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A la recherche de Spock
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A la recherche de Spock.
CHAPITRE UN

Spock était mort.
L’équipage de l’Entreprise était rassemblé sur le pont principal pour saluer la mémoire du disparu.
Le docteur Leonard McCoy leva son verre pour porter un dernier toast. En même temps, il jeta un regard circulaire sur l’assemblée.
L’Amiral Kirk et le Docteur Carol Marcus se tenaient aux côtés du fils de Carol, David Marcus. David était également le fils de Kirk. Jim n’avait rien su de son existence pendant des années, mais ils étaient enfin réunis.
Le Lieutenant Uhura, l’ingénieur en chef Montgomery Scott, le Commander Pavel Chekov et Hikaru Sulu, qui venait d’être promu capitaine, formaient un petit groupe qui restait à l'écart.
A l’exception de Saavik, tous les membres de l’équipage portaient les stigmates des journées angoissantes qu’ils avaient vécues. Le conditionnement vulcain de la jeune femme exigeait qu’elle soit impassible en toutes circonstances, et elle s’y conformait.
« Si ses gènes romuliens lui permettent de ressentir du chagrin au sujet de la mort de son maître en vulcanité » “, pensa McCoy, « elle n’en laisse rien paraître... »
Le médecin-chef ne connaissait pas les autres membres de l’équipage depuis assez longtemps pour se souvenir de leurs noms. Tout ce qu’il pouvait dire, c’était que les pauvres cadets semblaient terriblement jeunes pour avoir traversé les épreuves des derniers jours.
- « A Spock », dit-il gravement. « Il a sacrifié sa vie pour nous. »
- « A Spock », reprirent toutes les personnes présentes à l’exception d’une seule.
- « A Spock », finit par dire Kirk avec un temps de décalage. Les voix de ses compagnons l’avaient tiré de sa rêverie. Jusque-là, son esprit flottait entre le temps et l’espace, à des milliers d’années-lumière du vaisseau, aux confins de la nébuleuse de Mutara.
Tout le monde but. McCoy porta son verre à ses lèvres. L’odeur forte de l’alcool monta à ses narines, et il grimaça. C’était du bourbon artificiel, qui sortait tout droit du synthétiseur de l’Entreprise. Il avait un goût âpre, mais le docteur n’avait rien trouvé de mieux. La mission qu’ils venaient d’accomplir était censée être de pure routine. En réalité, elle avait tourné à la tragédie. Personne n’aurait pu le prévoir, et Scotty lui-même était monté à bord sans” remontant “.
Leonard McCoy éloigna son verre de sa bouche. Il n’était même pas parvenu à y tremper les lèvres.
- « A Peter », dit Montgomery Scott. Son neveu, le cadet Peter Preston, était également tombé au cours de la bataille qui avait coûté la vie de Spock. L’ingénieur tenta d’évoquer la mémoire du jeune homme. Mais les mots ne voulurent pas sortir de sa gorge, et il se contenta de siffler son verre d’un trait.
McCoy constata une nouvelle fois qu’il ne parvenait pas à se contraindre à avaler l’étrange breuvage.
Lorsque tous les verres furent de nouveau remplis, David Marcus s’avança.
- « A nos amis du laboratoire spatial », dit-il.
Le médecin-chef fit une nouvelle tentative. Il eut le sentiment que le simple fait d’inhaler les émanations de l’alcool suffisait à le saouler.
Comme personne ne semblait disposé à proposer de nouveaux toasts, l’assemblée se dispersa. Des petits groupes se formèrent. La majorité des gens commençaient à ressentir les effets de la boisson. Mais l’ivresse ne parvenait pas à leur faire oublier leur peine...
« Cette réunion était une idée idiote », pensa McCoy. « Je me demande qui s’est imaginé le contraire... »
Puis sa confusion cessa un moment, et il se souvint que c’était Scott et lui qui avaient tenu à organiser cette soirée !
Il se dirigea vers le buffet. Des rangées de bouteilles étaient disposées sur une grande table. Il en ramassa une sans prêter attention à son contenu, et se remplit un nouveau verre. Scott et lui avaient passé la journée à préparer la réunion. En dépit de leurs efforts, le synthétiseur avait été dépassé par la subtilité de leur programmation. Bien des ingrédients indispensables à la fabrication de boissons dignes de ce nom étaient inconnus de ses banques de données. Par conséquent, toutes leurs décoctions avaient à peu près le même goût.
