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L'évasion
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L'évasion.
CHAPITRE 1

La navette plongeait et se cabrait. B'Elanna Torres, l'ingénieur en chef du Voyageur, parvenait sans trop de mal à garder son équilibre car elle avait l'habitude de ce genre de turbulences. Elle s'arc-boutait du haut de ses paumes contre les panneaux de sa console et ses doigts qui ajustaient, augmentaient, changeaient sans cesse le régime des propulseurs, virevoltaient sur ses commandes comme ceux d'un pianiste de concert. Elle n'avait pratiquement pas volé à bord d'une navette de Starfleet depuis l'Académie, mais les automatismes lui revenaient vite.
Cette mission s'annonçait facile, en principe. Le plus gros astéroïde du secteur contenait des gisements d'armalcolite, minerai indispensable à la remise en état des circuits d'Oltion du bloc de distorsion. Torres avait convaincu le capitaine Janeway de l'autoriser à prendre une navette pour se rendre à cet astéroïde et embarquer l'approvisionnement requis. Les senseurs avaient indiqué que le trajet ne poserait aucune difficulté. Mais, en fait, l'espace, dans cette ceinture d'astéroïdes, était aussi instable que dans les Badlands. Si Torres l'avait su, elle aurait demandé que Je lieutenant Paris, Je meilleur pilote du Voyageur, J'accompagne.
Mais c'était Tuvok, l'officier de la sécurité vulcain, qui occupait Je siège de pilote. Il avait Je front plissé et ses sourcils semblaient presque droits. Malgré son air impassible, des gouttes de sueur lui perlaient aux tempes et trahissaient sa tension. Il n'était peut-être pas le meilleur pilote du Voyageur, mais il était excellent quand même.
Ils étaient tellement près du but. Les senseurs du Voyageur avaient indiqué de fortes concentrations de minerai dans la région et Torres en avait besoin. Désespérément besoin.
- Je ne crois pas que la navette soit capable d'en prendre plus, dit Tuvok avec sa rigueur habituelle.
- Et moi non plus, je ne sais pas si je suis capable d'en prendre plus, répondit Torres.
Elle déplaça ses mains sur sa console et faillit perdre \'équi\ibre. E\le voulait de toutes ses forces qu'au moins quelque chose aboutisse. N'importe quoi. Elle en avait par-dessus la tête des équipements défectueux, par-dessus la tête de ne jamais avoir le temps de terminer les tâches qui lui étaient assignées. Elle avait le sentiment que tout le Quadrant Delta complotait contre elle.
- Rapport! demanda Je capitaine Janeway.
Malgré les violents soubresauts de la navette, ils entendaient clairement la voix du capitaine dans les systèmes de communication. Torres faillit bondir au garde-à-vous, une habitude qu'elle avait cru perdue à jamais jusqu'au jour où sa route avait croisé celle de Janeway.
Torres jeta un coup d'œil à l'écran. Les astéroïdes encerclaient leur petit appareil, comme des Cardassiens autour d'un Bajoran sans défense. Ce qui, quelques heures plus tôt, avait rempli son cœur d'espoir n'était plus que synonyme de frustration.
- Les forces subspatiales qui ont fracassé cette planète et l'ont transformée en ceinture d'astéroïdes sont toujours actives, dit-elle en s'efforçant de ne pas laisser transparaître son dépit.
Torres ne réussissait pas à dissimuler ses sentiments aussi bien que Tuvok et pensait parfois n'être qu'une boule d'émotions alors que le Vulcain lui semblait pur intellect.
- Je ne sais pas combien de temps la navette continuera de tenir le coup et je n'ai trouvé aucun moyen d'empêcher les perturbations, dit-elle.
-Trente secondes avant l'objectif, dit Tuvok.
- Je vous conseille fortement de revenir, B'Elanna.
Nous étudierons comment nous procurer ce minerai à partir du Voyageur, dit Janeway.
- Capitaine, c'est sans doute notre dernière chance. Tuvok la regarda, les sourcils levés pour la mettre en garde. Torres n'était toujours pas habituée à la rigidité de la structure de commandement à bord des vaisseaux de Starfleet.
- Vingt secondes, dit-il.
- Vous pensez que le devoir vous commande de continuer, B' Elan na. Mais je ne veux pas perdre deux officiers dans une mission aussi mineure.
B'Elanna ouvrit la bouche pour répliquer, mais Tuvok lui saisit le bras et secoua la tête.
Personne ne semblait comprendre à quel point cette mission était importante pour elle. Ils avaient absolument besoin de ce minerai pour réparer le Voyageur. Elle avait besoin du minerai. C'était elle qui travaillait, souvent deux, trois quarts d'affilée sans arrêt, pour tenter de remettre la machinerie en état. Si le capitaine avait eu à faire son travail, elle n'aurait jamais qualifié cette mission de mineure.
Les turbulences subspatiales continuaient de secouer la navette. Les mains sûres de Tuvok évitaient les astéroïdes les plus gros, mais les plus petits criblaient leurs boucliers.
- Juste quelques secondes de plus, capitaine ... L'éclairage intérieur de la navette faiblit pendant un moment et les doigts de B'Elanna voltigèrent sur son tableau de bord. Un gros astéroïde apparut à l'écran, juste en face d'eux.
- Rapport! dit le capitaine.
B'Elanna n'avait pas le temps de déterminer l'ampleur des dégâts. lis perdaient de la puissance et leurs systèmes de survie étaient endommagés.
- La navette répond de moins en moins à mes commandes, dit Tuvok.
B'Elanna poussa un juron silencieux. S'ils ne retournaient pas tout de suite, ils n'en auraient peut-être plus jamais la chance. Le minerai était important, mais pas au point de perdre la navette. Ou leurs vies.
- Foutons le camp, dit-elle.
Tuvok hocha \a tête une fois, comme si tout mouvement supplémentaire lui aurait fait perdre son précieux contrôle de soi vulcain. Il était penché sur sa console, les épaules voûtées, comme pour propulser la navette par la seule force de sa volonté. En une fraction de seconde, il la vira de bord.
Mais l'appareil tanguait et roulait. Les turbulences semblaient pires maintenant qu'ils tentaient de sortir du champ d'astéroïdes. Quelque chose dans le système de communication au-dessus de Torres émettait un sifflement lent, régulier, irritant.
Les lumières faiblirent encore, puis s'éteignirent. Elle serra le poing dans l'obscurité. Le poing gauche. Avec la main droite, elle continua d'actionner ses commandes. - Moteurs auxiliaires branchés, dit-elle.
Les lumières de la cabine clignotèrent, puis se rallumèrent, mais l'éclairage était beaucoup plus faible.
- Efficacité des boucliers réduite de quatre-vingts pour cent. Ne frappez rien de trop gros, monsieur Tuvok.
- Avec des boucliers à vingt pour cent, même un petit impact serait désastreux, dit-il.
Tuvok énonçait l'évidence avec la conviction d'un orateur devant une assemblée de la Fédération. La prochaine fois, elle demanderait Paris. Lui, au moins, n'éprouvait pas le besoin d'émettre des commentaires chaque fois qu'elle ouvrait la bouche.
Elle se pencha, elle aussi. L'intensité des turbulences subspatiales augmentait. Comme s'ils remontaient des rapides à contre-courant, alors qu'ils s'étaient jusque-là laissés porter par les flots. La coque crépitait comme une crécelle et la navette semblait sur le point de se pulvériser.
- Capitaine, dit Torres, nos systèmes de survie risquent de nous lâcher. La navette se disloque. Envoyeznous un rayon tracteur.
- D'accord, dit Janeway.
Même Tuvok était en sueur maintenant.
Ses doigts voltigeaient sur sa console aussi vite que ceux de B'Elanna.
Une nouvelle vague de turbulence subspatiale ballotta l'appareil. Puis, le fracas d'un choc violent se répercuta dans la cabine.
- Qu'est-ce que? ...
Les lumières s'éteignirent de nouveau, puis se rallumèrent. Des étincelles jaillirent au-dessus des deux officiers et l'air se remplit d'une épaisse fumée qui sentait l'isolant thermique carbonisé.
- Astéroïde de 8.4 centimètres de diamètre, dit Tuvok d'une voix neutre.
- Efficacité des boucliers réduite de quatre-vingtquinze pour cent, dit B'Elanna qui tentait l'impossible pour continuer de pousser la navette. Je fais tout ce que je peux, mais je suis incapable de transférer plus d'énergie. Il n'en reste tout simplement plus.
Ils ne se battaient plus pour pénétrer dans la ceinture d'astéroïdes, mais étaient engagés dans une course effrénée pour en sortir.
La navette fit une autre brusque embardée et un coup fulgurant se réverbéra dans l'air de la passerelle. B'Elanna fit la grimace quand elle vit clignoter la lumière rouge sur sa console.
- Défaillance de la coque cabine arrière. Perte d'intégrité atmosphérique. Nous sommes enfermés.
La porte du sas d'étanchéité se referma derrière eux avec fracas.
- C'était un astéroïde de 1.6 centimètre, dit Tuvok. B'Elanna prit une profonde inspiration. L'impassibilité du Vulcain semblait par moments contagieuse. Elle se força à parler d'une voix plus posée.
- Je parviens à maintenir cinq pour cent de l'efficacité des boucliers, mais plus aucun système de survie n'est fonctionnel.
La voix du capitaine emplit la cabine enfumée.
- B'Elanna. Monsieur Tuvok. Dès que nous sommes capables de verrouiller un rayon tracteur sur la navette, nous vous tirons de là, dit-elle.
Les crépitements le long de la coque et de toutes les pièces qui la composaient étaient assourdissants. Les talents de pilote de Tuvok leur permettaient d'éviter les astéroïdes les plus volumineux et les cinq pour cent d'efficacité des boucliers bloquaient au moins les grains de poussière plus petits. Mais quelque chose se fracassa de nouveau sur la navette et l'envoya vaciller.
- Vingt secondes, dit le capitaine.
J'espère qu'il nous reste vingt secondes, pensa B'Elanna.
Elle essuya avec le revers de sa manche la sueur qui lui coulait dans les yeux.
- J'éteins les moteurs et transfère toute l'énergie aux boucliers avant, dit-elle.
- Logique, dit Tuvok, mais attendez mon signal. Je place la navette sur la trajectoire la plus dégagée possible.
Il effectua la manœuvre d'évitement et quelque chose d'autre se fracassa près de l'arrière de l'appareil.
- Maintenant! cria Tuvok.
Les doigts de Torres voltigèrent au-dessus de ses contrôles et elle envoya toute l'énergie aux boucliers. Les mains de Tuvok, à côté d'elle, s'étaient immobilisées et restaient en suspens au-dessus de son tableau de bord éteint.
- Boucliers avant, seize pour cent d'efficacité, ditelle.
- Insuffisant, dit le Vulcain.
Il pointa du doigt l'écran et l'énorme astéroïde, aussi gros que la navette, qui fonçait droit sur eux.
- Voyageur! hurla Torres. Verrouillez vos phaseurs sur l'astéroïde droit devant nous. Pulvérisez-le. Vite!
- Nous le voyons, répondit Janeway.
La voix du capitaine était aussi calme que celle de Tuvok. Ne ressentaient-ils donc pas le stress?
B 'Elan na transféra aux boucliers avant tout ce qui restait d'énergie dans la malheureuse et défaillante navette, mais elle savait que cela ne suffirait pas. Ce bolide de pierre était beaucoup, beaucoup trop gros.
Alors, une ultime fraction de seconde avant la collision, Torres sentit le picotement d'un faisceau de téléporteur. Avant de se dématérialiser, elle jeta un dernier coup d'œil à l'écran et aperçut un rayon de phaseur qui frappait de plein fouet la surface rocailleuse de l'astéroïde.
Le capitaine Kathryn Janeway était debout au centre de la passerelle, les jambes légèrement écartées, les mains jointes derrière le dos. Elle regardait l'astéroïde exploser sur l'écran. Le rayon tracteur était parvenu à dégager la petite navette in extremis.
- Les deux officiers sont à bord, capitaine.
L'intercom de la salle de téléportation donnait à la voix mélodieuse de l'enseigne Hoffman des accents métalliques.
Janeway poussa un soupir de soulagement. Ils avaient frôlé la catastrophe juste d'un peu trop près. Si loin de l'espace fédéral, chaque mission de routine devenait risquée. Elle avait hésité avant d'envoyer des officiers expérimentés, mais elle ne le regrettait pas. Elle aurait, à coup sûr, perdu deux des membres de son équipage plus novices.
- Astéroïde détruit. Navette hors danger, dit l'enseigne Harry Kim.
Malgré son peu d'expérience, Kim était déjà un bon officier.
- Beau travail, enseigne, dit Janeway.
Puis, elle se tourna légèrement vers le lieutenant Tom Paris.
- Et beau travail aussi de nous avoir amenés si près.
Une belle prouesse. La rapidité de votre action et vos talents de pilote leur ont sans doute sauvé la vie, lui ditelle.
Un sourire s'esquissa sur le visage de Paris.
- Merci, capitaine, dit-il sans quitter ses commandes des yeux.
Janeway garda sa posture rigide pendant un moment.
Elle l'aidait à contrôler l'émoi qu'elle éprouvait chaque fois qu'elle se rappelait que le Voyageur était le seul vaisseau stellaire de la Fédération perdu dans le Quadrant Delta. Elle avait déjà effectué de nombreuses missions spatiales sans soutien logistique, mais chaque fois il lui suffisait de quelques jours en vitesse de distorsion pour regagner une base fédérale ou les parages d'une planète amie. Maintenant, le Voyageur était non seulement seul, mais i I l'était dans un secteur de l'espace jamais cartographié.
Elle savait que les autres s'en inquiétaient aussi, même s'ils ne lui en parlaient jamais. Chakotay, son premier officier, n'était tout simplement pas du genre loquace. Il se tenait debout derrière Paris, comme s'il n'avait pas confiance en ses habiletés de pilote, pourtant extraordinaires. Les relations entre ces deux hommes étaient étranges. Ils se chamaillaient sans cesse, mais malgré ces querelles chacun respectait les capacités de l'autre. Elle avait de la chance de les avoir tous les deux. Leurs talents leur étaient aussi naturels que respirer et la plupart des officiers de Starfleet auraient beaucoup à apprendre de Paris et de Chakotay.
Elle avait de la chance aussi que le jeune Kim fasse partie de son équipage. Il avait si peu d'expérience des vols spatiaux qu' i I calquait son attitude sur celle des officiers plus expérimentés qui l'entouraient. Il était vif et décidé, des traits de caractère qu'elle appréciait plus que tout.
Le personnel de la passerelle était revenu aux tâches de routine de la matinée. Deux enseignes, penchés sur la station scientifique, déchiffraient les informations en provenance de la ceinture d'astéroïdes. Un lieutenant avait pris la place de Tuvok près de la console de la sécurité, en attendant le retour du Vulcain.
L'expédition à la ceinture d'astéroïdes avait été le moment fort du matin. Rien de plus.
Du moins en apparence.
Car cette mission avait aussi attiré l'attention de Janeway sur plusieurs problèmes dont il était impératif qu'elle s'occupe immédiatement.
- Réunion de tous les officiers supérieurs à 0930, salle de briefing, dit Janeway en se dirigeant vers son bureau pour préparer la séance de travail. Commander Chakotay, la passerelle est à vous jusque-là.
La couleur des murs de la salle de briefing était, comme le reste du vaisseau, gris acier foncé. Comme tout à bord du Voyageur, la pièce avait été conçue pour la vitesse et le confort. Chaque fois qu'elle y pénétrait, Janeway avait le sentiment que les décisions qui s'y prenaient étaient définitives, intelligentes et importantes.
Les conversations et les murmures cessèrent dès qu'elle entra. Kes et Neelix étaient assis à l'extrémité de la table. Leurs vêtements bariolés, non-réglementaires attiraient toujours le regard de Janeway. Ils s'étaient avérés de bons guides et d'excellents compagnons et elle ne regrettait pas de les avoir autorisés à embarquer.
Chakotay était assis à sa place habituelle à la gauche du fauteuil du capitaine. C'était un homme solide et énergique, comme le Voyageur lui-même. Paris était assis de l'autre côté de la table, en face de Chakotay. Il n'était ni solide ni énergique, mais d'humeur inégale. Parfois brillant, il cachait sous des extérieurs doux et moqueurs sa profonde perspicacité.
Le regard de Janeway se posa finalement sur les deux occupants de la navette. Tuvok était assis, l'air imperturbable, comme si l'aventure du matin n'avait pas réussi à troubler sa sérénité. Janeway était soulagée de le voir. Elle se fiait à ses conseils plus qu'elle n'était disposée à l'admettre.
Torres avait sa confiance aussi. L'ingénieur en chef souriait, une réaction à laquelle Janeway ne s'attendait pas. Comme si d'avoir frôlé la mort de si près éclairait un peu le regard que B'Elanna posait sur la vie ce matin.
Janeway s'assit à côté de Chakotay.
- Nous ne récupérerons donc aucun minerai de cette ceinture d'astéroïdes, dit-elle sans préambule. J'attends le plus rapidement possible un rapport complet des événements et du statut de la navette.
- Vous l'aurez dans moins d'une heure, dit Tuvok.
- Capitaine, dit B'Elanna, j'ai déjà demandé au lieutenant Carey d'examiner les dégâts et de procéder aux réparations qu'il est capable d'effectuer.
- Bien, dit Janeway avant de prendre une profonde inspiration et de se pencher un peu. Nos déboires du matin dans cette ceinture d'astéroïdes illustrent la gravité de nos problèmes. La plupart des pièces de rechange nous manquent. Les synthétiseurs ne fonctionnent plus que sur une base d'urgence. Les propulseurs de distorsion ont perdu plus de cinquante pour cent de leur efficacité. Cette évaluation est-elle assez précise?
Janeway regarda B'Elanna droit dans les yeux et crut voir dans son regard une sorte de soulagement. Elle pensait sans doute que le capitaine oubliait ses problèmes d'ingénierie.
- Je ne suis honnêtement pas capable de vous garantir plus d'une journée d'énergie aux vitesses de distorsion, dit B'Elanna, à moins que nous ne trouvions ou fabriquions certaines pièces de rechange. Et encore, à condition d'y aller doucement avec les générateurs de puissance. Si nous les poussons, ils risquent de nous lâcher au bout de dix minutes.
Janeway hocha la tête.
- J'ai bien peur d'être obligée d'être d'accord, ditelle. Je voulais juste ...
- Vous avez besoin de pièces pour les moteurs de ce vaisseau? demanda Neelix, comme s'il n'avait pas compris ce dont il était question jusque-là. Capitaine, vous auriez dû le dire, poursuivit-il. Je vous avais promis de prendre soin de vous, n'est-ce pas?
- Oui, Neelix, dit Janeway en essayant de réprimer son envie de rire. Mais vous n'étiez pas certain de trouver le type de minerai dont nous avons besoin ...
- Du minerai, répondit-il, avec un geste du revers de sa main délicate et mouchetée. Je ne parle pas de minerai. Vous avez besoin de pièces de rechange pour votre vaisseau et je connais un endroit pas très loin d'ici où vous en trouverez des quantités.
Toutes les têtes, comme sur un signal, se tournèrent vers le petit extraterrestre. Il sourit et l'attention soudaine que tous lui portaient sembla le faire gonfler d'importance. Kes lui tapota fièrement la jambe.
- Poursuivez, dit Janeway. Neelix rit et serra la main de Kes.
- Je vous amènerai à Alcawell. Si vous m'autorisez à vous donner les coordonnées, capitaine.
- Alcawell? demanda Paris.
Cette seule question en sous-entendait toute une série d'autres. Et il était évident, pour Paris, que le capitaine ne devait pas prendre les coordonnées avant d'e~r obte,; nu toutes les réponses.
Janeway se recala dans son fauteuil. Les interactions entre ses officiers étaient devenues prévisibles. Et utiles. Neelix adorait tenir le crachoir.
- Alcawell se traduit littéralement par la« Station ».
Mais ce n'est pas une station. C'est une planète. De nombreuses races dans cette région de l'Univers pensent qu'il s'agit d'un lieu sacré, une sorte de demeure des dieux. Mais j'y suis allé. Ce n'est la demeure de personne.
Neelix passa un bras autour de Kes, presque comme s'il avait accompli cet exploit pour elle, et pour elle seule. -Qu'est-ce qu'il y a d'utile pour nous là-bas? demanda Janeway.
- Une grande quantité de vieux vaisseaux. Une énooooorme quantité de vaisseaux, dit Neelix en souriant. Plus de vaisseaux que vous n'en avez jamais vu dans toute votre existence.
- J'en doute, dit Paris doucement.
Neelix se tourna vers lui, comme s'il devait convaincre tout le monde.
- Alcawell est abandonnée depuis des millénaires, depuis plus longtemps que les races de ce secteur n'ont commencé à voyager dans l'espace. Il y a là-bas tellement de vaisseaux qu'au moins un vous sera utile. Allons-y et prélevons sur ces archaïques épaves les pièces dont nous avons besoin. Ou, sinon, prenons les métaux qu'il nous faut pour fabriquer nos propres pièces.
Intéressant mais dangereux. Janeway appuya sa tête sur l'appui-nuque de son fauteuil.
- Vous nous dites que vous connaissez un vieux spatioport où sont arrimés quelques vaisseaux abandonnés? demanda-t-elle. Et personne n'a touché à ces vaisseaux?
- Qui peut dire que personne ne s'en est approché? soupira Neelix. Il y a, sur Alcawell, plus de vaisseaux que vous n'êtes capable d'en compter. Croyez-moi, personne ne remarquera que quelques pièces ont été subtilisées.
- Nous ne volons pas, dit Chakotay d'une voix ferme. Neelix se ratatina un peu, puis il plissa le front, comme s'il réfléchissait, et sourit.
- Quand vous aurez vu l'endroit, je doute que vous appeliez cela voler. Il s'agirait plutôt de recyclage.
- Selon votre définition du recyclage? Ou la nôtre? demanda Paris.
Mais Neelix l'ignora et fixa son regard de chat sur Janeway. Elie, au moins, avait envie de voir la station. - À quelle race appartient cette base? demanda Tuvok.
- Je ne sais pas, répondit Neelix, mais elle est partie depuis des siècles.
Tuvok, dont les mains jointes en triangle se touchaient par le bout des doigts, se tapota les lèvres.
- Si l'endroit est tellement bon pour la récupération de vieilles pièces, demanda-t-il lentement, pourquoi n'y êtes-vous pas retourné?
Neelix serra Kes plus fort contre lui. Elle le regardait, comme d'habitude, avec son air calme et attentif. Et quand il sembla ne plus vouloir répondre, elle lui fit signe de continuer. Neelix secoua la tête, leva ses sourcils broussailleux et haussa de nouveau les épaules.
- Honnêtement, je ...
li soupira et baissa la tête pour que personne ne voie son expression.
- Je pense que la station est hantée, dit-il.
Paris s'étrangla de rire et se recala dans son siège comme s'il s'était attendu, dès le départ, à une entourloupette du genre. Tuvok ne bougea pas, mais Janeway sentit qu'il rejetait soudain le plan. Seule Torres continuait d'être intéressée.
-Il y a beaucoup de vieux vaisseaux là-bas? demanda-t-elle.
- Oui, dit Neelix en relevant la tête.
- Des vaisseaux abandonnés?
- Oui.
- Capitaine, dit B'Elanna. Si nous ...
Neelix l'interrompit.
- Capitaine, s'il n'y a pas sur Alcawell plus de vaisseaux abandonnés que vous n'êtes capable d'en compter, débarquez-moi sur cette planète avec les fantômes et continuez votre route sans moi.
- Et sans moi aussi, dit doucement Kes.
- Merci, mon amour, dit Neelix en lui serrant la main.
N'est-elle pas merveilleuse? demanda-t-il en se tournant vers les autres.
Janeway prit sa décision. Ils ne pouvaient se permettre de négliger la plus petite occasion.
- Je pense que nous devons vérifier par nous-mêmes.
Qu'en dites-vous, monsieur Tuvok? - Je pense aussi, capitaine.
Janeway regarda son premier officier. Chakotay hocha la tête pour marquer son accord. Satisfaite, Janeway se leva.
- Neelix, donnez au lieutenant Paris les coordonnées d' Alcawell. B'Elanna, j'aimerais que nous nous y rendions rapidement, mais sans hypothéquer les moteurs de distorsion. Que recommandez-vous?
- Distorsion un, dit B'Elanna.
Janeway hocha la tête.
- Placez-nous sur la bonne trajectoire, monsieur, dit-
elle au lieutenant Paris.
Paris repoussa son siège et fit signe à Neelix de le suivre sur la passerelle. Au moment où ils quittaient la salle de briefing, Janeway se tourna vers les autres officiers. - Matériel récupéré ou non, nous avons besoin de pièces de rechange. Nous ne sommes pas en position, à ce stade, de faire les difficiles.
Puis elle sourit et se leva.
- À part ça, qui a peur de quelques fantômes? dernanda-t-elle.

