravitonique gonflait à l'arrière de la poupe du vaisseau à la rencontre de l'onde ennemie mais, au contraire de l'énorme vague de délocalisation qui fonçait sur eux, il ne laissait aucune trace visible à l'écran. Paris s'imagina apercevoir un infime déphasage dans l'intégrité de l'onde au moment approximatif de l'impact avec le champ gravitonique. Mais l'image n'était ni claire ni pertinente et, une seconde plus tard, quand il entendit Kim annoncer nerveusement : « Le champ gravitonique n'a pas eu d'effet », il sut qu'il avait été le jouet de son imagination. Son cœur se mit à battre la chamade.
- Pleine poussée, ordonna Janeway.
Stadi obéit sans un mot. Elle poussa le vaisseau à fond et le Voyageur vrombit de toute la puissance de ses propulseurs. Paris souhaita soudain de toutes ses forces pouvoir s'asseoir derrière une console, être utile, aider. Kim ne quittait pas ses écrans des yeux.
- L'onde nous interceptera dans vingt secondes, dit-il.
- Pouvons-nous passer en distorsion? demanda Janeway.
Stadi secoua la tête, toujours frénétiquement occupée à manipuler ses commandes.
- Pas avant d'avoir quitté le champ plasmique, capitaine.
- Huit secondes ...
Janeway bondit vers le fauteuil de commandement et, d'un geste brusque, ouvrit l'intercom logé dans l'accoudoir.
- Parez à l'impact! cria-t-elle,
- Trois secondes ...
La voix du capitaine se réverbérait encore dans les ponts du vaisseau quand la main de Dieu saisit le Voyageur et le lança dans le néant.
Stadi ravala un hurlement. Des centaines de cris de détresse et de douleur fondus en une seule clameur désespérée fracassaient la texture même de sa réalité. Elle voûta le dos au-dessus de ses commandes, luttant pour garder le contrôle de son cerveau maintenant que le contrôle du vaisseau n'était plus possible. Il faut d'abord de la discipline personnelle, lui murmurait une voix venue de son lointain passé. Après, tout le reste suit.
Mais comment trouver la paix quand l'empathie qui liait si intimement toute Bétazoïde à ses compagnons d'équipage se distordait et se retournait contre elle comme une torture? Toutes les peurs anciennes qu'elle avait nourries concernant des contacts trop intimes avec les êtres humains au cerveau puissant mais non entraîné déferlaient sur elle comme un horrible raz-de-marée.
Stadi avait demandé à sa tante : « Comment es-tu capable de le supporter? Toutes leurs pensées, tous leurs sentiments, tout le temps! » Elle se rappelait n'être, à l'époque, qu'une petite fille, frêle comme un roseau, qui n'avait pas encore atteint l'âge de la pleine féminité qui lui aurait permis de comprendre cette faculté de contrôle que sa tante semblait exercer avec moins d'efforts qu'il ne lui en fallait pour porter toute la journée une robe confortable.
Tante Shenzi vivait avec des humains depuis avant la naissance de Stadi. Elle était une sorte de fonctionnaire, et ses interactions avec la Fédération que dirigeaient des humains l'obligeaient parfois à séjourner sur Terre quelques années de suite. « Ce n'est pas tout le temps, avait-elle dit à Stadi. Juste quand leurs émotions sont très violentes. »
D'après ce qu'en savait la jeune Stadi, avec les humains c'était presque toujours le cas. « Est-ce qu'ils ne te dérobent pas ton moi? avait protesté la petite fille. Crisa dit que les humains déversent leurs émotions sur toi jusqu'à ce que tu ne puisses plus éprouver autre chose que ce qu'ils éprouvent eux-mêmes, et plus rien de ce que tu es réellement. » Crisa avait dix-sept ans. Elle avait assisté à une réception de la Fédération l'année précédente et tous les jeunes enseignes de Startleet l'avaient invitée à danser.
« Crisa n'est pas exactement un modèle de blindage personnel », avait fait remarquer tante Shenzi en plissant le front. Ce qui était vrai - la moitié du temps, Crisa paniquait et se tourmentait à cause d'émotions ressenties par quelque autre Bétazoïde comme si c'étaient les siennes propres. « Un peu de déversement d'émotions humaines est ennuyeux parfois, avait poursuivi la tante de Stadi, mais pas monstrueux comme Crisa le dépeint. Tu verras. »
Et maintenant, des années et des années plus tard, Stadi voyait. Elle voyait un amiral avec une longue crinière de cheveux blancs qui lui fronçait les sourcils et la regardait avec une désapprobation paternelle ... elle voyait une femme avec des yeux chaleureux, souriants, trop raisonnable et patiente pour son âge ... un homme et un chien qui culbutaient ensemble dans le gazon trop haut d'une pelouse, avec en arrière-plan la voix amusée d'une amoureuse qui leur disait de faire attention de ne pas se salir. Mais c'étaient les souvenirs d'autres personnes, les existences d'autres personnes, qui l'entouraient de toutes parts en cet instant d'éternel nulle part qui marquait leur disparition des Badlands et leur arrivée ... elle ne savait où. Dans la mort? Était-ce l'instant fabuleux où la vie défile devant les yeux? Et me voici avec la vie de quelqu'un d'autre, pensa Stadi avec une surprenante lucidité. Exactement comme Crisa l'avait mise en garde. Exactement comme Stadi l'avait craint depuis tant d'années.
Pas juste leurs vies. La voix de tante Shenzi flottait dans les pensées de Stadi, comme si elle lui murmurait tout contre l'oreille, en même temps qu'elle lui caressait les cheveux. Leurs vies, et ta vie, et tout ce que tu as eu le bonheur, à cause de cela, d'avoir connu. Tante Shenzi était morte sept ans plus tôt quand le vaisseau de ligne rempli de passagers à bord duquel elle se trouvait avec la femme humaine qui avait si longtemps partagé sa vie avait été détruit par le Borg. Viens tout me raconter, ma chérie.
Ce serait comme rentrer à la maison, pensa Stadi avec un soupir de soulagement. Elle pouvait laisser derrière elle le bruit de la panique humaine et embrasser cette quiétude émotionnelle qu'elle n'avait plus connue depuis qu'elle avait quitté Bétazed pour l'Académie. Le babil intérieur animé des humains allait lui manquer, mais elle accueillerait avec plus de bonheur encore la paix que lui promettait tante Shenzi.
D'accord, tante Shenri, j'arrive. Elle sentit le vaisseau exploser soudain, être propulsé hors de sa noirceur dans une lumière si brillante et brûlante qu'elle en perçut le souffle sur son visage, sur ses mains et sur son cœur. C'étaient les affres de la mort du Voyageur et le souffle qu'elle sentait gronder sous elle était l'explosion qui le fracassait. La fulgurante lumière sembla la catapulter vers le haut, hors d'elle-même, loin de tout bruit et de toute terreur, loin de toute peur et de toute douleur. Souriante, Stadi tendit les bras pour étreindre sa tante Shenzi et elles s'éloignèrent ensemble, dans le silence.

L'écran était rempli d'éclairs de lumière. Pareils aux rubans de plasma qu'ils essayaient si fort d'éviter, pensa le premier officier Cavit. Ou comme la traînée ionique d'un vaisseau en perdition dont le sillage, se tendant, les entraînait et tirait le Voyageur et tous ceux qui étaient à bord vers nulle part, vers un endroit d'où même le Maquis ne pouvait s'échapper. Les étoiles avaient cessé d'exister, le temps s'était fracassé, était tombé au point mort, même le formidable bond en avant d'un vaisseau stellaire passant en vol de distorsion semblait suspendu dans le néant, évanoui des sens de Cavit comme le décalage Doppler d'un cri aigu s'estompant quelque part. Ils étaient en suspens dans l'ambre de quelque chose, épinglé sur place contre le velours immobile d'une aberration spatiotemporelle.
Puis, avec fracas, la réalité se remit à tourner sur elle-même comme une vrille sauvage et cet instant de transcendante intemporalité disparut.
Cavit sentit un souffle brûlant et meurtrier quand le tableau de bord de la console de navigation explosa, à l'avant de la passerelle, dans un vacarme retentissant. Complètement inconscient de ses gestes, il se tourna vers le bruit. Un million de peurs se battaient dans sa tête - peur d'un incendie qui leur déroberait l'oxygène, peur d'une fuite de gaz ou, pire que tout le reste, peur d'une dislocation totale de la coque - mais il n'eut pas la chance de déterminer laquelle de ces trop nombreuses morts serait leur mort véritable. Une épaisse muraille d'air violemment comprimé le catapulta pardessus la main courante de la passerelle jusque sur le pont supérieur, et ses poumons se vidèrent d'un coup de tout son souffle comme si l'invisible poing d'un géant lui avait assené un coup en pleine poitrine. Il tomba sur le sol, l'épaule la première, et sentit l'emboîtement de l'os de sa clavicule se démettre sous la violence du choc. Ce qui avait pris le vaisseau dans son étau le tenait toujours, le lançait dans l'espace comme un chien lancerait en l'air un lièvre qu'il viendrait d'attraper. Cavit essaya de s'immobiliser mais une brutale poussée l'envoya rouler sur l'officier à la station d'ingénierie. Ils culbutèrent tous les deux sur le tableau de commande. Cavit sentit du sang - le sien ou celui de l'ingénieur, il ne pouvait le dire - puis il s'écrasa contre la base de la console et le poids de l'ingénieur le cloua au sol.
Le tout premier vaisseau sur lequel Cavit avait servi, il y avait environ dix ou quinze ans, était un transport qui ravitaillait les colonies de Starfleet. Il était un jeune enseigne à l'époque. Il n'avait même pas terminé ses cours à l'Académie, en réalité. La moitié de sa promotion avait été envoyée en stage sur des vaisseaux non-combattants pour des séjours de courte durée. Cela faisait partie d'un nouveau programme de formation qui leur donnait la chance de connaître la réalité de ce qu'ils pensaient tous vouloir faire plus tard. Une occasion de mettre la main à la pâte, si l'on peut dire.
Cavit avait pensé, sur le coup, que c'était la plus exaltante affectation du monde. Le U.S.S. Kingston convoyait des hommes de science, des médicaments, des animaux et des provisions à toutes les nouvelles colonies entre Miracle et Cimota VI. Il lui avait semblé alors qu'il ne pouvait rien y avoir de plus romantique, de plus important que d'apporter aux bastions les plus reculés de l'humanité les éléments vitaux dont ils avaient besoin pour leur survie quotidienne. Il s'était senti comme un jeune dieu, apportant les bénédictions des étoiles à chaque planète sur son chemin. Le premier maître à bord du Kingston, Russ Tepper, avait ri quand Cavit lui avait confié ce qu'il ressentait, mais sans parvenir à rien changer à l'idée que le jeune homme se faisait de sa mission.
Un jour que le Kingston amenait à Rukbat III un approvisionnement de gamètes en provenance des champs génétiques vulcains, des pirates orions foncèrent sur le vaisseau et parvinrent à l'aborder.
Les Orions pensaient que le Kingston transportait du latinum vers une usine de traitement dans le Secteur Ganges où le métal serait fondu et transformé en de très nombreux et précieux sous-produits. Les pirates étaient à bord et rossaient tous les membres de l'équipage qui essayaient de s'opposer à eux. lis se rendirent alors compte de leur erreur. Mais il était trop tard pour reculer comme si de rien n'était. Si les Orions partaient sans tuer tous les membres de l'équipage du Kingston, ils laisseraient des témoins qui les avaient vus, qui avait vu leur vaisseau, identifié la configuration de leurs propulseurs et les autorités de la Fédération les pourchasseraient jusqu'au dernier et les traduiraient devant leurs cours de justice, justes mais impitoyables. Pire encore, ils pourraient être livrés à leur propre gouvernement, qui avait certaines façons particulièrement désagréables de traiter les corsaires assez stupides pour se faire attraper par la Fédération. Les Orions n'avaient pas le choix - d'autant moins que leur sens de la moralité était plutôt limité. Ils devaient nettoyer les ponts et faire en sorte que le vaisseau ait l'air d'avoir été assailli par l'un ou l'autre de ces commandos de malfaiteurs qui faisaient toujours le sale travail avant de fuir la queue entre les jambes vers leurs cachettes dans leurs secteurs de l'espace. Tant pis si cet équipage était composé essentiellement de travailleurs non-armés et d'enseignes et si tout le monde était condamné sans jugement. C'était un des risques de faire « affaire » avec des Orions!
Cavit était tellement jeune alors! Tellement soucieux de plaire à ses supérieurs, de faire ce qu'on lui ordonnait! Quand Russ Tepper l'avait empoigné, lui et les autres cadets terrorisés, Cavit s'était empressé de suivre le premier maître - de faire tout ce que Tepper ou un autre officier lui disait de faire. Parce qu'obéir aux gradés était bien. Si tout le reste échouait, il suffisait d'obéir aux ordres et tout était parfait.
Tepper avait entassé les seize jeunes hommes et femmes dans les soutes à la lointaine extrémité de la poupe et les avait cachés dans certains des caissons de transport de gamètes qu'il était parvenu à désactiver et à déplacer. Quand les Orions arrivèrent dans ces compartiments plus petits, ils s'étaient déjà rendu compte de leur erreur et n'avaient pas l'intention de gaspiller leur temps à examiner cette cargaison sans aucune valeur. Ils avaient quitté les soutes - et les seize jeunes qui s'y cachaient - sans même éteindre les lumières. Cavit était resté blotti en silence, exactement comme Tepper le lui avait ordonné, jusqu'à ce que !'Entreprise arrive deux jours plus tard pour nettoyer ce qui restait de la terrible boucherie.
Il avait fait son devoir, lui avaient répété, dans les années qui suivirent, une douzaine de commodores et d'amiraux. Tous ces jeunes gens avaient été tellement intelligents, tellement courageux, tellement loyaux de se cacher, comme on le leur avait ordonné, pendant que leur capitaine et tout leur équipage mouraient. À cause d'eux, la vérité sur cette tragédie avait pu être révélée et les Orions qui avaient perpétré l'horrible crime avaient été pourchassés et punis, selon les lois de la Fédération. Cavit n'avait jamais assisté aux procès. Il savait, en dépit des éloges, en dépit de tous les mots enthousiastes que la police de Starfleet avait déversés sur lui, qu'il se sentait dans son cœur traître quand même de n'avoir rien fait pendant-que tous ceux qui se trouvaient à bord de son premier vaisseau étaient assassinés. Il fut par la suite, nuit après nuit, incapable de s'endormir sans prier pour son pardon et sans se promettre, si jamais le vaisseau sur lequel il servait était un jour menacé, de mourir plutôt que d'abandonner le reste de l'équipage.
Je ne permettrai pas que cela se reproduise!
Cavit s'extirpa de sous le.corps de l'ingénieur sans vie et, se traînant au bas de la console, réussit à se mettre à genoux. Il ne savait pas si l'éclairage de secours était tombé en panne ou si cette première grande explosion l'avait aveuglé, mais quand il se releva il n'était plus capable de voir. Il chercha à tâtons la main courante. Cela ne se reproduira plus, se promit-il. Mon vaisseau, mon capitaine, mon équipage ... Je mourrai avant.de les renier!
Quand il entendit les grincements et les craquements du métal qui s'effondrait au-dessus de lui, la part calme de son être sut que c'était le plafond qui cédait. Cavit leva la tête, avec ses yeux aveugles qui fouillaient le noir au-dessus de lui, mais ne put déterminer dans quelle direction il devait fuir pour se protéger. Il était toujours agrippé à la main courante, se détestant pour sa faiblesse, quand l'avalanche de débris le précipita de nouveau sur le plancher du pont pour l'irrévocable éternité.

- Rapport!
Paris reprit brusquement ses esprits quand il entendit l'ordre qu'aboyait Janeway. Il plissa les yeux, tendit les bras à la recherche de quelque chose de familier, quelque chose d'utile qu'il pourrait dire au capitaine mais eut le choc de se rendre compte qu'il était couché de tout son long sur le pont principal et que des flammes et de la fumée le léchaient de tous les côtés. Il se redressa tant bien que mal sur ses genoux, sans pouvoir se rappeler de quel côté se tourner.
- Fissure de la coque, pont quatorze! dit Kim qui était déjà parvenu à regagner sa console et passait en revue ses moniteurs, l'un après l'autre, en dépit d'une ecchymose large comme le poing en plein milieu de sa joue et d'une longue raie de chair brûlée sur un de ses bras. Panne des voies d'intercommunication avec la salle des machines ... J'essaie de rétablir ...
Paris tituba jusqu'au corps immobile de Stadi, étendu à côté de la console de navigation anéantie. Il entendit, dans son dos, Janeway pousser du pied les débris tombés du plafond effondré et se rendit compte ensuite que la traînée de noir et de rouge qu'il apercevait dans l'enchevêtrement des débris était le corps brisé de quelqu'un.
Janeway criait pour se faire entendre au-dessus du vacarme des sirènes et des bruits métalliques de son combat avec les débris de la passerelle.
-Équipes de réparation technique! Colmatez la fissure de la coque sur Je pont quatorze ...
Une autre voix s'éleva de la console tactique : « État des pertes en cours de transmission. L'infirmerie ne répond pas.»
Stadi roula mollement sur elle-même quand Paris lui tira l'épaule. Je me suis trompé, se dit-il dès l'instant où elle s'affaissa sur le dos et lui montra ses yeux aveugles, brûlés. Je n'aurais pas dû m'attendre à ce que quelqu'un puisse survivre à une explosion de la violence de celle qui a détruit la console de pilotage. Et il ne devrait pas non plus ressentir cet élan de rancœur et de frustration devant quelque chose qu'il n'avait pas provoqué et qu'il ne pouvait contrôler.
- Passerelle à l'infirmerie, appela Janeway. Docteur, m'entendez-vous?
Le capitaine était debout juste derrière Paris maintenant, ayant apparemment renoncé à porter secours à ceux que l'effondrement du plafond avait écrasés.
Cavit. Le nom de Cavit lui vint à l'esprit dans un éclair. Paris n'avait plus entendu Cavit depuis que l'onde de délocalisation les avait emportés et Janeway n'avait pas demandé où était son premier officier. Cela voulait dire qu'elle savait déjà. Janeway se dirigea vers l'endroit où Stadi était étendue sur le plancher de la passerelle.
Paris, calquant son attitude sur la maîtrise de soi du capitaine, se releva lentement et se tourna vers elle avec, sur le visage, ce qu'il espérait être une expression de courage.
- Elle est morte, dit-il.
Sa voix tremblait un peu. Il espérait que le capitaine comprendrait.
- Capitaine? ... Capitaine, il y a quelque chose là-bas! s'exclama Kim.
Une diversion qui tombait étrangement à pic, parce que Paris n'était pas sûr de pouvoir maintenir longtemps sa façade de force sous le regard compréhensif et compatissant de Janeway. Elle se retourna vers Kim, traversa la passerelle et s'accota à la main courante plus bas que lui.
- J'ai besoin d'une meilleure description que cela, monsieur Kim.
- Je ne sais pas, dit-il.
Il avait laissé échapper étourdiment sa réponse et Paris vit les joues embarrassées de Kim s'empourprer pendant qu'il se dépêchait de compiler assez de données pour répondre de manière plus satisfaisante.
- J'ai des relevés ... je ne suis pas certain de ce qu'ils signifient!
- Pouvez-vous rendre l'écran opérationnel?
- J'essaie ...
L'écran reprit vie en crachotant, dans un grand vacarme de grésillements et de parasites. Paris virevolta pour y faire face comme s'il s'attendait à une autre attaque. De fortes houles, accompagnées de terribles sifflements, s'écrasaient contre l'écran, s'entortillaient et se séparaient pendant que l'image derrière luttait pour passer à l'avant-plan. Au début, Paris pensa que c'était une cité et que Kim avait capté la transmission visuelle d'une planète proche. Puis, les étoiles qui remplissaient l'espace autour de l'étrange structure s'estompèrent graduellement et Paris se rendit compte que ce qu'il avait pris pour des bâtiments n'étaient que les plus petits d'un sinistre ensemble de jambes de force, d'arches et de pylônes qui périssaient toute la surface d'une sorte de structure orbitale longue et plate. L'énergie pulsait et courait entre des aiguilles, pointées comme des dards d'insecte, pour finalement se projeter dans l'espace où elle s'évanouissait dans la distance et l'infini. Comme un phare, pensa Paris. Ou un signal radio.
Près du centre du dispositif géant, une minuscule tache de matière scintillait dans les reflets éblouissants de la gabegie le lumière du mécanisme géant. Paris sut que c'était le vais.eau Maquis quand la bande de texte au bas de l'écran visuel identifia l'immatriculation du vaisseau volé.
La voix de Kim s'éleva, trop calme, presque paralysée, dans le chaos qui l'entourait.
- Capitaine, dit-il. Si ces senseurs fonctionnent, nous .sommes à plus de soixante-dix mille années-lumière d'où tous étions.
Il regarda Janeway avec une expression trop stupéfaite mur être effrayée.
- Nous sommes de l'autre côté de la Galaxie!

CHAPITRE 6

L'autre côté de la Galaxie. Janeway s'écarta lentement de Paris et de la station de navigation détruite, agrippant la main courante couverte de suie pour s'appuyer contre quelque chose et ne pas montrer de faiblesse en face de son équipage.
L'autre côté de la Galaxie!
On ne vous prépare pas à entendre ce genre de chose quand on vous forme à l'Académie. L'art des négociations, les techniques de combat, les complexités-des procédures et des politiques à bord des vaisseaux, toutes les éventualités d'une vie passée à sillonner l'espace qu'un capitaine peut raisonnablement prévoir - ces choses-là avaient rempli les jours et les nuits de la carrière de Janeway, pas des spéculations saugrenues sur la procédure à suivre quand votre officier aux opérations vous rapporte que vous avez été poussé à soixante-dix mille années-lumière de votre planète. Elle en revint donc aux choses de base.
- Et le vaisseau Maquis? demanda-t-elle.
Kim regarda ses commandes en plissant les yeux comme si la fumée qui tourbillonnait encore sur la passerelle les lui picotait.
- Je ne détecte aucun signe de vie à bord du vaisseau maquis, répondit-il.
- Et ce ... ce Dispositif? demanda Janeway en faisant un geste du menton vers l'enchevêtrement hérissé d'épines qui dominait l'écran principal du Voyageur.
- Nos senseurs sont incapables de le pénétrer.
Elle étudia les flashes rythmiques qui palpitaient du centre de la structure et s'éloignaient dans un crépitement d'étincelles vers le lointain avant de-s'évanouir dans l'espace.
- Aucune idée de ce que sont ces pulsations qu'émet la structure, monsieur Kim?
- Des jets massifs d'énergie radiante ...
Il procéda à d'autres relevés et Janeway attendit aussi patiemment que le chaos ambiant le lui permettait. En bas près de l'écran, Paris avait tiré le cadavre de Stadi sur le côté et commençait à éteindre les flammes qui enveloppaient encore la console de navigation. Kim finit par faire rapport.
- Ils semblent dirigés vers un système stellaire proche de type G.
- Essayez d'entrer en communication avec le Dispositif, lui dit Janeway.
L'enseigne fit un signe de tête pour montrer que l'ordre était bien reçu. Paris leva les yeux de la station de navigation comme s'il attendait un ordre du capitaine pendant que Janeway faisait le tour de la passerelle et débarrassait de leurs débris toutes les consoles encore opérationnelles. Tu n'es pas un officier ici, pensa-t-elle avec emportement. Je ne te donnerai pas la plus petite responsabilité dans les conditions actuelles. Mais ce n'était pas une confrontation qu'elle avait l'intention d'avoir tout de suite.
Le sifflement de son commbadge lui fournit une excuse pour détourner son regard du.visage plein d'attentes de Paris sans avoir à le rabrouer ouvertement. Elle tapa sur son insigne pour prendre l'appel.
- Ingénierie à la passerelle ...
Le canal de communication crachait et grésillait, mais même les parasites ne pouvaient cacher la panique à peine contrôlée dans la voix de Carey, l'ingénieur junior.
- Nous avons de graves dégâts ... Le chef est mort.:. Défaillance ·probable du noyau du réacteur de distorsion.
- J'arrive. Sécurisez tous les systèmes d'ingénierie, ordonna Janeway.
Elle se pressa vers l'ascenseur turbopropulsé. Kim leva les yeux quand elle passa à sa hauteur.
- Pas de réponse du Dispositif, dit-il.
Elle ne s'attendait pas à une réponse non plus. Cela aurait été trop facile. Elle fit signe à Kim de quitter sa console.
- Enseigne ... Descendez à l'infirmerie, voyez ce qui se passe. Monsieur Rollins, la passerelle est à vous.
Elle fonça dans l'ascenseur avant que les portes ne soient complètement ouvertes, sans s'occuper de l'angoisse qui lui noua le ventre quand elle se dit soudain qu'il n'était peut-être plus fonctionnel et que tout le monde sur la passerelle serait peut-être relégué à se servir des échelles et des puits d'urgence. Mais le panneau de contrôle s'alluma quand elle le frappa de la paume et le système interne carillonna calmement « Affirmatif» quand elle lui donna l'ordre de descendre. Elle jeta un dernier regard rapide à la passerelle pendant que les portes se refermaient. Les morts et les dégâts l'ébranlèrent de nouveau, mais ce qui l'ébranla le plus fut l'air de franche déception sur le visage de Paris qui gardait son regard rivé sur elle, douloureusement conscient qu'elle l'avait abandonné là, désœuvré, alors qu'il y avait tant de choses à faire à bord.

Quand le vaisseau se mit à trembler comme sous l'effet de gigantesques coups de butoir extérieurs, le docteur Fitzgerald empêcha T'Prena, L'infirmière, d'appeler la passerelle pour s'informer de ce qui se passait. Ils faisaient partie du personnel de soutien de ce grand vaisseau stellaire, et le médecin trouvait déplacé d'ennuyer le commandement, dans les moments de crise, ou d'essayer de lui dire -quoi faire. Fitzgerald était fier d'affirmer : « Le capitaine sait ce qui est le mieux pour son vaisseau. Nous savons ce qui est le mieux pour son équipage. » Et parfois le mieux consistait à garder tout le monde occupé aux tâches qui leur étaient assignées quand ils ne pouvaient rien faire de plus utile.
Bien sûr, Fitzgerald aurait aimé avoir une idée de ce qui se passait.
Il avait essayé d'occuper T'Prena en mobilisant sa mémoire vulcaine plutôt que de se servir d'un bloc-notes informatique pendant qu'il calibrait des échantillons à l'aide du séquenceur diagnostique cellulaire. Distraire un Vulcain n'était guère une tâche facile - et déterminer si on avait réussi était encore une tout autre affaire. Les Vulcains ne manifestaient aucune impatience quand ils étaient mécontents; ils ne se lançaient pas non plus dans de verbeuses diatribes. Ils agissaient sans rien changer à leur comportement habituel. Ils niaient même être capables de se sentir malheureux. Mais un long séjour de Fitzgerald à l'Académie vulcaine des sciences lui avait appris à mieux mesurer leurs sautes de pression hormonale pon farr. Il avait également appris qu'à maints égards les Vulcains ressentaient les choses à peu près comme les humains; ils choisissaient simplement de ne pas laisser les émotions régir leurs actes et leur vie. Même quand ils choisissaient une manière d'agir que d'autres auraient considéré fondée sur des raisons émotionnelles, ils s'assuraient d'avoir un mobile logique pour justifier leur action. Que cette philosophie les ait ou non conduits à se départir de leurs émotions, ou en ait fait simplement des êtres crispés à l'extrême, Fitzgerald n'avait jamais été capable d'en décider. Dans le même ordre d'idées, il avait réalisé qu'après avoir appris à reconnaître les subtils et fugaces fils directeurs qui menaient aux sentiments des Vulcains, il en avait retiré de grands avantages sur le plan médical - l'avantage de savoir, exactement comme dans le cas des patients humains, ce dont un Vulcain avait besoin avant même qu'il ne le sache lui-même. Fitzgerald était très fier de cette habileté. Peu de docteurs pouvaient se vanter de savoir ce qui était le mieux pour un Vulcain. Aussi, Fitzgerald se faisait un point d'honneur de mettre ses connaissances en pratique chaque fois que l'occasion se présentait.
Mais à l'insu des Vulcains, bien entendu.
Il essayait juste de faire ce qui était le mieux. C'était ce qu'il avait toujours fait. Il prenait sa tâche de protecteur de la santé et du bien-être de l'équipage très au sérieux et n'aurait jamais posé un geste qui puisse nuire à quelqu'un. Même Paris, à qui il avait parlé si brutalement la veille - Fitzgerald ne voulait que protéger les jeunes gens et les jeunes filles qui se trouvaient à bord du Voyageur et les empêcher de connaître le même triste sort que ses trois malheureux compagnons d'équipage sur Caldik Prime. Il suffisait qu'un garçon aussi confiant et impressionnable que le jeune Harry Kim croie Paris quand il se vantait d'être assez responsable pour prendre une navette, activer les armes, actionner les moteurs et les cent cinquante personnes innocentes sur ce vaisseau pourraient le payer de leur vie. Cette éventualité était de loin plus horrible pour Fitzgerald que toute rancœur que Paris éprouvait à son endroit. Le médecin avait même essayé de l'expliquer à l'enseigne Kim : « C'est pour le mieux, tu sais, avait-il dit tranquillement pendant qu'ils déjeunaient dans la salle du mess. Les hommes dans son genre ne font jamais rien de bon. » Il avait juste essayé de protéger tout le monde.
Aussi quand le vaisseau fit sa folle embardée et plongea l'infirmerie dans le noir, la première pensée qui assaillit l'esprit de Fitzgerald fut de protéger T'Prena. Sa première femme l'aurait qualifié de macho, aurait clamé qu'il pensait les femmes - même les femmes vulcaines - incapables de prendre soin d'elles-même. Mais si Fitzgerald s'était le moindrement soucié de ce que le monde pensait, il serait probablement encore marié à au moins une de ses précédentes épouses. Il jeta son bras autour des épaules de T'Prena, l'attira contre lui et les blottit tous les deux serrés contre Je séquenceur, où ils pouvaient s'appuyer contre l'unité murale pour se laisser tomber à terre, plutôt que d'être projetés à travers la pièce et s'écraser contre un lit diagnostiqueur ou un pupitre. Le médecin était fier d'être capable de penser vite. Il cria dans l'obscurité : « Je pense qu'il vaudrait mieux nous réfugier dans le couloir. »
Puis le séquenceur explosa.
Le souffle de la flamme et l'air brûlant lui pelèrent la peau du crâne. Ses tympans se fracassèrent dans un claquement de fulgurante douleur. Il était content d'être trop hébété par le choc pour crier - sa première inspiration lui aurait brûlé et fermé les poumons, le laissant privé de force et muet pendant les cinq à sept minutes qu'il lui aurait fallu pour suffoquer. En présumant qu'il serait resté conscient aussi longtemps. Il heurta le pont, complètement engourdi et glacé. Il savait que ses systèmes neurologiques devaient être gravement atteints. Sa pression sanguine plongeait déjà sous les soixante-dix. - Brûlures au troisième degré, bien sûr. À partir de l'étrange mélange de douleur et d'insensibilité qui lui enveloppait le corps, il détermina qu'au moins quarante pour cent de sa surface dermique était carbonisée. Pourcentage peu encourageant.
Bon dieu, voilà que tu exprimes tes diagnostics comme un Vulcain!
T'Prena.
Fitzgerald se rappela d'elle dans un sursaut de conscience, comme un médecin qui aurait eu en plein milieu d'une urgence médicale un impossible trou de mémoire. Elle n'était plus juste son infirmière - si l'explosion du séquenceur l'avait blessée, elle était aussi sa malade et il l'avait oubliée. Si elle était morte? S'il l'avait tuée!... Il n'avait jamais tué personne. Ni par accident ni par erreur ni même par quelque malencontreuse inaction. Il se traîna sans rien voir sur Je plancher. De la fumée tourbillonnait vers le bas pendant que le feu continuait de brûler au-dessus de sa tête. La première phrase du serment d'Hippocrate lui vint à l'esprit comme en écho au tumulte qui lui ravageait la poitrine. D'abord, ne fais pas de mal.
-T'Prena? ...
Elle était vulcaine - si elle avait pu lui répondre, elle lui aurait répondu. Cette pensée lui étreignit le cœur, Il.continua de la chercher dans une obscurité de plus en plus opaque dont la fumée n'était pas seule responsable.
- Infirmière? ... C'est Je docteur Fitzgerald ...
Il toussa et la douleur de sa toux lui déchira l'intérieur du corps. Ses mains la trouvèrent. Il avait trop de fumée dans les yeux pour continuer de voir. Le devant de son uniforme était déchiré, raide où le tissu avait brûlé et fondu. Il s'efforça de ne pas toucher les endroits de son corps où la chair et les muscles de la Vulcaine étaient à vif - ses mains étaient sales, se dit-il, sans doute infectées après avoir rampé dans le sang et les débris qui jonchaient le sol. Quand elles se refermèrent finalement sur l'arrondi de son épaule, Fitzgerald tâtonna vers le bas de son bras pour trouver son poignet. Il était menu et froid. Son pouls, sous la pression de ses doigts, était faible et irrégulier, comme celui d'un oiseau qui se débattait contre la mort..
Ce ne sera pas de ma faute! Je ne laisserai pas un patient mourir!
- Ordinateur ...
Fitzgerald entendit la console se rallumer lentement à l'autre extrémité de l'infirmerie remplie de fumée.
- Initiez procédure d'urgence ...
Le pouls de T'Prena continuait de battre sous sa main tremblante. Il le tint plus serré, voulant de toutes ses forces le renforcer, voulant qu'il continue de battre.
- Urgence médicale ...
Le pouls palpitait, se renforçait, s'affaiblissait...
La respiration de Fitzgerald lui raclait douloureusement la poitrine, et T'Prena devint froide presque dès l'instant où son cœur cessa de battre. Plus de malade, se dit-il. Plus de raison de lutter. Il était médecin et sa main était responsable de la mort d'un être vivant. Fitzgerald posa sa tête sur le pont à côté de la Vulcaine et ferma les yeux pour laisser cette ultime et envahissante obscurité l'emporter.
La salle des machines rougeoyait comme le tréfonds de l'enfer.
Janeway prit une profonde inspiration avant de sortir à grands pas du turbolift, essayant d'enregistrer le millier d'images qui se présentait à elle à la fois. Elle compta trois morts sur le plancher juste de l'autre côté des portes. Leurs corps n'étaient plus que des amas informes sous le linceul des bâches déchirées et décolorées. Elle se demanda soudain ce qu'ils allaient faire de tous ces cadavres. Cela non plus, on n'en parlait pas beaucoup à l'Académie. Quelques ingénieurs aidaient déjà ceux des blessés qui pouvaient marcher et les escortaient dans le couloir. Quelqu'un d'autre était agenouillé à côté d'un membre de l'équipage si gravement blessé que Janeway ne pouvait se persuader qu'il survivrait - à supposer même que l'infirmerie n'ait subi que la moitié des dégâts qu'elle voyait ici. D'invisibles haut-parleurs diffusaient la voix sèche, monocorde de l'ordinateur qui débitait : « Attention. Microfracture du cœur du réacteur de distorsion. Rupture imminente ... Attention. Microfracture ... »
Janeway bouscula deux ingénieurs en combinaison de travail pour attraper Carey par l'épaule.
- Pression dans le cœur du réacteur? demanda-t-elle.
Au son de la voix du capitaine, il se retourna vivement, le visage rempli d'effroi.
- Deux mille cent .kilopascals, En perte constante.
- Verrouillez les constricteurs magnétiques.
- Capitaine ... Si nous les verrouillons, il se pourrait, à ces niveaux de pression, que nous ne soyons plus capables de réinitialiser la réaction de dilithium.
Il la suivit quand elle s'enfonça dans la salle des machines et continua, avec des gestes du bras, de donner des ordres silencieux aux deux ingénieurs qui l'accompagnaient.
- Attention. Microfracture du cœur du réacteur de distorsion.
- Nous n'avons pas le choix, dit Janeway.
Elle pensa: Pas le choix d'être ailleurs qu'ici, pas le choix sinon de survivre, pas le choix dans rien de ce qui nous arrive.
-Il faut ralentir le taux de réaction avant d'essayer de colmater, dit-elle.
Sinon tout le reste n'aurait plus d'importance. Et, pour Janeway, ce n'était pas exactement une hypothèse envisageable.

