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La saignée
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La saignée.
Première partie

CHAPITRE 1

Un cri retentit sur le quai d'ingénierie:
- Foutue saloperie de ferraille cardassienne!
Un flot de jurons suivit, d'une verve si colorée qu'il suscita une expression de dégoût sur les visages de l'équipe d'ouvriers bajorans qui travaillaient à proximité. Vêtus de la couleur grise caractéristique d'une des sectes les plus puritaines de leur planète, ils ne s'étaient pas encore accoutumés aux aspects plus rudes de la vie sur la station.
Tout en continuant de tempêter, l'ingénieur en chef Miles O'Brien se glissa hors de la trappe d'accès d'une chambre de propulsion. À peine plus rouge que son visage ruisselant de sueur, du sang coulait d'un de ses sourcils, tailladé par l'une des chaînes de palan qui s'enfonçaient dans les entrailles découvertes du vaisseau.
- Des difficultés ? s'enquit avec une feinte sollicitude l'homologue cardassien de O'Brien.
Sa silhouette se découpait sur les panneaux incurvés de la coque du vaisseau suspendus derrière lui, au fond du quai, qui ressemblaient à un décor brutal de pièce de théâtre.
- Si vous vous souvenez, continua le Cardassien, je vous avais prévenu qu'il valait mieux laisser le soin de nos équipements à des experts ...
- Pas de problème, assura O'Brien. Je vais m'occuper de ça tout de suite.
Il regarda la tache de sang sur son mouchoir. Une blessure mineure, un banal accident d'atelier dont il n'avait pas à se soucier pour l'instant. Il était plus difficile d'ignorer le petit rictus accroché au visage de l'ingénieur cardassien. Si les lézards pouvaient sourire ... Seul un violent effort de self-control empêcha O'Brien de dire le fond de sa pensée.
- J'ai besoin des bons outils, c'est tout.
Il se dirigea vers la resserre de matériel lourd et y entra, en se penchant pour éviter les câbles électriques qui pendaient au-dessus de sa tête.
Quand il revint, O'Brien vit avec satisfaction une lueur d'inquiétude dans le regard de l'ingénieur cardassien.
- Mais ... qu'est-ce que ...
C'était au tour de O'Brien de sourire. Il actionna la manette de la boîte de commande qu'il tenait dans ses mains et, derrière lui, l'énorme engin articulé qui l'avait suivi hors de la remise se mit à avancer pesamment, faisant trembler avec fracas le plancher métallique sous chacun de ses pas.
- J'ai eu amplement le temps de me familiariser avec la qualité de la construction cardassienne depuis que je suis ici.
Il manœuvra exprès Je bélier mobile de manière à ce que sa lourde tête, lancée à la verticale, frappât l'une des poutres de soutien du quai. La secousse fit presque perdre J'équilibre au Cardassien.
- Et s'il y a une chose que j'ai apprise, c'est que votre machinerie répond à un vieux principe terrien : Quand ça ne rentre pas, il faut utiliser un plus gros marteau.
- Vous êtes devenu fou ... , balbutia le Cardassien, s'écartant rapidement de la trajectoire de l'engin qui avançait vers Je vaisseau en cale sèche. Je ... je n'arrive pas à le croire ...
Le bélier mobile était le plus gros marteau disponible. O'Brien et l'équipe de techniciens de DS9 l'avaient bricolé afin de pulvériser les sections intérieures de la station qui s'étaient écroulées et que seule une force brute pouvait dégager. Le poids qui en constituait la tête contenait assez de résidus de matière fissibles pour creuser une ouverture de1a taille d'un humanoïde entre deux étages. Il suivait O'Brien comme un toutou au bout d'une laisse quand celui-ci s'inséra péniblement à l'intérieur de la chambre de propulsion. Les servomécanismes du bélier lui permettaient de se mouvoir avec précision dans l'espace; il ajusta ses énormes jambes entre la chambre du moteur et la paroi qui l'enveloppait.
Le visage de l'ingénieur cardassien apparut dans l'ouverture de la trappe d'accès. Il avait repris ses esprits et se mit à fulminer :
- L'usage de cet appareil est totalement injustifié, fit sa voix dont l'écho se réverbéra sur les parois au-dessus de la tête de O'Brien. Il s'agit d'une violation directe des protocoles d'opération agréés par l'administration de cette station Vous n'avez pas le droit de ...
- C'est ce qu'on va voir.
O'Brien appuya son pouce sur le déclic de la boîte de commande. La tête du bélier décrivit un arc et passa si près de l'ingénieur qu'il en sentit le souffle près de ses oreilles, avant qu'elle ne percute la cloison, tel le battant d'une monstrueuse cloche. Quand les diaphragmes à l'intérieur de ses protège-tympans se rouvrirent, il entendit résonner le métal cabossé puis, à travers le bruit retentisant, discerna le hululement plaintif de la sonnerie d'alarme du vaisseau qui venait de se déclencher.
li jeta un coup d'œil à la paroi pour constater l'effet produit par le coup de masse. Chose certaine, ce transporteur de marchandises converti en vaisseau scientifique n'était pas un tas de ferraille, mais possédait plutôt une puissante structure pour les opérations de recherche auxquelles il était destiné. Il faudrait encore au moins une douzaine de coups avant de distendre suffisamment l'acier pour obtenir le dégagement voulu, après quoi les écrans amortisseurs pourraient enfin être installés.
Au lieu de s'éteindre, le signal d'alarme s'intensifia, hurlant sa plainte depuis le cœur profané du vaisseau. Avant de préparer une nouvelle poussée du bélier, O'Brien jeta un regard par la trappe d'accès et vit le Cardassien courir vers les grandes portes du quai, sans pouvoir dire si c'était de terreur ou pour aller chercher du secours. Derrière leur établi, les Bajorans levèrent les yeux des oculaires de leurs appareils. Ils n'étaient pas puritains, remarqua O'Brien, au point de réprimer un sourire face à la déconvenue du Cardassien.
- Encore quelques petits coups, dit-il en tapant sur une patte du bélier mobile. Avant que quelqu'un ne vienne nous arrêter.

Quand l'escouade de sécurité eut emmené l'ingénieur - c'est l'officier de sécurité en chef lui-même qui lui avait passé les menottes-, les Bajorans échangèrent des regards étonnés. De tel drames n'étaient pas courants sur le quai d'ingénierie.
- Il a l'air d'un chic type, dit l'un d'entre eux, qui déposa ses délicats outils et fit mouvoir ses doigts ankylosés. Ce dénommé O'Brien ... a été plutôt aimable avec nous.
Il s'en trouva quelques-uns pour l'approuver en hochant la tête. Les Bajorans s'étaient attendus à ce que le chef ingénieur les accueille avec hostilité et fasse obstacle à leur participation à la construction de la station et aux opérations de conversion des moteurs. O'Brien avait été forcé de les intégrer dans son équipe, en vertu d'une entente laborieusement élaborée par le commandant de la station et les autorités gouvernementales de la planète Bajor. O'Brien n'avait pas été enchanté par leur arrivée, mais il s'était montré correct envers eux.
Un autre membre de l'équipe écarta sa loupe.
- J'avoue même qu'il me manquera un peu, quand viendra le grand jour ...
C'en était trop pour le leader du groupe, qui ne put supporter ces propos bienveillants. Seuls les autres Bajorans savaient qu'il était responsable de leur bien-être moral et spirituel, et chargé de les protéger des tentations qu'ils rencontreraient parmi les païens, car aucun signe distinctif ne révélait son grade occulte aux officiers de Starlleet - une chose de plus qu'ils ignoraient.
- Dans vos dévotions, suggéra-t-il d'un ton glacial, essayez donc de ne pas oublier la raison de notre présence sur cette station, ainsi que le but que nous poursuivons ici.
Le leader jeta un regard sévère autour de l'établi et tous baissèrent les yeux, leur enthousiasme passablement refroidi, vers les pièces aux reflets brillants sur lesquelles ils travaillaient.
- Je voulais simplement dire ... , tenta de se défendre le plus jeune du groupe, celui qui avait parlé le premier. Qu'il ne peut y avoir de mal à rester en bons termes avec lui. C'est tout
. - Ah, voilà. .. du mal, répéta le leader en hochant la tête, réfléchissant à ce tenne avec une ostentation marquée. Comme si notre peuple n'avait pas déjà assez souffert, et à cause de créatures pareilles à ce chef ingénieur que vous semblez tant apprécier. Il importe peu qu'il ne soit pas cardassien, trancha-t-il avant que le jeune ouvrier n'ait pu protester. Il demeure un étranger, lui comme les autres. Ce ne sont pas des Bajorans.
Une chape de silence enveloppa le groupe. Personne n'osait lever la tête, de peur de rencontrer le regard impitoyable du leader.
- Désormais ... , ajouta+il avec douceur, ayant vaincu toute opposition, ne recherchez plus que la société de vos frères. \bus éviterez ainsi le danger de succomber à l'erreur.
Personne ne prononça un seul mot. Un à un, ils reprirent leurs délicats outils et se remirent au travail.

La porte était fermée, mais il les entendit arriver dans le couloir qui menait à son bureau. Pour Benjamin Sisko, c'était là un des avantages imprévus offerts par l'affligeante qualité de la construction de Deep Space Neuf. À bord de l 'Entreprise ou de tout autre vaisseau de Starfleet, l'insonorisation entre les sections, entre les espaces publics et privés, était totale. Impossible de savoir qui pouvait se trouver devant votre porte avant qu'il n'annonce sa présence. Mais ici, les pas retentissant sur le métal nu et l'écho des voix se répercutant sur les murs, tout lui parvenait distinctement. Il eut donc quelques secondes pour composer son visage et revêtir le masque de tranquille autorité que tous attendaient du commandant d'une station.
- ... sabotage ... un acte de sabotage délibéré. Chez nous, c'est un crime capital ...
Une des voix modulait les inflexions grinçantes d'un officier cardassien, mélange d'une outrecuidance démesurée et d'une hostilité innée, sans lequel aucun d'entre eux ne semblait même capable de commander un drink dans un des bars de la station. Son ton donnait l'impression que la contrariété de ce Cardassien s'était transformée en une rage frémissante.
- Nous verrons quelle sorte de justice on peut espérer des dirigeants de votre Fédération ...
Sisko entendit une réponse, marmonnée trop bas pour qu'il puisse la comprendre, mais il reconnut l'accent de son ingénieur en chef. Il avait une vague idée de ce qui s'était passé, l'officier de sécurité ayant eu le temps de lui communiquer rapidement quelques informations au sujet du gâchis qui allait atterrir sur son bureau.
Le bureau ... Un autre avantage d'être prévenu. Chaque fois qu'il avait été interrompu, ces derniers temps, il était plongé jusque par-dessus la tête· dans la complexité de la diplomatie bajoranne. Les documents· étalés devant lui n'étaient pas destinés aux regards indiscrets et avides d'un officier cmdassien. Les voix et le bruit des pas approchaient et Sisko éteignit l'écran de l'ordinateur.
- Entrez.
S'enfonçant dans son fauteuil, il s' écorcha le genou sur un coin du tiroir, mais son visage resta impassible. Tout ce que les Cardassiens avaient construit semblait muni d'extrémités coupantes, à l' affût du sang; ils aimaient qu'il en soit ainsi, semblait-il.
Il n'y avait pas un, mais bien deux officiers cardassieas. L'un d'eux était l'ingénieur en chef du vaisseau présentement en cale sèche; l'autre, qu'il reconnut en étouffant un soupir de résignation, était le capitaine du vaisseau, Gui Tahgla, qui s'était déjà montre, depuis le peu de temps qu'il était sur DS9, un digne élève de son supérieur et camarade Gui Dukat dans l'art de l'obstruction systématique et de la connivence. Sisko se demandait parfois si Dukat n'avait pas délibérément aiguisé les rebords métalliques du bureau qu'il occupait en ce moment avant de quitter la station; il en aurait bien été capable.
- Pour l'amour du ciel.,
Derrière les Cardassiens, le chef de l'ingénierie, O'Brien, s'adressait à Odo à voix basse, mais assez clairement pour que Sisko l'entende. Il brandit les menottes qui entravaient ses poignets en grimaçant.
- Pourquoi les avoir mises aussi serrées ? Si c'est seulement pour montrer à ces bouffons que vous êtes sérieux ...
- Je n'agis jamais pour épater la galerie, répliqua l' officier de sécurité en lui jetant un regard furieux.
Le capitaine cardassien salua Sisko avec raideur.
- Je crois que nous avons un petit... problème, commandant, dit-il en soulignant le mot d'un sourire de délectation. Ou peut-être pas si petit que ça. Il s'agit d'une tentative délibérée de sabotage, commise sans provocation par un des membres seniors de votre équipage.
- Foutaise, rétorqua O'Brien, l'air dégoûté. J'ai été amplement provoqué, merci.
Sisko écouta l'ingénieur cardassien raconter ce qui s'était passé au carénage et il dut faire un effort pour réprimer le sourire qui lui venait aux lèvres. Il aurait bien aimé avoir été là quand O'Brien avait déclenché le bélier mobile, juste pour voir le Cardassien filer vers la sortie du quai.
- Je suis sûr que le commandant comprendra les conséquences de cet incident, présuma Gui Tahgla sur un ton froidement protocolaire. Notre conseil a été contraint d'accepter cet accord avec la Fédération permettant l'accès de certaines des zones les plus importantes de nos vaisseaux à vos techniciens. Sous le couvert d'une protection accordée à ces infortunés Bajorans, vous avez réussi à prendre le contrôle du trou de ver, dont l'entrée demeure réservée à ceux qui se plient à des conditions dictées par vous. Curieux, n'est-ce pas, conclut-il en délaissant son formalisme pour le mépris, que ce bel altruisme survienne Juste à point pour donner à la Fédération une porte d'entrée à tout le quadrant Gamma.
- De grâce, messieurs. Il n'y a pas lieu ...
- Écoutez-moi bien, commandant, menaça le Cardassien en se penchant au-dessus du bureau. Notre conseil soupçonne depuis longtemps la Fédération d'avoir établi ces exigences pour le passage du trou de ver dans le seul but d'espionner nos vaisseaux, par l'entremise des ouvriers chargés d'installer ces engins ridicules qui ne servent à rien ...
- S'ils ne servaient à rien, ils ne seraient pas si onéreux, vous pouvez me croire.
Le Cardassien venait de toucher un point délicat. Une grande partie du budget d'opération de la station, des ressources fournies par la Fédération pour la bonne marche de DS9, avait servi à la construction sur place des amortisseurs d'énergie d'impulsion. Aucun vaisseau - fédéré, cardassien ou d'une autre allégeance - n'était autorisé à emprunter le trou de ver sans l'installation préalable des amortisseurs, mais le remboursement exigé par Starfleet ne couvrait qu'une fraction de leur coût - du moins jusqu'à la prochaine évaluation des affectations budgétaires.
De plus, les opérations de DS9 étaient fortement restreintes par la nécessité de se munir, pour les voyages à l'lnt,rl,ur du trou de ver, d'un vaisseau de recherche comme celui des Cardassiens. Moins de vingt-quatre heures auparavant, le major Kira était entré en trombe dans son bureau en brandissant les évaluations du déficit anticipé - des rangées de chiffres qui tapissaient son bloc-notes électronique - n'exigeant rien de moins que l'arrêt immédiat de travaux de conversion. Pourquoi devrions-nous nous endetter pour aider les Cardassiens ? avait-elle demandé. Kira connaissait mal les subtilités de la bureaucratie de la Fédération et il n'avait pas été facile de lui faire comprendre qu'un déficit était le meilleur moyen de convaincre Starfleet d'augmenter leur budget
Quant à aider les Cardassiens... il avait également ses raisons de le faire. Mais, pour le moment, il n'avait pas l'intention d'en parler.
- ... et j'espère que vous avez bien compris : rien ne quittera ce quai sans ma permission ! Et je me fiche pas mal que vous soyez amiral ou ...
Les éclats de voix de son ingénieur en chef tirèrent Sisko de ses pensées.
- Messieurs, je vous en prie, demanda-t-il en levant une main qu'il dirigea ensuite vers Odo. Vous pouvez retirer ces menottes. Je ne crois pas qu'elles soient nécessaires.
La mine de Tahgla se renfrogna un peu plus.
- Vous faites aussi peu de cas d'un acte de sabotage ?
- Je doute fort qu'il y ait eu ici une intention criminelle. Peut-être s'agit-il simplement d'un malentendu. Monsieur O'Brien, pourriez-vous nous donner votre version des faits ?
L'ingénieur détourna son regard furieux de Odo et cessa de frictionner ses poignets irrités.
- Ce n'est pas compliqué, commandant. Ç'a été un va-et-vient continuel avec leur équipe depuis le début. Nous leur avons transmis au moins vingt communiqués - je peux vous les trouver dans les archives de la banque de données - concernant les dimensions des amortisseurs d'impulsion que nous devons installer sur leur vaisseau, expliqua O'Brien en serrant les dents de frustration Il s'agissait de laisser assez de dégagement pour que nous puissions placer ces foutus machins autour de leurs moteurs. Nous avions finalement réussi à nous entendre - c'est du moins ce que je croyais - et les voilà qui arrivent avec leurs chambres de moteur trop étroites de quasiment un mètre. Alors j'ai pris le bélier mobile, pour me faire un peu de place, termina-t-il en haussant les épaules.
- Les dimensions de ces chambres sont exactement celles que vous aviez exigées, affirma Tahgla en pointant vers O'Brien un doigt menaçant. Nos techniciens ne commettent pas ce genre d'erreurs qui ne semblent pas vous surprendre de la part des vôtres ...
Sisko dirigea le panneau de l'ordinateur vers son chef ingénieur.
- Regardons ça ensemble, vous voulez bien ?
Une série de plans de construction imbriqués les uns dans les autres apparut, avec les mots : SÉCURITÉ - ACCÈS LIMITÉ écrits en rouge qui clignotaient dans le haut de l'écran. Les doigts de O'Brien quittèrent le clavier et désignèrent les devis techniques.
- Tenez, ici. Voilà les bonnes dimensions.
Son homologue prit sa place et pianota, du bout de ses doigts pointus, les chiffres cardassiens.
- Et elles ont été parfaitement respectées, rugit-il avec l'air d'un chien tirant sur sa laisse et le regard plein de rage, comme Gul Tahgla Exactement comme vous l'aviez demandé !
Le chef de la Sécurité ne laissa pas à Sisko le temps de prendre la parole.
- Veuillez m'excuser ... , intervint Odo, qui avait allongé le cou derrière les deux ingénieurs en querelle pour lire le panneau d'affichage de l'ordinateur. Je ne veux pas faire étalage de mes connaissances, mais je crois pouvoir clarifier cette situation Vous savez, commandant, expliqua-t-il en se tournant vers Sisko, que j'ai longtemps vécu parmi les Cardassiens, et la hiérarchie de leur société m'est familière. Les diverses classes se servent de systèmes de notation mathématique différents - les nombres sont les mêmes, mais pas les bases utilisées pour diviser et multiplier en unités de mesure.
Le bout de son doigt suivit quelques lignes de chiffres et il tourna son regard vers l'ingénieur cardassien.
- Je crois que si vous refaites les calculs en utilisant le damur, l'unité de base commerciale, vous obtiendrez des résultats très similaires à ceux de notre ingénieur.
Sisko se cala dans son fauteuil et les observa tous, autour de son bureau. Il put voir un sourire au coin des lèvres de O'Brien pendant que l'ingénieur cardassien, visiblement furibond, plissait les yeux fixés sur l'écran et supputait les chiffres derrière ses écailleux sourcils.
Bien qu'il laissait paraître moins d'émotions, c'est au visage de l'autre Cardassien que Sisko accordait le plus d'attention. Gul Tahgla n'avait pas lâché Odo du regard tout le temps de son petit laïus, comme s'il s'était attendu à entendre l'officier de sécurité révéler certaines choses bien précises - ce qu'il n'avait évidemment pas fait. Tahgla avait gardé le silence, et les craintes qui lui avaient donné un air soucieux s'étaient maintenant dissipées.
- C'est-à-dire que, oui ... , concéda le Cardassien en se redressant, d'une voix empesée par sa colère réprimée et l'embarras, malgré lesquels il réussit à gratifier Odo d'un hochement de tête. Votre observation est très juste. Peut-être ... peut-être cette méprise s'est-elle glissée lors des premières communications que votre ingénieur en chef nous a fait parvenir ...
O'Brien en grogna d'écœurement.
Sisko continuait de les examiner. Odo surtout. Le masque d'impassibilité habituel du changeur de forme n'avait trahi nulle émotion, mais le commandant avait remarqué chez lui un signe involontaire, un tout petit geste des doigts, comme s'ils essayaient d'attraper, de saisir quelque chose. Un indice, peut-être, un détail donnant une explication, révélant un secret...
- Inutile d'assigner les torts pour l'instant, décréta Tahgla, qui se savait vaincu. Nos techniciens s'occuperont de procéder aux ajustements nécessaires, de manière à ce que l'installation des amortisseurs d'impulsion puisse suivre son cours normal. J'espère, dit-il, instillant de nouveau à ses paroles une politesse doucereuse, que la date de départ fixée pourra être respectée ?
- Je suis persuadé que monsieur O'Brien fera tout son possible. En fait, c'est un ordre.
- Fort bien, se félicita Tahgla.
Le plus tôt sera le mieux, point n'était besoin même de le mentionner. Avant de partir, O'Brien glissa à l'oreille de Odo:
- Et pas si serrées, la prochaine fois !
L'officier de sécurité resta après le départ des autres.
- Je ne voudrais pas être à la place du chef ingénieur de Tahgla en ce moment, dit-il en fermant la porte, après avoir inspecté le couloir d'un bref regard. Un gul cardassien n'aime pas être pris en défaut par l'erreur d'un subalterne.
- Une erreur plutôt intéressante, nota Sisko en regardant les diagrammes et les devis qui apparaissaient toujours sur l'écran de l'ordinateur. Je me souviens d'avoir appris à l'Académie que les Cardassiens utilisaient des systèmes mathématiques différents. Mais c'est tout ce dont je me souviens, avoua-t-il avec un sourire. Y a-t-il autre chose que vous vouliez me dire à leur sujet ?
- Simplement ceci, commandant, confia Odo en jetant un coup d'œil derrière lui, avec sa prudence excessive habituelle. Les bases numériques cardassiennes diffèrent en fonction des classes économiques. Le damur, qui est utilisé pour les calculs scientifiques, tire son origine d'une base établie autrefois par les marchands; cette unité de mesure linéaire est-fondée sur la taille d'une semence commune sur leur planète, si j'ai bien compris. La notation umur - il pointa les nombres sur l'écran - est une base de calcul qui est apparue avec la caste guerrière.
- Ah, fit Sisko, qui savait déjà ce que Odo allait lui dire.
- Quelque part en chemin, les Cardassiens ont transposé les devis transmis par O'Brien en umur, au lieu du damur, dit Odo en serrant les poings. L'appareil qui est présentement en cale sèche n'est pas un inoffensif vaisseau de recherche. C'est un navire militaire cardassien déguisé.