CHAPITRE II

Le capitaine Janeway était assise à sa table dans sor bureau et passait en revue les rapports sur son aidemémoire. Il lui arrivait d'avoir envie d'expédier les multiples et fastidieuses corvées quotidiennes qu'irnpliquau sa fonction de commandant de vaisseau. Mais avec chaque détail de routine qu'elle négligeait, s'en allai: aussi un peu de leur espoir de rentrer bientôt chez eux Elle avait déjà pris des décisions qu'elle n'aurait jamais prises dans le Quadrant Alpha.
Son regard s'attardait à l'occasion sur le spectacle dei étoiles derrière les longues baies vitrées. Elle souhaitai: parfois que leurs positions soient plus familières. Et, parfois, elle était contente qu'elles ne le soient pas. La voix de l'enseigne Kim la tira de sa concentration.
- Capitaine. Nous sommes en orbite au-dessus de 1, station.
- Excellent, enseigne, dit-elle. Je ...
Mais Kim ne lui laissa pas le temps de terminer ss phrase.
- Il serait indispensable que vous veniez jeter un cour d'œil.
Janeway sourit de la fascination et du respect qu'elle percevait dans la voix d'Harry Kim. Peut-être les folles affirmations de Neelix avaient-elles un fond de réalité. Elle l'espérait. Le Voyageur avait réussi à rejoindre Alcawell tant bien que mal et Janeway, inquiète, s'était souvent demandé si elle ne gaspillait pas le peu d'énergie qu'il leur restait à poursuivre un vain mirage.
Elle posa l'aide-mémoire sur sa table, se leva et se lissa les cheveux avec le haut de sa paume pour s'assurer qu'aucune mèche ne soit déplacée. Puis elle quitta le bureau et pénétra dans la passerelle.
Paris était figé à la station de navigation, Chakotay était assis, les cuisses en équilibre sur le bord du fauteuil de commandement et Tuvok était debout à la station tactique. Tous regardaient, hypnotisés, l'écran principal.
Son regard suivit les leurs et elle ouvrit sans le vouloir la bouche. Elle la referma tout de suite, contente que personne ne l'ait remarquée. Mais ce qui l'avait frappée de stupeur subsistait.
Des rangées et des rangées de vaisseaux, kilomètre après kilomètre, emplissaient l'écran. Et continuaient, par-delà ses quatre côtés, dans toutes les directions.
Janeway s'obligea à concentrer son regard. Chaque appareil était identique aux autres, arrondi avec trois minces branches de trépied tubulaires qui ressemblaient à une sorte de train d'atterrissage. Les vaisseaux étaient disposés à égale distance les uns des autres.
Janeway regarda de nouveau l'ensemble de l'écran.
Les rangées s'étendaient à l'infini. Comment était-ce possible? Elle avait beaucoup de difficulté à déterminer l'échelle de ce qu'elle voyait. Ces vaisseaux avaient presque l'air de jouets bien alignés. Pourtant, ils étaient réels. Très réels.
- Capitaine, dit Kim, debout aux opérations, les doigts en suspens au-dessus des commandes de l'écran. Vous avez sous les yeux la plus grande de quatre ... - ah, je suppose qu'on pourrait les qualifier de bases. Ou peutêtre de ports? Il semble y avoir une base, ou un port, au centre de chaque continent de cette planète.
- Des signes de vie? demanda Chakotay.
Kim leva les yeux de l'écran, tapa sur les commandes de la console des opérations qui se trouvait devant lui et lut les résultats. Puis il secoua la tête.
- Rien qui dépasse la taille de petits rongeurs, dit-il.
- Capitaine, dit Tuvok. D'importants vestiges de civilisation humanoïde sont disséminés sur toute la planète, mais aucun n'est aussi bien conservé que les vaisseaux. Il y a aussi, entre les vaisseaux, à intervalles réguliers, des ruines de grands édifices. Aucun appareil n'est très loin de ce qui fut jadis un bâtiment. Une utilisation de l'espace et un design très efficaces.
- Quelle est la taille de tout ceci? demanda Janeway sans détourner les yeux de l'écran. Je n'ai aucune idée de l'échelle.
- Cette seule installation, répondit Tuvok en hochant la tête, est deux fois plus grande que la Station fédérale Luna. Si les vaisseaux des quatre bases, comme monsieur Kim les a appelées, étaient réunis, ils couvriraient un hui- ' tième de la surface de Vulcain.
- Cette base, ou cette station, est quadrangulaire, dit Janeway, qui essayait de replacer ce qu'elle voyait dans une perspective qu'elle comprenait. Vous me dites, monsieur Tuvok, que si le coin nord-ouest de cette base se trouvait à hauteur des Quartiers généraux de la Fédération, à San Francisco, ses limites méridionales s'étendraient jusqu'au centre de Los Angeles et ses limites orientales jusqu'à Reno?
Paris siffla.
- Oui, capitaine, dit Tuvok, même si je doute que ces vaisseaux s'alignent aussi parfaitement sur Terre.
Le Vulcain prit une profonde inspiration. Janeway reconnut le temps d'arrêt qu'il ménageait chaque fois qu'il émettait une information comportant une part de oéculation.
- Et autre chose encore. Ces vaisseaux n'ont jamais té conçus pour voler; ou, en tout cas, s'ils volent, ils utisent des moyens qui ne nous sont pas connus.
- Quoi? demanda Janeway.
Elle se tourna brusquement vers Tuvok et leurs regards ! croisèrent. Il comprit l'excitation soudaine du capitaie. Neelix les avait conduits à une technologie qu'ils n'aaient jamais rencontrée. Janeway tapa son commbadge.
- B'Elanna, observez-vous les vaisseaux à l'écran? ernanda-t-elle.
B'Elanna avait passé le trajet dans la salle· des machies, à cajoler l'unité de distorsion pour en tirer toute l'éergie qu'elle pouvait en tirer.
- Oui, capitaine, répondit-elle.
- Avez-vous une idée de leur utilité?
- Pas d'ici, capitaine. Sans inspection sur place, je suis incapable de déterminer même leur source d'énergie, our ne pas dire leur fonction. Mais je confirme que les iétaux de ces carcasses et de leurs engins pourraient ous être utiles pour nos réparations.
- Capitaine, dit Kim qui s'était déplacé à la station cientifique, les ruines qui bordent les quais de ce spatioort se superposent en strates qui remontent dans le ernps aussi loin que je suis capable d'obtenir des lectues. Et cette planète est très, très vieille.
Janeway se tourna pour contempler l'incroyable specacle de ces milliers de kilomètres carrés de vaisseaux tationnés côte à côte.
- Il s'agit donc d'une planète où aurait vécu une race très ancienne qui a déménagé ou s'est peut-être éteinte il a très longtemps, dit-elle.
- Il semble bien, dit Chakotay.
- Les choses ne sont pas toujours ce qu'elles sem1lent,.dit Tuvok.
- Poursuivez, dit Janeway.
- La situation manque de logique, dit Tuvok. Les vaisseaux sont, de toute évidence, archaïques. Ils sont cependant en meilleur état que les ruines qui les entourent, y compris les bâtiments disséminés à intervalles réguliers le long des quais.
- Votre conclusion? demanda Janeway.
- Je n'ai pas de conclusion, dit Tuvok. Mais il est possible que les propriétaires de ces vaisseaux et les habitants de ces ruines appartiennent à deux races différentes.
Janeway hocha la tête. Elle réfléchit un moment, puis prit sa décision et tapa son commbadge.
- B'Elanna. J'aimerais que vous examiniez l'un de ces vaisseaux.
- À vos ordres, capitaine.
B'Elanna avait l'air impatiente. Janeway sourit. Elle enviait la mobilité de l'ingénieur. Elle aurait aimé être elle-même la première à visiter Alcawell.
- Trouvez Neelix, dit-elle en se tournant vers l'enseigne Kim. Je veux que vous l'accompagniez, tous les deux.
Chakotay, debout à côté du capitaine, hocha la tête pour montrer qu'il approuvait le choix des membres de l'équipe d'exploration. Kim pourrait contenir Torres, s'il le fallait. Et Neelix, s'il parvenait à identifier quelque chose qu'il connaissait dans les vieux vaisseaux, pourrait trouver sur place plus d'informations.
Kim traversa la passerelle et se dirigea vers la porte de l'ascenseur. Il avait l'air, lui aussi, très excité. Si cette station était aussi prometteuse qu'elle n'y paraissait, ils y découvriraient peut-être quelque technologie inédite qui les aiderait à rentrer plus vite chez eux. Ou y trouveraient; à tout le moins, les matériaux bruts nécessaires aux réparations.
- Et, monsieur Kim ...
- Oui, capitaine, dit l'enseigne qui s'arrêta et se retourna pour faire face à Janeway.
- Votre tâche consiste à protéger les arrières de B'Elanna pendant qu'elle travaille et à empêcher Neelix de causer des problèmes. Compris?
- Compris, répondit-il avec un léger sourire.
- Vous avez cinq minutes pour repérer dans cette meule de foin de vaisseaux, l'épingle d'un seul qui soit fonctionnel, dit-elle à Tuvok. Je veux que vous soyez prêt à les y diriger dès qu'ils seront en salle de téléportation.
Puis Janeway se retourna vers l'écran. Des vaisseaux, alignés en rangées bien droites, plus loin que le regard. Des milliers et des milliers de vaisseaux.
- Personne ne me croira jamais quand je raconterai cela, une fois rentrés chez nous, dit-elle.