Montgomery Scott vacilla jusqu’à McCoy, s’arrêta comme il pouvait, et jeta un regard vide sur la table. Le docteur s’empara d’une bouteille et la tendit à l’ingénieur en chef.
- « C’est du scotch, Scotty, ou du moins quelque chose d’approchant... »
Le visage de l’ingénieur était raviné par l’épuisement et le chagrin.
- « Je me souviens d’une époque », commença-t-il, « quand le gamin n’était pas plus haut que trois pommes... »
Sa voix se brisa.
- « Je me souviens d’une autre époque », reprit-il, « quand Monsieur Spock... »
Sa voix se brisa de nouveau. Il porta la bouteille à ses lèvres et commença à boire à même le goulot. Lui aussi se demandait s’il avait eu raison d’insister pour que la réunion ait lieu. Au fond, il s’agissait d’une vieille coutume de la patrie de ses ancêtres, inconnue de la plupart des membres de l’équipage, et totalement étrangère à l’une des personnes à qui elle était dédiée...
- « Ça ne sert à rien, docteur », dit-il après s’être essuyé les lèvres, « je ne peux plus supporter cette mascarade... »
McCoy grimpa sur une chaise. Puis il regarda en bas avec hésitation. Il se sentait vaguement malade, et c’est en vacillant qu’il entreprit de monter sur la table. Il slaloma du mieux qu’il le pouvait entre les bouteilles, jusqu’à ce qu’une d’entre elles se renverse et répande son contenu sur le sol. Le docteur décida d’ignorer l’incident, et prit la parole.
- « Nous sommes ici pour rendre hommage aux vies exemplaires de nos camarades ! » s’exclama-t-il. « Pas pour pleurer leur mort... »
Il s’arrêta un instant. Quelque chose dans son discours sonnait faux, mais il ne parvenait pas à savoir quoi. De plus, tout le monde le regardait, et il commençait à se sentir horriblement confus.
« Si tu ne veux pas qu’on te regarde », pensa-t-il, « pourquoi diable es-tu monté sur la table ? »
La clarté de ce raisonnement le rassura. Il serra les poings et se remit à parler.
- « D’ailleurs, le chagrin est une manifestation parfaitement illogique ! »

* * * * *

Kirk s’approcha et s’adressa à lui sèchement.
- « Bones, descendez de là tout de suite ! »
En dépit de la confusion qui régnait dans son esprit, Leonard McCoy se rendit compte que l’amiral venait de lui donner un ordre. Après vingt ans d’amitié, se dit-il amèrement, Jim est toujours capable de me rappeler que je suis son subordonné ! Quelle tristesse !
L’amiral le saisit par le bras et le tira en avant.
- « Comment osez-vous dire une chose pareille à cet instant ? » lui souffla-t-il avec une agressivité qui dissimulait mal sa douleur.
- « Quelle chose ? » balbutia McCoy. « Je suis navré, mais je ne vois pas ce que vous voulez dire... »
Sur quoi il descendit de la table avec dignité en acceptant magnanimement l’aide de son supérieur.
David Marcus avait hérité de la résistance à l’alcool de sa mère. Si l’on exceptait un léger parasitage de ses perceptions, les nombreux verres qu’il venait de vider ne lui avaient fait aucun effet. Il se sentait désespérément sobre. Ses mains ne tremblaient pas, et il marchait aussi droit que d’habitude.
Scott et McCoy avaient insisté pour que tout le monde assiste à cette soirée ridicule. A présent, les membres de l’équipage étaient dispersés aux quatre coins de l’immense pont. Non loin de David, le docteur McCoy et l’Amiral Kirk échangeaient des propos acerbes. Mais le médecin était monté sur ses ergots, alors que la colère de Jim semblait modérée par une sorte de compassion.
« Ils sont complètement ivres », se dit David. « James T. Kirk, le héros de la galaxie, est imbibé d’alcool comme une éponge. Et quand je pense que cet homme est mon père... »
A la vérité, le jeune scientifique n’avait pas encore encaissé le choc de la révélation de leurs liens de parenté. Un bref instant, il se demanda s’il l’encaisserait un jour.