CHAPITRE 2

Il tomba en plein dans l'embuscade. Il aurait dû se douter qu'elle chercherait à Je rencontrer. Ou plutôt: qu'elle fondrait sur lui, se dit Sisko, l'air piteux. Le terme serait plus exact.
- J'ai repensé à tout ça, l'apostropha le major Kira en lui emboîtant lestement le pas, au moment où il s' engageait dans le couloir principal de la station. À l'entretien que nous avons eu.
La foule s'était écartée sur son passage quand elle avait foncé vers lui, tant à cause de son rang que de son tempérament bien connu. Fendant Je flot humain avec une détermination farouche, elle ressemblait à un brise-glace sillonnant les océans glacés d'une planète hostile.
Ce dont Sisko avait besoin maintenant, après plusieurs quarts de travail passés à étudier des documents d'orientation secrets de la Fédération et des dossiers du gouvernement provisoire en dissension de Bajor, c'était d'un bon dîner et d'une conversation avec son fils Jake à propos de ses études, suivis d'un bain chaud et d'un ajustement spinal, puis de s'asseoir sur un banc le long de la ligne du premier but du stade Wrigley, d'où il pourrait admirer la combe gracieuse d'un puissant coup de circuit passant par-dessus le mur du champ gauche. Pas que le major Kira vienne l'importuner davantage.
Sisko ne ralentit pas sa marche et ne lui jeta même pas un regard.
- Je suppose que cela ne fera aucune différence si je vous répète que le sujet est clos, dit-il à voix basse, pour éviter d'être entendu.
Une multitude de visages se pressaient dans le couloir, certains familiers, d'autres inconnus, ceux de résidents permanents et de voyageurs en transit, d'humanoïdes et d'espèces différentes.
- Vous me connaissez mieux que ça, dit Kira, en tournant la chose à la blague, avec un sourire - ou plutôt une absence de sourire - aussi ténu que sa tolérance envers tous les imbéciles qu'elle n'avait pas encore été autorisée à jeter hors du sas de la station. Je ne m'avoue pas vaincue si facilement.
- En effet.
Un vendeur ambulant Gameran avait installé son étal portatif à l'entrée d'un corridor peu fréquenté et remportait un vif succès en offrant ce qui semblait être des timbres transdermiques à effet stimulant. Bien qu'il eut été plus rapide pour lui d'utiliser un turbolift pour se rendre à ses quartiers, Sisko avait pris l'habitude de parcourir à pied, après chaque quart de travail, quelques secteurs de la station, afin de voir par lui-même ce qui se passait dans ce petit monde étrange dont il avait soi-disant le commandement. Au moment même où il prenait mentalement note de demander à Odo de faire déguerpir le vendeur, il crut se rappeler que le Gameran faisait partie du réseau d'espions et de petits informateurs du chef de sécurité.
- Je crois qu'il est urgent de vous rappeler que ...
- Major Kira, l'arrêta-t-il en s'immobilisant pour se tourner vers elle.
Un débardeur buhlmerien plutôt costaud qui le heurta à l'épaule marmonna une excuse en s'éloignant. La population permanente de DS9 avait augmenté de façon marquée ces derniers temps. À son arrivée ici, les zones publiques de la station n'étaient qu'un ramassis de ruines à peine occupées.
- Je vais être franc avec vous, major : je suis fatigué. J'ai beaucoup travaillé récemment et je ne me sens pas d'attaque pour remettre sur le tapis une question que je considère réglée, comme je vous l'ai déjà très clairement expliqué. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser ...
- Mais c'est exactement ça le problème, siffla Kira entre les dents, les prunelles brillantes comme deux rayons laser. Et la situation n'est pas nouvelle, j'espère que vous le savez. Vous êtes submergé par les affaires diplomatiques, assez pour être occupé chaque seconde de tous les chronomesureurs de la station, et vous persistez à vouloir régler le moindre détail des opérations de DS Neuf.
- Vous oubliez, major, que c'est mon devoir. Mon premier devoir.
- Erreur. Votre fonction est de voir à ce que tout soit fait, précisa-t-elle, sans prendre la peine de contenir sa voix; des regards se tournèrent dans leur direction. Si vous vous épuisez au travail, ni vous ni la station n'en bénéficieront. Si la Fédération compte sur vous pour conduire les négociations avec le gouvernement de la planète, vous allez devoir apprendre à déléguer certaines responsabilités.
Sisko sentit palpiter un vaisseau sanguin au coin de son sourcil. Kira dépassait les bornes. Il lui aurait été difficile de ne pas réagir s'il avait reçu un tel conseil d'un officier supérieur. L'entendre de la bouche de son second en titre porta son exaspération à son comble.
- J'ai déjà beaucoup délégué, major, fit-il remarquer en se remettant à marcher, pour brûler l'adrénaline qu'il avait senti monter en lui. Particulièrement à vous. Peut-être même un peu plus que je ne l'aurais fait, ajouta-t-il en posant sur elle un regard aiguisé, si j'avais moi-même décidé de votre place ici.
Kira ignora cette dernière remarque et accorda de nouveau son pas au sien.
- Oh, pour ça vous avez délégué, oui ... , opina-t-elle, d'un ton fleurant le sarcasme. Des vétilles, des petites choses dont pourrait s'occuper n'importe qui. (Elle lui saisit le bras pour l'arrêter.) Je parlais de décisions politiques, commandant. Cette station est une propriété bajoranne - dans les faits, et non pas en vertu d'un détail de procédure légale. Le moment approche où le contrôle de toutes les opérations de DS Neuf sera remis entre les mains de mon peuple. Un décret de votre Fédération le stipule expressément. Et les préparatifs à cette fin font partie de votre mandat ici. En tant qu'officier supérieur, il devrait m'être confié le pouvoir le plus étendu possible afin de ...
- Mon mandat, major, est de préparer de manière adéquate le transfert d'autorité de DS Neuf. À des Bajorans qui sont prêts à en assumer la responsabilité.
La voix sourde de Kira exprima plus de fureur que ne l'auraient fait des cris.
- Et que voulez-vous insinuer par là ?
Les passants avaient ralenti le pas et tentaient, le plus discrètement possible, de rester à portée de voix.
- Suivez-moi, ordonna Sisko.
Ils approchaient du salon principal du Quark's. Une fois à l'intérieur, Sisko fit un signe au patron au-dessus des têtes des habitués alignés derrière le zinc.
- Donnez-nous une cabine privée, demanda-t-il. Et je vous préviens que si vous allumez un de vos micros je vous le ferai avaler, soyez-en certain.
- Commandant, Jamais je n'oserais ... , protesta le Férengi en déployant un sourire qui laissa voir une impressionnante rangée de dents pointues.
Il ne le ferait d'ailleurs probablement pas, la discrétion de Quark étant assurée par un arrangement conclu avec Sisko qui lui permettait de continuer à se livrer à ses multiples négoces.
Une fois la cabine scellée, Sisko et le major Kira se trouvèrent enfermés dans une bulle insonorisée. Le commandant se pencha au-dessus de l'étroite table.
- Peut-être n'ai-je pas été assez clair. Ou bien vous croyez que j'ai déjà oublié certaines décisions qui ont été laissées entre vos mains, ainsi que leurs conséquences.
- Si vous voulez parler du groupe de Rédemptoristes que j'ai laissé venir à bord ...
- Mais de quoi d'autre s'agirait-il? coupa-t-il. Je précise : ce n'est pas seulement le marque de jugement dont vous avez fait preuve en permettant leur venue sur la station qui est en cause. Il s'agit aussi des sympathies cachées qui ont pu influencer cette décision.
Les Rédemptoristes, une équipe de six microassembleurs affectée au carénage de O'Brien, était arrivée de Bajor depuis assez longtemps pour que les questions soulevées par leur présence aient perdu de leur acuité. Le major Kira avait été chargée de leur autorisation de séjour - et elle l'était toujours, comme pour tous les autres Bajorans qui pouvaient se présenter sur la station, Sisko ne lui ayant pas retiré cette responsabilité-, c'était elle qui avait signé leurs bulletins d'entrée et de résidence. Sisko avait pu tout vérifier lui-même après que Odo lui eut fait part des irrégularités concernant le passé des nouveaux ouvriers.
Les inquiétudes de Odo étaient justifiées par la réputation des Rédemptoristes, connus pour compter parmi les éléments les plus radicaux dans le bouillon explosif de la politique bajoranne. Plus qu'un simple mouvement religieux, ils constituaient un groupe de fondamentalistes opposé au courant de conciliation représenté par Kai Opaka. Le fanatisme avait fatalement progressé dans ses rangs, comme partout ailleurs, pour déboucher sur la violence. Plusieurs Rédemptoristes avait été impliqués dans des attentats terroristes dirigés contre des Bajorans qui n'adhéraient pas à leur credo dévastateur. Dans les conflits meurtriers qui caractérisaient les multiples regroupements bajorans, les Rédemptoristes étaient reconnus pour l'intransigeance avec laquelle ils traitaient tant leurs ennemis de longue date que leurs alliés d'un jour.
- Ces gens ne sont pas des assassins, commandant Ce sont des partisans de l'aile politique des Rédemptoristes. Certains de leurs membres siègent même au parlement bajoran ...
- Je suis au courant des fines subtilités qui affligent la politique bajoranne. Vous l'avez noté, j'ai consacré la majeure partie de mon temps précisément sur ce sujet ces derniers temps. Je connais également - peut-être même mieux que vous, major - les problèmes que la présence des Rédemptoristes cause au gouvernement provisoire. En fait, votre gouvernement s'est adressé directement à moi pour voir s'il nous était possible de brouiller la diffusion des émissions pirates qui servent aux Rédemptoristes à recruter de nouveaux Bajorans à leur cause.
- Cela n'altère en rien le statut de ceux qui sont à bord. Leur légalité ne fait aucun ...
Ils avaient déjà discuté de cette question.
- La « légalité » semble être pour vous un concept d'une grande flexibilité, major. Je n'applique pas tout à fait les mêmes distinctions que vous entre ceux qui tuent et ceux qui incitent à tuer. Et ce n'est pas l'obligation à laquelle est contraint le gouvernement bajoran d'accepter certains éléments en son sein qui dictera la manière de conduire les opérations de cette station.
- Cette station bajoranne, commandant, insista Kira, dont la colère avait monté d'un cran. Vous oubliez encore une fois qu'elle est la propriété des Bajorans ...
- Actuellement administrée par Starfleet et sous ma responsabilité, précisa-t-il en posant les mains à plat sur la table. Et il en sera ainsi tant que la situation sur Bajor demeurera la pagaille qu'elle est présentement.
- Mais alors, comment la situation pourra-t-elle changer? demanda-t-elle d'un ton presque plaintif. Ces groupes doivent accéder aux centres de décisions. Ils possèdent une incroyable énergie et un potentiel...
- Oh, pour ça, ils l'ont bien montré, en effet.
- Si les Rédemptoristes, continua-t-elle en passant outre à son sarcasme, et tous les autres sont écartés du processus et laissés sans aucun moyen d'exercer légiti- 111c111enl leur pouvoir, quel choix auront-ils?
- Autre que la violence ? demanda Sisko en secouant la tête. Pourquoi pas la patience ?
- Après ce que les Cardassiens nous ont fait, commandant, le mot patience en est un que les Bajorans n' apprécient guère.
- Peut-être bien, major. Mais c'est un mot dont vous allez devoir apprendre le sens. Il fut un temps pas si lointain où je tenais pour assurée votre loyauté envers cette station, certain qu'elle était pour vous d'une importance égale à votre dévouement pour votre peuple. Mais je commence à me poser des questions. Cet incident, ajouté à des choses que vous avez dites et faites, soulèvent chez moi de sérieuses inquiétudes quant à votre impartialité. Peut-être un attachement secret aux visées de ces groupes terroristes - ainsi que votre propre impatience -ont-ils pris le dessus dans votre esprit. Il n'est pas question de vous accorder plus d'autorité ici avant que je ne sois de nouveau convaincu que la survie de DS Neuf est votre priorité numéro un.
Il se leva et tendait le bras pour commander l'ouverture de la porte, mais il s'arrêta et se retourna vers Kira.
- Je suis déçu, major. J'aurais cru que vous, plus que quiconque, avec la somme d'expériences que vous avez vécues sur Bajor, vous seriez souvenue des dommages que sont capables de causer de telles personnes.
Il put voir que cette allusion à certains incidents survenus dans son passé, avant qu'elle ne soit nommée attachée militaire sur la station, lui faisait le même effet qu'une gifle. Elle lui jeta en silence un regard chargé de colère.
La porte de la cabine s'ouvrit, révélant la présence de Quark juste de l'autre côté.
-Des rafraîchissements? demanda-t-il avec un sourire et tendant vers eux un plateau contenant deux verres de synthale. C'est la maison qui vous l'offre.
Sisko passa à côté de lui sans lui prêter la moindre attention, mais pas Kira. Quark regarda disparaître le major qui se frayait un chemin à travers la foule, puis baissa les yeux vers la flaque et les deux verres qui gisaient à ses pieds.
- Peut-être une autre fois ...

- Que voulez-vous dire exactement quand vous parlez d' « état liquide » ? Un litre ? Dix ? demanda l'officier de sécurité cardassien avec un sourire malveillant. Un demi?
Odo détourna son regard avec impatience.
- Je trouve votre intérêt pour mes fonctions corporelles de mauvais goût. Soyez sûr que les vôtres m'indiffèrent totalement.
Il continua d'avancer, balayant des yeux le labyrinthe de tuyaux et de câbles qui bordaient les ponts inférieurs de la station. Ces zones peu fréquentées - du moins par ceux qui avaient des motifs légitimes d'y venir - comptaient parmi les dernières sur la liste des secteurs à rénover et à être remis en service. Les coins sombres - certaines sections étaient pratiquement privées d'éclairage - et des niches plus noires encore, en faisaient un lieu idéal pour les filous qui les fréquentaient. Odo avait calculé qu'il avait découvert et confisqué environ dix pour cent seulement des biens de contrebande qui avaient circulé, transité ou quitté DS9. Les dommages causés aux exosystèmes par les Cardassiens en faisaient un paradis pour les voleurs. En attendant que soient installés les nouveaux périmètres de sécurité, il lui fallait garder une vigilance de tous les instants pour éviter que la station ne devienne un centre de transit à ciel ouvert de marchandises illégales.
Par contraste, son homologue du vaisseau de recherche cardassien stationné au carénage - Odo prenait soin de mettre mentalement des guillemets autour du mot recherche - ne le quittait pas des yeux. Cela aussi l'incommodait. Odo n'ignorait évidemment pas la raison de cette présence incessante : il. s'agissait de le surveiller, lui le guetteur.
- N'est-il pas bientôt l'heure d'aller vous reposer? demanda Gri Rafod, l'œil rieur. Je ne voudrais pas vous voir vous répandre sur le sol simplement parce vous m'honorez de cette longue visite.
- Je ne vous honore de rien du tout, coupa Odo d'un ton sec. Vous avez voulu m'accompagner durant ma ronde, malgré mes réticences. Soit Je suis contraint de me plier à votre requête à cause de certains engagements passés entre vos supérieurs et le commandant Sisko. Vous persistez à vouloir faire croire que vous préparez un rapport pour le conseil cardassien sur les améliorations apportées au service de sécurité. Comme il vous plaira, dit-il en stoppant et en jetant à son interlocuteur son regard le plus sévère. Mais vous ne me trompez pas, moi.
- Vos dures paroles me blessent profondément, déclama le Cardassien en se frappant la poitrine, comme un acteur qu'il aurait dû être. Gui Dukat m'avait bien dit que vous étiez enclin à soupçonner sans fondements les gens à qui vous avez affaire. Je refusais de le croire, mais ... (Il secoua la tête.) Je suppose que cela est inévitable dans la position qui est la nôtre. Ne sommes-nous pas en contact constant avec les plus mauvais penchants des créatures sensibles?
Odo ne répondit pas. Il venait déjà de faire un accroc, léger mais nécessaire, à son code moral en mentant au Cardassien. Aucun engagement saugrenu ne l'obligeait à agir comme il le faisait. Si le maintien de la sécurité sur la station exigeait certains gestes qui n'étaient pas officiellement approuvés, le commandant n'avait pas besoin de les connaître tous - ou il pouvait du moins prétendre n'en rien savoir. Malheureusement, s'il échappait à l'insupportable surveillance de Gri Rafod - chose aisée pour un changeur de forme -, il jouerait exactement le jeu des supérieurs de l'officier de sécurité cardassien. Les Cardassiens cherchaient la première excuse venue pour briser le pacte péniblement négocié selon lequel tous les vaisseaux devaient passer par les quais de DS9 et procéder à l'installation des amortisseurs d'impulsion autour de leurs moteurs avant que l'accès du trou de ver ne leur soit permis. Que les amortisseurs permissent aux vaisseaux d'effectuer le passage dans le trou de ver sans risquer de porter atteinte à ses habitants semblait n'avoir pour eux aucune importance. Ils se souciaient déjà bien peu du bien-être de créatures qu'ils pouvaient voir et toucher, celui des êtres en apparence immatériels qui vivaient à l'intérieur du trou de ver ne présentait pour eux aucun intérêt.
S'il avait faussé compagnie à l'officier de sécurité cardassien, le capitaine du vaisseau, Gui Tahgla, se serait aussitôt plaint de la duplicité des officiers de Starfleet, et aurait prétexté que les autorités de la station avaient dépêché leur métamorphe de service pour tenter de découvrir les secrets et des informations confidentielles pouvant se trouver à bord du navire. Le conseil cardassien clamerait que l'installation des amortisseurs de poussée d'impulsion n'était qu'une ruse destinée à remettre leur vaisseau entre les mains indiscrètes de Starfleet L'infernale chicane habituelle reprendrait, le traité scellé entre la Fédération et les Cardassiens serait rompu, et ceux-ci feraient tout leur possible pour soutirer du chaos qui résulterait tous les avantages possibles.
Toutes choses qui n'influençaient bien sûr nullement la décision déjà arrêtée de Odo de faire faux bond à Gri Rafod pour aller fouiner incognito dans le vaisseau. Avant même que l'erreur involontaire des Cardassiens ne révèle la nature militaire du vaisseau, Odo avait déjà mis son plan au point
- J'espère que vous n'avez pas l'impression de perdre ce précieux temps que nous passons ensemble, badina Rafod avec un sourire, en suivant Odo sans se presser. Je vous assure que j'apprends beaucoup de choses en votre compagnie.
Bien plus que tu ne l'imagines, pensa Odo. Si son visage en avait été capable, Odo aurait rendu son sourire au Cardassien, qui se rendrait compte trop tard de tout ce qu'il avait appris.
Leur route les conduisit vers les secteurs officiellement en activité de la station et jusqu'au quai de carénage. Odo sentit Rafod se raidir et son attention s'aiguiser, pour se transformer en une vigilance accrue. À mesure qu'ils avançaient sous une pluie d'étincelles tombant d'une série de lampes à souder, les formes d'un gris terne du vaisseau apparurent devant eux, ses flancs enserrés par les échafaudages et les lourds câbles qui pendaient des grues.
Devant le panneau de l'ordinateur de l'atelier, l'ingénieur en chef Miles O'Brien pianotait sur le clavier pour faire apparaître progressivement sur l'écran des schémas techniques de plus en plus détaillés.
- Avez-vous un problème, messieurs? demanda-t-il.
- Non, aucun. Simple inspection de routine.
Les mains derrière le dos, Odo observait le quai grouillant d'activité. Ses sens étaient agressés par le bruit des cris et des pièces de métal entrechoquées. Pendant qu'il se trouvait dans les espaces vides des ponts inférieurs, il avait effectué un réglage de son ouïe afin d'obtenir une sensibilité maximale et pouvoir discerner le moindre son. Il lui suffit à présent, pour bloquer les bruits les plus assourdissants, de fabriquer une couche supplémentaire de molécules par-dessus chacun de ses tympans.
- On ne chôme pas ici, hein? demanda-t-il à O'Brien Gri Rafod n'avait pas cette chance. Sans des bouchons d'oreilles comme ceux que O'Brien et son équipe portaient, il lui était impossible, dans le vacarme du quai, de suivre même une conversation hurlée. Mais il était plus sage de rester prudent devant lui. Le Cardassien surveillait le vaisseau du coin de l'œil, au cas où une tentative d'en percer les secrets avait été imminente.
- Maintenant que cette petite, euh ... erreur de communication a été corrigée, dit l'ingénieur en haussant les épaules, nous avons presque rattrapé notre échéancier.
O'Brien avait laissé le bélier mobile au beau milieu du quai, où il trônait comme un totem lourd et muet rappelant sa victoire et tenait lieu d'avertissement aux Cardassiens contre toute nouvelle intervention.
- Avez-vous eu le temps de vous occuper d'autres réparations sur la station? demanda Odo. Je crois me rappeler que le commandant s'inquiétait d'un petit problème de plomberie ...
Une plaque d'acier d'un mètre d'épaisseur dégringola et Odo en ressentit l'impact sur le sol à travers la semelle de ses bottes. Gri Rafod, à ses côtés, grimaça de douleur.
L'accident avait détourné l'attention de O'Brien. Après s'être assuré que personne n'avait été blessé, il se tourna de nouveau vers Odo avec une expression intriguée.
- Quel problème de plomberie ?
Il posa la question d'un ton bourru, comme s'il avait voulu montrer qu'il n'avait toujours pas digéré d'avoir été arrêté et conduit au bureau de Sisko menottes aux poignets. Odo observa Gri Rafod à la dérobée pour voir s'il s'était aperçu de ce trou de mémoire de l'ingénieur. O'Brien se ressaisit avant que Odo n'ait pu dire un mot.
- Oh, vous voulez parler du système hydraulique. (Le chef de la Sécurité fit oui de la tête.) Ce n'était rien. Vous pouvez avertir le commandant que j'ai réglé le problème. Tout est prêt.
- Bien. Je l'en informerai quand je le verrai, dit-il en se tournant vers Rafod. Je crains que nous ne devions interrompre notre petite visite. Comme vous l'avez obligeamment fait remarquer tantôt, il est presque temps pour moi d'aller me reposer.
Alors qu'ils se dirigeaient vers la Promenade et le bureau de sécurité, Gri Rafod agitait la tête comme si ses organes auditifs continuaient de bourdonner.
- Je ne suis pas fâché d'être sorti de là, dit-il.
Odo ne pipa mot, mais il lança vers lui un regard satisfait. Le Cardassien ne soupçonnait absolument rien.

Elle ne l'aperçut qu'au moment où elle allait foncer sur lui. Plongée dans les réflexions suscitées par sa rencontre avec le commandant, le major Kira avait franchi le seuil de ses quartiers dès que la porte avait glissé dans son ouverture. Levant les yeux, elle vit l'officier médical en chef qui était là, au milieu de son salon, un livre entre les mains.
- Mais que faites-vous ici ? s'étonna-t-elle.
Même si elle avait été d'une humeur plus clémente, cette intrusion dans sa vie privée l'aurait choquée.
Julian Bashir déploya son plus onctueux sourire pour la circonstance et replaça le livre sur l'étagère.
- Avez-vous déjà oublié ? Vous m'avez programmé une permission d'accès unique pour que je puisse vous apporter les résultats de vos tests médicaux, lui rappela-t-il en saisissant son bloc-notes sur le coin du bureau. Vous vous rappellerez peut-être que vous désiriez la plus grande, hum. .. discrétion.
- Oui, c'est vrai, dit-elle en se frottant le front. Bon, excusez-moi. Je ne voulais pas vous enguirlander. Et alors, demanda-t-elle en se laissant lourdement tomber sur le coin de son lit, quel est le verdict ?
Elle avait dû marcher sur son orgueil pour faire appel à la complaisance de Bashir. De tout le personnel de DS9, et cela ne datait pas d'hier, c'était le docteur qui lui déplaisait le plus. Sa manière d'agir était complètement à l'opposé de la sienne et de ses idées sur la façon de se comporter en société. Kira s'était depuis longtemps cantonnée dans une approche directe et habituée à faire face les yeux grands ouverts aux problèmes et aux confrontations avec les autres. C'était d'ailleurs pourquoi elle pouvait supporter, et parfois admirer, Benjamin Sisko, même lorsque leurs opinions divergeaient, car elle savait toujours à quoi s'en tenir avec le commandant. Mais Bashir misait trop sur son charme - ou ce qu'il croyait en être - et sur des manières doucereuses, deux choses en lesquelles Kira n'avait aucune confiance. Cesse d'essayer de plaire à tout l'univers, avait-elle envie de lui dire. Et occupe-toi de ton travail:
- Tout va bien, lui apprit Bashir, qui haussa les épaules et lança le bloc-notes sur le bureau. Aucun signe de maladie. Les résultats des tests indiquent tous des moyennes normales. Sauf peut-être quelques électrolytes, dont le taux est un peu élevé. Rien de grave, c'est probablement la fatigue, supposa-t-il en laissant réapparaître ce sourire qu'il voulait ensorceleur. Vous travaillez trop.
Était-elle ou non soulagée, Kira l'ignorait. Elle avait demandé à Bashir d'effectuer les tests et de lui faire un prélèvement sanguin après la fermeture de l'infirmerie, alors que l'équipe médicale en fonction était occupée dans les installations d'urgence. Il lui avait promis de garder les résultats confidentiels et que personne - surtout pas le commandant Sisko - ne serait informé de sa visite à l'infirmerie. Cela faisait partie de son devoir de médecin. Et puisqu'elle n'avait plus à se faire de souci là dessus maintenant que les résultats des tests s'avéraient satisfaisants, il ne lui restait plus qu'à s'interroger sur les motifs qui l'avaient poussée à demander ces examens.
- Vous êtes très exigeante envers vous-même, ce n'est un secret pour personne, dit Bashir qui leva les yeux au plafond et se gratta le cou, songeur. Si j'étais votre médecin personnel - si vous remettiez votre bien-être entre mes mains - je vous prescrirais une longue période de repos. Un temps d'arrêt, où vous ne penseriez plus à votre travail... un bon dîner, une bouteille de vin en charmante compagnie ... (Son visage s'illumina.) Avec moi, par exemple. Qu'en dites-vous?
Kira étouffa un grognement. Bashir lui était antipathique pour cette autre raison, dont elle s'était déjà plainte à l'unisson avec Dax et tous les humanoïdes de sexe féminin de la station : impossible de lui dire bonjour sans qu'il ne le prenne pour une invitation - une surestimation effrénée de son pouvoir de séduction.
- C'est une idée qui ne me sourit pas du tout, dit-elle en posant sa tête sur l'oreiller, sans se préoccuper des pensées qui devaient se bousculer dans la tête de Bashir. Comme vous l'avez dit, je suis très fatiguée. Trop fatiguée.
Ou il ne comprit pas le message, ou il feignit de l'ignorer. Bashir continua de fureter parmi les objets qui garnissaient les étagères de Kira, les quelques livres et les rares souvenirs qui témoignaient de son passé. Ils étaient peu nombreux, résultat de sa lutte intérieure contre les lambeaux de sentimentalisme qui auraient pu encore l'habiter, et aussi d'une enfance passée dans les camps de réfugiés qui ne la portait guère à la nostalgie.
- Vraiment, Kira, ça ne vaut pas grand-chose, se désola Bashir d'une voix moqueuse quand son regard tomba sur le petit lecteur de pastilles installé entre deux minuscules haut-parleurs. C'est... navrant... Le son doit être horrible.
- Il fonctionne, c'est tout ce qui m'importe. Quark me l'a vendu pour presque rien - je crois qu'il a été abîmé en cours de transport ...
Elle était aux prises avec le problème d'acquitter sa dette morale envers Bashir : il lui avait rendu le service d'effectuer rapidement les examens qu'elle lui avait demandés, à un moment où il était débordé par les préparatifs du module de quarantaine, Kira ne l'ignorait pas. Son plus cher désir était qu'il déguerpisse au plus vite, mais il lui fallait soutenir un semblant de conversation avec le docteur.
- Je devrais posséder un modèle dernier cri,je suppose.
- Oh non, au contraire. Vous devriez avoir quelque chose de classique, dit-il le plus sérieusement du monde, le visage rayonnant d'enthousiasme. Je restaure en ce moment un ancien appareil terrien d'enregistrement musical. Vous devriez voir la taille des supports qu'il requiert : les disques sont presque aussi gros que votre main, insista-t-il en levant la sienne pour illustrer son propos. Mais les algorithmes de décodage Théta sont une pure merveille - la dernière grande percée en design de Sinclair-Moffet. Il paraît qu'ils étaient en lice pour une sorte de prix Nobel quand ils sont décédés ...
- Je ne savais pas.
Elle contemplait le plafond, tentant désespérément de cacher son ennui.
- Quand je l'allume, l'effet est magique. Les murs n'existent plus et on se croirait au Concertgebouw du vieil Amsterdam, ou au Carnegie d'avant la restauration. Les yeux fermés, c'est encore mieux qu'une holosuite, s'extasia-t-il, et sa voix s'abaissa de quelques tons. Vous devriez venir écouter ça dans mes quartiers, un de ces jours.
Toujours la même chose. Il ne lâchait jamais. Elle n'aurait maintenant aucun remord à le mettre à la porte et allait s'exécuter, quand elle entendit une autre voix. Il fallut à Kira un certain temps avant de réaliser que Bashir · avait mis le lecteur de pastilles en marche.
Elle bondit du lit et l'écarta avant qu'il n'ait pu se rendre compte de ce qui se passait - déjà, elle avait appuyé sur le bouton d'éjection et retiré la plaquette de l'appareil.
- Qu'y a-t-il ? demanda Bashir en la regardant avec surprise.
- Mais, rien ... , répondit-elle en serrant la pastille dans sa main. Ç'a n'a aucun intérêt. C'est, euh ... de la musique folklorique bajoranne. Très monotone.
Comment avait-elle pu laisser traîner ainsi cette pastille, à portée du premier venu ? Il lui faudrait se montrer plus prudente à l'avenir.
- Oh, ça ne me gêne pas, dit Bashir. J'ai des goûts ... extrêmement... variés.
Ouais, tu parles.
- Une autre fois. Je crois que j'ai un peu mal à la tête. Les vieux trucs demeuraient les meilleurs.
Quand Bashir fut - enfin - parti et qu'elle se retrouva seule, Kira écarta le matelas de la cloison et découvrit la petite cachette qu'elle y avait aménagée. Elle souleva le coin du panneau mural et allait déposer la pastille enregistrée avec les autres, quand sa main s'immobilisa. Elle ferma les yeux et contracta ses paupières, elle respira profondément pour tenter de contrôler les battements de son cœur.
Peut-être Bashir avait-il raison. Peut-être avait-elle besoin de se reposer ... longtemps ... assez longtemps pour trouver une manière de ne plus penser à tout ce qui hurlait dans sa tête. De ne plus penser, de ne plus se souvenir ...
Ou bien c'était le commandant Sisko qui avait raison, et c'est autre chose qui provoquait ses erreurs de jugements; elle ne savait même plus si cela en avait été une ou non d'approuver la venue des Rédemptoristes sur la station. Non, ce n'était pas la fatigue, mais quelque chose de plus profond, la contradiction qui scindait son âme ... Entre ce qu'elle essayait de deverùr, et prétendait être ... et celle qu'elle serait toujours.
Kira se leva, avec la pastille dans la main, et l'introduisit dans l'appareil qu'elle mit en marche. Elle baissa assez le volume pour être certaine que personne n'entendrait à travers la porte et s'étendit de nouveau sur le lit.
Les yeux fermés, elle écouta la voix grave, impérieuse. La même que sur toutes les autres pastilles qu'elle cachait, les enregistrements des émissions illicites du leader des Rédemptoristes de Bajor.
La voix parlait de sang et de feu, de la nécessité d'un grand nettoyage sur leur planète, de l'expulsion de tous les intrus venus d'au-delà des étoiles. Honteuse en même temps qu'elle était envahie par un sentiment de fierté aussi intense qu 'irrationnel, le major Kira Nerys serra les dents et écouta. Une larme, une seule, perla au coin de l 'œil et dessina une trace sur sa joue.