CHAPITRE III

Le téléporteur les matérialisa sur une surface dure, pareille à du béton, près de la limite méridionale de la station. Un vent polaire cinglait l'uniforme de B'Elanna et des grains de sable lui mordaient le visage. L'air sentait le rance et le manque d'humidité lui assécha presque totalement la bouche. Il se dégageait de cet endroit une sensation de mort et de dépérissement qui la glaçait beaucoup plus que le vent.
Elle jeta un rapide coup d'œil aux alentours, puis s'arrêta et, complètement fascinée, regarda longuement les vaisseaux immobilisés. Ils s'étendaient l'un après l'autre, côte à côte, jusque dans le lointain comme des images réverbérées par deux miroirs posés l'un en face de l'autre. À première vue, ils étaient tous très, très anciens. Certains, dans le vent de sable permanent, avaient mieux résisté aux attaques du temps.
Sur sa gauche, un des vaisseaux s'était légèrement affaissé. Son train d'atterrissage court et tubulaire avait cédé. Les vaisseaux intacts se dressaient à environ quatre mètres du sol sur leurs branches de trépied. Une rampe, dont la pente était relativement douce, descendait comme une langue géante sous le centre de chaque appareil. Ils n'auraient aucun problème à y entrer, car ils étaient tous ouverts.
B'Elanna inspecta lentement les environs, puis étudia les épaves. L'une d'elle avait une brèche dans sa paroi latérale comme si quelque chose à l'intérieur avait explosé et fissuré la coque grise. Mais les vaisseaux étaient beaucoup, beaucoup mieux conservés que le bâtiment dont elle apercevait les ruines une centaine de mètres plus loin. Elle n'en était pas certaine, mais pensait discerner des marquages presque effacés sur la surface bétonnée, décapée par des millénaires de vent de sable. Ces éléments de signalisation horizontale menaient du pied de la rampe à l'édifice en ruines.
À l'écran du Voyageur, elle avait eu une idée de l'échelle de la station elle-même, mais pas des vaisseaux. Ils étaient tous environ deux fois plus gros qu'une navette de la Fédération et ressemblaient à des ballons légèrement aplatis. Même sur leurs courtes jambes de train, ils se dressaient plus haut qu'elle. Ces jambes de train d'atterrissage étaient, à elles seules, deux fois plus larges que B'Elanna, mais sous la masse des appareils elles avaient l'air frêles et minces.
Torres effectua, à pas lents, un cercle complet pour embrasser du regard les vaisseaux qui semblaient en équilibre précaire au-dessus d'elle et autour d'elle et s'étendaient plus loin qu'elle n'était capable de voir. De grosses machines extraterrestres, basculées par les assauts du vent et le poids des ans, dans un environnement qui n'avait rien d'humain.
De petites dunes de sable s'étaient formées autour des bases de quelques-uns des vaisseaux les plus proches et des rampes qui y donnaient accès. L'étrange sifflement du vent donnait à B'Elanna des frissons jusqu'au bas du dos.
Elle ouvrit d'une chiquenaude son tricordeur.
L'enseigne Kim l'imita. La meilleure manière de combattre la singularité des lieux était de se concentrer sur leur travail, et c'est exactement ce qu'elle avait l'intention de faire.
- Des fantômes. Des esprits. Des morts-vivants. Le passé hante ces lieux. Le sentez-vous? demanda Neelix en criant presque pour couvrir les hurlements du vent. Je ne sais même pas pourquoi je suis ici. Il fait froid. Très froid. Je devrais peut-être demander qu'on me téléporte à bord du Voyageur pour nous ramener, à tous, des manteaux.
Neelix serrait son corps entre ses bras. B'Elanna ne supportait aucune distraction.
- Vous restez avec nous, dit-elle d'un ton cassant. Neelix s'en offusqua, mais ne dit rien.
Le balayage de Torres ne détecta aucun signe de vie et aucun piège apparent. Rien, sinon ce champ de vieux vaisseaux abandonnés qui n'avaient jamais été destinés à naviguer dans le ciel ou l'espace. Étrange. Tout dans cet endroit était étrange.
Elle se tourna vers la droite et procéda à un examen plus minutieux du vaisseau que Tuvok avait choisi pour eux. Le choix semblait bon. La coque avait la même couleur grise, battue par les vents, que les autres, mais elle était intacte. Les relevés de B 'Elanna indiquaient que ce vaisseau n'était en rien différent des autres, mais il avait l'air plus récent.
- Allons voir à quoi ressemble l'intérieur, dit-elle.
- Bien, dit Kim. Ce vent de sable fait mal.
Elle les regarda, Neelix et lui. Ils tournaient, tous les deux, le dos au vent et se protégeaient les yeux. S'abriter était une bonne idée.
Elle tint son tricordeur devant elle et explora l'espace environnant pour détecter les pièges éventuels ou de possibles formes de vie et s'approcha de la rampe sous le centre du vaisseau. La pente était douce et le planchéiage bouveté pour empêcher ceux qui l'empruntaient de glisser. La porte, en haut de la rampe, était grande ouverte et B 'Elanna voyait, sur la cloison du fond, une flèche rouge délavée qui pointait vers la droite. Un petit amoncellement de sable s'était formé autour de la base de la rampe.
- Il y a déjà eu beaucoup d'affluence ici, dit Kim en balayant Ia rampe à l'aide de son tricordeur.
- D'affluence? demanda Neelix en regardant tout autour comme pour voir le trafic.
- Des passagers, je parierais, dit Kim. Le design de cette rampe d'embarquement et son usure indiquent qu'elle a été abondamment utilisée jadis.
- Utilisée pour quoi faire, voilà la question, dit B'Elanna.
Kim haussa les épaules et continua de garder les yeux rivés sur son tricordeur.
- Cet endroit me rappelle un terminal de navettes sur Terre. Quelque chose du genre, dit-il.
- Moi, ça me rappelle à quel point je déteste le froid, dit Neelix. Et à quel point mes quartiers sont chauds, secs et douillets.
B'Elanna, tricordeur devant elle, gravit la large rampe jusqu'à la porte. Elle avait envie de dégainer son fuseur, mais savait que c'était stupide dans les circonstances. Rien ne les menaçait. Rien sur cette planète ne semblait dangereux. Mais elle sentait quand même ses tripes se nouer et aurait préféré brandir un fuseur plutôt qu'un tricordeur. Elle se serait simplement sentie plus en sécurité.
- Ce vaisseau est vide, dit Kim.
- Bien sûr qu'il est vide, dit Neelix. Tous ces appareils sont abandonnés.
Il contourna Kim et B'Elanna et, avant qu'ils ne l'arrêtent, pénétra calmement dans le vaisseau et s'engagea dans le grand couloir qu'indiquait la flèche décolorée. Un éclairage indirect s'alluma et marqua le chemin à mesure qu'il avançait.
- Neelix! cria Torres.
- Il fait chaud à l'intérieur! dit Neelix.
- Étrange, dit Kim en étudiant son tricordeur.
L'éclairage et la source d'énergie sont toujours fonctionnels après tout ce temps.
- Ouais, dit B'Elanna, en balayant l'espace devant elle avec son tricordeur pour détecter tout signe de danger.
Puis elle suivit Neelix. Le couloir, qui avait environ dix mètres de long, tournait à angle droit vers la gauche et débouchait sur une vaste salle, équipée de bancs disposés autour de la paroi et d'autres sièges attachés à des fauteuils et regroupés en divers endroits de la pièce. Elle était plus vaste que certains vaisseaux maquis et aurait confortablement accommodé plus d'une centaine de passagers. Neelix était debout au centre, les bras ouverts.
- Vous voyez? dit-il. Vide. Je vous l'avais dit.
- Il n'y a pas d'autre salle, dit Kim. Comment pilotaient-ils cet engin?
- Des boîtes à conserve vides, dit Neelix. Bonnes pour le recyclage, pas vrai?
- Il n'y a même pas de salle de machines, dit Kim. Et, tant qu'à faire, pas de machinerie non plus.
- Ne touchez à rien, dit B'Elanna en regardant Neelix droit dans les yeux. Au moins jusqu'à ce que nous déterminions la nature de ces vaisseaux et trouvions ce qui les contrôle.
Neelix soupira et se cala dans Je siège le plus proche, en levant les jambes.
- Au moins ici nous sommes à l'abri du vent, dit-il.
- Regardez, dit Kim. Ces lumières ont commencé à clignoter quand Neelix s'est assis.
Il montrait du doigt un panneau indicateur au-dessus du couloir par lequel ils étaient entrés. L'écriture était indéchiffrable et une séquence qui ressemblait à une suite de chiffres ne cessait de changer.
- Tâchez de comprendre ce qu'ils signifient, dit B'Elanna avant de taper son commbadge. Équipe d'exploration à Voyageur! appela-t-elle.
- lei Voyageur, répondit la voix de Janeway.
- Nous sommes à l'intérieur du vaisseau. Aucun signe de vie. Mais il subsiste une source automatique d'énergie que nous avons déclenchée en entrant.
- Savez-vous à quoi servait ce vaisseau? demanda Janeway.
- Une sorte de transport de passagers. L'intérieur n'est rien de plus qu'une grande pièce équipée de sièges et de bancs. Mais je suis incapable d'imaginer où il pouvait aller. Ni comment. Il me faudra du temps pour le déterminer.
- Un transport de passagers? dit Janeway, plus à ellemême qu'à B'Elanna. Bien! Soyez prudents et faites-moi rapport dès que vous aurez du neuf.
- Compris, dit B'Elanna.
- Avez-vous eu la chance de décrypter quelque chose, monsieur Kim? demanda B'Elanna.
- Cela ressemble à une séquence temporelle, mais je me contente de deviner.
- Neelix, demanda B'Elanna au petit extraterrestre paresseusement affalé dans son siège, les yeux mi-clos, connaissez-vous cette langue?
Elle montra du doigt le panneau qui clignotait audessus de l'entrée. Neelix ouvrit un œil et étudia le message, puis se leva.
- J'ai le vague souvenir d'une écriture à peu près pareille. Il s'agit d'une langue morte, très morte. C'est tout ce que je peux vous dire.
- Mais êtes-vous capable de la lire? demanda B'Elanna qui n'avait pas le temps de plaisanter.
- Je pense que cela signifie : Veuillez vous asseoir, dit Neelix en haussant les épaules.
- Et les chiffres? demanda Kim.
- Juste des chiffres, dit Neelix qui se recala dans son siège et referma les yeux. Avisez-moi quand vous aurez encore besoin de mon aide. Je vais m'offrir une petite sieste.
B'Elanna secoua la tête et se tourna vers Kim.
- Connectez-vous sur l'ordinateur central du Voyageur, transmettez lui l'information et voyez ce que ça donne. Je vais chercher le ...
La séquence chiffrée sur le panneau au-dessus de Kim s'arrêta. Les lumières de la pièce s'éteignirent, puis se rallumèrent une fois. Un raclement se réverbéra dans le vaisseau qui vibra légèrement.
- La rampe se relève! cria Kim en se précipitant vers la porte.
- Attendez!
L'ordre de B'Elanna l'immobilisa.
- Restons groupés, dit-elle avant de taper son commbadge. Voyageur! Le vaisseau reprend vie. La porte se referme. Soyez prêts à nous téléporter à mon signal.
- Compris, répondit la voix calme de Tuvok.
Téléporteur verrouillé sur vous.
- Monsieur Kim, dit B'Elanna. Tâchez de découvrir ce qui a déclenché tout ceci. Nous resterons le plus longtemps possible. Neelix, aidez-le.
Elle scanna l'intérieur du vaisseau avec son tricordeur, sans parvenir à détecter la source d'énergie. Il devait pourtant y avoir une. Quelque part.
Ils entendirent ensuite un bruit métallique assourdissant, suivi d'un grincement douloureux, comme si deux pièces de métal frottaient l'une contre l'autre sans lubrification.
- La porte s'est refermée. Le vaisseau s'élève, dit Kim, paniqué.
Puis il y eut un léger miroitement de l'air et le vaisseau redescendit vers le sol de la planète où il se posa dans un bruit sourd et mat.
- La porte s'ouvre, dit Kim.
Au-dessus de lui, le panneau indicateur clignotait de nouveau.
- Le voyage a été rapide, dit Neelix qui, malgré son air calme, s'était quand même levé de son siège et se tenait collé juste à côté de B 'Elan na.
Elle étudiait les relevés de son tricordeur, mais ils n'indiquaient aucune modification. La porte s'était simplement refermée. Le vaisseau s'était élevé à moins d'un mètre du sol, puis avait atterri au même endroit. Mais pourquoi? Le voyage avait-il avorté? Et comment cet appareil avait-il décollé? Elle ne détectait aucune unité anti-gravitationnelle ni même de moteur. Rien d'autre qu'une grande salle d'attente.
B'Elanna se rendit soudain compte d'un changement radical. Un courant d'air presque chaud soufflait dans le couloir et l'éclat de la lumière, de l'autre côté de la porte, était plus intense. Kim, qui l'avait aussi remarqué, pointa son tricordeur vers l'entrée.
- Quelque chose ne marche pas, dit-il dans un murmure.
B'Elanna brandit son tricordeur dans la même direction et obtint la réponse. L'air qui leur parvenait par la porte ouverte était complètement différent. Il contenait plus de micro-organismes. Plus d'humidité. Et il était plus chaud. Beaucoup plus chaud.
Flanquée de Kim et de Neelix, elle s'avança prudemment. Quand ils atteignirent, en haut de la rampe, un endroit d'où ils voyaient l'extérieur, ils s'arrêtèrent.
Et regardèrent.
- Mon dieu, dit Neelix.
- Où sommes-nous? demanda Kim.
Il y avait, devant eux, le même vaste espace dégagé, mais presque tous les vaisseaux étaient partis. Le revêtement du sol était couvert de lignes de couleur fraîchement peintes. Les bâtiments paraissaient neufs. Une foule d'humanoïdes grands et minces circulait entre les vaisseaux et les bâtiments. Certains flânaient, d'autres pressaient le pas.
Ils étaient tous vêtus d'habits de couleur vive. Verts, rouges, violets. La plupart portaient des chapeaux bleus ou jaunes mal assortis avec la cou leur de leurs vêtements. Certains marchaient seuls. D'autres se déplaçaient en groupe. Certains transportaient des semblants de bagage, d'autres ne portaient rien.
Dix vaisseaux plus loin, une porte se referma sans bruit et une rampe se releva. Le vaisseau quitta le sol et disparut.
Aucun des humanoïdes qui en étaient proches n'y prêta la moindre attention.
B'Elanna s'imprégna de la scène pendant un moment, puis tapa son commbadge.
- Équipe d'exploration à Voyageur. À vous, Voyageur!
Pas de réponse.
Kim régla rapidement son tricordeur. Puis, d'une voix brisée, il dit à Torres ce qu'elle craignait déjà.
- Le Voyageur n'est plus en orbite.

CHAPITRE IV

Janeway n'aimait pas que Neelix et deux de ses officiers soient coincés dans un vaisseau dont l'énergie s'était rallumée. Elle était debout au centre de la passerelle, avec Chakotay à côté d'elle et Paris à la navigation, et gardait les yeux rivés sur l'écran comme s'il lui donnerait des réponses. L'écran ne lui en donnait pas. L'image n'avait pas changé : des rangées et des rangées de vaisseaux s'étendaient au loin. Si elle n'avait pas su que les membres de son équipe d'exploration se trouvaient à bord de l'un d'eux, juste au centre de l'écran, rien n'aurait permis de discerner leur présence. Mais Tuvok suivait leurs faits et gestes de près.
- Le vaisseau décolle, dit-il.
Janeway tapa son commbadge. L'enseigne Hoffman était leur meilleur opérateur de téléportation. Si quelqu'un pouvait les tirer de là rapidement, c'était bien elle. - Salle de téléportation, dit Janeway. Ramenez-les.
- À vos ordres, monsieur, dit l'enseigne Hoffman.
L'enseigne Hoffman appliquait toujours rigoureusement le protocole de Starfleet quand elle perdait son sang-froid.
Janeway perdait le sien aussi. Elle ne voulait pas qu'il arrive malheur aux membres de son équipage. Qui aurait pensé que ces archaïques vaisseaux décollaient si vite? Et de manière aussi mystérieuse?
- Le vaisseau a disparu, dit Paris.
La surprise remplaçait sa gouaille habituelle.
- Confirmé, capitaine, ajouta Tuvok d'un ton étrange, comme pris au dépourvu.
Janeway voyait bien que le vaisseau avait disparu. Il y avait maintenant au centre de l'alignement ininterrompu de petits vaisseaux circulaires un espace vide de la même taille qu'un de ces appareils.
- Salle de téléportation? dit Janeway. Enseigne Hoffman, les avez-vous?
Le silence lui répondit. Janeway tapa de nouveau son commbadge.
- Enseigne Hoffman! Rapport!
Chakotay, l'air grave, tourna vers Janeway son visage anguleux. Son expression n'avait rien de réconfortant.
- Je suis navré, capitaine. Le lien s'est rompu. Je ne les repère plus. Impossible de les verrouiller, dit avec une pointe de regret la voix douce d'Hoffman.
Janeway se tourna vers Tuvok.
- Retracez-les. Trouvez la destination de ce vaisseau, dit-elle.
Les mains du Vulcain jouaient déjà sur les commandes de sa console. Chakotay bondit à la station scientifique pendant que Paris, à la navigation, manipulait frénétiquement les informations.
- Je suis incapable de les repérer, dit Chakotay.
- C'est impossible, dit Paris.
- Cela s'est produit, dit Tuvok. Donc c'est possible.
- Gardez ce débat pour un autre moment, messieurs, dit Janeway. Dites-moi plutôt ce qui est arrivé à mon équipe d'exploration.
- J'ai bien peur d'en être incapable, capitaine, dit Chakotay en secouant la tête.
- Capitaine, dit Paris, ce vaisseau et ses trois passagers n'existent plus. Ils n'existent plus ni dans ce lieu ni dans ce temps.
- Ils n'existent plus? demanda Janeway. Sont-ils morts?
- Je ne sais pas, capitaine, répondit Tuvok, mais j'en doute. Le vaisseau a disparu. Ils ont disparu avec lui.
- Ça, je le crois, dit Janeway. Je veux savoir ce qui leur est arrivé.
- Nous aimerions tous le savoir, capitaine, dit Paris, les yeux fixés sur ses commandes comme si son tableau de bord pouvait lui livrer la clé de l'énigme
- li n'a pas été détruit et n'a été téléporté par aucun moyen connu, dit Chakotay. Il n'est pas caché derrière quelque chose et n'a pas non plus quitté la planète d'une manière normale.
- Alors, que lui est-il arrivé? demanda Janeway. Tuvok regarda le capitaine droit dans les yeux pendant un moment avant de répondre : « li a simplement cessé d'exister. »
- Messieurs, cette explication n'est pas satisfaisante.
Mon équipe d'exploration a disparu. Nous la retrouverons.
Janeway gravit les marches pour s'approcher ellemême de la station scientifique. Alors qu'elle arrivait près de Chakotay, son premier officier poussa un cri de surprise.
- Capitaine! s'exclamèrent ensemble les trois hommes.
- Le vaisseau est revenu, dit Paris, exprimant ce qu'ils voulaient dire tous les trois.
Janeway regarda l'écran. Le trou dans l'alignement des vaisseaux était comblé. Elle poussa un long soupir et tapa son commbadge.
- Enseigne Hoffman, ramenez l'équipe d'exploration, dit-elle.
- Attendez, capitaine, dit Chakotay. Mieux vaudrait ne pas donner cet ordre tout de suite.
- Ordre annulé, enseigne, dit Janeway avant de se tourner vers Chakotay. J'espère que vous avez d'excellentes raisons, lui dit-elle.
- Il n'y a qu'une seule personne à bord, répondit
Chakotay.
- Un humanoïde, précisa Tuvok.
- Inconnu, ajouta Paris.
- Un inconnu? demanda Janeway.
Elle se glissa à côté de son premier officier. Les preuves à la station scientifique étaient irréfutables. Ce vaisseau avait décollé quelques secondes plus tôt avec, à bord, les trois membres de l'équipe d'exploration. Et voilà qu'il était réapparu avec un seul passager. Un passager qui n'était pas un être humain et qui n'appartenait à aucune race connue de la Fédération. L'équipe d'exploration s'était évanouie. Il n'en restait plus la moindre trace.
La chaleur du jour et l'air torride qui s'élevait du revêtement de béton sous la rampe de la navette étaient totalement différents de ce qu'avait été ce même endroit quelques minutes plus tôt. Torres avait gardé le souvenir de vents de sable glacés qui, dans l'air raréfié, balayaient les milliers de vaisseaux abandonnés de ce cimetière que surplombait un ciel morne et gris où le soleil n'était rien de plus qu'une faible lueur à l'horizon.
Maintenant le jour était chaud, la lumière jaune, le ciel clair, et le soleil luisait juste au-dessus de leurs têtes. Tous les vaisseaux paraissaient neufs, du moins ceux qui les entouraient.
Et cet endroit complètement désert où personne n'évoluait, pas la moindre créature vivante, fourmillait à présent des milliers d'humanoïdes vêtus de vêtements de couleur vive, qui vaquaient paisiblement à leurs occupations entre les navettes et les bâtiments. Ils semblaient tous appartenir à la même race. Aussi grands que la plupart des Klingons, mais avec des mentons plus longs et des fronts plus étroits. Et aussi différents entre eux que les Klingons. Ces gens avaient, comme les humains, différentes couleurs de cheveux et leur structure osseuse était plus fine que celle des Klingons. Leurs vêtements étaient aussi variés que leurs traits et leurs physionomies. Aucun indice ne permettait de deviner l'utilité de leurs vaisseaux.
B'Elanna s'efforça de surmonter le choc de cette mutation radicale de l'environnement - s'y attarder ne lui apporterait rien de positif. Elle examina d'un œil attentif la carène de la navette d'où ils venaient de descendre. C'était bien évidemment le même vieil appareil dont les intempéries avaient rongé la coque. Tous les autres étaient beaucoup plus neufs. Elle se tourna vers Kim qui avait les yeux écarquillés et la peau plus pâle que d'habitude. Il avait le même air que la première fois qu'elle l'avait rencontré dans cette infirmerie ocampa. Calme en surface, mais terrorisé à mourir. '
Elle savait qu'il était capable de rester fonctionnel dans les circonstances les plus étranges. Malgré sa jeunesse, sa force d'âme était remarquable. Le secret consistait à l'exploiter.
- Découvrez où nous sommes, dit-elle presque dans un murmure, comme effrayée que quelqu'un les entende.
Kim fixa son tricordeur.
- Par où commencer? demanda-t-il, tout bas lui aussi.
- Commencez par les vaisseaux qui nous entourent, puis étudiez la foule, répondit B'Elanna.
La manière de procéder de Kim lui était assez égale.
Aussi, elle lui avait suggéré la séquence la plus simple. Même si rien ici ne semblait simple. Et ils devaient tous avoir les idées claires et se préparer à agir vite.
Derrière eux, Neelix n'avait pas encore bougé. Ses petis mains mouchetées, dont les articulations étaient blêes, agrippaient le bord de la porte.
- Vous vous sentez mal? demanda Torres.
- Des fantômes, dit Neelix. Regardez tous ces fantô-
es, Je vous avais dit que l'endroit était hanté.
- Je doute que ce soient des fantômes, répondit erres. Monsieur Kim?
- Ils sont tout ce qu'il y a de plus réel. Tout est réel ici, it-il en hochant la tête.
Il aurait préféré rêver, mais il y avait peu de chance. Deux hommes et une femme, qui portaient des blouses ert vif au-dessus de pantalons violets, s'étaient arrêtés en ice d'un vaisseau, trois appareils plus loin que l'équipe 'exploration. Ils bavardaient et riaient. La femme avait ne houppe de cheveux argentés qui s'élevait à plus d'un iètre au-dessus de sa tête. Un des hommes fit un geste u menton en direction de la coiffure. La femme hocha la :te et enleva ses cheveux. En dessous, elle avait d'autres heveux noirs coupés à ras du crâne. Puis elle cala saperuque argentée sous son bras et gravit la rampe d'ernbaruement. Les hommes la suivirent.
- Il est évident que ce vaisseau nous a conduits illeurs, dit B'Elanna. Par une méthode plus rapide que outes celles que nous connaissons. Kim, déterminez où ous sommes et à quelle distance du Voyageur.
L'enseigne obéit sans dire un mot. Son beau visage levint l'image même de la concentration. B'Elanna ssuya une goutte de sueur qui lui coulait dans le cou. )ix minutes plus tôt, elle aurait souhaité porter un maneau; maintenant elle souhaitait avoir sur le dos son uniorme d'été.
- La position des étoiles est la même, dit Kim avec me certaine incertitude dans la voix. À peu près la même. - À peu près? demanda Torres. Soyez un peu plus irécis que « à peu près ».
Il leva les yeux vers elle. Elle connaissait ce regard.
Elle l'avait vu sur son visage quand ils cherchaient à fuir ensemble les tunnels de la colonie souterraine des Ocampas, juste après avoir été amenés de force dans le Quadrant Delta. Kim était encore assez néophyte en matière de voyage spatial. Il trouvait incroyables la plupart des choses qu'il découvrait. Un handicap certains jours. Un avantage, certains autres. Torres attendit, sans être certaine de ce que ce serait cette fois-ci.
- Ces étoiles sont les mêmes qu'avant d'embarquer dans le vaisseau. Nous sommes toujours dans le Quadrant Delta, mais ...
- Monsieur Kim, dit Torres, je n'ai pas besoin d'une leçon d'astronomie. Je vous ai demandé de définir votre « à peu près », Définissez-le. Ce n'est pas une épreuve d'examen. Ce n'est pas un examen. C'est une simple question.
- Mais la réponse n'est pas simple, répondit Kim. Les étoiles se trouvent exactement où elles devraient être si elles étaient plus jeunes. C'est comme si ...
Il se tut, apparemment incapable de terminer sa phrase.
B'Elanna comprit. Elle ne voulait pas comprendre, mais elle comprenait. Elle activa rapidement le bloc à calcul de son tricordeur et chiffra la configuration du ciel pendant que Kim effectuait la même opération sur le sien. En moins de quelques secondes, elle obtint la réponse.
- Trois cent dix mille ans, dit-elle tout bas.
- Quoi? demanda Neelix. Trois cent mille ans de quoi?
Il avait enlevé ses mains de la porte et les tordait maintenant l'une dans l'autre. La pointe de panique perceptible dans sa voix correspondait à ce que B'Elanna ressentait dans son ventre. Elle décida d'ignorer la peur - qui l'empêcherait d'agir - et s'obligea à parler avec le même calme que Tuvok. Elle commençait à comprendre comment s'y prenaient le capitaine et le Vulcain pour paraître détendus même sous le stress.
- Nous avons fait un bond de trois cent dix mille ans dans le passé de cette planète, dit-elle.
- C'est impossible, dit Neelix.
Il s'éloigna d'elle à reculons jusqu'à ce que son dos heurte le bâti du vaisseau. Puis il tira sur sa flamboyante chemise.
- Franchement, si vous n'y voyez pas objection je préfère croire en mes fantômes. Oui. Considérons que toutes ces créatures sont des fantômes. C'est une bien meilleure idée qu'un voyage dans le temps. N'est-ce pas votre avis? demanda Neelix.
Torres n'en était pas certaine. Maintenant que le premier choc était passé, elle trouvait la situation fascinante. Et à mesure qu'elle comprenait mieux ce qu'étaient ces installations, elle se sentait de plus en plus impressionnée.
Ces navettes étaient des machines à voyager dans le temps.
Les êtres qui les entouraient voyageaient dans le temps comme s'il s'agissait d'une destination banale. Et d'après l'allure de cette station, ce l'était. Ils étaient montés à bord d'une sorte de navette de travail dans un futur lointain, mort et avaient été ramenés ici, dans cet autre présent.
- Je crains qu'il ne faille éliminer l'idée de fantômes, Neelix, et accepter plutôt que nous avons voyagé dans le temps, dit Torres. C'est notre seule chance de retrouver le Voyageur. Nous avons sans doute fait quelque chose qui a déclenché le bond temporel. Il s'agit de trouver quoi, ajouta-t-elle à l'intention de Kim.
- Et si je retournais à l'intérieur et attendais que vous trouviez la réponse, les amis? dit Neelix. J'ai déjà raté une bonne sieste pour être ici. Cela ne me dérange pas le moins du monde de dormir tout le temps que vous cherchez la solution. En fait, l'idée me semble parfaite. Je retourne.
Neelix, le regard rivé sur les créatures qui passaient devant ses yeux, franchit à reculons la porte.
- Ne touchez à rien, dit B'Elanna. Contentez-vous d'entrer et de vous asseoir. ..
Elle se tut soudain et revit clairement Neelix qui, à leur arrivée, s'était affalé dans un des sièges du vaisseau.
- Vérifiez le siège dans lequel Neelix était assis. Des senseurs y sont peut-être incorporés.
- li faudra le vérifier très vite, dit Neelix en agitant le menton vers le pied de la rampe.
Un des humanoïdes, un homme très grand, vêtu d'une combinaison orange vif, debout les mains sur les hanches, les regardait d'un air désapprobateur et secouait lentement la tête.
B'Elanna nota ses grands yeux d'un bleu profond, très écartés dans le visage, son nez presque complètement écrasé, et remarqua qu'il avait au moins huit doigts. La salopette de bord orange qu'il portait ne dissimulait en rien la puissante musculature de son torse. B'Elanna se dit que sa stature se comparait à celle d'un guerrier klingon.
- Vous n'êtes pas autorisés à vous trouver où vous êtes, dit l'homme.
Torres rangea son tricordeur et tendit les mains, avec l'espoir de faire un geste universel de conciliation. - Nous le savons, dit-elle. Nous ...
- Vous devez m'accompagner au Contrôle.
- À vrai dire, répondit-elle, nous préférerions retourner. Nous ne nous attendions pas ...
- Votre intrusion contrevient au règlement 852.61 du Contrôle.
- Nous sommes navrés, dit Kim en jetant un regard à Torres. Ce n'était pas notre intention. Nous avons accidentellement déclenché ...
- Toute infraction aux dispositions réglementaires de la série huit cents requiert la comparution immédiate des contrevenants devant les instances du Contrôle. Si vous ne me suivez pas de votre plein gré, je vous y contraindrai.
Neelix sortit de la navette, les mains en l'air.
- Nous vous suivons de notre plein gré! dit-il. Nous le suivons de notre plein gré, n'est-ce pas, les amis?
Torres soupira. Ce n'était jamais de son plein gré qu'elle se retrouvait dans toutes sortes de situations problématiques, et pourtant les problèmes lui tombaient toujours dessus.
- Allons-y, dit l'humanoïde. Nous devons traiter cette infraction au plus vite. Cet appareil quitte la plate-forme dans trois heures. Juste avant le retour du vaisseau du Temps réel.
Torres regarda ses compagnons. Elle espérait qu'ils comprenaient mieux qu'elle. Kim 'haussa les épaules. Neelix s'avança, mains levées, vers le curieux personnage. Quand il s'arrêta à côté de lui au pied de la rampe, son visage arrivait à peine à hauteur de la poitrine de l'humanoïde.
Torres le vit enregistrer l'étrangeté de Neelix; puis il parut ne plus y attacher d'importance.
- Dépêchez-vous, dit l'humanoïde.
Il fit demi-tour et se mit en route comme s'il allait de soi qu'ils le suivent.
- On dirait bien que nous n'avons pas le choix, dit Torres.
Elle fit signe à Kim d'emboîter le pas à l'homme en uniforme orange. Neelix suivit Kim et elle ferma la marche, en prenant soin de noter scrupuleusement dans sa tête l'emplacement exact de la navette par laquelle ils étaient arrivés.
Elle espérait juste qu'ils auraient la chance d'y revenir.