- « Docteur Marcus ? »
La voix de Sulu tira David de ses pensées.
- « Excusez-moi, Monsieur Sulu », dit-il en se retournant, « Je n’avais pas compris que vous me parliez. En fait, il serait plus commode qu’on m’appelle David pour me différencier de ma mère. Il vaut mieux éviter qu’il y ait deux docteurs Marcus à bord... »
- « Bien », dit Sulu. « Je n’y vois aucun inconvénient ! Alors, David, j’ai cru comprendre que je vous devais une Fière chandelle ! »
Le jeune homme le regarda en pâlissant.
- « Ne m’avez-vous pas sauvé la vie ? » ajouta le capitaine avec un sourire.
Un réflexe poussa David à regarder les mains de l’homme qui lui faisait face. Elles avaient été sévèrement brûlées par l’accident, mais la peau artificielle commençait à recouvrir les brûlures.
- « On ne verra plus rien dans quelques jours », dit Sulu en lui montrant ses paumes. « Et on m’assure qu’il n’y aura pas de cicatrices. »
- « Je vous ai presque tué... » balbutia David.
- « Pardon ? »
- « Il est vrai que je vous ai réanimé ! Mais il est également vrai que je m’y suis pris n’importe comment ! C’était la première fois, et je ne suis que biochimiste, pas docteur en médecine... »
- « Quoi qu’il en soit, je suis vivant grâce à vous. Que vous vous y soyez pris n’importe comment ou non, vous m’avez évité de mourir, ou de subir des dommages cérébraux irréversibles. »
- « Mais j’ai saboté le travail ! » s’écria David en pensant qu’il en allait peut-être de même pour tout ce qu’il avait fait depuis deux ans.
- « Le fait de m’avoir sauvé n’a peut-être aucune importance pour vous », dit calmement Sulu. « Mais il en a pour moi... » Le jeune capitaine le salua de la tête et lui tourna le dos.
- « Monsieur Sulu, s’il vous plaît ! »
David le rattrapa en trois enjambées. Il avait conscience de s’être comporté comme un gamin égocentrique, mais ne savait pas comment s’excuser.
Sulu s’arrêta et se retourna vers lui.
- « David », dit-il gentiment, « je voudrais vous donner un conseil... Lorsque nous serons de retour sur terre, votre mère et vous allez être le centre d’intérêt d’un grand nombre de gens. Certains vous critiqueront, et certains vous louangeront. Dans un premier temps, vous trouverez sans doute que les critiques sont dures à supporter. Mais avec l’expérience, vous vous apercevrez qu’il est encore plus difficile de recevoir un compliment avec grâce... »
David baissa les yeux, puis les releva et planta son regard dans celui de Sulu.
- « Vous voulez dire que j’ai besoin de commencer à apprendre à le faire ? »
- « Exactement... » lui confirma Sulu.
- « Je suis désolé... J’ai vraiment plaisir à vous savoir en forme. Je ne voulais pas avoir l’air indifférent. Je me suis rendu compte de mon erreur après votre départ pour l’infirmerie. Je craignais qu’il vous reste des séquelles... »
- « Le docteur Chapel affirme que je me remettrai parfaitement. »
David remarqua que son interlocuteur avait évité de mentionner le docteur McCoy. Mais il garda cette pensée pour lui, jugeant qu’il avait commis assez de maladresses pour une seule journée.
- « Je suis heureux d’avoir pu vous secourir, Monsieur Sulu », dit-il en essayant de sourire.
Sulu lui rendit son sourire et reprit son chemin. David ignorait s’il avait bu au cours de la soirée, mais la démarche du jeune capitaine ressemblait à celle d’un homme parfaitement sobre.
« Il doit être la seule personne lucide sur le vaisseau ! » pensa le fils de l’Amiral Kirk. Mais il changea d’avis en apercevant Saavik...
Elle était seule et contemplait l’assemblée d’un air impassible. Sur Regulus 1, elle avait confié à David que Spock était la personne qui comptait le plus pour elle. Il l’avait arrachée à l’existence brutale et perpétuellement menacée à laquelle un enfant hybride de Vulcain et de Romulien était condamné dans le monde où elle vivait. Puis il lui avait donné une éducation, et lui avait ouvert les portes de l’Académie de Starfleet. En un certain sens, se dit David, le Commander Spock était sa famille à lui tout seul. Mais le mot famille, lorsqu’il s’agissait de Saavik, était un sujet délicat... A la vérité, il ne l’avait jamais entendue évoquer précisément ses origines.