CHAPITRE 3

On avait déjà changé plusieurs fois l'emplacement de la cachette, pour éviter qu'elle ne soit découverte par le chef de sécurité de la station et ainsi mettre en danger l'hôte non autorisé qu'elle abritait - l'individu le plus important pour l'avenir de Bajor. Seuls quelques rares élus étaient au courant de sa présence sur DS9. Se penchant pour éviter les tuyaux au-dessus de sa tête, le plus jeune membre de l'équipe de microassembleurs se hâtait dans le passage obscur. Il serrait le colis contre sa poitrine, soucieux de la terrible responsabilité dont il avait été investi.
« Non autorisé », c'était là une notion toute relative, ainsi qu'on le lui avait bien expliqué, et il devait sans cesse se le répéter. Une fois arrivé au bout du passage, il souleva en hâte une trappe d'accès peu utilisée et descendit une série d'échelons de métal qui menaient aux étages inférieurs, où régnait une obscurité plus profonde encore. S'il éprouvait un sentiment désagréable parce qu'il contrevenait aux règlements des administrateurs de la station - ces étrangers, du chef ingénieur O'Brien jusqu 'aux plus hauts placés, qui les avait traités, lui et les autres dévots, avec une équité inattendue -, il ne devait pas oublier que leurs lois ne comptaient pour rien en regard de l'avènement de la glorieuse libération de Bajor. Ce rappel constant devait lui servir à éprouver sa foi.
Un de ses pieds atteignit le dernier échelon tandis que l'autre pendait dans les ténèbres. Ce secteur était l'un des plus endommagés de la station, avec ses étroits passages et ses puits de ventilation grillés par les incendies allumés par les Cardassiens avant leur départ. Le feu avait pu être maîtrisé grâce aux systèmes de protection autonomes de la station, mais pas avant que le réseau d'alimentation local et les senseurs n'aient été mis hors d'usage. L'odeur des fils calcinés le prenait à la gorge.
Il aspira le plus qu'il put de cet air vicié puis sa main lâcha l'échelon. Deux mètres de ténèbres seulement le séparaient du sol, juste assez pour faire jaillir dans sa poitrine un élan de panique, la peur de continuer de tomber à l'infini.
Il dégringola au bas d'un monceau de matériel isolant roussi pour atterrir sur les genoux. L'impact lui avait fait échapper le colis et il tâtonna autour de lui avec un désespoir grandissant. Il le trouva enfin, sur le dessus du treillis métallique qui indiquait la voie jusqu'à la cachette, vers laquelle il se dirigea, toujours rampant, le colis pressé contre sa poitrine.
- Arten ... comme je suis content de te voir.
Dans la faible lueur, un sourire apparut sur le visage de l'homme le plus important de Bajor - et même au-delà de la planète, depuis qu'il était clandestinement monté à bord de DS9.
- J'ai cru que tu m'avais peut-être oublié.
C'était évidemment une blague, mais Arten n'en sentit pas moins son estomac se nouer.
- Mais non, voyons ... , bafouilla-t-il, empressé. Comment... comment aurais-je pu ...
- Ne t'en fais pas, le rassura le leader du mouvement rédemptoriste, Hëren Rygis, en ouvrant le paquet qui avait été déposé devant lui. Tes services sont au contraire grandement appréciés. Par tous les fidèles.
Toujours à genoux, car la cache était trop petite pour qu'on puisse y tenir debout, Arten se retourna et s'assura que le panneau coulissant était hermétiquement fermé derrière lui et ne laissait filtrer ni lumière ni son. Hôren parlait d'une voix basse, presque apaisante, dans cet endroit confiné, mais cela n'empêchait pas Arten d'entendre l'autre, la voix des enregistrements qui parvenaient aux Rédemptoristes sur toute la surface de Bajor. C'était un véritable miracle, un signe du bien-fondé de leur cause, que la source de ces sermons apocalyptiques, avec ses appels à la révolution et à une ardente pureté, n'ait pas encore été découverte dans les entrailles de la station.
Hôren mit de côté les bouteilles d'eau et les contenants de nourriture. Le plus important se trouvait au fond du colis. À la lueur de la lanterne portative, les pastilles vierges qu'il éleva à la hauteur de ses yeux scintillèrent entre le pouce et l'index.
- Grâce à de si humbles choses ... , dit-il d'un ton songeur. Ainsi se rapproche le jour que se réjouiront de voir se lever tous les vrais Bajorans. Par la vertu de celui qui est pur ... (Il tourna son regard vers Arten.) Tu ferais bien de ne pas l'oublier.
- Oui ... , acquiesça le jeune ouvrier, en se demandant ce que Hôren avait voulu dire au juste.
Certaines paroles de sagesse lui semblaient pareilles à celles qu'il connaissait déjà, des homélies que les non croyants eux-mêmes auraient applaudies. D'autres, il l'avait peu à peu compris ... pouvaient avoir un sens plus profond. Et plus obscur ...
- En vérité, tu n'avais pas à te faire de souci pour moi, avoua le leader, qui ouvrit une bouteille et but une gorgée. Un de tes compagnons m'a rendu visite il n'y a pas longtemps. confia-t-il d'un ton badin, celui d'un voisin qui vous reçoit dans sa maison pleine de soleil.
- Ah ? fit Arten, qui sentit un frisson lui parcourir l'échine.
C'était pourtant à lui qu'avait été confiée la tâche de faire parvenir le ravitaillement à la cache, d'apporter les pastilles vierges et de ramener celles qui contenaient les discours incendiaires.
- Qui était-ce? se contenta-t-il de demander, bien que la question pourquoi lui brûla les lèvres.
- Le chef de votre groupe. Deyreth Elt Il m'a apporté quelques babioles, lui apprit Hôren en désignant les objets sur une tablette qu'il avait improvisée sur le mur incurvé. Pas grand-chose.
- Et était-ce ... , continua Arten, incapable de contenir sa nervosité croissante, était-ce le seul motif de sa visite?
- Oh non ...
Le leader chercha un morceau de choix dans le contenant ouvert. Ses mains presque délicates, aux longs doigts fins, contrastaient avec sa forte carrure arc-boutée contre les parois de la cachette. Ce n'était pas la première fois que Arten ressentait que tout l'espace était comme absorbé par la présence de cet homme, ne laissant plus qu'une mince marge pour exister. Les traits anguleux de ce visage sévère étaient dressés tout contre les siens. Hëren lécha une goutte de sauce sur le bout de son doigt.
- Nous avons eu, Deyreth et moi, une conversation des plus intéressantes.
Ses traits dessinèrent ce qui aurait été, sur un autre visage, un sourire bienveillant.
- Nous avons parlé de toi.
Un instant, Arten sentit les battements de son cœur s'arrêter, puis reprendre frénétiquement, pareils au rythme saccadé de sa respiration qu'il tentait de ne pas laisser paraître. Il ne pouvait plus parler.
- Calme-toi. Tu n'as rien à craindre, assura Hëren, qui parla d'une voix plus basse encore que sur les enregistrements. Le doute ne convient pas à ceux qui ont revêtu l'armure de la foi. (Le sourire s'effaça.) Douterais tu de toi, Arten ?
- Je ... je ne crois pas ...
- Il te faudra faire des efforts de ce côté, dit Hëren en soupirant. Entre-temps, essaie de ne pas oublier que Deyreth est l'un des plus anciens Rédemptoristes, l'un des premiers à s'être soumis à la révélation du combat, alors que nous n'étions encore qu'une bande en loques, pourchassée tant par les oppresseurs cardassiens que par les collaborateurs bajorans. Deyreth est un homme d'une grande ferveur, digne de ton respect, et dont les convictions sont inébranlables. Peut-être même trop inébranlables - tu comprends ce que je veux dire ?
Une fragile lumière apparut, qui ne provenait pas de la lanterne.
- Peut-être ...
- On ne peut pas s'attendre de quelqu'un comme Deyreth, si vertueux soit-il, qu'il s'adapte à des conditions changeantes et à des opportunités nouvelles que j'ai moi-même été long à reconnaître. Les nouveaux dirigeants de cette station, ces représentants de la Fédération .. ils sont très différents des Cardassiens, n'est-ce pas? De bien des manières.
- C'est ce que j'essayais d'expliquer à Deyreth et aux autres.
- Ah. Ce qu'il est venu me dire était donc vrai. Ces éloges au sujet du chef ingénieur O'Brien qui supervise votre travail, tu les as vraiment faits ?
Arten hésita, son pouls s'était réfugié dans sa gorge.
- Allons, allons. Tu peux parler ouvertement avec moi, dit Hëren en baissant la tête pour placer son regard à la hauteur de celui de Arten. Comme j'ai tenté de te l'expliquer, le plus petit, le dernier d'entre nous, possède une valeur inestimable. Tu vois les choses différemment de Deyreth, c'est normal. Et tu as eu le courage de lui confier la vérité telle que ton cœur la perçoit - cela est louable.
Il sembla à Arten qu'une pierre se dissolvait dans sa poitrine. Il prit une grande respiration, la tête lui tourna.
- J'ai bien dit cela, oui.
Comme ces paroles étaient légères, après qu'il eut porté le fardeau de sa honte dans les passages enténébrés ! Les mots se bousculaient à présent :
- Le chef ingénieur, et ceux qui sont au-dessus de lui, ils savent qui nous sommes. Ils n'ont aucune raison de nous traiter aussi bien qu'ils l'ont fait Ils sont vraiment différents, ils ...
- Nul besoin d'expliquer, l'interrompit Hëren en posant sa main sur le bras du jeune homme. Je comprends. (Il retira sa main et prit une attitude absorbée.) Je comprends ... tout...
Inutile d'en dire davantage. Arten ferma les yeux et sentit se défaire les nœuds dans son dos. Tout irait bien maintenant. Tous comprendraient, Deyreth et les autres, que les choses avaient changé.
Dans la nuit profonde des replis les plus secrets de la station, la voix du sang et du feu chuchota :
- Je comprends ... ce qui doit être fait...

- Eh bien, cela me paraît très confortable.
Gri Rafod se pencha sur la bassine et vit son image déformée réfléchie par le cuivre poli.
- Confortable ... pour certaines personnes, bien sûr. Odo était toujours aussi irrité par la présence et le badinage ennuyeux du Cardassien.
- Ça me convient, dit-il sans lever les yeux de son bloc-notes où il mettait de l'ordre dans les rapports d'arrestations.
Il s'était retiré dans ses quartiers privés, derrière la salle de sécurité la plus éloignée. Une fois la porte scellée, les lumières et la rumeur de la Promenade s'estompaient.
- C'est tout ce dont j'ai besoin, ajouta-t-il.
- Je n'en doute pas, déclara Rafod, qui allongea les jambes dans le fauteuil, l'air ennuyé et impatient. Est-ce que ce sera encore long ? Avant que ... ça arrive ?
- Mes gestes sont commandés par une entente entre vos supérieurs et le commandant Sisko, dit-il en levant les yeux et en exerçant les inflexions de sa voix de manière à ne pas donner à Rafod le plaisir de connaître la pleine mesure de son agacement. Mais je suis libre de mes paroles. Vous croyez approprié de vous immiscer dans mon intimité sans aucun motif valable ~ passe encore. J'obéis aux ordres que j'ai reçus. Mais j'aimerais vous faire remarquer que ce qui« arrive», comme vous dites, n'est qu'une simple question de physiologie. Je dois périodiquement retourner à un état liquide et y demeurer. Ce n'est pas plus compliqué que ça. Il ne s'agit pas d'un numéro destiné à votre divertissement.
- Oui, oui ... bien sûr. Je comprends parfaitement, dit Rafod en jetant un coup d'œil sur le fouillis qui recouvrait les murs. Mais c'est bien dommage ...
- Quoi donc ? soupira Odo avec lassitude.
- Que ce ne soit pas un numéro. Je suppose que cela ferait un spectacle de tout premier choix. Vous devriez en toucher un mot à votre ami Quark, histoire de voir s'il ne pourrait pas faire quelque chose pour vous.
Odo déposa son bloc-notes sur le bureau, plus bruyamment qu'il ne l'aurait voulu, et le referma avec force. Les codes de sécurité de l'appareil étaient inaccessibles, mais il voulait être certain que le Cardassien n'y toucherait pas.
Il se leva et contourna son bureau.
- Si cela peut vous faire plaisir, ou vous rendre d'une compagnie plus agréable, je vous apprends que le temps est maintenant venu et que votre indécente curiosité au sujet des fonctions biologiques d'une créature étrangère sera bientôt satisfaite. Du moins pour un certain temps, ajouta-t-il en montant dans la bassine.
- C'est un peu comme une baignoire, n'est-ce pas? se moqua Rafod, ignorant l 'humour de Odo et se penchant pour mieux voir.
- Il me semblait bien que vous et les vôtres n'avaient jamais vu cet objet. Voilà qui confirme mes soupçons.
- Très amusant, dit le Cardassien avec un rire amer.
Cela ressemble vraiment beaucoup à un modèle antique de baignoire ... sans la plomberie, bien entendu.
Odo posa les mains sur le bord de la cuvette.
- J'espère que vous avez apporté de quoi vous occuper durant les prochaines heures. Si passionnantes qu'aient été nos conversations, je n'aurais ni la possibilité ni l'envie de les poursuivre.
- Je m'y attendais, dit Rafod, qui sortit d'une des poches de son uniforme un sachet plié et un petit instrument de bois sculpté. Parlant de Quark ... il m'a vendu ceci. À un prix exorbitant, d'ailleurs.
L'âcre parfum du contenu de la blague assaillit les narines de Odo.
- C'est du tabac, constata-t-il.
- Exact. Quark m'a dit qu'il vient d'aussi loin que la Terre et qu'il produit un effet légèrement narcotique. Agréable, mais non soporifique.
- Je préférerais que vous vous absteniez d'en faire usage dans mes quartiers.
Rafod était très occupé par l'attirail de fumeur, le briquet et le tampon à bourrer.
- Oui... Eh bien, nous en reparlerons quand vous serez de retour. Je veux dire, sous votre forme véritable.
Il se mit à remplir la pipe de flocons de la matière organique.
Odo ne pouvait plus rien faire à présent et n'en avait d'ailleurs aucune envie. Si l'attention Rafod était occupée par son nouveau jouet, cela l'empêcherait de remarquer quoi que ce soit d'anormal à ce qui allait se passer juste sous son nez squameux.
- Dans ce cas, si vous voulez bien m'excuser ...
Le Cardassien réussit à allumer la pipe. Il se cala dans son fauteuil en laissant échapper de sa bouche un nuage de fumée.
- Vous m'apparaissez fort avisé de garder votre porte si soigneusement verrouillée, fit-il remarquer, Avec tous les ennemis qu'un chef de sécurité se fait sur une station comme celle-ci... ou simplement pour se prémunir contre les petits vandales et les polissons qui seraient tentés de jouer des tours ... , musa Rafod en étouffant sa toux. Si un de ces drôles réussissait à entrer ici pendant que vous êtes. comment dire ... si inoffensif .. , il pourrait facilement jeter n'importe quoi dans ce récipient. Des ordures, des bouts de ferraille ... même des cendres, ajouta-t-il en souriant, pipe au bec.
Odo était sur le point de se couler dans la bassine et de laisser les atomes qui le constituaient se dégager de la contrainte de la matière solide. Il se redressa.
- Si quelqu'un avait cette idée, il serait fort malvenu de mettre son projet à exécution, recommanda Odo en se penchant au-dessus du rebord de la cuve, dans l'épaisse fumée du tabac. Laissez-moi vous raconter une petite anecdote, Gri Rafod. Vous devez d'abord savoir que je suis peut-être sans défense sous ma forme liquide, mais pas inconscient; sous cet aspect, l'exigence périodique requise par ma nature ne se compare pas tout à fait au sommeil dont ont besoin la plupart des créatures. Je demeure éveillé, et conscient de tout ce qui se passe autour de moi. Maintenant: il est effectivement déjà arrivé ce que vous avez dit tantôt: quelqu'un est entré ici et a jeté quelque chose dans la bassine, alors que j'y reposais. Ce geste m'a beaucoup, beaucoup contrarié.
Rafod parut mal à l'aise, comme s'il se rendait soudainement compte qu'il était allé trop loin avec le changeur de forme.
- Quand j'ai eu terminé mon petit repos, j'ai retrouvé ce quelqu'un. Et savez-vous ce que je lui ai fait ?
Le Cardassien fit non de la tête.
- Je me suis transformé à son insu en un morceau de nourriture dans son assiette, si petit qu'il a pu l'avaler sans mâcher - je vous ai vu manger ainsi, vous et vos semblables. Une fois à l'intérieur de lui, j'ai cessé d'être petit et je me suis glissé dans sa gorge, jusque dans sa tête, et j'ai poussé ses yeux hors de leurs orbites. (Odo aurait souhaité à cet instant être capable de se fabriquer un sourire méchant, qui aurait eu le plus bel effet.) L'expérience a dû être terriblement perturbante pour lui. Si je ne me trompe pas, ce quelqu 'un a par la suite dû être maintenu sous une forte sédation dans un pavillon psychiatrique sur sa planète, même après l'implant de prothèses oculaires.
- Vous n'avez jamais fait ça, rétorqua Rafod en retirant la pipe se sa bouche. Ce serait une infraction à la loi.
- Vous avez raison. Je ne l'ai pas fait... parce que je viens juste d'y penser. Mais je le ferais avec joie, confessa-t-il en reprenant sa place au milieu de la bassine. Nous sommes-nous compris, Gri Rafod? Dans ce cas, amusez-vous bien.
Dès qu'il se fut liquéfié, Odo convertit sa surface, qui atteignait les bords de la cuvette, en une mince couche photo-sensible et une lentille rudimentaire, afin de pouvoir observer l'officier de sécurité cardas sien sans qu'il le remarque. Rafod plissa le front et marmonna quelque chose en tirant une bouffée de sa pipe fumante, mais il ne bougea pas de son fauteuil.
Tout va bien, pensa Odo. Cet imbécile ne se doute de rien. Il laissa se dissoudre l'œil primitif et se prépara à la tâche qui l'attendait. La tentation de rester liquide était forte car le moment où cette transformation s'avérerait inéluctable approchait et il ressentait l'immense apaisement qu'en retirerait chacune des particules de son être. Mais il pouvait encore tenir le coup, malgré ce qu'il avait raconté à Rafod. Il aurait juste assez de temps pour accomplir ce qui devait être fait.
Au fond de la bassine, il émit une décharge d'ions qui déclencha la commande micro-électronique installée par l'ingénieux O'Brien. La membrane métallique recouvrant le fond de la cuve se contracta légèrement et découvrit les minuscules fentes qui y avaient été aménagées. Même s'il avait inspecté scrupuleusement la cuve, Gri Rafod aurait été incapable d'en déceler la présence.
De l'eau déminéralisée. colorée d'une légère teinte ree pour imiter celle de Odo, commença à remplir le récipient, Il ajusta soigneusement son poids de manière à ce que l'eau flottât au-dessus de lui pendant qu'il se laissait couler dans la chambre de réception cachée dans les quartiers sous les siens. L'échange de liquide avait été calculé avec précision, afin que pas une ride ne vienne plisser la surface de la bassine.
Lorsque la dernière de ses molécules se fut introduite dans le drain. Odo solidifia un doigt qu'il tendit pour appuyer sur le bouton au-dessus du réceptacle. La membrane se tendit et scella de nouveau le fond de la cuve. Le « système hydraulique» de O'Brien avait fonctionné à la perfection.
Odo inspecta les alentours, dans un couloir qui se trouvait sous la Promenade et le bureau de sécurité, pour s' assurer que personne ne l'avait aperçu. Maintenant qu'il avait échappé à la surveillance opiniâtre de Gri Rafod, il lui restait à continuer son travail incognito. Il emprunta le visage et l'uniforme d'un membre de l'équipe d'ingénierie et se hâta vers le carénage.
Quelques minutes plus tard, le chef ingénieur O'Brien pénétrait dans une réserve de matériel et trouvait une bobine de filament simple servant aux systèmes de communication qui n'était pas rangée à sa place habituelle. Il la ramassa en souriant et la transporta sur les lieux de travail du vaisseau de recherche cardassien,
Odo apprécia que O'Brien se soit chargé personnellement de l'affaire et ait respecté la confidentialité de leurs arrangements.
Quand O'Brien échappa bientôt la bobine sur le dur plancher métallique, la secousse fit perdre à Odo le fil de ses pensées.
- Désolé, chuchota O'Brien en se penchant pour ramasser le rouleau de fil. Je crois que j'ai les mains encore, euh ... engourdies par les menottes ...
Odo supposa qu'ils étaient quittes à présent. Du moins, il l'espéra.
Après le départ de O'Brien et du reste de l'équipe, dans la chambre de propulsion du vaisseau, une ligne de communication, tel un serpent, se déroula de la bobine et s'entortilla autour des autres fils et des câbles qui couraient le long des parois. Passant inaperçue sous le regard blasé des gardes cardassiens, la ligne s'enfonça dans le cœur du vaisseau et de ses secrets.

Quand Arten eut regagné le puits d'accès, il aperçut une toute petite lueur, pas plus grande que sa main, qui miroitait sur le métal à moitié calciné. Il regarda derrière lui, au fond des espaces étroits qu'il venait de traverser en se glissant sur le ventre, et vit d'où provenait la clarté. Un morceau de métal pointu s'était détaché de la cloison et retenait le panneau coulissant qui dissimulait la cachette de Hôren Rygis. L'ouverture était assez grande pour laisser filtrer la lumière de la lanterne portative. Assez grande pour révéler la cache à un non-croyant qui serait venu fouiner dans ce secteur.
Il retourna centimètre par centimètre jusqu'à la cachette, plus silencieusement qu'à son départ. Il aurait été dommage, après cette révélation que Hëren voyait les choses comme lui - il était possible de s'entendre avec les officiers de Starlleet à bord de DS9 et de les respecter -, que sa propre négligence put compromettre ce nouveau degré de compréhension. Si le chef de sécurité trouvait Hôren avant que le temps ne soit venu pour lui de se montrer au grand jour, ou si le leader lui-même découvrait le trou dans le camouflage de la cache ... les deux hypothèses auraient eu des conséquences dramatiques. Les paroles de Hôren l'avait rassuré, certes, mais Arten n'ignorait pas que la terrible force rayonnante de sa colère reposait juste sous la surface.
Lorsqu'il parvint à proximité du panneau et de la fente qui laissait échapper la lumière révélatrice de la veilleuse, il songea à l'importance des enjeux en cause. Il ne s'agissait pas seulement de sa propre relation avec Hëren et les autres, mais de tout l'avenir du mouvement rédemptoriste. Peut-être s'agissait-il d'un point tournant, d'un changement d'attitude chez l'homme qui représentait l'essence de leur foi. Si Hëren pouvait considérer un non-Bajoran comme une personne digne de respect, voire d'amitié ... alors, peut-être le jour n'était-il pas si lointain où tous les Rédemptoristes seraient rassemblés dans une lumière plus éclatante encore, réconciliés avec les Bajorans qui suivaient les enseignements de Kai Opaka. Ce jour viendrait peut-être ... et, à son humble manière, Arten aurait participé à son avènement.
Il tendit la main vers le coin du panneau pour le remettre en place. Et il entendit la voix.
Celle de Hëren. Non pas la voix douce et rassurante qui s'était adressée à lui, mais l'autre, l'ancienne, celle qui parlait de feu et de sang, qui fustigeait à la fois les apostats et les étrangers venus d'au-delà des étoiles. La voix d'une sinistre prophétie qui pouvait faire trembler la planète, déchirée jusque dans son cœur obscur en fusion ...
Arten prit conscience ce qui se passait. Hôren avait déjà commencé à enregistrer une nouvelle émission, sur l'une des pastilles vierges qu'il avait apportées et qui serait, comme toutes les autres, acheminée clandestinement sur la planète, et les discours qu'elle contenait seraient disséminés dans les esprits morfondus des fidèles. Ceux qui croyaient eux aussi en la purification par le sang et le feu.
Il sentit dans sa poitrine son cœur défaillir. Ç'aurait été trop beau de voir s'opérer de tels bouleversements si rapidement. La route serait encore longue ...
Le désarroi étreignit Arten quand il entendit la voix parler des Bajorans qui devraient mourir pour purifier leur monde souillé. Les hérétiques, les collaborateurs, les traîtres ... Tous ceux qui, par leurs gestes ou leurs paroles, avaient offensé le juste.
La liste semblait s'allonger à chaque discours. Hëren répéta l'un des noms. Il le répéta une fois encore, lentement, comme s'il savourait à l'avance la satisfaction particulière qu'il retirerait de cet assassinat.
- ... celle dont les mains sont souillées par le sang des fidèles... Kira Nerys., elle ne sait pas encore que le moment est proche où la justice s'emparera d'elle ... et anéantira l'existence de son ignoble corps ...
Le cœur de Arten sombra dans des ténèbres plus profondes que celles qui l'entouraient.
- Kira ...
Il remit le coin du panneau en place et s'éloigna en hâte de la cache.