Qu'elle aille au diable. Qu'elle aille au diable, de toute façon! Elle l'avait regardé droit dans les yeux. Elle avait pris acte de sa présence à côté du cadavre de Stadi, puis l'avait exclu comme s'il était un ennemi sur sa passerelle. Que pensait-elle donc qu'il ferait? Pensait-elle qu'il pouvait aggraver encore leur désastreuse situation?
Est-ce ainsi désormais que tu dois mesurer ta valeur; Paris? En évaluant à quel point tu es capable d'empirer les choses?
Et quelles preuves réelles avait-il que Janeway avait tort?
- Le tricordeur m'indique des foyers d'incendie dans l'infirmerie, dit Kim.
La voix de l'enseigne tira Paris de ses pensées moroses et le ramena à la réalité du couloir plongé dans l'obscurité et encombré de débris. Ils se trouvaient devant les portes de l'infirmerie d'où émanait une odeur forte et nauséeuse de chair brûlée. Paris, qui n'avait rien de plus utile à faire, avait suivi Kim. Il servirait à quelque chose au moins et aiderait les autres membres de l'équipage s'il aidait à remettre les choses en état ici, même si Janeway l'en pensait incapable.
- Il faudra que nous soyons prudents quand nous ouvrirons les portes, dit Kim.
En présumant qu'ils seraient capables de les ouvrir. Pendant que l'enseigne continuait de regarder fixement son tricordeur, Paris donna des coups de poing dans le panneau de secours à la gauche de l'entrée jusqu'à ce qu'il s'ouvre d'un coup et laisse échapper avec vacarme la moitié de son contenu. Kim recula d'un bond. Paris détacha l'extincteur de son support et le lui tendit.
- Prenez ceci, dit-il en troquant l'extincteur contre le tricordeur de Kim. Je vais entrer le premier - Moi, cela n'a pas d'importance pour le vaisseau si j'y laisse ma peau.
Son sourire n'était pas tout à fait convaincu. Kim le regarda, surpris, mais se contenta de hocher la tête sans rien dire et de brandir l'extincteur comme un phaseur quand Paris s'approcha de l'entrée.
Paris fit glisser les portes et l'infirmerie vomit au-dessus de leurs têtes de grosses volutes d'une fumée qui sentait le pourri. Le bras replié sur son nez, Paris s'avança en trébuchant et en toussant dans l'obscurité avec le tricordeur allumé pour détecter toute trace éventuelle de vie. Des gerbes d'étincelles coulaient brillantes comme de l'or en fusion d'un panneau sur le mur le plus éloigné de la pièce. Kim s'élança pour étouffer les flammes qui dansaient entre les contenants de produits de laboratoire pendant que Paris s'approchait des deux corps enchevêtrés qui gisaient à la base du séquenceur. Il savait que Fitzgerald et l'infirmière étaient morts avant même que le tricordeur ne confirme ses craintes.
- Ils devaient se trouver juste à côté de la console quand elle a explosé.
Il éteignit le tricordeur pour le faire taire. Soudain, l'énergie revint de quelque part. Les ventilateurs au plafond se remirent en marche, les néons se rallumèrent et les consoles endommagées se ranimèrent lentement. Paris tira un drap d'un des lits diagnostiqueurs et se hâta d'en recouvrir les deux cadavres. Des voix se rapprochaient dans le couloir extérieur - aucun doute, les blessés arrivaient et il en restait beaucoup d'autres à venir. Paris ne pouvait imaginer grand-chose de plus décourageant pour un blessé que de parvenir à se traîner jusqu'aux portes de l'infirmerie juste pour constater que le médecin y était étendu raide mort.
- Ordinateur! Initiez le programme holographique médical d'urgence! cria Kim avant de courir à la rencontre du premier groupe de blessés, tous gravement brûlés et mal en point dans leur uniforme or de la section ingénierie.
Un scintillement que Paris prit d'abord pour un faisceau de téléporteur frissonna dans la pièce dévastée. Un homme au visage impassible apparut soudain. Il portait un uniforme bleu de Starfleet et ses traits avaient quelque chose d'indéfinissable. Il s'était matérialisé juste à côté de Kim qui se coltinait pour hisser un ingénieur inconscient dans un lit diagnostiqueur. Paris se secoua de son ahurissement et se dépêcha d'aider l'enseigne. L'apparition regardait d'un œil perspicace les blessés de plus en plus nombreux qui arrivaient du couloir.
- Énoncez la nature de l'urgence médicale, je vous prie, dit-il.
- Multiples brûlures et contusions, lui dit Kim.
L'hologramme se mit à l'œuvre à la vitesse de l'éclair, comme si quelqu'un venait d'activer son commutateur. En moins de temps qu'il n'en fallut à Paris pour frotter la sueur qui lui picotait les yeux, le pseudo-médecin était déjà de l'autre côté de l'infirmerie, penché sur la jambe d'un blessé et occupé à décoller de la peau le tissu de son vêtement brûlé.
Quelque chose comme un enregistrement de données sembla vaciller dans les yeux de l'hologramme, mais sans se traduire par aucune expression particulière sur son visage.
- Statut du médecin de bord? demanda-t-il pendant que ses mains remontaient en palpant le corps du patient.
Kim lança un regard à Paris qui se contenta de hausser les épaules. Comment expliquer à un programme informatique que la vie même sur le vaisseau ne tenait plus qu'à un fil.
- Il est mort, finit par répondre Kim.
- Point quatre cc de trianoline, répliqua tout de suite l'hologramme.
Kim s'avança de quelques pas incertains.
- Trianoline? '
Le docteur leva la tête et fixa Kim avec une expression d'impatience glacée, programmée - volontairement ou non - présuma Paris à partir du médecin réel qui en avait été le gabarit. Mais ce regard eut sur lui le même effet que celui de tous les autres snobs de médecins - il se sentit stupide, et un peu fâché contre lui-même, quand il dit spontanément : « Notre infirmière est morte aussi. »
Cette réponse sembla satisfaire l'hologramme, même s'il continua de garder son air grincheux. En un clin d'œil, il se déplaça jusqu'au meuble de rangement des instruments médicaux et y choisit une hypo et un pulvérisateur.
- Dans combien de temps attendez-vous le personnel médical de relève?
- C'est ça le problème, répondit Kim. Nous sommes plutôt loin de la relève en ce moment.
L'enseigne dut pratiquement virevolter sur lui-même pour suivre le pseudo-médecin qui revenait à la vitesse de la lumière au chevet du blessé.
Il nettoya et banda la jambe brûlée avec une vitesse et une minutie expertes. Paris n'avait rien à redire concernant ses techniques de traitement, mais il ne put s'empêcher de penser qu'il valait mieux que l'ingénieur soit inconscient - parce que le docteur Holodeck n'avait pas l'air de tenir compte de petits détails comme réconforter Je malade ou se soucier de son bien-être.
- Tricordeur, dit l'hologramme.
En une fraction de seconde, il était déjà passé au chevet d'une autre blessée et examinait la contusion blême qu'elle avait sur le front malgré les cris de protestations de la jeune femme.
Sans être trop certain de ce qu'il devait faire, Paris lança son tricordeur à Kim et le laissa déposer l'instrument dans la paume ouverte de l'hologramme. L'enseigne eut un mouvement de recul quand il toucha la main du docteur. Paris se dit que le contact avec des mains d'hologramme devait être bien différent de la sensation de toucher une vraie peau humaine. Il se promit de faire tout son possible pour ne jamais se blesser pendant cette mission.
Le médecin jeta un regard au tricordeur, puis le remit à Kim d'un geste brusque.
- Tricordeur médical, dit l'hologramme.
L'enseigne hocha la tête et rougit de son erreur, puis fonça de l'autre côté d'un groupe de blessés pour chercher le bon instrument. L'hologramme le prit sans le moindre merci.
- Un remplaçant doit être demandé dès que possible. Je ne suis programmé que pour servir d'appoint à court terme à l'équipe médicale, en cas d'urgence.
Le nombre de personnes sur ce vaisseau qui allaient devoir se servir l'un l'autre d'appoint d'urgence ces prochains jours fit rire doucement Paris.
- Ouais. Il se pourrait bien qu'on soit coincé avec vous pour un bon bout de temps, doc.
L'hologramme leva les yeux et lui lança un regard que Paris prit pour de la surprise insultée. Mais il se trompait. Il ne faisait que projeter le sentiment de sa propre inutilité, renforcé du fait d'être confronté à un programme non-organique" qui avait plus de responsabilités que lui. Une sorte de classique reprise de contact avec la dure réalité.
Le médecin se détourna pour finir de vaporiser un analgésique léger sur une plaie.
- Il n'y a pas de souci à se faire, dit-il à Paris en refermant le tricordeur. Je suis capable de traiter toutes les blessures et toutes les maladies.
Le regard de l'hologramme croisa le regard inquiet du blessé et il lui dit, d'une voix dépourvue de toute chaleur humaine et de tout réconfort : « Pas de commotion cérébrale. Vous vous rétablirez. » Puis, se tournant brusquement vers Kim, il dit : « Enlevez-le de là »
L'image du docteur réapparut près d'un autre groupe de blessés. Il se mit au travail en jappant d'une voix monocorde et insensible des ordres à tous les infortunés membres d'équipage qui se trouvaient près de lui. Ouais, doc, tu es capable de traiter les blessures et les maladies, pensa Paris. Il ne te reste plus maintenant qu'à améliorer l'humanité de tes contacts avec tes patients.
Janeway resta judicieusement à l'écart pendant que Carey et un de ses assistants activaient le dispositif d'étanchéité du réacteur qui s'enclencha dans un claquement de lumière assourdissant. L'ozone crépita comme du feu dans toute la salle des machines. Pendant un bref instant de terreur, Janeway imagina que la fuite dans le cœur du réacteur était devenue incontrôlable, qu'elle allait avaler le vaisseau, l'équipage, tous leurs brillants espoirs d'avenir, et les anéantir tous dans l'unique et gigantesque déflagration d'un champignon atomique. Puis l'écoulement initial se mit à rougeoyer d'un rouge profond, régulier et sembla se stabiliser. Le nitrogène qui embuait le côté du réacteur se résorba. Janeway regarda fixement Corey dans le silence étrange et oppressant qui tomba soudain sur eux.
- Déverrouillez les constricteurs magnétiques, lui dit-elle calmement.
Carey hocha la tête et tendit le bras pour enfoncer le bouton de commande.
- Constricteurs déverrouillés.
Toute la puissance et L'énergie qui couraient habituellement dans les veines d'un vaisseau vivant se remirent à palpiter dans les veines du Voyageur. La vie et la mort de chacun, tout, dans le cocon d'un unique réacteur matière-antimatière. Janeway serra un de ses poings derrière son dos, une prière de capitaine.
- Pression? demanda-t-elle.
L'ingénieur leva les yeux et sourit.
- Deux mille cinq cents kilopascals ... Et elle reste constante.
Dieu soit loué! Dieu soit loué! Le soulagement la submergea. Elle regarda Carey et leva le pouce. Puis, porta la main à son commbadge qui venait de biper.
- Passerelle à Janeway.
C'était la voix de Rollins. Elle semblait crispée et complètement paniquée.
- Le Dispositif nous scanne, capitaine ... Il pénètre nos boucliers ...
Janeway tourna le dos à l'effervescence de la. salle des machines et essaya de se concentrer sur le signal sonore de plus en plus faible.
- Quelle sorte de balayage?
Elle écouta le vide de l'air pendant presque dix secondes avant de se rendre compte que c'était le silence qu'elle entendait, et pas une pause dans la communication.
- Passerelle? Janeway à passerelle! Répondez!
Dans le silence glacial qui suivit, le scintillement chantant d'un faisceau de téléporteur s'enroula autour d'elle comme un serpent. Janeway virevolta sur elle-même et rencontra le regard horrifié de Carey dont la silhouette disparaissait rapidement. Le jeune ingénieur était figé, l'air las et stupéfait, pendant que ses atomes se dispersaient.
- Initiez urgence! ...
Sans autre avertissement, le rayon du téléporteur extraterrestre attrapa Janeway, étouffa son souffle, escamota ses paroles. Elle ne pouvait que rager dans un silence frustré alors que la salle des machines autour d'elle s'effaçait, s'estompait. Puis, disparut.

Les senseurs indiquaient des contusions, des œdèmes et Je développement d'un hématome local sous-cutané. Traitement suggéré : un régime analgésique/anti-inflammatoire, en conjonction avec l'application de compresses froides une fois le vaisseau revenu à un statut non-combattant.
La Piste décisionnelle numéro 30 informa le blessé : « Vous n'êtes pas gravement atteint. Vous pouvez retourner à votre poste. »
Aussitôt, un faisceau de téléporteur enleva le patient de l'infirmerie.
Sur demande, les senseurs vérifièrent qu'aucune vie organique de haut niveau ne restait à l'intérieur du local. La piste décisionnelle numéro 1047 amorça la manipulation de l'interface holographique pour afficher un fac-similé traduisible de sa colère. Un canal de communication avec la passerelle fut ouvert et le sous-programme de synthèse vocale rapporta : « Ici le programme holographique médical d'urgence. Je n'ai donné à personne la permission de téléporter qui que ce soit hors de l'infirmerie. » Quatre cent mille nanosecondes s'écoulèrent sans activité discernable sur le canal de l'intercom.
- Allô? Infirmerie à passerelle.
Le sous-programme d'abandon fortuit s'auto-activa un million sept mille cinq cent vingt nanosecondes plus tard.
Le sous-programme de synthèse vocale informa le vaisseau stellaire vide : « Je crois que quelqu'un a oublié de m'éteindre. Répondez, je vous prie ... »

CHAPITRE 7

La lumière du soleil qui scintillait sur les eaux claires d'un petit étang se réverbérait à travers les saules pleureurs et dansait dans un ciel aussi lisse et bleu qu'un bol de porcelaine. Les volets et la galerie de la grande maison blanche et basse avaient été peints de la même couleur, il y avait longtemps. Au fil des années, le soleil, le vent et les intempéries avaient décoloré la couleur saphir d'origine qui ressemblait plus aujourd'hui au bleu pâle des œufs de merle. Paris trouvait l'effet quand même joli, même si cette maison n'avait pas sa place ici, à soixante-dix mille années-lumière du Midwest américain terrestre auquel ce paysage ressemblait à donner le frisson.
- Venez par ici ... Venez ...
Cette voix qu'il ne connaissait pas surprit Paris. Il se retourna brusquement et faillit courir dans Harry King qui, tout aussi surpris, essayait de s'extirper d'un parterre de plantes rampantes. Paris tendit la main pour l'aider à se relever. Il y avait des membres de l'équipage tout autour d'eux et certains disséminés loin près de la grange et à la lisière de la forêt, mais personne n'avait l'air blessé et tout le monde était libre de ses mouvements. Au pied de la longue galerie qui faisait le tour de la maison, Janeway et un petit groupe d'ingénieurs désorientés piétinaient sur place tandis qu'en haut des marches une femme souriante, aux cheveux gris, vêtue d'une robe fleurie et d'un tablier, leur faisait des grands gestes.
- J'ai une cruche de limonade et des biscuits sucrés. criait-elle d'une voix enjouée.
Paris donna une tape sur le coude de Kim pour lui faire signe de le suivre et partit au pas de course rejoindre le petit groupe qui entourait Janeway.
- Capitaine? commença-t-il.
Puis il s'obligea à se taire. Que vas-tu lui demander? Qu'elle est cette vieille dame? Que fabriquons-nous ici? Elle est Janeway, capitaine, mais elle n'est pas omnisciente.
Quoique des fois les bons capitaines s'arrangeaient pour l'être.
- Ne croyez pas ce que vous voyez, monsieur Paris, Elle Janeway, les yeux baissés sur les relevés sur son tricordeur.
La vieille dame attendait avec une patience souriant Janeway la regarda, puis leva la tête vers le ciel avec un plissement soucieux du front.
- Nous n'avons été téléportés qu'à une centaine de kilomètres, dit-elle. Nous nous trouvons dans le Dispositif.
Kim, à côté d'elle, promena son propre tricordeur sur l'escalier de la galerie et la pelouse bien entretenue.
- Aucune indication de matière cohérente, dit-il. Tout ceci n'est sans doute qu'une sorte de projection holographique.
Janeway hocha la tête et glissa son tricordeur dans sa ceinture. Au-dessus d'eux, le tintement de glaçons qui tombaient dans de grands verres attira l'attention de Paris. La paysanne le regardait et claquait la langue en versant un liquide d'une cruche qui, un instant plus tôt, ne se trouvait pas entre ses mains.
- Mes pauvres petits! Vous devez être épuisés. Asseyez-vous et reposez-vous un peu ... Prenez un rafraîchissement, dit-elle.
Elle ne tendait à personne en particulier le grand verre givré, sur le bord duquel elle avait enfoncé un quartier de fruit jaune. Janeway leva les deux mains pour refuser poliment.
- Non, merci. Je m'appelle Kathryn Janeway, capitaine du Voyageur, vaisseau stellaire de la Fédération ...
- Faites comme chez vous.
Toujours souriante, la vieille dame fourra le verre entre les mains d'un ingénieur silencieux, puis s'essuya les doigts sur le haut de son tablier.
- Les voisins devraient arriver d'un instant à l'autre. Quelque chose, derrière Janeway et ses hommes, attira l'attention de la paysanne et un grand sourire s'épanouit sur son visage.
- Tiens, les voilà justement! dit-elle.
Une nuée d'étrangers les entoura sans avertissement. Ils bavardaient, se poussaient entre les membres de l'équipage, serraient des mains, embrassaient des joues. Cela ressemblait à quelque ridicule . réunion de famille où personne ne se connaissait. Paris se retrouva coincé entre Kim et une fille aux cheveux d'un noir de jais, vêtue d'une robe d'indienne bleue et blanche.
- Nous sommes heureux que vous soyez venus faire un tour, leur dit-elle avec un sourire timide.
Mais ses yeux, qu'elle gardait baissés avec une modestie affectée, semblaient indiquer qu'elle était tout sauf timide. Kim rougit sans rien dire et Paris, l'air stupide, sourit involontairement à la fille avec un désarroi qui n'avait rien à voir avec le plaisir.
- Maintenant nous pouvons commencer, annonça la vieille dame en tapant dans ses mains. Vous êtes tous invités à participer à cette petite fête organisée pour vous souhaiter la bienvenue!
Un vieil homme voûté, à la bouche édentée, qui n'avait plus sur la tête que quelques minces mèches de cheveux grisonnants sortit un banjo.
- Nous allons nous faire un peu de musique! dit-il avec un petit rire sec.
Il appuya un pied sur les marches de bois et, avec le talon, martela un rythme à quatre temps, puis il pinça les cordes de son banjo et fit chanter l'instrument comme une chose vivante. Paris, debout entre Janeway et Kim, regardait les paysans danser, battre des mains et rire sans éprouver lui-même la moindre envie de se joindre aux festivités. Bien, se dit-il avec ce sourire cynique et désabusé que tout le monde depuis un an prenait pour son sens de l'humour, on dirait bien que nous ne sommes plus au Kansas.

Janeway faisait les cents pas au pied de la longue galerie, puis elle se ravisa pour ne pas montrer de signes de nervosité à quiconque était sans aucun doute occupé à l'observer et s'assit sur le grand escalier de la galerie avec les mains jointes entres les jambes. Sur la pelouse parfaitement entretenue, leurs « hôtes » avaient étendu un ensemble bigarré de couvertures. Ils se promenaient maintenant placidement entre les membres de l'équipage avec des bols et des plats de nourriture en équilibre au bout de leurs bras et invitaient tout le monde à se joindre à eux comme s'ils étaient de vieux amis. Janeway avait déjà donné ordre à l'équipage de ne rien manger et de ne rien boire, même si Kim insistait pour lui signaler que, d'après le tricordeur, tout ceci n'était qu'un hologramme et ne présentait donc aucun danger. Peut-être. Mais elle ne voulait courir aucun risque.
Paris qui était allé examiner l'arrière de la grande grange peinte en vert et rouge réapparut. Il n'eut aucune difficulté à traverser au pas de course la pelouse qui grouillait de pique-niqueurs. Pendant ce bref instant d'attente - cette nécessaire durée d’indisponibilité entre le moment où elle le remarqua et l'instant de son arrivée réelle - Janeway oublia presque qu'il n'était pas un membre d'équipage comme les autres, quelqu'un qui appartenait à un autre vaisseau et venait juste d'être affecté au Voyageur. Sans doute parce qu'il avait perdu son sourire arrogant, décida-t-elle. Tout d'un coup, il agissait, pensait et ressemblait en tous points à un adulte responsable, et Janeway ne s'attendait pas à un tel comportement de sa part.
Vous savez quel est votre problème, monsieur Paris? pensa-t-elle au moment où il ralentit pour laisser Kim le rejoindre et arriver près d'elle en même temps. Vous n'êtes pas encore tout à fait prêt à avoir assez confiance en vous pour vous persuader que vous êtes capable de prendre les bonnes décisions, alors vous envoyez promener tous ceux qui insistent pour que vous travailliez sans filet. Comme Starfleet, son père, Janeway.
Elle était obligée de l'admettre pourtant, Paris s'était admirablement bien comporté sur la passerelle tout de suite après l'impact, quand ce qu'il fallait faire était urgent et évident. II avait vérifié l'état de, Stadi, fait rapport au capitaine, avait su se taire et ne pas rester dans les jambes. En outre, il semblait plus calme maintenant qu'il obéissait scrupuleusement aux ordres de Janeway - comme s'il avait confiance d'être capable de faire ce qu'elle attendait de lui et qu'il voulait le lui prouver, à elle autant qu'à lui. Elle se rendit compte, avec un sourire désabusé, que la plus grosse erreur de, Starfleet concernant Paris était de l'avoir étiqueté de rebelle. Il n'était pas rebelle. Il n'était pas sûr de lui. Et Starfleet lui avait laissé la bride sur le cou et l'avait nommé officier trop tôt. Si l'État-major l'avait affecté, juste deux ans de plus, à d'autres fonctions qu'un poste de combat, il ne serait probablement pas ici en ce moment.
Ce qui veut dire qu'aucun de nous n'y serait probablement non plus. Janeway chassa cette idée avec un soupir de colère et se leva. Il ne servait à rien de penser à ce que seraient les choses si elles s'étaient déroulées autrement. Comme Paris, elle allait devoir faire face à la situation telle qu'elle était et ne pas se préoccuper de la manière dont elle aurait pu l'éviter« si seulement».
Paris et Kim rejoignirent Janeway au pied des marches et ils se rapprochèrent pour se parler à voix basse sans que personne ne puisse surprendre leur conversation.
- L'équipage est éparpillé autour de cette ferme, capitaine, rapporta Paris, mais tout le monde est là.
Voilà une bonne nouvelle au moins. Janeway hocha la tête et jeta un bref regard autour d'elle pour faire un décompte rapide de ceux qu'elle voyait.
- Faites le tour de la propriété, dit-elle à Paris et à Kim. Scannez les environs. Vérifiez si vous pouvez trouver quelque chose qui ressemble à un projecteur holographique.
- Prenez un épi de blé d'Inde. Il est frais.
Janeway sursauta et se retourna, médusée par la proximité de la voix de la vieille dame. Même s'il était absurde pour elle de s'attendre à être capable d'entendre arriver un hologramme, Janeway n'aimait pas l'idée de se trouver aussi vulnérable au milieu d'un groupe de créatures dont 'elle ne connaissait même pas l'espèce. Elle écarta Kim et Paris et leur fit signe de s'en aller, puis se plaça devant la paysanne comme si cela pouvait empêcher l'hologramme de suivre les jeunes officiers s'il l'avait voulu. Les vieilles habitudes sont tenaces.
- Pouvez-vous me dire pourquoi nous sommes ici? demanda-t-elle en ignorant le plat que la vieille lui tendait.
La paysanne secoua la tête sans se départir de son sourire incongru.
- Nous ne vous voulons aucun mal - nous sommes navrés de vous contrarier. Détendez-vous et mettez-vous à l'aise pendant que vous attendez.
Elle tendit de nouveau le plat fumant à Janeway qui, l'air renfrogné, l'écarta doucement en essayant de ne pas laisser paraître son énervement.
- Que nous attendons quoi? demanda-t-elle.
- Personne n'a faim? demanda la vieille sans s'adresser à personne de particulier. Allons, faites comme chez vous. Nous sommes navrés de vous contrarier ...
Elle contourna Janeway et leva joyeusement son plat pour le montrer à tout le monde. Apparemment le programme n'était pas conçu pour répondre aux questions directes. Janeway sortit son tricordeur et scanna la femme qui s'éloignait. Rien de neuf, et rien d'utile non plus. Elle referma l'appareil et poussa un soupir.
La grosse touffe de poils d'un chien bondit de la foule, avec sa toison soyeuse qui flottait autour de lui comme un mage. Il traversa la prairie au grand galop et vint s'asseoir sur ses pattes de derrière juste devant Janeway. Elle ne savait pas ce qui l'émouvait le plus - le pelage gris et blond et le regard espiègle de l'animal qui lui rappelaient tellement Nounours ou bien la balle mouillée et molle que Le chien lais.a tomber à ses pieds. Un accès soudain de mal du pays la submergea. L'idée de ne plus revoir Marc, Nounours et la terre gisait dans son cœur comme un amoncellement de tessons et lui rappelait avec une cuisante évidence que :e chien, cet endroit, ces gens n'étaient pas même réels. Au contraire des êtres qu'elle avait laissés derrière elle, à soixante-dix mille années-lumière.
Elle ramassa la balle détrempée de salive et la lança loin fans la pelouse sans se soucier de regarder où elle tombait. ~e chien, excité, jappa une seule fois puis se précipita tout content pour récupérer son jouet. Janeway lui tourna le dos !t choisit de concentrer plutôt son attention et son esprit sur es siens.
Le chien qui, dans un tourbillon de pattes, de queue et de poils, dépassa Paris à toute vitesse à la poursuite de rien de visible ou de particulier le fit pratiquement trébucher. Paris regarda l'animal s'arrêter d'un coup une dizaine de mètres plus loin. Le chien, qui avait l'air de lui sourire à travers sa Face pleine de poils, laissa tomber une balle de cuir, trop molle et trop mouillée pour rebondir. Paris, de l'endroit où il se trouvait, était pratiquement capable de sentir l'odeur forte de son haleine de carnivore.
Pourquoi se donner toute cette peine? s'étonnait Paris en regardant les détails minutieusement incorporés aux mouvements, aux odeurs et aux jappements de cet animal fantôme. Même les petits poils à l'intérieur de ses oreilles bougeaient comme agités par quelque brise holographique. L'équipement holographique extraterrestre doit être limité, exactement comme l'équipement terrestre - restreint par le volume même des données requises pour construire la plus petite simulation. Pourquoi se donner la peine d'accroître la mémoire et la puissance de traitement nécessaires pour générer des détails aussi pointus dans un élément non-signifiant qui aurait pu tout aussi bien ne pas faire partie de cette simulation sans que personne n'y perde au change?
Le chien poussa un jappement excité, puis ramassa sa balle et repartit en courant. Le spectacle amena Paris à secouer la tête. La seule raison que nous avons de les appeler des extraterrestres, se dit-il, c'est que cela nous dispense de continuer à essayer de les comprendre et de les juger à partir de normes strictement humaines. A fortiori dans le cas d'extraterrestres qui vivent de l'autre côté de la Voie lactée. Paris ôta son tricordeur de sa ceinture et se dépêcha de rejoindre Kim qui avait tourné le coin d'un bâtiment qui se dressait devant eux.
Mais Kim n'était pas le seul à attendre Paris de l'autre côté. - Le caveau à légumes est juste là, dit spontanément la fille avec un sourire.
Elle montra du doigt deux portes de bois inclinées contre un tertre, quelques mètres plus loin. Kim pointa tout de suite son tricordeur dans la direction qu'elle indiquait.
- Qu'y a-t-il là-dedans?
Paris trouvait la naïveté de Kim assez stupéfiante.
- Des pommes de terre, des oignons, dit la fille en prenant le bras de Paris et en posant la tête sur son épaule. Et c'est un endroit très discret.
Tu m'en diras tant. Après tout, ce pouvait être n'importe quoi. Tout ce que le concepteur de l'hologramme avait décidé. La fille sourit à Paris, réelle comme la vie, et il dut reconnaître que la poussée d'hormones en lui, suite à ses avances, était elle aussi tout aussi enivrante et réelle.
- Paris, elle n'est qu'un hologramme, soupira Kim en leur tournant le dos.
Paris haussa les épaules, sans tenir compte du rouge qui lui montait aux joues. « Ce n'est pas une raison pour être malpoli », Il était difficile de rester de marbre devant un sourire aussi aguicheur. Paris ne pouvait s'empêcher de se demander, considérant la méticulosité dont les extraterrestres avaient fait preuve dans la reproduction de quelque chose d'aussi trivial que le comportement d'un chien, s'ils s'étaient montrés aussi méticuleux pour tous les comportements possibles de leurs autres créations. Le cri de surprise de Kim tira Paris de ses rêveries et il détourna, non sans peine, son attention de la fille.
- Quoi?
- Signes de vie sporocystienne, dit Kim qui déchiffrait la série de lectures sur son tricordeur et balayait tout le secteur avant de ralentir finalement et de pointer l'instrument vers une grange délabrée dans le fond de la propriété.
- Qu'y a-t-il dans cette grange? demanda-t-il à la fille en se remettant en route.
- Rien. Juste un gros tas de vieux foin.
Elle sautilla vers Kim avec une insistance qui surprit Paris. Il sentait les doigts de la fille se serrer sur son bras, mais était incapable de dire si c'était pour le presser de la suivre ou pour l'empêcher de suivre Kim.
- Venez, dit-elle d'une voix enjôleuse, je vais vous montrer la mare aux canards.
Pourquoi s'en faire? La mare aux canards ne serait pas plus réelle que la grange ou le chien ou la fille. Les relevés de Kim étaient sans doute ce qu'il y avait de plus concret dans les environs pour le moment. Le contact de la jeune paysanne et le son de sa voix cessèrent soudain d'émouvoir Paris. Il dégagea le bras de son étreinte et se rapprocha de Kim pour se changer les idées avec les bips et les flashes qui couraient sur l'afficheur du tricordeur de l'enseigne.
- Il n'y a rien là-dedans, criait la fille dans leur dos. C'est juste une grange sombre et qui ne sent pas bon.
Mais la grange sentait l'ozone plus que les animaux de ferme et ses portes grandes ouvertes semblaient aspirer la lumière comme un vorace trou noir. Pendant que Paris les observait, les contours du bâtiment se durcissaient et semblaient tirer vers l'intérieur, comme s'ils se rétractaient sur eux-mêmes, rendant plus précise l'impression que derrière cette apparence de grange quelque chose de plus menaçant se cachait. Les niveaux sur l'équipement de Kim atteignaient des maximums.
- Vous voulez des œufs brouillés? demanda la fille.
Paris pénétra dans l'obscurité caverneuse du bâtiment sans lui répondre. Il faisait plus froid à l'intérieur et noir comme dans une tombe, malgré les longs rais de soleil qui filtraient entre les planches disjointes des murs. Un gros tumulus fractal et poussiéreux se cachait près du centre de la structure et un nuage de poussière scintillait dans l'air et les zébrures d'ombre et de lumière au-dessus. Du foin, réalisa Paris, avec un étrange petit rire. Et - la jeune paysanne avait raison - il ne sentait pas très bon.
Kim se rapprocha de lui sans s'en rendre compte et Paris loucha sur le tricordeur de l'enseigne tandis que la fille lui tirait la chemise par derrière.
- Vous voyez? Juste du foin, dit-elle.
Paris ne dit rien. Kim, à côté de lui, leva le tricordeur et secoua la tête, en plissant le front.
- Il y a une forme de vie ici, rapporta l'enseigne après un moment. Juste une.
Paris se retint de jeter un coup d'œil à la « forme de vie » qui se trouvait juste derrière lui.
- Où? demanda-t-il.
Kim tourna lentement sur lui-même, les yeux rivés sur le système de restitution des données, pendant qu'il promenait le petit senseur sur la jeune paysanne, le tas de foin, les murs.
- Elle est partout, dit-il calmement.
Le tricordeur se mit à chantonner quand il le dirigea de l'autre côté du tas de foin.
- Je détecte aussi une sorte de dispositif de traitement matriciel. Ce pourrait être le générateur holographique.
Kim virevolta sur lui-même et tira le bras de Paris en agitant le tricordeur vers le mur du fond.
- Paris! s'écria-t-il. Des traces de vie humanoïde! Par là!
Un éclair de lumière explosa dans la grange, annihilant violemment d'un seul coup toutes les ombres. Paris se pencha pour éviter la déflagration et se protégea les yeux dans le creux de son bras. Il sentit Kim trébucher contre lui. À l'arrière de l'explosion, une présence aussi volumineuse qu'un cumulus d'orage gonflait. Paris poussa Kim derrière lui et plongea son regard dans les yeux enflammés de colère de la jeune paysanne qui venait de se matérialiser devant eux.
- Je ne suis pas encore prêt, annonça-t-elle avec une voix rauque de très vieux baryton.
Les grondements féroces du chien s'élevèrent dans l'obscurité derrière eux. Kim se retourna pour faire face au chien et Paris-entendit l'enseigne pousser un cri de surprise, Il activa son commbadge avant même que sa pensée consciente ait réussi à réunir tous les morceaux de l'image dispersée du puzzle.
- Paris à Janeway!
Il ne sentit pas le coup qui l'envoya revoler ... entendit seulement l'explosion de douleur dans son crâne quand le poing de la jeune paysanne le frappa et vit, pendant qu'il tombait, une grande vague noire monter vers lui.

Elle activa son commbadge pour répondre au message avorté.
- Ici Janeway.
Les danseurs et les pique-niqueurs qui se pressaient en foule autour d'elle, tapaient des mains en cadence aux sons aigrelets du banjo du vieillard. Elle s'éloigna et leur tourna le dos pour essayer de se ménager un minimum de silence au milieu de toutes ces artificielles festivités.
- Paris?
Janeway ne laissa pas le silence se prolonger plus d'une minute avant de faire signe au groupe d'ingénieurs toujours rassemblés au pied de la longue galerie.
-Venez!
Elle tourna le coin de la maison et entendit d'abord le chien - ses hurlements graves et continus cascadaient par les portes ouvertes de la grange comme la voix d'un démon échappé par accident de l'enfer. Ces abois lui rappelaient absurdement les crises de colère injustifiées de Nounours chaque fois qu'un livreur passait trop près de la maison et elle se sentit saisie d'un étrange mélange de frayeur et de regrets. Puis la voix de Kim, tendue par l'inquiétude, se joignit aux jappements du chien. Janeway fit signe aux ingénieurs de se disperser en éventail et ils franchirent en courant les portes et se précipitèrent dans l'intérieur humide et froid de la grange.
Pendant un moment, les yeux de Janeway refusèrent de s'ajuster à l'obscurité. Des grognements et des bruits de coup lui parvenaient sans qu'elle puisse en repérer la direction. Puis, le monde sembla se refocaliser brusquement. Elle aperçut Kim adossé contre une stalle vide avec les crocs du chien enfoncés dans sa manche. Et, écroulé aux pieds de la fille, Paris qui tentait de se remettre à genoux. Janeway porta les mains à sa ceinture pour brandir son phaseur - puis ravala son amer dépit quand elle se rappela qu'ils étaient tous désarmés, démunis, prisonniers. Le claquement des portes de a grange qui se refermaient sur eux amplifia le sentiment de son impuissance.
- Très bien. Puisque personne ne semble avoir envie de blé d'Inde ...
La voix était celle du vieux joueur de banjo, mais c'était la vieille paysanne qui, matérialisée à quelques pouces à peine iu visage de Janeway, venait de parler. Derrière elle, autour d'elle, partout, les autres paysans apparurent en un clin d'œil :t la grange se remplit de monde. Ils prirent leurs fourches et avaient tous l'air furieux. Le cliché usé faillit soudain faire éclater de rire Janeway. Sauf que ces paysans à l'air furieux étaient déjà montrés trop dangereux pour qu'elle les prenne à la légère.
- Nous allons devoir procéder plus tôt que prévu,annonce;a la vieille avec la voix du vieux.
Janeway ouvrit la bouche pour protester et poser des questions, mais sa voix se figea dans sa gorge. Il y eut, derrière le ~groupe de fermiers, un grondement bas, une pulsation qui l'amplifia comme une vague et dissolva le mur du fond cornme si c'était du beurre sur les épis de blé d'Inde de la vieille paysanne. Kim eut le souffle coupé et détourna le regard, mais Janeway s'obligea à regarder l'horreur sans cligner des yeux pour mémoriser chaque détail, juste au cas où 'un d'eux vivrait assez longtemps pour que cette information leur soit utile.
Une salle plus longue que le plus long des couloirs du voyageur s'était ouverte à l'arrière de la grange et s'étendait à perte de vue. Des tables d'autopsie étaient suspendues en rangées régulières et bien ordonnées le long de chaque mur, comme des dalles dans une morgue monstrueuse, avec sur chacune un corps nu d'humanoïde. Des tubes, des fils de fer et des sondes pendaient du plafond métallique et traversaient es corps en de multiples endroits - comme un attirail d'équipements pour le maintien artificiel d'un corps en vie, sauf qu'il n'y avait plus de vie dans aucun de ces corps. Janeway essaya d'identifier le fluide ou le gaz qui circulait dans lei tubes, mais son attention fut attirée par un visage noir et lisse de Vulcain trois lits plus loin.
De la lumière, aussi blanche et douloureuse que la lumière d'un soleil, jaillit des paysans holographiques qui se fracassèrent dans le silence et Je néant, engloutissant tout ce qu'elle voyait et tout ce qu'elle entendait, faisant disparaître la grange et tout ce qu'elle contenait jusqu'à ce que Janeway sente son corps suspendu, gelé, en train de tomber dans urpuits sans fond.
Puis, elle reprit brusquement conscience. Elle était étendue sur le dos. Dans une chambre. Et regardait en l'air un dispositif de sondes et d'aiguilles. Janeway essaya de lutter, de se tourner sur Je côté quand le premier des longs instruments glissa vers son corps nu avec une lenteur qui semblait à lé fois vivante et atrocement mécanique. Quelque part sur sa gauche, Kim hurlait. Janeway se répandit en injures dans sa tête. Non! Je ne le permettrai pas! Vous ne pouvez pas faire cela à mon équipage.
Puis la sonde fit son inexorable contact, métal froid contre la chair chaude, et s'enfonça dans sa poitrine en dépit de sa douleur, de son angoisse et de sa colère. Elle ne voulait pas mourir - ne voulait pas donner à celui qui contrôlait ce parc d'attractions la satisfaction de la voir abandonner le combat. juste parce qu'il était capable de lui faire mal. Mais quand fa seconde sonde creusa par en-dessous son chemin dans ses muscles et ses os pour aller rejoindre la première, elle se rendit compte que son corps ne lui laissait pas le choix. Son esprit sombra dans le silence pendant que son âme continuait de maudire leur bourreau.

CHAPITRE 8

Janeway reprit conscience en douceur - sans problèmes, sans traumatisme. Comme si quelqu'un avait ouvert un commutateur dans son cerveau. L'instant d'avant elle n'avait conscience de rien et maintenant ses yeux étaient ouverts et les lumières étaient allumées et, entre les deux instants, il n'y avait eu ni secousse ni peur ni angoisse. Elle se remit à genoux et leva la tête pour regarder autour d'elle.
Elle était dans la section ingénierie du Voyageur. Carey et les autres membres de son équipe étaient couchés dispersés dans la salle des machines, à peu près dans la même position qu'ils avaient avant d'être enlevés. Certains s'asseyaient et attendaient comme s'ils ne savaient pas quoi faire. D'autres se relevaient, l'air raide, comme s'ils venaient juste de sortir d'un sommeil agité. À côté de Janeway, le joint d'étanchéité du cœur du réacteur vibrait et rougeoyait sans présenter aucun danger. Exactement comme s'ils n'étaient jamais partis.
Mais Janeway savait que c'était faux.
Elle se releva et tapa son commbadge, en allant aider Carey à se relever.
- Janeway à passerelle. Y a-t-il quelqu'un?
- Oui, capitaine. Nous sommes là.
La voix de Rollins semblait mal assurée, distraite. - Combien de temps sommes-nous restés là-bas?
Il y eut un intervalle pendant lequel Janeway présuma que Rollins vérifiait les relevés sur son tableau de bord. Elle en profita pour faire le compte des ingénieurs autour d'elle et vérifier s'ils étaient tous là. Elle réalisa qu'ils étaient apparemment tous sains et saufs.
- Presque trois jours, dit Rollins. Capitaine, le vaisseau maquis rallume ses propulseurs.
- Envoyez-leur un rayon tracteur!
Janeway réagit par un hochement de tête au regard interrogatif de Carey, puis se dirigea vers le turbolift et appela tous les commbadges du vaisseau.
- Appel à tous les officiers seniors. Au rapport sur la passerelle immédiatement!