David fit quelques pas et alla se placer derrière elle.
- « Hello, David ! » dit-elle sans se retourner, et avant qu’il ait eu le temps de parler.
- « Hello ! » lança-t-il en essayant de lui cacher qu’il ne parvenait pas à s’habituer à ses pouvoirs télépathiques. « Puis-je vous offrir un verre ? »
- « Non. Je ne bois jamais d’alcool. »
- « Et pourquoi pas ? »
- « L’éthanol perturbe ma lucidité.
- « Mais on en boit justement pour ça ! Pour se laisser aller, oublier... »
- « Oublier quoi ? »
- « Le chagrin, la douleur... La mort du Capitaine Spock... »
- « Je suis une Vulcaine. Je ne connais ni le chagrin ni la douleur. »
- « Mais vous n’êtes pas seulement une Vulcaine ! » s’écria David.
Saavik ignora sa remarque.
- « Pour oublier la mort de Monsieur Spock, David, il faudrait que j’accepte d’oublier sa vie. Mais je m’y refuse. Son souvenir est constamment dans mon esprit... A certains moments, il me semble même... » Elle s’arrêta brusquement. David la regarda sans comprendre.
- « Je ne l’oublierai pas ! » affirma-t-elle un instant plus tard.
- « Je ne prétendais pas que vous devez l’oublier ! J’essayais simplement de vous convaincre qu’un verre vous ferait du bien... »
- « Comme je vous l’ai déjà dit, l’alcool perturbe ma lucidité, et le résultat n’est pas souhaitable ! »
- « Je serais pourtant curieux de le connaître ! »
- « J’en doute, David... J’en doute sincèrement. »
- « Vous avez tort... Souvenez-vous que je suis un scientifique, et qu’un scientifique ne recule devant rien ! »
Saavik releva la tête et le regarda droit dans les yeux.
- « L’alcool efface mon conditionnement vulcain, Il permet à mes gènes romuliens de devenir prédominants ! »
- « C’était donc ça ? » plaisanta pauvrement David. « Voilà en tout cas un événement auquel je serais curieux d’assister... »
- « Je crois qu’il vous déplairait, docteur Marcus. »
- « Comment savoir avant d’avoir essayé ? »
- « Avez-vous déjà rencontré un Romulien ? »
- « Non, jamais... »
- « Vous avez beaucoup de chance ! » conclut-elle sèchement.

* * * * *

Carol Marcus se sentait atrocement seule. Elle était assise dans un recoin du pont, et se félicitait du léger état d’ivresse qui la protégeait des autres et de ses propres émotions. Elle savait que le but de cette réunion était d’exorciser la peine. Mais elle en était incapable. Son chagrin lui comprimait la poitrine. Si elle le laissait exploser, il serait bien possible qu’il la rende folle.
La pitoyable assemblée qui l’entourait insultait la mémoire de ses amis plus qu’elle ne la célébrait. L’ingénieur Scott et le docteur McCoy pensaient sans doute que cette cérémonie saluait comme il se devait la mémoire du Capitaine Spock et de Peter Preston. Mais pour elle, la vision de quelques vétérans de Starfleet en train de se saouler en compagnie de leurs cadets ne représentait aucun réconfort. Ses amis du laboratoire spatial étaient morts. Pourtant, elle s’attendait toujours à entendre les joyeux commentaires anticonformistes de Del March, ou le rire doux et musical de Zinaida Chitirih-Ra-Payjh. Il lui semblait que, d’un instant à l’autre, Jedda Adzhim-Dall allait entrer dans la pièce et susciter l’admiration fascinée qui s’attachait toujours aux Deltans. Puis, par-dessus tout, elle espérait que s’élèverait de nouveau la voix douce et grave de Vance Madison, et qu’elle pourrait croiser une nouvelle fois son regard, ou le tenir encore tendrement par la main...
Mais rien de tout cela n’arriverait plus. Ses amis étaient morts, sauvagement assassinés à cause des fautes d’un autre...