CHAPITRE 4

La preuve était là, sur l'écran de l'ordinateur. Tout ce qu'il avait suspecté et pressenti ... chaque fois que Gui Tahgla ou n'importe quel autre Cardassien avait ouvert la bouche pour parler, comme si le simple rituel des salutations n'avait été, pour des créatures de leur espèce, qu'un prélude à un nouveau mensonge.
-Avez-vous besoin d'explications supplémentaires, commandant ? demanda le chef de la Sécurité Odo, qui patientait dans le fauteuil, de l'autre côté du bureau.
- Non ... , répondit Sisko en secouant la tête. Je m'attendais à quelque chose du genre.
Il s'assit au bout de son siège et appuya le menton sur son poignet. Il avait été envahi, durant sa lecture du rapport de Odo sur le prétendu vaisseau de recherche cardassien, par un sentiment lugubre que les anciens de la Terre nommaient mélancolie. Ils nous ont menti, pensa-til, et nous, en retour, nous avons envoyé un espion chez eux. Comme toujours, à la fourberie répondait l'imposture, à la feinte la tromperie, tel un serpent qui se mord la queue.
Penser que le cycle du mensonge ne faisait que commencer le désola davantage encore. Il continuerait de mentir - ou de dissimuler la vérité, s'il voulait se juger avec plus d'indulgence-, sa décision était déjà prise. Il ne restait plus qu'à ordonner à son officier de sécurité de taire les secrets qu'il avait mis au jour.
- L'accès à ce document doit être formellement interdit, dit-il en tapotant l'écran de son doigt. Pour l'instant, je tiens à ce que personne ne puisse le consulter. Compris?
- Comme vous voudrez, commandant.
- Quand je dis « personne », cela inclut aussi mon officier en second, le major Kira- d'accord? Et je parlerai moi-même à l'ingénieur en chef O'Brien. Je ne veux même pas qu'on sache que vous avez pénétré à l'intérieur du vaisseau cardassien,
Odo se redressa de toute la hauteur de sa forme humanoïde.
- Vous pouvez compter sur ma discrétion, commandant, dit-il, d'un ton indiquant que sa fierté professionnelle avait été atteinte.
- Oui, bien sûr; je n'en ai jamais douté, assura Sisko, qui éteignit l'écran de quelques touches sur le clavier et expédia le rapport dans un nœud mémoriel local plutôt que dans la banque de données centrale de la station. Je souhaite simplement empêcher que la situation ne s'aggrave.
- Je comprends, répondit Odo, que les paroles du commandant semblèrent radoucir, bien qu'il fût difficile d'en être sûr, comme d'habitude. C'est pourquoi j'ai pris l'initiative d'ordonner la suspension des procédures de départ du vaisseau cardassien, jusqu'à nouvel ordre. Les équipes de lancement ont reçu des directives en ce sens.
- Quoi ... ? tonna Sisko en se dressant brusquement. Vous n'avez pas l'autorité de faire ça !
- Mais, commandant..., s'étonna Odo, interloqué par la réaction de Sisko. L'installation des amortisseurs d'impulsion est terminée et j'ai cru plus prudent d'agir ainsi. Le vaisseau a déjà quitté le quai d'ingénierie pour l'un des pylônes d'arrimage. Son départ était prévu dans la prochaine heure ...
Ignorant les explications du chef de sécurité, Sisko établit en vitesse la communication avec le pylône.
- Ici le commandant Sisko. L'ordre de mise en attente du vaisseau cardassien est annulé. Reprenez immédiatement toutes les procédures de départ nécessaires. L'heure originellement prévue pour le départ du vaisseau doit être respectée.
Dès qu'il eut obtenu la confirmation de son ordre et mis fin à la communication, il reçut un autre appel. Le visage de Gui Tahgla apparut sur l'écran
- Commandant Sisko, le salua l'image de Tahgla d'une légère inclination la tête. Y a-t-il un problème ? J'ai été informé par votre équipe de lancement. ..
-Tout est rentré dans l'ordre, répondit Sisko. J'espère que vous accepterez nos excuses pour les retards que cette erreur pourrait vous occasionner. Comprenez que votre vaisseau est l'un des premiers navires non fédérés à prendre le départ pour un voyage dans le trou de ver. Nous en sommes encore à mettre au point nos procédures.
- Rien d'autre ? demanda le gul cardassien. J'ai craint que vous ne soyez revenu sur votre décision de nous laisser poursuivre notre mission. Peut-être avez-vous été surpris de notre entière collaboration à exécuter vos énormes exigences techniques.
- Ma seule préoccupation, Gui Tahgla, concerne la sécurité des habitants du trou de ver. Nous avons conclu une entente avec eux aussi, comme vous le savez. Maintenant que vos moteurs sont munis des amortisseurs d'impulsion, vous êtes libres de partir.
- Je vous remercie. Comme je vous l'ai déjà dit, je trouve vos préoccupations pour ces êtres immatériels plutôt... amusantes, avoua-t-il en tendant le bras vers le bouton de commande du panneau devant lui. Je ne crois pas revenir ici de sitôt, mais peut-être pourrons-nous alors reprendre cette conversation. Si vous êtes encore là.
L'écran s'éteignit.
- Avez-vous d'autres directives, commandant ? demanda Odo.
Pendant l'entretien avec Tahgla, il était discrètement resté hors du champ de la lentille de communication.
- Non ... , dit Sisko, avec un signe négatif de la tête.
Il savait bien que Odo se demandait s'il avait perdu la boule, après le rapport qu'il lui avait rendu sur la véritable nature du vaisseau de recherche cardassien, si la pression incessante et les responsabilités toujours accrues, englobant les opérations de la station et la supervision des relations diplomatiques avec Bajor, n'avaient pas perturbé ses facultés rationnelles. Le temps viendrait - bientôt, espérait-il - où il pourrait confier à Odo et aux autres les raisons expliquant les décisions qu'il avait prises. Le pari qu'il avait fait. Mais d'ici là.
- Suivez les consignes que je vous ai données. Jusqu'à nouvel ordre.
Une fois seul dans son bureau, Sisko commanda sur son écran les images fournies par un scanner situé à l'extérieur de la station, face au pylône d'arrimage présentement en fonction. Le vaisseau de Tahgla était sur le point de décoller, les arcs des mandibules d'attache et le cordon ombilical de transbordement se détachaient lentement de la disgracieuse carcasse cardassienne. Les feux des réacteurs de manœuvre jaillirent et le vaisseau écarta les tuyères du propulseur principal de la station. L'écran de l'ordinateur s'obscurcit brusquement au moment de la poussée des moteurs. Au bout d'à peine quelques minutes, l'amplification maximale du scanner ne détectait plus le vaisseau.
À cause de la position de DS9 dans le système de la ceinture d'astéroïdes, il n'y aurait aucun contrôle visuel de l'entrée du vaisseau dans le trou de ver. D'autres appareils de détection, plus sensibles, enregistreraient cet instant. Quant à ce qui se passerait ensuite, de l'autre côté ...
Sisko gardait les yeux rivés sur l'écran vide, comme s'il avait pu lui montrer le cours soucieux de sa pensée.

- Toujours pas de chance ?
Bashir se retourna dans la direction d'où provenait la voix derrière lui. Le chef ingénieur O'Brien se tenait dans l'entrée du module de quarantaine, sous les fils suspendus et les câbles des systèmes environnementaux.
L'espace d'un moment, le docteur ne sut pas très bien de quoi O'Brien voulait parler. Autour d'une synthale au Quark's - et peut-être après quelques-unes de trop - Bashir avait confié à l'ingénieur certains de ses projet personnels. La plupart d'entre eux - tous, en fait - concernaient ses méthodes d'approche des membres féminins du personnel de la station. O'Brien avait écouté le détail de ses manœuvres et procédés variés avec l'indulgente nostalgie de l'homme heureux en mariage. Facile pour lui de voir les choses sous cet angle, avait pensé Bashir avec amertume. Il retrouve Keiko à la maison à la fin de chacun de ses quarts.
- Excusez-moi ... ? le pria Bashir.
- Je veux dire avec ce truc de diagnostic.
O'Brien désigna l'appareil d'analyse sanguine précairement perché au bout des doigts tendus du médecin et qui menaçait de se renverser sur le plancher du module à tout instant.
- Vous voulez un coup de main ?
- Ce n'est pas de refus.
Comme tous les espaces de travail ou de résidence de DS9, le module de quarantaine était un fatras de composantes ajustées les unes aux autres de gré ou de force, pour fonctionner ensemble. Du moins l'espérait-on : le MQ était loin de pouvoir être mis en service. Si déroutant que put paraître l'aménagement intérieur, sa nature improvisée était plus évidente encore de l'extérieur, stationné comme il l'était sur l'un des plus vastes quais d'ingénierie de O'Brien. Un navire de transport de minerai d'un puissant tonnage que les Cardassiens avaient laissé derrière eux formait l'épine linéaire du module. Un turbolift aurait été utile pour se rendre d'un bout à l'autre, mais Bashir savait très bien que la demande pour cet équipement n'aurait aucune chance d'être acceptée. O'Brien avait fixé, le long des flancs sans fenêtres du navire, tout ce qu'il avait pu dénicher d'espaces fermés de travail ou d'habitation sur DS9 et les avait reliés par un réseau de corridors. L'aspect rudimentaire du résultat faisait penser à une grappe de raisin cubiste géante. Les préférences esthétiques de Bashir se seraient mieux accommodées d'une construction plus élégante, mais son unique préoccupation était, à ce moment, que l'analyseur de sang ne lui tombe pas sur la tête.
- Il devrait pourtant rentrer là, mais ...
O'Brien se hissa sur le bout des orteils et jeta un coup d' œil à la niche haut placée dans laquelle l'appareil était à moitié coincé.
- On dirait qu'il manque un tout petit peu d'espace. J'ai d'ailleurs exactement ce qu'il faut pour arranger ça en un rien de temps - le bélier mobile qui est sur le quai de carénage. Il a très bien fonctionné dernièrement.
- C'est ce que j'ai entendu dire.
Le récit de la prise de bec entre le chef ingénieur et le Cardassien et des péripéties qui s'étaient ensuivies avait déjà fait le tour de la station, ajoutant une pièce de choix au stock considérable d'anecdotes témoignant du tempérament créatif de O'Brien.
- Mais cette pièce d'équipement est à nous, dit l'ingénieur. J'y ferai donc un peu plus attention.
- À votre guise.
À deux, ils réussirent à mettre l'appareil en place, après que O'Brien eut retiré une partie du revêtement isolant qu'il jugeait inutile. Bashir s'adossa contre la cloison du module et reprit son souflle en regardant O'Brien boulonner solidement l'instrument.
- Voilà, ça devrait tenir, dit O'Brien en jetant la clé parmi les autres outils accumulés dans un coin. Je demanderai qu'on vous bricole un faux panneau à l'atelier, ça aura l'air moins rafistolé.
- Puis-je en déduire que vous disposez maintenant d'un peu plus de temps pour les travaux ici ? demanda Bashir, qui se débrouillait sans aide avec le module de quarantaine depuis plusieurs quarts de travail. Les Cardassiens doivent être partis maintenant...
- Effectivement. Et je ne me suis jamais autant réjoui d'un départ. Une bande d'hypocrites, en plus ...
- Que voulez-vous dire ?
Ce commentaire, autant que la véhémence avec laquelle il avait été lancé, étonna Bashir. L'équipage du vaisseau de recherche cardassien avait été exceptionnellement discret durant son séjour, demeurant confiné aux quartiers de son vaisseau ou cantonné dans les zones que DS9 avait mises à sa disposition. Un ordre tacite avait coutume de circuler quand des Cardassiens étaient sur la station, inspiré par l'antique slogan militaire terrien : « Langue pendue, navire perdu», mais il ne semblait pas avoir été nécessaire de s'y conformer cette fois.
- Ne faites pas attention, dit O'Brien, dont le visage se rembrunit. Vous comprendrez sûrement bientôt ce que je veux dire. (Il tourna le regard vers l'extrémité la plus éloignée du MQ, à peine éclairée par quelques lampes de travail accrochées au plafond.) Et alors, qu'est-ce qui reste à faire ici ? Je ne veux pas passer le reste de ma vie à bosser sur ce truc.
Le module de quarantaine était le principal chantier du chef ingénieur avant 1 'arrivée du vaisseau cardassien. Un ouvrage de priorité un, malgré les ressources limitées dont il disposait. O'Brien et ses techniciens se révélaient maîtres dans l'art de l'improvisation, convertissant des morceaux disparates de la station en un équipement médical fonctionnel.
Les pressions pour achever le MQ au plus vite se faisaient plus vives. Avant que DS9 puisse être considéré comme un centre de transit opérationnel, capable d'accueillir la population amenée par le trafic anticipé du trou de ver, il fallait que les installations nécessaires pour traiter les contagions venues d'un vaisseau soient fonctionnelles. Le problème était aussi vieux que l'art de la navigation lui-même. Durant sa spécialisation en médecine interstellaire, Bashir avait étudié les anciennes méthodes utilisées par les ports de plusieurs planètes dont la surface était dominée par des océans, y compris la Terre. La peste acheminée jusqu'à terre par les puces d'un rat descendu sur un quai pouvait décimer une population qui œ possédait aucune défense immunitaire contre une maladie étrangère; le flegme rougi craché par un marin fiévreux en face d'une taverne pouvait infecter les équipages de tous les bateaux mouillés dans le port. Les procédures de diagnostic et de traitement s'étaient améliorées depuis les jours où l'on menait un navire infesté par la peste au large pour y mettre le feu, mais dans un univers inconnu, les dangers étaient presque infinis - d'autant plus que le trou de ver avait ouvert à l'exploration la totalité du quadrant Gamma. C'était pour cette raison que Bashir avait tant désiré cette affectation, qui représentait l'avant-poste de la médecine, un lieu où se forgeaient les carrières et les renommées.
- Il reste à sceller la plupart des chambres environnementales, lui indiqua O'Brien, se référant à la liste mentale qu'il gardait des travaux à compléter. Il me faudra réussir à maintenir des pressions atmosphériques hyperbares au moyen de certains gaz qui sont passablement délicats à manier. (Le MQ était conçu pour pouvoir traiter tant ceux qui ne respiraient pas de l'oxygène que les multiples formes de vie humanoïdes.) Évidemment., il y a aussi tous les moniteurs à installer - j'attends sous peu une cargaison du service d'approvisionnement. Les systèmes d'alarme, de communication ...
- Des bagatelles. Nous allons nous débarrasser de ça rapidement. Le plus difficile sera de faire fonctionner le portique d'évacuation On rencontre un tas de problèmes chaque fois qu'on veut installer quelque chose en dehors de l'enceinte des boucliers.
Bashir savait que la capacité de déplacement du MQ avait fait l'objet d'un travail acharné du chef ingénieur. C était la nécessité pour le module de pouvoir être déplacé hors de la station qui avait décidé de son emplacement., pres d · un des quais de chargement principal et des gigantesques spatioportes de son sas. Dans l'éventualité d'une maladie se déclenchant à bord d'un vaisseau qui approchait de DS9, et selon la nature de l'infection, les individus atteints pourraient être emmenés directement dans le MQ par transport hermétique. Si le virus, ou tout autre agent pathogène, devait s'avérer trop dangereux, il fallait que le MQ avec son équipe médicale à bord puisse être extrait de la station par les spatioportes au moyen d'un portique mécanique segmenté. Le seul contact avec le navire infecté se ferait par le cordon ombilical flottant qui fournirait au MQ et au vaisseau auquel il serait aussi relié une alimentation constante des systèmes vitaux. Jusqu'à ce que la crise soit passée, les victimes soignées, et la contagion annihilée ...
Ou pas.
- J'ai reçu l'autorisation du chef de l'artillerie.
O'Brien baissa la voix, conscient que l'officier médical en chef ne désirait sûrement pas que certains détails concernant le module de quarantaine tombent dans l'oreille du premier venu.
- On est en train d'assembler les charges explosives à l'armurerie. Je les mettrai moi-même en place, dès qu'elles seront prêtes. Après ça, on pourra fixer les derniers panneaux des cloisons. Vous devrez descendre là-bas pour programmer les détonateurs.
Bashir acquiesça. C'était un secret qu'il partageait avec le chef ingénieur, connu seulement par les plus hauts officiers de la station. Un élément final essentiel à la construction du module. L'image fortuite vue dans un de ses bouquins de médecine à l'école surgit dans son esprit, celle d'un bateau des temps anciens embrasé au milieu des eaux. Il imagina le spectacle des flammes montant jusqu'au gréement, les nuages de fumée s'élevant en tourbillons noirs parsemés d'étincelles, le visage blême de ceux qui étaient morts, les mourants consumés par une fièvre plus terrible encore ...
Certaines maladies étaient impossibles à soigner. On ne pouvait que les arrêter; la contamination cessait alors de se répandre. Il y avait eu un feu purifiant, et maintenant le vide, aussi glacial et définitif que les premières profondeurs inexplorées où l'homme s'était aventuré.
C'était là l'usage destiné aux charges explosives. Elles seraient incorporées au matériau même du module. Il valait mieux anéantir le MQ et le vaisseau contaminé, ainsi que son équipage et le personnel soignant, que de risquer la propagation d'une contagion inguérissable. Quelques-uns sacrifiés pour le bien de tous, une coutume médicale judicieuse, dont la décision ne pouvait revenir qu'à un médecin.
Pour la même raison, le code de déclenchement des explosifs ne serait connu que du seul officier médical en chef de la station. Bashir sentit son sang se glacer à cette pensée, ce n'était pas la première fois. La situation unique dans la réglementation de Starfleet qu'une séquence de destruction ne pût être initiée ou annulée par aucun autre officier, pas même le commandant. Ici, comme sur tous les postes situés en espace lointain, le module de quarantaine était le domaine inviolable de la médecine et son sort, comme celui de son équipage, reposait exclusivement entre les mains du médecin responsable. Ce serait Bashir sur DS9, et il avait déjà pris la décision - comme l'avaient fait avant lui d'autres officiers médicaux-d'être présent à bord du MQ quand les charges explosives seraient déclenchées, si cette éventualité devait survenir. Cette règle tacite garantissait que le programme de destruction ne serait engagé que dans les circonstances les plus graves.
Debout au milieu du module inachevé, Bashir avait l'impression de voir se réaliser ses ambitions autour de lui - tout cc qui l'avait conduit jusqu'à DS9. Voilà ce que tu désirais, se dit-il; la médecine à son meilleur, un lieu où pouvait naître la renommée ... même au prix de sa vie.
- Allons, souriez un peu, conseilla O'Brien, qui avait lu sur son visage les pensées secrètes de Bashir; il lui donna une tape sur l'épaule. Combien de fois arrive-t-il qu'un type ait la chance de s'envoyer en l'air avec autant de chic! C'est presque dommage, en fait, que ça n'arrive pratiquement jamais. Tiens, je vais voir si je ne pourrais pas faire doubler les charges. Comme ça, si vous y êtes obligé, vous ferez au moins bonne figure pour votre dernier tour de piste.
- Merci, dit Bashir en riant. Votre sollicitude me touche.
Mais plus tard, quand O'Brien l'eut une fois de plus laissé seul dans le module, il lui fallut admirer l'impassibilité du chef ingénieur. Il parcourut les installations et éteignit les lampes de travail en se rendant compte qu'il ne pouvait déterminer avec certitude si O'Brien avait ou non voulu blaguer.

Dans les ténèbres, il rampa une fois de plus jusqu'à la cache. Arten écarta le panneau et pénétra dans la lueur de la lanterne portative. Si faible qu'elle fût, il lui fallut un certain temps avant de s'y habituer.
- C'est aimable à toi de revenir.
La voix provenait d'une silhouette floue en face de lui. Celle de Hôren,
- Tant de choses sont rendues possibles grâce au travail du fidèle.
-On m'a dit que c'était important
Arten n'avait rien apporté, les vivres de la dernière fois suffisaient pour plusieurs jours encore.
- Je suis venu dès que j'ai pu me libérer, dit-il.
Les épaules frôlant les supports métalliques de la cachette, Arten regarda Hëren fouiller parmi les objets disposés le long du mur. La lourde carrure du leader rédemptoriste se mouvait gauchement dans l'espace étroit, comme une bête de somme emprisonnée dans un enclos trop petit pour elle. Le cœur de Arten se gonfla : le jour où cet homme pourrait se montrer au grand jour, égal aux autres représentants des Bajorans, ne pourrait arriver trop tôt.
- Prends ceci, dit Hëren en déposant dans la main de Arten une paire de pastilles. Elles doivent être acheminées vers Bajor le plus rapidement possible. C'est un message à tous les croyants ... notre avenir ...
Le jeune disciple se sentit défaillir. Le trésor caché dans ces minuscules objets noirs et carrés, à peine plus grands que l'ongle de son pouce, contenaient peut-être les paroles qui feraient renaître son peuple.
- Oui ... bien sûr, obtempéra Arten en les enfouissant avec empressement dans sa veste. Une cargaison de marchandise doit partir à la fin de ce quart. Elles seront rendues à destination demain ...
- Bien, fit le leader, et avant que Arten n'ait eu le temps de reculer jusqu'à la sortie, il s'approcha de lui et lui passa le bras autour des épaules. Tu as déjà beaucoup fait. Tu seras récompensé pour cela.
Le visage du chef bajoran était tout contre le sien, leurs souffles se mêlaient. Le jeune disciple sentit l'âme du maitre reflétée dans ses yeux, ardente mais aussi indiciblement triste.
- Ce ... ce n'est pas nécessaire ...
- Tu auras quand même ta récompense, dit Hôren, Dans ce monde ... et dans l'autre.
Il tira Arten vers lui, comme s'il avait voulu déposer un baiser de paix sur le front du plus jeune membre de la fraternité.
Arten vit jaillir le vif éclat du métal, à l'extrême limite de son champ de vision, quand l'autre retira sa main de son vêtement Il lui sembla subitement que l'air s'échappait de ses poumons, le laissant incapable même de pousser un cri de surprise, alors qu'un cercle de douleur irradiait sa poitrine.
Hëren le lâcha, il ne put garder son équilibre, il s'écrasa sur le sol. Ses mains tâtonnèrent futilement le poignard qui lui avait déchiré l'abdomen.
- Voilà la récompense que tu méritais ...
La voix lui parvint des ténèbres qui avaient envahi l'espace étroit.
- Pour la perfidie de ton cœur ... que les ennemis de ton peuple auraient apprécié ...
À peine put-il entendre les derniers mots. Dans la mare de son sang qui s'élargissait, il s'enroula autour de la pointe de métal devenu le centre gravitationnel d'un univers qui s'effondrait. Parvenant à relever la tête, il distingua Hôren qui se penchait vers lui et, derrière son épaule, la silhouette de Deyreth Elt émergeant de l'ombre avec un air de triomphe sur son long visage desséché.
Ce fut la dernière chose qu'il vit. Sauf à l'intérieur de lui-même, où il se sentit s'abîmer dans une aurore dont la lumière effaçait toute existence et toute douleur.