Paris reconnut l'infirmerie dès l'instant où il ouvrit les yeux. Des membres de l'équipage se relevaient en chancelant près des stations de travail et des lits diagnostiqueurs. Le drap qui avait couvert Fitzgerald et l'infirmière morte était méticuleusement plié sur un comptoir mais les corps n'étaient plus là. Le médecin holographique, réalisa Paris. Le seul à rester à bord quand le Dispositif extraterrestre avait vidé le Voyageur. Paris cherchait Kim dans le local bondé quand le médecin, quittant le chevet d'un blessé, se matérialisa devant le pilote.
- Pouvez-vous m'expliquer ce qui s'est passé?
Pas de Kim. Nulle.part. Paris se retourna pour répondre au médecin aussi vite que possible puis, quand l'hologramme disparut pour répondre à un blessé qui l’interpellait à l'autre bout de la pièce, il se rappela qu'il n'avait pas affaire à un être humain réel. Il avait eu son lot d'hologrammes pour au moins ses dix prochaines vies. Quand le médecin revint, Paris lui tourna le dos et s'approcha de la borne d'accès à l'ordinateur de la station de travail la plus proche.
- Ordinateur, localisez l'enseigne Kim.
- L'enseigne Kim n'est pas à bord.
L'ordinateur n'avait pas hésité, n'avait même pas cherché avant de répondre. Paris, pris de panique, tapa son commbadge.
- Paris au capitaine Janeway.
Elle répondit presque aussi vite que l'ordinateur.
- J'écoute.
- Kim n'est pas revenu avec nous. Il doit toujours se trouver là-bas. -Bien reçu.
Il y eut un léger sifflement derrière la voix, pleine de gravité, du capitaine. Paris finit par identifier le bruit des portes du turbolift qui s'ouvraient quand il entendit, tout de suite après, les bruits affairés des équipes de nettoyage de la passerelle.
- Ordinateur, combien de membres d'équipage manquent à l'appel? demanda Janeway.
- Un, répondit la voix froide de la machine. L'enseigne Harry Kim.
Déjà Paris avait quitté l'infirmerie et partait rejoindre le capitaine.

- Établissez le contact avec le Maquis.
Janeway essaya de ne pas montrer de signes d'impatience pendant que Rollins se débattait avec les systèmes endommagés du Voyageur pour activer l'unité de communication. Mais elle dut quand même arpenter le plancher du niveau du commandement principal et se tenir debout devant son fauteuil le temps d'évacuer d'elle assez de frustration pour ne pas s'adresser sur un ton brusque au grand Indien d'Amérique qui apparaissait à l'écran.
- Commander Chakotay, je suis le capitaine Kathryn Janeway.
- Comment connaissez-vous mon nom? demanda-t-il en plissant les yeux.
Derrière lui, sa propre passerelle était sens dessus dessous. Sur tout un mur, aussi sombre que l'espace, les consoles étaient mortes et brûlées. Un officier à la peau noire, penché sur l'un des tableaux de bord encore opérationnels, leva le regard au son de la voix de Janeway. Elle reconnut la douceur et la sagesse de ses yeux avant même qu'il ne s'avance dans la lumière pour révéler ses traits vulcains.
- Nous étions en mission pour vous retrouver quand le Dispositif nous a amenés ici, dit Janeway à Chakotay en faisant semblant de ne pas remarquer le Vulcain derrière lui. Un des membres de notre équipage manque à l'appel.
Elle était satisfaite de pouvoir garder un ton neutre, une voix impassible. Chakotay n'est pas l'ennemi, se rappela+ elle. Il ne l'est plus. Pas ici. C'était plus facile à accepter maintenant qu'elle savait Tuvok vivant et sain et sauf à bord du Maquis.
- N'a-t-il pas été transporté par accident à bord de votre bâtiment? demanda-t-elle.
- Non, dit Chakotay en secouant lentement la tête.
Quelque chose qui ressemblait fort à de la suspicion bataillait avec le doute sur le visage de ]'Indien.
- Un membre de notre équipage manque également à l'appel. B'Elanna Torres, mon ingénieur, admit ensuite le commander du Maquis avec un déplaisir figé.
Janeway essaya d'imaginer ce qu'un jeune enseigne de Starfleet et un ingénieur maquis avaient en commun qui pouvait intéresser un extraterrestre, mais sans parvenir à le déterminer.
- Commander, finit-elle par dire, nous avons, vous et moi, le même problème. Je pense qu'il serait logique d'essayer de le résoudre ensemble, ne pensez-vous pas?
- Comment pourrions-nous ... grogna Chakotay.
Il secoua la tête, sans même finir d'exprimer ce qu'il avait en tête.
- Je suis pleinement consciente que votre équipage est recherché pour des crimes commis dans la Zone démilitarisée, lui dit Janeway, dont la frustration reprenait le dessus. Mais, Chakotay, nous sommes à des milliers d'années-lumière de la Zone démilitarisée. Je ne pense pas que cela signifie encore grand-chose en ce moment, pensez-vous?
Il lui jeta un long regard, puis regarda Tuvok comme pour vérifier avec le Vulcain avant de parler. Tuvok haussa juste un sourcil à son commander maquis, et la familiarité de ce geste fit presque sourire Janeway. Chakotay ensuite se retourna vers elle avec un bref hochement de tête.
- Trois d'entre nous se téléporteront à bord de votre vaisseau, dit-il avant de couper la transmission et avant qu'elle puisse émettre la moindre objection.
Aussi bien, pensa Janeway. Ainsi, je garde le contrôle de la situation. Elle quitta le centre de la passerelle et se contenta de saluer Paris de la tête quand il sortit précipitamment de l'ascenseur pour la rejoindre à la console aux opérations. Il avait l'air complètement maître de lui, nota-t-elle, quelque peu surprise. Peut-être que toute cette agitation s'avérait bonne pour lui, après tout.
- Ils éteignent leurs moteurs, rapporta Rollins. Et lèvent leurs boucliers.
Janeway se ravisa juste avant de donner ordre à Rollins de faire de même - mais les boucliers du Voyageur étaient endommagés. Un problème qui l'aurait tracassée beaucoup plus si le vaisseau de Chakotay avait été en meilleur état. Janeway se tourna pour faire face au centre de la passerelle, s'accota à la main courante et attendit.
Le frisson d'un rayon de téléporteur se propagea silencieusement dans l'air de la passerelle, puis il y eut une stridence prolongée, un bruit à faire dresser les cheveux. Quand les premiers scintillements de matière crépitèrent devant la station de navigation détruite, Janeway descendit près de son fauteuil de commandement et attendit que les atomes des Maquis se stabilisent avant de leur souhaiter officiellement la bienvenue ..
Trois silhouettes séparées se matérialisèrent, chacune tournée vers l'extérieur avec son phaseur brandi. Chakotay était au centre. Tuvok baissa son arme dès l'instant où le rayon du téléporteur le libéra, mais Janeway entendit Paris jurer tout bas quand une demi-douzaine de membres de l'équipage du Voyageur se levèrent à leurs stations et sortirent leurs propres phaseurs.
Janeway se tourna brusquement vers le lieutenant Rollins qui la regardait.
- Baissez votre arme! dit-elle.
Il hésita, puis rougit, comme s'il venait de réaliser qu'il avait désobéi à un ordre direct, et glissa son phaseur dans sa ceinture. Janeway entendit Paris, derrière elle, dire au reste de l'équipage de faire comme elle ordonnait.
- Vous n'aurez pas besoin de cela ici, dit-elle à Chakotay en lui montrant son phaseur.
Puis elle attendit. La capacité de faire confiance devait être fort affaiblie chez ceux qui avaient embrassé sincèrement la cause des rebelles maquis. Ils se percevaient comme abandonnés par la Fédération. Ils étaient pourchassés par Starfleet. Puis, finalement souvent trompés et trahis par ceux-là même qui avaient combattu à leurs côtés en échange de réductions de peine accordées par les tribunaux. L'estime qu'elle ressentait pour Chakotay s'en trouva accrue, et plus encore quand, après l'avoir étudiée un moment et promené son regard sur l'équipage qui l'entourait, l'indien remit lentement son phaseur dans son étui et fit signe à ses compagnons de faire de même.
Il fut plus difficile à Janeway de sourire et de souhaiter la bienvenue au Vulcain car elle était persuadée de reperdre tout de suite le peu de terrain qu'elle avait gagné avec le chef maquis.
- Cela fait plaisir de vous revoir, Tuvok, dit-elle.
Chakotay sursauta comme si on venait de lui assener un coup et regarda fixement le Vulcain. Tuvok se croisa les mains dans le dos et se tourna vers le capitaine du Maquis.
- Je dois vous informer que j'ai été désigné pour infiltrer votre équipage, monsieur, dit-il d'une voix polie. Je suis le chef de la sécurité du capitaine Janeway.
Chakotay avait l'air incapable de décider s'il devait en vouloir au Vulcain ou plutôt s'en vouloir à lui-même.
- Alliez-vous nous livrer entre leurs mains avides de nous capturer, Vulcain?
- Ma mission était d'accumuler des informations sur les activités des rebelles maquis, dit Tuvok,
Il pencha la tête et ajouta : « Et de vous livrer entre leurs mains avides de vous capturer. C'est exact. »
Chakotay serra les mâchoires et les poings, et Janeway se demanda ce qu'il s'empêchait d'exprimer quand il se détourna de Tuvok avec un grognement de colère. Ses yeux noirs se fixèrent alors sur quelqu'un qui se trouvait derrière le capitaine, et la colère qui lui empourprait le visage se transforma en haine pure et dure.
- Je vois que vous aviez de J'aide, dit-il.
- Moi aussi, je suis content de vous revoir, Chakotay, dit Paris d'un air assez supérieur et impertinent pour se mériter une gifle.
Chakotay fit un geste de dégoût.
- Au moins le Vulcain faisait son devoir d'officier de Starfleet, cracha le Maquis. Mais vous ... Vous nous avez trahis pour quoi? Pour sortir de prison? Pour du latinum? Quel était votre prix cette fois, Poocuh?
Janeway n'attendit pas l'effet des paroles de Chakotay sur la toute nouvelle estime de soi de Paris. Elle s'avança, l'air décidé, devant l'autre commander et lui posa une main sur la poitrine pour l'avertir-de ne pas faire un pas de plus ..
- Vous parlez à un membre de mon équipage, lui dit-elle d'une voix douce, égale. Je m'attends à ce que vous le traitiez avec le même respect que vous vous attendez à ce que je traite les-membres du vôtre.
Quand Chakotay recula d'un pas à contrecœur, Janeway baissa le bras et le laissa prendre ses distances. Il ne détournait pas les yeux de Paris et la haine qu'elle voyait dans son regard dérangeait Janeway mais ne la surprenait pas.
- Maintenant, dit-elle en essayant de ramener Chakotay à l'essentiel. Nous avons beaucoup de choses à faire. Je suggère donc que nous nous concentrions tous sur la manière de retrouver les nôtres et sur la façon de parvenir à rentrer chez nous.
Tuvok, pour marquer d'une manière non équivoque son allégeance officielle, s'éloigna de Chakotay et se plaça aux côtés de Janeway.
- D'après mes premières déductions, capitaine, je suis convaincu que nous avons affaire à une entité unique dans ce Dispositif, dit-il. Je suggérerais que cette entité a scanné nos ordinateurs pour y choisir un environnement holographique dans lequel nous nous sentirions à l'aise. Une salle d'attente, en fait - pour nous pacifier, avant un contrôle biométrique.
- Un examen médical? demanda Paris.
Tuvok fit un seul hochement de tête - mais vers Janeway, et non vers ce nouveau membre d'équipage dont l'uniforme n'avait même pas d'insigne de grade. Janeway se dit qu'elle devrait, plus tard, briefer Tuvok sur la situation.
- C'est l'explication la plus logique, dit le Vulcain. Pourquoi, sinon, aurions-nous été relâchés sans qu'on nous ait fait le moindre tort?
- Nous n'avons pas tous été relâchés, dit Paris avec un grognement.
Ce qui les ramena à la véritable raison de leur fragile alliance.
~ - Sortez -les fusils-phaseurs à compression, ordonna Janeway à Tuvok. Rejoignez-nous à la salle de téléportation deux. Nous retournons. Nous nous diviserons en deux équipes. Chakotay et moi, nous chercherons Kim et Torres. Vous, monsieur Tuvok, votre tâche consistera à recueillir le maximum d'informations sur ce Dispositif.
Elle jeta un regard sombre en direction de l'écran et de la structure extraterrestre qui le dominait toujours.
- Cette entité nous a amenés ici; il faut présumer qu'elle est capable de nous renvoyer chez nous.
Tuvok conduisit Chakotay et l'autre Maquis vers le turbolift. Janeway se tourna vers Rollins et le reste de l'équipage qui attendaient les ordres
- Monsieur Rollins, dit-elle, maintenez l'alerte rouge. Gardez le téléporteur en permanence verrouillé sur nous ...
- Capitaine?
Janeway s'arrêta, un pied sur les marches, impatiente de sortir et d'agir, irritée par l'interruption de Paris. Mais quand elle se retourna, le courage et la détermination qui se lisaient sur son visage la surprit. -
- J'aimerais vous accompagner, déclara-t-il simplement. Pendant une nanoseconde, le capitaine hésita.
- Si c'est à cause de ce qu'a dit Chakotay ...
Paris gravit les marches pour arriver à sa hauteur.
- Ce n'est pas la raison, dit-il d'une voix d'une sincérité désarmante.
Il eut presque l'air de rougir un peu.
- C'est juste que ... Je détesterais qu'il arrive quelque chose à Harry, finit-il par dire d'un ton embarrassé.
Mais quand Janeway le jaugea il ne détourna pas le regard et il n'y avait rien, dans ses yeux, de son impertinence habituelle.
Il est peut-être récupérable, après tout. Janeway lui donna une tape sur l'épaule et lui fit un signe de tête vers la porte.
- Venez, dit-elle.

CHAPITRE 9

De placides canards dérivaient toujours à la surface du lac holographique brillant comme un miroir. Des saules frémissaient dans la chaude et douce brise estivale, et le soleil était suspendu à exactement quarante-cinq degrés au-dessus des pignons de la maison de ferme bleue et blanche. Éternel milieu d'après-midi d'une éternelle journée de juin. Exactement comme la dernière fois qu'ils s'étaient trouvés ici, mais le chien fougueux et les paysans de la fête avaient disparu. Il ne restait que le vieux joueur de banjo perché, les yeux fermés, sur les marches de la grande galerie qui tirait un air d'une profonde nostalgie des cordes de son instrument. Janeway se demanda si les extraterrestres responsables de cette simulation avaient décidé que ce vieillard et cette maison étaient les images les plus rassurantes pour elle et ses hommes ou bien si l'équipement holographique n'avait qu'un nombre limité de patterns qu'il devait recombiner à chaque nouvelle visite.
Tuvok ouvrit son tricordeur et poussa le volume au maximum pour couvrir la musique intempestive du joueur de banjo.
- Aucune trace de forme de vie humanoïde, capitaine, dit-il en refermant l'appareil. Kim et Torres ne sont pas à portée de tricordeur. li se pourrait qu'ils ne soient pas sur le Dispositif.
Chakotay fit, avec son fusil-phaseur à compression, un geste en direction du joueur de banjo.
- Lui peut nous dire où ils sont, dit-il.
Oui, sans doute. Mais Janeway n'était pas sûre qu'ils parviendraient à le convaincre de Je leur dire. Elle changea son fusil de main et donna une légère tape au Maquis armé qui se trouvait à côté d'elle pour lui faire signe d'accompagner Tuvok. Elle ne voulait pas que Je Vulcain explore les environs sans protection.
- Gardez votre canal de communication ouvert, dit-elle à Tuvok. Je ne veux perdre personne d'autre.
Le Vulcain fit un signe de la tête, puis s'éloigna avec son tricordeur de nouveau ouvert à la main, la tête penchée sur ses lectures comme s'il regardait où il mettait les pieds. Janeway fit signe à Paris et à Chakotay de l'escorter. Elle désengagea silencieusement Je cran de sécurité de son fusil et se dirigea vers la maison. Elle n'avait pas l'intention d'utiliser l'arme à moins d'y être obligée, mais n'avait pas non plus l'intention de se laisser prendre par surprise une seconde fois.
L'hologramme sur les marches de la galerie ouvrit les yeux et cessa de jouer sa mélodie saugrenue.
- Pourquoi êtes-vous revenus? demanda-t-il. Vous n'avez pas ce dont j'ai besoin.
Janeway sentit monter en elle l'envie d'envoyer revoler Je banjo d'un grand coup de poing.
- Je ne sais pas ce dont vous avez besoin. Et franchement, cela m'est égal. Je veux juste récupérer les membres de mon équipage et je veux qu'on nous renvoie chez nous.
L'hologramme cligna des yeux. Un mince et condescendant sourire de vieillard se dessina sur ses lèvres.
- Vous en faites des histoires pour une espèce mineure de bipèdes! dit-il
- Cette espèce mineure de bipèdes n'apprécie guère être kidnappée, répondit Janeway d'un ton cassant.
L'hologramme haussa les épaules et recommença à jouer du banjo.
- C'était nécessaire, dit-il.
Janeway sentit, plus qu'elle ne le vit, Chakotay qui se préparait à bondir. Du coude, elle stoppa le mouvement de l'indien. À sa grande surprise, il obéit à l'ordre silencieux, mais lui serra le bras, comme pour contrôler inconsciemment sa colère, et demanda à l'hologramme avec emportement : « Où sont les nôtres? » Hausser le ton n'eut aucun effet.
- Que leur avez-vous fait? le pressa Janeway.
- Vous n'avez pas ce dont j'ai besoin, répondit l'hologramme, comme s'il répondait à une autre question, ou simplement refusait de répondre à celle qui était posée. Ils auraient pu l'avoir. Vous allez devoir les laisser.
Les notes qui sortaient des cordes de son instrument étaient désagréables, comme faussées, mais l'hologramme ne semblait pas le remarquer.
- Nous ne les abandonnerons pas, dit Chakotay en secouant la tête.
La mélodie s'enroula sur elle-même pour revenir à quelque chose qui ressemblait presque à de la musique. L'hologramme marquait la mesure en remuant la tête mais ne disait rien. Janeway soupira et baissa son bras toujours tendu devant Chakotay.
- Nous sommes leurs officiers, leurs supérieurs hiérarchiques, expliqua-t-elle d'une voix ferme. On nous a confié la tâche de veiller à leur sécurité. Ils sont sous notre responsabilité. C'est peut-être un concept que vous ne comprenez pas ...
- Ne dites pas cela.
Pour la première fois, les yeux que le vieillard tourna vers Janeway eurent l'air complètement vivants. Pas une projection, pas une image. Une chose réelle, vivante qui s'exposait soudain sous cette apparence de vieux paysan. Janeway voulait se précipiter et s'y cramponner avant que cette vie ne disparaisse.
- Je comprends, dit l'extraterrestre, mais je n'ai pas le choix. Il reste si peu de temps.
Janeway retenait son souffle de peur de briser la communication.
- De temps pour quoi faire?
- Je dois honorer une dette qui ne pourra jamais être honorée. Mes recherches n'ont rien donné.
Il ne regardait personne en particulier et son expression semblait désespérée. Janeway jeta un coup d'œil à Paris et à Chakotay mais ils n'avaient pas l'air de comprendre plus qu'elle.
- Dites-nous ce que vous cherchez.
Elle se tourna de nouveau face à l'hologramme avec sur le visage une expression qu'il pourrait, espérait-elle, identifier comme de la franchise et de l'honnêteté.
- Nous sommes peut-être capables vous aider, ajouta+ elle.
Il renifla - un son affreusement humain - et la regarda avec un air de dérision désabusée.
- Vous? J'ai fouillé la Galaxie avec des méthodes qui dépassent votre entendement. Il n'y a rien que vous puissiez faire.
Il poussa un soupir et baissa les yeux vers son banjo. Janeway remarqua soudain que toutes les cordes étaient brisées.
- Vous êtes libres de vous en aller. S'il m'est possible, un jour, de vous renvoyer les vôtres, je vous promets que je le ferai.
- Cela ne suffit pas, grogna Chakotay.
- Vous nous avez catapultés à soixante-dix mille années-lumière de chez nous! renchérit la voix indignée de Janeway. Nous n'avons aucun moyen de retourner, à moins que vous nous y rameniez. Et nous ne partirons pas sans les autres.
L'hologramme se leva et serra le banjo sur sa poitrine, le regard perdu au loin sur la mare aux canards et l'énorme soleil, encore plus loin.
- Vous renvoyer est terriblement compliqué, soupira-t-il. Ne comprenez-vous pas? Je n'ai pas le temps ... plus assez de temps.
L'étang clair s'estompa, avalant les arbres qui se trouvaient derrière, puis le soleil qui descendait vers l'horizon, puis le ciel. Puis, avant que Janeway n'ait eu le temps d'enregistrer vraiment le déclin de la lumière ou la désintégration du paysage, l'éclat brillant d'un éclair emplit tout l'espace où le monde artificiel venait de cesser d'exister. ..
Et Janeway se retrouva sur la passerelle du Voyageur, avec les autres membres de son équipe d'exploration, sans aucune idée de quoi leur dire, aucune idée de ce qui les avait ramenés.
Aucune idée de ce qu'il fallait faire.

Il n'entendait pas les voix mais les sentait dans sa tête.
* Il reprend conscience ... *
Puis l'éclat de la lumière lui fit douloureusement mal aux yeux, et Kim réalisa qu'il la percevait derrière ses paupières closes. Elle le brûlait à travers le tissu rose de sa peau et se frayait un chemin dans le noir de ses rêves. Il cligna des yeux et les entrouvrit mais le regretta tout de suite car il sentit une insoutenable douleur s'imprimer comme une marque au fer rouge à l'arrière de son crâne. Il voulait leur dire d'éloigner la lumière, mais ne parvint à émettre qu'un rauque gémissement.
Puis, cette.lumière faiblit et la douleur de Kim devint plus supportable. Il cligna des yeux pour tenter de clarifier sa vision.
Un visage lui apparut soudain juste au-dessus de lui. Au dessus de moi? Il était étendu sur le dos. La conscience lui revint d'un coup, comme un éclair. Il était couché sur le dos, dans un lit, et il avait froid. Et le visage chaleureux penché sur lui était celui d'un homme qu'il ne connaissait pas, un homme calme, très beau dont il ne pouvait déterminer l'âge mais dont les grands yeux trahissaient une immense sagesse. L'homme sourit à Kim et lui demanda doucement :
* Comment vous sentez-vous? *
Épouvantablement mal, pensa Kim. Je ne vois même pas vos lèvres bouger. Mais il s'obligea à prendre une profonde inspiration et dit d'une voix chancelante : « Qu'est-ce que je fais ici? Où suis-je?»
Quelque chose qui ressemblait fort à de la tristesse passa dans le visage de l'homme. Il se détourna pour regarder quelqu'un qui se trouvait à sa droite. Kim suivit son regard et vit une femme dont le visage avait le même genre de traits indéfinissables mais beaux. Elle posa la main sur l'épaule de l'homme et l'écarta pour s'approcher du lit.
Kim réalisa tout d'un coup qu'il était dans une sorte d'hôpital. Les odeurs - l'odeur de maladie et d'antiseptiques - et les couleurs - ternes et mornes - trahissaient l'endroit autant que l'ambiance exagérément feutrée et le comportement professionnel de cette femme et de tous les autres personnages qui évoluaient dans cette chambre trop grande.
- Je vous en prie, n'essayez pas encore de bouger. Vous êtes très malade, dit-elle.
Son ton était doux et agréable, mais l'intonation et les inflexions de sa voix sonnaient faux.
-Malade?
Il ne se sentait pas malade. Confus, peut-être. Terrorisé, oui. Kim se poussa sur ses coudes et essaya de se libérer des couvertures vert métallique qui l'immobilisaient dans son lit. - Il doit y avoir erreur, essaya-t-il d'expliquer d'une voix faible. Je ne suis pas ...
Puis il vit les grosses boursouflures qui lui déformaient la chair de la main et du bras et sa voix se serra dans sa gorge. Il poussa un faible cri.
Qu'est-ce que j'ai? Kim n'avait jamais vu de telles monstrueuses excroissances sur aucun organisme qui se prétendait vivant. Il ouvrit d'un coup sec le col de sa jaquette d'hôpital et découvrit sur sa poitrine de plus grosses boursouflures encore. La violence du choc lui fit ciller les yeux.
Qu'est-ce que j'ai? Qu'est-ce que j'ai? Qu'est-ce que j'ai? ...
- Non! hurla quelqu'un.
Le hurlement aurait pu être humain, n'était son amplitude. Un son que Kim n'avait jamais entendu auparavant. Il se tourna brusquement vers le cri de douleur juste pour apercevoir un des calmes infirmiers qui s'écrasait sur une table couverte d'équipement et la renversait dans sa chute. Une puissante silhouette bondit sur l'homme et l'écrasa au sol sans plus d'effort qu'il n'en aurait fallu à Kim pour aplatir une mouche. Il avait du mal à croire que quelqu'un pouvait avoir l'air aussi gracieux dans une jaquette d'hôpital qui lui couvrait à peine les cuisses.
Elle virevolta sur elle-même comme si elle avait senti sa présence et leurs yeux se croisèrent juste un instant. Je te connais! pensa Kim surpris. li se rappelait avoir vu son visage - sombre, osseux, inanimé - sur une des tables d'autopsie de la morgue qui était apparue à l'arrière de la grange holographique. Oh, mon dieu, c'était il y a un siècle. Elle était sans doute une Maquis. Ce qui signifiait qu'il n'était pas seul ici.
Ou bien tout le monde était parti, sauf eux deux ...
Kim n'eut pas le temps d'y réfléchir plus longtemps. Des garçons de salle envahirent soudain la chambre et la femme maquis en tua pratiquement deux en se débattant pour se frayer un chemin jusqu'à la porte. Elle parvint presque à sortir. Mais le médecin qui s'était penché sur Kim en souriant et lui avait parlé sans prononcer les mots s'avança vers les protagonistes agglutinés, avec un appareil inconnu serré dans la main.
* Immobilisez-la! *
La Maquis hurlait comme un animal et ployait sous le poids conjugué de si nombreux ennemis. Alors le médecin souriant - qui ne souriait plus maintenant, nota Kim amèrement - tendit le bras dans la mêlée et Kim entendit l'incontestable sifflement d'un hypospray et vit la Maquis retomber, immobile et silencieuse, sous l'amas des corps.
Le médecin, effondré sur le sol, poussa un soupir de soulagement. * Amenez-la par ici *, ordonna-t-il en se relevant rapidement.
Kim tira les draps vers son visage et regarda les infirmiers qui soulevaient la femme inconsciente avec une douceur presque bizarre. Ce n'était pas leur silence qui le clouait sur place ni le soin respectueux avec lequel ils manipulaient quelqu'un qu'ils avaient si impitoyablement neutralisé quelques instants plus tôt. C'étaient les abcès monstrueux, grossiers, visqueux qui desquamaient les bras et le cou de la Maquis. Ces abcès, et l'insupportable idée que le reste de l'équipage avait peut-être été frappé par le même mal qu'eux. Ce qui signifiait que leurs chances de survie n'étaient pas très bonnes.
Il souhaita que leurs ravisseurs - leurs protecteurs? - leur aient laissé quelque chose de plus à se mettre que cette jaquette et cette couverture. Pensant qu'il allait mourir sans personne à son chevet, Kim trouva soudain ce morne hôpital extraterrestre insupportablement froid.

CHAPITRE 10

« Journal de bord du capitaine, date stellaire 48315.6 ... »
Janeway ressassait les images de son carnet de données négligemment posé devant elle, sur son bureau. Le ramasser lui semblait un effort trop grand à une heure aussi tardive. En plus, il lui faudrait lever la tête, qu'elle avait appuyée dans son autre main et se redresser dans son siège, ce qui ne faisait pas partie du marché qu'elle avait conclu ce soir avec son corps. Dans la mesure où elle n'exigeait pas d'elle-même de paraître énergique et en forme, elle avait autorisé son esprit à rester fonctionnel le temps de remplir les derniers rapports, d'étudier le compte rendu des dégâts, de passer en revue la listes des morts et des blessés et de décider du rôle de chacun pour les travaux de nettoyage et les réparations du lendemain. Jusqu'ici, taper d'une main sur les claviers n'avait pas été une violation de ce marché, mais Janeway était intimement convaincue que tout mouvement qui ressemblait à se redresser sur son siège ou se lever le serait. Elle se frotta les yeux et s'obligea à se concentrer de nouveau à la fois sur son journal de bord et sur les détails des réparations de façon à terminer les deux tâches à peu près en même temps.
« Nous avons suivi la trace des pulsations d'énergie du Dispositif jusqu'à la cinquième planète du système stellaire le plus proche et croyons qu'elles ont pu servir à transporter Kim et Torres à la surface de cette planète. »
L'ordinateur carillonna, très poliment, et elle fut forcée de lever la tête pour jeter un coup d'œil au moniteur et y repérer ce qu'elle n'avait pas fait de correct. Son texte était placidement étalé devant ses yeux. Janeway le regarda fixement pendant presque dix secondes avant de réaliser que c'était le signal de la porte du bureau qu'elle avait entendu. Quelqu'un voulait entrer. Elle soupira, se recala dans son siège, fit un effort pour se redresser les épaules et se tourna, face à la porte.
- Entrez.
Tuvok, après les quatre pas réglementaires, s'arrêta, les mains jointes derrière le dos. Janeway aperçut, derrière lui, la passerelle dévastée, noire de fumée avant que les portes ne se referment d'un coup sec et ne cachent le triste spectacle. Était-il resté à travailler seul sur la passerelle? Si tard la nuit? Elle se demandait parfois si les Vulcains dormaient jamais.
- Capitaine, rapporta-t-il d'une voix guindée. J'ai observé quelque chose d'étrange concernant ces pulsations d'énergie. Elles s'accélèrent.
Elle s'assit un peu plus droit.
- S'accélèrent?
Tuvok hocha la tête une seule fois.
- L'intervalle entre chaque pulsation a décru de point quatre-sept secondes depuis que nous sommes arrivés. J'aurais une explication à proposer.
Elle rit un peu - un rire amer, forcé qu'elle n'aimait pas beaucoup - et lui fit signe de s'approcher.
- Ce n'est qu'un des mystères auxquels nous sommes confrontés, monsieur Tuvok. Regardez ceci.
Elle tourna son moniteur pour qu'ils puissent voir tous les deux et s'écarta discrètement de façon à ce que Tuvok soit capable de se pencher par-dessus son épaule sans risquer de la toucher. Janeway avait entendu des rumeurs, pendant sa carrière, concernant les raisons pour lesquelles les Vulcains évitaient tout contact physique, même fortuit, avec les humains, mais ne savait pas vraiment si elles étaient fondées. Elle savait que Tuvok s'était fait une règle absolue de toujours garder ce qu'il considérait comme une distance appropriée, et elle n'avait aucune intention de l'en empêcher.
Il regarda le diagramme de la planète qui tournait au bas des caractères lumineux du texte de Janeway et les flashs spectaculaires du Dispositif, entre la position actuelle du Voyageur et la surface de la planète, réduits à quelques courtes lignes d'équations.
- La planète est désertique, dit-elle. Pas un seul océan, pas une seule rivière.
Elle se recala dans son siège et secoua la tête.
- Elle a toutes les caractéristiques fondamentales d'une planète de classe M, sauf... qu'il n'y a pas de particules nucléogéniques dans l'atmosphère.
Cette fois, elle choisit une séquence de figures qu'elle agrandit jusqu'à ce qu'elles remplissent presque la moitié du moniteur.
Tuvok la regarda, un sourcil arqué.
- Cela voudrait dire que cette planète est incapable de produire des nuages et de la pluie, résuma-t-il,
Janeway hocha la tête et se mordilla les lèvres.
- J'ai étudié des milliers de planètes de classe M. Je n'ai jamais vu d'atmosphère sans nucléogènes. Il doit y avoir eu une sorte de formidable catastrophe environnementale.
Elle ne put s'empêcher de bâiller soudain et dissimula le bâillement en se frottant vigoureusement le visage.
- Dès que les réparations seront terminées, continua+ elle quand sa voix lui revint, nous établirons le cap à suivre pour atteindre cette cinquième planète.
- Capitaine, vous avez besoin de sommeil.
Elle se sentit rougir - embarrassée d'avoir été surprise à cacher sa fatigue, fâchée d'avoir laissé paraître un instant de faiblesse - et tendit le bras vers son carnet de notes sans lever les yeux vers le visage calme du Vulcain.
- La mère de Kim m'a appelée juste après qu'il ait quitté la Terre ... Une femme charmante, dit-elle.
Elle feuilleta sans les regarder les données devant elle.
- Il avait oublié sa clarinette et elle voulait savoir si elle avait le temps de la lui envoyer... J'ai dû lui dire que non. Saviez-vous qu'il jouait de la clarinette dans l'Orchestre symphonique des jeunes de Juilliard?
Pendant un moment Tuvok ne dit rien.
- Je n'ai, hélas, pas eu l'occasion de rencontrer monsieur Kim, finit-il par dire.
Exprimée de cette manière-là, la chose semblait si définitive. Comme si Tuvok savait qu'il n'en aurait plus l'occasion maintenant.
- Je le connaissais à peine, admit Janeway. On dirait bien que je n'ai jamais la chance de connaître aucun des membres de mon équipage. Il faudra que j'y consacre plus de temps.
C'était une belle promesse. Elle se l'était déjà faite avant ces événements-ci, sur d'autres vaisseaux, avec d'autres équipages.
- C'est un bon équipage, dit-elle, comme sur la défensive. Je dois ramener tout le monde à la maison.
- L'équipage ne gagnera rien à être dirigé par un capitaine épuisé, fit remarquer Tuvok avec sa traditionnelle patience.
Janeway ne put s'empêcher de sourire,juste un peu. Elle se recala dans son siège et soupira.
- Vous avez raison, dit-elle. Comme d'habitude. Vos conseils m'ont manqué, Tuvok.
Il inclina la tête pour signifier qu'il avait bien reçu le message.
- Je suis honoré que vous soyez venu à ma recherche.
Ainsi, j'ai l'occasion de vous les prodiguer de nouveau.
C'était tellement proche d'une admission vulcaine de sentiments. Janeway ne savait pas trop quoi répondre. Elle avait lu, un jour, une citation d'un fameux amiral. « L'amitié avec un Vulcain, disait-il, c'est comme sculpter avec des radioisotopes. Très peu de gens s'y essaient. Et ceux qui le font ont du mal à expliquer en quoi les rares millisecondes d'intimité, qui surviennent quand toutes les conditions sont réunies, rendent l'expérience valable. » Parfois, quand elle essayait de percer l'opacité des calmes expressions de Tuvok, Janeway se prenait à penser que cet amiral aurait dû signaler aussi que l'infime minorité d'humains qui s'étaient pris d'amitié pour des Vulcains ne l'avaient pas exactement choisi - cela se produisait à l'improviste, comme dans un flash, quand on regardait un Vulcain dans les yeux et qu'on se rendait compte qu'il comprenait que vous aviez des sentiments, et vice versa. Surprise de s'être tue aussi longtemps, Janeway dit : « J'ai parlé à votre famille avant de partir. » Un humain aurait manifesté de l'émotion.
- Vont-ils bien? se contenta de demander Tuvok.
- Bien, lui dit Janeway. Mais ils s'inquiétaient pour vous.
Une des nombreuses non-expressions vulcaines - dont la plupart remplaçaient les mimiques humaines d'ennui, de dégoût ou d'impatience, par exemple - se profila sur le visage de Tuvok.
- Ce ne devait pas une être une perception exacte, capitaine. Les Vulcains ne sont pas « inquiets ».
Et n'éprouvent pas de gratitude.
- Vous leur manquez, corrigea-t-elle.
Cela semblait mieux lui convenir, même s'il y eut, dans ses yeux, un éclair de tendresse que Janeway n'avait pas vu souvent.
- Ils me manquent aussi, dit-il.
- Je vous ramènerai auprès d'eux.
L'affirmation lui avait échappé, aussi inattendue et honnête qu'une amitié vulcaine, et Janeway sentit les mots se creuser un chemin en lui pour y rester.
- Je vous le promets, Tuvok, ajouta-telle.
Il accepta ce qu'elle disait avec le même stoïcisme qu'il aurait accepté n'importe quel autre énoncé. Janeway eut un sourire épuisé et regarda le Vulcain prendre congé en hochant la tête pour lui signifier une bonne nuit et se retirer. Si seulement elle était elle-même capable de se croire avec autant d'apparente facilité.