Jim Kirk essayait d’éloigner McCoy de la table avant qu’il ne se soit complètement ridiculisé. Pendant qu’il tirait le docteur par le bras, il se rendit compte qu’il était probablement en train de se ridiculiser aussi...
- « Bones », dit-il durement, « je crois que vous avez assez bu ! »
- « Moi », balbutia McCoy, « Vous plaisantez ! Je n’ai même pas commencé... »
L’Amiral fit un effort pour ne pas exploser.
- « Et si vous alliez plutôt dormir, docteur ? Je suis sûr que vous vous sentirez mieux demain matin ! »
- « Je me sentirai atrocement mal demain matin, mon vieux Jim. Et après-demain matin, et... »
- « Ce sera encore pire si vous devez vous débattre contre les méfaits d’une gueule de bois et d’une grande gueule ! »
McCoy fronça les sourcils. Visiblement, il n’avait pas compris un mot de ce que Kirk venait de lui dire. L’amiral éprouva un malaise indéfinissable. Il avait déjà vu McCoy ivre, mais c’était la première fois que l’alcool lui faisait un effet pareil. Habituellement, l’ivresse le rendait encore plus direct et ironique que de coutume, et c’était tout. Aujourd’hui, le médecin-chef semblait être en proie à la confusion la plus totale.
Kirk regarda autour de lui. Il cherchait Christine Chapel, la seule personne qui pourrait l’aider à dessoûler McCoy, ou, pour le moins, à le faire dormir. Mais elle n’était pas là, et Jim aurait été de mauvaise foi en lui reprochant d’avoir fui une soirée à laquelle lui-même aurait préféré se dérober. A la vérité, il n’était venu que pour faire plaisir à McCoy. Christine, quant à elle, avait sûrement décidé qu’il serait plus facile d’encourir la mauvaise humeur du docteur et de Scott que d’assister à la réunion. A bien y réfléchir, Jim commençait à se dire qu’elle avait eu raison !
- « Venez donc, Bones ! » dit-il une nouvelle fois. S’il parvenait à le conduire à l’infirmerie, il existait une bonne chance que le docteur se laisse persuader de dormir sans faire trop d’éclats.
- « Je n’irai nulle part ! » maugréa McCoy en essayant de libérer son bras de la prise de Kirk. « Ou alors », reprit-il, « pas plus loin que ça... » Il se mit prudemment en marche vers une chaise, et s’installa comme s’il avait décidé de rester là jusqu’au matin. Selon toute probabilité, se dit Kirk, essayer de le faire changer d’avis provoquerait un esclandre. Il vaut sans doute mieux que je le laisse là, d’autant qu’il ne semble plus d’humeur à tenir des discours...
Kirk s’éloigna et se mit à la recherche de Carol. Lorsqu’il la trouva, elle était seule. Elle avait l’air perdue dans ses pensées comme quelqu’un qui tente de communiquer avec des ombres. Depuis leurs retrouvailles, elle et Jim n’avaient pas eu le temps de parler. D’ailleurs, Kirk n’était pas du tout certain que Carol en ait eu envie, ou besoin. Mais lui en avait à la fois envie et besoin ! Il voulait savoir ce qu’avait été sa vie durant ces vingt années, et, par-dessus tout, avoir une discussion avec elle au sujet de David. Il s’était fait à l’idée d’avoir un fils adulte, et commençait à apprécier l’occasion qui lui était donnée de mieux le connaître.
- « Hello Carol... » dit-il doucement.
- « Hello Jim. »
Sa voix était calme, parfaitement contrôlée. Jim se souvint qu’elle avait toujours été capable de boire des quantités incroyables d’alcool sans conséquence. Au temps de leur jeunesse, il était arrivé plus d’une fois qu’il abandonne bien longtemps avant elle...
- « Je pensais au laboratoire spatial... », dit-elle doucement, « Et aux amis que j’y ai laissés... En particulier... »
- « Vous avez fait du travail fantastique, vous et David ! »
- « Nous n’étions pas seuls, Jim ! Il y avait toute l’équipe ! C’était la première fois que je travaillais avec un groupe de ce niveau. Les idées jaillissaient sans arrêt... Je donnais la direction, mais Vance Madison était le véritable catalyseur. Il avait un extraordinaire sens de... »
- « Spock parlait élogieusement de chacun de vos collaborateurs ! » la coupa Kirk en s’étonnant d’être capable de prononcer le nom de son ami si facilement.