CHAPITRE 5

- Mes amis, nous sommes confrontés à un petit problème.
Sisko se percha en avant, les mains jointes sur son bureau. Formant un demi-cercle devant lui, étaient assis ses chefs de la Sécurité et de l'ingénierie, son officier en second et l'officier médical en chef.
- C'est également une occasion dont nous pourrions tirer parti.
Personne ne parla. Le ton sombre de sa voix indiquait la gravité de la situation qu'il se préparait à leur exposer.
- Vous vous souvenez que nous avons été, voilà maintenant un certain temps, les hôtes de nos vieux camarades les Cardassiens. Que ça nous plaise ou non, cela fait partie de notre travail ici. La nouvelle vocation de DS Neuf comme centre de transit et de porte d'entrée du quadrant Gamma ne fait que commencer et nous verrons bientôt un trafic beaucoup plus lourd passer par nos pylônes d'arrimage. Nous devons nous préparer à ...
- Commandant, l'interrompit le major Kira, qui se tortillait dans un des fauteuils du milieu. Vous ne nous apprenez rien de nouveau. Si c'est d'un discours d'encouragement qu'il s'agit.je dois vous dire qu'il y a beaucoup de choses, bien plus importantes, qui m'attendent sur Ops.
Sisko lui jeta un regard peu amène.
- Je peux vous assurer que vous ne perdez pas votre temps, Major, vous pourrez bientôt le constater, dit Sisko en s'appuyant sur le dossier de son fauteuil. Ce que j'aimerais vous faire comprendre, à tous, c'est qu'en ce moment, en raison des ordres du haut commandement de Starl1eet, nous n'avons pas la liberté d'établir une sélection parmi ceux qui désirent emprunter le trou de ver. La Fédération souhaite consolider le rapprochement établi avec l'empire cardassien, Lui accorder l'accès du trou de ver et du quadrant Gamma est considéré comme un premier pas en ce sens. Ce qui soulève un conflit vieux comme le monde, entre les intentions diplomatiques émanant des quartiers généraux et les questions de sécurité sur le front. Il est certain que nous agirions de manière différente si nous étions parfaitement libres de nos choix.
Le chef O'Brien eut un sourire désabusé :
- Et on conseillerait aux Cardassiens de prendre l'autre chemin pour se rendre dans le quadrant Gamma, c'est ça?
- Si vous voulez. À dire vrai, je ne me plaindrais pas plus que certains d'entre vous si les Cardassiens ne devaient plus jamais remettre les pieds sur cette station Mais ce n'est pas le cas - du moins pas pour l'instant.
Kira était de plus en plus irritée.
- De grâce, commandant... Comme vous l'avez dit tantôt, nous avons tous beaucoup à faire ici. Alors si vous pouviez un peu ... , le brusqua-t-elle, en lui faisant du doigt le signe d'accélérer.
Ce serait un long processus que d'inculquer la patience à son officier en second, Sisko ne l'ignorait pas, et perdre la sienne ne l'aiderait pas à y arriver.
- Ce n'est pas sans raison que j'aborde ces questions, major. Je veux qu'on comprenne bien que je considère la situation actuelle - celle qui nous réunit ici aujourd'hui - depuis longtemps inévitable. Personne ne doit s'en sentir responsable ni en attribuer la faute à d'autres officiers. Est-ce bien clair ?
Kim l'avait forcé à user d'un ton plus ferme qu'au début de la rencontre et Sisko put voir dans ses yeux qu 'clic commençait à se demander quel était le problème. Odo et O'Brien, qui avaient l'avantage d'avoir été mis au courant de l'affaire dès le départ, échangèrent un regard.
- Jetez un coup d'œil là-dessus, dit-il en extrayant son bloc-notes d'un tiroir. Notre chef de sécurité a réussi à s'introduire à l'intérieur du vaisseau cardassien avant qu'il ne quitte la station. Voici son rapport sur ce qu'il a découvert. (Sisko observa Kira pendant qu'elle examinait l'afficheur, tandis que Bashir et O'Brien regardaient par derrière clic.) Comme vous vous en souvenez, on nous avait affirmé que le vaisseau servait à des fins de recherches scientifiques, les Cardassiens entreprenant censément une vaste étude sur le quadrant Gamma, orientée par un projet de développement commercial conjoint avec la Fédération C'est d'ailleurs surtout pour cette raison que leur demande d'accès au trou de ver a été si rapidement acceptée. Lorsque leur vaisseau s'est présenté à la station, nous n'avions aucune raison de douter de leurs intentions .
C'est vrai, l'approuva O'Brien. Cc n'est pas la première fois qu'on voit cc type d'appareil, ce sont des long courriers de marchandises convertis. Il y en a dans plusieurs des systèmes qui ont signé des accords commerciaux avec les Cardassiens. Ils retirent tout l'armement léger pour le remplacer par différentes batteries de tableaux de senseurs. S'ils vont dans un secteur où ils prévoient des hostilités, ils se font escorter par un croiseur ou deux et quelques vaisseaux éclaireurs. De l'extérieur, dit-il en haussant les épaules, l'appareil qui était ici ressemblait exactement à ça.
- Il aurait été difficile d'en avoir une autre idée, confirma Sisko. L'entente entre la Fédération et les Cardassiens stipule qu'aucune fouille du vaisseau ne peut être effectuée tant qu'il est stationné chez nous. Nous avons déjà, en principe, violé cette entente ...
- Et puis après ? rétorqua Kira, qui frappa le bloc notes du revers de la main avec une colère qui ne s'apaisait pas. « Vaisseau de recherche ... » Ils nous mentaient depuis le début! Il était bourré de matériel de guerre ...
- J'ai lu le rapport de Odo, coupa sèchement Sisko. Je sais ce qu'on y a trouvé.
- Si vous regardez les dernières données affichées, indiqua Odo en se penchant vers elle, vous remarquerez certains détails touchant le blindage dont ils ont entouré les armes. Même si nous avions scanné le vaisseau, il nous aurait été impossible de les détecter.
- Et ils sont rendus de l'autre côté du trou de ver, à présent, dit Kira, dégoûtée. Gui Tahgla et sa bande doivent être en train de se tenir les côtes d'avoir réussi à nous passer ça sous le nez. Ils vont maintenant s'attaquer à un système sans défense du quadrant Gamma ...
- À vrai dire, signala Odo en pointant un doigt vers le bloc-notes, une telle éventualité est peu probable. Mon analyse de l'armement du vaisseau - et je crois que le commandant sera d'accord avec moi - révèle qu'il' s'agit essentiellement d'un équipement défensif. Il ne possède ni la vitesse ni la manœuvrabilité nécessaire pour entreprendre une campagne offensive, bien que ses boucliers de défense soient beaucoup plus puissants que ceux d'un croiseur cardassien ordinaire, continua-t-il, amusé par cette démonstration de son savoir. L'autre découverte révélatrice que j'ai faite concerne l'ampleur des modifications apportées au navire en fonction d'un séjour prolongé dans un espace lointain Les quartiers de l'équipage, les systèmes environnementaux, les synthétiseurs de nourriture et d'atmosphère, tout a été organisé de manière à ce que le vaisseau puisse opérer indéfiniment sans avoir besoin de descendre sur une planète.
- Et ça veut dire quoi ? demanda Kira en fronçant les sourcils.
- C'est évident, dit O'Brien en levant les yeux du rapport. Quelle que soit leur destination, ils se proposent d'y rester longtemps. Et ils sont prêts à se défendre contre quiconque essaiera de les en déloger.
Bashir, demeuré silencieux durant toute la discussion, prit la parole :
- Avons-nous une idée de cette destination ?
- C'est ça le problème, mes amis, marqua Sisko en les regardant tous tour à tour. Maintenant qu'il se trouve de l'autre côté du trou de ver, nous avons pu retracer la position du vaisseau à l'aide de nos appareils de surveillance éloignée - et aussi de quelques instruments de pistage miniaturisés qu'ils transportent à leur insu, grâce aux bons soins de notre chef ingénieur et de notre officier de sécurité. Nous ne savons pas seulement où ils sont, nous avons aussi une certaine idée de ce qu'ils préparent. À l'heure qu'il est, les moteurs du vaisseau de Gui Tahgla ont été placés en mode stationnaire; il ne bouge plus, après avoir voyagé continuellement depuis qu'il est arrivé dans le quadrant Gamma Il semble avoir été rejoint par un groupe de vaisseaux ayant déjà traversé le trou de ver. Nos senseurs indiquent également qu'une grande quantité d'équipement et de matériel a été transbordée sur le navire de Gui Tahgla, ainsi que des membres d'équipage additionnels. Des travaux structurels importants ont été entrepris. Ils désiraient manifestement exécuter toutes ces modifications à une distance qu'ils croyaient suffisante pour échapper à notre contrôle. Selon toute vraisemblance, le vaisseau est sur le point d'être transformé en un avant-poste stellaire opérationnel autonome. Quand les Cardassiens auront terminé, ce qui ne devrait pas tarder, nous évaluons, selon la puissance des moteurs, qu'il faudra au vaisseau au moins dix quarts pour regagner le voisinage du trou de ver.
-Attendez une minute, bondit Kira.
Elle saisit le bloc-notes sur le bureau et tendit le bras pour tourner l'écran de l'ordinateur vers elle, où apparut bientôt une carte de navigation.
- Il n'y a absolument rien là-bas - l'espace est complètement vide.
- Précisément. Nous devons donc présumer que les intentions de Gui Tahgla et de son équipage sont de retourner dans la zone de sortie du trou de ver une fois qu'ils auront achevé les modifications. C'est le seul intérêt que pourrait convoiter l'empire cardassien.
- Mais la souveraineté du trou de ver a déjà été établie : il appartient à Bajor ...
- Erreur, major. C'est la souveraineté sur ce côté-ci du trou de ver qui a été établie. Comme il s'agit du premier trou de ver stable découvert, certains points de la loi interstellaire restent à déterminer et les Cardassiens semblent vouloir se placer dans une situation légale qui forcera les pouvoirs décisionnels à trancher. Une vieille maxime terrienne dit que la possession constitue les neuf dixièmes de la loi - un argument que les Cardassiens ne manqueront pas d'invoquer, nous pouvons en être certains. DS Neuf a été déplacée jusqu'à sa position orbitale actuelle afin de s'assurer la validité des revendications de Bajor sur le trou de ver et décourager les Cardassiens de tenter d'en prendre le contrôle. Mais son point de sortie dans le quadrant Gamma est situé à des années lumière de tout système habité. Il n'existe de l'autre côté aucune espèce dotée d'intelligence capable de présenter une requête en souveraineté, expliqua Sisko en faisant pivoter son fauteuil de manière à se retrouver de nouveau face aux autres. Les Cardassiens n'ont donc pas raté cette occasion de regagner une partie de ce qu'ils ont perdu sans le vouloir quand ils ont abandonné Bajor et cette station.
- De leur part, on pouvait s'attendre à quelque chose du genre, observa Odo. Ils sont par atavisme - et je parle en connaissance de cause - enclins aux manœuvres juridiques, à l'exploitation des lacunes de la loi et autres trucs de la même farine. En dépit de leurs fanfaronnades militaires, ils sont au fond d'eux-mêmes une race d'avocats.Peut-être cela explique-t-il, conclut Odo en haussant les épaules, leur problème récurrent de... relations publiques.
Bashir hocha la tête, pensif, comme s'il se trouvait face à un diagnostic particulièrement intéressant.
- C'est un peu comme les deux bouts d'une corde, pas vrai ? Nous en tenons un, et les Cardassiens essaient maintenant d'attraper l'autre. S'ils réussissent ... à qui appartiendra la corde ? demanda-t-il en levant un regard vague vers le plafond. Ou comme un de ces anciens systèmes de transport routier, comment les appelait-on ? Une autoroute à péage. Nous pouvons bien contrôler les entrées dans le trou de ver, et poser nos conditions, mais si les prétentions des Cardassiens sur le secteur étaient un jour reconnues, ils en contrôleraient les sorties et les voyages dans le quadrant Gamma. Très astucieux, dit-il en se caressant le menton.
- Vous tairez-vous enfin ? explosa Kira en lançant au médecin un regard furieux. Vous n'obtiendrez pas un A en résolvant ce problème, comme à l'école. C'est tout l'avenir de mon peuple qui est mis en péril par ce ...
- Précisément, major. Comme vous pouvez le voir, je ne vous ai pas fait perdre votre temps, l'interrompit Sisko, qui pouvait presque lire les pensées qui déboulaient l'une après l'autre dans sa tête. Sans un contrôle réel du trou de ver, Bajor redeviendra un hameau perdu de l'univers, une planète ravagée, sans richesse aucune. Une autre cause humanitaire pour la Fédération. L'adhésion de Bajor à la Fédération cesserait d'être une priorité. La Station DS Neuf elle-même verrait diminuer ses activités jusqu'à un minimum fonctionnel, voire la fermeture. Simple question de sous, en fait.
- Si ce sont là les intentions de la Fédération - et les vôtres, commandant - nous trouverons le moyen de nous débrouiller sans vous, s'indigna Kira. Nous avons survécu au saccage de notre planète par les Cardassiens, nous survivrons à l'abandon de la Fédération. Et peut-être que ce sera préférable ?
- Peut-être.
Sisko savait qu'il avait réveillé le côté fanatique de ses convictions, et fait vibrer ses sympathies à l'égard des extrémistes bajorans, si étroitement mêlées à la colère sourde qui bouillonnait en elle qu'évoquer les unes revenait à affronter les secondes.
- Peut-être aussi que ce ne sera pas nécessaire. Je crois qu'il serait plus fructueux, plutôt que de nous laisser entraîner à des manifestations émotives, de nous appliquer à chercher un moyen de faire échouer le plan cardassien.
- Et que suggérez-vous ? demanda Kira, avec un regard qui ne s'adoucissait pas. Si au moins nous avions sous la main un vaisseau armé, nous pourrions traverser le trou de ver et les réduire à notre merci ...
- Ce serait un acte de guerre, major. Un acte posé sans provocation. Le fait que nous considérons les actions entreprises par les Cardassiens contraires à nos intérêts ne nous donne pas le droit d'agir de cette manière. Non, je suggère plutôt de les vaincre à leur propre jeu. En admettant même qu'ils sachent que nous connaissons leurs intentions, ils sont limités par le temps qu'il leur faut pour retourner dans la zone de sortie du trou de ver. Voilà notre seule chance. Si nous arrivons à mettre une sous-station en poste là-bas, la Fédération pourra légitimement revendiquer la souveraineté de ce secteur - et les Cardassiens n'auront pas le temps de réagir. C'est pour cette raison que j'ai demandé à notre chef ingénieur d'assister à cette réunion Qu'en pensez-vous? demandat-il à O'Brien en se tournant vers lui. Est-ce qu'on peut assembler rapidement quelque chose capable de traverser le trou de ver, pour établir une présence là-bas ?
- Il y a quelques petits appareils, comme les runabouts, que nous pourrions ...
- Ils ne conviendraient pas. Les Cardassiens pourraient invoquer certaines causes déjà portées devant le tribunal interstellaire pour faire obstacle à notre revendication. Un navire ou un appareil de cette taille ne témoigne pas d'une intention sérieuse d'établir une base permanence, Non, nous avons besoin de quelque chose qui peut passer pour une véritable sous-station, même temporairement. Plus tard, s'il le faut, il sera possible de la remplacer par un bâtiment plus gros.
- Je ne vois pas ... , dit O'Brien en serrant son poing dans sa main. Si nous avions plus de temps... la main d'œuvre et le matériel... nous pourrions vous construire tout ce que vous voulez. Mais si vous parlez d'une unité de service scellée et autonome, avec des quartiers d'habitation, des synthétiseurs d'approvisionnement et tout ce qui est nécessaire à une sous-station ... , énuméra-t-il en crispant sa main un peu plus dans son poing. Assembler tout ça à partir de rien ... c'est absolument impossible.
Son regard se perdit dans le lointain, comme s'il venait d'apercevoir quelque chose au-delà du bureau du commandant.
- À moins ... à moins que nous nous servions d'une installation déjà prête ...
- Et à quoi pensez-vous ?
- Au module de quarantaine, dit l'ingénieur, et l'enthousiasme effaça l'expression soucieuse de son visage. Il ferait parfaitement l'affaire ! Il est déjà conçu pour fonctionner à l'extérieur de la station. Des quartiers d'habitation de longue durée, tous les équipements qu'il faut... et il est certainement assez gros pour répondre aux critères d'une base permanente.
- Attendez un peu, s'immisça Bashir, gagné soudain par l'inquiétude. J'attends depuis des mois que ce module soit terminé ! Il a déjà une fonction désignée.
- Personne n'en bénéficiera, docteur, si les Cardassiens s'emparent du trou de ver. Le cas échéant, DS Neuf ne serait jamais le centre de transit que nous espérons le voir devenir. Les Cardassiens seront trop contents de bloquer le passage du trou s'ils ne peuvent en obtenir l'accès exclusif, expliqua Sisko en levant la main pour prévenir toute protestation. Je suis désolé, docteur, mais les circonstances m'obligent à ne pas tenir compte de vos objections, trancha-t-il, et il se tourna vers O'Brien. Combien de temps vous faut-il pour que le module de quarantaine soit prêt ?
- Il est déjà presque fini. Il faudra détacher le portique de jonction, couper les raccordements ombilicaux, rentrer les systèmes atmosphériques et environnementaux qui se trouvent sur le quai ... Voyons ... , supputa O'Brien en hochant lentement la tête. Il faudra aussi des supports de remorquage, sur le module et la navette de service qui va le tirer, les amortisseurs... Cinq ou six quarts et nous serons prêts.
- Disons quatre. Gui Tahgla ne nous attendra pas.
Major Kira, dit-il en se tournant vers elle. Je sais qu'il vous tient à cœur de protéger les intérêts économiques de Bajor, et c'est pourquoi je vous charge de cette mission, Vous êtes aussi indispensable que tous les autres ici, mais la présence d'un ressortissant bajoran sur notre sous-station improvisée aidera certainement à légitimer notre demande de souveraineté sur ce secteur additionnel. Major ...
Kira levait les yeux du panneau de l'ordinateur. Sisko se rendit compte qu'elle avait fait apparaître des données additionnelles, mais elle éteignit l'écran avant qu'il n'ait pu voir de quoi il s'agissait. Un court instant, le feu de son regard assuré croisa celui du commandant et, d'un geste sec, elle inclina la tête.
- J'en aurais le plein commandement opérationnel ?
- Il le faudra bien, puisque vous serez seule durant cette opération. Nous manquons déjà dangereusement de personnel ici. Une de nos navettes de fret sera équipée d'un support de remorquage afin que vous puissiez l'utiliser comme véhicule de traction Une fois que vous aurez fait traverser le trou de ver au module et qu'il sera en position, vous vous y transborderez et vous communiquerez à tous les vaisseaux qui approcheront - c'est-àdire aux Cardassiens - que vous avez établi votre autorité sur le secteur. Avant longtemps, nous devrions être en mesure d'envoyer un petit équipage prendre votre relève.
-Très bien.
- Au travail, mes amis, dit Sisko en reculant son fauteuil pour marquer la fin de la réunion.
Bashir resta assis après le départ des autres.
- Quelque chose vous tracasse? demanda Sisko.
- On pourrait dire ça, oui, admit l'officier médical en chef d'une voix hésitante, comme quelqu'un qui pose prudemment le pied sur un territoire inconnu. Je crois que vous avez oublié un facteur crucial dans votre projet, commandant.
- Ah oui?
- Vous oubliez que ne possédez pas la qualité nécessaire pour donner l'ordre que le module soit utilisé à des fins autres que médicales.
Sisko prit son temps avant de répondre.
- Et vous, docteur, oubliez-vous que je suis le commandant de cette station ?
- J'en suis fort conscient, assura Bashir, qui haussa le ton et le volume de sa voix. Mais le module de quarantaine, comme tous les équipements médicaux à bord de DS Neuf, sont sous mon autorité. Ce sont les règlements de Starfleet, commandant. Ils ont été instaurés précisément pour empêcher que les officiers puissent les détourner de leur usage prévu. Les décisions qui le touchent concernent strictement l'officier médical en chef. Je peux même donner l'ordre à O'Brien de ne pas toucher à ce module.
- Je vois, fit Sisko en s'enfonçant dans son fauteuil pour examiner le jeune homme qui se trouvait devant lui. Docteur Bashir, je vous conseille de ne pas abuser de votre autorité dans cette affaire. Je suis confronté à une crise qui menace la survie de cette station, et s'il le faut, je vous ferai mettre aux arrêts. Le cas échéant, vous aurez du mal à vous acquitter de vos responsabilités médicales.
Des gouttes de sueur commençaient à perler sur le front de Bashir, ses mains tremblaient.
- Vous pouvez certainement le faire, commandant.
Mais vous devrez alors songer à la réaction du gouvernement provisoire de Bajor, quand il apprendra que vous avez privé leur station de sa première ligne de défense contre les maladies épidémiques. Et pas seulement la station. Puisque tout le trafic interstellaire à destination de Bajor passe par ici, le danger de répandre la contagion à la surface de la planète est accru bien au-delà des seuils tolérables. C'est leur en demander beaucoup ... seulement pour réparer les dégâts causés par votre décision de permettre aux Cardassiens d'entrer dans le trou de ver.
- Et je présume que c'est vous qui allez en informer le gouvernement provisoire ?
- Comment pourriez-vous m'en empêcher?
Le regard de Bashir ressemblait à celui d'un de ces joueurs de dabo comme il s'en trouvait autour des tables du Quark's, réalisant soudain jusqu'où il était allé trop loin. Sa seule chance de s'en sortir maintenant était de jouer son va-tout sur une dernière mise désespérée.
-Si vous m'enfermez au corps de garde, c'est la cour martiale avant qu'on puisse me destituer de mon poste. Ce procès ne manquerait pas d'attirer l'attention des Bajorans, ils enverraient sûrement une délégation d'observateurs. Et devant le tribunal, je serai bien libre de dire ce qui me plaira.
- Ah, fit Sisko, qui joignit le bout de ses doigts et étudia Bashir à travers la cage que ceux-ci formaient Vous n'ignorez évidemment pas que vous élever contre votre commandant - et par conséquent contre Starfleet - est sans aucun doute la façon la plus sûre de mettre fin à votre carrière dans ce service? Même si le tribunal devait trancher en votre faveur.
Bashir s'était raidi et serrait les mâchoires.
- Et la vôtre, que deviendrait-elle ? laissa-t-il échapper dans un souffle, aussi faible qu'un soupir. Et puis d'ailleurs, peut-être que tout cela ne vous intéresse plus?
Nous en sommes donc là, pensa Sisko. Il savait que le docteur faisait allusion aux réticences qu'il avait montrées à accepter le commandement de DS9 et à la demande d'un transfert sur la Terre, ensuite retirée, qu'il avait adressée à Picard. Si Bashir pouvait évoquer cet épisode, cela prouvait simplement qu'il était difficile de garder un secret sur la station.
- Mes sentiments personnels n'ont rien à voir làdedans, dit Sisko en tapotant le bout de ses index l'un contre l'autre. Docteur, qu'est-ce qui pourrait vous faire changer d'idée sur cette mission qui nécessite l'utilisation du module de quarantaine ? En tant qu'officier médical, je veux dire.
Bashir prit une grande respiration avant de répondre. - Vous avez parlé d'une opération n'impliquant qu'une seule personne. C'est ce que j'aimerais voir changer. Le module est conçu pour des dizaines d'occupants, il y a bien assez de place pour que j'accompagne le major Kira.
Elle aura son mot à dire là-dedans, songea-t-il, et il décida de garder cette réflexion pour lui-même.
- Pourquoi voulez-vous y aller ?
- Commandant Sisko,j'insiste pour me rendre dans le trou de ver depuis qu'il a été découvert. Depuis le moment où vous avez signalé l'existence des êtres qui y vivent. La nature et l'habitat de ces formes de vie sont sans équivalents dans la Galaxie. Nous devons les étudier. Nous ignorons tout des aptitudes qu'ils possèdent-ils ont créé un trou de ver stable ! Peut-être détiennent-ils les clés de l'avenir de l'exploration de l'univers.
- Peut-être bien Et en tant qu'officier médical en chef de ce secteur, c'est à vous que reviendrait l'honneur de les rencontrer, pour prendre leur température et mesurer leur pouls.
- Eh bien ...
- Les découvertes fracassantes de vos recherches vous assureraient une renommée intergalactique. Avec la quantité d'articles que vous pourriez publier dans les revues, je suis certain que votre carrière ferait un bond considérable.
- C'est exact, mais ...
- Vous pourriez même devenir conférencier, ajouta Sisko en souriant. Docteur Bashir, je crois que nous nous comprenons très bien, dit-il, et il ouvrit le dernier tiroir du bureau pour en retirer quelque chose. Tenez, attrapez.
Bashir baissa stupidement les yeux sur la petite sphère de cuir cousu qu'il avait par réflexe immobilisée contre sa poitrine.
- Qu'est-ce que c'est?
- Je croyais que vous connaissiez peut-être ma pas- sion pour le baseball, cet ancien sport terrien ...
- Oh. Oui, en effet. Vous possédez une collection des anciens joueurs dans les holosuites ...
- C'est avec ceci qu'on y joue, fit-il observer en pointant le doigt vers l'objet, et il faut savoir la saisir au bond. Peut-être aimerez-vous la garder en souvenir de notre entretien d'aujourd'hui. Je sais admettre une défaite, déclara-t-il avec un sourire qui s'élargit et en se calant dans son fauteuil. La mission compte maintenant deux personnes. Vous embarquerez à bord du module de quarantaine converti en tant qu'observateur scientifique, mais vous ne devrez en aucun cas intervenir dans les opérations du major Kira. Je ne crois pas avoir besoin de vous prévenir qu'elle risque de vous envoyer promener si vous l'importunez.
Bashir se laissa retomber dans le fond du fauteuil, visiblement envahi par un sentiment de soulagement.
- Parfaitement, commandant, répondit le médecin, le haut de son uniforme trempé de sueur.
Sisko ne dirait jamais à Julian qu'il était déjà dès le début disposé à repondre favorablement à sa demande. Bashir avait maintenant appris à se battre pour ses convictions, il commençait à devenir un officier autant qu'un médecin.
Le commandant décida que ça suffisait pour aujourd'hui
- Je ferais part au major Kira des changements dans les plans et l'aviserai de votre présence sur cette mission. Allez trouver O'Brien pour l'informer.
Kira n'était pas bien loin : clic attendait juste derrière la porte. C'est un Bashir vidé qui passa devant elle quand elle fit irruption dans le bureau.
- Commandant..., l'apostropha-t-elle en plantant ses mains à plat sur le bureau, penchée sur lui les yeux semblables à deux morceaux de métal chauffés. Il y a quelque chose ...
- Laissez-moi deviner. Quelque chose que vous avez trouvé dans les dossiers de l'ordinateur et qui ne vous plaît pas. De quoi s'agit-il?
- Ceci, dit-elle en tournant l'écran de manière à ce qu'ils puissent voir tous les deux les données qu'elle fit apparaître. Vous avez annulé la restriction d'accès au rapport de Odo. Voici la date à laquelle vous avez introduit le dossier originel dans votre nœud mémoriel. Cette date précède celle du départ du vaisseau cardassien dans le trou de ver ! (Elle éteignit l'écran et se redressa.) Commandant, vous connaissiez depuis le début les intentions de Gui Tahgla et vous avez laisser partir les Cardassiens - vous avez même annulé un ordre d'attente imposé par Odo - et ainsi mis en péril le succès de la mission de DS Neuf.
Il poussa un soupir de lassitude, les yeux mi-clos. Affronter la colère de son officier en second lui donnait l'impression de résister à une tempête.
- Il semble que ma tâche soit celle d'un éducateur aujourd'hui. Asseyez-vous, je vais vous donner une petite leçon. Petite, mais importante.
- Tout ce que je veux, c'est une explication ...
- Asseyez-vous, major, tonna-t-il, ce qui eut pour effet d'accroître la fureur de Kira, qui s'assit cependant. Vous ne me croirez peut-être pas, mais le succès de DS Neuf est ma priorité. Pour y réussir, je dois faire certaines choses qui ne sont pas écrites dans les manuels de Starfleet. J'ai pris conscience de cette faiblesse de notre contrôle sur le trou de ver pratiquement au moment où nous avons déménagé la station dans ce secteur - d'ailleurs, qui ne s'en serait pas rendu compte ? Et je suis resté depuis en communication constante avec les autorités de la Fédération pour les presser de nous allouer les fonds et le matériel nécessaires pour poster une sous-station à l'autre extrémité du trou de ver avant que quelqu'un d'autre ne le fasse. Les négociations avec la bureaucratie de la Fédération ne vous sont pas aussi familières qu'à moi et vous serez peut-être surprise d'apprendre que ma demande est bloquée dans les réunions de comités. Je sais que la seule façon de faire bouger la Fédération est de fomenter une crise dont ils seront obligés de s'occuper. Le petit stratagème de Gui Tahgla est exactement ce qu'il me faut. La menace de voir les Cardassiens prendre un quelconque contrôle du trou de ver sera suffisante pour forcer la Fédération à nous fournir les moyens d'établir une station permanente de l'autre côté. Si j'avais pu faire avancer les choses autrement, je n'aurais pas laissé cette situation se rendre jusque là. Mais il n'y a pas d'autres façons.
- Vous avez pensé à tout depuis le début..., s'étonna Kira, sa colère remplacée par une involontaire admiration. C'est quelque chose que vous avez planifié à l'avance.
- Je savais que je n'attendrais pas longtemps. Le conseil cardassien a l'avantage de posséder une organisation moins tatillonne que celle du corps décisionnel de la Fédération Ils reconnaissent rapidement les opportunités. C'est pourquoi il revient aux officiers de première ligne, comme nous, de prévoir leur manœuvres, expliqua Sisko en se penchant au-dessus du bureau. J'ai planifié autre chose encore. Votre affectation à cette opération Avant même que vous ne permettiez la venue de ce groupe de Rédemptoristes à bord, voici quelques mois, j'étais préoccupé par la contradiction qui vous habite - un dilemme qui vous paraît avoir une importance que les autres n'y accordent pas. Vous semblez croire que remplir votre tâche d'officier de Starl1eet s'oppose à votre patriotisme. Je ne vois pas où est le conflit, major; pour ma part, la meilleure façon de servir votre peuple est de veiller à la réussite de la mission qui vous a été confiée.
Kira ouvrit la bouche pour parler, mais elle s'obligea au silence.
- Considérez cette opération comme une sorte de test, dit Sisko en commençant à remettre de l'ordre dans les papiers qui couvraient son bureau. L'attitude que vous adopterez est, d'une certaine manière, aussi importante pour l'avenir de DS Neuf que la mise en place de la sous-station. Réfléchissez-y, suggéra-t-il en levant les yeux vers elle. Rompez.
Les mains de Kira se crispèrent sur les bras du fauteuil et les mots allaient jaillir de sa bouche. Mais elle se leva et se dirigea à grands pas vers la porte.
Sisko la regarda partir. Quand la porte se scella en glissant, il ferma les yeux et pencha la tête en arrière.