CHAPITRE 11

Cinq heures plus tard, elle était toujours aussi peu prête à se croire - et aussi incapable de dormir - qu'au moment où Tuvok avait quitté son bureau.
J'aurais sans doute dû retourner dans mes quartiers. Même une couchette de vaisseau stellaire était plus confortable qu'un lit de camp dans un bureau, installé, soupçonnait Janeway, plus pour l'apparence que pour son utilité. Mais dans sa cabine il y avait ses bagages qu'elle n'avait pas encore défaits, les deux ensembles de vêtements civils qu'elle avait apportés, les photos de Marc et de sa chère chienne Nounours. Elle savait depuis longtemps que la culpabilité, si elle était parfois une grande source de motivation, était aussi terriblement destructrice - elle s'alimentait d'énergie volée.
C'était sans doute une des raisons pour lesquelles, entre l'instant de fermer ses écrans et celui d'éteindre les lumières du bureau, la nuit dernière, elle s'était dit que retourner à ses quartiers représentait une capitulation. Aller au lit comme elle y serait allée après n'importe quelle autre journée équivalait à accepter la situation et à accepter le fait que c'était ainsi qu'elle irait au lit désormais - que c'était là, dans ce vaisseau, qu'elle aurait pour toujours son lit, sans espoir de posa un bras en travers de ses yeux et se persuada qu'en dormant si près de la passerelle elle serait plus efficace. Au cas où on aurait besoin d'elle.
Après cinq heures de veille, elle savait qu'il y avait sept soudures principales dans le plafond de son bureau et que le purificateur d'air de la passerelle se mettait en marche en moyenne deux fois toutes les heures.
J'aurais dû descendre à l'infirmerie et demander au programme médical holographique de m'anesthésier.
Elle aurait dû s'assurer, quand elle avait demandé à Marc de s'occuper de Nounours pendant son absence, qu'il comprenait bien que toute mission comportait toujours un risque que le capitaine n'en revienne pas. - -
Elle aurait dû refuser quand Starfleet lui avait demandé si elle acceptait la responsabilité de cette mission.
Elle grogna de dépit et se coucha sur le côté, puis se couvrit le visage avec ses mains pour essayer, en pressant ses poings contre ses yeux, d'endiguer Je flot des insidieux« j'aurais dû ».
Son commbadge bipa et lui épargna un autre accès de rancœur contre elle-même,
- Passerelle au capitaine Janeway.
Apparemment Tuvok ne dormait vraiment jamais.
- J'écoute.
Elle essaya d'avoir l'air reposée et vigilante, mais savait qu'elle ne parvenait pas à donner le change.
- Navré de vous déranger, capitaine.
Une manière éloquente de lui laisser savoir qu'il était capable d'interpréter le ton d'une voix humaine même si les Vulcains choisissaient de parler toujours d'une voix égale. - Nous avons repéré un vaisseau dans un champ de débris et nos senseurs détectent des traces de vie humanoïde à bord.
- J'arrive.
Elle roula sur elle-même, se leva et se passa les mains dans les cheveux. Il est possible que je n'aie pas l'air présentable, mais au moins j'aurai l'air fonctionnelle. Elle était déjà sur la passerelle quand la porte n'était encore qu'à demi ouverte.
- Établissez un contact visuel!
Rollins se tourna vers la station aux opérations pour se conformer à son ordre et Janeway se dirigea vers son poste de commandement afin d'examiner l'image sur l'écran principal. De nombreuses épaves de vaisseaux scintillaient et tournoyaient sur eux-mêmes entre des débris de satellites et des restes. de sondes détruites. Un cylindre court et trapu, décoré comme une antenne parabolique et qui ressemblait beaucoup aux premières sondes envoyées de la Terre vers, Mars, dérivait derrière le squelette d'un vaisseau-cargo exian dont le chargement était depuis longtemps disparu par les nombreuses brèches dans la coque. La pensée qu'une sorte de vie humanoïde toujours vivante subsistait dans cette silencieuse et noire mer des Sargasses de l'espace glaçait Janeway.
L'écran s'éclaira abruptement et un petit extraterrestre au crâne bombé et aux yeux étonnamment brun chocolat apparut.
- Qui que vous soyez, dit-il, j'ai trouvé cette zone de déchets le premier.
Janeway se permit un petit sourire. À en juger d'après ses épaules voûtées et son menton disgracieusement pointé, l'extraterrestre était aussi digne qu'on pouvait l'être quand on était coincé dans une cabine à peine plus grande que soi.
- Ces déchets ne nous intéressent pas, monsieur ... Il comprit la pause dans la phrase de Janeway.
- Neelix, dit-il en levant ses deux bras en guise de présentation.
Il se râpa les coudes contre les parois de part et d'autre de lui, mais un sourire ravi se profila quand même sur son visage glabre.
- Et comme vous n'êtes pas intéressée à mes déchets, je suis ravi de vous rencontrer.
- Capitaine Kathryn Janeway, répondit-elle d'un ton plus officiel, du Voyageur, vaisseau stellaire de la Fédération.
Neelix la gratifia d'un hochement de tête courtois.
- Un titre très impressionnant. Je n'ai aucune idée de ce qu'il signifie, mais il sonne très bien. Impressionnant, répéta-t-il.
Il sourit de nouveau, et Janeway se demanda s'il faisait un effort pour avoir l'air aussi gai et enjoué ou si tous les êtres de sa race abordaient le monde avec ce même enthousiasme de bébé chien. S'il n'en tenait qu'à elle, le Voyageur ne serait pas assez longtemps dans cette portion de l'Univers pour vérifier la réponse.
- Connaissez-vous bien ce secteur de l'espace, monsieur Neelix?
- J'ai la réputation de le connaître parfaitement, lui assura-t-il avec fierté. En quoi puis-je vous être utile?
Janeway évita, à ce stade, de formuler une demande précise.
- Que savez-vous du Dispositif qui envoie des pulsations d'énergie à la cinquième planète?
- Assez pour m'en tenir aussi loin que possible, dit-il en pouffant d'un petit rire idiot et en fermant les paupières.
Puis, il se calma et cligna rapidement des yeux comme pour effacer toute hilarité de son visage et dit, d'une voix radieuse : « Attendez. Laissez-moi deviner. » Son air sympathique et doux ne quittait jamais complètement son regard. « Vous étiez quelque part ailleurs dans la Galaxie d'où on vous a fait disparaître pour vous amener ici contre votre volonté.»
Janeway sentit, dans le fond de son être, un étrange remous d'épouvante.
- On dirait que vous avez déjà entendu cette histoire, dit-elle.
- Hélas, oui, soupira Neelix. Des milliers de, fois.
Puis il haussa les épaules et corrigea ce qu'il venait d'avancer.
Bon, disons des centaines de fois ... Non, peut-être cinquante fois.
D'un geste de la main, il balaya son manque de sens de la précision.
- Cela fait des mois maintenant que le Protecteur attire des vaisseaux dans les parages, poursuivit-il.
Tuvok voulut demander quelque chose, mais Janeway qui avait senti la curiosité du Vulcain s'aiguiser, lui fit signe de se taire.
- Le Protecteur? demanda-t-elle.
- C'est ainsi que les Ocampas l’appellent. Ils vivent sur la cinquième planète.
Neelix se pencha comme pour ramper à travers l'écran, mais en fait il n'était qu'occupé à se réinstaller sur le plancher, réalisa Janeway. Elle faillit lui demander qui - ou quel robot - pilotait à l'origine son minuscule vaisseau, mais se ravisa.
- A-t-il kidnappé des membres de votre équipage? demanda Neelix. ·
- Oui, répondit-elle avec un sourire désabusé. Neelix secoua la tête dans un geste de compassion. - Ce n'est pas la première fois, dit-il.
- Savez-vous où il les amène?
- J'ai entendu dire qu'il les envoyait chez les Ocampas. Rien de plus, dit Neelix.
Elle en savait déjà un peu plus qu'avant.
- Nous apprécierions toute aide que vous pourriez nous donner pour trouver ces Ocampas.
Neelix dressa la tête comme s'il écoutait quelqu'un qui n'était pas réellement là. La tristesse, perceptible dans son regard luttait, en lui, avec la curiosité dont attestaient ses mains qui farfouillaient l'intérieur du vieil équipement qu'il avait devant lui.
- J'aimerais vous aider, soupira-t-il, mais comme vous voyez j'ai beaucoup de déchets à examiner aujourd'hui.
Il se pencha et dit, d'un ton amical et confiant : « Vous seriez surprise du nombre de choses de valeur que certaines personnes abandonnent. »
Si Neelix avait été un Ferengi, Janeway aurait été plus certaine que c'était la cupidité qui lui faisait ainsi briller les yeux.
- Bien sûr, nous vous compenserons pour votre peine, lui offrit-elle instinctivement.
L'expression d'apparente innocence qui se répandit sur le visage de Neelix la convainquit, peu importe d'où il venait, que son peuple n'avait de toute évidence, au cours des siècles, jamais rencontré même le moins vorace des Ferengis.
- Il y a très peu de choses que vous pourriez m'offrir, l'assura-t-il d'une voix sérieuse. À moins ...
Son comportement avait été impeccable jusqu'à cette restriction.
- Oui? demanda rapidement Janeway.
- À moins, répéta-t-il avec la même voix éminemment spéculative, bien sûr, que vous n'ayez ...
L'avidité élargit ses yeux noirs.
- De l'eau, dit-il.
Janeway eut un instant de surprise, mais une fraction de seconde plus tard elle ne savait déjà plus pourquoi une telle demande l'avait fait tressaillir. La planète habitable la plus proche n'avait même pas assez d'eau de surface pour qu'y vive une savane brûlée - et Neelix n'allait certainement ni très loin ni très vite dans aucun des vieux rafiots qu'elle voyait autour de lui. Cela voulait dire que cette eau qu'elle prenait pour acquise tous les matins dans son café était probablement l'objet de troc le plus valable dont elle aurait pu espérer disposer.
- Si vous nous aidez à retrouver les membres d'équipage qui manquent à l'appel, nous vous donnerons toute l'eau que vous voulez.
Neelix ouvrit la bouche, l'air muet de stupéfaction, et la referma juste une fraction de seconde trop tard pour cacher sa réaction.
- Cela semble un arrangement... Il hésita pour trouver le .mot juste. - Raisonnable, finit-il par dire .
Plus que raisonnable, et Janeway avait l'avantage de le savoir,
- Bien, dit-elle. Nous allons vous téléporter et remorquer votre vaisseau dans notre hangar à navettes.
Elle était à peu près certaine que la petite épave ne survivrait pas au stress d'un rayon tracteur sans que n'éclatent tous les joints d'étanchéité de son système de maintien de l'intégrité atmosphérique.
- Monsieur Tuvok, allez accueillir notre invité en salle de téléportation deux.
Tuvok se dirigea vers le turbolift sans dire un mot.
- Téléporter? glapit Neelix, dont le regard incertain passait de Janeway au Vulcain.
Janeway leva un sourcil. La technologie de la téléportation n'était donc pas la norme pour ces mondes qui orbitaient dans l'espace de ce côté de la Galaxie. Voilà une information qu'il était bon de garder à l'esprit.
- Nous avons une technologie capable de vous transporter instantanément de votre vaisseau au nôtre. Elle est tout à fait sans danger, s'empressa-t-elle de l'assurer quand quelque chose qui ressemblait à de l'excitation ou à de la terreur traversa son visage. Pouvons-nous procéder? demanda Janeway.
Il leva les bras pour montrer qu'il acceptait, toujours l'air aussi merveilleusement étonné quand le rayon du téléporteur réduisit son corps à une poussière d'atomes scintillants et le transforma en fantôme.

Ce fut l'odeur de leur invité qui frappa d'abord Tuvok.
Il avait le choix de postuler que le peuple auquel appartenait Neelix exsudait un musc protecteur, comme les crapauds sur Rudolpha IV. Ou qu'un nez vulcain hypersensible enregistrait comme désagréable l'odeur des sécrétions glandulaires du cycle endocrinien reproducteur de Neelix, alors que les membres de sa propre espèce la trouvaient sensuelle et positive. Comme l'odeur des Klingons ou de certains humains à divers stades de leur développement. Tuvok aurait pu se laisser porter, selon cette habitude spécifiquement humaine, à accorder à Neelix le « bénéfice du doute » et construire une hypothèse de travail fondée sur son exposition récente à la ventilation douteuse d'un vaisseau d'origine inconnue abandonné dans l'espace. Mais quand Neelix se redressa de son engourdissement nerveux et descendit les marches d'un pas lourd pour s'immobiliser à moins d'une longueur de bras de Tuvok, le Vulcain fut forcé de se dire que toutes les molécules de sa puanteur, jusqu'à la dernière, émanaient directement de l'extraterrestre et du grouillement de vermine qui se bousculait pour se cacher sous ses vêtements tout aussi puants.
Tuvok toussa poliment dans sa paume.
- Fascinant!
Neelix, dressé sur la pointe de ses pieds, agitait joyeusement la main vers le technicien du téléporteur, installé derrière l'écran protecteur transparent.
- Vous autres, de la Fédération, avez de toute évidence une culture avancée.
Tuvok se tourna pour observer la curieuse petite créature qui explorait la salle de téléportation, mais il se rendit compte qu'il était incapable de s'en approcher de son plein gré.
- La Fédération est composée de nombreuses cultures. Je suis vulcain.
- Et moi, Neelix. Heureux de vous connaître.
L'exubérant extraterrestre se retourna et tendit la main pour lui offrir son amitié. La seule idée de toucher une peau puante et grouillante de vermine obligea Tuvok à une autre petite toux. Cette brèche dans sa discipline vulcaine le fit tressaillir tellement - autre réaction inappropriée, l'informa sa voix intérieure neutre et froide - qu'il n'eut même pas le temps d'éprouver de reconnaissance quand Neelix, trop rapidement distrait, s'éloigna sans insister pour que le Vulcain lui serre la main. Tuvok tint bon et se récita mentalement, l'une après l'autre, chaque strophe de son Pok'Tow calmant, pendant que Neelix courait de-ci de-là dans la pièce et tapotait de son doigt crasseux un panneau d'intercom.
- Intéressant. À quoi tout cela sert-il exactement?
Il fallut chaque once de son contrôle vulcain pour s'avancer poliment vers l'extraterrestre et lui montrer la porte de la salle de téléportation.
- Je puis vous assurer que chaque chose dans cette pièce a une fonction spécifique. Il faudrait cependant plusieurs heures pour vous expliquer le tout. Je suggère que nous nous rendions à vos quartiers.
Tuvok était tellement enchanté par l'empressement que montra Neelix à le précéder dans le couloir qu'il ajouta doucement: « Peut-être auriez-vous envie de prendre un bain?»
- Un quoi? demanda Neelix le plus sérieusement du monde, en plissant les yeux.
Pour la première fois, Tuvok expérimenta comme un vague regret que Janeway ait réussi à le sauver du Maquis.

CHAPITRE 12

Quand Kim se réveilla, le matin, il avait froid et la solitude lui pesait. Il ne se sentait qu'un tout petit peu malade. Le froid et la solitude, il les attribuait à sa condition d'otage dans ce morne hôpital extraterrestre, vêtu seulement d'une légère jaquette de coton, sans personne à qui se fier ou avec qui parler. Il n'avait été hospitalisé qu'une seule fois dans sa vie. Quand il était enfant. Après avoir été exposé à la fièvre rigelienne la fois où il avait joué à l'explorateur Startleet avec une ribambelle d'enfants exubérants de l'entourage d'un diplomate orion. Ses parents ne s'étaient jamais éloignés des environs de sa chambre, dans le pavillon de quarantaine. À l'époque, il ne s'était même pas senti malade car les symptômes ne s'étaient jamais développés, mais il avait quand même reçu tous les livres et les films dont un garçon aurait pu avoir eu envie pour chasser l'ennui, et sa mère lui avait même apporté sa clarinette, au cas où il devrait rester à l'hôpital plus longtemps qu'une semaine. Après trois jours, on lui avait donné son congé et sa mère lui avait quand même organisé une « petite fête de bienvenue » et avait invité tous ses amis.
Le simple souvenir du visage rond et heureux de sa mère, par contraste avec toute la tristesse qui l'entourait maintenant provoqua, dans son cœur, un autre accès de solitude et Kim roula sur sa froide couchette extraterrestre et pleura sans bruit. Puis le pire de la crise passa.
Le silence et la pénombre qui régnaient dans l'infirmerie n'avaient pour seul effet qu’exacerber encore sa faiblesse et sa maladie. Comme une vieille horloge analogique, dont le tic-tac à la fois vous garde éveillé et vous oblige à avoir conscience des minutes de sommeil que vous perdez. Kim s'assit dans son lit et s'efforça de jeter un regard calme et professionnel quand il ouvrit tout grand le col de sa jaquette et regarda les excroissances qu'il avait déjà examinées à cinq ou six reprises depuis qu'il s'était réveillé dans ce cadre étrange. Un soupir mal assuré lui échappa. « Toujours là», murmura-t-il en grimaçant, sans trouver rien d'autre d'intelligent à ajouter.
Les plaques de chair verruqueuses ne semblaient pas s'être étendues cependant, mais les occasionnels coups d'œil de Kim n'équivalaient pas à un examen systématique. Sa maladie tombait dans la catégorie mentales des « je ne veux pas le savoir ». Il en éprouvait un peu de culpabilité - certain que Paris, lui, aurait admis jusque dans ses plus désagréables détails l'ampleur du mal, et même réussi à en rire par-dessus le marché. Mais Kim ne pouvait que promener son doigt sur ces atroces boursouflures qui lui déformaient les bras, la poitrine et le cou et gémir quelque part profondément en lui-même. Je ne suis qu'un enseigne! Je ne suis pas sensé mourir - pas encore! C'était peut-être vrai, mais pas très utile.
Quelqu'un ronfla à l'autre bout de l'infirmerie. Comme un ronflement de personne droguée. Kim figea dans son lit avec sa jaquette retroussée dans un de ses poings. Il écouta pendant un moment, nerveux et tendu, puis regarda, se détendit et éclata d'un rire muet quand de nouveaux ronflements se firent entendre et qu'il réalisa que c'étaient ceux de la Maquis basanée qui avait essayé si désespérément de s'enfuir la nuit précédente. Bon sang, je ne reconnaîtrais sans doute pas le son de sa voix si elle parlait pour vrai! Même si elle s'était pas mal fait entendre jusqu'ici, sans exactement communiquer toutefois.
Kim balança ses jambes par-dessus le rebord du lit et jeta un rapide coup d'œil vers les portes closes de l'infirmerie avant de s'aventurer pieds nus sur le plancher vers le seul autre lit occupé de la salle.
Même si le somnifère extraterrestre l'assommait toujours, le corps de la Maquis était aussi raide que si elle était en train de se battre. Kim se sentit reconnaissant de n'avoir pas d'instinct explosé aussi quand il était revenu à lui; sinon, ils seraient en ce moment deux à lutter pour reprendre conscience, et pas juste elle. Il étudia son visage foncé et les arêtes de son front et se demanda quels ancêtres avaient sculpté cette rage permanente inscrite sur son visage, peint ce lustre obscur dans ses cheveux noir corbeau.
- Tout va bien, tout va bien, murmura-t-il près de son oreille.
Kim sentit sur son corps un souffle d'air glacé qui remonta par l'arrière de sa jaquette. Il porta les mains dans son dos pour la maintenir fermée. La Maquis se redressa d'un coup" avec un halètement d'horreur. Kim, soudain content de n'avoir pas essayé de la toucher, recula d'un bond et ses yeux rencontrèrent le regard accusateur de la Maquis, mais l'enseigne était certain de n'exprimer sur son visage étonné que la plus totale innocence.
- Qui êtes-vous? demanda-t-elle d'une voix sifflante en rejetant ses couvertures. Où sommes-nous?
Les excroissances sur ses bras et dans son cou étaient plus blêmes et plus grosses que celles de Kim. La main toujours nouée dans le dos de sa jaquette, il haussa les épaules et la regarda d'un air qu'il espérait rassurant.
- Je m'appelle Kim. Harry Kim. Je suis enseigne à bord du vaisseau stellaire Voyageur. Le Dispositif m'a kidnappé, exactement comme vous. Je ne sais pas où nous sommes, dut-il admettre en jetant un regard sur Je mobilier rudimentaire de la salle.
Elle se précipita de son lit avec la force d'une jeune lionne et fit les cent pas dans la chambre.
- Que fabriquait Starfleet près du Dispositif? demanda+ elle en balayant du revers de la main les débris qui se trouvaient sur la table la plus proche .
- Nous vous pourchassions.
Kim la regarda marcher d'un pas précipité du lit à la table, de la table au mur, et se rendit compte qu'elle ne cherchait rien, sinon un moyen d'exprimer sa frustration.
- Nous étions dans les Badlands, dit-il, et l'instant d'après ...
Il ouvrit grand les bras parce qu'il ne. trouvait pas de meilleure manière d'exprimer ce qu'il voulait dire. Sa jaquette s'ouvrit de nouveau dans le dos. La Maquis, tout aussi peu élégamment vêtue que Kim, ne semblait pas émue par son état de semi-nudité. Elle ouvrit un tiroir en le tirant presque de ses glissières et tripota dans le fouillis qu'il contenait.
- Vous voulez dire que vous essayiez de nous capturer.
- Ouais.
Vu les résultats, Kim ne put s'empêcher de sourire. Il fit semblant de tâtonner à l'arrière de sa jaquette trop courte.
- Considérez-vous comme ma prisonnière. J'ai toujours un phaseur sur moi, dit-il.
La Maquis le regarda·avant de foncer droit vers la seule porte.
- Je ne trouve vous trouve pas drôle du tout, Starfleet, dit-elle.
Il eut le sentiment qu'il n'y avait pas grand-chose qu'elle trouvait drôle. Dommage. Elle aurait presque été jolie si elle souriait de temps en temps.
- Cela ne sert à rien. Elle est verrouillée, dit Kim quand elle commença à tirer à deux mains la poignée de la porte .
. Il avait déjà essayé deux fois de l'ouvrir pendant ses moments d'insomnie la nuit précédente. La Maquis le poussa quand il essaya de s'interposer entre la porte et elle, et d'après les muscles serrés de ses mâchoires, Kim comprit qu'elle n'avait pas l'intention de rester captive à cause d'une porte fermée ou d'étranges tumeurs.
- Attendez ... Attendez! Qu'est-ce que cela vous donnera? Il la regarda frapper la porte, d'abord avec les mains, puis de plus en plus fort avec les coudes et les pieds. Elle était plus forte qu'il n'aurait pensé et avait failli l'aplatir au sol alors qu'il savait bien qu'elle avait juste eu l'intention de l'écarter. Elle serra les poings et les articulations de ses doigts blanchirent quand elle martela la porte de centaines de coups.
- Qu'est-ce qu'ils nous ont fait? Que sont ces choses qui poussent sur notre peau? hurlait-elle.
Kim, qui avait un peu peur de l'affronter, resta assis par terre sans bouger.
- Voulez-vous qu'ils vous endorment encore une fois? demanda-t-il d'une voix très raisonnable.
À sa grande surprise, elle le regarda comme si elle venait juste de se rendre compte qu'il était toujours là. Puis la colère, l'embarras, et la colère de nouveau se succédèrent sur son visage foncé. Elle s'éloigna brusquement de la porte et refit les cent pas dans la salle à la même cadence que sa respiration haletante.
- Vous avez raison, Starfleet, admit-elle, un ton plus bas mais non moins amer. C'est ma moitié klingonne. Parfois je suis incapable de la contrôler.
Une Klingonne. Voilà qui expliquait à la fois sa force et ses traits exotiques et foncés. Kim se releva précautionneusement et la suivit pendant qu'elle arpentait l'infirmerie.
- Comment vous appelez-vous, Maquis?
Elle le regarda comme pour vérifier s'il se moquait d'elle, puis parut écarter l'idée avec un mouvement de tête et répondit d'une voix presque polie: « B'Elanna. B'Elanna Torres».
Elle s'arrêta et entreprit de déchirer un drap avec ses mains.
- Vous ont-ils dit quelque chose? demanda-t-elle.
Kim pensa lui retirer le tissu, puis décida qu'il valait mieux qu'elle détruise le drap plutôt que de s'en prendre à lui.
- Juste qu'ils s'appellent les Ocampas. Je peux vous dire une autre chose aussi ... Leur médecine est complètement archaïque, dit-il en se hissant dans le lit en face de Torres. L'infirmière a voulu me saigner ce matin.
L'idée, au moins, parvint à lui tirer un sourire. C'était étrange ce que les Klingons trouvaient amusant. Kim lui répondit par un sourire amical aussi et, gardant un silence complice, la laissa ravager le drap pendant quelques minutes encore. Au début, le subconscient de Kim n'enregistra pas les bruits discrets près de l'entrée. Il était trop habitué aux portes de Starfleet qui s'ouvraient en glissant dans un bruit de soupir pour remarquer celui ténu des loquets et des charnières. Torres, elle, se raidit comme un animal prêt à bondir au premier calme clic. Elle laissa tomber le drap qui n'était plus qu'un enchevêtrement de lambeaux effilochés et Kim bondit de son lit pour lui saisir le coude avant qu'elle ne se précipite vers la porte. Non, dit-il tout bas, priant que sa moitié klingonne arrêterait et que sa moitié humaine parviendrait à lui faire entendre raison. Car Kim se savait absolument incapable de l'arrêter si elle décidait de bondir. Haletante, les dents serrées, Torres hocha raidement la tête sans quitter la porte des yeux. Une victoire mineure, mais suffisante pour le moment. Kim continua de serrer ses doigts sur le bras de Torres dans un geste à la fois d'encouragement et d'avertissement, puis il se tourna lentement et regarda dans la même direction qu'elle.
Un Ocampa se tenait sur le seuil, un sourire chaleureux mais un peu exaspérant accroché aux lèvres et les bras repliés sur un paquet de vêtements gris-vert. Le médecin, se rappela Kim. Ou du moins l'auxiliaire médical en blouse blanche dont la voix douce lui était parvenue quand il sortait du coma et qui avait tenté de l'apaiser avec des mots incertains et des phrases muettes. Le médecin, comme s'il entendait les pensées de Kim, malgré la distance et la tension qui régnait dans la pièce, chercha le regard de J'enseigne et hocha chaleureusement la tête, visiblement plus détendu.
- J'espère que vous vous sentez mieux, dit-il tout haut d'une voix toujours lente et aux étranges inflexions. Je sais à quel point tout ceci doit être terrifiant pour vous. Je vous ai apporté quelques vêtements au cas où vous voudriez vous changer.
Il tendit Je paquet de vêtements, comme s'il venait juste de se rappeler qu'il les avait dans les bras. Torres tremblait d'impatience sous l'étreinte de Kim.
- Pourquoi nous gardez-vous prisonniers?
Les yeux de J'Ocampa se dilatèrent de surprise. Il s'avança prudemment, les vêtements toujours tendus.
- En fait, dit-il... nous vous considérons comme d'honorables invités. C'est le Protecteur qui vous a envoyés à nous. Dans la mesure où vous n'êtes pas violents, ajouta-t-il, vous êtes libres de quitter vos quartiers.
L'Ocampa jeta un regard lourd de sens à Torres et posa les vêtements sur le lit qui se trouvait entre eux.
Quartiers! Fascinant pouvoir du langage quand, dans la même journée, la même pièce peut être qualifiée tour à tour de chambre d'hôpital, de cellule de prisonnier et finir par se transformer en «quartiers». Kim tendit le bras pour montrer les protubérances blêmes qui lui couvraient la peau.
- Qu'est-ce que nous avons? Que sont ces choses?
La question mit de toute évidence le médecin mal à l'aise.
- Nous ne le savons pas vraiment, dit-il.
Il fit un effort pour avoir l'air un peu plus gai et ajouta : « Vous devez avoir faim. Aimeriez- vous m'accompagner et manger avec moi dans la grande cour? »
À la mention même de nourriture, la faim tenailla le ventre de Kim. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas mangé, tout au plus senti l'odeur d'un blé d'Inde holographique au pique-nique familial du Dispositif. Il jeta un regard de biais à Torres et vit que l'idée de manger la ravissait aussi.
- Donnez-nous une minute pour nous changer, dit-il au médecin.
L'affable Ocampa hocha la tête et trottina vers la porte.
- Je pense qu'il ment, dit Torres dès le moment où ils se retrouvèrent seuls.
Kim éclata de rire tout en secouant devant lui une paire d'amples pantalons pour en vérifier la taille.
- Mentir? À quel propos? Il ne nous a encore rien dit.
- Quand il dit que nous sommes libres de nous en aller.
Elle s'arrangea pour que même ce simple énoncé ait, dans sa bouche, l'air d'une bordée d'injures. Elle tourna le dos à Kim, arracha sa jaquette et revêtit une longue tunique. « Quand il dit qu'il ne sait pas ce que nous avons». Elle s'arrêta pour s'examiner d'un air maussade.
- Si ce n'est pas eux qui nous l'ont fait, qui nous l'a fait?
- Peut-être personne. Nous avons peut-être juste attrapé un virus, dit Kim.
Il lui passa la seconde paire de pantalons et attendit qu'elle les enfile. Torres grogna quelque chose qui tenait à la fois du juron et du grognement animal.
- Je n'aime pas cet homme, dit-elle.
Je n'ai jamais dit que je l'aimais, pensa Kim. Mais il laissa Torres à sa rage intérieure et la précéda de quelques pas quand ils se dirigèrent vers la porte. Le médecin les accueillit avec un grand sourire et faillit les toucher avant de se raviser brusquement. Kim eut un flash incongru et se rappela que les mains des Ocampas étaient chaudes et délicieusement douces. Il eut du mal à se défaire mentalement de cette impression.
- Je suis tellement heureux de vous voir debout et en forme, leur assura le médecin.
Il leur fit signe de s'engager dans un tunnel sombre et nu, puis emboîta le pas à côté de Kim.
- Soigner les visiteurs est toujours difficile, même si nous essayons d'être très prudents et d'agir avec intelligence.
Kim vit Torres faire la grimace. Elle se rappelait, comme lui, les traitements archaïques qu'ils avaient dû subir.
- Si nous ne sommes pas prisonniers, dit Kim au médecin d'une voix aussi amicale que possible, nous aimerions retourner à bord de nos vaisseaux et consulter nos propres médecins.
Une expression désolée passa dans le visage de l'Ocampa.
- Ce n'est pas possible. Il n'y a, voyez-vous, aucun moyen de regagner la surface.
- Que voulez-vous dire par « surface »? demanda Torres en le gratifiant d'un regard noir.
Au moment même où elle posait la question et pendant que le médecin restait prudemment silencieux, Kim, à leur sortie du lugubre tunnel, vit la réponse étalée devant ses yeux.
Une cité, dans la clarté moins sombre d'un jour artificiel, s'étendait plus loin que le regard. Le paysage se bombait graduellement vers le bas et disparaissait derrière un horizon plus proche que tous les horizons planétaires de surface que Kim avait jamais vus. Des passages piétonniers, des rampes et des escaliers mécaniques réfléchissaient la lumière entre les rares édifices - comme des toiles qu'auraient tissées les dérivantes plates-formes antigravs pour maintenir la cohésion de ce morne endroit sous l'énorme poids de la pierre et de la terre qui formait le ciel et recouvrait le tout. Même les gens que l'on apercevait ça et là paraissaient las et épuisés. Ils empruntaient les tapis roulants comme s'ils n'étaient pas intéressés à se rendre où ils allaient. L'uniforme absence de couleur de leurs vêtements contrastait étrangement avec les différences de coupe soigneusement étudiées de chacune de leurs tenues. Kim se demanda si l'ajout d'oiseaux, d'arbres, d'herbe ou de fleurs donnerait à ce monde un air plus vivant. Probablement pas. Le manque d'âme se traduisait par la silencieuse conformité avec laquelle les Ocampas s'occupaient de leurs mornes besognes. De plus, la lumière faible et bleutée qui éclairait cet univers caverneux ne devait pas provenir d'une source très puissante, elle ne produisait probablement pas assez d'énergie radiante pour garder des algues en vie.
- Nous sommes sous terre, s'exclama Kim.
Il aurait voulu dire quelque chose de plus significatif, mais ne put s'empêcher de laisser échapper sa stupéfaction. Le médecin hocha la tête, comprenant apparemment la surprise de l'enseigne.
- Notre société est souterraine, dit-il. Nous vivons ici depuis plus de cinq cents générations.
Torres perçut, elle aussi, de la nostalgie dans la voix du médecin car elle lui demanda: « Mais avant, vous viviez à la surface de votre planète? »
- Jusqu'au Grand Réchauffement, opina-t-il.
- Le Grand Réchauffement? demanda Kim.
- Quand la surface est devenue désertique et que le Protecteur est arrivé pour prendre soin de nous.
Le médecin se tut et se dirigea vers l'un des nombreux tapis roulants, mais s'arrêta avant d'y embarquer. Il se retourna comme pour attendre que les deux autres le suivent et Kim tira impatiemment le bras de Torres. Il avait soif de réponses, plus même que faim de nourriture, et fut content quand la Maquis le suivit sans protester. Le médecin sourit quand ils le rattrapèrent, puis il leur montra le chemin et ils s'enfoncèrent plus loin dans la cité stérile.
- Nos anciennes chroniques rapportent que le Protecteur a ouvert un abîme profond dans le sol. Et depuis il pourvoit à tous nos besoins, expliqua-t-il en regardant les Ocampas qui passaient autour d'eux au lieu de regarder directement ses patients.
Il s'occupe de tout, mais il n'a pas mis beaucoup de lumière ni beaucoup de couleur, faillit dire Kim. Et si l'endroit avait été juste un tout petit peu plus silencieux, Kim aurait éprouvé l'irrésistible envie de pleurer. Il se pencha pour éviter Torres qui lui obstruait la vue et regarda dans le grand passage voûté le plus proche s'il y avait des gens qui conversaient, socialisaient, et vit une petite foule d'Ocampas qui, eux aussi, le dévisageaient avec une franche curiosité. Ils se touchaient les uns les autres et se faisaient des mimiques comme s'ils s'échangeaient les mêmes plaisanteries et tenaient les mêmes conversations anodines que dans n'importe quelle autre société. Sauf que tout se passait dans le silence le plus complet. Un silence tellement oppressant.
- Je vous en prie, pardonnez-leur. Ils savent que c'est le Protecteur qui vous envoie. Aucun de nous ne l'a jamais vu, dit le médecin.
Il s'avança devant Kim, avec un geste de la tête pour s'excuser, et fit signe aux badauds de s'éloigner. L'attroupement se dispersa graduellement et derrière il y avait une vaste cour faiblement éclairée, occupée par une longue queue zigzaguante d'Ocampas qui attendaient patiemment. « Oh! » s'exclama le médecin, après s'être hissé sur la pointe des pieds pour tâcher de voir plus loin que la foule silencieuse.
- Je crains qu'un des distributeurs de nourriture ne soit de nouveau en panne, dit-il. Le préposé à l'entretien doit être occupé ailleurs.
Le médecin se fraya doucement un chemin dans la foule qui faisait la queue et Kim sursauta quand il sentit s'imprimer dans sa tête la voix de l'extraterrestre, de la même manière qu'il l'avait expérimenté la veille. * Voulez-vous nous excuser, s'il vous plaît * Peut-être le silence dans cette cité souterraine n'était, pour les Ocampas, pas aussi inexpressif que ça, après tout. Tout autour d'eux, les gens levaient les yeux quand les mots du médecin les atteignaient. Leurs pâles visages se tournaient vers Kim et Torres comme des fleurs vers un lointain soleil. Kim répondait à leurs regards étonnés par un sourire nerveux, se sentant étrangement coupable d'attirer tellement l'attention. Quand ils arrivèrent à l'avant de la file, le médecin contourna le premier Ocampa et leva la porte d'une anodine unité murale dont il glissa deux plateaux d'une nourriture moite et sans texture qui ressemblait désespérément à du manger à chien et avait exactement la même odeur. Kim plissa le nez, mais n'émit aucun commentaire et passa un plateau à Torres pendant que le médecin s'empressait de sortir un troisième plateau du distributeur ouvert. Les plateaux, les couverts, même les tas grumeleux de protéines traitées auraient pu tout aussi bien être des clones holographiques l'un de l'autre, tant tout cela se ressemblait. Torres fit la grimace au-dessus de son brouet, comme persuadée qu'elle allait se rendre malade si elle en mangeait.
- Est-ce le Protecteur qui vous prépare vos repas aussi? demanda-t-elle.
Malgré l'agacement perceptible dans sa voix, le médecin ocampa sourit et les conduisit vers un espace occupé par d'innombrables tables grises et propres à l'autre bout de la cour.
- En fait, oui, dit-il. Il a conçu et construit toute cette cité pour nous après le Grand Réchauffement. Les processeurs de nourriture dispensent des suppléments nutritionnels à chaque intervalle de quatre-point-un. Ces aliments n'ont peut-être pas le goût exotique dont rêvent certains de nos jeunes ces jours-ci, mais ils comblent nos besoins, ajouta le médecin en regardant son assiette, la tête penchée d'un air nostalgique.
Kim ne s'aventura pas à spéculer si la remarque du médecin était plus révélatrice des besoins des Ocampas ou du manque de sensibilité du Protecteur à leur endroit. Un moniteur de la même taille que l'écran principal du Voyageur, suspendu au-dessus des tables éparpillées, arrosait la pénombre souterraine de douces images d'un monde que ces gens, enfermés dans leur gigantesque tombeau de pierre, n'avaient jamais connu. Des océans et des rivières coulaient dans une idyllique splendeur avec, comme trame sonore, le murmure d'une musique apaisante; des forêts et des prairies se fondaient doucement au-dessus d'images d'eau, puis un petit rongeur domina tout l'écran. Il fourrageait dans un automnal tapis de feuilles. Disséminés dans toute l'aire de repas, de placides Ocampas étudiaient ces images toujours changeantes avec une intensité presque hypnotique. Kim fit un geste vers le moniteur et se glissa dans le siège que le médecin lui présentait.
- Est-ce ainsi que le Protecteur communique avec vous? Le médecin regarda Je moniteur et s'assit à son tour.
- Il ne communique jamais directement, dit-il. Nous essayons d'interpréter ses souhaits du mieux que nous pouvons.
Kim détourna les yeux de ces images mystérieusement captivantes, juste pour découvrir qu'il y avait, à l'extrémité opposée de la cour, un ensemble de moniteurs identiques. Il s'obligea à concentrer son attention sur Je médecin. Torres gardait les yeux obstinément rivés sur sa nourriture.
- Je suis curieux de savoir, demanda Kim, comment vous avez interprété les raisons qui ont amené le Protecteur à nous envoyer 1c1.
Le médecin joua dans sa purée avec ce qui ressemblait à une fourchette. Un geste étrangement pareil à celui d'un humain qui réfléchirait pendant un repas.
- Nous croyons qu'il a dû vous séparer de vos semblables pour les protéger.
- Pour les protéger? s'exclama Torres en jetant avec fracas ses couverts sur la table.
- De votre maladie.
Le médecin les regarda d'un air mal assuré. Kim tendit le bras et referma la main autour du poignet de Torres.
- Peut-être essayait-il d'empêcher une épidémie, poursuivit l'Ocampa.
- Nous n'étions pas malades avant de rencontrer votre Protecteur, fit remarquer Torres.
Kim lui serra le poignet - fort - et se mérita un regard mauvais de Torres. Elle se déprit sans aucune difficulté et lui écrasa la main dans son poing fermé. Kim ne voulait pas lui donner la satisfaction de savoir qu'elle lui faisait mal. Il continua comme si de rien n'était.
- Pourquoi nous aurait-il envoyés ici s'il pensait que nous étions atteints d'une maladie infectieuse? demanda-t-il au médecin.
- Il doit savoir que nous sommes immunisés. De temps en temps, il nous demande de prendre soin de personnes atteintes de cette maladie. C'est le moins que nous puissions faire pour nous acquitter de la dette que nous ...
Torres lâcha Kim et se pencha par-dessus la table vers le médecin.
- Il y en a eu d'autres comme nous? demanda-t-elle.
Le médecin tressaillit et se recala dans son siège, en clignant de surprise. - Oui, dit-il.
- Où sont-ils?
Il repoussa les restes de son repas, se redressa et regarda Torres droit dans les yeux.
- Votre état est très sérieux, expliqua-t-il avec précaution, comme s'il réfléchissait fort avant de choisir chacun de ses mots. Nous ne savons pas exactement comment soigner cette maladie.
Il regarda ses deux interlocuteurs d'un air lugubre et grave. - Je crains que les autres ne se soient pas rétablis, finit-il par laisser tomber.