CHAPITRE V

L'avertisseur carillonna dans l'intérieur douillet de la maison de Drickel, au sommet de la colline, et le tira de sa sieste de début d'après-midi, confortablement allongé dans son divan préféré. Cette sonnerie d'alarme n'avait plus retenti depuis des années et Drickel avait presque oublié à quel point il en détestait les notes douces et cristallines.
- Ça va, ça va, ronchonna-t-il. Avertisseur coupé.
Le carillon se tut et la musique légère et romantique des flûtes de la Période Trois, avec ses apaisants accords exécutés par les meilleurs musiciens de la maison de retraite de Rollingburg, emplit de nouveau seule la demeure de Drickel.
Il bâilla, se frotta les yeux et s'assit. Le vert du salon, avec l'harmonieuse disposition de ses divans et fauteuils, se confondait avec le vert de la jungle luxuriante à l'extérieur. Les murs étaient de grandes baies vitrées télescopiques avec lesquelles il observait des dizaines d'animaux différents. Par-delà la jungle, une chaîne de montagnes hautes, jeunes et très escarpées se profilait dans le lointain. Certains jours, il braquait les fenêtres sur les montagnes. D'autres fois, il focalisait l'image sur le cœur de la forêt.
Avant de s'endormir, il l'avait réglée sur un sous-bois ombreux dans lequel ne pénétrait que très peu de lumière. La pénombre fraîche et humide semblait l'inviter, mais il devait répondre à une alerte.
Drickel poussa quelques jurons silencieux et sélectionna sur son cadran une vue plus panoramique. Le jour était chaud et ensoleillé et les montagnes, au loin, lui faisaient signe. Souvent, au réveil, il en explorait les cimes, réglait la mi,se au point de ses fenêtres sur les torrents et laissait les miroitements de l'eau l'éblouir. Il avait aménagé dans la période où il vivait entre autres à cause de la diversité de ses paysages. Il en aimait le calme. Ces satanées alertes le mettaient de mauvaise humeur.
Après six-point-sept ans de Temps réel, elles le fâchaient toujours autant. La dernière alerte lui avait mangé deux jours de Temps réel et l'avait obligé à se rendre dans une période froide en plein hiver. Après son retour, il lui avait fallu presque une semaine de Temps réel pour se remettre du traumatisme de l'aventure.
Cette petite action d'éclat lui avait valu une citation.
Mais cette citation n'était qu'une piètre récompense pour la dure épreuve du froid. Il avait pris des saunas, des bains de vapeur, bûché du bois sous le chaud soleil de la jungle. Rien ne l'avait réchauffé. Il avait fini par demander à la Commission médicale un baume pour chasser l'hiver de son corps. Il ne servait à rien de se lamenter. L'avertisseur avait carillonné et il devait répondre. Il se dit qu'il n'avait aucune raison d'être d'aussi mauvaise humeur. Il fallait bien qu'il mérite son salaire de temps en temps. Sans ce travail de vigile, il n'aurait jamais pu se payer sa belle maison.
Drickel se leva et se désengourdit les muscles. Il venait juste, avant sa sieste, de terminer sa première séance d'entraînement physique quotidienne. L'ample survêtement de réchauffement sentait un peu la sueur et il avait gardé son bandeau coincé sur le front.
Il jeta un dernier regard d'envie à la jungle luxuriante et aux escarpements rocheux dans le lointain, puis tapa un code à sept chiffres sur le clavier d'une petite console accrochée au mur près de l'entrée de sa cuisine. Il l'utilisait tous les jours pour se présenter au rapport. Et c'était aussi grâce à cette console que lui parvenaient la nourriture et les approvisionnements et, à l'occasion, certains appels d'amis. Ses doigts trouvaient étrange de composer de nouveau sur son terminal son code de sécurité personnel.
Il chercha d'abord une date sur la fenêtre d'affichage, puis soupira. Ils l'enverraient bien sûr encore une fois dans un endroit noir et froid. Sept millions et demi d'années plus loin dans le temps. Pourquoi personne ne semait-il jamais la pagaïe dans les stations temporelles pendant les mois d'été?
Ces stations avaient été abandonnées après la Seconde période d'expansion et les navettes semblaient avoir été laissées là juste pour le pillage. Au moins, Drickel n 'aurait-il pas affaire aux êtres de sa propre race. Seuls quelques aventuriers complètement craqués vivaient si loin dans le continuum du temps et la plupart étaient installés à environ un million d'années de là, encore plus loin dans le futur. De vrais fous qui se complaisaient dans les périodes désertiques.
Drickel détestait se rendre où il devait aller, mais il était content d'y aller seul. Parfois ses congénères, confrontés à un intrus, interféraient dans son travail. Il valait mieux régler seul la question. Beaucoup mieux.
Peut-être se mériterait-il une autre citation.
Une autre citation entraînerait une importante hausse de salaire. Drickel serait capable d'installer des baies télescopiques à l'aile ouest de sa maison.
Assez rêvé. Il fallait d'abord répondre à l'alerte. La fenêtre d'affichage indiquait que personne, depuis des millénaires de Temps réel, ne vivait dans les environs de l'endroit où l'alerte s'était produite.
Drickel avait une certaine expérience de cette période.
Les seules créatures qui déclenchaient des alertes étaient des Saute-planètes. Il était toujours difficile de s'en débarrasser. Leur culture était tout à la fois assez évoluée pour leur permettre de voyager dans l'espace, mais primitive encore au point de limiter ces voyages aux seuls déplacements physiques.
Les Saute-planètes pensaient que les vieilles stations temporelles étaient réellement abandonnées et les considéraient souvent comme des endroits à piller. La dernière fois que Drickel s'était rendu dans cette période, il avait passé cinq jours de Temps réel à miauler comme un chat sauvage avant de réaliser que les Saute-planètes prenaient ses cris pour les hurlements du vent.
Heureusement, Drickel avait d'autres trucs pour renvoyer ces petits fureteurs dans leurs vaisseaux-vacuum.
Il enregistra son signal de réponse et informa le Contrôle du temps moyen qu'il se dirigeait vers le lieu de l'alerte. Puis, d'un pas rapide, Drickel s'engagea dans l'agréable corridor vert qui menait à sa chambre à coucher et y contre-vérifia les données sur son écran de visualisation secondaire.
Comme de raison. Une région de la planète et un temps de l'année presque aussi froids que lors de son alerte précédente. Il aurait besoin de tous ses vêtements chauds. - Pourquoi ces intrus ne choisissent-ils jamais la partie de la planète où c'est l'été. Ou du moins le printemps? marmonna Drickel. Est-ce trop demander?
Comme il vivait seul depuis les seize dernières années de son Temps réel, personne ne lui répondit.
Drickel jeta son sac sur le plancher de la cabine de téléportation de sa chambre et effectua la saisie des coordonnées de la station temporelle la plus proche. Il espérait juste que cette mission ne durerait pas trop longtemps.
Il faisait, à l'intérieur du bâtiment, plus chaud qu'à l'extérieur. Torres enleva les mèches de cheveux qui lui couvraient les arêtes frontales et s'étonna d'avoir eu froid, moins d'une demi-heure plus tôt. Kim, à côté d'elle, avait le souffle coupé. Neelix, dieu merci, n'émettait aucun commentaire.
L'humanoïde en uniforme orange qui les avait amenés les contenait pour qu'ils restent ensemble, comme s'ils étaient des moutons romulans. Ce n'était pas nécessaire. Ils s'étaient arrêtés tous les trois, dès qu'ils avaient franchi la porte.
Le bâtiment était différent de ce à quoi s'attendait Torres, même si elle ne savait pas trop à quoi s'attendre. En tout cas, elle ne s'était certainement pas attendue à une telle foule grouillante. Tellement de gens qu'ils cessaient d'être des individus pour se fondre dans une mer de couleurs et de sons qui déferlait vers l'avant et refluait vers l'arrière, comme des vagues. Concentrer son attention sur les gens était trop fastidieux. Elle se concentra plutôt sur le bâtiment.
L'humanoïde les avait conduits dans un hall immense équipé d'escaliers sur ses côtés nord et sud. Le plafond était deux fois plus haut que ceux du Voyageur. Il était d'un blanc aveuglant et crépitait d'étincelles. Après un moment, Torres réalisa que ce qu'elle avait pris pour des étincelles étaient en réalité de minuscules ampoules électriques encastrées dans les tuiles du plafond. Ce motif architectural blanc couvrait tout le haut du bâtiment et son effet esthétique était plutôt médiocre. À certains endroits où le blanc arrivait à hauteur d'épaule de ces créatures étranges, des taches et des salissures le déparaient. De minuscules dessins couvraient le sol. Torres les prit d'abord pour des graffiti. Puis elle se rendit compte qu'il s'agissait de diagrammes qui guidaient les nouveaux voyageurs vers les cabines regroupées en divers endroits du vaste hall.
- Des cabines de téléportation, dit Kim d'une voix consternée en regardant dans la même direction que Torres.
Elle hocha la tête. Ces installations étaient entourées de murs transparents et n'accommodaient qu'une personne à la fois. Mais il était évident qu'elles fonctionnaient sur le même principe que le téléporteur du Voyageur. Toutes les cabines étaient peintes de couleurs vives et surmontées d'écriteaux. Une personne entrait d'un côté pendant qu'une autre sortait par un côté différent. Elles n'hésitaient qu'au moment d'entrer et s'arrêtaient quelques secondes pour enregistrer un code rapide sur un panneau situé à l'extérieur. Puis elles entraient et disparaissaient. Torres était très impressionnée, surtout quand elle pensait aux milliers et milliers de bâtiments en ruine du genre que le Voyageur avait repéré quand ils avaient scanné la région depuis l'espace.
Devant certaines cabines, il y avait de courtes files d'attente. D'autres étaient vides. Torres devina que chaque cabine donnait accès à une autre cabine de téléportation située dans une zone bien précise de la planète.
Les voyageurs avaient l'air résolu, mais le regard absent. Torres connaissait cette expression. C'était la sienne quand elle était obligée d'effectuer pendant de longues périodes le même trajet quotidien. Presque tous ceux qui se dirigeaient vers les cabines transportaient un petit porte-documents. Certains étaient accompagnés de leur famille. D'autres étaient seuls. Torres avait vu des scènes identiques des centaines de fois sur d' innombrables planètes de la Fédération. Ce bâtiment participait de l'infrastructure du système de téléportation local. Certaines personnes se rendaient au travail ou en revenaient, d'autres étaient en voyage d'affaires et d'autre s'en allaient en vacances.
La seule différence était que les navettes, à l'extériei de ce terminal, ne plaçaient pas ces voyageurs en orbit ou ne les amenait pas vers une autre partie de la planète À l'extérieur de ces portes, il y avait une impressionnar te armada de vaisseaux qui semblaient voyager dans I temps. Toutes ces personnes effectuaient des migration quotidiennes dans le passé ou l'avenir. Torres n'avait pa la moindre idée du mode de fonctionnement de cett société ni comment elle parvenait à résoudre tous le paradoxes temporels ni même pourquoi ces humanoïde risquaient de telles complications.
Elle voulait le découvrir.
Neelix en avait apparemment assez vu.
- Nous ramenez-vous d'où nous venons? demanda-t il en sautillant pour attirer l'attention du garde en unifor me orange.
Le garde regarda Neelix comme s'il était une mouché - Je vous amène au Contrôle du temps moyen de cett période, dit-il.
- Période? demanda Torres.
- Moyen? dit Neelix. Je n'aime pas ce mot, ajouta-t-il en se tournant vers Kim.
L'humanoïde émit un petit raclement de gorge désap probateur, tourna le dos à Neelix et s'avança dans I foule. Il ne prêtait attention à personne et aucun des au tres voyageurs n'avait l'air de le remarquer - pas plu qu'ils ne remarquaient l'équipe d'exploration.
Torres et Kim durent presser le pas pour suivre Neeli et l'humanoïde. Neelix tira leur guide par la manche. - Je pense sincèrement que vous devriez nous laisse aller, dit-il. Le lieutenant Torres est réputée pour soi redoutable crochet du droit et. ..
- Neelix! s'exclama Torres.
- J'essaie simplement de lui faire comprendre que nous avons des moyens, nous aussi. Nous ne contrôlons pas le temps, mais nous contrôlons d'autres choses importantes. Nous sommes capables de sortir de la moyenne et d'être tout à fait formidables.
Neelix était toujours agrippé à la manche de l'humanoïde qui le regardait de haut comme s'il avait affaire à un enfant.
- Je ne pense pas qu'il ait voulu dire « temps moyen » dans un sens péjoratif, dit Kim dans un murmure. Il veut dire moyen-moyen.
- C'est bien ce que je veux dire aussi, dit Neelix. Il y a toujours moyen de moyenner. Nous avons ici B'Elanna. - Il veut dire - je veux dire - il - ah! et puis zut! 1dit Torres. Le terme « temps moyen » réfère probablement au concept mathématique de moyenne.
- Moyenne? dit Neelix. Comment un Contrôle du temps peut-il être moyen?
L'humanoïde s'arrêta et secoua la main de Neelix qui lui tenait toujours la manche.
- Le Contrôle du temps moyen traite des problèmes extérieurs au Temps réel.
- Ah! dit Neelix. Voilà qui clarifie les choses!
Il secoua la tête mais Torres commençait à avoir une vision plus claire de ce que voulait dire l'humanoïde.
- Vous avez donc divisé le temps en périodes très précises. C'est ça? demanda-t-elle. Et c'est à cela que vous faisiez référence quand vous mentionniez le Contrôle du temps de cette période.
L'humanoïde hocha la tête, avant de se faufiler entre les membres d'une même famille. Torres se dépêcha de le rattraper. Kim était juste derrière elle. Neelix s'attarda à regarder les enfants qui étaient plus grands que lui. Puis quand il s'aperçut que les autres étaient partis, il rejoignit le groupe au pas de course.
- Alors combien de temps dure une période? demanda Torres.
- Cinq cent mille ans, dit l'humanoïde sur un ton qui lui signifiait que même les enfants qui venaient de passer savaient ces choses élémentaires.
Torres voulait arrêter de marcher. Elle avait l'impression d'avoir saisi le concept. Si ces gens fonctionnaient à l'intérieur de périodes et faisaient la distinction entre Temps réel et temps moyen, alors ...
- Le Temps réel s'écoule pour vous, exactement comme il s'écoule pour nous, dit-elle.
- Le temps s'écoule toujours, madame. Il nous arrive seulement de le remonter parfois.
Elle détestait ce ton. Un de ses professeurs à l'Académie avait le même quand il s'adressait à elle. Et, chaque fois, elle se sentait une élève très ... moyenne. Et avait une furieuse envie de boxer le professeur. Mais elle ne voulait prouver à personne, moins d'une heure après avoir débarqué dans cet endroit singulier, que Neelix avait raison concernant son crochet du doigt.
- Je ne comprends toujours pas pourquoi il est nécessaire de nous amener au Contrôle du temps, dit-elle.
- Sans doute parce que nous sommes des étrangers, dit Kim en la regardant de façon à ce qu'elle comprenne son inquiétude.
Elle y était sensible. Elle était aussi inquiète que lui.
Mais elle réagissait en tenant tête, tandis que Kim courbait l'échine.
Tenir tête était la seule manière d'obtenir des réponses. - Le Contrôle du temps moyen réglemente les voyages, dit l'humanoïde, comme si cette réponse suffisait. - Ça, je l'avais compris, dit Torres. Nous n'avions pas l'intention de voler ce vaisseau. Nous vous le rendrons. Il s'agit juste de nous laisser retourner.
- Vous ne pouvez pas retourner.
- En réalité, ce serait facile, dit Neelix. Il suffirait de monter à bord du vaisseau, de m'asseoir et de faire une sieste comme la dernière fois. Les lumières s'allumeraient et. ..
- Non, dit l'humanoïde. C'est contraire à la loi.
- Quoi? dit Torres. Quelle loi?
- Je vous l'ai dit, répondit l'homme. Le règlement 852.61 du Contrôle.
- Qui réglemente quoi?
- Les voyages intrapériodiques.
- Si vous ne voyagez pas entre les périodes, alors comment voyagez-vous dans le temps? demanda Kim.
- Intrapériodique, dit Torres. Il leur est interdit de voyager dans une même période. N'est-ce pas? demandat-elle au garde. Parce que sinon vous saboteriez le Temps réel. C'est pourquoi vous laissez Je temps couler. Vous vivez votre vie dans une période, puis ...
- Non, madame. Nous avons le loisir de visiter toutes les périodes que nous voulons. Les Périodes noires, bien sûr, parce que les rouges sont interdites.
- Bien sûr, dit Neelix sotto voce.
- Neelix ! dit Torres avant de se tourner de nouveau vers le garde. Mais il vous est interdit de voyager à l'intérieur d'une même période. C'est ainsi que vous évitez les paradoxes. C'est fascinant.
- Je souhaiterais étudier la question dans ma chambre. Dans mon bain, dit Neelix. Dans un bain d'eau chaude et savonneuse. Dans un nuage de vapeur d'eau chaude et savonneuse ...
Kim lui donna un coup de coude et Neelix se tut.
Torres prit le bras de l'humanoïde. Elle avait l'impression que son uniforme orange se chiffonnait comme du papier sous ses doigts.
- Écoutez! Si nous avons contrevenu à vos lois, c'était involontaire. Votre vaisseau nous a amenés ici. Nous sommes disposés à retourner d'où nous venons. En fait, nous voulons retourner. Plus vous nous obligez à rester dans cette période, plus nous risquons d'en affecter le Temps réel.
- C'est bien possible, dit l'humanoïde. Le Contrôle le déterminera.
Il s'arrêta devant une cabine de téléportation et enregistra un code. Puis, d'un geste de la main, fit signe à Torres de s'avancer. Elle secoua la tête.
- Je ne pense pas y aller, dit-elle. Je pense qu'il vaut mieux rester près du vaisseau qui nous a amenés. Nous devons retourner dans le futur et. ..
- Pas sans autorisation, dit l'humanoïde en uniforme orange, avec un accent de panique. Vous êtes déjà coupables d'un bond temporel intrapériodique non autorisé et c'est un délit très grave.
Torres regarda le petit attroupement qui se formait. Les badauds, quand ils entendirent l'accusation de bond temporel non autorisé, eurent des frissons de malaise.
- C'était un accident, dit Torres. Votre navette nous a kidnappés. Et non l'inverse.
- Il appartiendra au Contrôle du temps moyen d'en décider. Maintenant, je vous prie ...
Il avança de nouveau la main, dans ce même geste curieux, courtois, comme s'il invitait Torres à le précéder sur une piste de danse.
Elle jeta un regard à Kim, puis à Neelix. Que faire?
Quitter cet endroit et s'éloigner du vaisseau qui les avait débarqués du futur? Confier leur sort à quelque « Contrôle » inconnu? Un Contrôle médiocre et moyen, comme le pensait Neelix. Cela ne lui présageait rien de bon.
Elle fit un signe de tête à Kim puis se tourna vers l'humanoïde en uniforme orange.
- Je pense que nous allons tout simplement regagner la navette qui nous a amenés. Si vous souhaitez nous parler, nous y serons. Nous avons un vaisseau spatial en orbite autour de cette planète trois cent mille ans plus loin dans le futur et notre seul but est d'y retourner. Nous n'avons aucune envie de vous causer des problèmes. Compris?
L'humanoïde en uniforme orange les dévisagea, complètement paniqué.
- Allons-y, dit Torres.
Elle se retourna et, d'un air plus assuré qu'elle ne l'était en réalité, se mit en route vers la sortie de l'immense terminal, flanquée à sa gauche de Kim et à sa droite de Neelix, qui remuait ses courtes jambes à toute vitesse pour garder la cadence.
- Arrêtez tout de suite avant que je ne déclenche une alerte de Fracture du Temps, cria le garde d'une voix forte.
L'énorme foule qui s'était maintenant formée pour observer la scène en eut le souffle coupé.
- Réglez votre fuseur en position paralysie, murmura Torres à Kim sans ralentir le pas. Regagnez la navette et défendez-la. Compris?
- Compris, dit-il.
- Maintenant! dit Torres.
Elle s'élança au pas de course vers la porte, avec son fuseur à la main. Les gens s'écartaient pour les laisser passer pendant qu'un doux carillon résonnait dans tout le terminal.
Elle franchit la porte d'un bond et se retrouva sur le champ entourée par une centaine d'individus en uniforme orange qui apparemment l'attendaient. Ils braquaient des armes à canon long directement sur elle. D'autres groupes imposants de gardes entouraient Kim et Neelix.
- Je pensais que vous aviez dit que les bonds intrapériodiques étaient interdits, dit-elle.
- Vous êtes coupables d'une Fracture du Temps, dit, dans son dos, le garde qui les avait amenés.
Torres s'arrêta, laissa tomber son fuseur sur le sol et leva lentement les mains. Kim, à côté d'elle, fit pareil. - C'était plus que rapide, dit Neelix.
- Je doute que nous ayons jamais eu la moindre chance, dit Torres.
Dès que ces gardes avaient connu son plan, ils avaient bondi dans l'avenir juste assez loin pour empêcher l'équipe d'exploration d'atteindre la navette.
- À présent voulez-vous m'accompagner, s'il vous plaît? dit derrière eux le premier garde. Vous vous êtes fourrés dans un sale pétrin.
- De toute évidence, dit Neelix.
Torres baissa lentement les bras et suivit le garde dans le terminal jusqu'aux cabines de téléportation. Ses chances de revoir le Voyageur venaient de diminuer de manière radicale.