CHAPITRE 6

Odo s'agenouilla et retourna le cadavre sur le dos. Le corps était relativement peu abîmé, compte tenu qu'il avait été retrouvé parmi les énormes engrenages qui actionnaient l'ouverture et la fermeture des portes du quai de chargement. Ce seul détail suffisait à révéler le travail d'un amateur, ou du moins de quelqu'un qui était peu familier avec les opérations de DS9. Un professionnel - et Odo reconnaissait qu'il s'en trouvait quelquesuns à bord - aurait su que les dents d'engrenage étaient dotées de senseurs, activés par les traces chimiques des matières organiques complexes, afin justement d'éviter les accidents au personnel des docks. L'endroit était mal cboisi pour tenter de dissimuler une cause de mort violente.
- Je suppose qu'il faudra une autopsie, observa le major Ki.ra.
Elle était penchée au-dessus de l'officier de sécurité, appelée elle aussi sur les lieux par le contremaître du quai.
- Peut-être que Bashir sera relevé de la mission pour pouvoir la pratiquer.
Odo décela une note d'espoir dans sa voix.
- Je ne pense pas qu'une autopsie soit indispensable, dit-il.
Les relations acrimonieuses qu'entretenait Kira avec le médecin ne regardaient pas Odo et il n'allait pas l'assister à ce chapitre.
- Cet homme est mort à la suite des multiples blessures infligées par des coups de poignard, c'est évident.
Odo posa sa main sur l'abdomen ensanglanté et la laissa se couler à l'intérieur; un instant plus tard, il retira la sonde improvisée.
- D'après la taille et la forme de la lame, je dirais qu'il s'agit d'une arme personnelle.
Tirant un mouchoir de la poche de son uniforme, il reconstitua sa main et la nettoya. Il remarqua avec satisfaction, du coin de l' œil, une grimace de dégoût sur le visage de Kira. Ça lui apprendra à se mêler du travail de la police.
- Un Bajoran de sexe masculin, dans la jeune vingtaine ... , prononça-t-il à l'intention de son commbadge, qui transmit l'information à la banque de données de son bureau sur la Promenade.
- Le reconnaissez-vous ? demanda Kira.
- Je ne connais pas son nom. Pas encore. Mais je sais qu'il faisait partie du groupe de Rédemptoristes chargé du microassemblage dans la baie d'ingénierie.
Odo remarqua un autre changement d'expression sur le visage de Kira, une légère contraction à la commissure des lèvres qui lui apprit qu'elle savait ça aussi.
Il compléta son signalement puis appela un chariot pour transporter le corps à la morgue du bloc médical. Toujours à genoux, il effectua une fouille rapide des poches du cadavre.
- Avez-vous trouvé quelque chose ?
Odo se leva. Deux petits cubes d'argent luisaient dans la paume de sa main.
- Seulement ceci, dit-il en approchant les pastilles d'enregistrement de ses yeux. Le sceau est brisé. Elles ont servi.
- Oh, fit Kira en plissant les yeux. Des indices.
- En effet, dit-il patiemment, c'est le nom qu'on leur donne.
Quand le chariot eut emmené le corps, Kira suivit Odo jusqu'à la Promenade. L'officier de sécurité n'osa pas lui demander si elle n'avait rien de plus utile à faire. Sa mission la rendait sûrement nerveuse, pensait-il, et la traversée jusqu'au quadrant Gamma devait l'angoisser. La dernière fois qu'il avait rencontré O'Brien au bar du Quark's, le chef ingénieur n'avait cessé de se plaindre du harcèlement qu'elle lui avait fait subir pour que le module de quarantaine soit prêt à temps. O'Brien l'avait finalement menacée de lui faire interdire l'accès des quais pour pouvoir travailler en paix, lui et son équipe.
Odo se Iraya un chemin dans le fourmillement permancnt de la Promenade, Kira sur ses talons, en réfléchissant aux difficultés inhérentes aux émotions des humanoïdes. Il ne s'était pas efforcé de les cultiver, sauf celles qui pouvaient lui être utiles dans son travail, comme le soupçon et la méfiance. Tout comme l'apparence humaine dont il revêtait l'extérieur de sa forme, ses caractéristiques émotives avaient été soigneusement acquises. Il avait souvent songé que l'avantage de sa constitution par nature essentiellement liquide était que les petites choses qui dérangeaient quelqu'un comme Kira avaient rarement le même effet sur lui. Il pouvait les laisser sombrer en lui et elles ne laissaient pas plus de traces que des pierres jetées dans l'océan.
- Quelle est cette odeur ? demanda Kira en fronçant les sourcils, quand ils entrèrent dans le bureau de la Sécurité. On dirait que quelqu'un a mis le feu à ses vieilles chaussettes et les a ensuite ... (Kira utilisa un gros mot bajoran qui signifiait éteindre par miction.)
Le souvenir de Gri Rafod et du tabac de mauvaise qualité que Quark lui avait refilé suffit à susciter l'irritation de Odo.
- Croyez-moi, dit-il à Kira, la dernière bande de Cardassiens qui nous a visités était bien pire que vous ne pouvez l 'imaginer.
L'odeur ne s'était pas encore complètement dissipée. Odo s'assit à son bureau et introduisit une première pastille dans le lecteur, puis la seconde. Pas un son n'en sortit.
- Elles n'ont jamais été enregistrées, dit-il en examinant le petit écran du lecteur.
- Comment pouvez-vous en être sûr ?
- Le type d'appareil utilisé pour ces pastilles établit d'abord un index de pistes avant d'enregistrer. Même si le matériel est ensuite effacé, la matrice de l'index demeure et ces pastilles n'en ont pas.
- Des indices qui ne valent pas grand-chose, donc ?
- Voilà la raison pour laquelle je suis chef de sécurité et pas vous, major, fit remarquer Odo en se calant dans son fauteuil, une plaquette entre le pouce et l'index. Réfléchissez. On retrouve sur un jeune Bajoran assassiné, dont les sympathies pour les Rédemptoristes sont connues, ces deux pastilles dont le sceau a été brisé mais qui n'ont pas été enregistrées. (La plaquette fit un petit bruit quand elle atterrit sur le bureau.) Il faudra que je réfléchisse à tout ça.
Kira ne semblait pas pressée de s'en aller. Au bout d'un moment, Odo ramena son regard vers elle.
- Puis-je encore vous être utile, major ?
Elle secoua la tête, comme si la voix de Odo venait de la réveiller.
- Non ... rien ... , répondit-elle.
Quand la porte se fut refermée derrière elle, Odo promena du bout de son doigt la pastille sur la surface du bureau. Il ne fallait pas beaucoup de flair pour deviner que quelque chose d'autre tracassait Kira.

- Et pour le balayage électromagnétique, qu'est-ce que vous allez utiliser ?
Le lieutenant Jadzia Dax, l'officier scientifique en chef de la station, leva les yeux vers les plans reproduits sur le mur du quai d'ingénierie. Une fine membrane d'environ dix mètres carrés était reliée à la banque de données d1 DS9 et pouvait afficher n'importe quel agrandissement schématique en quelques secondes.
- Je ne reconnais aucune des configurations de données habituelles ...
- Nous avons converti les senseurs périphériques, lu expliqua Bashir à ses côtés en désignant une section représentant l'extérieur du module de quarantaine. Il: sont dotés d'un très large éventail de distribution de fréquences, même s'ils ne servaient qu'aux manœuvres d'amarrage. Ordinateur, donnez-moi les schémas de corn mandes. (L'image se brouilla sur la membrane puis se solidifia de nouveau.) Vous voyez? demanda-t-il à Dax en se rapprochant d'elle plus qu'il n'était nécessaire et e1 passant son bras par-dessus son épaule pour indiquer li nouvelle série de plans. Il y a une grande capacité d1 stockage pour l'équipement de diagnostic et de traite ment dont nous n'avons pas besoin pour l'instant. Nous les avons simplement fermés et nous utilisons les circuit: pour nos besoins actuels. Vraiment très ingénieux.
- En effet, convint-elle, sans faire attention au bras di médecin - il ne la touchait pas - et tournant vers lu son sourire pondéré de Trill. L'idée est de vous ?
- Euh, non ... , admit Bashir en la suivant jusqu'au MQ. C'est celle de O'Brien, à vrai dire. Mais mon autorisation était nécessaire, s'empressa-t-il d'ajouter. Tous les changements effectués ici doivent d'abord être sou mis à mon approbation ...
Le chef ingénieur était à l'intérieur du module, sou une pluie d'étincelles qui jaillissait d'une torche à soude qu'il tenait à bout de bras dans un panneau ouvert du plafond. Autour de lui, l'écho métallique des travaux de s01 équipe retentissait jusque dans les recoins les plus éloignés du MQ. Un entremêlement de câbles électrique: noirs gisait à ses pieds, pareil à des serpents.
- J'étais encore apprenti la dernière fois que j'ai utilisé un de ces trucs.
O'Brien les avait entendu approcher malgré le vacarme. Il éteignit la torche et l'inquiétante lueur ionique qui masquait son visage disparut. Il releva ses lunettes de protection teintées.
- Et alors, quel est votre verdict ? demanda-t-il au lieutenant.
- Eh bien, j'ai seulement jeté un coup d'œil sur les plans, répondit Dax, mais il me semble qu'il reste beaucoup à faire. Pensez-vous avoir fini à temps ?
- Ce bébé va sortir d'ici à la date prévue, même si je dois le chevaucher avec une clé à douille, assura O'Brien en rallumant sa torche. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser ...
- Docteur, communiquez avec moi sur Ops quand vous aurez un moment, dit Dax en se frayant un chemin vers la sortie parmi le fouillis du MQ. J'ai quelques idées pour les régulateurs de sondes auxiliaires qui pourraient vous intéresser.
- Et pourquoi pas maintenant ? proposa Bashir qui s'apprêtait à la rejoindre quand la main gantée de O'Brien descendit du plafond et s'abattit lourdement sur son épaule. Je n'ai rien à ...
- Pas si vite, ordonna O'Brien sans le lâcher. J'ai besoin de vous ici. Nous avons des décisions à prendre. (Il prit congé de Dax en lui faisant un signe avec la torche à souder.) Je vous l'enverrai là-haut quand il aura terminé ses devoirs.
Bashir suivit l'ingénieur en chef jusqu'à l'extérieur de l'entrée du module de quarantaine.
- Et alors, qu'y a-t-il donc de si important ? demanda-t-il sur un ton qu'il trouva lui-même boudeur.
- Plus important que votre taux hormonal ? À peu près tout.
O'Brien s'arrêta à côté de la forme complexe des mandibules qui formaient le maillon de remorquage greffé à l'une des extrémités du MQ. Un passage assez large pour qu'un humanoïde puisse y ramper courait au centre des quatre arcs en forme de C.
- En fait, vous n'avez pas vraiment de décision à prendre pour ça - j'ai déjà tout installé et je ne ferai aucun changement. Vous devez simplement être prévenus, vous et Kira, précisa-t-il en pointant du doigt deux formes ovoïdes noires de part et d'autre du passage central. Vous voyez ces deux machins? J'ai retiré une partie des explosifs des murs intérieurs pour qu'ils servent de charges de poussée. Nous n'avons pas le temps de bricoler des propulseurs de manœuvre assez puissants pour dégager le module de la navette de fret que nous sommes en train de transformer en remorqueur. Quand vous aurez traversé le trou de ver et que vous serez dans l'alignement de la position prévue pour la sous-station, et quand Kira se sera transbordée dans le module, l'un d'entre vous devra calculer l'angle de tir et faire feu. (Il ramassa un câble dont l'extrémité se terminait par un morceau de métal dénudé.) Le déclencheur sera connecté directement dans le panneau de contrôle du remorqueur.
Les bombes en forme d'œufs ne semblaient guère impressionner Bashir, qui haussa les épaules :
-Et alors?
- J'oubliais que vous êtes médecin et non physicien.
Eh bien, ceci va vous permettre de rafraîchir vos notions de physique newtonienne. Quand ces engins vont sauter, gare à la secousse. Vous feriez bien de vous attacher solidement vous et tout ce qui est à bord, avant de presser le bouton.
Bashir se retourna et commença à s'éloigner, mais il s'arrêta
- Attendez un peu, dit-il en se retournant. Vous avez dit que vous avez retiré une partie des explosifs. Où est le reste?
- Où croyez-vous qu'ils soient? dit O'Brien en continuant d'inspecter les connexions des câbles branchés aux bombes. Ils sont toujours à l'intérieur du MQ, exactement là où je les ai installés dès qu'ils m'ont été livrés par l'armurerie. Si vous croyez que je vais les retirer et refermer les murs avant le départ de ce bidule, puis que je vais les remettre en place quand nous voudrons lui redonner sa fonction originelle ... (Il lança un coup d'œil vers Bashir et secoua la tête.) La vie est trop courte.
- Ouais ... , fit Bashir, incrédule. Et je suppose qu'elle pourrait devenir plus courte encore, dans cet appareil en route pour le quadrant Gamma bourré d'explosifs.
- Pourquoi vous faire du mauvais sang ? s'étonna O'Brien en faisant passer un câble par-dessus l'un des arcs. Vous êtes le seul à connaître les codes de déclenchement. Ne les dites à personne et les charges ne pourront pas faire plus de mal que des briques cimentées dans un mur. Allons, dit-il en donnant une tape sur l'épaule de Bashir. J'ai besoin d'une pause. Et vous semblez avoir besoin d'un remontant.
En se dirigeant vers la sortie du quai d'ingénierie, ils passèrent devant les établis de microassemblage. Quelques visages penchés sur les délicats ouvrages se levèrent pour regarder Bashir et O'Brien, puis se courbèrent de nouveau sur les circuits disposés sous les lentilles.
- Ces hommes travaillent-ils sur le MQ ? demanda Bashir, qui avait remarqué que tout le groupe était composé de Bajorans.
- Évidemment. Tout le monde ici travaille là-dessus.
- Mais j'ai entendu dire qu'ils étaient tous Rédemptoristes ...
- En autant qu'ils font leur travail, ils peuvent bien être tout ce qu'ils veulent, déclara O'Brien en poussant le docteur vers la porte. Allons-y.

La voix - railleuse, pleine de colère, envoûtante - remplissait la pièce. Les paroles n'étaient guère plus qu'un chuchotement, avec le volume du lecteur de pastilles au plus bas, mais elles ne perdaient rien de leur force et s'enfonçaient dans l'esprit comme des coups de marteau.
Le sang et le feu ... la mort des incroyants ... c'étaient là les p1,1pos de l Iërcn Rygis. Le sang était la matière diluée, dégénérée, qui coulait dans les veines des perfides, le feu était le jour prochain de la purge, qui nettoierait les éléments ayant pollué la terre sacrée de Bajor. Un feu qui se nourrissait de la vie et laissait derrière lui les cendres de la mort, les cadavres retournés face contre terre sur les planchers des temples et des salles de conseil.
Et même au-delà, gémit la voix du leader des Rédemptoristes. La contagion s'est répandue jusque dans les cieux elle est suspendue au-dessus de nos têtes, telle la main encore souillée de l'assassin. En orbite dans le vide de l'espace, cachant à son bord la machine de l'oppression de l'ennemi - mais cela n'est pas assez loin pour échapper à notre colère, notre justice. Elle conspire avec eux, elle dîne à la table des méchants, sa coupe est le crâne d'un martyr, et le vin qui coule de sa bouche est le sang des innocents. Débarrasser Bajor de ce démon est un acte saint, un sacrement. ..
Avec pour seule lumière celle qui descendait des étoiles, le commandant Sisko écoutait l'enregistrement dans son bureau. Il connaissait déjà les mots qui allaient suivre.
- La continuation de l'existence d'un tel individu est un mal. (La voix s'abaissa jusqu'à n'être plus que la caricature d'un discours raisonné.) Un mal qui infecte la vie spirituelle de Bajor. Souffrir les traîtres et tolérer que leurs cœurs battent encore est comme laisser une épine empoisonnée dans notre chair. Elle doit être extirpée ...
Il avait déjà écouté l'enregistrement deux fois. Une transcription de la plus récente émission diffusée par les émetteurs radio clandestins des Rédemptoristes que les forces de sécurité du gouvernement provisoire lui avait envoyée sur un canal de liaison subspatial. Il aurait pu tendre le bras et éteindre le lecteur, plonger le bureau enténébré dans un silence aussi apaisant que l'avait été les caresses de sa femme sur les muscles douloureux de ses épaules - mais un attrait presque hypnotique retenait sa main. Quoiqu'on ait dit de Hôren Rygis, on pouvait sans se tromper le qualifier d'ensorceleur. Sous un angle historique, il ressemblait plus à un Hitler qu'à un roi - les feux dont il parlait brûlaient mais ne jetaient aucune lumière .
... et les méchants sont dévorés par une passion intense. Les pensées vagabondes de Sisko écartèrent un instant le martèlement de la voix. L'antique poète disait vrai. Au cours des siècles qui l'avaient précédé, les choses n'avaient pas changé, ni depuis.
Un nom raviva son attention - un nom que la voix prononçait avec un mépris tel que les syllabes semblaient des gouttes d'acide sur sa langue :
- Kira Nerys ...
La première fois qu'il avait écouté la pastille, un frisson avait parcouru Sisko de la tête aux pieds, et ce fut pareil cette fois-ci, comme si la voix l'avait déjà tuée et déposait le corps devant lui.
- Lorsque le sang est impur, il doit être tiré. C'est ainsi que l'on soigne ce mal ...
Sisko se leva et tendit le bras vers le lecteur.
- Le sang doit couler...
Un geste du doigt, et la voix se tut. Pour le moment.
Elle savait qu'elle rêvait, mais cela ne changeait rien. Pire qu'un cauchemar. Un souvenir.
Kira n'aurait pas trouvé plus de repos si le lit avait été la proie des flammes. Elle se tordait fiévreusement, comme si le feu qu'elle voyait avait brûlé à l'intérieur de ses veines.
- Je suis désolée ... , murmura-t-elle entre ses lèvres serrées.
S'il y avait eu quelqu'un dans ses quartiers, il aurait pu l'entendre.
- Oh. il est bien trop tard pour ça, décréta le cadavre, son visage mordoré par les lueurs orangées vacillantes et se tournant vers elle. Il est trop tard depuis toujours.
Les poings crispés de Kira agitaient frénétiquement les couvertures trempées de sueur.
- Je ne voulais pas ... Je ne savais pas que ça se passe comme ça ..
- Il fallait y penser avant.
Les flammes qui ravageaient le temple, les murs lézardés par les explosions, les noirs tourbillons de fumée qui montaient dans le ciel de la nuit L'ombre des morts passa son lit à l'intérieur de l'enceinte d'acier sécurisante de DS9. et sur le sol aride où l'impact du tir l'avait renversée.
- Mais tu ne l'as pas fait
- Je suis désolée ... Je suis désolée ...
- Il est trop tard.
Le sol était maintenant jonché de cadavres. Elle pouvait en reconnaître certains, le feu en avait défiguré d'autres. Tous les morts fixaient sur elle un regard impitoyable.
- Il aurait mieux valu que tu sois parmi nous, à l'intérieur des murs. Tu aurais dû être des nôtres ...
Le rêve continuait de frapper, son monde qui s'étiolait toujours meurtri par des coups imprévus. Kira sentit l'étoffe de l'oreiller sur sa joue, mais elle ne pouvait pas fuir.
- Je sais, dit-elle tout haut. Mais je suis l'une des vôtres.
- Non ... , dit le mort, qui recula et se mêla aux ombres de la nuit. Pas encore. Mais tu le deviendras.
Ses yeux s'ouvrirent, aussi subitement que le déclic d'une clé dans une serrure. Elle vit ses quartiers autour d'elle, les murs, les étagères et les meubles, toutes les petites choses qui s'y trouvaient et constituaient des morceaux de sa vie à bord de la station DS9, presque aussi réels et familiers que son passé - le passé qui la sollicitait sans cesse dans sa mémoire et dans ses rêves.
Elle prit une grande respiration pour tenter d'apaiser les battements de son cœur. L'espace d'un moment, il lui sembla que le rêve ne s'était pas complètement dissipé, que sa fureur l'étreignait encore. Le bruit assourdi des explosions, les chocs étouffés dans le lointain ...
Quelqu'un frappait du poing sur la porte de ses quartiers; ce n'était que ça. Ses muscles tendus se relâchèrent. Le cauchemar, et le passé, étaient finis, du moins pour un autre intervalle de temps présent.
- Est-ce que tout va bien, major?
Le commandant Sisko se tenait de l'autre côté de la porte. Il désigna le petit panneau de communication sur le mur du couloir.
- J'ai essayé de sonner, mais il n'y avait pas de réponse ...
- Ça va, dit-elle en s'écartant pour le laisser entrer. D'une main. elle essaya de mettre de l'ordre dans ses cheveux pendant qu'elle s'assoyait sur le rebord du lit. - Tout va bien. .. Je dormais ...
Sisko la regarda avec inquiétude.
- Vous deviez dormir profondément. Habituellement, vous vous éveillez au moindre son.
- Le docteur Bashir dit que je travaille trop. (Kira secoua la tête, comme si elle essayait de se débarrasser des derniers fragments de son rêve qui surnageaient encore.) Cela semble faire partie des risques du métier ici, suggéra-t-elle avec un faible sourire.
- Je me le demande ... , s'interrogea Sisko, qui tira le fauteuil du bureau et s'y assit à califourchon, les bras croisés sur le dossier. Il arrive que les gens travaillent trop pour ... diverses raisons. Pour fuir des choses auxquelles ils ne veulent pas penser. Ou dont ils ne veulent pas se souvenir, ajouta-t-il., l'air dubitatif.
- C'est peut-être vrai, dit-elle en se raidissant et avec une pointe involontaire de froideur dans la voix. Mais ce sont des questions personnelles.
- Elles le deviennent considérablement moins, major, quand elles ont une influence sur le comportement d'un officier dans l'accomplissement de ses devoirs, nota Sisko, qui concentra toute son attention sur elle, écartant les assauts de son propre passé. Ou disons, sur la vie de cet officier ... et même sur sa mort, pour être plus précis.
- Mais que voulez-vous dire ?
Sisko retira un petit cube argenté luisant de la poche de son uniforme - une pastille d'enregistrement - et l'éleva à hauteur de ses yeux.
- Peut-être savez-vous que des menaces ont été proférées contre vous ?
- Tout comme le surmenage, commandant, elles font partie des risques du métier, affirma-t-elle en demeurant calme en apparence, même si les battements de son cœur s'étaient accélérés. Notre travail ici n'emporte pas l'adhésion unanime des Bajorans. Vous le savez. Quelques-uns des éléments les plus extrémistes aimeraient bien nous voir éclater en mille miettes dans le ciel. Mais nous n'avons pas besoin, dit-elle en haussant les épaules, d'être universellement populaire pour accomplir notre devoir.
- Ces menaces-ci sont différentes. Elles sont dirigées directement contre vous, fit-il observer en faisant jouer la pastille brillante entre ses doigts. Je suis obligé de les rendre au sérieux. Ces individus sont capables de mettre leurs promesses à exécution. Et la véhémence de leur leader indique certainement que votre meurtre constitue une priorité absolue.
- Si vous parlez des Rédemptoristes, commandant, soupira Kira, je suis au courant de tout ce que vous pouvez savoir.
Elle s'étira pour écarter le matelas de la cloison et ouvrit le panneau de sa cachette.
- Si vous écoutez ces enregistrements, vous verrez que mon nom revient à quelques reprises. J'étais déjà sur la liste noire des Rédemptoristes avant d'être affectée à DS9.
-Je suppose, dit Sisko, qui haussa un sourcil en jetant un regard en direction des pastilles, que ce sont des transcriptions des émissions de Hôren Rygis ?
- Évidemment. En tant qu'attachée militaire de Bajor à bord de cette station, je crois qu'il est de mon devoir de me tenir au courant de ce qui se passe sur la planète.
- Dans ce cas, pourquoi les cacher ?
- En théorie, suivant les mesures d'urgence toujours en vigueur, il est interdit à un Bajoran de posséder ce matériel.
- Vous auriez pu être exemptée de cette interdiction.
- C'est plus simple de ne pas faire de vagues. Pourquoi risquer de ne pas être comprise par les autres ?
- Vous êtes donc au courant, déduisit Sisko, toujours soupçonneux, de l'animosité entretenue de longue date envers vous par Hëren Rygis ... et vous avez quand même sanctionné la venue de ce groupe de Rédemptoristes à bord.
Leurs regards se rencontrèrent brutalement.
- Et je le referais, commandant. Pour les mêmes raisons que je vous ai données tantôt. Ils sont bajorans, et donc mes frères.
- Hmm, fit Sisko en frottant la pastille de son pouce.
Peut-être que vos sentiments filiaux seraient moins tendres si vous entendiez la plus récente diatribe de Hëren contre vous.
- Qu'est-ce qui vous fait penser que je ne l'ai pas entendue?
- Elle n'a jamais été diffusée. Les forces de sécurité du gouvernement provisoire ont finalement réussi à repérer l'émetteur radio fantôme à partir duquel tous les autres captaient leurs signaux. Ils ont perquisitionné et tout confisqué, ceci inclus, dit-il en lui montrant la plaquette. La date qui y est inscrite indique qu'elle a été enregistrée il n'y a pas longtemps. Disons simplement que Hôren y parle de vous avec une insistance encore jamais démontrée.
- A-t-il été ...
- Capturé? devina Sisko; il secoua la tête. Malheureusement pas. Le mouvement de résistance rédemptoriste est plutôt discret, c'est le moins qu'on puisse dire. Quel que soit le lieu où il se cache à la surface de Bajor, Hëren Rygis continue d'échapper à la capture. Et je ne doute pas qu'il recommencera, dès que les Rédemptoristes auront rebâti leur réseau de diffusion, à vomir son venin dans les oreilles de ses disciples ... et à les exhorter à vous assassiner, finit-il en baissant la voix.
- Je ne pense pas avoir grand-chose à craindre d'une équipe de microassembleurs ...
- Probablement pas. Ce sont ceux dont nous ignorons l'allégeance rédemptoriste, et dont l'identité n'est pas connue de Odo, qui m'inquiètent. Ce que je veux savoir, c'est pourquoi Hëren souhaite votre mort.
- Commandant, j'aimerais pouvoir vous dire qu'il s'agit d'une longue histoire, mais ce n'est pas le cas. Avant mon affectation sur DS Neuf, j'ai effectué une période de service au sein des forces de sécurité du gouvernement provisoire - une des rares divisions militaires que Bajor possède encore. C'est là que je croyais pouvoir le mieux servir. Quand les Cardassiens ont abandonné notre planète, nous étions en liesse, ivres de joie, de les voir partir, se souvint-elle en écartant les cheveux tombés sur son front. Nous n'avions pas prévu le chaos qui a suivi leur départ. À défaut d'autre chose, les Cardassiens faisaient régner l'ordre ... ils veillaient à la distribution de nourriture, par exemple, ils savaient aussi ce qui allait arriver le lendemain ... Quand leur règne s'est écroulé, les groupes de résistance, ceux qui avaient lutté ensemble contre les Cardassiens depuis le début, ont commencé à se disputer le pouvoir. Ils se sont battus entre eux. Finie la solidarité, pas vrai ?
Sisko demeura impassible.
- C'est pour cette raison que la Fédération est ici, dit-il. C'est quelque chose que nous avons déjà vu.
- Pas moi. Je ne savais pas ... , commença Kira en respirant profondément. Les Rédemptoristes ont été évincés des organisations de première ligne qui ont par la suite formé le gouvernement provisoire. Hôren Rygis était déjà leur leader à cette époque. Ils se sont emparés d'un temple par la force et se sont barricadés à l'intérieur avec près d'une centaine d'otages non rédemptoristes. Il y a eu une liste de demandes ... je ne me souviens même pas de la plupart d'entre elles. Mais Hôren et ses disciples avaient averti qu'ils jetteraient un cadavre hors du temple à chaque heure jusqu'à ce que leurs revendications soient satisfaites. Et ils l'ont fait... l'un d'entre eux était un garçon de douze ans. C'est ainsi que fonctionne la pensée de Hôren Rygis.
- Et vous avez reçu l'ordre de maîtriser la situation.
- Et j'ai tout bousillé, dit-elle en faisant oui de la tête. Ou peut-être pas. Je ne sais même plus. J'ai dirigé toute l'opération. Mon équipe de sécurité est montée à l'assaut du temple et nous avons franchi les portes; nous avons fait sortir tous les otages encore vivants, à l'exception d'une demi-douzaine d'entre eux, se souvint-elle avant de faire une pause. Et les Rédemptoristes ont eu ce qu'ils désiraient. Ils avaient entassé assez d'explosifs là-dedans pour embraser le ciel entier.
Les mots tombèrent lourdement de sa bouche, avec un goût de cendre.
- Ce n'était pas votre faute, argumenta Sisko. Vous avez agi comme vous deviez le faire.
Elle aurait pu revoir les flammes, les rêves et les souvenirs, sans cesse, si elle avait fermé les yeux.
- Leurs corps étaient étendus sur le sol... quelques-uns toujours vivants, du moins pour un certain temps. J'en ai reconnu certains qui venaient des camps où nous avions passé notre enfance, et d'autres que j'avais connus plus tard, quand nous avions combattu côte à côte ... alors que tout semblait si simple ... (Elle ferma les yeux, incapable de supporter plus longtemps le regard posé sur elle.) J'ai senti la chaleur dessécher mon visage et mes mains ... Quand j'ai baissé les yeux pour les regarder ... ils m'ont vue et savaient qui j'étais ... ils ont tous dû me reconnaître avant de mourir. (Kira appuya ses poings sur ses cuisses pour en faire cesser le tremblement.) Ils étaient tous mes frères. Ils sont·morts pour ce en quoi ils croyaient. Peut-être aurais-je dû mourir moi aussi.
- Vous vous jugez avec sévérité, major, et j'aimerais pouvoir vous dire que cela peut vous aider. Mais je sais que ça ne vous fera aucun bien.
Le seul fait d'évoquer ces événements l'avait meurtrie. Elle se sentait vide, comme si chacun des mots qu'elle avait prononcés lui avait arraché une partie d'elle-même.
- Évidemment, Hôren a survécu, il avait déjà fui le temple quand nous y sommes entrés, depuis longtemps ... et il parlait déjà des morts glorieuses ... (Kira baissa les yeux vers ses poings, ses jointures blanches ressemblaient à de petites pierres qui ne faisaient pas partie d'elle.) Par la suite, le mouvement rédemptoriste a pris de l'ampleur, naturellement. C'est ce qui arrive toujours, n'est-ce pas ? Après les martyrs, tout ce qui manque, c'est une cible, quelqu'un sur qui concentrer toute cette haine légitime ...
- Est-ce là tout ce que désirait Hôren ? Des noms sur une liste?
- Non ... , dit-elle en levant les yeux vers Sisko. Ce n'est pas ainsi que fonctionne son âme. Il ne pourrait être aussi puissant, et sa voix ne pourrait avoir tant de pouvoir, si sa haine n'était pas véritable. Aussi forte que l'amour qu'il portait à ceux qui sont morts.
- Il pourrait trouver un meilleur moyen d'honorer leur mémoire, dit Sisko, la mine sombre, immobile.
Maintenant il est trop tard.
- Qu'avez-vous dit, major?
Kira se rendit compte qu'elle avait prononcé tout haut les paroles que le revenant lui avait dites.
- Je ... je ne sais pas ...
- Peut-être le docteur a-t-il raison et vous avez besoin de repos, conjectura Sisko, le front plissé par l 'inquiétude.
- Ce serait pire que tout, dit Kira avec un hochement de tête négatif. Je ne ferais plus alors que ... que me rappeler.
Un vide se creusa entre eux comme si, l'espace d'un instant, Sisko avait vu quelqu'un d'autre devant lui. Il hocha la tête.
- Très bien, dit-il en se levant. Les mesures de sécurité additionnelles dont je discuterai avec Odo ne vous empêcheront pas de préparer votre mission.
Il se dirigea d'abord vers la porte, mais il alla plutôt ramasser les pastilles que Kira avait jetées sur le lit.
- Je crois que vous n'en avez plus besoin maintenant.
Kira put entendre le frottement des microplaquettes les unes contre les autres, comme s'il les réduisait en poussière dans son poing.
- Non ... , dit-elle, parvenant presque à lui adresser un sourire reconnaissant. Non, je n'en ai plus besoin.