CHAPITRE 13

Tuvok se rendit compte qu'il aurait dû s'attendre à des problèmes quand, en réponse à son signal à la porte de ses quartiers, Neelix gazouilla« Entrez! »v.un volume plus bas que ce que des oreilles humaines auraient pu percevoir. Le Vulcain déduisit instantanément du léger décalage Doppler et de la perte de complexité harmonique que l'extraterrestre se trouvait plusieurs pièces plus loin. Et occupé à quelque activité qui mobilisait toute son attention. Tuvok détermina qu'il manquait de données pour spéculer sur la nature de cette activité, aussi pénétra-t-il dans les quartiers de Neelix, tel que demandé, en présupposant que l'extraterrestre ne répugnait pas aux intrusions.
L'intérieur de la cabine sentait le charnier.
Une rapide inspection lui révéla la principale source de puanteur : les restes carbonisés de quelque infortunée créature donc le squelette partiellement déconstruit avait été, tour à tour, traîné sur la table, dans le lit et sur le plancher. Conscient que dégoût pour la viande était culturel et qu'il s'agissait d'une aversion caractéristique de sa race, Tuvok relocalisa soigneusement les connotations négatives qui y étaient associées dans une portion de son cerveau où elles n'interféraient pas avec sa capacité de traiter leur visiteur avec civilité. Mais son net parti pripour l'hygiène fut plus difficile à relocaliser. Après avoir minutieusement choisi son chemin, Tuvok s'avança d'un pas guindé entre les piles de vêtements, les tas de fruits éparpillés et à demi mangés et des cruches et des cruches d'eau. Au moment où il atteignit la porte de la salle de bains, Tuvok s'était pratiquement dissocié de son moi physique.
Il discerna plus clairement ce qu'il avait pris, au début, pour les grincements des tuyaux de plomberie surchauffés et détermina qu'il s'agissait, en fait, d'une sorte de construction musicale primitive qui ressemblait étonnamment, pensa Tuvok, aux stridulations poussées par les jeunes chauves-souris de Xerxes pour étourdir les oiseaux-lyres, leur proie principale. Il lui semblait peu vraisemblable que Neelix se soit arrangé - ou ait désiré - introduire clandestinement une chauve-souris dans le vaisseau si loin de l'espace fédéral, mais le cri strident qui s'éleva de l'intérieur des volutes du nuage de vapeur empêcha Tuvok d'écarter complètement cette hypothèse.
Il s'arrêta sur le seuil de la salle de bains et ne passa que 7.05 secondes à tenter de voir de l'autre côté du mur de vapeur. Puis, il lui vint à l'esprit qu'il n'était pas vraiment intéressé à observer ce qui s'y passait et appela simplement : « Monsieur? » Il attendit que Neelix se désengage de la communion qu'il était peut-être en train d'avoir avec son hypothétique chauve-souris.
Une grande gerbe de liquide dissipa un instant la vapeur et Neelix apparut à la surface de son bain rempli à ras bords d'une eau qui semblait bouillante.
- Monsieur Vulcain! Entrez, entrez!
Il souriait d'un large sourire, et se remit debout pour faire des deux bras signe à Tuvok de s'approcher. En cet instant, le Vulcain en apprit plus sur l'anatomie: de la race de Neelix qu'il n'avait jamais voulu en apprendre.
- Je vous en prie ... Je suis à peine capable de vous voir!
Quel dommage que ce ne soit pas le cas dans les deux sens! Tuvok leva les yeux vers un point du nuage de vapeur, situé quelques centimètres au-dessus de la tête de Neelix, s'avança d'un seul pas dans la salle de bains et se croisa les mains dans le dos. Cette minuscule concession eut l'air de suffire.
- Je veux vous remercier pour votre hospitalité, s'écria avec enthousiasme le petit extraterrestre à la peau grumeleuse. Je dois avouer que je n'avais jamais encore eu accès à un ... syntheur ... un synthétiseur de nourriture.
- Je ne m'en serais jamais douté, répondit Tuvok en levant un sourcil.
- Ni de m'immerger dans de l'eau!
Neelix se laissa retomber dans son bain avec un grand plouf. Tuvok s'horrifia d'avoir tressailli, quoique imperceptiblement, quand un jet d'eau chaude éclaboussa l'avant de son uniforme.
- Avez-vous conscience de la joie qu'un bain comme celui-ci procure? demanda l'extraterrestre.
La question semblait posée simplement pour la forme et Tuvok, absorbé à s'efforcer de maintenir au moins un semblant de dignité, fut satisfait de n'avoir pas y répondre.
- Personne dans cette région de l'espace ne gaspille l'eau de cette manière, poursuivit Neelix sans se rendre compte des affres qu'il faisait subir à son public. Un bon jet de sable ... C'est le mieux que nous puissions espérer pour nous récurer.
Il se tortilla pour attraper une autre cruche d'eau sur l'étagère derrière lui et s'en versa tout le contenu sur la tête avec un frisson de ravissement. Tuvok reconcentra son attention sur le point aveugle qu'il avait choisi de fixer en face de lui.
- Je suis heureux que vous ayez du bon temps, dit-il, mais nous sommes en orbite autour de la cinquième planète. Nous avons besoin de votre aide.
Neelix sauta de nouveau sur ses pieds et se frappa à toute volée, presque en jubilant, pour enlever de son corps l'eau qu'il répandit partout.
- Voudriez-vous me passer une serviette.
Tuvok enregistra une longueur de tissu éponge à la lisière même de sa vision périphérique. Il la tira d'un coup sec du porte-serviettes, sans se tourner pour la regarder, et la tendit également sans rien voir à l'extraterrestre complètement nu.
Neelix fit claquer la serviette, d'un air espiègle, sous le nez du Vulcain, dont le regard froid le calma juste un peu. Tuvok envisageait de préparer à l'intention du petit extraterrestre un rapport sur la philosophie et la psychologie vulcaines, avec une insistance toute particulière sur le fait que les Vulcains n'avaient aucun sens de l'humour et ne voulaient pas non plus en avoir. Ou peut-être un solide programme de renforcement négatif serait plus efficace - Neelix était déjà occupé à se sécher énergiquement, comme s'il n'avait jamais testé les limites de la patience vulcaine.
- Scannez le continent sud, dit-il en sortant du bain, et vous trouverez une chaîne de volcans éteints. Suivez-en les contreforts jusqu'à ce que vous découvriez un lit de rivière à sec. Vous y repérerez un campement.
Il se servit de la serviette comme d'une courroie pour polir son large dos. Tuvok consigna dans sa mémoire les directives simples de l'extraterrestre.
- Pensez-vous que les nôtres pourraient se trouver à cet endroit?
- Ce n'est pas impossible, dit Neelix en haussant les épaules et en posant la serviette. Peut-être. Peut-être pas.
Il sourit à Tuvok et se glissa, devant lui, dans le couloir qui menait au salon.
- Mais nous les retrouverons. Il faudra que nous apportions quelques conteneurs d'eau comme monnaie d'échange.
Neelix ramassa au hasard un os encore couvert de beaucoup de chair et s'approcha d'un pas nonchalant du module de contrôle sur le mur opposé.
- Ces synthétiseurs sont-ils capables de produire aussi des vêtements? demanda-t-il,
Espérant encourager cette pensée positive, Tuvok répondit simplement: «Oui».
- Pourront-ils me faire un uniforme comme le vôtre? L'idée seule faillit réduire à néant le contrôle de soi vulcain de Tuvok.
- Non, s'obligea-t-il à répondre, d'une voix très claire. Très probablement pas.
Neelix poussa un petit grognement et tourna le dos au synthétiseur avec l'os à demi rongé qui lui dépassait de la bouche. Tuvok concentra son attention sur la salle de bains vide et étudia la disposition fractale des flaques d'eau jusqu'à ce que le comportement de Neelix lui indique qu'il pouvait se retourner en toute sécurité.

* * *

Dans la fraction de seconde entre le moment où sa vue lui revint et celui où le rayon du téléporteur la libéra, Janeway enregistra le maximum de détails de l'endroit où ils venaient de se matérialiser. Il ne lui fallut pas longtemps pour imprimer en elle le peu de choses que le paysage avait à offrir.
Du sable, du sable, et encore du sable. L'eau avait depuis si longtemps quitté ce sol que sa peau même avait craquelé et s'était enfoncée, ne laissant plus qu'une surface écailleuse qui ressemblait à des dalles largement espacées et séparées par de petits espaces de rien. Des kilomètres plus loin, sur la gauche et la droite, là où s'élevaient les rives de ce qui fut jadis une rivière et ses plaines inondables, .s'élevaient des structures en ruine qui avaient la hauteur et la symétrie de constructions artificielles, vestiges déprimants d'une cité depuis longtemps disparue. Des vies avalées par la sécheresse jusqu'à ce qu'il ne reste plus que le sable pour ronger les fondations des édifices et renfoncer les restes de civilisation dans la poussière d'où elle venait. Il ne restait qu'un rudimentaire campement de tentes et de masures aménagé au milieu du lit asséché de la rivière. Quelques rares créatures, au teint tanné par le soleil, s'immobilisèrent et levèrent les yeux quand ils entendirent le sifflement strident du téléporteur. Le sable avait élimé leurs vêtements qui n'étaient plus que lambeaux noircis. La chaleur avait tellement brûlé leur peau et leurs yeux qu'il était difficile d'imaginer, sur leurs visages maigres et ravagés, d'autre expression que la colère et la haine. Janeway enregistra la rangée de vaisseaux subluminiques alignés plusieurs centaines de mètres plus loin que la dernière tente du campement et les trouva incongrus en comparaison avec les armes rudimentaires que la moitié de ces guerriers du désert portaient jetées en travers du dos. Elle se mit mentalement en garde de ne pas sous-estimer ces pitoyables créatures. Elles n'étaient pas parvenues à survivre dans des conditions aussi extrêmes sans savoir comment se battre.
- Pourquoi quelqu'un choisit-il de vivre dans un endroit pareil? demanda Paris avec un dégoût excessif dès que le téléporteur les libéra.
Il donna un coup de pied dans le sable fin qui s'éleva comme un nuage de poudre. Janeway regardait les extraterrestres crasseux s'agiter à la lisière du camp comme les fourmis d'un nid qu'on viendrait de déranger. Elle se demanda si c'était leur arrivée ou la vibration sourde qu'elle sentait sous ses pieds qui excitait tellement les indigènes. Neelix, qui marchait à côté d'elle et regardait aussi le campement, répondit à Paris.
- Les riches gisements de cormaline sont très recherchés.
- Les Ocampas s'en servent pour faire le commerce? demanda Chakotay.
- Pas les Ocampas, dit Neelix l'air vaguement irrité par la stupidité de la question. Les Kazons-Oglas.
- Les Kazons-Oglas?
Janeway baissa les yeux vers Neelix et en même temps perçut, à la périphérie de son regard, un flash de lumière. Les pulsations du Dispositif, réalisa-t-elle quand elle leva la tête. Elles étaient à peine visibles dans l'éclat du soleil local, mais elle était capable de discerner le point de l'horizon où elles touchaient le sol, qui aussitôt vibrait.
- Qui sont les Kazons-Oglas? demanda-t-elle.
- Eux, dit Neelix en montrant le campement plus loin dans le lit de la rivière asséchée.
Il se frotta les mains d'excitation et partit au pas de course sans les attendre.
- Les sectes kazons contrôlent cette partie du quadrant, dit-il. Certains ont de l'eau, d'autres du minerai, d'autres de la nourriture. Ils font tous du commerce et ils essaient tous de se tuer les uns les autres.
Peuple charmant, se dit Janeway qui pressa tout le monde de coller aux talons de Neelix. Un nombre de plus en plus élevé de Kazons sortaient de leurs masures, les armes brandies, et se tenaient debout dans le soleil.
- Il me semble que vous nous aviez dit que c'étaient les Ocampas qui détenaient les nôtres, dit Janeway.
Neelix écarta sa remarque d'un geste brusque et impatient.
Janeway échangea un regard interrogateur avec Tuvok alors que le petit extraterrestre pressait le pas à la rencontre de la foule menaçante des Kazons.
- Mes amis, s'écria-t-il. Comme je suis heureux de vous revoir!
Rien dans l'attitude du Vulcain ne permettait de détecter ce qu'il pensait du comportement péremptoire de Neelix, mais Janeway était son commander depuis tellement longtemps qu'elle était capable de déchiffrer les arcanes du langage corporel de Tuvok et elle avait la nette impression qu'il n'appréciait pas Neelix outre mesure.
Apparemment, l'antipathie qu'il éprouvait pour le petit extraterrestre était un sentiment assez partagé par les créatures qui vivaient sur cette planète. Les Kazons se ruèrent sur lui avec des grognements de colère, le jetèrent en l'air plus haut que leurs têtes et le secouèrent comme un chien secoue un jouet déchiré. Puis ils se mirent à chanter, à crier et à danser avant d'entraîner Neelix vers leur village. Janeway leva la main pour empêcher Paris de brandir son phaseur quand d'autres indigènes encerclèrent leur équipe de premier contact. Encore quelques minutes, lui promit-elle silencieusement, et nos Traducteurs Universels devraient s'enclencher. Alors, nous pourrons leur parler. Dans !'entretemps, si les choses tournaient mal, ils avaient toujours le choix de se faire téléporter, peu importe le nombre de Kazons qui les entouraient, et cela leurs adversaires n'avaient aucun moyen de le deviner. Janeway n'avait nulle intention de déclencher une guerre avec ce peuple si elle pouvait l'éviter - pas aussi longtemps qu'il était peut-être le seul lien qui les conduirait à Kim et à Torres. Janeway ouvrit grand les bras pour laisser, sans résister, le Kazon la désarmer et elle s'assura que Paris et Chakotay fassent pareil et ils s'exécutèrent à contrecœur. Quelques minutes encore ...
Les cris de Neelix ressemblaient à des couinements de cochon, même si Janeway soupçonnait qu'il essayait de rire et d'avoir l'air amical.
- Attendez! Attendez! Oui, c'est toujours merveilleux de vous revoir, criait-il aux guerriers qui le traînaient sans ménagement vers l'autre bout du camp, mais je dois parler à votre maje, l'infiniment sage Jabin ...
Une des Kazonnes - un démon femelle maigre comme un fouet avec des yeux d'un noir de jais - souleva Neelix par le col jusqu'à un mur en ruine au pied duquel il s'écroula et où elle était capable de vociférer après lui, sans avoir plus personne dans son chemin.
- Très amusant, toussa Neelix. J'adore les blagues comme tout le monde ...
Il releva les yeux vers l'alignement de fusils primitifs pointés sur son visage qui s'éclaira quand même tout à coup d'un spasme de bonheur inattendu.
- Jabin! s'exclama-t-il. Mon vieil ami!
Janeway se tourna, en même temps que les autres Kazons, pendant que la femme aux yeux de braise continuait de fulminer seule après Neelix et de lui assener des coups sur la tête. À l'arrière de l'attroupement, un homme grand, aussi noir et craquelé que le sol, s'avança, salué par les applaudissements frénétiques des autres. Dès qu'il aperçut Neelix, un éclat de haine brilla dans ses yeux qui semblait signifier qu'il avait envie de dévorer Neelix tout cru de ses propres dents. Jabin eut un mince sourire vers Neelix, puis il jappa un ordre au peloton d'exécution impromptu et leva le bras pour faire un signal universellement compris.
- De l'eau! lâcha étourdiment Neelix dont la voix tremblait maintenant de panique. J'ai de l'eau pour remplacer tout ce que j'ai emprunté!
Les Kazons figèrent, les yeux avides à la perspective d'étancher leur soif, et se tournèrent vers Jabin. Leur chef était également immobile, mais Janeway voyait l'ouragan de ses pensées tourbillonner juste derrière ses yeux.
Neelix saisit la chance de faire surseoir à son exécution et pointa un doigt tremblant vers Janeway.
- Leur vaisseau a une technologie capable de transformer en eau le vide de l'air!
Cela valait mieux qu'essayer d'expliquer la téléportation, aussi Janeway ne releva pas ce mensonge véniel. Jabin poussa deux de ses hommes qui se plantèrent plus près de l'équipe de prisonniers. Il ressemblait, lui aussi, à un fouet, presque assez mince pour être capable de cingler, et sentait la sueur rance et l'huile salée. Janeway espérait de tout son cœur que Kim et Torres n'étaient pas à la merci de ces gens là - elle se prit presque à penser qu'il vaudrait mieux qu'ils soient morts.
Paris, de sa propre initiative, dégrafa sa gourde et la tendit à Jabin. Jabin se contenta de la renifler avant de la passer aux autres qui l'emportèrent. Ils criaient et jouaient des pieds et des mains pour attraper la gourde comme des chiens qui se disputeraient un os. Janeway ne vit pas la moindre goutte d'eau couler des lèvres de personne. Ils suçaient l'eau directement au goulot ou la buvaient de la bouche l'un de l'autre. Jabin regarda Janeway droit dans les yeux et montra du doigt la gourde qu'elle portait elle aussi à sa ceinture.
- Vous en avez plus?
Plus que les quelques gorgées que nous avons chacun dans nos gourdes. Assez pour déclencher une véritable émeute, en fait, d'après ce qu'elle voyait en ce moment. Elle tapa son commbadge, espérant qu'ils avaient trouvé la bonne manière de traiter avec ces Kazons.
- Janeway à Voyageur. Énergie, dit-elle.
Les cuves se matérialisèrent là où l'équipe de premier contact était arrivée sur la planète. Janeway eut l'étonnante impression de sentir la froide fraîcheur de l'eau dans l'air desséché du désert. La foule qui les entourait poussa de furieux cris d'espoir. Les Kazons se dispersèrent et s'éloignèrent de Janeway et de ses hommes à une vitesse qui la soulagea. Le bruit des éclaboussures et les hululements de joie amenèrent plus d'indigènes encore à sortir de leurs huttes. Janeway, pendant un moment, les regarda converger vers ce qui était pour eux pure abondance, puis elle se retourna vers Jabin.
- Si vous nous aidez, il y a plus d'eau encore là d'où provient celle-ci, dit-elle.
Le chef kazon dut consentir à un évident effort pour détourner les yeux d'une telle quantité d'eau. La colère et la peur se lisaient sur son visage dans ce mélange particulier que Janeway avait appris à reconnaître chez les hommes qui craignaient pour leur statut quand ils étaient confrontés à. une menace qui risquait de miner leur autorité.
- Comment pourrions-nous aider quelqu'un d'assez puissant pour créer de l'eau à partir du vide de l'air?
Le mensonge de Neelix n'était peut-être pas aussi véniel que cela, après tout. Elle montra du doigt le petit extraterrestre, maintenant craintivement pelotonné juste à côté de Tuvok.
- Cet homme nous a conduits ici en nous disant que nous trouverions un peuple appelé Ocampa. Savez-vous où sont les Ocampas?
Jabin fit la même grimace que si elle lui avait demandé de mâcher ses propres excréments.
- Les Ocampas?
Il se retourna et fit un signe du menton vers les tristes masures où un petit groupe d'enfants et de Kazons blessés progressaient vers l'eau plus lentement.
- Elle, là-bas, est ocampa, dit-il.
Janeway aperçut une silhouette pâle et fantomatique à l'arrière du groupe. Une fille frêle et petite, dont les cheveux ressemblaient à de l'or filé et qui flottaient encore dans l'air sec malgré les traînées de saleté dans ses boucles dorées. Elle avait de grands yeux et la peau aussi douce et fine qu'une coquille d'œuf, mais les violentes marques de coup sur son visage et ses bras n'étaient pas des coups de soleil. Janeway sentit la colère l'envahir et son poing se lever, mais elle se força à le rabaisser. Et rendit grâce de nouveau que Kim et Torres n'aient pas été capturés par ces créatures assez insensibles pour martyriser un être d'une telle innocente et pure beauté. Comme pour conforter la piètre opinion qu'elle avait de sa bande, Jabin cracha en direction de la petite Ocampa et lui fit un geste de la main pour la chasser de sa vue.
- En quoi ces créatures sans valeur vous intéressent-elles? Elles ne vivent que neuf ans. Et font de très mauvaises domestiques. Celle-ci, nous l'avons attrapée alors qu'elle errait à la surface.
- La surface?
Janeway détourna les yeux de la jeune Ocampa - qui, malgré le geste de renvoi de Jabin, s'était silencieusement rapprochée pendant que le groupe de Kazons se dirigeait lentement vers les cuves d'eau. Les yeux de l'Ocampa passaient de l'un à l'autre des membres de l'équipe de premier contact comme si elle attendait qu'ils se transforment en quelque chose de plus familier.
- Vous voulez dire qu'ils vivent sous terre? demanda Janeway.
Jabin grogna et agita le poing vers la balafre de feu blanc, une des pulsations du Dispositif, qui déchirait et brûlait le ciel.
- Cette entité, dans l'espace, qui leur donne de la nourriture et de l'énergie leur donne aussi accès à la seule eau disponible sur ce monde. Trois kilomètres sous la surface, dit-il.
Il cracha de nouveau (un crachat sec, nota Janeway, juste une explosion d'air expulsée entre ses lèvres pour marquer le mépris). L'entité semblait ne pas avoir beaucoup d'amis dans ce secteur de la Galaxie.
- Cette même entité a enlevé deux des nôtres, dit Janeway.
Jabin loucha vers elle avec intérêt, mais sans l'interrompre.
- Nous pensons qu'ils se trouvent chez les Ocampas, poursuivit-elle.
- Il n'y a aucun moyen d'arriver à eux, soupira Jabin. Nous avons essayé.
Comme si la force était le seul moyen dont disposait un être intelligent pour aborder le problème.
- L'entité a dressé une sorte de barrière souterraine que nous sommes incapables de pénétrer, ajouta Jabin.
- Mais elle est sortie, dit Chakotay en montrant la fille qui se trouvait maintenant assez près pour qu'ils voient la couleur de ses grands yeux, mais toujours hors de portée de la main de Jabin.
Le chef kazon regarda l'Ocampa qui recula de quelques pas, puis le contourna pour se rapprocher de Tuvok et de Neelix.
- Des fois, grommela le Kazon, certains parviennent à trouver un chemin jusqu'à la surface. Nous ne savons pas comment. Les Ocampas rebouchent toujours les tunnels.
- Peut-être pourrait-elle aider ces braves gens à trouver un chemin jusqu'en bas, dit Neelix, avec un sourire figé vers la fille silencieuse.
- Vous perdrez votre temps avec elle, dit Jabin en jetant in regard noir à la petite. J'ai utilisé toutes les méthodes de persuasion que je connais pour l'amener à nous aider. Cela t'a rien donné.
- Alors elle n'a pas de valeur pour vous. Nous pourrions mus échanger cette petite créature maigrichonne contre de l'eau, dit Neelix en souriant de bon cœur au Kazon.
Il agita les doigts en direction de la fille, comme si elle 'tait trop répugnante pour être touchée. Le regard de Jabin passait de Neelix à l'Ocampa et Janeway eut l'impression qu'il essayait de décider lequel des deux il détestait le plus.
- Je serais plus intéressé à acquérir cette ...
Le regard perçant du chef kazon se fixa sur Janeway et il eut un sourire froid.
- ... technologie, poursuivit-il, qui vous permet de créer de l'eau.
- Ce serait difficile, répondit Janeway en secouant la tête.
Elle est intégrée aux systèmes de notre vaisseau.
Elle comptait assurément ne plus jamais, jamais laisser Neelix établir les bases de leurs futures négociations. Jabin jappa un ordre à quelques-uns des Kazons qui avaient toujours les bras plongés dans les cuves d'eau maintenant à moitié vides et qui, entre deux éclats de rire et des commentaires grossiers, suçaient l'eau dans leurs paumes jointes. Les guerriers se détachèrent instantanément des autres et Jabin forma lin petit groupe avec eux à l'écart pour échanger sans que les hommes de Janeway ne soient capables de les entendre. Janeway tambourinait impatiemment des doigts contre une de ses jambes. Ce n'était pas un imbécile, ce Jabin. Mais il était dangereux dans la mesure où il se croyait plus intelligent qu'il n'était.
Une pensée chaude, et tout à fait claire, jaillit subitement à l'avant du cerveau de Janeway. * Ne leur faites pas confiance. Ils ne me laisseront jamais partir. * Elle cilla des yeux, médusée, et regarda Paris et Chakotay pour vérifier s'ils avaient entendu la même chose. L'indien fixait la fille, l'air stupéfait, et l'Ocampa, nullement intimidée, le regardait aussi avec intensité. D'un mouvement de bras, Jabin mit terme à son conseil improvisé.
- J'ai décidé de garder la femelle ocampa, annonça-t-il tout haut.
Deux de ses compagnons pointèrent leurs armes sur Janeway et le chef kazon eut un sourire vicieux.
- Et de vous garder tous aussi, ajouta-t-il.
Janeway s'était plus ou moins attendue à quelque fourberie du maje kazon. Mais elle était toujours irritée quand de petits dictateurs à l'esprit borné agissaient comme s'ils avaient le pouvoir d'écraser tout le monde aussi facilement qu'ils écrasaient leurs sujets terrorisés. Elle soupira et croisa les bras.
- Dis-leur de jeter leurs armes! cria soudain Neelix. Janeway n'aurait jamais soupçonné qu'il était capable de changer de place aussi vite. Il y avait moins d'une seconde il était collé à côté de Tuvok, les yeux rivés sur l'adorable Ocampa, et le voilà maintenant pratiquement accroché à l'avant de la tunique de Jabin avec, pointée sous le menton du maje, une petite arme de poing dont Janeway ignorait même l'existence. Elle se demanda si l'audace de leur compagnon devait l'amuser ou si elle devait plutôt s'inquiéter de sa duplicité.
- Jetez vos armes, mes amis, ordonna de nouveau Neelix, en jetant un regard éloquent aux guerriers qui les brandissaient toujours. Ou bien Jabin meurt à l'instant.
Le pur dégoût qui se lisait sur le visage du chef kazon aurait pu faire fondre du neutronium. Il fit quand même un mouvement raide à ses hommes et, l'un après l'autre, les fusils se baissèrent. Janeway attendit que le dernier ait jeté le sien sur le sol avant de faire signe à Paris et Tuvok de récupérer leurs phaseurs et le reste de l'équipement que les Kazons leur avaient enlevé. Neelix, qui se mordillait la lèvre inférieure, regardait nerveusement Janeway.
- Allons-y! lui cria-t-il.
Elle fronça les sourcils parce qu'elle n'appréciait pas qu'il essaie de la presser, puis ravala toutes ses objections quand la jeune Ocampa quitta le groupe de Kazons pour prendre la main tendue de Neelix. Neelix repoussa Jabin avec toute la force dont son petit corps était capable, puis tira l'Ocampa avec lui et revint en toute hâte aux côtés de Janeway.
- Je suggère fortement que vous nous tiriez d'ici! dit-il d'une voix haletante en plongeant derrière elle.
Elle décida d'attendre à plus tard pour lui demander de lui expliquer les méandres de son raisonnement. Elle tapa son commbadge.
- Six à remonter! dit-elle.
Le rayon du téléporteur fit disparaître Je morne désert avant même que Jabin n'ait le temps de se hisser sur ses genoux.
Les cloisons grises et propres du Voyageur se matérialisèrent autour d'eux, en même temps qu'une senteur d'air frais, humidifié. Janeway n'avait jamais réalisé à quel point elle tenait pour acquises des choses aussi simple que l'humidité de l'air. Elle se retourna vers Neelix, prête à lui dire d'un ton réprobateur ... Elle ne savait plus quoi. Tout ce qui ressemblait à de la colère la quitta dès l'instant où elle vit Neelix, enroulé autour de la petite Ocampa qui avait posé sa tête dans le creux de son cou et qui se collait contre lui.
- Mon adorée! soupira Neelix en se reculant pour la regarder avec des yeux de pure dévotion. Je t'avais promis de te sauver, n'est-ce pas?

CHAPITRE 14

Kim était assis, la tête entre les mains, et regardait Torres arpenter la morne cour, trop épuisé pour marcher avec elle et encore plus pour tenter de la persuader de s'asseoir. Depuis que le médecin ocampa les avait laissés devant leurs plats auxquels ils avaient à peine touché, Torres n'avait cessé de rôder entre les distributeurs de nourriture et les sculptures anémiques. Elle élaborait des plans de fuite, supposait Kim. Pourtant, elle n'avait même pas exploré les passages piétonniers les plus proches, et si son esprit rapide et emporté concoctait quelque plan d'évasion élaboré, elle n'en avait pas informé Kim.
Peut-être réalisait-elle, elle aussi, qu'il leur faudrait beaucoup de temps pour découvrir, dans la métropole souterraine, quelque chose dont les autochtones niaient même l'existence. Et, pour le moment, Kim était persuadé qu'il ne leur servait à rien, ni à lui ni à elle, de faire des plans à long terme. Il se sentait incapable de regagner l'infirmerie à pied, encore moins la lointaine surface. Je me sentirai mieux bientôt, se dit-il alors que Torres repassait devant lui. Je resterai assis jusqu'à ce que mes crampes me fassent moins mal, et puis nous réfléchirons à la manière de retrouver les autres. Il regrettait de n'avoir pas mangé tout ce que le médecin lui avait conseillé de manger et suivait Torres des yeux, le menton toujours appuyé dans sa paume. Quand elle revint à sa hauteur, Kim dit : « Je suis certain que le capitaine Janeway tente l'impossible pour nous retrouver». Torres émit un son qui tenait à la fois du rire et du soupir.
- Qu'est-ce qui vous permet de croire qu'ils sont encore vivants?
Parce que s'ils étaient morts, les perspectives seraient trop terrifiantes. Parce ce que s'il se laissait aller à penser que toutes les personnes et toutes les choses qu'il connaissait de ce côté de la Galaxie étaient parties à jamais, il devrait conclure que ses chances de rentrer un jour chez lui s'étaient évanouies avec elles. Parce qu'il ne pensait pas avoir le courage de s'enfuir, s'il n'avait plus aucune bonne raison de s'enfuir.
Kim ignorait comment communiquer tout cela à Torres sans risquer du même coup que ces hypothèses ne deviennent réalité.
Elle lui tournait le dos et s'était arrêtée à l'une des extrémités de la cour. Pendant un instant, Kim se dit qu'elle réfléchissait à une autre fuite effrénée. Mais elle tituba comme prise de malaise et ses jambes lui manquèrent. Elle essaya de s'agripper à une table et Kim bondit aussitôt de son siège sans penser à rien. Quand il arriva près d'elle, il fut pris de vertige lui aussi. Ils se cramponnèrent l'un à l'autre et Kim lui demanda s'il devait chercher du secours car il n'était pas certain qu'elle soit d'accord.
Elle hurla « Non! » et lui serra le bras si fort qu'il en porterait les marques pendant des semaines. S'il vivait tout ce temps-là, pensa Kim.
Quelqu'un derrière eux demanda d'une voix inquiète : « Vous vous sentez mal?»
Si Kim n'avait pas prévu que la Maquis réagirait avec une violence excessive, il aurait été précipité au sol quand elle pivota furieusement sur elle-même au son de la voix étrangère. Ils se retournèrent tous les deux en même temps, et Kim se retrouva devant Torres - beaucoup plus parce qu'il craignait qu'elle n'agresse leur visiteur inattendu que parce qu'il entretenait des illusions sur sa capacité de la protéger.
- Vous nous surveillez? demanda Torres.
Elle poussait dans le dos de Kim, mais sans effort réel pour le contourner. La femme ocampa qui les avait pris par surprise recula quand même d'un pas, comme si elle était consciente des dégâts que la grande Maquis était susceptible de causer.
- Je pensais que nous n'étions pas prisonniers, dit Torres. Kim vit l'Ocampa battre des paupières et secouer lentement la tête. Quand il reconnut l'infirmière qui, le premier matin, s'était penchée sur lui - celle qui avait vu Torres assommer pratiquement tous les garçons de salle de l'infirmerie - il réalisa qu'elle n'avait pas besoin de grands efforts d'imagination pour savoir ce dont Torres était capable quand elle perdait le contrôle d'elle-même. L'Ocampa savait exactement à qui elle avait à faire.
- Je ne vous surveillais pas, dit l'infirmière d'une voix douce en s'avançant d'un pas dans la cour. Je venais vous donner quelque chose.
Elle jeta des regards nerveux à gauche et à droite, puis s'approcha d'eux à toute vitesse, pour être vue par le moins de monde possible. Touché par la crainte et le sérieux qui se lisait sur ses traits désemparés, Kim s'avança. Elle lui prit la main et glissa dans sa paume une petite ampoule verte.
- C'est un médicament. Je ne suis pas certaine s'il vous soulagera, admit-elle dans un murmure.
Elle regarda, l'air inquiet, derrière Kim et esquissa un sourire mal assuré quand Torres les rejoignit.
- Certains Ocampas ont brisé la tradition et ont quitté la cité, dit l'infirmière. Ils ont fondé une colonie dans la vallée et y cultivent des fruits et des légumes. Ils ont découvert tout à fait par hasard que la mousse sur certains arbres fruitiers avait des vertus médicinales.
Elle toucha l'ampoule avec un de ses doigts et l'inquiétude mêlée à l'embarras, réapparut sur son visage.
- Je ... suis navrée de ce qui vous est arrivé.
C'était la première fois qu'un Ocampa reconnaissait implicitement que cette maladie, ces abcès, leur avaient été infligés, que ce n'était pas une maladie dont ils étaient atteint: avant leur arrivée. Ce changement d'attitude intrigua Kim.
- Votre geste nous touche, dit-il en refermant avec reconnaissance la main sur l'ampoule. Mais nous n'avons aucur espoir de survivre si nous ne regagnons pas la surface et ne retrouvons pas les nôtres.
L'infirmière serra les lèvres avec une certaine amertume. - Les anciens diraient que c'est contraire aux volontés dit Protecteur.
- Que dites-vous? la pressa Torres.
Il y avait encore un peu de provocation dans la voix de la Maquis, mais son ton était étonnamment gentil. L'infirmière détourna brusquement les yeux et Kim vit une confusion enfantine remplacer l'air sceptique qu'elle avait l'instant d'avant.
- Le Protecteur ... dit-elle en secouant lentement la tête et en se mordant la lèvre. Le comportement du Protecteur est étrange depuis quelques mois Il kidnappe des étrangers, il augmente nos stocks d'énergie .
Kim échangea un regard avec Torres.
- Vos stocks d'énergie? demanda-t-il à l'infirmière. L'Ocampa le regarda comme si elle était surprise qu'il pose la question.
- Il a triplé la quantité d'énergie qu'il nous envoie. On raconte que nous en avons assez pour alimenter la cité pendant les cinq prochaines années.
Une énigme qui ressemblait à celles de l'Armageddon pendant la période folle de la fin du vingtième siècle, pensa Kim. L'image n'était pas agréable.
- Personne ne sait pourquoi?
- Quand nous posons la question, on nous dit de faire confiance aux décisions du Protecteur.
Elle se tut soudain et s'éloigna, les mains pensivement serrées sous son menton. La mère de Kim disait souvent que le silence était le plus grand allié de la persuasion. Ce que les cris, la colère et les menaces ne parvenaient pas à obtenir, quelques minutes de silence bien placées y parvenaient. Au fil des années, Kim avait vu sa mère se servir du silence pour obtenir un chiot pékinois pur-sang, pour arracher à son père la permission que Kim assiste aux camps d'été de !'Orchestre des jeunes et, une fois, pour convaincre une bande de petits voyous qu'ils n'avaient pas vraiment envie, dans le fond, de crier des obscénités aux conducteurs qui passaient dans la rue. Kim ne maniait pas le silence avec l'art consommé de sa mère, mais il le pratiquait parfois et espérait s'améliorer avec le temps. « Rappelle-toi, lui avait dit sa mère. Les gens savent ce qu'il est bien de faire. Si tu te tais assez longtemps, ils le feront. Rien ne peut avoir plus d'effet que de les laisser agir par eux-mêmes. »
Avec ces paroles en mémoire - des paroles que lui avait dites une voix que son cœur désespérait d'entendre de nouveau ~ Kim attendit et garda consciencieusement le silence pendant que l'infirmière s'éloignait. Comme de fait, elle se retourna et revint lentement sur ses pas.
- Je connais une personne qui a réussi à gagner la surface, dit-elle avec prudence. Nous ne l'avons plus jamais revue.
Kim sentit la main de Torres serrer fort son épaule.
- Comment? demanda-t-il à l'infirmière.
Elle leva les yeux, à la fois courageuse et crispée.
- Les anciens tunnels qui nous ont conduits-jusqu'ici existent toujours. Avec le temps, de petites brèches sont apparues dans la barrière de sécurité, juste assez grandes pour laisser passer une personne à la fois. Mais après, il faut quand même creuser le roc pendant des mètres avant d'atteindre l'air libre, ajouta-t-elle rapidement.
Elle avait les yeux fixés sur Torres comme si elle tentait de déchiffrer quelque chose dans le visage de la Maquis.
- Pouvez-vous nous procurer des pelles et des pioches? demanda Torres, sans se laisser décourager.
L'infirmière secoua la tête.
- Il vous faudrait des jours, peut-être des semaines pour creuser un passage, dit-elle. Vous devez vous reposer ... ménager vos forces.
- Je vous en prie ... C'est notre seule chance, dit Kim.
Il pressa la main de l'infirmière et essaya de lui montrer la profonde douleur et le sentiment d'urgence qui l'étreignaient depuis qu'il était sorti du coma si loin des siens. L'infirmière regarda leurs mains entrelacées et Kim lui laissa tout· le temps qu'il fallait pour que le silence opère. .Quand elle finit par soupirer et lever les yeux à contrecœur, Kim sut que la bataille était gagnée. Il se contenta de hocher la tête pour lui signifier sa muette gratitude et laissa le silence exprimer tout ce qui avait besoin d'être dit.