CHAPITRE VI

Kjanders était appuyé contre le mur du terminal de téléportation. La poussière de décennies de voyages salissait sa tunique bleu vif. Cela lui était égal. C'était un déguisement de toute façon. Mieux valait ressembler à un bureaucrate de la Période 18 que porter le costume décontracté de la Période 899. Il détestait la Période 899, sans doute parce qu'il y était né. Il n'y avait en 899 aucune chance de croissance personnelle ni de changement. Et il avait besoin des deux.
Kjanders avait besoin d'aventure. Les Garde-secondes du Contrôle n'avaient aucune idée de ce qu'était l'aventure. Pour eux, l'aventure, c'était chaque nouveau décollage de navette.
Mais Kjanders, avant que le Contrôle ne lui retire son permis de voyage, avait visité des centaines de périodes et épuisé tout ce qu'elles avaient d'intéressant à offrir. Maintenant il voulait voir autre chose que sa planète. Il avait entendu parler des Saute-planètes et pensait souvent à eux, surtout quand il voyageait dans les temps de nuit perpétuelle et regardait les étoiles du ciel. Tous ces mondes étaient-ils différents du sien? Connaissaient-ils des périodes chaudes et des périodes froides, des ères glaciaires et des ères de forestation? Les créatures qui y vivaient évoluaient-elles dans un temps linéaire? Disparaissaient-elles aux changements de millénium? Ou bien, ces mondes étaient-ils pareils au sien, toujours les mêmes et pourtant toujours différents, selon le point de la ligne du temps où atterrissait le voyageur?
Il aurait aimé le demander aux Saute-planètes que le Contrôle avait attrapés, mais ces trois bizarres créatures étaient condamnées.
Elles étaient condamnées dès l'instant où elles avaient tenté de fuir. Elles n'avaient pas compris que courir droit devant soi n'était pas la bonne méthode pour échapper aux uniformes orange. Provoquer une Alerte temporelle était le moyen le plus sûr d'être exécuté très vite. Kjanders soupira. Au moins, ils avaient eu une aventure.
Il observait.
Puis il eut une idée et se redressa.
La malchance des Saute-planètes était peut-être sa chance à lui. Il avait eu le projet d'embarquer dans une navette, même s'il avait perdu son permis. Il lui suffisait de trouver une destination que les gardes ne surveillaient pas. Il traînait dans cette station de téléportation depuis deux jours pour découvrir un endroit dans lequel disparaître, un point du temps qu'aucun jumpeur temporel n'avait essayé avant lui.
C'est alors qu'étaient arrivés ces trois Saute-planètes. « Trois cent mille ans », avait dit la jolie femme qui avait des arêtes frontales. lis avaient un vaisseau, un vaisseau de Saute-planètes en orbite.
Quand tous les uniformes orange eurent quitté le terminal, Kjanders se dirigea lentement vers la porte par où les étrangers étaient arrivés. Son évasion serait parfaite. Il s'était arrangé jusqu'ici pour déjouer le Contrôle. Ils avaient juste réussi à révoquer son permis. Ils avaient identifié ses empreintes, mais ne l'avaient pas trouvé. Ses contacts habituels ne pouvaient plus l'aider. li avait volé trop de marchandises et les avait revendues dans d'autres périodes. li était recherché non seulement pour ses vols, mais aussi pour avoir détourné un vaisseau du Contrôle et fait un bond temporel intrapériodique. Cela s'était avéré désagréable, mais au moins la manœuvre lui avait permis de s'échapper très vite. Il avait remonté le temps de quelques années et avait laissé le vaisseau retourner à son point d'origine. Le Contrôle avait pensé qu'il était resté dans le passé, sans se douter qu'il reviendrait dans le présent de son propre Temps réel.
L'idée sur le coup lui avait semblé bonne.
Deux semaines de Temps réel plus tard, elle lui semblait plutôt stupide. Sans aide, il n'avait nulle part où aller.
Jusqu'à cet instant précis.
Kjanders traversa d'un pas tranquille la porte d'entrée, s'aventura sur le chaud revêtement de béton et jeta un coup d'œil aux alentours. Il lui fallut un moment avant de repérer la navette des Saute-planètes. Beaucoup plus vieille que les autres, elle avait l'air en tellement mauvais état qu'il était surpris qu'elle ait été capable d'effectuer le voyage.
La navette était posée sur la plate-forme d'une autre.
Quand cette autre reviendrait, le radiocompas automatique de la plus vieille la ramènerait dans le futur, au temps du vaisseau-vacuum des Saute-planètes. Et si le plan de Kjanders marchait, ce vaisseau-là serait bientôt son vaisseau-vacuum.