CHAPITRE 7

Certains détails sans conséquences, comme l'emplacement de la cachette, avaient été modifiés, mais d'autres choses avaient changé pour le mieux - il pouvait s'en rendre compte à l'expression des visages rassemblés autour de lui. En son for intérieur, Hôren s'en félicita. La mort d'une seule personne avait eu d'heureux résultats et un nouveau meurtre ne serait pas nécessaire - du moins pas celui d'un de ses disciples.
- Est-ce que tout le monde est là?
Son regard fit le tour du cercle. Il y avait tellement de plus de place ici que dans le trou dans lequel il avait été enfermé la dernière fois, où il était à peine capable de se retourner, cl encore moins de se tenir debout. Il en portait encore le souvenir aux creux des reins et dans les muscles de ses épaules. Ici, les murs et le plafond étaient si éloignés que l'obscurité engloutissait rapidement la lueur du luminaire portatif.
- J'ai demandé que tous soient présents ...
- Comme vous l'avez ordonné, dit Deyreth Elt à ses côtés, ils sont tous ici.
Deyrcth était assis à la droite de Hôren, comme s'il s'était récemment mérité cet honneur. Le terme « ils» qu'il avait utilisé pour désigner les autres semblait confirmer le nouveau statut qu'il s'était accordé.
Ce que Deyreth pensait de lui-même n'avait plus aucun intérêt pour Hôren, Tant de choses allaient bientôt parvenir à leur aboutissement que certains éléments de moindre importance et dont il pouvait maintenant se passer avaient commencé à disparaître pour lui, comme des flammes de chandelles effacées par les feux d'une éblouissante aurore. Il dut faire un effort pour ne pas oublier qu'ils lui seraient utiles encore un certain temps.
- Votre présence réjouit mon cœur, dit Hëren en posant son regard tour à tour sur chacun des visages dans la pénombre. La communion des fidèles nous donne à tous de la force. (Il appuya son dos sur le coussin d'une couverture repliée.) Comment vos travaux progressent ils ? Et ceux des étrangers ?
Personne ne répondit. Tous avaient repris leur air taciturne habituel. C'est Deyreth qui brisa le silence :
- Le module de quarantaine - ou la sous-station, ainsi qu'ils ont commencé à l'appeler - est presque prêt pour le voyage. Le chef ingénieur O'Brien et ses techniciens ont terminé l'installation des systèmes environnementaux et des divers senseurs et autres appareils destinés à l'usage du docteur. La plupart des équipes techniques qui y travaillaient ont même été affectées à l'achèvement de la navette de transport qui sera utilisée pour remorquer la sous-station dans le trou de ver.
- Il ne reste donc plus que ... votre travail? C'est ça? Un sourire de conspirateur se dessina sur les traits anguleux de Deyreth.
- Notre véritable travail. Nous avons rencontré certains ... problèmes imprévus, avec les circuits sur lesquels nous travaillons. Des microcomposantes qui ne répondaient pas aux devis ou qui ont flanché durant les charges d'essai. Notre équipe a dû se rendre à l'intérieur de la sous-station pour corriger ces éléments. O'Brien et les autres sont beaucoup trop occupés, ils n'ont pas le temps de nous surveiller. Nous avons pu en faire beaucoup ... sans qu'ils ne s'aperçoivent de rien.
Un des membres osa prendre la parole :
- C'est exact... Ils n'ont aucune idée de tout ce que nous sommes en train de faire dans la sous-station. Nous avons installé des circuits de dérivation partout et chaque fois que O'Brien effectue un test diagnostique, les résultats apparaissent tels qu'ils devraient être. À moins de démonter tous les panneaux, rien ne peut être détecté, et ils n'ont plus assez de temps de toute façon.
Ces détails techniques ne l'intéressaient nullement, mais Hëren laissa l'homme parler. Seul lui importait le résultat l'aménagement de la prochaine cachette - la dernière -. qui le conduirait à distance de frappe de celle dont la mort serait pour lui une douce revanche.
Il ferma les yeux, pendant que le disciple abordait un autre sujet, tout aussi futile. Hôren écoutait plutôt le souvenir de sa propre voix, des paroles qu'il avait enregistrées à l'intention des fidèles de Bajor. Seule la saignée ... guérira le mal. Le simple souvenir de ces mots lui était agréable. Plus encore, il se délectait des images qu'ils faisaient naître en lui, l'antique technique médicale de la phlébotomie élevée au rang de rituel sacré.
Il y aurait plus d'un médecin sur la mission de la sous-station, mais c'est sa main à lui qui manierait le scalpel et apporterait le remède au mal qui avait aussi infecté son cœur, un mal qui ne pouvait être purgé que par l'écoulement du sang d'un autre, de son sang ...
- Cela vous convient-il ? Certainement ...
Hëren rouvrit les yeux et vit Deyreth et les autres, qui le regardaient. Il hocha lentement la tête.
- Votre œuvre est appréciée par tous les fidèles, susurra-t-il avec un sourire. Et je sais que tout sera prêt pour moi, grâce à vous.
La long cheminement de ses desseins, la venue du grand jour ... c'était pour cette raison que l'emplacement de la cache avait si souvent été changé, depuis les entrailles lointaines de la station jusqu'à l'extrême proximité, presque l'intérieur, du quai d'ingénierie. Ils avaient réussi à déjouer l'efficacité sans faille du chef de sécurité, qui continuait de scruter le moindre centimètre carré des espaces obscurs et déserts. Le principe qui lui avait permis d'échapper jusqu'à ce jour à la capture - se loger dans le nid même de l'étranger - trouvait maintenant sa suite logique. S'ils avaient su qu'il était si près d'eux ... si près d'elle ... mais ils l'ignoraient, bien sûr. Le bouclier de sa foi le protégeait des étrangers.
- Hëren ... Je suis inquiet...
À ces quelques mots timides, son sang ne fit qu'un tour.
- Oh ? fit-il en foudroyant du regard celui qui avait parlé. D'où vient ton trouble ? Ton cœur serait-il visité par le doute ?
- Non .. , s'empressa de répondre l'autre en secouant énergiquement la tête. Bien sûr que non. Je suis seulement. ..
-Parle.
- Je suis inquiet pour vous, Hôren, confessa-t-il, d'une voix presque implorante. Vous êtes si important... pas seulement pour nous, mais pour tous les croyants ... Qu'adviendrait-il de notre cause, de nos espoirs, si quelque chose devait... si quelque chose devait vous arriver ? Qui maintiendrait alors l'unité parmi les Rédemptoristes? Il me semble qu'il est... non pas insensé, ce n'est pas ce que je veux dire, mais ... risqué, que ce soit vous ...
- Je vois, dit Hôren, réprimant son courroux. Et que suggères-tu? De t'en charger toi-même?
- Je ne sais pas ... , répondit le disciple, qui semblait s'enfoncer dans sa confusion. Mais il me semble que ... si c'est la mort de Kira Nerys qui est désirée, nous pouvons régler cela maintenant. Beaucoup plus facilement, et sans mettre votre vie en danger. Même si nous les laissions leur mission, il y a des tas de manières de s' asn'en reviendra jamais ...
- Ah, fit Hëren, hochant la tête. Tes inquiétudes à me touchent beaucoup. (Sa voix s'adoucit, se fit tendre celle d'un parent s'adressant à un fils.) Tu as raison : je risque gros - je risque tout en poursuivant le plan que nous avons mis au point ensemble et dont. vous avez assuré la réalisation. (Il promena son regard sur le groupe.) Mais vous ne devez pas oublier que ma mort n'aurait pas d'importance. Pour débarrasser l'âme de Bajor de cette souillure, il m'est demandé de poser un humble geste. Et en retour, il me serait accordé un illustre privilège : l'honneur de mourir comme sont morts nos frères ... , déclara-t-il en souriant avec tristesse. Peut-être suis-je égoïste de vouloir m'approprier cette faveur. Me la refuseriez-vous ?
- Mais, c'est que ... , bafouilla le jeune homme, serrant les poings. Vaut-elle la peine que vous risquiez votre vie?
- Évidemment pas. Kira Nerys est un insecte à côté du dernier d'entre nous, même celui que ses sympathies pour les étrangers ont conduit à l'erreur. Il ne s'agit pas simplement d'éliminer sa pestilentielle existence. Nous avons le pouvoir de faire de sa mort - et de la mienne s'il le faut - la rédemption de Bajor, invoqua-t-il, et sa voix ne fut plus qu'un murmure vers lequel tous tendirent l'oreille. Les mystères que nos plus anciens rites tentent de comprendre, les dons que les Bajorans, parmi tous les peuples de l'univers, ont été élus pour recevoir... les orbes ... (Le chuchotement se teinta d'amertume.) Les étrangers sont venus ici et ont appelé la source de notre foi un trou de ver - nous renions nos propres croyances quand nous utilisons ce terme. Ainsi se répand la contamination.. Ils veulent maintenant faire de ce mystère sacré une route, qu'ils piétineraient sans vergogne dans le va-et-vient de leurs marchandises. Les laisserons-nous également transformer nos temples en maisons de tolérance ? Cela aussi leur procurerait beaucoup d'argent... ils nous en laisseraient peut-être quelques piécettes.
Tous gardèrent la tête baissée, comme prêts à recevoir sur leurs dos le fouet de ses paroles.
- Leur seule présence ici est une abomination, dit-il d'un ton plus doux. Mais consolez-vous : la fin de ce temps est proche.
Il ferma les yeux, sachant que son silence leur donnerait l'ordre de s'en aller. Et il resterait seul, dans les ténèbres de ses méditations.
Proche. Là où sa voix elle-même, et les paroles qui s'y consumaient, s'éteindrait.

Le silence, enfin. Il ferma le lecteur et s'enfonça dans son fauteuil, laissant les pensées pénétrer profondément en lui.
Il avait eu beaucoup de mal à retrouver la bonne pastille, celle qui avait été confisquée lors du raid sur la station de diffusion bajoranne. Odo comprenait que tout le monde n'avait pas pour les indices physiques le respect qu'il avait lui-même développé, par nécessité, au cours de ses années de service. Mais il avait quand même dû se mordre la langue quand le commandant Sisko était revenu au bureau de sécurité avec un tas de pastilles d'enregistrement dans la main, la plus importante mêlée aux autres. Odo était personnellement offensé par les diatribes emphatiques de Hëren Rygis, ce qui avait aggravé son problème de chercher parmi les microplaquettes qu'il avait toutes dû réécouter. Les créatures sensibles déployaient déjà assez d'ingéniosité pour trouver des crimes à commettre, pourquoi devait-on en plus les exhorter au meurtre ?
Il ramassa les autres pastilles et les scella dans un sac de pièces à conviction, puis il étendit le bras pour déposer celui-ci dans le classeur de l'autre côté du bureau. Maintenant qu'il avait trouvé ce qu'il cherchait, il ne prendrait pas le risque de le perdre encore une fois. Odo avait violé ses propres règles de procédure en laissant le commandant emporter la pastille, mais il ne doutait pas que Sisko en ferait un usage judicieux. Ce qui lui fut d'ailleurs confirmé quand Sisko était revenu avec le paquet de pastilles et lui avait déclaré les avoir trouvées dans les quartiers du major Kira.
Le commandant n'avait malheureusement pas éprouvé le besoin de partager avec lui ce qu'il avait appris de Kira cl Odo en avait ressenti un agacement familier. Comme la plupart des humanoïdes, Benjamin Sisko avait un respect obstiné pour la vie privée des individus - mais il désirait en même temps que son chef de sécurité furetât partout, à la recherche de tous les secrets qui auraient pu menacer la bonne marche de DS9. Odo aurait bien apprécié un coup de main de ce côté.
S'il ne recevait guère de collaboration de la part du commandant Sisko et des autres, il lui restait la possibilité d'interroger les objets inanimés, souvent plus éloquents. Il retira la pastille du lecteur et l'examina avec attention avant de la déposer sur le bureau. À sa demande, Dax l'avait analysée au microscope subphotonique, puis elle avait transféré sur l'ordinateur de la Sécurité les informations et les images qu'elle avait obtenues. Utilisant son bloc-notes électronique, il commanda le dossier sur son écran.
Sous une amplification maximale, la surface lisse de la pastille d'enregistrement ressemblait à l'écorce piquetée d'une lune sans atmosphère. Odo fit défiler l'image jusqu'à un coin où étaient inscrites les données du fabricant.
Tiens, tiens ... Sans quitter l'écran des yeux, il pianota la longue série de chiffres sur le clavier de l'ordinateur. Comme c'est intéressant ... La pastille avait parlé, divulguant des vérités beaucoup plus révélatrices que la voix de Hëren.
Le numéro de série de la microplaquette recueillie lors de la rafle chez les Rédemptoristes apparaissait sur le moniteur au-dessus du bureau. Il savait déjà ce qu'il allait trouver quand il commanda le dossier du microassembleur bajoran dont le cadavre avait été déposé sur le quai d'ingénierie. Et sur la pastille qui avait été retrouvée sur lui ...
Les numéros de série étaient identiques.
Odo se cala dans son fauteuil avec satisfaction et étudia les deux suites de nombres parallèles. Il avait déjà scanné la pastille découverte sur le cadavre, mais pas celle qui avait été trouvée lors du raid, car le commandant Sisko l'avait empruntée. Entre-temps, il avait découvert une autre pièce du puzzle, en fouillant dans la gigantesque banque de données des factures d'expédition de marchandises : toutes les pastilles de ce lot avaient été reçues et vendues par l'un des marchands ambulants installé dans un stand akhibara sur la Promenade. Le vendeur, un Rhaessien particulièrement borné, ne gardait évidemment aucun registre de ses nombreux clients - ç'aurait été trop facile.
Malgré tout... ces quelques bribes d'information, ces aveux silencieux des plaquettes, lui fournissaient une abondante matière à réflexion, dont il devait reconstituer la signification.
L'esprit de Odo était un monde complexe, rempli de lumière et de zones obscures, tout comme DS9. Il prenait plaisir à retrouver son chemin à travers les passages de ces deux mondes et à découvrir les secrets tant des personnes que des choses.
11 plaça la pastille accusatrice exactement au milieu de la surface du bureau. Bientôt, il en saurait suffisamment pour présenter un rapport au commandant.

- Je suppose qu'on vous a prévenu?
Le docteur Bashir leva les yeux du moniteur devant lui. Il effectuait une dernière vérification sur les circuits des senseurs de longue portée de la sous-station
- Vous dites ? s'étonna-t-il en se retournant vers la porte d'entrée de la cabine de pilotage de la navette de transport.
- Je vous demande si vous avez été prévenu, répéta+ elle, les bras croisés sur la poitrine et avec un froncement de sourcils plus accentué qu'à l'habitude. Ce n'est pas le moment de jouer an plus malin avec moi, docteur. Nous allons décoller du pylône dans quinze minutes. Je sais que vous avez eu une conversation avec le commandant Sisko. Au sujet de nos ... relations de travail.
Bashir poussa un soupir. La période de temps qu'il faudrait pour mener à bien la mission - traverser le trou de ver jusqu'au quadrant Gamma et ramener la navette à la station - lui était d'abord apparue trop brève. Mais à mesure qu'il s'était avéré de plus en plus évident que Kira réprouvait sa participation à cette mission, il avait commencé à croire que ce pourrait bien être au contraire un très long voyage.
- Puisque vous êtes au courant de mon entretien avec le commandant, pourquoi me le demandez-vous ?
Lui aussi commençait à avoir les nerfs en boule, après de nombreux quarts de travail ininterrompus avec O'Brien consacrés à l'installation des équipements scientifiques, afin que tout soit prêt pour la date de départ prévue. À peine une heure auparavant, Bashir ajustait tant bien que mal les derniers senseurs de la sous-station, recroquevillé à l'intérieur d'un module ajouté à la navette de transport. Quel soulagement, une fois les réglages terminés, d'arrimer le module dans la soute et de déménager dans l'espace relativement moins confiné de la cabine de pilotage - du moins jusqu'à ce que Kira lui tombe dessus.
- Et je ne crois pas, continua-t-il, que ce soit là le terme utilisé par le commandant. Disons qu'il m'a plutôt fait certaines ... recommandations.
- Peu importe, dit Kira, qui se trouvait maintenant juste derrière lui. Je vais, moi, vous mettre en garde, s'il ne l'a pas fait. Cette mission est d'une importance capitale, à la fois pour la station et pour Bajor. Mon travail est de m'assurer que tout se passe bien. Le vôtre, en ce qui me concerne, est de ne pas me déranger, expliqua-t-elle en jetant sur les lumières du panneau un regard furieux, comme si elles aussi l'avaient insultée. Vous avez encore le temps de décider de la meilleure manière de vous en acquitter.
- C'est-à-dire.. ? glissa-t-il, connaissant déjà la réponse.
- Ne pas bouger d'ici. Je n'ai pas besoin de vous.
- Major Kira, dit-il en faisant pivoter son siège et levant les yeux vers elle.
Le temps où il avait cru possible d'entretenir avec elle des relations cordiales était révolu depuis longtemps. Elle lui avait bien demandé un service lorsqu'elle en avait eu besoin, mais cela ne semblait pas avoir été une indication de ses sentiments véritables.
- Vous feriez mieux d'accepter cet arrangement. Vous êtes peut-être théoriquement chargée de cette mission, mais il ne vous faudrait pas oublier qu'une fois à bord de la sous-station vous serez sur mon territoire. Seule ma permission d'utiliser le module de quarantaine comme sous-station a rendu cette mission possible. (Ayant déjà défié le commandant Sisko sur ce point, il trouvait relativement plus facile de remettre le major à sa place.) Je peux interrompre cette mission immédiatement, si je le veux, et vous ne pourriez absolument rien y faire.
Elle irradia vers lui un venimeux silence et Bashir se demanda un moment si son hostilité ne s'était pas transformée en une véritable aliénation mentale. Kira manquait à l'appel depuis quelques quarts et demeurait terrée dans ses quartiers - ce qui lui avait permis, à lui et O'Brien, de faire avancer les travaux. Certaines rumeurs de dépression couraient parmi l'équipe de Ops. Si c'était vrai, elle en était sortie avec une fougue redoublée.
- Vous seriez surpris, insinua-t-elle d'un ton sinistre, de ce que je pourrais faire, docteur.
Il se retourna et se pencha sur les lumières qui clignotaient sur le panneau. Un très long voyage ...