C'était la première fois que Janeway rencontrait le programme médical d'urgence. Et elle n'était pas sûre que « rencontrer » soit le terme exact. Il apparaissait et disparaissait à la vitesse de l'éclair en différents points de l'infirmerie à moitié détruite et soignait sa patiente extraterrestre avec une absolue concentration dont peu de ses collègues de chair et d'os auraient été capables, se dit Janeway. Étant donné les discussions animées entre la demi-douzaine de personnes entassées dans la petite salle, elle enviait la faculté de concentration de l'ordinateur. Mais il aurait été agréable de le voir sourire parfois ou interagir avec la délicate Ocampa autrement que d'une manière strictement mécanique. Quand nous rentrerons, promit-elle au programme minutieux et affairé,je demanderai qu'on incorpore à ta prochaine mise à niveau une fonction « Habileté à communiquer avec les malades ». Mais elle se demandait quand même si c'était vraiment important. Normalement, l'hologramme ne devait jamais intervenir pendant beaucoup plus longtemps qu'une heure, juste en attendant l'arrivée de l'équipe médicale. Probablement pas assez pour justifier le coût d'une entière reconfiguration du programme. C'était malgré tout dommage, pensa-t-elle en voyant l'hologramme replacer efficacement mais sans ménagements le bras de l'Ocampa dans une autre position.
La fille s'appelait Kes, et ce qu'elle trouvait à Neelix était un mystère pour Janeway. Par contre, ce que Neelix trouvait à Kes n'était pas très difficile à deviner. Elle était petite et mince, avec des yeux bleus comme du verre coloré et grands comme une pleine lune. Elle portait sa beauté simple et angélique comme une robe de soie et l'absolue innocence de son sourire était si radieuse que même Janeway avait du mal à y rester insensible. Neelix n'avait pas lâché la main de l'Ocampa depuis qu'ils avaient quitté la planète et Janeway pensait que Paris avait oublié de battre des paupières depuis à peu près le même moment. Même Chakotay semblait embarrassé chaque fois qu'il se surprenait à regarder la fille - apparemment beaucoup plus souvent qu'il n'aurait voulu, à en juger d'après le rouge qui colorait régulièrement ses pommettes saillantes. Seuls Tuvok et le programme médical semblaient complètement indifférents à la beauté de Kes, et Janeway n'était pas prête à parier sur les pensées qui agitaient réellement Tuvok sous la surface de son calme apparent.
Pour le moment, cependant, le chef de la sécurité était plus concerné par la manière dont s'était déroulée l'opération de sauvetage de Kes que par la fille elle-même.
- Si vous nous aviez dit ce que vous aviez en tête, expliquait-il à Neelix peut-être pour la cinquième fois, nous aurions pu prévoir votre conduite irrationnelle ...
Neelix fit la grimace avec une indignation qui tranchait sur son apparente douceur.
- Irrationnelle? Nous avons réussi à nous en sortir, pas vrai? dit-il.
Le Vulcain haussa un sourcil comme s'il avait envie d'émettre un commentaire, mais la jeune Ocampa l'interrompit avant qu'il n'ouvre la bouche.
- Excusez-moi ...
Tous les hommes présents - y compris Tuvok - se tournèrent instantanément vers elle avec une hallucinante rapidité. Tant pis pour le contrôle vulcain. Janeway cacha son sourire derrière sa main.
- Ne blâmez pas Neelix, plaida. Kes en caressant pensivement la tête de l'extraterrestre. Tout est ma faute. Je ...
- Ça suffit, intervint l'hologramme.
Il se recula du chevet de sa patiente pour jeter un regard de mauvaise humeur aux autres personnes qui se trouvaient dans la pièce. Il avait l'air particulièrement fâché contre Janeway.
- C'est une infirmerie ici, pas une salle de conférences.
Les heures de visite sont terminées, dit-il. Que tout le monde s'en aille immédiatement, sauf ma patiente ...
Janeway n'avait pas cessé de regarder l'hologramme droit dans les.yeux.
- Ordinateur, dit-elle. Désactivez le programme holographique médical.
Le médecin eut juste le temps d'ouvrir la bouche avant de disparaître. Janeway quitta le mur contre lequel elle était adossée pour récupérer le scanneur médical que l'hologramme avait laissé tomber. Elle fit signe signe à Kes de continuer et s'approcha de son chevet.
La fille la gratifia du même adorable sourire dont elle avait gratifié les hommes. Tu ignores même l'effet que tu leur fais, n'est-ce pas? Janeway ne savait pas si elle devait en rire ou soupirer.
- Je n'aurais jamais dû monter à la surface, dit Kes en regardant les visages qui l'entouraient. Je suis trop curieuse. On me dit que c'est mon pire défaut...
Neelix lui tapota la main.
- Non, non, dit-il. C'est une merveilleuse qualité. C'est même ta qualité la plus attachante.
Kes le regarda, appréciant visiblement sa gentillesse.
- Mais ma curiosité me cause des problèmes, dit-elle. Je savais que les Kazons risquaient de me trouver...
- Ces brutes ... Ils t'ont kidnappée!
Janeway fit signe à Neelix de se taire, puis se sentit coupable quand il se remit à la contempler, complètement fasciné et totalement inconscient d'avoir parlé tout haut.
- Mais s'ils ne m'avaient pas capturée, poursuivit Kes, je ne vous aurais jamais rencontrés. Neelix a volé de l'eau aux Kazons pour me la donner, expliqua-t-elle à Janeway.
Étant donné la situation à la surface, c'était sans aucun doute un geste d'amour suprême.
- Est-il possible que votre peuple retienne les membres de notre équipage prisonniers? demanda Janeway.
Pendant le trajet de la salle de téléportation à l'infirmerie, elle avait expliqué à Kes ce que Neelix et les Kazons leur avaient appris, mais les bavardages incessants de Neelix avaient empêché la jeune fille de donner des réponses satisfaisantes.
Kes replaça une mèche de cheveux derrière son oreille et plissa le front.
- Nous ne garderions jamais personne prisonnier. Mais le Protecteur nous a envoyé des étrangers qui étaient malades et avaient besoin de soins.
Chakotay, inquiet, s'avança de quelques pas.
- Malades? demanda-t-il. Quelle maladie?
- Je n'en suis pas certaine.
Kes soupira; puis son visage eut l'air morose et sincèrement navré.
- Aucun de ces étrangers n'a jamais survécu, dit-elle. Mauvais présage. Janeway repensa à la mère de Kim qui attendait patiemment le retour de son fils unique et dut se forcer pour penser à autre chose.
- Seriez-vous disposée à nous guider dans votre cité souterraine et à nous aider à retrouver les nôtres? demanda+ elle.
Kes secoua tristement la tête.
- Jabin avait raison, dit-elle en s'en excusant presque. Il n'y a aucun moyen de descendre. Le tunnel par lequel je suis sortie a été scellé.
Cet obstacle était ridicule comparé à tout ce qui leur était arrivé ces derniers temps.
- Nous n'avons pas besoin de tunnel, expliqua le capitaine. Nous sommes capables de nous y téléporter directement.
- Capitaine, intervint Tuvok en détournant ostensiblement son attention de la fille quand Janeway posa les yeux sur lui. Nos senseurs n'ont repéré aucune trace de civilisation sous la surface de la planète. La barrière souterraine dont a parlé Jabin en est sans doute la cause. Elle pourrait aussi bloquer notre téléporteur.
Janeway poussa un juron silencieux. Pourquoi les choses étaient-elles toujours plus compliquées qu'à première vue? Je ne demande pourtant pas la lune! Juste de sauver la vie d'un jeune membre de mon équipage. Elle regrettait le temps où il suffisait d'affronter les dieux en combat singulier à mains nues pour les obliger à coopérer.
- Il y a des trous dans la barrière de sécurité, s'empressa de dire Kes. À certains endroits, elle commence à se délabrer. C'est ainsi que je suis sortie.
Enfin, un début de solution.
- Allez en salle de téléportation, dit Janeway à Tuvok, et balayez le sous-sol pour repérer les brèches par lesquelles introduire le rayon du téléporteur.
Le Vulcain hocha la tête et se dirigea vers la porte.
Janeway le suivit des yeux puis se tourna vers leurs visiteurs et constata que Neelix regardait partir Tuvok en battant des paupières comme s'il était inquiet de l'issue des recherches du chef de la sécurité. JI s'aperçut alors que Janeway le regardait et sursauta légèrement, le visage embarrassé.
- Kes est sans doute capable de vous guider, dit Neelix qui serrait toujours les deux mains de la jeune Ocampa entre les siennes et choisissait ses mots avec précaution. Mais maintenant qu'elle est libre, nous quittons ce système ensemble.
Kes le regarda, manifestement surprise. - Ces gens m'ont sauvée, dit-elle.
- C'est moi qui t'ai sauvée, protesta Neelix en faisant la moue.
Kes le regarda d'un air désapprobateur.
- Oui, mais avec leur aide. Ce serait mal de ne pas les aider maintenant.
Janeway se demandait ce qui se passait dans la tête de Neelix pour qu'il se dégonfle ainsi dès que Kes n'était pas d'accord avec lui et regonfle d'émerveillement, l'instant d'après, quand il la regardait dans les yeux.
- N'est-elle pas merveilleuse? dit-il en poussant un soupir, sans s'adresser à personne en particulier.
Janeway secoua la tête, frappée de nouveau par la facilité avec laquelle les hommes se laissaient passer la corde au cou. Et elle ne put réprimer un sourire discret quand elle entendit Paris répondre d'une voix rêveuse : « Oui ... elle est merveilleuse, c'est vrai. »

CHAPITRE 15

Janeway sentit le poids du roc au-dessus d'elle dès l'instant où· le rayon du téléporteur les libéra. Ce n'était pas de la claustrophobie - les espaces clos et les pièces fermées étaient son lot et son environnement à bord des vaisseaux stellaires - mais plutôt la conscience affolante et aiguë que des tonnes de planète vivante, des kilomètres de roche étaient suspendus au-dessus de sa tête comme une épée de Damoclès en équilibre précaire.
Elle avait eu la même sensation lors d'une expédition spéléologique de plusieurs jours à laquelle Marc l'avait convaincue de participer. Il avait dit que ce serait amusant. Il dormait comme un bienheureux et rêvait sans doute à toutes ces merveilles souterraines qui l'extasiaient tant pendant que Janeway, couchée dans la plus totale noirceur, restait éveillée et sentait monter en elle des poussées d'adrénaline avec la menace constante de ce plafond de pierre de plus de dix mètres d'épaisseur à portée de main juste au-dessus de son visage. Son malaise dura jusqu'à ce que leur guide rallume les lampes, huit heures plus tard, et donne le signal du départ. Marc l'avait accusée par la suite d'avoir peur du noir; elle avait été incapable de le convaincre que la noirceur ne la mettait pas mal à l'aise mais bien plutôt cette énorme, imprévisible géologie qui emprisonnait le noir. Ce sous-sol avait choisi de garder la même configuration depuis trois millions et demi d'années, mais ce n'était pas une raison suffisante pour croire qu'il la garderait encore trois heures de plus.
Ils ne firent plus jamais de spéléologie.
Le même sentiment l'assaillait maintenant, mais moins fort que la première fois. Sans doute à cause de la hauteur de la voûte qui remplaçait le ciel et de la pâle lumière indirecte qui jetait des ombres délicates dans toutes les directions. Mais ni l'absence de murs dans le voisinage immédiat ni le paysage saisissant d'une cité qui se profilait au loin contre l'horizon noir ne parvenait à la distraire complètement de l'absence d'un véritable soleil et de l'immobilité morne, totale, lourde de l'air. Une caverne, mais qui portait un autre nom.
Quelques Ocampas levèrent les yeux quand le sifflement du téléporteur s'estompa, intéressés mais totalement terrifiés de voir apparaître, dans leur monde protégé, des étrangers venus de nulle part. De courtes rangées de plantes anémiques grimpaient sur des treillis tendus entre des remblais de galets. Des lumières blanches et brillantes avaient été disposées tous les dix mètres environ pour pallier au manque de clarté naturelle. Janeway s'étonnait de la patience de ces gens qui amenaient de l'eau à chacune des petites rangées qu'ils avaient aménagées pour faciliter la croissance de leurs végétaux et se demandait si la présence de ces plants changeait en rien la désolation de leur existence cavernicole. Tuvok s'approcha d'elle. Son tricordeur levé chantonnait faiblement.
- Capitaine, dit-il, les pulsations du Dispositif continuent de s'accélérer. La durée des intervalles a encore décru de point-huit seconde.
Était-ce une bonne nouvelle ou non? Janeway dressa l'oreille pour écouter les roulements de tambour profonds de la vague d'énergie dont les strates de roc assourdissaient le son, sans être sûre d'entendre les coups de butoir du Dispositif ou les battements de son propre cœur.
- Kes! s'écria un des fermiers qui venait de reconnaître la jeune Ocampa toujours accrochée à la main de Neelix.
Les autres jardiniers, quand ils entendirent le nom de Kes, parurent très excités. Après avoir pris le temps de ranger soigneusement leurs houlettes et leurs outils, ils s'approchèrent de l'équipe d'exploration avec des cris de ravissement. On aurait des enfants libérés tout à coup de l'école, le jour des grandes vacances. Ils étaient tous jeunes et minces, nota Janeway. Ils formèrent un groupe bavard autour de Kes et chacun y alla d'embrassades fraternelles. Janeway avait l'impression d'être entourée de pré-adolescents qui commençaient juste à imiter les comportements adultes de leurs parents.
- Bonjour, Daggin.
Kes sourit quand l'Ocampa qui avait crié son nom la leva au bout de ses bras. Neelix, lui, eut l'air considérablement moins enchanté. Daggin souriait. Il écarta Kes de lui et lui posa les mains sur les épaules, en secouant la tête comme s'il n'en revenait pas qu'elle soit vraiment réelle.
- Nous pensions ne plus jamais te revoir. Comment as-tu fait pour revenir?
- Ces gens m'ont délivrée des Kazons, lui dit Kes en adressant un sourire timide à Janeway. J'essaie de les aider à retrouver deux des membres de leur équipage. Quelqu'un sait-il où sont gardés les étrangers? Ceux que le Protecteur nous envoie? cria-t-elle aux autres Ocampas qui les entouraient
Un lourd silence étouffa leur précédente allégresse comme un éteignoir posé sur la flamme d'une bougie. Janeway se demanda si c'était la mention d'étrangers venus d'autres mondes ou l'allusion à leur Protecteur qui les rendait tout à coup si circonspects.
- Je pense qu'ils sont à la clinique centrale, dit Daggin après un moment.
- Pouvez-vous nous y amener? demanda Janeway à Kes en lui touchant l'épaule avec espoir.
* Non. * Une nouvelle voix, plus grave, comme venue de nulle part, s'exprima, mais dans un autre registre que Je niveau sonore. * Elle ne vous y amènera pas. *
Kes détecta sans difficulté celui qui venait de parler. Il était debout sur sa droite, derrière les jeunes fermiers. Janeway fut surprise de voir deux Ocampas masculins, gros et l'air prosaïque, alors que tous les autres étaient jeunes et ressemblaient à des elfes sortis de contes de fées. Le plus vieux, dont les yeux pâles et transparents louchaient de déplaisir, s'avança doucement dans la foule et se plaça juste devant Kes.
- Ils sont incapables de s'exprimer télépathiquement, Toscat, dit-elle. Parlez à voix haute, je vous prie.
Janeway frissonna à l'idée que Toscat - ou n'importe qui - était capable de glisser aussi cavalièrement des mots dans son esprit. Au moins les Vulcains avaient la décence de demander la permission avant d'opérer leurs fusions mentales pour ne pas risquer de mettre à nu n'importe quelle pensée de leur interlocuteur. Un secret, au sein d'une race télépathe, devait être presque impossible à garder. Janeway décida qu'il valait mieux, pour l'instant, ne pas révéler les habiletés congénitales de Tuvok. Elle aurait peut-être besoin de suppléments d'information, un moment donné, et si les Ocampas savaient qu'ils devaient se protéger des visiteurs de la Fédération, toute la bonne volonté de Tuvok pour s'introduire dans leurs pensées serait inutile.
Toscat serra les lèvres comme si la perspective que des mots les traverseraient bientôt lui déplaisait profondément, puis il hocha raidement la tête sans lever vraiment les yeux vers Janeway.
- Je ne voulais pas être grossier, dit-il. Mais votre place n'est pas ici.
Il parlait d'une voix trop forte et ralentie par le manque d'exercice.
- Nous serons très heureux de partir, lui dit Janeway, dès que nous aurons retrouvé les membres de notre équipage.
Il la regarda soudain avec intérêt et Janeway ne baissa pas les yeux. Il n'était pas le premier qui essayait de la dissuader d'accomplir son devoir vis-à-vis de son équipage et n'était pas non plus le plus menaçant. Elle continua de le regarder droit dans les yeux jusqu'à ce qu'il détourne de nouveau les siens et essaie ostensiblement de prendre Paris et Chakotay à témoin. Janeway remarqua que des plaques rouges assombrissaient ses lèvres translucides.
- C'est impossible, dit Toscat à l'équipe d'exploration et aux Ocampas rassemblés. Il ne nous est pas permis d'interférer avec les volontés du Protecteur,
- Vous peut-être pas, grogna Chakotay, mais nous bien. Le plus vieux des Ocampas secoua la tête.
- Vous ne comprenez pas, dit-il.
Kes toucha le bras de Toscat et l'obligea à la regarder.
- C'est exact, dit-elle d'une voix douce, mais ferme. Ils ne comprennent pas. Ils ne savent pas que les Ocampas dépendent du Protecteur depuis si longtemps qu'ils ne sont même plus capables de penser par eux-mêmes. Ils ne comprennent pas que nous étions jadis un peuple en pleine possession de ses capacités intellectuelles ...
- Les histoires sur les capacités cognitives de nos ancêtres sont apocryphes. À tout le moins exagérées, dit Toscat.
Il exprimait cette précision à l'intention de Janeway, comme s'il était important que ce soit elle qui comprenne. - Nous avons perdu ces capacités, parce que nous avons cessé de nous en servir, répliqua Kes, un ton plus haut.
Toscat secoua les mains devant son visage comme pour chasser ces mots de sa vue.
- Il ne faut pas passer son temps à réfléchir à ce que nous avons perdu, mais plutôt à tout ce que nous avons gagné, dit-il.
La voix de Kes s'éleva, empreinte d'une frustration proche du mépris.
- Oui, dit-elle. Nous avons gagné l'habitude de la dépendance. L'instinct de prendre simplement ce qui nous est donné.
Elle secoua la tête vers Toscat et reprit la main de Neelix dans un geste évident de défi.
- Je compte les aider, que cela vous plaise ou non, Toscat. Et je pense que mes amis se joindront à moi, dit-elle.
Les jeunes fermiers répondirent qu'ils étaient d'accord.
Toscat rougit de nouveau et regarda le petit attroupement d'un air renfrogné.
- Tu as déjà défié le Protecteur en gagnant la surface, Kes, dit-il. Que cette expérience te serve de leçon. Suis la voie qu'il nous a tracée.
- J'ai très bien appris la leçon, Toscat, répondit Kes avec un petit rire. J'ai vu la lumière du soleil!
Il y eut des murmures comme si la moitié des Ocampas présents partageaient la même douloureuse aspiration. Janeway était de tout cœur avec eux, consciente - même si ce n'était qu'un peu - de la tristesse de vieillir sous la voûte de la terre sans jamais sentir sur sa peau le moindre rayon de soleil.
- Je ne crois pas, poursuivit Kes, que notre Protecteur nous interdise d'ouvrir les yeux et de voir le ciel.
Elle regarda fièrement Janeway, puis les autres hommes de la Fédération debout derrière le capitaine.
- Venez, dit-elle. Nous retrouverons les vôtres.
Elle se tourna avec une rigide détermination et Neelix se précipita sur ses talons, les yeux écarquillés d'admiration. Le groupe de jeunes fermiers suivit tranquillement Kes plus loin que les jardins et Janeway regarda Toscat. L'ancien serrait nerveusement ses mains devant sa robe et secouait tristement la tête. Comme un parent mécontent de la voie que ses enfants avaient décidé de prendre.
Elle était persuadée que la désapprobation de Toscat se transformerait peut-être en désespoir mais pas en violence et fit donc signe à ses hommes de l'accompagner et de suivre Kes vers la lointaine cité.

CHAPITRE 16

Avant de les faire sortir en cachette de l'infirmerie - voilà des siècles maintenant, semblait-il -l'infirmière ocampa les avait avertis, plus d'une fois même, que les tunnels seraient longs et sombres. Ses mises en garde répétées avaient préparé Kim à ce qui les attendait. Et maintenant chaque muscle lui faisait mal, comme si quelqu'un l'avait roué de coups et il était à peine capable de forcer son corps à continuer de gravir les marches.
L'humide et froid désespoir de l'endroit était pire que les descriptions les plus noires de l'infirmière. Certaines galeries étaient à peine assez hautes pour s'y tenir debout, d'autres ne l'étaient pas. Il y avait des puits verticaux avec, accrochés aux parois, d'interminables escaliers métalliques branlants qui grimpaient en spirale et grinçaient sous les pas, comme s'ils étaient sur le point de s'écrouler dans les ténèbres. Le roc suintait et de l'eau tombait goutte à goutte autour d'eux. Ils rampaient ou grimpaient dans cette glaciale humidité.
Torres avait insisté pour qu'ils n'utilisent leurs lampes de poche qu'avec parcimonie parce qu'ils ne savaient pas combien de temps leurs vieilles piles tiendraient. « Tant que nous continuons à monter, nous sommes dans la bonne avait dit Torres avec son gros bon sens » C'était simpliste, mais irréfutable. Une hypothèse plus certaine, en tous cas, que celle qui présupposait qu'ils seraient effectivement capables de regagner la surface. Il faisait tellement froid et Kim, dans ce noir, se sentait tellement seul. Il aurait aimé que les galeries soient moins étroites pour qu'il puisse au moins progresser à côté de Torres et lui tenir la main.
Le pied de Kim heurta violemment une lame gauchie de l'escalier de fer et il s'écroula à genoux sur les marches dans un fracas qui couvrit son cri de douleur et se réverbéra longtemps dans le puits. Je ne veux plus continuer, lui soufflait une petite voix. Je ne veux plus monter cet escalier. Je ne veux plus avoir mal. Je veux juste rentrer à la maison et que tout soit fini. Il resta prostré, couché sur Je lourd sac d'outils qu'il avait laissé tomber sur la marche au-dessus de lui, et attendit que sa douleur s'estompe.
La lumière explosa comme un obus dans sa tête. Kim gémit et enfouit son visage dans ses mains. Torres, de l'autre côté de la lampe de poche qu'elle venait d'allumer, redescendit quelques marches et s'immobilisa au-dessus de lui.
- Venez, dit-elle.
L'aveuglant éclat de la lumière brûlait Kim jusqu'à J'arrière du crâne. Il se contenta de secouer la tête. Il ne voulait plus continuer. Une main étonnamment douce lui toucha Je coude et l'encouragea à se relever sans l'y contraindre.
- Ne vous laissez pas abattre, Starfleet. Venez, répéta Torres d'une voix plus plaintive et plus insistante.
Il leva la tête et fit l'effort de s'asseoir et de regarder Torres.
Elle tenait la lampe de poche dans son dos de manière à moins l'éblouir et sa silhouette se découpait sur l'obscurité comme celle d'un gnome de l'enfer. Kim aurait voulu se relever, juste pour elle, être fort et déterminé comme elle, mériter le droit de vivre et de revoir sa famille. Mais tout s'écroulait. Il était trop malade. Il était incapable de respirer plus calmement, de ne pas penser à la douleur.
- Je suis navré, marmonna-t-il en renfonçant sa tête entre ses mains.
Torres eut un accès de sensibilité inhabituel. Elle lâcha doucement le coude de Kim, comme effrayée de bouger trop vite et de le briser.
- D'accord, dit-elle. Nous allons nous reposer une minute.
Elle s'assit sans quitter l'enseigne des yeux et croisa ses mains sur ses genoux. Kim essaya de lui sourire, mais se dit que son visage exprimait sans doute beaucoup plus la frayeur que l'amitié.
- Peut-être serais-je plus vaillant si j'avais un peu de sang klingon, dit-il.
- Faites-moi confiance. Cela cause trop de problèmes pour en valoir vraiment la peine, dit-elle avec un rire bourru.
Mais Kim avait du mal à la croire. Elle était capable de garder un sang-froid d'amazone quand lui-même était terrassé. Il se raidit pour chasser un autre spasme de douleur et n'essaya même pas de retirer la main qu'elle avait silencieusement posée sur son épaule. Il secoua la tête et s'étrangla d'un rire triste devant l'ironie de la situation.
- J'ai passé toute ma vie à me former pour devenir officier de Starfleet. Et à ma première mission ... je vais mourir.
Il lui serra les doigts sans la regarder. La main de Torres se posa sur la sienne.
- Nous ne sommes pas encore morts, dit-elle. Je connais quelques trucs que le vieil Atchoum n'enseignait pas dans ses cours de survie.
Kim ne comprenait pas ce qu'elle voulait dire. -Atchoum?
- Le commander Zakarian. Vous vous rappelez? Il était allergique a à peu près tout, dit Torres en souriant.
Elle lui secoua avec espièglerie le bras et Kim en éprouva une sorte de soulagement. L'image très nette de l'instructeur lui revint soudain. C'était un grand maigre aux cheveux blancs, avec les yeux aussi rouges que le visage. Ils étaient dans les Appalaches et leur exercice avait été abruptement interrompu quand 'une plante locale quelconque avait sans crier gare provoqué chez Zakarian une terrible crise d'asthme. Les notes de la promotion de Kim avaient été particulièrement bonnes parce que les cadets étaient parvenus en un temps record à sortir de la forêt et à regagner la civilisation sans l'aide d'aucun instructeur.
- Vous avez fréquenté l'Académie?
- Jusqu'en deuxième année, quand Starfleet et moi avons « décidé d'un commun accord » que je n'étais pas ma place.
Elle sourit comme si le rappel de cet événement lui était indifférent, mais Kim connaissait l'euphémisme en usage à Starfleet pour signifier renvoi. Il lui serra la main en signe de solidarité. Puis, aussi spontanément qu'il était arrivé, le moment de complicité s'évanouit et Torres s'écarta.
- J'étais beaucoup plus à ma place chez les Maquis, dit-elle avec un soupir.
- Vous savez, lui dit Kim, je n'ai jamais vraiment aimé Zakarian.
C'était plus facile que ce qu'il aurait aimé dire .. Torres sembla comprendre ce qu'il sous-entendait. Elle eut un sourire malicieux et lui caressa le menton, puis se retourna ostensiblement sur sa marche pour regarder le haut des escaliers. Elle avait accordé à Kim sa minute de repos, mais pas une seconde de plus.

Les coups de tonnerre du Dispositif augmentaient et s'accéléraient et les sculptures tremblaient et vibraient sur leur socle dans la grande cour. Janeway avait les yeux levés et elle apercevait, à la périphérie de son regard, les Ocampas surpris qui, comme elle, regardaient en l'air. Mais au contraire des Ocampas, elle ne s'attendait pas à voir quelque chose. Le martèlement des pulsations sur la voûte de la planète était assez assourdissant et violent pour que l'instinct oblige un humain à lever les yeux et à regarder d'où venait le bruit. Comme si le fait d'entrevoir le démon conférait une sorte de pouvoir sur lui. Mais à force de voir des démons on en devenait la proie, se dit Janeway en reportant son attention sur son équipe d'exploration dans la cour.
Cela faisait un bon moment qu'ils étaient arrivés dans la cité et avaient suivi Kes et ses amis dans l'enchevêtrement des passages et des tapis roulants. Tout au long du chemin, Janeway n'avait croisé que des créatures conformes. Pas la moindre conduite excentrique, le moindre comportement original. C'était presque sinistre. Comme si chaque habitant de la cité ocampa avait été remplacé par un robot parfaitement outillé qui ne s'écartait jamais de son petit créneau programmé. Ou peut-être leur avait-on administré à tous des drogues pour neutraliser les délicieuses arabesques de l'émotion qui, chez les amis fermiers de Kes, s'exprimait avec une telle spontanéité.
Notre rôle n'est pas de juger, se rappela-t-elle avec sérieux.
Peut-être. Mais ne pas porter de jugement sur une société ne signifiait pas qu'il fallait en approuver les usages.
Kes et Daggin avaient demandé à l'équipe d'exploration de les attendre, près de l'aire des repas, non loin des tables encombrées de restes de nourriture. Ils avaient des amis à la clinique, avait expliqué Kes. Il leur serait plus facile d'obtenir de l'information sans avoir un groupe d'étrangers collés à leurs talons comme des anges exterminateurs. Janeway avait accepté à contrecœur, mais uniquement après que Kes lui ait formellement promis de revenir aussitôt qu'elle aurait appris quelque chose. Elle avait même failli lui donner un commbadge. Je n'aime pas la tournure des événements, avait-elle été portée à lui dire. Je n'aime pas le pressentiment que la voûte de la planète est sur le point de nous tomber sur la tête. Mais elle se retint pour ne pas perdre son apparente maîtrise de soi devant Paris et les autres. Kes et Daggin étaient partis au pas de course par un passage à l'autre extrémité de la cour et avaient laissé leurs amis fermiers traîner près des distributeurs et regarder en faisant la moue les restes de nourriture.
Et alors, comme un cœur s'arrête soudain de battre, les coups de tonnerre du Dispositif cessèrent abruptement.
Le silence.
Janeway échangea un regard stupéfait avec Tuvok, qui fit une entorse à son contrôle de soi vulcain, juste le temps de hausser un sourcil et de regarder la voûte. Janeway tapa son commbadge,
- Équipe d'exploration à Voyageur.
- Oui, capitaine, répondit aussitôt Rollins.
- Qu'arrive-t-il au Dispositif?
Rollins hésita juste un peu, mais Janeway percevait, dans Je canal de communication ouvert, l'incertitude de l'enseigne.
- Il n'émet plus de pulsations, capitaine. -Et il réaligne ses positions.
Oh, mon dieu, s'il se préparait à quitter ce système solaire!
Pourvu qu'il soit incapable d'atteindre les vitesses de distorsion. Sinon, il ne fallait plus espérer le rattraper après avoir localisé Kim. Et leurs chances de rentrer rapidement chez eux disparaîtraient avec lui.
- Informez-moi s'il y a du neuf, se contenta-t-elle de dire à Rollins. Janeway terminé.
La fenêtre d'opportunité venait de se rétrécir encore un peu.
Paris toucha légèrement la main du capitaine pour attirer son attention. Janeway regarda dans la direction qu'il pointait du doigt et vit Kes et Daggin revenir en courant entre les groupes d'Ocampas nerveux qui gardaient un silence sinistre. Discutaient-ils télépathiquement entre eux? se demanda Janeway. Ou bien étaient-ils tous sous le choc de se retrouver plongés dans le silence total pour la première fois depuis des siècles? Elle se demandait aussi si un seul d'entre eux réalisait que ce silence régnerait désormais sur leur monde souterrain pour toujours.
- Ils ont quitté la clinique depuis des heures, dit Kes en arrivant.
Des rides d'inquiétude plissaient son front de porcelaine.
Daggin montra les fermiers qui s'étaient rassemblés autour d'eux.
- Nous pouvons fouiller la cité, si vous voulez, dit-il. Demander si quelqu'un les a vus.
Janeway hocha la tête et les jeunes Ocampas se glissèrent dans la foule et se dispersèrent dans toutes les directions. Il était improbable que Kim et Torres soient restés dans la cité sans essayer de s'enfuir.
- Pour gagner la surface par où doivent-ils passer? demanda Janeway à Kes.
- Probablement par le même chemin que moi. En remontant les anciens tunnels.
Janeway ne voulut même pas perdre de temps à réfléchir à la longueur de ces tunnels ni aux kilomètres de roc qui les séparaient de l'air libre.
- Monsieur Paris, partez avec Kes et tâchez de les retrouver, dit-elle.
- Attendez-moi! cria Neelix. Vous aurez peut-être besoin d'une troisième personne.
Il se précipita derrière Paris et Kes qui ouvrait le chemin.
Neelix voulait avant tout s'assurer que le pilote n'ait pas l'occasion d'impressionner trop la jolie Ocampa pendant qu'il n'était pas dans les parages pour rétablir la situation, se dit Janeway. Elle trouva ce souci sympathique et dérisoire comparé aux problèmes que posait le destin d'un vaisseau stellaire et faillit sourire de l'innocence de l'extraterrestre joufflu.
- Je veux parler à chaque médecin et à chaque infirmière de cet hôpital. Je veux savoir ce qu'ils savent concernant Torres et Kim, dit-elle en se mettant en route sans vérifier si Tuvok et Chakotay la suivaient.
Ils lui collaient aux talons, bien sûr, et ni l'un ni l'autre ne lui fit remarquer que Kes leur avait suggéré de ne pas se montrer aux abords de la clinique.
Le sol, tout à coup, se souleva dans un vacarme à fracasser les tympans, et des cris aigus retentirent comme des sirènes dans toute la vallée souterraine. Janeway fut précipitée à terre. Elle roula sur elle-même et, retrouvant son souffle, agrippa la main que tendait Chakotay pour l'aider à se relever. Tuvok avait déjà son tricordeur dans sa paume et tentait de tirer des lectures cohérentes de son écran. Autour d'eux, les Ocampas s'éparpillaient en tous sens comme des oiseaux après un tir de chevrotine.
- Voyageur au capitaine Janeway!
Elle avait du mal à entendre la voix de Rollins dans tout ce chaos. Nerveuse, elle attendait que le monde recommence à tourner et regardait la voûte du ciel comme si cela pouvait contribuer à l'aider à rester en place.
- J'écoute.
- Capitaine, le Dispositif fait feu sur la surface de la planète avec une arme indéterminée.
Des instruments stridulaient et chantonnaient sur la lointaine passerelle.
- Il essaie de boucher les conduits d'énergie, poursuivit Rollins.
Chakotay, comme Janeway, regardait vers le haut et serrait ses gros poings. '
- Si le Dispositif est la seule source d'énergie des Ocampas, pourquoi le Protecteur bouche-t-il les conduits? demanda l'indien.
Janeway secoua lentement la tête. Quelque part, très loin au-dessus d'eux, un autre coup de tonnerre se mettait en route dans l'espace. Janeway se sentit raidir et attendit le moment de l'impact. Tuvok, à côté d'elle, baissa son tricordeur et plissa pensivement le front.
- S'il les bouche, c'est qu'il n'a plus l'intention de s'en servir, dit le Vulcain.
Il leva les yeux quand Chakotay poussa des grognements incrédules.
- Et aussi pour protéger les Ocampas de leurs ennemis, poursuivit le Vulcain.
Tuvok referma le tricordeur, fit deux pas pour se placer juste en face de Janeway et annonça : « Capitaine, je dispose maintenant d'assez d'indices pour avancer une hypothèse raisonnable. Je crois que le Protecteur agonise. »
Elle détourna ses yeux de la voûte et regarda Tuvok qui avait toujours le front plissé.
- Expliquez.
- D'abord, il accroît l'approvisionnement énergétique de la planète pour qu'elle dispose d'un surplus qui lui assure au moins cinq ans d'autonomie. Puis, il bouche les conduits. La conclusion logique est qu'il n'a pas l'intention de continuer à jouer son rôle de Protecteur.
- Cela ne veut pas nécessairement dire qu'il agonise. Peut-être qu'il s'en va, fit remarquer Chakotay, sans être sûr de sa suggestion.
Tuvok réfléchit à l'objection, mais secoua rapidement la tête.
- Douteux. Pas après avoir pourvu pendant un millénaire aux besoins de ce peuple. Je crois qu'il doit quelque chose aux Ocampas. Je crois que la « dette qui ne pourra jamais être honorée » est une dette à l'endroit de ces gens-là, dit-il en montrant les quelques extraterrestres délicats encore dans les parages, alors que tous les autres avaient disparu dans les passages et les édifices qui leur servaient d'abris.
- De plus, il a répété souvent qu'il ne restait plus assez de temps. Je pense qu'il savait que sa mort était imminente, conclut Tuvok.
- S'il meurt, comment diable allons-nous rentrer chez nous? demanda Janeway en regardant fixement son chef de la sécurité.
Tuvok détourna les yeux sans offrir de réponse.

CHAPITRE 17

Kim avait hurlé quand la première monstrueuse explosion s'était produite - si près d'eux. Le puits vertical avait amplifié le vacarme du bruit de ferraille des marches métalliques cognant contre les parois, et des roches et de la poussière de roc avaient plu sur eux comme une tempête de neige. Agrippé à deux mains à la rampe de fer, Kim ne s'était même pas aperçu qu'il avait échappé sa lampe de poche jusqu'à ce que Torres jappe un juron klingon et fasse un geste pour essayer en vain de l'attraper quand elle passa à sa hauteur. Le tourbillonnant faisceau de sa lampe qui tombait dans l'air rempli de poussière éblouit Kim et l'obligea à fermer les yeux.
- Continuez! hurla Torres.
Quand Kim rouvrit avec précaution les yeux, il eut l'impression que ses paupières étaient soudées. Torres le suivait comme un ange de l'enfer klingon. Les articulations de ses doigts étaient blanches à force de se cramponner à la rampe. Ses yeux lui brûlaient l'intérieur de la tête et le désespoir lui donnait envie de pleurer.
Un autre formidable boum fracassa le monde autour d'eux.
- Pourquoi ne pas rebrousser chemin? supplia Kim.
Il avait mal, plus mal que ces explosions lui faisaient mal, plus mal qu'il n'avait jamais eu mal dans sa vie. L'idée de continuer d'avancer - peu importe dans quelle direction - lui semblait trop douloureuse pour que son cœur la supporte.
Torres fit une grimace d'amertume que seul un visage klingon était capable d'exprimer. Elle cracha dans le vide et laissa l'expression de sa haine tomber dans le noir.
- Il n'y a rien pour nous en bas, Starfleet.
Et rien en haut non plus, d'après la tournure des choses. Ce n'est pas ainsi que je voulais que ma vie finisse. Lentement, Kim recommença à grimper.

Ces satanées galeries étaient interminables. Paris gravissait les escaliers, courait dans les passages plats et escaladait les débris sans jamais lever les yeux du tricordeur qu'il tenait à la main. L'instrument demeurait obstinément muet. À chaque détour, devant chaque entrée d'une nouvelle galerie. Le cœur de Paris tressaillait chaque fois, puis il réalisa que c'était la barrière de protection qui coupait toute l'énergie. Elle les attendait toujours quelque part en haut des tunnels. L'idée que c'était un autre obstacle qu'il lui resterait à surmonter une fois qu'il aurait retrouvé Harry et la Maquis lui fit grincer silencieusement des dents. Il aurait aimé ne pas avoir à suivre Kes et que ses propres longues jambes établissent la cadence. Comme l'avait murmuré le vieux joueur de banjo, il n'y avait plus assez de temps. Et Paris avait peur que se soit eux qui aient à en payer le prix.
Kes et Neelix dépassèrent en courant un autre puits vertical. Il y en avait des centaines. Ces tunnels latéraux, après une pente douce, montaient droit vers la surface. Paris ralentissait le temps de les sonder avec son tricordeur, de noter le peu d'amplitude du bip dû à la barrière de protection, puis il pressait le pas pour rattraper les deux autres avant qu'ils n'aient pris trop d'avance dans la galerie.
Il se préparait à les rejoindre quand quelque chose s'enregistra en lui. Le bruit avait été différent cette fois. Il recula à toute vitesse, s'engagea plus profondément dans le tunnel et leva le tricordeur vers le haut du puits humide et froid. Tout l'écran s'alluma. Une configuration biologique apparut. Dans le coin supérieur droit, une lumière clignotante scintilla au rythme des battements du cœur de quelqu'un. Et en-dessous, en majuscules, l'appareil affichait simplement: HUMAIN.
- Ils sont dans ce puits! cria-t-il.
Paris étira le cou pour essayer de voir quelque chose - n'importe quoi - dans le noir.
- Harry!
Sa voix se réverbéra le long des parois pendant très longtemps, lui sembla-t-il, avant de s'éteindre. Puis ce fut de nouveau le silence. Il activa son commbadge et entendit Kes et Neelix qui arrivaient en courant.
- Paris à Janeway!
Elle répondit presque instantanément.
- J'écoute.
- J'ai trouvé le puits où ils se trouvent, capitaine. Mais je ne les vois pas.
Il regarda de nouveau son tricordeur et vérifia la pléthore de lectures réconfortantes.
- Je suis sûr qu'ils sont plus hauts, poursuivit-il. Nous partons les rejoindre.
- Appelez le téléporteur quand ils seront avec vous, Paris, lui dit Janeway. Nous nous reverrons à bord du vaisseau.
Elle avait l'air plus soulagée et plus joyeuse. Mais Paris était déjà trop occupé à gravir les marches métalliques plongées dans le noir pour lui notifier qu'il avait bien reçu son signal de fin d'émission.

- Janeway à Voyageur. Trois à remonter.
Quelles paroles merveilleuses à prononcer! Depuis qu'ils avaient été propulsés dans cette partie de la Galaxie, les choses avaient été stressantes et déséquilibrantes, mais quel étrange réconfort de savoir que bientôt tout l'équipage serait de nouveau rassemblé et pourrait concentrer toute son énergie sur la dure et douce besogne du retour à la maison. Elle leva le pouce vers Chakotay. L'indien, surpris, haussa les sourcils, mais répondit par le même geste. Puis, Janeway se prépara à être emportée par le rayon du téléporteur, réfléchissant déjà aux tâches de chacun quand tout le monde serait revenu à son poste.
Puis Rollins dit d'une voix tendue : « Ne quittez pas ... » et Janeway se maudit d'avoir pensé qu'il y aurait quelque chose de facile au cours de cette mission.
- Capitaine, dit l'officier aux opérations après un moment, je suis incapable de verrouiller un rayon sur vous. Les tirs du Dispositif ont irradié l'écorce de la planète - les senseurs du téléporteur ne repèrent plus les failles dans la barrière de sécurité.
Saleté. Elle poussa un soupir et regarda Tuvok et Chakotay.
- Venez, leur dit-elle. Il n'y a qu'un seul autre moyen de sortir d'ici.
Les deux hommes hochèrent la tête et Tuvok, à l'aide de son tricordeur, détermina la direction à prendre. Janeway ouvrit son commbadge.
- Capitaine à Paris.
- J'écoute.
Il semblait essoufflé. Sa voix se réverbérait dans le canal de communication comme si une dizaine de Paris parlaient en même temps. L'écho, finit par réaliser Janeway. Dans le puits.
- Le téléporteur ne fonctionne pas, dit-elle, se pressant après Tuvok qui était parti au pas de course. Vous devrez trouver un trou dans la barrière de sécurité quand vous arriverez au sommet.
- Bien reçu.
Elle n'était pas certaine, mais la voix de Paris avait l'air amusée. Elle devrait lui demander plus tard pourquoi.
- Nous partons par le même chemin que vous. Janeway, terminé.
La dernière chose qu'elle entendit avant d'éteindre son commbadge fut le cri de soulagement de Paris. « Je les vois!»