* * * * *

Quand Torres embarqua dans la cabine de téléportation, elle serra les poings et tint ses bras le long de son corps, prête à se battre. La dématérialisation - à laquelle elle ne s'habituerait jamais complètement - se produisit en une fraction de seconde. Elle était dans le vaste terminal et, l'instant d'après, se retrouva dans une pièce creusée dans le roc.
Neelix apparut à côté d'elle, les yeux fermés et le corps penché vers l'arrière comme si quelqu'un l'avait poussé. Quand il se matérialisa, il bascula contre la paroi transparente du téléporteur.
Kim apparut un moment plus tard, debout, presque au garde-à-vous, les yeux noirs grands ouverts. L'image même de l'officier de Starfleet. Une attitude que Torres ne lui avait encore jamais vue. Puis elle se rappela qu'il avait réagi de la même manière quand ils étaient emprisonnés chez les Ocampas; elle n'avait pas réalisé, à ce moment-là, que ce quant-à-soi avait quelque chose de militaire. Bien sûr, à l'époque, elle ne réfléchissait pas, elle réagissait.
Ici, elle réfléchissait.
Et se demandait pourquoi leur trio suscitait tant de curiosité.
Les occupants de la pièce s'étaient rassemblés, sur cinq rangées, autour du téléporteur et fixaient Torres, Kim et Neelix. li faisait plus chaud dans cet espace aménagé dans le roc que dans les déserts communautaires d'Hafir Mineur. Pourtant, tous ces gens portaient trois couches de vêtements - tous noirs avec des parements blancs - des cols qui leur montaient jusqu'au cou, des manches qui se boutonnaient autour des poignets et des jambières qui se fermaient sous les chevilles. Torres avait remarqué quelques personnes vêtues de cet accoutrement dans le grand terminal, mais n'avait pas porté attention à leurs chaussures franchement saugrenues.
C'étaient des sandales faites du même matériau transparent que les parois des téléporteurs, mais traité avec une teinture noire. Leurs extrémités se recourbaient jusqu'au sol en pointes fines sous les orteils et le talon et exigeaient de ceux qui les portaient un extraordinaire sens de l'équilibre. Ces sandales ajoutaient à la taille de ces étranges créatures au moins six centimètres et constituaient un avantage énorme pour celui qui tentait de leur échapper, dans la mesure évidemment où le fuyard portait des chaussures moins biscornues.
Torres avait remarqué les vêtements dès qu'elle s'était matérialisée. Elle prit ensuite le temps d'examiner la pièce elle-même. Elle était dépourvue de portes mais, dans le fond, un pan de mur entier manquait. Des postes de travail informatiques étaient disséminés autour de jeunes pins qui poussaient à même le sol de terre battue. Les chaises étaient rares. Torres éprouva une soudaine compassion pour ces travailleurs qui portaient ces sandales ridicules et étaient obligés de passer toutes leurs journées debout.
Vers le fond, là où le mur manquait, les pins cédaient la place à une variété d'arbre que Torres ne connaissait pas. Leurs larges feuilles et leur écorce cannelée leur donnaient une allure tropicale. Ils disparaissaient dans cet espace libre qui menait quelque part. Mais comme Torres ne savait pas où elle était et comme ces gens avaient le don de prédire chacun de ses mouvements, il lui était inutile d'espérer prendre la fuite par là.
Leur garde-chiourme se matérialisa à côté d'elle.
- Bonté divine, dit Neelix - une expression typiquement humaine qui, dans la bouche du petit extraterrestre, avait l'air tout à fait naturelle. J'ai pensé un moment que nous serions abandonnés à notre triste sort.
Torres et Kim le regardèrent, tous les deux, pour lui conseiller la prudence, mais Neelix les ignora.
- Après tout, dit-il aux créatures vêtues de noir debout devant lui, vous autres, braves gens, ne traiteriez pas vos hôtes avec le sans-gêne de votre collègue en uniforme orange. Il ne dit même pas bonjour. Je vous le concède, ce n'est pas la coutume dans toutes les cultures mais, dans la plupart, c'est quand même un signe de politesse. Ce monsieur arrête les visiteurs et invente des règlements à mesure qu'il avance. Je vous le demande : est-ce la bonne manière d'amener les étrangers à se sentir les bienvenus?
- Neelix! siffla Torres.
Personne d'autre ne répondit à Neelix. Le garde sortit du téléporteur comme s'il n'avait pas entendu et se fraya un chemin à travers l'attroupement. Torres était sidérée que tout le monde parvienne à garder l'équilibre malgré les sandales. Puis le garde s'arrêta près du mur manquant.
- Je vous conseille de me suivre, dit-il.
- Où allons-nous? demanda Torres.
- Au Contrôle, répondit-il.
- Je pensais que nous y étions, dit Torres.
- Ils n'ont pas l'air assez moyen, murmura Neelix.
- En tout cas, ils portent de moyens souliers! dit Kim.
- Enseigne! dit Torres, qui ne voulait pas que les facéties de Neelix déteignent sur Kim.
- Nous ne sommes pas au Contrôle. Ceci n'est qu'une étape, dit le garde. Venez.
Torres regarda ses compagnons et leur donna silencieusement l'ordre de la suivre, puis s'avança la première. Quelques personnes se frottèrent contre elle, et ce n'était pas par accident, suspecta-t-elle. D'autres lui lancèrent des œillades.
- Très peu de monde se rend au Contrôle, dit une femme d'une voix étouffée.
- Nous avons de la chance, dit Torres.
- Les Fractures du Temps sont des délits graves, dit un homme.
- C'est votre faute, répondit Neelix. Si votre navette ne nous avait pas kidnappés hors de notre temps, nous ne serions pas ici. Nous vaquerions paisiblement à nos affaires sur cette planète aband ...
Le garde virevolta. li attrapa Neelix avant qu'il n'ait la chance de terminer sa phrase et le maintint en l'air à bout de bras, à hauteur de ses yeux.
- Votre bavardage comporte certains risques, dit le garde.
- Je pense, Neelix, dit Kim, que vous alliez dire quelque chose que vous n'auriez pas dû.
- Je ne dis jamais de choses que je ne devrais pas, dit Neelix.
Le garde serra plus fort le col de Neelix.
- Toutefois, dit Neelix, il m'arrive d'en dire que je regrette.
Le garde le redéposa sur le sol et le lâcha. - Fermez-la et suivez-moi, dit-il.
Neelix courba la tête et le suivit, comme un prisonnier contrit. Torres émergea de l'attroupement, rejointe par Kim, et il s'engagèrent côte à côte dans le grand couloir au fond de la pièce.
Les arbres étranges sentaient le genévrier et le goudron brûlé. L'odeur était plus agréable que n'aurait pensé Torres. Ces arbres étaient alignés le long du mur et, parfois, bloquaient presque les portes d'où sortaient et où entraient des uniformes orange, qui marchaient vite et l'air déterminé. Quelques personnes vêtues de noir avançaient lentement d'un pas chancelant.
- Ces chaussures, demanda Neelix en rattrapant le garde, est-ce une punition? Ces gens ont-ils fait quelque chose de répréhensible?
- Je vous ai dit de la fermer, dit le garde en louchant vers le visage de Neelix, qui lui arrivait à peine plus haut que la taille.
- Ce n'était qu'une simple question, répondit Neelix.
- En réalité, l'informa un autre uniforme orange, les chaussures sont un symbole de statut social. Moins vous avez à marcher, plus vos chaussures sont chamarrées.
Torres n'était pas certaine d'avoir envie de porter ses ornements autour de ses pieds. De toute manière, elle n'aimait pas beaucoup les breloques. Seuls, les objets pratiques l'intéressaient.
L'uniforme orange qui marchait à côté de Kim était une femme, svelte au point d'être squelettique, et dont les cheveux longs étaient retenus par une barrette orange en arrière du cou. D'autres uniformes orange, sortis des portes, s'étaient joints à leur petite troupe si bien que Torres avait maintenant l'impression de participer à une force d'invasion progressant dans les tunnels de Cardassie.
Le grand couloir finit par bifurquer et s'ouvrit sur une autre salle de pierre. Il n'y avait plus aucun arbre et il fallut que Torres s'avance de quelques pas de plus avant que leur odeur forte ne disparaisse de ses narines.
Cette salle ressemblait à un hangar à navettes. Elle était vaste et haute et ses parois de pierre lisses dénotaient son caractère utilitaire. Le plancher était long et plat. Le même genre de revêtement bétonné qu'à l'extérieur du terminal remplaçait la terre battue. Le hangar était vide, à l'exception d'un vaisseau installé en plein centre.
L'appareil était une version miniature de la navette par laquelle l'équipe d'exploration était arrivée. Il lui manquait les longues jambes de train et la rampe n'était pas installée en dessous, mais sur le côté de l'appareil. Le diamètre du vaisseau était beaucoup plus petit. Torres doutait qu'il soit assez grand pour accommoder cent passagers. Elle s'arrêta quand elle arriva sur la surface bétonnée.
- J'espère, dit-elle de sa voix la plus calme, que ce vaisseau nous ramènera dans notre temps.
- Ce serait merveilleux, ajouta Neelix. Je dois vous dire que je préfère, moi aussi, les vaisseaux plus neufs. Ils sont plus fiables. Escortez-nous. Je vous présenterai ma Kes chérie et ensuite vous reviendrez tranquillement. Je vous garantis que nous resterons chez nous. Cela ne dérangera personne et. ..
- C'est Je chemin du Contrôle, dit le garde.
- Je ne crois pas qu'un trajet de navette pour ailleurs que trois cent mille ans dans le futur nous aide beaucoup, dit Torres qui aurait voulu que Tuvok soit présent car elle commençait à perdre patience.
- Nous n'essayons pas de vous aider, dit le garde.
Vous avez commis une Fracture du Temps.
- Nous n'avions pas la moindre idée que votre vaisseau nous amènerait ici, répondit Torres. Son radiocompas était réglé sur ce temps-ci. C'est le problème du vaisseau, pas le nôtre. Ramenez-nous dans notre temps. Nous vous promettons de ne plus jamais revenir.
La femme à côté de Kim agrippa soudain le bras de l'enseigne.
- Hé! s'exclama-t-il. Je n'ai même pas encore levé le petit doigt.
- Cela n'aurait servi à rien, enseigne, dit Torres.
Même si nous nous emparions de la navette, nous ne pourrions probablement pas la manœuvrer. Son modèle est différent de celle qui nous a amenés.
- Le Contrôle vous attend, dit le garde.
- Ouais, eh bien il attendra encore un peu, dit Torres.
Quand nous déciderons d'y aller, il vous sera toujours possible de reculer le temps de quelques minutes.
La surprise coupa le souffle de tous les uniformes orange autour d'elle. Ils avaient ce regard outré des officiers de Starfleet quand quelqu'un calomniait devant eux l'Académie.
- Je suppose que j'ai dit quelque chose de mal, dit Torres.
- Vous avez violé le règlement 661.33, dit le garde.
- Heureusement que les infractions aux dispositions réglementaires de la série six cents ne sont que des écarts de conduite mineurs, dit la femme à côté de Kim.
- Nous pourrions, dit le garde à la femme, l'attribuer au stress et fermer les yeux.
- Voyons d'abord comment se déroulera la comparution devant le Contrôle, répondit la femme en hochant la tête. Vous savez à quel point le Contrôle déteste les délits verbaux. Fermer les yeux risquerait lui-même d'être passible d'amende. Les dispositions réglementaires de la nouvelle série douze cents ...
- Tout est donc chiffré chez ces gens-là? demanda Neelix à Kim. Les mathématiques m'étourdissent.
- ... exigent une vigilance constante des ...
- Il n'y a pas encore eu de mathématiques véritables, dit Kim.
- ... les documents à fournir sont considérables ...
- Sauf le voyage dans le temps lui-même, répondit
Neelix. Comprenez-vous vraiment le concept « trois cent mille »? Un jour, j'ai récupéré trois cent mille graines de liserne dans un cargo uteke. Ces graines ont rempli mes cales à ras bords. Il m'a fallu une semaine pour les compter.
- ... c'est la raison pour laquelle nous devrions verbaliser l'infraction, conclut la femme en uniforme orange.
Torres roula les yeux. Ses deux compagnons étaient-ils conscients de la gravité de la situation?
- Je pense que nous devrions nous la fermer, comme ils nous l'ont conseillé, dit-elle à Kim et à Neelix.
- Ça, c'est bien, dit un troisième garde - celui gui était resté tout le temps près de Torres - parce qu'en réalité mes collègues se trompent. Le règlement 661.33 régit les plaisanteries sur le temps. Pousser au crime plus que trois autres individus, particulièrement des officiers de la Patrouille du temps, tombe sous les dispositions réglementaires de la série quatre cents, et plus spécifiquement du règlement 412.11. Auquel on pourrait ajouter, bien sûr, le règlement 486.90 gui régit l'incitation à l'émeute.
- Assez! cria Ton-es. Contentez-vous de nous amener à votre satanée navette.
Les uniformes orange se regardèrent, mais aucun ne bougea.
- Devons-nous les traiter comme des contrevenants aux dispositions de la série quatre cents? Comme des contrevenants à la série huit cents? Ou à la série six cents? demanda la femme à côté de Kim.
- Il appartiendra au Contrôle d'en décider, dit le premier garde.
- Excusez-moi, dit Kim.
Tout le monde le regarda, y compris Neelix qui eut l'air de retenir son souffle.
- Aucun de vous n'est en mesure de nous aider, même s'il le voulait, n'est-ce pas? demanda-t-il.
- Nous avons juridiction pour les crimes de niveau six cents, dit la femme avec un sourire espiègle.
- Nous avons Je pouvoir de décider qui envoyer au Contrôle, dit le garde.
Kim regarda Torres, les yeux complètement paniqués. - Je veux savoir ceci, dit-il. L'un d'entre vous a-t-il l'autorité de nous renvoyer dans notre temps?
- Non! Absolument pas! s'écrièrent en chœur la plupart des uniformes orange.
Seule la femme répondit : « À part ça, qui voudrait vous renvoyer dans votre temps? »
- Je pensais que vous deviez être promue au Contrôle, lui dit doucement le garde.
- J'ai retiré ma candidature, répondit-elle en secouant la tête.
- Mais l'augmentation de salaire aurait été considérable, dit un autre uniforme orange.
- Cela ne suffit pas, dit la femme. Savez-vous qu'il faut séjourner hors période pendant la majeure partie de sa carrière et qu'on exige même de certains membres du Contrôle qu'ils renoncent à leur famille et. ..
- Pouvons-nous y aller maintenant? demanda Torres.
- ... si je vous l'expliquais, je commettrais moi-même une infraction de niveau six cents, mais qu'il me suffise de dire ...
- Hé! dit Torres plus haut que la première fois.
Pouvons-nous y aller maintenant?
- ... même s'ils doublaient le salaire, je ne pense pas que cela vaudrait tous les embêtements ...
- Faut-il que je commette une autre infraction de niveau quatre cents? demanda Torres, juste un registre sonore plus bas que le cri.
Les uniformes orange se turent et la regardèrent, pendant que la bavarde restait bouche bée.
- J'aimerais rencontrer le Contrôle, dit Torres. C'est là que nous allions avant que la conversation ne bifurque. - Certainement, dit le garde, un peu embarrassé.
Il les mena jusqu'en haut de la rampe.
- Où voulez-vous en venir? murmura Kim en frôlant Torres.
- Vous aviez raison, dit-elle. Ce ne sont que des subalternes. Adressons-nous aux responsables. Eux seront capables de régler les choses.
- Bravo! dit Neelix.
La rampe se rétracta dans le vaisseau. Torres avait vu juste. L'intérieur était très petit. Il n'y avait que dix sièges en cercle autour de la paroi et six gardes orange les accompagnèrent, dont celui qui les avait arrêtés, mais pas (Dieu soit loué!) la bavarde. Le garde assigna à Torres, Kim et Neelix les places au centre. Les six gardes s' installèrent en face d'eux et la porte se referma dans un bruit sec.
Les sièges étaient moelleux, mais pas trop. Torres se tortilla pour trouver la position la plus confortable. Le petit vaisseau vibra légèrement et parut décoller, puis se posa presque aussi vite sur la plate-forme.
Torres sentait son cœur battre la chamade. Elle avala sa salive avec difficulté. Du calme, ne cessait-elle de se répéter. Du calme. Elle essaya d'imaginer Tuvok dans leur situation et s'efforça de l'imiter.
- Dites-moi donc, demanda Torres comme si la réponse à sa question la laissait complètement indifférente, combien d'années avons-nous voyagé dans le temps?
Le chef des gardes orange se leva.
- Exactement quatre cent quarante-quatre millions cinq cent mille ans, dit-il.
- Quoi? s'exclama Torres qui sentait sa tête tourner et prenait de profondes inspirations.
La porte s'ouvrit en sifflant.
- Il y a combien de zéros dans ce chiffre? demanda Neelix à Kim, qui secoua la tête.
Neelix tendit sa main droite et compta plusieurs fois ses doigts avec le pouce et l'index de la main gauche, puis il leva les yeux vers Torres. Pour la première fois depuis qu'elle le connaissait, son air enchanté habituel avait disparu de son visage, les poils sur ses pommettes étaient dressés et les taches sur sa peau avaient blêmi.
- Je pense comprendre enfin ce que vous ressentez, vous et les autres membres du Voyageur, d'être aussi loin de chez vous, dit-il.