- Maintenant, ..
Hôren Rygis se rapprocha du groupe d'hommes, pendant que Deyreth, à ses côtés, ne quittait pas des yeux l'afficheur d'une boîte de contrôle rudimentaire, conçue pour signaler les statuts des préparatifs finals de la navette de transport.
- Ils ont scellé les sas, annonça-t-il, et un autre point rouge se mit à clignoter à la surface de la boîte. Vérifications de périmètres initiées. Allons-y.
Ils portaient tous les bleus de travail usuels sur le quai d'ingénierie. Grâce à la défaillance habilement machinée de quelques composantes, l'équipe avait pu continuer de travailler sur les microcircuits de la sous-station jusqu'à la dernière minute. De cette manière, personne ne se poserait de questions sur la présence des microassembleurs sur la plate-forme de départ du pylône d'amarrage principal.
Hôren sentit descendre en lui un calme inaltérable. En dans des moments comme celui-ci, l'infaillible marche de la destinée lui apparaissait dans toute sa lumière. Ses disciples avaient accompli leur tâche; la suite dépendait de lui.
Il se mit en marche, caché aux regards par les autres qui l'entouraient Il devait traverser le dock de chargement du pylône sans être vu des étrangers. Du coin de l'œil, il aperçut Deyreth appuyer furtivement sur un déclic de la boîte qu'il tenait sous le bras.
Dans un grincement mécanique, les massifs bras d'arrimage s'écartèrent d'une fraction de mètre, desserrant le raccordement entre la sous-station et la navette de transport convertie en remorqueur.
- Mais qu'est-ce ... , s'exclama le chef ingénieur, à l'autre bout du quai,jetant un œil perplexe sur l'afficheur d'un panneau diagnostique; un faisceau de câbles y était fixé et courait jusqu'à un appareil monté sur la section avant de la navette. Nous recevons un curieux retour d'information.
Le reste de l'équipe d'ingénierie regarda les indicateurs des panneaux par-dessus son épaule.
Le bruit de leurs voix faiblit pendant que Hëren et les autres Rédemptoristes profitaient de leur distraction pour se glisser du côté opposé de la sous-station.
- Vite ...
Obéissant à l'ordre de Deyreth, le plus robuste des disciples se pencha et joignit les mains pour permettre à Hëren de monter. Une autre pression sur la boîte et l'un des panneaux extérieurs se souleva, juste assez pour que Hëren puisse l'écarter et y passer les épaules. Dès qu'il s'y fut glissé, il se retourna pour saisir une poignée improvisée et referma le panneau derrière lui. Le long de ses contours l'acier se réchauffa aussitôt, sous l'action d'urie charge de fission de faible niveau, scellant Hôren dans l'obscurité.
Portant la main à son oreille, il activa le minuscule communicateur qui y était fixé. À cette distance, il était facile de capter la transmission entre Kira Nerys et le médecin dans la navette reliée à la sous-station.
- Quelque chose ne va pas ?
C'était la voix de Kira. Il l'imagina, dans la cabine de pilotage, impatiente de voir initiées les manœuvres de départ.
La réponse du chef ingénieur parvint à travers la friture:
- Qu'il y avait un problème avec les supports d'arrimage On dirait que ça s'est arrangé ...
Une légère vibration courut dans la structure, autour de lui. Pas un instant à perdre. Il avança rapidement en rampant et souleva une petite trappe d'accès, puis se laissa tomber à l'intérieur de la sous-station.
Hëren se releva et tendit les bras vers le plafond, sans pouvoir atteindre le panneau qu'il avait déplacé. Il s'en occuperait plus tard : la sous-station tressaillit et il faillit perdre l'équilibre.
- Mais que faites-vous ici ... ? entendit-il à son oreille, reconnaissant les voix de l'équipe de décollage. S'il vous plaît, dégagez la zone ...
Cette sommations s'adressait sûrement à Deyreth et son groupe, qui ne semblaient avoir éveillé aucun soupçon.
Il se hâta vers l'une des sections retirées de la sous-station avec facilité, ayant mémorisé les plans que Deyreth lui avait transmis. Il pourrait s'attacher à un lit d'une des unités médicales pour se prémunir des effets de l'accélération de la navette quand celle-ci quitterait le pylône.
Ensuite, il ne lui resterait plus qu'à attendre ...

CHAPITRE 8

- Nous sommes tombés en panne.
Parce qu'il devinait la silhouette debout derrière lui dans l'entrée de la cabine de pilotage, Bashir parla à voix haute. Il releva la tête du tableau de bord et se retourna.
- Complètement à plat, insista-t-il.
- Mais qu'est-ce que ça veut dire?
Kira s'était rendue à l'arrière de la navette pour inspecter les connexions reliées aux bras d'arrimage. Le petit problème technique survenu avant leur départ de DSS n'avait cessé d'être une source de préoccupation. S'il n'en avait tenu qu'à Bashir, le décollage aurait été retardé jusqu · à ce qu'une vérification complète ait été effectuée - mais la décision revenait à Kira. Elle se glissa sw l'autre siège et jeta un bref regard sur les affichages.
- Que se passe-t-il ...
- Comme je viens de vous le dire, nous sommes en panne. Dans la flotte, si vous préférez, renchérit-il en pointant un cadran. Nous n'avançons absolument plus.
Kira marmonna quelques jurons en bajoran pendant que ses mains volaient au-dessus des commandes. Aucun des instruments n'indiqua le moindre changement. Elle se tourna vers Bashir. le regard courroucé :
- Si c'est une de vos manigances pour que nous pas·sions plus de temps dans le trou de ver, je vais ...
- Major Kira., l'interrompit-il, maîtrisant ses nerfs. S1 j'avais su que vous étiez sujette à des fantasmes paranoïaques, je vous aurais prescrit un traitement psychiatrique. Je recueille présentement toutes les informations dont j'ai besoin, merci.
Et c'était vrai. Depuis que la navette, et la sous-station qu'elle remorquait, était entrée dans le trou de ver, les senseurs opéraient à plein régime. Tous les équipements qu'il avait installés avec Dax fonctionnaient parfaitement. Il avait vérifié les banques de données portatives et constaté que les rentrées d'informations dépassaient de dix pour cent les prévisions. C'était le commandant Sisko lui-même qui lui avait suggéré de prévoir de la mémoire additionnelle.
- Ils sont très intelligents, lui avait confié Sisko durant un entretien à propos des habitants du trou de ver. Ils sont capables de comprendre le but de toute incursion, dans leur territoire. (Depuis sa rencontre avec les créatures, Sisko avait développé une propension à parler d'eux comme d'êtres matériels, presque humains.) Ils peuvent deviner ce que vous allez faire là-bas. S'ils le décident, ils verseront dans vos ordinateurs autant d'informations qu'une pluie de Naïades.
Peut-être était-ce déjà commencé. L'intérieur du trou de ver s'avérait être un coffre au trésor de radiations électromagnétiques, aussi denses aux deux extrémités de la bande de fréquence des senseurs. Il faudrait attendre d'avoir ramené les banques de données sur DS9 pour les analyser en profondeur avec Dax, mais un premier coup d'œil aux écrans des moniteurs révélait que les rafales d'énergie et le bruit de fond, loin d'être chaotiques et dues au seul hasard, répondaient à un certain ordre. Si ces premières observations se révélaient justes, l'hypothèse d'un trou de ver créé artificiellement par ses habitants - ne résultant donc pas d'un phénomène naturel- se trouverait vérifiée. Et si on en découvrait la structure à partir des données recueillies ... un champ infini de possibilités s'ouvrait alors, pour des réalisations qui dépassaient largement le champ de la médecine moiti-espèces. Bashir devait presque retenir sa main pour qu'elle ne cherche pas immédiatement à plonger dans les secrets des banques informatiques.
S'il fallait en plus que les habitants du trou de ver entrent en communication avec lui, comme avec le commandant Sisko ... il était alors certain que toutes les portes s'ouvriraient ...
- Il s'agit donc simplement d'un accident qui tombe à point? suggéra Kira.
- Major, je vous suggère de relaxer un peu, dit-il, lassé de ses soupçons. Vous connaissez très bien la qualité du matériel avec lequel O'Brien a dû se débrouiller. Ce n'est probablement rien d'autre qu'une connexion qui s'est relâchée. Tenez, regardez ...
Serrant le poing, il l'abattit sur le panneau devant lui qui lui sembla le moins fragile, ainsi qu'il avait vu faire si souvent O'Brien.
Il ne se passa rien, sinon qu'une douleur cuisante courut de ses articulations jusqu'à son coude, mais Bashir se garda bien d'en laisser paraître quoi que ce soit.
- Très impressionnant, laissa-t-elle tomber sèchement. Bon. Peut-être vaudrait-il mieux maintenant essayer de réparer ce qui est défectueux et continuer notre route. Si nous pouvions communiquer avec DS9, nous pourrions demander un conseil technique à O'Brien. Mais puisque c'est impossible ... Venez, dit-elle en se levant. Allons jeter un coup d'œil à la chambre des moteurs.
- Avez-vous vraiment besoin de moi ? s'enquit Bashir, qui avait reporté son attention sur les affichages des senseurs.
- Seulement pour tenir la lampe de poche. À présent, suivez-moi, ordonna-t-elle en passant devant lui.
Ils remarquèrent l'odeur de brûlé dès qu'ils ouvrirent la trappe d'accès. Il n'y avait pas de feu - le système d'alarme se serait alors déclenché-, mais une surcharge des circuits avait carbonisé le filage.
- Ça n'a pas l'air fameux, constata Bashir en passant la tête dans l'ouverture.
- Bravo pour le diagnostic, se moqua Kira, qui descendait déjà l'échelle métallique. C'est encore pire ici.
Une fois qu'il se fut glissé auprès d'elle dans l'espace exigu, Bashir se masqua la bouche et le nez de sa main pour respirer.
- Que s'est-il passé, d'après vous?
Il la regarda ouvrir un panneau sur le côté d'un des énormes cylindres et actionner le dispositif d'autosurveillance des moteurs.
- En tout cas, ce ne sont pas les unités d'impulsion - tout fonctionne bien. (Une nouvelle série de chiffres défila sur l'afficheur.) On dirait que ça vient des circuits de dérivation ... non, ce sont les amortisseurs.
Après avoir passé la main sur la surface du blindage épais d'un mètre installé autour des moteurs, elle examina la suie qui recouvrait sa paume.
- Il y a eu une surcharge. Les algorithmes de rétention et de distribution se sont détraqués.
- Qu'est-ce que ça signifie ?
- Ces amortisseurs sont fabriqués à partir d'une matrice cristalline programmable, expliqua-t-elle en refermant le panneau diagnostique. Ils capturent l'énergie d'impulsion des moteurs et les modulent en une onde sinusoïdale. La poussée reste pratiquement la même, mais elle ne perturbe plus le champ ionique du trou de ver; de cette manière, nos amis là-bas ne sont pas incommodés par ses effets. Mais quelque chose s'est déréglé. On dirait que les amortisseurs absorbent cent pour cent de l'énergie d'impulsion mais n'en rejettent que quatre-vingt-dix. À cause de la masse additionnelle de la sous-station, nous n'aurions probablement pas remarqué la baisse de puissance. Du moins pas avant que le système n'ait été complètement grillé.
- Nous sommes donc immobilisés ici, sans moteurs ? demanda Bashir en jetant un regard sur les formes silencieuses autour de lui.
- Non ... , dit-elle en secouant la tête. Il est assez facile de retirer la circuiterie des amortisseurs, ce qui remettrait les choses dans leur état originel. Mais que se passera-t-il si nous allumons les moteurs et que les amortisseurs ne fonctionnent pas ?
Bonne question, il devait l'admettre. Les voyages dans. le trou de ver avaient été rendus possible grâce aux arrangements pris par le commandant Sisko avec les mystérieuses créatures qui l'habitaient. Des créatures pour qui les effets des moteurs d'impulsion pouvaient être mortels ...
- Retournons à la cabine de pilotage, dit Kira en commençant à gravir les échelons qui menaient à l'écoutille. Nous allons devoir réfléchir sérieusement à ce petit problème.

Pendant qu'il attendait, il prit bien soin de ne toucher à aucun des rares objets qui meublaient les quartiers de résidence. Odo aurait facilement pu inspecter sans qu'il le sut tout ce que le Rédemptoriste possédait - c'est-à-dire pas grand-chose, quelques vêtements et des jeux d'outils de microassemblage. Il aurait pu se transformer en une fine membrane et recouvrir le plafond, afin d'épier ses faits et gestes pendant qu'il était seul. Mais ce cas requérait une approche plus directe, jugeait-il.
La porte glissa dans son ouverture et le Rédemptoriste nommé Deyreth Elt entra. Perdu dans ses pensées ou simplement fatigué, il laissa la porte se refermer avant d'apercevoir Odo, qui avait pris place dans le fauteuil du bureau.
-Qu'est-ce que ça signifie? demanda-t-il avec hostilité. Que faites-vous ici ?
- N'ayez pas peur, conseilla Odo avec calme. Je suis désolé de cette intrusion dans votre intimité, mais j'ai pensé que vous préféreriez peut-être voir notre conversation entourée de la plus grande discrétion possible. Vous savez qui je suis, n'est-ce pas?
- Vous êtes le chef de sécurité ... , répondit Deyreth en hochant lentement la tête, et il resta près de la porte, comme s'il se réservait la possibilité de lui fausser compagnie.
- J'ai pu remarquer, commença Odo, que pour un groupe accordant une importance suprême à ses dévotions religieuses, vous et vos compagnons rédemptoristes étiez remarquablement bien informés sur la réalité quotidienne des opérations de DS9. Comme si vous aviez pris soin d'étudier la situation de près. C'est du moins l'impression que j'ai eue en m'entretenant avec les autres.
- Pourquoi leur avez-vous parlé ? demanda Deyreth, soupçonneux.
Odo remarqua avec satisfaction son changement d'attitude. Il était toujours utile d'enfoncer une semence susceptible de croître suffisamment pour créer des divisions au sein des conjurations.
- C'est mon travail, non? Enquêter ... parler avec les gens. J'aurais cru que ma curiosité éveillerait votre sympathie, puisque mon enquête porte sur le meurtre d'un des vôtres.
Le visage de Deyreth se referma un peu plus encore.
- Arten était un sot.
- Oh? Les sots méritent-ils donc la mort?
- Cela ... ne me concerne pas, dit le Bajoran, et son expression laissa voir qu'il avait parlé sans réfléchir. Arten s'était fait de mauvais camarades, des non-croyants, quand il est arrivé ici. Nous n'aurions pas dû l'emmener, il était trop jeune. Il n'avait pas la protection d'une foi bien trempée pour le prémunir contre ses propres erreurs.
- Je comprends. Et quelles étaient ces erreurs ... ?
- Cela ne vous regarde pas. Vous pouvez enquêter sur sa mort si vous le désirez, je n'ai rien à y redire. Mais les questions de doctrine dépassent votre sphère d'autorité.
- Fort bien, acquiesça Odo en se penchant en avant.
Parlons un peu de la mort de votre compatriote. Je trouve ... intéressant de vous entendre mentionner ces « mauvais camarades » que Arten a rencontrés ici. Surtout que mes recherches auprès de ceux qui pourraient répondre à description - et je connais tous ceux qui se trouvent à bord de cette station - révèlent qu'aucun d'entre eux n'a eu le moindre contact avec lui. Il semble bien qu'il ait mené la même existence recluse que vous et le reste des Rédemptoristes.
- Je n'étais pas au courant de toutes ses allées et venues. protesta Deyreth en haussant les épaules.
Odo laissa son regard errer dans les quartiers.
- Aimez-vons la musique ? demanda-t-il enfin, en fixant de nouveau le Bajoran.
La question sembla intriguer Deyreth.
- Ce sont là des frivolités...
- Je m'attendais à cette réponse et je ne m'étonne donc pas de ne pas trouver de lecteur dans vos quartiers. Il n'y en avait pas non plus dans ceux de Arten, d'ailleurs. J'ai pourtant découvert deux pastilles vierges sur son cadavre ... Il est vrai qu'elles ne servent pas seulement à enregistrer de la musique ...
Deyreth resta silencieux, mais il devenait visiblement de plus en plus nerveux.
- Quel usage en faites-vous ?
- Je ne sais pas de quoi vous voulez parler ...
- Voilà un certain temps, j'aurais pu vous croire, déclara Odo, en observant attentivement le changement d'expression de son interlocuteur. Mais plus maintenant,un certain tenancier férengi. Probablement le pire « camarade » possible qu'on puisse trouver sur la station, mais il lui arrive de de me rendre de petits services - pour se faire pardonner ses méfaits futurs.
La lèvre de Deyreth se plissa de dégoût
- Qu·ai-je à voir avec un tel individu?
- Quark a l'habitude d'enregistrer discrètement les allées et venues à l'intérieur de son établissement, ainsi que dans ses alentours immédiats, sur la Promenade. L'entrée est truffée de lentilles habilement dissimulées. Il se protège simplement des risques de chantage.
- Je n'ai jamais fréquenté de tels lieux.
- Peut-être pas. Mais voici maintenant quelques quarts, peu après votre arrivée sur la station. vous vous êtes rendu au kiosque d'un marchand rhaessien situé juste en face du Quark's, de l'autre côté de la Promenade - vous êtes très facilement identifiable sur la bande vidéo qu'il m'a remise. Vous avez fait l'achat de deux paquets de pastilles d'enregistrement, que vous avez payés avec des titres provenant du gouvernement provisoire de Bajor - le Rhaessien vous a floué sur le taux de change. Les détails de la transaction apparaissent très clairement sous un grossissement maximum Les numéros de série du fabricant sur les pastilles sont identiques à celles retrouvées sur le cadavre de Arten. Ce détail n'a pas grande importance en soi, bien sûr - vous avez pu les lui remettre pour une raison que j'ignore et qui ne m'intéresse pas vraiment.
Deyreth avait reculé jusqu'à la porte.
- Ce qui est important, continua Odo, c'est que les pastilles découvertes lors d'une descente dans un poste de diffusion clandestin sur Bajor portaient le même numéro ...
En une fraction de seconde, Deyreth avait appuyé sur la commande de la porte et s'était précipité dans le couloir.
Déjà prêt, Odo avait imprimé à la masse musculaire de ses jambes un taux élevé de conversion de glycogène. Il bondit comme un ressort et cloua Deyreth au sol en quelques enjambées.
- Circulez, intima-t-il aux quelques passants interloqués dans le couloir.
Un genou enfoncé dans le dos de Deyreth, il saisit son autre poignet et lui enfila une paire de menottes.
- Circulez, répéta-t-il. Il n'y a rien à voir ici.
Il remit le Rédemptoriste sur ses pieds et le poussa vers le plus proche turbolift.

- Ça va? demanda-t-elle en s'agenouillant pour voir comment avançait le travail.
Bashir était couché sur le dos, la tête et le haut du corps engoncés dans une ouverture étroite sous le poste de pilotage.
- Attendez. .. , souffla-t-il en se dégageant de l'ouverture, ses outils et sa lampe à la main. Pas si mal, dit-il en appuyant ses épaules contre la cloison. Mais ça va prendre du temps.
Le jeune docteur avait étonné Kira en trouvant un moyen d'apporter certaines modifications au communicateur - elle avait toujours cru que la médecine était son seul champ de connaissances pratiques. Mais, cette fois, son passe-temps de restaurer des appareils d'enregistrement anciens s'avérait utile : il avait effectué une analyse sommaire du spectre électromagnétique qui les enveloppait dans le trou de ver et trouvé une mince bande qui semblait se réfléchir sur les limites de l'espace combe de ses parois. S'il réussissait à canaliser le signal émetteur sur ces seules fréquences, ils pourraient peut-être rejoindre Ops sur DS9. Le taux exponentiel de la diminution de puissance du signal serait élevé, mais cela valait la peine de tenter le coup.
- Reposez-vous un peu, suggéra Kira, regrettant presque de l'avoir rabroué comme elle l'avait fait. Nous devons penser à un plan.
Bashir la suivit jusqu'aux sièges de pilotage. Pendant qu'il posait des bandages autour de ses jointures écorchées, elle lui fit part de son analyse de la situation.
- C'est du sabotage, évidemment, dit-elle en serrant les bras du fauteuil. O'Brien a procédé lui-même à l'installation de ces amortisseurs et les a ensuite vérifiés; ils ne posaient aucun problème. Sinon il n'aurait pas laissé la navette partir pour cette mission. On a donc dû les trafiquer par la suite.
Elle soupçonnait bien ce qui avait pu se passer mais préféra ne rien dire. Seul un individu possédant une connaissance poussée des techniques de microassemblage pouvait avoir apporté des changements à la circuiterie des amortisseurs.
- Peut-être que quelqu'un ne veut pas nous voir parvenir jusqu'au quadrant Gamma, conjectura Bashir en refermant le couvercle de la trousse de premiers soins. Si Odo était avec nous, il nous rappellerait sûrement le vieil adage terrien : Qui bono ? À qui le crime profite-t-il ? Je ne peux voir que les Cardassiens. (Il frotta de son pouce le bandage qui coiffait son index.) Mais Gui Tahgla et son équipage avaient déjà quitté la station quand les amortisseurs ont été mis en place ... Par conséquent, il faut qu'ils aient eu des complices à bord de la station.
La pensée de Bashir avait pris une tangente à des années-lumière de la sienne et, quant à elle, c'était tant mieux.
- Pour l'instant, il importe peu de connaître les auteurs de ce sabotage, ou leurs motifs. Nous devons plutôt nous demander comment nous allons sortir d'ici. Et vite il faut que la sous-station soit en place avant l'arrivée des Cardassiens.
- Je ne sais pas ... , s'interrogea Bashir en secouant la tête. Cela ne nous sert pas à grand-chose que les moteurs soient toujours opérationnels. Si nous les allumons sans les amortisseurs, ils enverront une onde de choc à travers les champs de particules ioniques et nous ignorons comment se défendront les habitants du trou de ver. La même chose s'est déjà produite quand le commandant Sisko est venu ici, et ils ont coupé les liaisons du trou de ver avec l'univers ambiant; jusqu'à ce qu'ils le rouvrent, c'était comme si le trou n'avait jamais existé. Même en utilisant les moteurs sans amortisseurs nous pourrions ne jamais sortir d'ici.
Kira s'inquiétait pour la même raison. Elle gardait un vif souvenir de la disparition soudaine du trou de ver, emportant Sisko avec elle, et du maelstrom d'énergies jaillissant de sa gueule dans les moments qui l'avaient précédés. La même chose pouvait maintenant leur arriver, mais avec encore moins de chances d'en sortir vivant que de ressusciter d'une tombe scellée par le vide sidéral qui sépare les étoiles.
De plus, fit remarquer Bashir, il faut songer aux implications morales. Même si les moteurs, sans amortisseurs, pouvaient nous permettre de nous rendre dans le quadrant Gamma, et que nous n'étions pas liés par l'entente prise par le commandant Sisko avec les habitants du trou de ver, il reste que nous connaissons l'effet mortel de l'énergie d'impulsion sur eux. Aurions-nous le droit de leur faire du mal ?
- C'est le médecin qui parle.
- Cela n'en demeure pas moins la décision que nous devons prendre.
Elle savait qu'il avait raison. Et aussi que des intérêts très matériels étaient enjeu: s'ils parvenaient à mettre en position la sous-station dans le quadrant Gamma et que les habitants du trou de ver le faisaient disparaître, ils ne seraient guère avancés. Bajor se retrouverait avec une souveraineté sur rien d'autre qu'un secteur désert de l'espace.
Kira se frotta le front, pour tenter de cahner la douleur qui s'y était logée. S'ils avaient eu plus de temps, et si les Cardassiens n'étaient pas en route pour revendiquer la zone de sortie ... s'ils avaient été en contact avec DS9 et qu'ils eussent pu s'entretenir avec Sisko et les autres pour établir un plan d'action ...
Il n'y avait plus de temps. Quoi qu'elle décidât, même d'un mauvais choix, il fallait faire vite.
- Bon, dit-elle en prenant une grande respiration; elle se pencha et posa la main sur le bras de Bashir. Voici ce que nous allons faire.

* * * * *

- Vous êtes très malin, lança le Rédemptoriste à Odo d'un ton hargneux, ayant réussi à retrouver son sangfroid alors que Odo le poussait vers le bureau de la Sécurité. Je suppose que vous êtes gonflé d'orgueil après cet exploit.
- Pas plus qu'à l'habitude, répondit Odo sans relâcher sa poigne sur le bras du suspect,
La foule de la Promenade qui s'ouvrait sur leur passage se montrait peu curieuse de l'incident : la scène n'avait pour eux rien d'extraordinaire.
- Je peux vous assurer qu'il s'agit d'un simple travail de routine, ajouta-t-il.
Devant lui, Deyreth se tordit le cou pour le regarder. - Profitez-en pendant que vous le pouvez encore, pauvre païen. (Une expression démente de triomphe illuminait le visage pointu du Bajoran.) Ce qui peut advenir de moi n'a aucune importance. Une aube va se lever qu'aucun de vous ne peut imaginer.
- Mais oui, bien sûr. Allons, avance, ordonna Odo. Les fanatiques religieux l'agaçaient. Leurs esprits fonctionnaient avec une effroyable simplicité, éclairés par une lumière éblouissante qui consumait tout. Aucun mérite avec eux : celui-ci avait déjà presque avoué le meurtre du jeune disciple.
- Pourquoi n'attendez-vous pas que je prenne votre déposition.
- Est-ce vraiment nécessaire ? Vous avez sûrement déjà deviné tout ce que vous avez besoin de savoir, puisque vous êtes si futé, cracha Deyreth, la lèvre mouchetée de salive. Je me suis procuré ici les pastilles que les forces de sécurité de cette vermine de gouvernement provisoire ont trouvées durant leur descente sur notre station d'émission, et alors ? Qu'est-ce que cela prouve, dites-le moi ?
- Cela prouve que Hôren Rygis, votre leader, est quelque part sur la station. Il a enregistré ses émissions ici et les a fait transiter en douce sur Bajor. (Il poussa sans ménagement Deyreth vers le bureau de sécurité.) C'est de ça dont nous allons parler tous les deux. Et ensuite vous me conduirez jusqu'à lui.
Deyreth éclata de rire, les yeux brillants de joie.
-Trop tard! Il est parti, vous ne pouvez plus l'atteindre ! cria-t-il en se contorsionnant un peu plus encore. Vous ne pouvez pas stopper ce qui a été ordonné ...
Odo dut tourner la tête, un court instant, pour entrer le code d'ouverture de la porte. Ce fut suffisant: il entendit le bruit métallique des menottes frappant le sol, suivi de celui des outils de microassemblage que Deyreth avait subrepticement réussi à glisser dans sa poche. Il fut projeté contre le mur et Deyreth échappa à sa grippe.
- Arrêtez ! cria l'officier de sécurité.
Odo reprit son équilibre et vit Deyreth s'enfoncer dans la foule. Personne ne fit un geste pour l'arrêter.
- Écartez-vous ...
Dans sa course aveugle, Deyreth entra en collision avec la rambarde qui surplombait la passerelle inférieure. Le choc l'assomma presque et il s'accrocha, étourdi, à la barre de métal, le torse penché dans le vide.
Il ne restait à Odo que quelques mètres à franchir, à travers le mur d'humanoïdes et d'autres créatures. Il n'avait pas le temps de prendre une autre forme, qui lui aurait permis de parvenir plus vite jusqu'à Deyreth, et il le vit tourner vers lui un regard agonisant Le Bajoran grimpa sur la rampe au moment même où Odo tendait le bras pour l'attraper.
La gravité eut raison de lui avant. Deyreth lâcha la rampe de métal et bascula, alors que la main déployée de Odo n'était plus qu'à quelques centimètres de lui.
La foule s'amassa autour du chef de sécurité quand il se pencha pour voir le corps replié qui s'était écrasé sur la grille de la passerelle inférieure. Le sang commençait déjà à couler à travers les petits trous et tachetait les tuyaux et les câbles qui couraient en-dessous.
Odo se retourna et se fraya un chemin à travers l'écran des badauds. Il faudrait que quelqu'un d'autre s'occupe de ramasser le corps du Rédemptoriste. Pour l'instant, il devait se rendre sur Ops et parler au commandant Sisko.

CHAPITRE 9


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Deuxième partie


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CHAPITRE 10


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CHAPITRE 11


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CHAPITRE 12


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CHAPITRE 13


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CHAPITRE 18


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F I N

Cette ligne de programmation ne sert qu'a formaté proprement les lignes de textes lors d'un utilisation sous Mozilla Firefox. J'aimerais pouvoir m'en passer mais je ne sait pas comment, alors pour l'instant. Longue vie et prospèrité