Paris était surpris de les trouver si mal en point. Des tumeurs et des abcès couvraient leurs bras et leur cou. La peau de Kim habituellement dorée avait une couleur blême de vieux papier séché. Paris toucha du revers de la main le visage du jeune enseigne et s'efforça de lui adresser un pâle sourire quand Kim écarquilla les yeux pour le repérer dans l'obscurité.
- Il vous en a fallu du temps, murmura Kim d'une voix rauque.
Une femme, l'air hostile, était tapie sur les marches plus haut que l'enseigne.
- Comment aurais-je pu abandonner mon seul ami? demanda Paris.
L'attention jalouse de la femme, plus peut-être que Je supplice d'avoir dû subir tout le long du chemin les roucoulades de Kes et de Neelix, contrariait le pilote. Ses yeux étincelants et son épaisse arête frontale dénotaient la forte influence de son héritage klingon. Ce devait être l'officier de Chakotay r qui manquait à l'appel. Kim, sans être conscient de l'échange muet entre Paris et Torres, s'efforça de se relever et, vacillant, saisit le bras de Paris pour s'y appuyer.
- Ami? Qu'est-ce qui vous fait croire que je suis votre ami? demanda Kim.
Parce que je suis ici, pas vrai? pensa Paris à l'intention de la compagne hostile de Kim autant qu'à l'enseigne. Puis il tapa son commbadge et fit rapport.
- Paris à Janeway. Nous les avons trouvés, capitaine.
- Bon travail. Ne nous attendez pas. Emmenez-les en lieu sûr, dit-elle.
Elle semblait plus proche mais c'était peut-être son imagination. Quoi de plus facile qu'obéir aux ordres qui vous demandent de faire ce que vous voulez faire? Paris passa le bras de Kim autour de ses épaules et se redressa avec précaution, puis fit signe à Neelix et à Kes d'aider son amie maquis.
- Venez. Il faut que nous vous sortions d'ici, grogna-t-il en ignorant l'inconfort de marcher à demi penché pour accommoder Kim, plus petit que lui.
L'enseigne hocha la tête, serra les dents et les poings et lutta pour gravir les marches appuyé sur le pilote. Il sourit à la femme et Paris crut détecter, dans les yeux sombres de Kim, une certaine affection, mêlée de réserve.
- Hé, Maquis, dit l'enseigne. Maintenant que les gens de mon camp sont ici, vous êtes dans la merde.
Elle grogna - presque un sourire - et Paris se demanda si elle savait qu'elle était jolie, ou même si elle s'en souciait. - C'est là, s'écria Kes. Je sais où traverser la barrière. Elle gravissait les marches sur les talons de Paris et avait laissé Neelix aider seul la Maquis pour repérer une galerie latérale avant qu'ils ne la dépassent et ne grimpent trop haut. Paris se colla contre la paroi du puits pour laisser passer Kes. Elle le contourna comme un fantôme, puis disparut dans la bouche d'un tunnel plus grand et plus large que le puits étroit dans lequel ils se trouvaient. Quand l'obscurité presque totale se réinstalla après son départ, Paris se rendit compte qu'elle avait la seule lampe de poche - prise à la Maquis sans doute. Il installa le bras de Kim plus solidement autour de son épaule et s'engagea dans le rocailleux passage latéral.
La barrière en obstruait le bout comme une toile d'araignée étincelante de lumière. Son éclat obligea Paris à plisser les yeux. Il aurait voulu pouvoir se boucher les oreilles aussi. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas entendu un sifflement aussi fort et aussi strident. Il déposa Kim à terre près d'une petite déchirure dans le champ de force qui ressemblait plus à un trou noir qu'à un chemin vers la liberté. Kes s'agenouilla à côté du trou.
- Surtout ne touchez pas la barrière! dit-elle. On nous a avertis qu'elle carbonisait complètement la peau du corps.
À en juger d'après les barrières de sécurité de Nouvelle-Zélande - qui crépitaient avec dix fois moins d'énergie - Paris la croyait sans peine.
- Tu as réussi à passer à travers un aussi petit trou? demanda Neelix qui arrivait avec la Maquis toujours accrochée à son bras.
Paris ne savait pas ce qui inquiétait le plus le petit extraterrestre - l'idée que sa chérie allait risquer sa vie ou l'idée qu'il devait la suivre.
- C'était le seul passage, dit Kes.
Et comme pour le prouver, elle glissa ses jambes dans le caillot noir et se glissa avec agilité sous la barrière. Neelix fondit presque d'admiration.
- N'est-elle pas merveilleuse? demanda-t-il à la Maquis.
La toile d'araignée menaçante du champ de force captait trop l'attention de Torres pour qu'elle réponde. Kes, assise sur le sol de l'autre côté, tenait déjà les mains de Kim pour le guider. Il avait du mal à ramper, nota Paris avec un pincement au cœur. Si le tricordeur n'avait pas bipé juste à l'entrée du tunnel... si Paris n'avait pas pris la peine de vérifier et de revenir sur ses pas ...
Il reste très peu de temps, avait dit le Protecteur. Tellement, tellement peu de temps.
Paris aida la Maquis, puis il s'écarta pour faire signe à Neelix d'y aller. Le vieux réflexe de sauver toujours « les femmes et les enfants d'abord» se dit-il. Sauve tous ceux qui sont incapables de s'en tirer tout seuls. Mais que lui arriverait-il à lui s'il était incapable de les suivre? Kim chassa l'idée. Pour l'instant, il devait s'assurer que ceux dont il avait la responsabilité, étaient en sécurité. Sinon, il ne serait même plus capable de penser à rien.
Neelix se tortilla par la déchirure sans se faire prier.
Pendant un horrible instant, Paris pensa qu'il n'y arriverait pas - le gros derrière de l'extraterrestre frôla un fil du champ de force et une odeur désagréable de bouse brûlée se dégagea de ses vêtements roussis. Puis, les yeux blancs de panique, Neelix se tassa d'un micromètre à peine et réussit à passer sans avoir rien perdu, sinon un peu de sa dignité.
Paris s'agenouilla devant le trou et lança son phaseur qui rebondit aux pieds de Neelix. II lui montra le mur de roc qui les séparait toujours de la liberté.
- Je l'ai réglé, dit-il en se préparant à ramper. Vous n'avez qu'à pointer et à tirer.
Neelix obéit sans poser de questions. Le phaseur chantonna, contrepoint hargneux au sifflement terrifiant du champ de force. Des débris de pierre incandescents giclaient sur le sol tout autour de Paris quand il arriva à plat ventre. Cela sentait la chaux brûlée et le fer fondu. Paris se remit debout et releva Kim pour le conduire à l'air libre.
La paroi rocheuse que Neelix avait désintégrée n'avait pas plus de trois mètres d'épaisseur. À la surface de la planète, les nombreuses colonnes de fumée qui s'élevaient jusqu'à l'horizon lointain, marquaient les autres tunnels que le Dispositif avait déjà bouchés. Des particules de poussière et de cendre salée étaient suspendues dans l'air chaud. Paris couvrit avec sa main la bouche de Kim pour qu'il ne les aspire pas, puis il tapa son commbadge et regarda vers le ciel.
- Paris à Voyageur! Êtes-vous capable de verrouiller le téléporteur sur nous maintenant?
La voix de Rollins avait l'air faible et distante dans les rugissements du vent.
- Affirmatif. Mais je ne lis que cinq signaux.
Paris hocha la tête, même si l'enseigne à son poste aux opérations était incapable de le voir.
- Les autres sont...
Un énorme flash de lumière passa en vrille juste au-dessus de leurs têtes et couvrit ses derniers mots. Le rayon frappa la planète dans un bruit de tonnerre quelque part derrière l'horizon. Le sol, en-dessous d'eux, se cabra comme un cheval fou. Paris entendit un terrible craquement et une pluie de roches s'abattit non loin. Il poussa Kim dans la poussière et se jeta sur l'enseigne pour le protéger avec son corps. Un nuage de poussière sortit en grondant de l'orifice que Neelix avait percé dans le roc et les ensevelit tous.

CHAPITRE 18

Paris, le visage enfoui contre le dos de Kim, attendit que cesse le vacarme de la chute de pierres. Un grondement sourd lui parvenait encore du sol, loin en-dessous de lui. Il s'attendait plus ou moins à ce que la galerie par où ils étaient sortis soit remblayée, sans espoir de s'y frayer de nouveau un chemin. Mais non, le trou le regardait fixement comme une bouche tordue et des bouffées de poussière en sortaient et s'élevaient vers le ciel comme un nuage las. Il entendit Kim gémir et réalisa que l'enseigne s'était retourné aussi pour regarder le désolant spectacle.
- Paris à Janeway, appela Paris.
Quand il parlait, des particules de poussière lui chatouillaient les poumons. Il toussa dans sa main, l'oreille tendue à l'affût d'une réponse.
- Chakotay? Tuvok? M'entendez-vous?
Paris aida Kim à se relever et attribua le silence du capitaine aux communicateurs endommagés. Et que le diable emporte celui qui disait le contraire!
- Voyageur, préparez-vous à téléporter tout le monde qui est à la surface, sauf moi.
Paris poussa Kim dans les bras de Neelix.
- Vous ne pensez pas y retourner? demanda le petit extraterrestre, l'air incrédule.
La question ne valait pas .la peine d'y répondre. Paris s'écarta du groupe et ramassa· la lampe de poche que Kes avait laissée sur le sol près de l'entrée de la galerie. Il la testa pour s'assurer qu'elle fonctionnait toujours. Le faisceau était faible, mais ce serait mieux que l'obscurité totale. Il s'engageait dans le tunnel quand il entendit Neelix pousser un explosif soupir. Paris s'arrêta et vit l'extraterrestre se précipiter vers Kes et frotter brièvement son nez contre le sien.
- L'imbécile a besoin de compagnie, soupira Neelix en haussant les épaules et en souriant à son amoureuse. Prends soin de toi, ma chérie. Je te reverrai plus tard.
Elle hocha la tête sans rien dire, puis serra Kim et la Maquis tout contre elle. Neelix lui donna le commbadge qu'il portait et l'agrafa avec délicatesse à la chemise de l'Ocampa. Paris sourit et ouvrit un canal de communication avec le vaisseau stellaire en orbite stationnaire loin au-dessus de leurs têtes.
- Voyageur, remontez les trois autres. Verrouillez sur le second commbadge. Énergie!
Neelix s'attarda le temps de donner une autre petite tape sur la joue de Kes; puis le gazouillis du téléporteur frissonna dans l'air autour d'eux. L'extraterrestre rejoignit Paris en sautillant avant que le faisceau ne le verrouille et Paris le laissa regarder jusqu'à ce que le dernier atome scintillant de Kes ait disparu et que le téléporteur l'ait emportée. Puis, impatient de redescendre, il fit signe à Neelix de le suivre et plongea, dos baissé, dans l'obscurité du tunnel, sans rien d'autre pour le guider que la faible lumière de sa lampe de poche.

Quand Janeway reprit connaissance, elle était couchée dans le noir le plus total. L'écorce de la planète tremblait toujours et l'obscurité, remplie de poussière, grondait comme un tonnerre.
Elle tâtonna le sol autour d'elle et ses doigts heurtèrent un cylindre froid, annelé qui roula presque hors de sa portée avant qu'elle le saisisse et le dépose sur ses genoux. Elle reconnut la forme de l'objet dès qu'elle l'eut entre les mains - la lampe de poche que les amis de Daggin leur avait donnée pour s'éclairer dans ces anciens tunnels, fragilisés un peu plus chaque seconde sous les assauts du puissant Dispositif. Janeway tourna le cylindre pour l'activer et remercia le dieu qui veillait sur les capitaines de vaisseau stellaire quand la lampe diffusa son cône de lumière brillant sur les parois du palier où elle se trouvait Elle rebroussa chemin et dirigea le faisceau de lumière vers le bas sur l'interminable volée d'escaliers qu'elle avait quittée, juste avant la dernière violente explosion.
Elle repéra d'abord Tuvok. Pendant un long moment, .il avait grimpé derrière elle et elle avait senti sa présence dans le noir. Il gisait maintenant, le visage écrasé contre l'escalier. Des taches de.sang vert brillaient sur les marches de métal et sur la paroi de roc à côté de lui. Folle d'inquiétude, Janeway se précipita. Elle pressa ses doigts tremblants contre la carotide de l'officier de la sécurité et retint son souffle, comme si cela pouvait aider Tuvok à respirer.
Dieu merci! Elle sentit au bout de ses doigts les battements rapides de son pouls. Une autre des qualités des Vulcains. Ils sont aussi fiables que des antigravs, et presque aussi difficiles à détruire, pensa-t-elle. Elle le prit par les bras pour le tirer de ces escaliers branlants et le traîner sur le palier de roc plus solide. Si elle était capable de le sortir de ces tunnels et de le ramener à bord du Voyageur, il la regarderait sans aucun doute avec son habituel air de supériorité vulcain avant la fin de la journée. J'espère te donner cette chance, mon vieil ami.
Janeway entendit un bruit dans la pénombre, presque un étage plus bas. Elle s'immobilisa et, avec le poids de Tuvok au bout d'un de ses bras, promena le faisceau de la lampe de poche sur les marches. Chakotay levait une main pour se protéger les yeux de la lumière dirigée directement sur lui. La douleur tordait son visage anguleux. Il fit signe au capitaine de s'en aller ou peut-être d'écarter la lumière. Elle ne comprit pas le sens de son geste.
- Je suis incapable de bouger, cria-t-il. J'ai la jambe brisée.
Pendant un moment, il sembla vouloir ajouter quelque chose, mais ensuite il se contenta de fixer Janeway et resta silencieux.
Janeway hésita juste le temps qu'il fallait à un bon commander pour prendre la bonne décision. Elle avait à peine assez de force pour traîner Tuvok et ne parviendrait pas en plus à soulever Chakotay. L'indien ne pouvait pas non plus se débrouiller seul et se sauver lui-même. Son devoir de capitaine lui ordonnait de choisir le moindre mal, même si la colère et le dépit lui nouaient le ventre. Chakotay le savait. Il avait, lui aussi, un équipage.
Janeway se promit de venir le rechercher si elle en avait la chance. Puis elle agrippa Tuvok un peu plus fermement et continua sa pénible progression de reculons vers la surface qui attendait quelque part plus haut.
Le double staccato de bruits de pas précipités lui parvint soudain. Ce n'étaient pas les autorités ocampas, se rassura-t-elle, en continuant de traîner obstinément le Vulcain blessé.
Si quelqu'un venait pour les arrêter, il arriverait d'en bas. Quand elle tourna le cou et regarda derrière elle, elle vit un faisceau lumineux qui dansait sur la paroi et s'arrêta sur son visage. Une encourageante silhouette de la taille d'un humain surgit de l'ombre et s'approcha.
Elle fit un geste de la tête vers l'escalier, ouvrit la bouche pour expliquer, mais Paris l'avait déjà dépassée sans attendre ce qu'elle avait à dire. Janeway leva un bras pour empêcher Neelix de la suivre. « Aidez-moi » ordonna-t-elle en indiquant Tuvok d'un geste du menton. Comme en réponse à son ordre, le sol du tunnel fut agité d'autres secousses et trembla de nouveau. Les yeux de Neelix se dilatèrent. Il attrapa sans se faire prier un des bras du Vulcain. La promptitude du petit extraterrestre traduisait sa violente envie de regagner au plus vite la surface et Janeway partageait la même envie.
Elle espérait juste que Paris ait le bon sens de ressentir la même chose.

Le tremblement se propagea dans la galerie comme un Tsunami et projeta Paris contre la paroi pendant qu'une pluie de pierres tombait sur ses épaules. La voix de Chakotay cria un juron indien quelque part plus loin sous terre et plus bas. Puis quelques minutes plus tard, tout redevint calme brusquement. Paris eut peur que l'escalier, dans le puits vertical, n'ait pas tenu. Mais il entendait les grincements des marches de métal contre les murs. Il s'agenouilla au bord du puits et y dirigea le faisceau de sa lampe. L'escalier s'était affaissé d'une cinquantaine de centimètres et les cinq marches du haut manquaient. La structure branlante n'était plus attachée que très précairement à ses supports. Paris vit Chakotay, agrippé aux marches, cligner des yeux dans la lumière de sa lampe.
- Allez-vous en d'ici, Paris, avant que tout ne s'écroule, dit l'Indien.
- J'en ai bien l'intention, répondit Paris.
Il ne s'agissait que de faire un grand pas au-dessus du vide et franchir l'espace où les marches manquaient. Pas même un saut, même si la structure affaiblie était instable.
- Dès que je vous aurai remonté, ajouta Paris.
Aussi facile que se laisser tomber d'un arbre. Il fit la grimace. Pas une très bonne comparaison en ce moment, mon vieux Thomas!
Chakotay se raidit quand il entendit le bruit des pas de Paris sur le métal.

- Si vous vous aventurez sur ces marches, elles vont s'effondrer! Nous mourrons tous les deux!
Paris haussa les épaules. Tout son corps était tendu. Il descendit avec d'infinies précautions en faisant lentement porter son poids vers l'avant.
- Ouais, admit-il. Mais si je vous sauve la peau, votre vie m'appartient. C'est une coutume indienne, n'est-ce pas? dit-elle en mimant la grimace la plus ennuyée qu'il put afficher sur son visage.
- Pas dans notre tribu, répondit Chakotay.
La douleur lui donnait un air encore plus ombrageux.
- Je ne vous crois pas, répondit Paris.
Il descendit une autre marche et se concentra sur l'opération de secours. Une voix frénétique, dans le fond de sa tête, lui murmurait de se dépêcher. Il essaya de la chasser par un sarcasme, une méthode qui lui était familière.
- Vous ne voulez pas que ce soit moi qui vous sauve. Vous préférez mourir, pas vrai?
Quelque chose lâcha avec fracas dans le mur à hauteur du genou de Paris et l'escalier s'affaissa d'un coup. Puis il s'immobilisa brutalement, en équilibre instable, comme rattrapé par une invisible main. Paris reprit la descente et descendit une autre marche.
- Parfait. Faites l'idiot, dit Chakotay d'une voix rauque de douleur. Si je meurs, j'aurai au moins Je plaisir de vous voir mourir avec moi.
Et si je meurs, pensa Paris en prenant avec précaution position à côté du grand Maquis, j'aurai le plaisir de savoir que j'ai fini par faire quelque chose de bien dans la vie. Il planta son pied sur une marche aussi fermement que la structure branlante le lui permettait et hissa Chakotay sur ses épaules avec un grognement excessif. L'indien cria. Sa douleur était réelle, Paris le savait. Il ressentit un sursaut de culpabilité inattendu de n'avoir pas la possibilité d'être plus délicat. Il se retourna lentement et entreprit la remontée.
- N'existe-t-il pas un tour de sorcellerie indien pour nous transformer en oiseaux et voler jusqu'à la surface? demanda-t-il d'une voix désinvolte.
- Espèce d'épais!
Bon, la question valait quand même la peine d'être posée.
Paris essaya d'oublier les gémissements et les grincements des marches et de ne pas penser au vide vertigineux et noir qui béait à l'infini vers le bas et le happerait s'il faisait juste un faux pas vers la droite. Il se contentait de lever un pied, de le placer, de se pousser doucement vers le haut, puis de lever l'autre. Il se disait bêtement qu'il avait plus de chances de réussir s'il se gardait de tout mouvement brusque, mais il imposait quand même à chaque marche fragilisée le poids de deux humains. Quand il arriva près du haut du puits vertical, il eut la surprise de voir Janeway penchée pour lui saisir le bras et le guider au-dessus du vide. Le visage de Kim s'empourpra d'embarras. Elle doit être folle de colère, se dit-il en évitant son regard, et ne pas aimer du tout que je joue au héros, par simple stupide orgueil. Mais il garda le silence et la laissa le tirer vers la sécurité de la galerie. Il fit même semblant de n'avoir pas les tripes en bouillie quand il entendit l'escalier s'écrouler avec fracas derrière lui.
Janeway garda sa main serrée sur le coude de Kim pendant tout le trajet jusqu'à la surface. Il pensa presque lire un sentiment de soulagement et un désir de possession dans les traits déterminés du capitaine. Mais peut-être se faisait-il des idées.

CHAPITRE 19

Il n'existait aucune piste décisionnelle pour prendre des mesures en cas de surabondance de personnel navigant non avarié dans les locaux de l'infirmerie. Depuis le retour à bord de l'équipe d'exploration, l'interface du programme holographique médical avait essayé 7 837 voies d'accès différentes et en était arrivé à la même conclusion. Les circuits du contrôle de la fonction primaire consignèrent le fait comme une contingence de programmation inacceptable et le sous-programme d'auto-maintenance établit une nouvelle priorité dans la file d'attente de ses programmes-objets à restructurer. Avant 0800 le lendemain matin, un arbre de décision permettrait au programme médical d'accéder aux activités conçues pour court-circuiter le dispositif organique de commande du vaisseau en matière de sécurité et de santé de l'équipage. Quand ce nouvel ensemble de pistes décisionnelles serait intégré, l'interface holographique serait capable de chasser de son infirmerie toute forme de vie organique pleinement fonctionnelle afin de procéder plus efficacement aux réparations des membres avariés de l'équipage. Il sauvegarda l'aide-mémoire automatique de donner ordre, dès que le système le permettrait, à toutes les personnes présentes de s'en aller.
Les senseurs indiquaient une réduction satisfaisante de la reproduction oncologique dans les structures cellulaires des patients #2 et #4. Le patient #l - matrice d'identification visuelle (MIV) 521, « Lieutenant Tuvok » - avait subi avec succès une réparation vasculaire et un régime de fusion dermique. Il ne figurait plus dans la queue des soins. Sur le lit diagnostiqueur positionné en face du lieu de projection primaire de l'interface holographique, le patient #3 persistait à faire des mouvements irréguliers pendant que des tentatives de régénération de son os long étaient en cours. La piste décisionnelle 333 requérait de contraindre le patient à l'immobilité complète par voie d'anesthésie générale; la piste décisionnelle 1700 en annula l'effet, et l'interface holographique produisitplutôt une expression de déplaisir exacerbé, conçue pour garantir la coopération du patient dans son propre traitement. Le patient #3 ne manifesta aucune réaction perceptible à cette expression.
Un signal de communication aléatoire interféra dans l'espace du senseur de l'unité médicale et une voix d'origine organique dit : « Passerelle à Janeway. »
Le nonpatient #1 - MIV 547, « Janeway, capitaine Kathryn M. » - répondit en ouvrant un canal de même fréquence sur le dispositif de communication personnel épinglé à l'avant de son uniforme.
- J'écoute.
- Capitaine, deux vaisseaux kazons s'approchent du Dispositif.
Janeway, capitaine Kathryn M. se dirigea vers la sortie, suivie par le nonpatient #2 - MIV 870, « Paris, Thomas E. » - le nonpatient #3 et le nonpatient #4 - anciennement patient #l, MJV temporaire 1, « Ocampa de sexe féminin : Kes. »
- Établissez une trajectoire. J'arrive, vocalisa le nonpatient #1 à l'intention d'un récepteur non identifié.
Les nonpatients #1 à #4 franchirent alors les portes de l'infirmerie et sortirent du champ du senseur. Le sous-programme d'identification des formes de vie temporaires supprima les étiquettes correspondantes de son répertoire.
Le patient #3 plia soudain sa jambe droite et l'étendit, produisant une vocalisation non-verbale apparemment indicatrice de satisfaction plutôt que de douleur. Cependant, les bases de données diagnostiques indiquaient qu'une activité physique intensive n'était pas indiquée immédiatement après une régénération réussie de l'os long. Avant qu'une piste décisionnelle appropriée ne puisse intervenir, le patient #3 s'était levé du lit diagnostiqueur et claquait des doigts en direction du patient #4.
- Nous devons retourner à notre vaisseau, dit-il.
Une alerte de niveau trois s'enclencha dans le sous-programme d'interface avec le patient alors que le patient #4 se levait de son lit et posait les deux pieds sur. le plancher du pont. Comme l'indice de condition physique du patient #4 était de six points supérieur sur l'échelle de fonctionnalité humanoïde optimale que l'indice du patient #3, le sous-programme de synthèse vocale adressa son énoncé au patient #4. « Je vous conseille fortement de ne pas vous surmener. »
Le patient #4 sortit de l'infirmerie en compagnie du patient #3. Le sous-programme d'identification des formes de vie temporaires envoya leurs enregistrements au fichier des suppressions, en attendant une révision diagnostique de leur état au moment d'un déclenchement automatique volontaire. Le système n'avait pas été avisé d'un étiquetage permanent pour ces deux patients et ne put donc pas procéder à un renvoi de leurs fichiers temporaires dans la banque de données des membres du personnel du Voyageur.
Tandis que les systèmes secondaires compilaient toujours les données préliminaires, le patient #1 se leva du lit diagnostiqueur et procéda dans la même direction que les patients #3 et #4.
La mise en garde numéro huit vocalisa à quinze décibels : « Je ne veux pas être tenu responsable ... »
Le sous-programme de synthèse vocale s'interrompit automatiquement quand le patient #l quitta les environs immédiats.
Le patient #2 - MIV 566, « Kim, enseigne Harry » - restait la seule forme de vie organique de haut niveau dans l'infirmerie. L'interface holographique se relocalisa à vingt-sept centimètres du pied du lit du patient #2.
- L'équipage est-il toujours aussi difficile? demanda le sous-programme d'interview des malades, pour transmettre l'information au système de gestion des données.
Le patient #2 haussa les épaules dans un geste humanoïde d'incertitude.
- Je ne sais pas, doc. C'est ma première mission.
Le patient #2 sortit alors derrière les patients # 1, #3 et #4 sans interaction complémentaire.
L'interface holographique s'immobilisa suite à l'absence de tout stimulus externe. Le sous-programme de synthèse vocale ajusta son volume par défaut à + 118 décibels et demanda : « Personne ne sait comment éteindre le programme avant de s'en aller? »
Aucun des patients étiquetés absents ne revint initier une réponse.

Janeway fit signe à Paris de la suivre quand les portes de l'infirmerie se refermèrent derrière eux. Elle trouvait la passerelle affreusement loin et le temps perdu pour s'y rendre la contrariait. Elle souhaitait parfois que la téléportation à bord même du vaisseau soit moins dangereuse et moins malcommode.
- C'est trop risqué de vous renvoyer sur la planète maintenant, dit Janeway à Kes et à Neelix sans se retourner. Je suggère que vous regagniez vos quartiers.
Ils devaient courir pour la suivre sa cadence, mais elle n'avait pas l'intention de ralentir le pas, même quand Tuvok et Kim arrivèrent, au pas de course aussi, pour les rattraper.
Neelix se gagna quelques bons points car il s'arrêta tout de suite et tira Kes par le bras pour la retenir. S'il ne savait rien faire d'autre, il savait au moins comment ne pas rester dans les jambes.
- Attends de voir comment ils vivent, l'entendit-elle.murmurer à l'amour de sa vie au moment où elle s'entassait avec ses hommes dans le turbolift ouvert.
Tu présumes que je suis capable de nous garder tous en vie assez longtemps pour qu'elle ait la chance d'apprécier les bonnes choses de notre mode de vie, pensa Janeway en poussant un soupir. Le genre de pensée qu'il valait mieux ne pas garder en tête. Elle se força de ne donner aucun signe d'impatience et garda le silence pendant tout l'interminable trajet d'ascenseur jusqu'à la passerelle, trop tendue pour penser à autre chose qu'aux ordres à émettre. Elle ne perdit pas une seconde quand l'ascenseur les libéra dans l'effervescence et l'agitation de la passerelle.
- Activez les systèmes d'armement. Alerte rouge, dit-elle à Tuvok qui se dirigeait vers sa station.
Le Maquis de Chakotay était devant eux et passait à pleine vitesse sous la coque du premier vaisseau kazon. Plus loin devant, Janeway voyait le Dispositif s'étaler, immense, sinistre et menaçant. Elle avait envie de crier au commander maquis de ne pas trop s'approcher. Déjà que le Protecteur crachait toujours à intervalles irréguliers de gros glaires de lumière blanche vers la surface de la planète, en plus ils ne connaissaient pas la puissance de tir de l'artillerie kazon et ignoraient si leurs boucliers résisteraient. Janeway avait aussi le sentiment, qu'après l'onde de délocalisation du Dispositif, le vaisseau de Chakotay n'était pas en bien meilleur état que le Voyageur. Elle se glissa dans son fauteuil de commandement. Paris, désœuvré, errait toujours à sa gauche. Elle ne voulait pas perdre de vue le lisse et brillant bâtiment kazon qui virait de bord pour amorcer sa première orbite autour du Dispositif.
- Le chef d'escadrille kazon nous contacte, capitaine, dit Tuvok en levant les yeux de ses commandes.
- En visuel! ordonna-t-elle sans regarder son officier. Malgré l'ordre qu'elle venait de donner, elle fut surprise de la disparition soudaine de sa fenêtre sur l'extérieur. Le visage craquelé et souillé de poussière de Jabin apparut sur l'écran. Janeway était mécontente de le voir, même avant qu'il n'ouvre la bouche et ne sourie, d'un grand sourire aux dents cassées.
- Êtes-vous venue étudier, comme nous, l'étrange comportement de l'entité, capitaine? demanda-t-il avec une fausse bonne humeur.
- Notre seul souci est de rentrer chez nous, Jabin. Nous comptons nous téléporter sur le Dispositif et demander au Protecteur de nous renvoyer.
- Je crains ne pouvoir vous y autoriser, dit le chef kazon, avec un rire glacé.
- Nous ne sommes pas en conflit avec vous, dit Janeway.
- Nous sommes en conflit avec tous ceux qui nous provoquent, rétorqua Jabin qui ne faisait même pas l'effort de sourire.
- C'est ridicule, dit Janeway simplement, en retenant l'impulsion de s'emporter contre lui. Nous n'avons aucune intention de vous provoquer. De toute manière, nous n'avons aucune intention de rester ici assez longtemps pour nous préoccuper même de ce qui vous arrive!
Jabin fit un geste furieux à quelqu'un qui se trouvait en dehors du champ de vision.
- Et moi, je n'ai aucune intention de laisser des créatures technologiquement avancées comme vous monter à bord du Dispositif, rétorqua le chef kazon. ·
- Jabin, il est possible de discuter de cette question comme deux êtres civilisés ...
Mais déjà il avait coupé la communication avec un grognement de colère et Janeway vit l'éclair de feu des armes du vaisseau kazon avant même la fin de son appel à la raison. -
J'imagine qu'avec vous ce n'est pas possible, conclut-elle tout bas.
Le tonnerre des paquets d'énergie qui explosaient contre leurs boucliers causait plus de bruit et de fureur que de mal réel, mais Janeway devait tenir compte de l'intention belliqueuse sous-jacente à cette attaque kazonne injustifiée.
- Les boucliers tiennent, rapporta Tuvok.
Elle hocha la tête pour signifier qu'elle avait reçu le message et serra les mains-sur les bras de son fauteuil.
- Activez les phaseurs. Procédure de désengagement delta quatre.
Le bâtiment kazon vacilla de bout en bout. Les phaseurs du Voyageur avaient frappé en plein dans le mille et maintenant le vaisseau roulait adroitement par bâbord pour éviter l'inévitable tir de riposte. Janeway aurait aimé en savoir plus sur les petits vaisseaux de chasse kazons - et leurs équipages - de manière à déterminer si leur zigzaguante retraite était un signe d'avarie à leurs propulseurs ou préparait juste une autre plus furieuse attaque. L'unique batterie de phaseurs du Maquis balafra le dessous de l'étrave du second bâtiment kazon. Janeway ouvrit un canal de communication sans prendre la peine de Je demander à Kim, aux opérations.
- Janeway à Chakotay.
Un sourire impitoyable s'esquissa sur ses lèvres quand le second vaisseau kazon commit l'erreur de virer de bord et d'engager le combat. Profitant de la manœuvre, Chakotay lui colla aussitôt à la poupe et la martela de rafales de phaseur.
- Tuvok et moi, nous nous téléportons sur Je Dispositif, dit-elle sans faire d'effort pour cacher le ton admiratif de sa voix. Êtes-vous capable de tenir en respect les Kazons?
- Je pense, capitaine.
Chakotay avait l'air moins confiant qu'elle.
- Bon.
Elle laissa l'Indien à son combat et fit signe à Rollins de quitter la station de navigation et de prendre le poste de Tuvok.
- Monsieur Paris, les commandes sont à vous.
Paris hésita juste une seconde, comme s'il n'était pas certain que Janeway se soit vraiment adressée à lui. Puis il bondit vers la station de navigation avant qu'elle ne doive répéter l'ordre. Ou avant qu'elle ne change d'idée.
- Oui, madame!
La situation n'était pas précisément critique, mais Janeway lui pardonna.
Elle retint la porte du turbolift pour Tuvok et se pencha de nouveau vers la passerelle.
- Gardez le téléporteur verrouillé sur nous, enseigne.
Statut de téléportation d'urgence, dit-elle à Rollins.
Elle attendit qu'il opine pour confirmer qu'il avait reçu le message. Parce que si nous devons déguerpir de là à toute vitesse, il s'agira d'une question de secondes. Une question de secondes pour leur survie à tous. Et s'ils échouaient, Tuvok et elle, personne ne rentrerait de si tôt à la maison.
Janeway recula dans le turbolift et s'obligea à respirer le plus calmement possible pendant que l'ascenseur descendait à toute allure vers la salle de téléportation.