CHAPITRE VII

Le couple qui gravissait la rampe avait trois enfants et quatre fois plus de bagages que le maximum autorisé pour une destination dans une période de climat chaud. Drickel attendait au bas de la rampe pendant que la famille faisait le tri de ses paquets, des sacs de toile bon marché qui se déchireraient avant même la fin de leur voyage. La mère redescendit la rampe au pas de course pour ramener six sacs au téléporteur, en s'excusant auprès des autres passagers qu'elle bousculait au passage. Elle composa son code personnel, se trompa, poussa un juron et le composa de nouveau. Quand les sacs disparurent, elle gravit de nouveau le plus vite possible la rampe, s'excusa encore et rejoignit sa famille. La sécurité, qui surveillait précisément ce genre d'infraction, fit signe aux autres voyageurs d'embarquer.
La navette était pleine, mais tous les passagers avaient un siège. Drickel se cala dans le sien, jambes et bras croisés. Seules quelques personnes regardaient son uniforme fonctionnel. Elles présumaient qu'il était un bureaucrate de bas niveau parce que ses chaussures étaient pratiques et ses vêtements ternes. Si elles y avaient réfléchi, elles se seraient rendu compte que Drickel exerçait une des professions les plus passionnantes de tout le système.
Mais les gens y pensaient rarement. Les chances de croiser deux fois la même personne étaient à peu près nulles. Alors, le plus souvent, tout le monde ignorait tout le monde.
La navette décolla et se posa deux fois avant que Drickel n'atteigne sa destination, mais seule une poignée de gens - des uniformes orange pour la plupart - descendirent. Il était en route vers la station centrale de la Période 889. La plupart des voyageurs se dirigeaient vers des époques beaucoup plus favorables aux excursions familiales.
Drickel voyagea les millions d'années avec les yeux clos. Même s'il n'était pas monté à bord de la navette depuis six-point-sept ans de Temps réel, chaque mouvement de l'appareil lui était familier. Il était pratiquement capable d'en déterminer le cap dans son sommeil.
Quand la navette atterrit en 889, Drickel fut le seul à débarquer. Il n'en était pas surpris. Pendant toutes les années de Temps réel où il avait été vigile, personne n'était jamais descendu de la navette dans cette période en même temps que lui.
Quand il s'engagea sur la rampe, il se rappela pourquoi il n'aimait pas cette station. Il en détestait l'air, beaucoup trop sec. Et ce serait peut-être pire là où il allait. Chaque fois, son nez s'asséchait et, pour empêcher ses lèvres de saigner, il était constamment obligé de les enduire de baume.
Son travail consistait à répondre aux alertes et à surveiller les stations de navettes abandonnées dans cinquante périodes différentes. Les périodes agréables requéraient rarement ses services, bien sûr. Il était toujours obligé de se rendre dans des périodes difficiles, où personne ne voulait aller, même pour des expéditions scientifiques.
Le Temps réel en 889 était tolérable, mais trois cent mille ans plus loin dans le futur, il ne l'était plus.
Quand Drickel arriva au pied de la rampe, l'air instantanément lui assécha le nez et les yeux. L'après-midi était chaude, torride même sur le revêtement bétonné, et il se languit de sa jungle. Chez lui, l'air était humide. C'était une présence amicale qui l'étreignait comme de la vapeur. Ici, au contraire, l'air était hostile et lui pompait ses forces vitales, sans rien donner en retour.
La foule coulait autour de Drickel. Il s'arrêta pour s'ajuster aux gens. La plupart portaient des vêtements de fonctionnaire bleus et violets, mais quelques-uns avançaient d'un pas chancelant sur les plates-formes de leurs sandales à double pointe, exprimant ainsi leur dégoût des déplacements.
La très grande majorité étaient des bureaucrates de niveau moyen qui gagnaient juste assez d'argent pour avoir l'air d'en gagner plus. La plupart des citoyens ne voyaient jamais les vrais décideurs. Ceux-là n'éprouvaient pas le besoin de porter des vêtements extravagants pour épater la galerie et ne dépensaient jamais leur argent de manière ostentatoire. Drickel aimait penser qu'il était l'un d'eux - il investissait tous ses gains dans sa maison - mais en réalité, il n'était qu'un échelon au-dessus de la chancelante classe des cadres intermédiaires. La seule différence entre eux et lui en était une d'information. Il savait ce que réservait l'avenir.
Drickel y était allé.
Il y était allé à maintes reprises.
Les foules lui donnaient toujours un peu le vertige. Il s'obligea à respirer l'air sec et regarda passer le monde. Il avait de la chance qu'on lui ait demandé de venir en 889. Le trafic, dans les stations des périodes vraiment populaires, était trois fois plus animé qu'ici où beaucoup de navettes décollaient pratiquement vides. Il n'en était pas surpris. Il avait de la difficulté à imaginer les raisons qui poussaient quelqu'un à vouloir visiter cette période temporelle, pour ne pas dire y vivre. Mais, de toute évidence, des millions de citoyens y vivaient.
Drickel s'avança d'un pas lent, dans la chaleur et l'air sec, vers le terminal de téléportation le plus proche, indifférent à la petite foule qui s'agitait autour de lui. Il avait appris depuis des années qu'il ne servait à rien de se dépêcher, surtout pas dans son métier.
Il pénétra dans le bâtiment et fit la grimace quand il réalisa que l'air y était encore plus chaud et sentait plus mauvais. Les gens embarquaient et débarquaient des téléporteurs. Les visages changeaient, mais les gestes étaient toujours identiques. La rumeur des conversations l'entourait comme une musique d'ambiance, ponctuée de moments très bruyants et de pauses de silence. Drickel contourna une file de voyageurs et se rendit à une cabine qui semblait hors d'usage. Elle était réservée, en fait, au personnel de service. Il enregistra son code personnel sur le clavier des destinations, puis entra.
Un carillon monocorde couvrit le brouhaha de la foule.
Il y eut un bref moment de silence, puis Drickel entendit des bourdonnements de machine et des cliquetis de clés. Le téléporteur l'avait transporté près d'un kilomètre sous la surface du terminal.
Drickel cligna les yeux de surprise. Tous les bureaucrates avaient quitté leurs ordinateurs. Ils tenaient presque tous à la main une coupe de verre à deux pointes, assortie à leurs sandales, et dégustaient du jus sucré de haricots noirs. Ils parlaient à voix basse et les conversations étaient animées. Les hauts cols des fonctionnaires et leurs manches serrées lui rappelaient les règlements qu'ils étaient chargés de faire appliquer : restrictifs et nécessaires juste parce que d'autres pourraient profiter de la situation.
Drickel descendit de la plate-forme et s'avança dans la salle au plafond haut qui sentait le pin. li avait toujours associé l'odeur du pin et la fraîcheur de l'air, mais ici les jeunes arbres avaient été plantés dans l'air lourd et chaud d'un bureau mal ventilé. Plus loin, il y avait des arbres aleisen, et plus loin encore des fougères poussaient dans la pierre. Des ordinateurs clignotaient, éparpillés çà et là près des arbres, et les quelques rares chaises de la pièce étaient occupées.
Cet endroit était le contrôle de la circulation des navettes de la Période 889 et le point de liaison avec le Contrôle du temps moyen de la Période Un. Les deux cents employés, si loin sous terre, veillaient à ce que les navettes se rendent aux points précis du temps qui leur avaient été programmés. Cette salle de contrôle, et les autres installations similaires dans chaque période, étaient l'âme même et le cœur de cette société disséminée sur près d'un milliard d'années.
Drickel la préférait aux salles de contrôle des autres périodes dans lesquelles il lui arrivait de travailler. Il en aimait les plantes et l'atmosphère cordiale. Les fonctionnaires locaux avaient rendu l'endroit confortable et chaleureux. Au contraire d'autres contrôles où les membres du personnel s'étaient contentés d'installer leurs bureaux sans se donner la peine de décorer l'espace creusé dans le roc. Ces lieux de travail-là lui paraissaient sombres, accablants et froids et il se demandait toujours comment les bureaucrates supportaient d'y passer toutes leurs journées.
- Hé, Drickel ! Ça fait un sacré bout de Temps réel' s'écria un homme assez costaud qui portait une perruque rouge d'un mètre de haut.
Il déposa son verre de jus de haricots noirs sur le sol à côté d'un pin et tendit la main.
- Environ treize ans, Rouquin.
Drickel, qui avait oublié l'effet d'entendre quelqu'un d'autre l'appeler par son nom, changea son fourre-tout de main et s'avança, le bras droit tendu pour serrer la poigne ferme du fonctionnaire. Drickel aimait bien le rouquin. Son surnom lui venait de ses perruques rouges qu'il portait depuis l'adolescence.
- Tu as toujours l'air aussi jeune, dit Drickel. Tu vis toujours en Période Un, avec la populace?
- Wouaouh! répondit le rouquin en riant. Quelle mémoire! À vrai dire, après ma promotion, j'ai déménagé en Quatre-vingt-sept. Je me suis acheté quelque chose dans la Cité méridionale. Toujours surpeuplé, mais moins qu'en Un.
- Tu devrais essayer la vie à la campagne, dit Drickel.
J'ai déjà la nostalgie de ma jungle.
- C'est aussi ce que me dit ma femme. Qui sait? dit le rouquin en haussant les épaules.
Puis il regarda ses collègues autour de lui. « Il y a eu de l'agitation ici ce matin, ajouta-t-il. Tu as manqué ça. On a eu une Alerte temporelle à la surface juste audessus de nous. »
- Tu plaisantes, dit Drickel.
C'était la première fois, depuis qu'il était vigile, qu'il entendait parler d'une Alerte temporelle. Pas étonnant qu'aucun fonctionnaire ne soit au travail. Ce serait une journée mémorable.
- Qu'est-il arrivé?
- De déconcertantes infractions, dit le rouquin.
Quatre aux dernières nouvelles. - Quatre individus?
- Tu n'y es pas, dit le rouquin. Quatre infractions avant qu'on n'expédie les coupables au Contrôle. Dont une de niveau huit cents.
Drickel sentit un frisson lui descendre le long de l'échine. Les infractions de niveau huit cents étaient les plus graves.
- De véritables infractions physiques? demanda-t-il.
- Plus d'une, si tu veux entrer dans les technicités, répondit le rouquin.
Il y eut, dans ses yeux habituellement placides, une brève étincelle. Il ne se passait jamais grand-chose d'excitant au contrôle de la circulation des navettes.
- Trois Saute-planètes ont essayé de voler une des navettes de la période. li a fallu une force rétrogressive de soixante personnes pour les arrêter. Le Contrôle a fait transiter les prisonniers par ici et a demandé qu'on les lui expédie sans tarder en Un.
- Ils ont quand même eu le temps de commettre deux autres infractions de niveau quatre cents, intervint quelqu'un en arrière.
Il était clair que tous les bureaucrates discutaient de l'incident depuis qu'il s'était produit. Drickel, stupéfié, secoua la tête. On avait rarement recours à la rétrogression temporelle. C'était très dangereux. Le Contrôle avait. dû juger que la situation était extrêmement critique. Il n'en connaîtrait sans doute jamais tous les détails. Il se fraya un chemin entre les groupes occupés à discuter, refusa quand quelqu'un lui offrit un verre et se dirigea vers le tunnel.
Le rouquin l'accompagna. Ils n'étaient pas vraiment des amis, mais auraient pu le devenir si Drickel avait été du genre à se lier plus facilement.
- Qu'est-ce qui te ramène dans cette bonne vieille Période 889? demanda le rouquin.
- Un problème en aval temporel qu'on m'a demandé de régler.
Le rouquin jeta un regard autour de lui pour s'assurer que personne ne l'entendait.
- J'ai obtenu ton autorisation de décoller. Je te conduis.
Ils se dirigèrent vers l'arrière de la salle et suivirent un chemin qui serpentait entre les postes de travail et les arbres.
- Ta promotion te donne accès au Bunker, pas vrai?
Ils appelaient « Bunker » la section à haute sécurité du Contrôle, le Département pour lequel Drickel travaillait. Très peu de personnes, au sein de chaque période, connaissaient la vérité du futur du Temps réel. C'était l'une des nombreuses raisons pour lesquelles les voyages intrapériodiques, à l'intérieur de chacune des périodes de 500 000 ans, étaient formellement interdits. Si le proche futur était connu, la société serait détruite.
- Ouais, dit le rouquin en secouant la tête. Je souhaite parfois ne rien savoir du proche futur. Je dormirais mieux. Le sais-tu?
Drickel savait. Mais il avait travaillé assez souvent en aval temporel pour cesser d'en avoir peur. Maintenant, il se contentait de s'en plaindre - pour lui-même, puisqu'en dehors du Bunker, il n'était autorisé à discuter avec personne de son travail.
Le rouquin s'arrêta devant une porte épaisse, marquée ENTRÉE INTERDITE, et tapa un code sur le clavier. Puis il posa sa main sur une plaque et une petite lumière orange clignota. Drickel s'avança et répéta la procédure. Quand la lumière clignota de nouveau, la porte s'ouvrit et les deux hommes entrèrent.
Devant eux s'étendait un long couloir de pierre nu.
L'air conditionné était frais ici. Drickel frissonna comme chaque fois qu'il pénétrait dans le Bunker.
- Tu n'es jamais allé en aval temporel? demanda-t-il au rouquin pendant qu'ils marchaient dans le couloir.
- Une fois, répondit-il en hochant la tête, juste après le Second exode. Le vide me donne encore des cauchemars.
- Moi, j'ai déjà été cinquante mille ans plus loin, dit Drickel. Plusieurs fois même. Presque tout a disparu, à part les vieilles navettes. Les Saute-planètes causent des problèmes avec ces navettes. Cela commence vraiment à me taper sur les nerfs.
- Plus personne ne vit là-bas? demanda le rouquin.
- Non, dit Drickel alors qu'ils atteignaient le bout du tunnel et qu'une autre porte épaisse s'ouvrait devant eux. Il fait beaucoup trop froid et trop sec. La planète n'est qu'un désert.
- Déconcertant, dit le rouquin.
- Pas vraiment. Tout le monde est parti au moment du
Second exode et toutes les navettes périodiques ont été désaffectées.
Drickel jeta un coup d'œil au rouquin. C'était la première fois qu'il voyait sa réaction. Il avait lui-même réagi de la même manière, sauf que Drickel avait eu beaucoup de Temps réel libre pour réfléchir à tout cela.
- Penses-y comme il faut, dit Drickel. À l'heure actuelle, nous avons le choix de vivre n'importe où dans le temps et certaines périodes sont vraiment surpeuplées. Mais si, dans ces mêmes périodes, il n'y avait personne, la plupart d'entre nous y déménageraient. Les mutations dimensionnelles ont dû sembler de vrais miracles quand elles ont été découvertes. Un choix de plus de deux millions et demi de planètes inhabitées par période. Si tu avais ce genre de choix, hésiterais-tu à vivre dans une dimension peu peuplée? Ou même peut-être totalement vide? Imagine ce que ce serait de posséder une planète entière pour toi tout seul?
- Mon esprit a du mal à imaginer l'existence d'une autre dimension, pour ne pas dire de deux millions et demi d'autres dimensions, dit Reed. Je n'arrête pas de penser à ce qui arriverait si un de mes enfants décidait d'aller s'installer dans une autre dimension sans m'en parler? Comment pourrais-je jamais le retrouver?
- Le Contrôle le retrouverait, dit Drickel, même s'il n'en était pas si certain. C'est la raison pour laquelle nous sommes ici.
- Excellent argument! dit le rouquin.
Mais Drickel savait que le rouquin en doutait, exactement comme il en doutait lui-même.
La préposée de service avait judicieusement renoncé aux manches serrées et au col boutonné haut. Toutefois, elle portait encore de longues jambières ajustées et, sous ses petits pieds, les plates-formes à double pointe avaient l'air étonnantes. Elle sourit à Drickel quand il se présenta. Elle s'appelait Noughi, et s'il n'était pas occupé à répondre à une alerte, il aurait passé quelques précieuses minutes de son Temps réel à faire plus ample connaissance.
Elle travaillait seule dans une petite pièce aux parois de pierre imprégnée d'une forte odeur d'eau sucrée. Une fougère qui commençait à faner couvrait la moitié de son bureau. Derrière elle, une grande station du Contrôle couvrait tout un mur et, devant l'autre mur, il y avait un petit engin, pourvu d'une banquette, qui ressemblait à un traîneau. Une navette individuelle de voyage dans le temps.
- Une autre lecture m'est arrivée juste avant votre venue, dit Noughi. Concernant cette même station. Mais l'incident s'est produit un peu loin de votre point d'arrivée temporel.
Drickel hocha la tête. Ces Saute-planètes étaient vraiment insatiables. Il arrivait qu'ils déclenchent plusieurs fois le dispositif d'alarme, après une première alerte.
- Combien de Temps réel de retard aurai-je?
- Votre point d'arrivée temporel est prévu une heure après la première alerte. J'ai tenté d'obtenir une dérogation pour vous y envoyer plus tôt mais, pour des raisons que j'ignore, le Contrôle a refusé.
Toujours des règlements pour mettre des bâtons dans les roues. Sans compter le reste.
- La navette souterraine existe-t-elle toujours dans ce temps? demanda Drickel.
Noughi secoua la tête.
- Hélas, non! Mais la plupart des galeries sont encore ouvertes. Avez-vous un téléporteur individuel en cas d'effondrement?
Drickel tapa sa ceinture et leva son sac. - J'ai tous mes trucs habituels.
- On dirait bien que tu vas te payer toute une randonnée! dit le rouquin.
- Il faut bien que je justifie mon salaire, rétorqua Drickel avant de se retourner vers Noughi. Quelle est la source de l'interférence?
- Nous n'en sommes pas certains, dit-elle, mais nous pensons qu'il y a, à votre point d'arrivée temporel, un vaisseau-vacuum en orbite stationnaire au-dessus de la station. Il est peut-être équipé de senseurs, alors restez hors phase.
- Bien, dit Drickel en hochant la tête. Il est temps d'aller les effrayer et de les chasser.
Il lança son fourre-tout sur le fauteuil orange et s'assit à côté. Il sourit à Noughi.
- Y a-t-il autre chose que je devrais savoir?
- Juste mon adresse dans le Temps réel, dit-elle. Je l'encoderai dans vos fichiers.
- Si vous habitez un endroit surpeuplé, c'est vous qui serez obligée d'aller lui rendre visite, dit le rouquin.
- Il suffit qu'il le demande, dit Noughi avec un sourire aguicheur.
Drickel lui sourit de nouveau. Il comptait le lui demander - après avoir vérifié les fichiers de la jeune femme. Son col ouvert était intrigant, mais ses sandales laissaient présager qu'ils ne partageaient pas entièrement les mêmes valeurs. Il agita la main. Elle hocha la tête et pressa un bouton de commande sur son tableau de bord.
Drickel se retrouva dans le noir.
Il poussa tout bas quelques jurons tout en fouillant dans sa ceinture. Après tant d'années de métier, il était stupéfiant qu'il oublie toujours d'allumer une lampe avant de faire le saut.
Kjanders se colla aux basques de trois familles qui se trouvaient près de la vieille navette, comme s'il appartenait à l'une ou à l'autre. Si l'un des parents venait à le regarder, il continuerait son chemin. Il s'agissait d'avoir l'air impliqué, mais pas trop. Kjanders s'arrangea pour rester près de l'appareil. Aucun uniforme orange ne l'avait remarqué.
Pas encore.
Il n'était qu'à une dizaine de mètres de la navette quand il l'entendit bruisser. Un énervement soudain s'empara de lui. Il sprinta sur le revêtement bétonné et parvint à gravir la rampe en même temps qu'elle se levait.
La porte se referma d'un coup sec et Kjanders se glissa dans un des sièges.
Les lumières s'allumèrent et le bruissement se poursuivit. L'archaïque engin semblait sur le point de se disloquer.
Kjanders serra le rebord de son siège. L'antique et épais rembourrage s'effritait sous la pression de ses doigts. Il avait réussi la partie la plus difficile. Il faisait un bond de trois cent mille ans dans le temps jusqu'où attendait un vaisseau de Saute-planètes. Là-bas, il comptait se perdre dans la foule et ensuite il imaginerait un moyen d'embarquer à bord de ce vaisseau.
La vieille navette s'éleva, puis se posa dans un bruit sourd et mat. Kjanders se leva de son siège et enleva les morceaux de rembourrage qui s'étaient glissés sous ses ongles. S'il parvenait à quitter cette navette, le Contrôle ne le retrouverait plus jamais. Il serait totalement libre. Il était debout à côté de la porte, prêt à descendre la rampe d'un pas tranquille comme s'il appartenait à ce temps-ci. La porte s'ouvrit et un courant d'air sec et froid lui frappa le visage.
Il ferma son col et continua d'avancer.
Les hurlements du vent, qui lui soufflait de la poussière et du sable dans les yeux, l'accueillirent. Il se frotta le visage et sentit son ventre se nouer. D'habitude, il entendait les bruissements des vaisseaux et le monocorde brouhaha des conversations avant même de franchir la porte.
Ici, seul le vent le salua.
lis ont sans doute trouvé un moyen d'étouffer les bruits, se dit-il. li descendit la rampe et, à mi-chemin, s'arrêta.
Il n'y avait personne.
Les terminaux de téléportation n'étaient plus que des amas de décombres.
Toutes les navettes étaient stationnées, immobiles.
Et la plupart étaient manifestement en trop mauvais état pour être fonctionnelles.
Kjanders était piégé dans un futur qu'il ne connaissait pas.
Il regarda en l'air à la recherche du vaisseau des Sauteplanètes, mais ne vit rien au-dessus de lui, sauf un ciel morne et gris.

CHAPITRE VIII

Le capitaine Janeway fit un tour complet de la passerelle. Elle aurait aimé avoir plus d'espace pour marcher et réfléchir. Elle arriva près du fauteuil de commandement et s'assit, puis tourna vers elle la console encastrée dans le bras du siège.
- Monsieur Tuvok, dit-elle. Je veux que vous gardiez un faisceau de téléporteur verrouillé en permanence sur ' cet humanoïde. Je veux être informée de ses moindres respirations. Monsieur Paris, je veux que vous scanniez la région et détectiez la plus petite anomalie. Chakotay, voyez si vous êtes capable de repérer notre équipe d'exploration, que ce soit sous terre, à la surface de la planète ou même dans son atmosphère. Je veux des réponses, les gars.
Elle actionna les commandes de sa console 'pour tâcher d'en obtenir par elle-même. La brièveté du vol de la navette l'intriguait. Elle soupçonnait que cet appareil masquait un autre type de transport. Le léger déplacement déclenchait peut-être un téléporteur, ouvrait peutêtre un passage souterrain.
- Capitaine, dit Tuvok, l'humanoïde a quitté le vaisseau. Il est debout sur la rampe. J'ignore ses intentions et j'ignore aussi le genre de créature dont il s'agit. L'individu semble de sexe masculin. Il mesure un mètre quatre-vingt-treize. Peu de détails le distinguent des autres humanoïdes. Il possède huit doigts à chaque main. J'imagine qu'il doit avoir huit orteils aussi.
- Tenez-moi au courant, monsieur Tuvok, dit Janeway.
Il lui était assez égal, pour l'instant, que ce personnage sur Alcawell ait huit doigts ou qu'il en ait quatre-vingthuit. Tout ce qu'elle espérait, c'est qu'il la mette sur la piste des membres de son équipage.
- Le sous-sol de la planète est truffé de cavernes,
- Capitaine, dit Chakotay, mais plusieurs sont effondrées.
Aucune n'offre un accès facile à la surface. Je les ai scannées et n'ai trouvé aucune forme de vie. Je pense que ces cavités souterraines étaient jadis une composante des aménagements de cette société et qu'elles se sont comblées au fil des siècles.
Déjà, Janeway en était arrivée à la même conclusion.
Les navettes à la surface d' Alcawell étaient vides également. Ses senseurs lui indiquaient que l'humanoïde de sexe masculin, récemment débarqué du vaisseau, était le seul être vivant sur la planète.
- Capitaine, dit Paris d'une voix surexcitée, il y a des éléments-traces de particules chronitoniques autour de ce vaisseau.
- En êtes-vous certain, monsieur Paris?
- Certain, dit-il. Elles sont discrètement revenues dans le futur.
- Comment le savez-vous? demanda Janeway.
- C'est à leur tour de revenir.
Janeway ignora sa boutade. Elle examina les abords immédiats du vaisseau avec les senseurs de sa console et repéra les éléments, mais en quantités infimes.
- Des voyages dans le temps? Est-ce logique, monsieur Tuvok? Si cette culture est capable de voyager dans le temps, pourquoi ces installations sont-elles en ruines? - Problématique, capitaine. Nous n'avons pas assez de données.
- Est-ce possible? demanda Janeway.
- Tout à fait, capitaine, dit Tuvok. Quoiqu'il faille envisager plusieurs autres hypothèses. Par exemple, l'émission de ce rayonnement chroniton par une autre source que le vaisseau lui-même.
- Le voyage dans le temps expliquerait la rapidité de l'arrivée de cet humanoïde par le même vaisseau que celui de notre équipe d'exploration, dit Paris.
- Chakotay, demanda Janeway, aucune trace des nôtres?
- Aucune, dit Chakotay. Pas même d'empreintes fantômes. Ils n'ont été téléportés nulle part et tout est normal là-bas.
- Monsieur Tuvok, notre ami bouge-t-il?
- Non, capitaine. Il est arrivé au pied de la rampe et reste figé sur place. -Bien.
Janeway replaça sa console dans sa position habituelle.
Elle se leva, toucha ses cheveux pour vérifier que toutes ses mèches étaient bien en place et poussa un long soupir de résignation.
- Monsieur Tuvok, verrouillez le téléporteur sur notre ami et téléportez-le à la sécurité. Puis venez m'y rejoindre. Je veux que vous nous accompagniez aussi, Chakotay. Monsieur Paris, la passerelle est à vous.
Elle se dirigea vers le turbolift. Ce passager avait des réponses. Il devrait en avoir.
Kjanders était debout dans la station déserte et, une fraction de seconde plus tard, il se retrouva dans une pièce où \es teintes de gris prédominaient. Trois murs l'entouraient et une couchette était fixée à l'un d'eux. La pièce s'ouvrait sur un espace plus vaste, entouré d'autres chambres plus petites.
Kjanders était content qu'il fasse chaud. Il n'avait pas les vêtements qu'il fallait pour affronter le froid glacial qui régnait sur Alcawell.
Il s'assit sur la couchette et poussa un soupir. Les Saute-planètes l'avaient téléporté. Ou quelqu'un d'autre l'avait téléporté. Même sans cabine de téléportation, la sensation était la même, juste un peu plus lente.
Il espérait du fond du cœur ne pas avoir été attrapé par le Contrôle.
La couchette était un peu courte pour sa taille. Il était assis au bord et ses genoux lui arrivaient presque à hauteur de la poitrine. Le matelas était doux. Il y avait une couverture faite d'une étoffe qu'il ne connaissait pas. Les couleurs, autour de lui, étaient surtout des gris et des argentés, des teintes ternes. Des couleurs institutionnelles.
Les étrangers le laissaient seul. Il devait découvrir par lui-même où aller. Il se leva et se dirigea vers le centre de la pièce. Il allait dépasser les deux murs latéraux quand un champ de force brûlant frappa son corps. Le champ n'apparaissait que quand il y touchait.
Il était prisonnier.
Le Contrôle l'avait trouvé.
Une porte, qu'il n'avait même pas remarquée, s'ouvrit en glissant. Une femme svelte, vêtue d'un uniforme rouge et noir, entra d'un pas pressé. Elle était flanquée de deux hommes plutôt petits. L'un avait la peau noire et les oreilles pointues, l'autre portait un tatouage sur le front. Leurs mentons étaient courts et leurs cheveux à ras du crâne (à peine dix centimètres de haut!) n'avaient rien de très séduisant. Le rouge de leur uniforme était terne et ce n'était même pas la couleur principale.
Kjanders poussa un soupir de soulagement. Ces genslà n'appartenaient pas au Contrôle. li n'avait pas été obligé de chercher le vaisseau des Saute-planètes. Les Sauteplanètes l'avaient trouvé.
La femme, flanquée de ses deux acolytes, s'approcha du champ de force.
Kjanders s'avança aussi près qu'il le pouvait et se surprit à les dévisager tous.
- Je suis Kathryn Janeway, capitaine du Voyageur, vaisseau stellaire de la Fédération. Qui êtes-vous et qu'avez-vous fait des membres de mon équipage?
Kjanders resta bouche bée, puis contrôla l'expression de son visage. Il avait pensé que les Saute-planètes seraient aussi contents de le voir que lui de les rencontrer. Mais il se trompait. Bien sûr, il se trompait. li devrait les convaincre de le laisser rester avec eux.
- Je suis Kjanders. Je suis ... ingénieur sur Alcawell, Période 889. Je n'ai rien fait à votre équipage.
Le premier mensonge lui était venu sans difficulté. Il espérait n'avoir pas à mentir trop souvent.
- Période? demanda l'homme aux oreilles pointues.
- Je suppose que c'est un peu déroutant, puisque nous sommes toujours en Période 889, dit Kjanders en secouant la tête. Même si cela n'en a pas l'air.
- Pour le moment, c'est le sort des trois membres de mon équipage qui m'importe, dit la femme. Quelques minutes avant que vous n'arriviez, ils étaient dans la même navette que vous.
Kjanders ne pouvait pas continuer à mentir. Sinon, il ne s'y retrouverait plus. C'était la cause originelle de tous ses problèmes.
- Une femme assez grande avec un front dégagé, un homme de la taille d'un enfant avec beaucoup de petits poils et un autre qui ressemble à celui-là? demanda Kjanders avec un signe de tête en direction du tatoué.
- À peu près, dit la femme d'un ton autoritaire et cassant.
- Je les ai vus avant que cette navette ne me piège, dit Kjanders. Ils en sont descendus avant que je ne monte à bord pour l'inspecter. Elle est tellement vieille ...
- Descendus? jappa la femme. Descendus où?
- Trois cent mille ans plus loin dans le passé. Mais toujours en Période 889. C'est d'ailleurs le problème. Le Contrôle les a attrapés. Je suis navré.
- Le Contrôle? demanda la femme. Qu'est-ce que le Contrôle?
- Le Contrôle du temps, répondit Kjanders. Les membres de votre équipage ont commis une infraction de niveau. huit cents. Dans ces cas-là, le Contrôle intervient toujours.
- Trois cent mille ans? murmura le tatoué.
- Expliquez cette infraction, dit la femme sans prêter attention à son collègue.
- Ils ont effectué un voyage intrapériodique. Strictement interdit. Un acte de haute trahison, en fait.
- Si leur voyage était intrapériodique et que vous les avez vus, dit l'homme aux oreilles bizarres, et que c'était en Période 889, comme vous le dites, et que nous sommes toujours en Période 889, alors vous avez commis la même infraction. Ces gens étaient brillants pour des Saute-planètes.
- Moi, c'était accidentel, dit Kjanders en hochant la tête. Il fallait que j'inspecte le vaisseau. Je n'en avais jamais vu d'aussi vieux.
- Pour eux aussi c'était accidentel, dit la femme. Le Contrôle le saura.
- Le Contrôle ne croit pas aux accidents, dit Kjanders. Les choses ne se passaient pas aussi bien que prévu. Il fallait parvenir à détourner leur attention et il y parviendrait mieux s'il sortait de cette prison.
- Vous n'auriez pas un peu de nourriture par hasard ou de quoi boire? Je n'ai pas mangé depuis plusieurs heures de Temps réel.
- Monsieur Tuvok, des armes? demanda la femme.
- Rien de repérable, capitaine, répondit l'homme aux oreilles pointues.
- Très bien, dit la femme en joignant les mains derrière le dos. Monsieur Kjanders, si nous vous relâchons et vous donnons accès aux lieux publics de ce vaisseau, je veux votre parole de ne rien tenter contre nous ni contre le Voyageur.
- Je n'ai nulle intention de vous attaquer, dit Kjanders, honnêtement indigné. Je n'ai pas envie de retourner sur cette planète. Elle est déserte.
- Parfait, dit la femme. Je vous laisse avec monsieur Tuvok. Ses agents de sécurité et lui vous conduiront au mess des officiers. En cours de route, je veux que vous réfléchissiez à la manière de m'expliquer clairement la situation des membres de mon équipage et comment je peux les aider.
- li vous est impossible de les aider, dit Kjanders. Ils sont au Contrôle.
- Oh, je les aiderai, dit la femme. Que vous coopériez ou non. Chakotay, venez avec moi, dit-elle en se tournant vers le tatoué.
Elle fit demi-tour et quitta les lieux, accompagnée de celui qu'elle appelait Chakotay. Le dénommé Tuvok resta.
- Il vaut mieux coopérer avec elle, dit le dénommé Tuvok.
- Je l'avais deviné, répondit Kjanders.
Il prit une profonde inspiration. Il voulait de l'aventure. Eh bien, l'aventure avait commencé.

* * * * *

- Votre opinion, commander? demanda Janeway à son premier officier alors qu'ils s'éloignaient des cellules de la sécurité.
- Il ne ment pas quand il parle du pétrin dans lequel se trouve notre équipe d'exploration. Trois cent mille ans. Capitaine, aucun vaisseau stellaire n'a jamais voyagé si loin dans le temps. L'humanité peut se compter bien chanceuse d'avoir pu le remonter de quelques centaines d'années.
Janeway ne voulait pas s'attarder pour le moment à cette énorme distance temporelle. C'était un problème dont elle s'occuperait plus tard.
- Je sais, Chakotay. Mais leurs vaisseaux sont capables de se déplacer dans le temps. Je veux juste savoir comment.
- Si nous parvenons à rejoindre les nôtres et si ce qu'il a dit de leurs lois est exact, nous aurons les mêmes ennuis qu'eux.
Janeway entra dans le turbolift et lui ordonna de s'arrêter à J'étage où elle voulait descendre.
- J'en suis consciente, dit-elle. Je réserve mon jugement jusqu'au moment où j'en saurai plus sur son peuple. Je veux que vous me disiez ce que vous pensez de cet homme.
Chakotay s'arrêta à côté d'elle dans l'ascenseur. Il la gratifia d'un de ses regards expressifs et lourds de sens. Elle s'arma de tout son courage pour entendre ce qu'il avait à dire. Ses opinions étaient toujours justes et très utiles.
- Il ment. Non pas concernant les choses importantes, mais quand il parle de lui-même. Je n'ai pas aimé sa réponse quand Tuvok lui a demandé s'il n'avait pas luimême enfreint leurs lois.
- Moi non plus, dit Janeway. Est-il dangereux?
- D'après moi, non, répondit Chakotay en plissant le front. J'ai du mal à concevoir que quelqu'un entreprenne de propos délibéré un voyage dans le temps vers une station abandonnée sans arme et sans protection. Ce qui rendrait plausible la thèse de l'accident. Mais qu'il soit ingénieur et qu'il ait embarqué à bord d'un vaisseau qui a décollé à l'improviste me paraît peu vraisemblable.
L'ascenseur s'arrêta et ils en descendirent.
- Exactement. Chakotay, je veux que vous assistiez à son repas. Quand vous cernerez mieux le personnage, informez-moi. Je ne suis pas disposée à lâcher la bride à un individu dangereux sur mon vaisseau, mais je ne suis pas prête non plus à l'emprisonner sans raison.
Chakotay hocha la tête.
- Je vous rejoindrai dans quelques minutes, après avoir demandé à Carey d'étudier ces vaisseaux depuis !'Ingénierie, dit Janeway. Maintenant que nous savons qu'ils voyagent dans le temps, découvrir leur mode de fonctionnement devrait être plus facile. Nous trouverons peut-être une solution par nous-mêmes, sans l'aide de ce Kjanders.
- Je l'espère, dit Chakotay, parce que son « Contrôle » ne m'inspire rien de bon.
Kjanders mangeait déjà quand Janeway arriva au mess des officiers. Il avait, devant lui, un verre de synthale et une des spécialités de Neelix, préparée par quelqu'un à qui l'extraterrestre avait appris la recette ... Chakotay était assis d'un côté de Kjanders et Tuvok de l'autre. Il y avait un gardien devant la porte. Si Kjanders avait de mauvais plans en tête, il aurait du mal à les mettre à exécution.
- Capitaine, dit Kjanders en agitant vers elle une fourchetée d'un brouet rouge et vert peu ragoûtant, vos amis Chakotay et Tuvok m'expliquaient la structure hiérarchique de ce vaisseau. Sur Alcawell, la plupart des périodes n'ont pas d'organisation militaire, mais nous avons une bureaucratie. Vos officiers m'affirment que votre système est plus efficace.
Janeway s'assit.
- Tuvok, dit-elle en lui souriant, je pensais que les Vulcains ne mentaient jamais.
- Capitaine, dit Tuvok, j'ai la ferme conviction que le système de Startleet est conçu ...
- Je plaisantais, Tuvok.
Tuvok la regarda, l'air ébahi. Depuis qu'il était en compagnie d'humains, il s'était habitué à leur humour pince-sans-rire - il lui arrivait même de le pratiquer à l'occasion - mais quand la situation devenait critique, il recommençait à prendre tout au pied de la lettre.
Le plat de Kjanders sentait le brocoli et le drige, une épice talaxienne. Janeway croisa les mains sur la table. Elle avait les intestins qui gargouillaient. Elle n'avait plus mangé depuis longtemps. Et elle n'en aurait sans doute pas la possibilité avant belle lurette. Mais elle ne voulait pas partager de repas avec un éventuel prisonnier.
- Vous ne mangez pas, capitaine? demanda Kjanders en avalant son brouet.
- Je vous en prie, continuez, dit-elle en secouant la tête. Je ne voulais pas vous interrompre.
- Bien, dit Kjanders la bouche pleine, ils me parlaient du système hiérarchique en vigueur ici et je leur parlais de notre bureaucratie. Mais je n'ai pas expliqué comment notre système s'est mis en place. J'ai pensé que le meilleur moyen de vous répondre, capitaine, était de brosser un bref historique d' Alcawell. Si, par la suite, vous ne comprenez toujours pas, dites-le moi et je clarifierai les choses du mieux que je peux.
- Parfait, dit Janeway.
Il avait intérêt à raconter une histoire succincte. Elle ne voulait pas gaspiller de précieuses minutes à apprendre des faits anodins.
Kjanders but une gorgée de synthale, l'avala et lui sourit. Puis il se cala dans son siège.
- Il y a environ deux mille ans de Temps réel, une équipe dirigée par un dénommé Caxton a découvert le voyage dans le temps. Caxton et ses chercheurs ont appris qu'il suffisait d'une légère altération pour modifier les flux temporels. Au début, cela causa de sérieux problèmes. Aussi, dans les premières années, seul un petit cercle très puissant savait que nous étions désormais capables de voyager dans le temps.
- Votre culture voyageait-elle dans l'espace? demanda Tuvok.
- Un peu, répondit Kjanders. Nous avions des problèmes de surpopulation. Mais les Alcawelliens, même à l'époque, avaient des tendances sédentaires. Ils choisissaient un site et y vivaient aussi longtemps que possible. lis étaient prêts à le défendre jusqu'à la mort, s'il le fallait, et ne voyaient aucune raison de le quitter. La majorité pensait que les expéditions spatiales demandaient trop d'effort et d'investissements pour atteindre des endroits où personne ne voulait s'installer. Puis, les premiers vaisseaux explosèrent à cause d'erreurs de conception et les voyages spatiaux, dès lors, perdirent tout appui.
- Tuvok, dit Janeway, j'ai besoin d'informations qui nous permettraient de ramener les nôtres. Je comprends votre fascination pour cette culture, mais à ce stade précis je ne veux pas de digressions. Continuez, monsieur
Kjanders.
Kjanders regarda Tuvok d'un air nerveux.
- Bien, dit l' Alcawellien. Devant l'impopularité des voyages spatiaux, Caxton et les amis qu'il avait au gouvernement décrétèrent que l'espace était trop dangereux, mais l'histoire de la planète était un I ieu vacant qui ne demandait qu'à être exploité. Alcawell est vieille de plus de neuf milliards d'années et, pendant plus de cinq milliards de ces années, elle a été capable de subvenir aux besoins de la population. Même si notre civilisation n'évolue sur la planète que depuis un demi-million d'années environ.
- Alors, les Alcawelliens ont commencé à remonter le temps? demanda Chakotay.
- À vrai dire, ils ont commencé à vivre dans le temps.
Caxton et son équipe ont divisé toute l'histoire de la planète, le passé et le futur, en tranches de cinq cent mille ans. Chacune de ces tranches est appelée « Période ».
Janeway hocha la tête. C'était donc cela la période à laquelle Kjanders avait fait allusion au moment de son arrivée. Et puisque l'équipe d'exploration avait reculé de trois cent mille ans dans le passé, elle se trouvait toujours dans la même période.
- Notre système de mesure du temps est un peu déroutant, dit Kjanders. Nous n'avons pas modifié notre calendrier de Temps réel quand les voyages temporels ont été découverts. Chaque période suit une chronologie de Temps réel basée sur l'ancien calendrier.
- Quand vous référez au Temps réel, dit Chakotay, vous voulez dire le temps linéaire. En ce moment, par exemple, vous existez en Temps réel.
- Exact, dit Kjanders. Nous voyageons des centaines de milliers d'années, même des millions d'années, mais vivons une durée de vie normale, mesurée en Temps réel. C'est-à-dire, pour nous, une centaine d'années en général.
- Je veux être certaine de bien comprendre, dit Janeway. Chacune de vos périodes dure cinq cent mille ans. Les années de ces cinq cent mille ans s'écoulent de façon chronologique. Donc, l'an un de la première période est distant dans le temps de cinq cent mille ans par rapport à l'an un de la deuxième période.
- Exact, dit Kjanders. Le système est d'autant plus déroutant que les premières périodes ont été établies avant que Caxton et son équipe ne découvrent qu'il fallait interdire certaines périodes qu'ils ont appelées « Périodes rouges ». Personne n'est autorisé à y voyager. Même déplacer un caillou dans une Période rouge risque de changer le cours de l'histoire. Mais nous avons accès aux Périodes noires, les périodes permises, où nous pouvons toucher tout ce que nous voulons.
Tuvok joignit le bout de ses doigts et les porta à ses lèvres.
- Ce système élimine effectivement tout risque de paradoxe temporel, dit-il. Je présume que les Périodes rouges sont des périodes de changement biologique important. Les Périodes noires durent assez longtemps que si quelqu'un changeait quelque chose en l'an un de la Période noire un, cela n'aurait aucune influence sur l'an un de la Période noire deux.
- Exact, dit Kjanders.
Janeway avait entendu assez de théorie. Elle voulait du concret pour aider Torres, Kim et Neelix.
- Quelle est, pour votre peuple, la date d'aujourd'hui en Temps réel? demanda-t-elle.
- Je ne le sais pas exactement, dit Kjanders. Comme je l'ai déjà mentionné, mon voyage ici n'était pas prévu. Je dirais qu'on est environ en trois cent mille cent, à quelques années près, Période 889.
- Et où sont les membres de mon équipe dans vos années de Temps réel? demanda Janeway en hochant la tête.
- En trois cent mille soixante et onze, Période 889. Et c'est ça le problème, dit Kjanders. Ils n'ont pas sauté assez loin. Le voyage temporel intrapériodique est interdit. C'est la première fois de ma vie que je voyage jusqu'ici.
- Les Alcawelliens ne sont donc pas autorisés à voir le proche avenir, dit Tuvok.
- Ni le proche passé, ajouta Kjanders.
- Est-ce important? demanda Chakotay.
- Le système empêche les spéculations fiscales temporelles, dit Tuvok. Il empêche aussi quelqu'un de tuer son propre grand-père et tous les autres paradoxes temporels connus. En d'autres termes, quand les Alcawelliens embarquent dans leurs vaisseaux, leurs bonds dans le temps ne durent pas moins de cinq cent mille ans.
- Cela semble extrêmement important, dit Janeway.
Pas étonnant que votre peuple protège si férocement ce système. Quarrive-t-il à quelqu'un qui fait un saut intrapériodique?
- À l'école, les professeurs utilisaient une métaphore pour décrire les vaisseaux. Cette métaphore est de Caxton et elle est assez désuète aujourd'hui, mais vous la corn~- prendrez peut-être plus facilement puisque Caxton appartenait à une société qui cherchait à faire du saute-planètes ...
- Du saute-planètes? demanda Chakotay.
- C'est ainsi que nous appelons votre forme de voyage, dit Kjanders en haussant les épaules. Un mode de déplacement qui n'est plus très connu de nos jours.
Janeway réprima un soupir. Elle comprenait la fascination de ses officiers - elle la partageait - mais au plus Kjanders expliquait les modes de fonctionnement de sa société, au plus elle était consciente des graves ennuis auxquels était confrontée son équipe d'exploration.
- Continuez, monsieur Kjanders, dit-elle.
- Oh, oui. Comme je le disais, puisque la culture de Caxton était similaire à la vôtre, il se pourrait que vous compreniez bien son analogie. Il disait que chaque vaisseau était réglé comme un train sur des rails pour se rendre d'une période temporelle à l'autre. Il n'y avait pas de rails, bien sûr, mais il essayait d'expliquer une nouvelle forme de voyage à une société qui empruntait le rail quotidiennement pour se rendre d'un endroit à un autre. Pas de rails physiques. Mais une sorte de système de destinations prédéterminées. Janeway emmagasina cette information pour Carey.
- Comme chaque vaisseau est réglé pour parcourir un trajet bien précis entre les différentes périodes temporelles, le voyage intrapériodique est très, très rare et n'est permis que pour les membres du Contrôle.
Kjanders regarda ses trois interlocuteurs, puis se concentra de nouveau sur Janeway.
- Je n'ai jamais, de toute ma vie, entendu parler de quelqu'un qui avait fait un voyage intrapériodique. Mais je suis absolument sûr de la punition, par contre. Le voyage intrapériodique est passible de mort. Je suis navré.
- De mort! s'exclama Janeway. Elle en avait eu le pressentiment.
- Logique, dit Tuvok en regardant droit dans les yeux Janeway qui contenait mal son émotion. Celui qui se déplacerait à l'intérieur d'une même période aurait la possibilité de provoquer des paradoxes temporels et d'altérer le continuum du temps au point de détruire la société toute entière.
- C'est ce qu'on nous enseigne dès que nous commençons à fréquenter l'école, opina Kjanders. Pour nous, le voyage intrapériodique est pratiquement inconcevable. Juste l'évoquer est une infraction à nos lois. Quand les membres de votre équipage sont apparus en 889, ils ont provoqué tout un émoi. Et quand ils ont essayé de s'échapper, ils ont encore aggravé leurs problèmes.
- Comment? demanda Janeway, qui avait peur d'entendre la réponse.
- Ils ont refusé d'accompagner de leur plein gré un officier de la Patrouille du temps. Quand ils ont voulu s'enfuir et revenir à la navette qui les avait amenés, ils ont déclenché une Alerte temporelle.
- Une Alerte temporelle?
- Les gardes du Contrôle du temps ont été obligés de faire un bond dans le futur pour les arrêter juste avant qu'ils n'atteignent le vaisseau. Causer une Alerte temporelle est également passible de mort.
- Mais quand vous les avez vus, ils étaient vivants? demanda Janeway.
- Quand je suis parti, dit Kjanders en hochant la tête, les officiers de la Patrouille du temps les escortaient au Contrôle du temps moyen de la Période 889. J'ai le sentiment qu'ils ont été amenés ensuite au quartier général du Contrôle du temps moyen.
- Qui se trouve où dans le temps? demanda Tuvok.
- Temps réel, Période Un, répondit Kjanders.
L'équation s'imposa dans la tête de Janeway. Les membres de son équipage se trouvaient à (889 x 500 000) + 300 000 ans dans le passé.
- Ce qui donne quatre cent quarante-quatre millions d'années, dit-elle, presque pour elle-même.
Elle était incapable d'imaginer la réalité de ce chiffre qui était, pour elle, à peine plus qu'une suite de zéros.
Tuvok laissa ses doigts joints tomber sur la table. Il se pencha vers Kjanders.
- Vous me paraissez extrêmement calme pour quelqu'un qui, par accident, se retrouve passible de mort, dit le Vulcain.
Kjanders, troublé, leva les yeux vers Tuvok.
- Je présume que les lois qui s'appliquent à nos collègues sont valables aussi pour vous, poursuivit ce dernier.
- Oui, répondit Kjanders, mais je ne suis plus sur Alcawell. Le Contrôle est incapable de monter m'attraper ICI.
- Est-ce la raison pour laquelle vous êtes ici, monsieur Kjanders? Pour échapper au Contrôle? demanda Chakotay en jetant un regard lourd de sous-entendus à Tuvok.
- C'est vous qui m'avez amené dans ce vaisseau, dit Kjanders en déposant sa fourchette. Je me suis peut-être montré un peu négligent. J'aurais vraiment dû vous témoigner plus de reconnaissance de m'avoir sauvé la vie.

CHAPITRE IX


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F I N

Cette ligne de programmation ne sert qu'a formaté proprement les lignes de textes lors d'un utilisation sous Mozilla Firefox. J'aimerais pouvoir m'en passer mais je ne sait pas comment, alors pour l'instant. Longue vie et prospèrité