CHAPITRE 20

La grange holographique, sur le Dispositif, était plus sombre, moins nette, moins réelle. Des ombres liquides et floues, pareilles à des taches d'encre, obscurcissaient l'image artificielle malgré les vieilles lanternes suspendues au madrier qui se dressait au centre du bâtiment. En fait, Janeway réalisa, quand elle regarda plus attentivement les traînées lumineuses autour du madrier, que c'était la forme de la lumière qui suggérait la présence de lanternes. Il n'y avait pas d'objet réel, pas même un semblant de crochet.
Un banjo solitaire égrenait toujours la même note quelque part dans l'obscurité. Les chantonnements discrets du tricordeur de Tuvok se superposaient en contrepoint de cette mélodie désintégrée.
- Le système de traitement des données se trouve derrière ce mur, capitaine, dit le Vulcain en montrant l'intérieur de la grange sans lever les yeux de ses senseurs.
- Vous savez quoi faire, dit Janeway.
Tuvok, les sourcils levés, eut un regard interrogateur qui, sur le visage de tout autre humanoïde, aurait exprimé la surprise. Puis, il hocha lentement la tête et sembla prendre conscience des notes du banjo pour la première fois. Janeway se tourna vers les vacillants accords, satisfaite que Tuvok accepte sa décision sans émettre de commentaires et reprenne sans elle ses explorations. Le Vulcain n'avait pas besoin d'elle pour repérer l'emplacement exact du système de délocalisation du Dispositif. Et encore moins pour en déchiffrer le mode de fonctionnement. Mais le Protecteur... Le Protecteur avait de toute évidence besoin de quelqu'un, ou de quelque chose, et Janeway ne partait jamais sans avoir obtenu de réponse satisfaisante à ses questions. Elle regretta de ne pas avoir de lampe de poche, comme dans les tunnels ocampas, et s'avança lentement dans le noir profond.
Elle ne voyait pas le vieil homme, mais sentait sa présence. Il était pelotonné dans un coin au centre d'une image à peine esquissée de selles et de balles de foin. Le banjo sur ses genoux dérivait dans le flou de ses mains, éphémère et incertain comme sa musique. Le vieillard leva les yeux vers Janeway avec un sourire mélancolique.
- Vous, au moins, vous êtes tenace, dit-il.
Janeway s'agenouilla à une cinquantaine de centimètres de l'illusion de balle de foin sur laquelle il était assis pour ne pas interférer dans la projection.
- Nous avons besoin de vous pour nous ramener là d'où nous venons, lui dit-elle avec la même intonation douce et ferme qu'un médecin qui s'adresserait à un malade en phase terminale.
- Cela n'est pas possible, soupira l'hologramme.
Les contours imprécis de sa silhouette s'estompèrent un peu plus dans la pénombre, puis l'image redevint plus nette, sans banjo cette fois.
- Il me reste à peine assez de forces pour terminer mon travail, dit le vieil homme.
Et ce travail, Janeway le savait, n'avait rien à voir avec l'effort de se manifester ici pour elle.
- Vous bouchez les conduits d'énergie avant de mourir.
- Sinon, les Kazons voleront l'eau. Mais dans quelques années quand l'énergie des Ocampas s'épuisera ...
Un autre soupir passa comme une ride sur son corps diaphane et Janeway réalisa qu'elle avait devant elle le contrôle défaillant de l'entité sur ses propres systèmes.
- Cela n'aura plus d'importance, poursuivit le vieillard.
Ils seront obligés de regagner la surface et ne survivront pas. Sans moi, ils sont totalement démunis. J'ai manqué à mes engagements envers eux.
Il regarda Janeway avec des yeux si noirs qu'elle se demanda si ce n'étaient pas les murs de la grange qu'elle voyait à travers les trous vides de ses globes oculaires.
- Vous m'avez déjà parlé de votre responsabilité vis-à-vis de votre équipage. Les Ocampas étaient ma responsabilité, dit l'hologramme.
- Vous avez fait quelque chose qui a transformé cette planète en désert, n'est-ce pas? hasarda doucement Janeway.
Elle eut l'impression de voir palpiter un sentiment de surprise très humaine quelque part loin dans ses traits. L'hologramme se concentra et sa silhouette retrouva un.peu de sa brillance.
- Nous savons qu'il y a eu une catastrophe environnementale à peu près à l'époque où vous êtes arrivé, expliqua Janeway. Est-ce la dette impossible à honorer? C'est cela?
- Nous sommes des explorateurs venus d'une autre galaxie, dit la créature. Nous ne soupçonnions pas que notre technologie détruirait à ce point leur atmosphère. Deux d'entre nous ont été désignés pour rester sur place et prendre soin des Ocampas.
La voix de l'entité avait des accents plus étranges - qui correspondaient plus à son exotique mode de pensée, se dit Janeway. Puis, elle se souvint de Tuvok qui explorait seul le Dispositif et l'inquiétude accéléra les battements de - son cœur.
- Il y a une autre entité pareille à vous sur ce Dispositif? L'hologramme secoua la tête et agita sa main longue et floue pour faire signe que non.
- Plus maintenant, dit-il. Elle est partie à la recherche d'endroits plus intéressants. Elle n'a jamais compris pourquoi les Ocampas requéraient tant d'attention ...
Il tourna ses yeux profonds vers l'extérieur de la grange, sans doute vers la planète menacée.
- Elle ne réalisait pas à quel point ils étaient vulnérables, poursuivit-il
- Pourquoi attiriez-vous des vaisseaux ici? demanda Janeway. Pourquoi infliger à des êtres vivants des maladies mortelles?
L'entité eut une expression de détresse et de désarroi.
- Je n'ai jamais voulu faire de mal. Ce n'est pas la maladie qui les a tués. Ils sont morts parce qu'ils étaient incompatibles.
- Incompatibles? demanda Janeway en fronçant le front.
- Ne comprenez-vous pas?
L'hologramme n'attendit pas sa réponse, mais bougea ses genoux indistincts et s'assit sur le bord de sa balle de foin maintenant presque invisible.
- J'ai fouillé la Galaxie à la recherche d'un pattern moléculaire compatible, dit-il. Chez certains individus, j'ai trouvé des structures moléculaires similaires, mais ...
- Vous avez essayé de procréer? demanda Janeway en jetant à la projection un regard incrédule et étonné.
En un clin d'œil, l'image se ratatina sur elle-même et se pelotonna de nouveau dans les ombres. La structure de son visage supportait à peine ses traits maintenant. Il n'y avait plus qu'une vague suggestion d'humanité, de possibilité de vie.
- J'avais besoin de quelqu'un pour me remplacer, dit l'entité d'une voix tremblante à peine perceptible. Quelqu'un qui aurait compris l'énorme responsabilité de pourvoir aux besoins des Ocampas. Seule ma progéniture aurait pu le faire.
Mais combien de temps fallait-il à une créature dont la durée de vie était si longue pour engendrer? Et, une fois le Protecteur mort, qui se serait occupé de ses petits jusqu'à leur âge adulte?
- Vous n'avez jamais pensé permettre aux Ocampas de se débrouiller seuls pour prendre soin d'eux-mêmes? demanda Janeway.
La suggestion sembla l'horrifier.
- Ce sont des enfants, dit-il.
Comme le serait votre progéniture. Janeway se plaça directement devant lui pour l'obliger à la regarder droit dans les yeux au lieu de laisser errer son regard.
_ - Les enfants doivent grandir, dit-elle.
De l'angoisse se dessina sur ce qui restait de traits.au visage de l'hologramme. Janeway tendit la main pour lui toucher le bras mais sa main traversa l'image.
- Nous sommes des explorateurs aussi, dit-elle. La plupart des espèces que nous avons rencontrées ont surmonté toutes sortes de difficultés sans protecteur. Vos enfants réussiront peut-être mieux que vous ne le pensez.
- Ils sont ignorants, soupira-t-il d'un air désespéré. Ce sont des bipèdes dépendants ...
- Alors, éduquez-les avant de mourir. Donnez-leur la connaissance dont ils ont besoin pour survivre.
L'hologramme secoua la tête et se recroquevilla un peu plus sur lui-même.
- Mettriez-vous vos plus dangereuses technologies entre les mains de vos enfants? demanda-t-il. Je leur enverrais les moyens de se détruire.
- Vous disiez vous-même que, dans cinq ans, ils sont condamnés de toute façon.
Janeway n'aimait pas voir la douleur que ses paroles lui causaient, mais elle avait le devoir de lui dire la vérité telle qu'elle la voyait.
- Les humains ont un autre proverbe, ajouta-t-elle. « Si vous donnez un poisson à quelqu'un, il mangera un repas. Si vous lui apprenez à pêcher, il mangera toute sa vie. »
Elle regarda la projection absorber l'information, un peu comme Tuvok quand il enregistrait une chaîne de variables dans sa mémoire à long terme. Elle ne savait pas, dans le cas de Tuvok comme dans celui de cette créature, ce qu'ils feraient de l'information après en avoir analysé chaque bit, mais elle avait appris d'expérience que si les données d'entrée étaient bonnes les données de sortie l'étaient aussi, peu importe l'unité de traitement. Le bip urgent de son commbadge l'interrompit.
- Voyageur à Janeway.
Pendant une fraction de seconde, elle se demanda ce qui était arrivé à Rollins, puis se rappela que Kim était revenu. - J'écoute.
- Nous avons des problèmes ici, dit Kim. Les Kazons ont du renfort.
Le hurlement des sirènes du Voyageur couvrait sa voix et accentuaient la sinistre portée de ses paroles.
Les senseurs du Maquis évaluaient que le croiseur kazon qui venait d'arriver était au moins quatre-vingts fois plus gros que les répugnants petits vaisseaux de chasse contre lesquels ils se battaient depuis dix minutes. La puissance de ses propulseurs dépassait les graduations de l'afficheur de données. Chakotay trouvait inutile de perdre son temps à recalibrer ses senseurs pour obtenir une lecture exacte. De toute façon, même si le gros croiseur avait la bonne idée de pulvériser d'abord le Voyageur avant de tourner son attention sur le menu fretin, Chakotay estimait qu'il ne lui restait qu'environ quarante secondes à vivre pour rédiger son testament. Heureusement, en un sens, que le style de vie maquis ne laissait pas grand-chose à léguer.
Un sourire de satisfaction barra son visage quand Torres, d'un coup de phaseur, ouvrit une longue balafre dans la coque d'un des chasseurs. Si cette petite boîte à sardines qu'il pilotait était équipée de torpilles à photons, le Voyageur et le Maquis auraient déjà depuis longtemps envoyé les deux péniches spatiales kazonnes dans un monde meilleur. Un autre de leurs éclairs de plasma polarisé lécha la proue du Maquis par tribord. Les boucliers kazons étaient assez efficaces, admit Chakotay, mais leur armement n'arrivait pas à la cheville des disrupteurs cardassiens et leurs guerriers avaient moins d'intelligence au combat que les mouches à merde. Deux bons commanders à bord de deux vaisseaux fonctionnels auraient, avant de retourner se promener dans leur secteur du Cosmos, marqué l'histoire militaire kazonne de manière indélébile.
Chakotay avait le mauvais pressentiment que la seule marque qu'il laisserait aujourd'hui serait un nouveau champ de débris de glace et de carbone. Et pas un champ très, très impressionnant.
Il entendait, sur les canaux de communication subspatiaux ouverts, crépiter régulièrement les échanges entre le Voyageur et son capitaine qui se trouvait toujours sur le Dispositif.
- Statut du vaisseau maquis? demanda Janeway.
- Ils tient bon, capitaine, répondit promptement la voix d'un jeune officier.
Ouais, tiens bon toi-même, espèce de petit washichu! Un autre coup, cette fois tiré par l'arrière, projeta Chakotay dans son tableau de bord. Il jeta un rapide regard à Torres qui secoua la tête. Elle voulait dire : pas plus de dégâts que d'habitude! Et rien à faire, de toute façon.
- Il nous faut plus de temps, continua Janeway à l'intention de son propre équipage.
À l'écran, le monstrueux croiseur avait déjà cabossé la moitié de la coque arrière du Voyageur et ne cessait de le harceler.
- Êtes-vous capables de les retenir quelques minutes encore? demanda Janeway.
- Nous ferons notre possible. Kim terminé.
Quand elle entendit le signal de fin d'émission du jeune officier de Starfleet, Torres leva les yeux et une indéfinissable expression passa sur son visage.
- Ils ont des problèmes, dit-elle en constatant l'évidence, avant de se concentrer de nouveau sur ses commandes.
- Nous n'avons ni l'un ni l'autre assez de puissance de feu pour arrêter ce croiseur, dit Chakotay.
Bon sang, c'est à peine s'il nous reste un vaisseau! pensa-t-il. Chakotay consulta rapidement ses lectures, vérifia pour la millionième fois si l'unité de distorsion n'était pas endommagée et si les réacteurs matière-antimatière étaient intacts. Il était peu glorieux de monter au ciel comme un jeune soleil sans avoir tiré de toute la peine qu'on s'était donné autre chose que quelques anecdotes à raconter quand on débarquerait au royaume des esprits.
Les yeux de !'Indien revinrent à l'écran et aux terribles embardées du Voyageur pour garder sa coque incurvée hors de portée des tirs cinglants du croiseur kazon. Chakotay se demanda soudain quel était l'avantage de piloter une petite bombe d'antimatière si l'on n'avait pas, au moins une fois dans sa vie, la perspective de la faire exploser. Il détermina les coordonnées de la route du croiseur en fonction de sa vitesse et de sa taille et se prit à sourire d'impatience.
- J'établis une trajectoire de collision, dit-il à Torres toujours concentrée sur son travail. Mais le système de guidage automatique est défectueux. Je devrai piloter en manuel.
Chakotay coupa court à toute protestation en agitant la main pour l'obliger à se taire.
- Préparez l'équipage. Téléportation immédiate à bord du Voyageur, ordonna-t-il à Torres.
Torres cria aux autres Maquis présents sur la passerelle de se préparer à évacuer le bâtiment. Quelle idée séduisante! ironisa Chakotay. Il allait sauver un vaisseau stellaire de Starfleet et se préparer à y embarquer, le tout dans un même magnifique élan. Combien de commanders maquis auraient jamais la chance de se vanter d'avoir fait pareil?
Il ouvrit une fréquence subspatiale et en même temps poussa ses propulseurs agonisants à ce qu'il leur restait de puissance maximale.
- Paris! cria-t-il pour couvrir le hurlement de ses moteurs.
Mon équipage se transporte à votre bord. Que l'un de vos génies de la téléportation garde un faisceau verrouillé sur moi.
Le premier des chasseurs kazons vira frénétiquement de bord pour éviter la course folle du Maquis. Tous les phaseurs de l'ennemi crachèrent le feu mais aucun coup n'atteint sa cible.
- Je vais vous enlever un peu de la pression que vous avez aux fesses, Voyageur! cria Chakotay.
Il entendit, dans son dos, les premiers sifflements du téléporteur et se sentit soulagé que son équipage ait eu le temps de se réfugier à bord d'un vaisseau plus sûr.
- Bien reçu, répondit Paris.
Mais Chakotay ignorait s'il référait à l'arrivée des premiers téléportés ou répondait à son bref message. L'indien vit le Voyageur bondir en distorsion pendant quelques instants, puis revenir dans l'espace normal.
- N'allez pas vous imaginer une seule seconde qu'après nous serons à égalité. Votre vie m'appartient toujours, Poocuh. Paris terminé.
Chakotay grinça des dents et resta cramponné à sa console. L'énorme croiseur ennemi virait lourdement de bord pour lui faire face. Il y avait quelque chose de profondément déplaisant à sauver la vie d'un petit prétentieux. Après avoir regagné le Voyageur, Chakotay lui apprendrait comment compter les points. Ou si leur génie de la téléportation était moins brillant que prévu, il aurait toujours le loisir de le hanter jusqu'à la fin de l'éternité et de lui gâcher complètement l'existence. Il avait presque envie de s'en réjouir d'avance.
Sa trajectoire croisait celle du Voyageur et le Maquis fonçait sur le monstre kazon à la vitesse de l'éclair. Chakotay aurait préféré avoir été capable d'arriver par l'arrière, comme il l'avait d'abord envisagé. Il ne lui restait plus beaucoup de boucliers, et il avait dû les lever pour l'évacuation de son équipage. Approche-toi assez près, assez près - l'expression « assez près » a une énorme importance. Tu joues avec l'antimatière.
Les Kazons lancèrent une boule de plasma brûlant qui se fracassa sur l'avant du vaisseau. La violence de l'impact fit craquer et grincer la proue.
Chakotay bondit de son siège de pilote et sauta aux opérations. Il verrouilla les sas d'étanchéité des ponts inférieurs avant que la perte d'intégrité atmosphérique ne se propage à la passerelle et ne l'avale. La voix de Paris lui parvint dans le hurlement des sirènes du Maquis.
- Je vous tire de là, Chakotay ...
- Pas encore.
Il désactiva les systèmes de survie de tous les ponts, sauf du sien, abaissa les boucliers de la proue et réduisit son impulsion du tiers. Le second tir kazon fit exploser une console à l'arrière de la passerelle, sans réussir à traverser les boucliers.
- Vous allez vous écraser contre le Kazon ! Parez à vous téléporter! hurla Paris.
Si le Voyageur le téléportait maintenant, le Kazon réduirait le petit vaisseau en bouillie et la seule conséquence de son attaque-suicide serait de disposer d'une cible de moins pour attirer le feu de l'ennemi.
- Attendez!
Chakotay avait calculé leur temps de réaction maintenant.
Il jeta un regard souverain sur le grand écran craquelé du Maquis et quand il vit surgir les éclairs orange des bouches des canons installés dans les sabords du bâtiment ennemi, il obligea son vaisseau fatigué à une fulgurante descente en piqué trop tard pour que les Kazons changent les coordonnées de leur verrouillage. Les tirs claquèrent comme la foudre loin au-dessus de !'Indien. Il disposait de six bonnes secondes avant qu'ils n'aient le temps de recharger leurs armes. Chakotay pompa tout ce qui restait d'énergie à son vaisseau pour bondir dans un ultime effort qui tuerait probablement ses loyaux propulseurs et, après un virage sur l'aile, remonta en vrille vers I.e ventre grand ouvert du croiseur et attendit que la coque gigantesque du Kazon emplisse tout l'écran, attendit que l'élan seul propulse le Maquis.
- Maintenant! cria-t-il.
L'insoutenable éclat de l'explosion le submergea, soufflant au loin même le terrible boum! de l'impact et la méprisable réalité de la douleur. Il sentit des paillettes de triomphante lumière l'envelopper et, en même temps, la colonne d'un sifflement chaud, bienvenu l'emporter dans le rien.

CHAPITRE 21

Le grondement, qui aurait pu avoir été un roulement de tonnerre dans un ciel d'été, vibra dans la pénombre de la grange et Janeway se prit à lever les yeux. Elle se demandait comment se déroulait la bataille qui faisait rage à l'extérieur.
La projection holographique fixa de son regard transparent un point situé derrière Janeway. Elle se retourna et vit Tuvok s'approcher doucement, le tricordeur maintenant fermé dans une de ses mains.
- Je suis capable d'accéder au système qui nous renverra dans l'espace fédéral, rapporta-t-il en s'accroupissant à côté d'elle, mais il me faudra plusieurs heures pour l'activer.
Plusieurs heures que les Kazons ne leur accorderaient certainement pas. Janeway se retourna vers l'entité et tendit la main.
- Si vous ne nous aidez pas ...
L'entité détourna les yeux. Son visage était entier mais de plus en plus flou.
- Je souhaiterais vous aider. Mais il me reste très peu de temps.
Puis ses lèvres continuèrent à bouger sans émettre aucun son et il resta plusieurs secondes le regard aveugle fixé au loin, avant que sa voix ne lui revienne brusquement.
- J'ai suivi votre conseil, dit l'hologramme. J'ai commencé à transmettre le contenu de mes banques de données aux Ocampas.
Sa silhouette disparut pendant une fraction de seconde, puis réapparut dans un flash.
- J'ai également initié un programme d'autodestruction, dit-il.
Le cœur de Janeway bondit.
- Si vous détruisez le Dispositif, nous n'avons aucun moyen de retourner chez nous! s'écria-t-elle.
- Je ne veux pas permettre aux ennemis des Ocampas de prendre le contrôle de ces installations, murmura J 'entité.
Janeway ne savait pas si elle entendait sa voix ou lisait simplement les mots sur ses lèvres de plus en plus indistinctes.
- Dans quelques minutes tout sera détruit.
Il rapprocha son visage et, cette fois, la voix ne venait de nulle part. * Vous devez partir tout de suite. *
Elle pensa d'abord que l'entité les avait physiquement bannis, jetés quelque part loin du Dispositif avec la même terrible soudaineté qu'elle s'était emparée de leurs vaisseaux et avait volé leurs corps. Elle se sentit rouée de coups. Elle se sentit tomber à pic vers nulle part, puis heurta une surface dure qui la projeta en l'air avant de tournoyer sous elle comme le pont d'un vaisseau en perdition. Puis la grange obscure redevint réalité, puis s'éteignit, puis revint à l'existence de nouveau. Janeway se releva sur ses coudes et, le cou tendu, chercha Tuvok. Puis la réalité changea de nouveau et se stabilisa. Dans la lumière vaporeuse, remplie de brume, qui J' enveloppait maintenant elle aperçut, quelques mètres plus loin, son officier de la sécurité qui se remettait sur ses genoux et reconnut l'immense et vaste pièce dans laquelle ils se trouvaient. C'était la morgue sans fond qu'avaient découverte Kim et Paris lors de leur première visite au Dispositif. L'événement inconnu qui venait de se produire avait détruit le système de projection holographique. Janeway roula sur le dos et tapa son commbadge.
- Voyageur, rapport!
- Un vaisseau kazon s'est écrasé sur le Dispositif, capitaine ...
Des grésillements et des crépitements brouillaient la voix de Paris sur le canal ouvert. Janeway entendait aussi les coups de butoir assenés au Voyageur.
- Vous tenez bon?
- Affirmatif.
- Restez en ligne.
Elle prit la main que lui tendait Tuvok pour l'aider à se relever. À l'endroit où, quelques instants plus tôt, se pelotonnait la projection holographique de l'entité, une créature énorme et vaporeuse gémissait et bougeait avec effort. * Le programme terminateur. .. a été ... endommagé ... * La créature eut un mouvement de recul quand Janeway voulut instinctivement s'en rapprocher. * Les Kazons ... ne doivent pas prendre. .. * Quelque chose au centre de la masse vaporeuse et fragile reflua sur soi et s'éteignit. * ... le contrôle ... de cette installation.: *
Puis, dans un profond soupir, la masse se ratatina, toujours plus petite, toujours plus noire, jusqu'à ce que le dernier miroitement de sa forme physique s'évanouisse.
Il ne restait plus, aux pieds de Janeway, qu'un objet difforme qui ressemblait à quelque minerai extraterrestre et qui scintilla faiblement pendant quelques secondes avant de s'obscurcir. Elle aurait souhaité rendre un dernier hommage aux restes de l'être extragalactique, et surtout savoir ce que le Protecteur aurait considéré comme une cérémonie appropriée. Mais il leur restait à peine le temps de se sauver.
- Dois-je activer le programme qui permettra notre retour? demanda Tuvok.
- Et quel sort attend les Ocampas après notre départ? répondit Janeway sans détourner les yeux du pitoyable squelette du Protecteur.
Elle sentit presque tressaillir le corps du Vulcain. Il s'avança du pas réglementaire pour se placer directement dans son champ de vision. La manière la plus efficace dont il disposait pour requérir toute son attention.
- Capitaine, dit-il, toute action de notre part visant à protéger les Ocampas affectera l'équilibre des forces du système. La Prime Directive, souligna-t-il, me semble devoir rigoureusement s'appliquer.
- Vraiment?
Si Tuvok avait été humain, Janeway aurait suspecté qu'il invoquait la Prime Directive pour la manipuler et la persuader de revenir sur sa décision. Mais Tuvok était vulcain, et l'un des êtres plus honorables de sa race. Il était incapable de dire autre chose que ce qu'il estimait la vérité.
- Nous n'avons jamais demandé à être impliqués, Tuvok, lui dit-elle. Mais nous le sommes. Nous le sommes.
Elle poussa un soupir en regardant le bout de métal tordu.
Et fuir ne serait pas la bonne réaction. Prime Directive ou non, il ne servait à rien de s'illusionner sur les énormes conséquences qu'avait déjà leur présence ici. Elle sourit tristement, comme pour s'excuser sans avoir à le dire.
- J'ai bien peur que votre famille ne doive vous attendre un peu plus longtemps, dit-elle.
Si Tuvok avait quelque doute sur la pertinence de sa décision, son impénétrable flegme vulcain n'en laissa rien paraître. Il hocha poliment la tête pour signifier que le message était bien reçu puis, dans un geste de compassion, s'inclina pour récupérer les restes de l'entité qui avait veillé, si tendrement et si longtemps, sur ce système.
Nous ne les abandonnerons pas, promit Janeway. Nous nous assurerons que la volonté du Protecteur soit respectée. Elle tapa son commbadge et Tuvok prit position à côté d'elle.
- Équipe d'exploration à Voyageur. Deux à remonter.

Quand le turbolift déposa Janeway et Tuvok sur la passerelle du Voyageur, elle était littéralement bondée. Janeway dut jouer du coude pour se faufiler entre Torres et Chakotay et parvenir à l'allée centrale. Torres grommela son déplaisir d'être bousculée. Chakotay sentait le carburant brûlé, comme s'il venait de sortir des ruines carbonisées d'un dépôt de carburant et une couche de suie, épaisse comme du pollen, lui couvrait les cheveux et les vêtements. Janeway se doutait de ce qui lui était arrivé.
Elle descendit les marches vers son fauteuil de commandement et s'efforça d'ignorer les décharges d'énergie qui se fracassaient toujours, comme de violents éclairs, contre leurs boucliers endommagés.
- Monsieur Tuvok, armez une bombe tricobaltique.
- À vos ordres, capitaine.
Paris, à la station de navigation, sursauta mais Janeway n'avait pas le temps d'expliquer.
- Ouvrez une fréquence de communication avec les Kazons, ordonna-t-elle à Kim qui plongea sur ses commandes sans poser de questions.
- Fréquence ouverte.
L'écran principal se brouilla et se reforma. Le visage de Jabin, tanné par les vents du désert, remplaça l'image du Dispositif. Le chef kazon ne perdit pas son temps en vaines plaisanteries.
- Je vous avise, capitaine, que j'ai demandé du renfort, dit-il.
Janeway ne put s'empêcher de sourire devant la futilité de sa menace.
- J'appelle pour vous avertir d'éloigner vos vaisseaux. J'ai l'intention de détruire le Dispositif.
- Vous ne pouvez pas faire ça, dit Jabin, le visage figé de surprise.
- Si, lui dit Janeway, et je le ferai.
Elle n'avait pas besoin de sa permission.
- Communication terminée, dit-elle avec un signe de tête à Kim.
Presque aussitôt le Voyageur tangua sous de nouvelles décharges de torpilles. Janeway s'agrippa à son fauteuil.
- Ils augmentent le feu, capitaine. Les boucliers tiennent bon, annonça Kim.
Au moins quelque chose tenait.
- Éloignez-nous à quatre cents kilomètres du Dispositif, monsieur Paris.
- Oui, madame.
- Que faites-vous? cria Torres penchée par-dessus la main courante, la tête presque contre le visage de Janeway. Ce Dispositif est notre seul espoir de rentrer chez nous!
Pas assez de temps, leur avait dit le Protecteur. À mesure que passaient les secondes, sa mise en garde était de plus en plus vraie.
- Je sais que vous avez tous de la famille et des êtres chers que vous voulez retrouver le plus vite possible, expliqua Janeway avec autant de calme et de simplicité qu'elle le pouvait. Moi aussi. Mais je ne suis pas prête à mettre en péril la vie des Ocampas juste pour ... nous accommoder.
Ils méritaient mieux que cela, bon sang - ils méritaient tous mieux que ça.
- Nous trouverons un autre moyen de rentrer chez nous, ajouta-t-elle.
- Quel autre moyen? demanda Torres en explosant d'un rire coléreux.
Chakotay l'empêcha de bondir et de continuer de boucher la vue devant l'écran principal. Janeway lui en fut silencieusement reconnaissante.
- Qui est-elle pour prendre des décisions qui nous concernent tous? grogna Torres en se retournant contre le chef maquis.
- Elle est le capitaine, répondit-il.
Il entraîna Torres sur le pont supérieur pour ne pas nuire au travail de l'équipage. Ce devait être un formidable commander quand il était membre de Starfleet, pensa Janeway. Une vraie perte pour la Fédération.
- Bombe tricobaltique armée, dit Tuvok en levant les yeux de la station tactique.
- En position, psalmodia Paris à la navigation.
Il ne restait donc plus à Janeway qu'une chose à faire, une seule chose à dire avant l'irrévocable. Elle prit une profonde inspiration.
- Feu! ordonna-t-elle d'une voix tendue.
Le Voyageur eut un léger recul quand il largua la bombe, un mouvement à peine perceptible comparé aux terribles roulis qui l'avaient secoué sous les tirs kazons. Un miroitant boulet d'énergie, brillant comme le plus pur des diamants, jaillit du fuselage du vaisseau et amorça sa trajectoire courbe et hallucinée vers le Dispositif dans la mer rougeoyante des débris de la bataille. Un des chasseurs kazons rompit le combat. Espérant rattraper la bombe et empêcher l'inévitable, présuma Janeway. Ce que pensaient les Kazons n'avait pas d'importance. Quand le paquet destructeur disparut dans l'enchevêtrement des jambes de force et des pylônes de la structure, Janeway sentit, avec un frisson de regret presque douloureux, un univers d'infinie tension se distendre en elle et la quitter. Une gerbe de destruction s'éleva du point d'impact. Terminé, se dit-elle. Tout est terminé. Nous n'y pouvons plus rien. Tout est terminé. Pour le Protecteur, pour les Ocampas, pour eux tous. Elle se surprit, même si elle n'aurait peut-être pas dû, d'éprouver un immense soulagement de n'avoir plus cette décision à prendre.
Tout le monde resta silencieux pendant un très long moment. Quelqu'un à l'arrière de la passerelle éclata en sanglots. Par respect humain, Janeway ne se retourna pas pour voir qui pleurait.
- Le chef d'escadrille kazon nous contacte, dit Kim après avoir écouté pendant un moment le signal.
C'était trop demander qu'espérer que Jabin leur fiche la paix.
- À l'écran, dit-elle.
Le regard du chef kazon était tellement chargé de haine qu'il aurait pu se vriller un chemin jusqu'au cœur du vaisseau.
- Vous vous êtes fait un ennemi aujourd'hui, dit-il.
Puis il coupa la communication sans laisser à Janeway l'occasion de répondre. Elle n'avait rien à lui dire de toute façon. Tuvok, le seul sur la passerelle dont le visage était resté serein, leva les yeux de sa console.
- Les Kazons battent en retraite, capitaine, dit-il.
Pour son bénéfice à elle, pensa Janeway, mais aussi pour apaiser l'inquiétude des autres.
À l'écran, là où s'était trouvé la gigantesque structure, un nuage plasmique gonflait en silence vers l'extérieur jusqu'à remplir toute la nuit - annihilant, du moins pour le moment, toute idée qu'il y subsistait une vie, tout espoir de quoi que ce soit, et surtout l'espoir de salut que le Dispositif ne leur offrait plus.

CHAPITRE 22

Paris ne savait pas à quoi s'attendre quand il entra dans le bureau du capitaine. À être condamné au supplice de la cale peut-être. Ou, à tout le moins, à se faire passer un savon pour ses nombreux écarts.
Il s'était laissé prendre entièrement par l'excitation de la bataille. Il n'avait jamais connu de sensation semblable à bord des vaisseaux maquis - un tel sens des responsabilités et du devoir l'avait envahi qu'il avait dit des choses et fait des choses que seul un membre d'équipage d'un vaisseau stellaire de Starfleet avait le droit de dire ou de faire. Et - le plus grave de tous ses péchés - il avait intentionnellement omis de rappeler au capitaine Janeway qu'il était un rebelle et un renégat quand, dans le feu de l'action, elle avait elle-même semblé l'oublier. Il s'était senti tellement bien de faire de nouveau partie d'une équipe. Tellement bien d'être utile.
Janeway quitta la fenêtre d'observation quand la porte se referma en soupirant derrière Paris. Il aperçut une légère surprise dans ses yeux comme si elle n'avait pas prévu qu'il arriverait si vite ; puis elle s'avança doucement vers le moniteur installé sur sa longue table et l'éteignit sans le regarder. Le visage souriant d'un homme et le corps ébouriffé d'un adorable gros chien - images allusives de sa solitude - disparurent du moniteur avant même que Paris ne rougisse de cette intrusion dans l'intimité de Janeway.
- Vous avez demandé à me voir, capitaine? s'empressa+ il de demander pour dissiper le malaise.
- Monsieur Paris, vous avez un problème, dit-elle en croisant les mains.
Il était encore à l'école primaire la première fois qu'une femme lui avait dit cela.
- J'ai invité Chakotay et sa collègue maquis à faire partie de cet équipage. Vu les circonstances, c'était la seule chose raisonnable à faire, poursuivit Janeway.
- Allez-vous m'affecter un garde du corps, capitaine? demanda Paris en réprimant une irrésistible envie de pouffer de rire.
L'idée de se faire assassiner par Chakotay dans son lit après avoir survécu à tous les dangers récents lui était insupportable. Janeway eut un étrange sourire.
- Il semble que vous en ayez déjà un.
- Vraiment?
- Monsieur Chakotay m'a raconté une vague histoire et m'a dit que sa vie vous appartenait.
Elle secoua la tête, manifestement embarrassée d'avoir à aborder le sujet. Paris, lui, se permit un sourire franchement diabolique.
- C'est une situation que je vais savourer, je pense, admit-il.
- N'en soyez pas si certain, dit Janeway en secouant la tête d'un air dubitatif. Monsieur Chakotay sera mon premier officier. Tout le monde à bord de ce vaisseau devra lui obéir. Y compris le lieutenant affecté à la navigation, ajouta Janeway en regardant Paris droit dans les yeux.
Au début, Paris eut envie de grogner et de demander en quoi la nomination de Chakotay le concernait. Mais quelque chose se noua dans sa gorge avant qu'il n'ouvre la bouche. Et, une fraction de seconde plus tard, il eut un éclair de compréhension.
- Moi? s'exclama-t-il.
- J'ai consigné dans le journal de bord du vaisseau en date d'aujourd'hui que j'élevais Thomas Eugène Paris au grade de lieutenant. Félicitations, dit-elle en se penchant, avec un chaleureux sourire, la main tendue vers lui pardessus la table.
Paris la saisit à deux mains et la serra, le cœur débordant de gratitude.
- Pour la première fois de ma vie ... je ne sais pas quoi dire!
La remarque lui avait échappé sans nulle intention de plaisanter, mais Janeway continuait de sourire quand elle contourna la table et le reconduisit à la porte.
- Vous l'avez mérité Tom. Je suis juste navrée que votre père n'en sache rien.
Elle s'adressait enfin à lui en semblant lui faire totalement confiance. Ce subtil changement d'attitude provoqua chez Paris un incontrôlable accès de sincérité.
- Il le saura, lui promit-il. Quand nous rentrerons.
Parce que si vous m'avez accordé votre respect et m'avez rétabli dans mon grade, alors je suis obligé de croire que tout est possible. Tout.

Parfois Janeway était stupéfaite de constater le peu d'éloges qu'il fallait pour restaurer la confiance en soi d'un jeune. Certains parents, trop impliqués dans le quotidien de la vie de leurs enfants, ne s'en rendaient pas toujours compte. Mais en quelques jours Paris était passé du stade d'enfant irresponsable à celui de jeune adulte que tout père aurait été fier d'avoir élevé. Contrairement à ce que tout le monde craignait, le surcroît de confiance dont elle l'avait investi avait eu pour seul effet de le faire progresser vers la pleine maturité. Janeway avait hâte de voir ce dont il serait capable quand il l'atteindrait. Elle entendit, juste avant qu'il n'entre, accompagné de Kes, le gazouillis de la voix de Neelix de l'autre côté des portes de son bureau toujours ouvertes.
- Ah, capitaine ... nous venions vous voir.
Janeway se leva de nouveau et sourit de voir le couple d'extraterrestres examiner, bouche bée, son bureau vide comme s'il était rempli d'inépuisables trésors. Cette technologie sobre, nette et propre était peut-être pour eux une véritable merveille.
- Nous avons approvisionné votre vaisseau en eau potable, Neelix, lui dit Janeway. Il est prêt à partir.
C'était le moins qu'elle puisse leur offrir après leur aide généreuse, à Kes et à lui, pour retrouver Kim et Torres.
Neelix, accroché à la main de Kes, secoua nerveusement sa tête à moitié chauve.
- Bien ... Vous voyez ... C'est ce dont nous voulions discuter avec vous ... dit-il, avant de prendre une grande respiration et de conclure d'un trait : Nous aimerions partir avec vous.
Janeway plissa les yeux. Cette fois, le petit extraterrestre l'avait complètement désarçonnée.
- Je suis navrée, répondit-elle. Le Voyageur n'est pas un vaisseau de ligne. Il n'embarque pas de passagers.
- Bien sûr qu'il n'est pas un vaisseau de ligne, intervint Kes. Nous ne serons pas des passagers.
- Nous serons de précieux collègues, ajouta Neelix.
- Des collègues?
Elle aurait sans doute dû se taire car sa question eut pour effet de décupler la volubilité de Neelix.
- Tout ce dont vous avez besoin, annonça-t-il avec un charme faunesque, je suis capable de vous l'offrir. Vous avez besoin d'un guide? Je suis votre guide. Vous avez besoin d'approvisionnement? Je sais où le trouver. J'ai des amis sur des mondes dont vous ignorez même l'existence. Vous avez besoin d'un cuisinier? Je vous garantis que vous n'avez pas vécu tant que vous n'avez pas goûté à mon angla'bosque.
Janeway n'était même pas certaine qu'il soit possible d'ajouter un plat aussi exotique au menu des synthétiseurs, mais elle ne le mentionna pas.
- Ce sera ma responsabilité de prévoir vos besoins avant même que vous en ayez conscience, insista Neelix avec un éclair malicieux dans les yeux. Et je prévois que votre premier besoin ... c'est moi!
Il était bon vendeur. Janeway devait le lui concéder.
- Et où je vais, dit Neelix en serrant Kes contre lui dans un geste de possession, elle vient.
- En gardant mon indépendance, dit Kes, comme pour s'assurer que Janeway comprenne bien que c'était sa décision à elle aussi. Je suis une exploratrice, capitaine. Sur ma planète, explorer c'était se promener à la surface et défier le Protecteur. Mon père m'a enseigné qu'une Ocampa devait garder son esprit ouvert à toutes les expériences et relever tous les défis de la vie. Et que c'était la chose la plus fabuleuse.
Kes regardait le bureau que Janeway trouvait si familier et si peu romantique avec un tel émerveillement que Janeway se sentit émue.
- Ce vaisseau est capable de nous conduire dans des mondes inimaginables! poursuivit Kes. Je sais que je ne reverrai plus jamais ma planète. Mais je veux tellement participer à votre voyage.
Janeway, ébahie, la regarda avec beaucoup de sympathie.
La jeune Ocampa avait d'instinct si bien résumé l'esprit même de Starfleet. Comment lui dire non? Elle leur fit signe qu'elle était d'accord, et sut tout de suite qu'elle avait pris la bonne décision.
Neelix poussa un profond soupir, serra plus tendrement Kes contre lui et sourit à Janeway avec une expression de totale béatitude.
- N'est-elle pas merveilleuse?
Oui, se dit Janeway remplie d'étonnement. Ne le sommes-nous pas tous?
Il y avait toujours foule sur la passerelle, mais le personnel était plus calme et l'ambiance moins claustrophobique. La plupart des débris de la bataille avec les Kazons avaient été nettoyés et plus de la moitié des panneaux de commande et des tableaux de bord étaient de nouveau fonctionnels. On avait recouvert les autres. Janeway n'avait pas la moindre idée de l'endroit où ils trouveraient des pièces de rechange, et encore moins des techniciens capables de réparer les avaries. C'était un problème prioritaire et Janeway en avait mal au cœur.
Dans quel pétrin nous ai-je fourrés?
Chakotay, debout à sa station de premier officier, portait son nouvel uniforme de Starfleet comme s'il l'avait toujours porté. Torres, à la console d'ingénierie, était plus mal à l'aise dans le sien, aux couleurs or et noir des ingénieurs de la flotte, mais Janeway continuait de penser qu'il fallait par tous les moyens possibles, surtout au début, encourager l'unité de l'équipage. Si cela voulait dire engoncer les Maquis dans des uniformes qu'ils avaient du mal à porter, eh bien, tant pis. Ce ne serait que l'une des nombreuses concessions mutuelles auxquelles ils devraient tous consentir.
Elle descendit vers le fauteuil de commandement et tâcha de répondre par un signe de tête rassurant à chaque regard plein d'expectative braqué sur elle. À l'écran, la planète de Kes dérivait avec paresse, immuable boule de marbre ambre couverte de poussière.
- Nous sommes seuls dans un secteur inexploré de la Galaxie, déclara Janeway.
Il valait mieux commencer par ce qu'ils savaient - les choses évidentes, déjà à demi assimilées.
- Nous nous sommes faits quelques amis dans la région, poursuivit-elle en indiquant de la tête Kes et Neelix, debout près des portes du turbolift. Et aussi quelques ennemis.
La destruction encore visible sur la plupart des ponts du vaisseau en témoignait avec éloquence.
- Nous n'avons aucune idée des dangers auxquels nous serons confrontés. Mais une chose est claire - les deux équipages devront coopérer. C'est pourquoi le commander Chakotay et moi-même avons décidé d'un commun accord que nous n'en formerions plus qu'un seul. Un équipage de Starfleet.
Elle vit Torres tirer sur l'avant de son uniforme avec un évident dégoût mais fit semblant de ne pas l'avoir remarqué. Elle aurait tout le temps, plus tard, d'aplanir ce genre de petits écarts.
- Et comme nous sommes le seul vaisseau de Starfleet « affecté » au Quadrant Delta, nous continuerons de nous conformer à notre directive d'explorer l'espace et de découvrir de nouveaux mondes.
Elle se dirigea vers l'avant de la passerelle pour s'adresser à tous sans avoir à se tourner. Avait-elle vraiment raison d'espérer que cet hétéroclite ramassis ait jamais quelque cohésion et forme un jour une véritable équipe? Et que faire si la cohésion ne venait pas? Ils auraient sans doute à passer beaucoup plus de temps ensemble qu'aucun d'eux ne le souhaitait. Janeway chassa ces sombres pensées de sa tête et concentra son attention sur la situation présente.
- Notre objectif premier est évident. Même aux vitesses de distorsion maximales, il nous faudrait soixante-quinze ans pour atteindre la Fédération, dit-elle en secouant la tête pour réagir aux regards d'incrédulité. Je ne l'envisage pas. Il existe quelque part une autre entité de la même race que le Protecteur. Elle a la capacité de nous renvoyer chez nous beaucoup plus vite. Nous la chercherons. Et nous chercherons les trous de ver, les failles du continuum espace-temps et toutes les nouvelles technologies dont nous pourrions profiter. Quelque part au cours de ce voyage, nous trouverons un chemin pour rentrer, promit-elle avec toute la persuasion dont elle était capable.
Elle se-retourna, posa ses mains sur le dossier du fauteuil de pilote- de Paris et regarda, plus. loin que lui, les éternelles possibilités qui les attendaient au détour de chaque planète et de chaque étoile.
- Monsieur Paris, programmez la trajectoire ...
Elle essaya de mettre dans ses mots assez de confiance et de conviction pour que tout son équipage partage ces sentiments.
- Programmez la trajectoire qui nous ramènera dans l'espace fédéral.
Le voyage allait être long. Très long. Mais avec assez de cœur, d'espoir et de courage, elle savait qu'ils réussiraient. Ils auraient juste besoin de temps.

F I N

Cette ligne de programmation ne sert qu'a formaté proprement les lignes de textes lors d'un utilisation sous Mozilla Firefox. J'aimerais pouvoir m'en passer mais je ne sait pas comment, alors pour l'instant. Longue vie et prospèrité