- « Vance nous soutenait chaque fois que c’était nécessaire. Il possédait une sorte de calme intérieur qui... »
- « Il disait que l’histoire retiendrait leurs noms jusqu’à la fin des temps ! » l’interrompit-il à nouveau.
- « ... De calme intérieur qui nous rassurait », conclut Carol.
Jim fit un signe de tête en direction de Saavik et David qui parlaient calmement à quelques mètres de là.
- « Notre fils et mon lieutenant ont l’air de s’entendre à merveille... » dit-il à voix basse.
- « On dirait... » répondit Carol d’un ton absent.
- « Elle promet beaucoup, Spock avait une grande confiance en ses capacités. »
- « Oui... »
- « Je suis désolé que nous nous soyons retrouvés en de pareilles circonstances ! » dit Jim d’une voix émue.
- « C’est une façon de voir les choses... » murmura Carol.
- « Carol... Je... »
- « Je vais me coucher », lança-t-elle abruptement. Elle se leva et se dirigea vers la sortie.
Jim la suivit.
- « Je vous accompagne jusqu’à votre cabine, si vous le voulez bien. »
Elle ne répondit pas. L’amiral prit son silence pour un acquiescement.

* * * * *

Saavik regarda l’Amiral Kirk et le Docteur Marcus quitter le pont avec une certaine curiosité. Elle savait naturellement qu’ils avaient été très liés par le passé, et se demandait s’ils étaient sur le point de reprendre leur liaison. Mais quelque chose l’étonnait. Elle avait observé le comportement amoureux de ses jeunes collègues à l’Académie, et rien dans l’attitude du docteur ou de l’amiral ne lui semblait indiquer qu’ils fussent attirés l’un par l’autre. Mais cela ne voulait peut-être rien dire. Il était possible que le comportement des adultes soit différent de celui des jeunes, ou, simplement, que ces deux adultes-là soient particulièrement timides. Spock lui avait dit un jour qu’elle devait apprendre à décrypter les comportements les plus étranges des humains. En un sens, observer de près l’Amiral Kirk et le Docteur Marcus était une manière de rester fidèle aux prescriptions de son mentor...
Après leur départ, l’attention de Saavik revint à la réunion. Depuis le début, elle cherchait à savoir si son attitude était la bonne. Selon ses propres coutumes funéraires, elle avait veillé les corps de Spock et de Peter Preston durant toute la nuit qui avait précédé les funérailles du Vulcain. Elle n’avait rejoint les autres qu’au moment où la torpille de Spock s’était élancée pour son dernier voyage vers Genesis. A cet instant, elle avait regretté que le corps de Peter ne l’accompagne pas. Le jeune homme adorait les étoiles, et Saavik était sûre qu’il aurait aimé se fondre en elles au-delà de la mort. Mais sa dépouille était sous la responsabilité de l’ingénieur Scott, qui avait choisi de le ramener sur Terre afin de l’inhumer dans le caveau familial.
Tout le monde croyait que le cercueil du Capitaine Spock se désintégrerait en entrant dans l’atmosphère de Genesis. C’était ce que l’Amiral Kirk souhaitait, mais Saavik avait désobéi à ses ordres. En réalité, elle avait modifié le trajet de la torpille de façon à ce qu’elle entre en contact avec les derniers remous de l’effet Genesis. A l’instant de cette rencontre, la torpille funéraire du Capitaine Spock avait explosé, et le corps du Vulcain s’était transformé en pure énergie. Il appartenait maintenant au monde qui venait de naître. Ses atomes participaient à la création d’une vie nouvelle. Il avait disparu, et elle ne le reverrait jamais.
Cependant, elle se demanda combien de temps encore elle allait être poursuivie par l’impression étrange et illogique que quelque chose de lui se tenait toujours auprès d’elle.
- « David », dit-elle brusquement, « quel est le but de cette réunion ? »
David hésita un instant. Il n’était pas sûr d’avoir suffisamment compris pour être en mesure de l’expliquer à quelqu’un d’autre.
- « C’est une ancienne coutume... Comme le disait le Docteur McCoy, il s’agit de rendre hommage aux vies des personnes qui ont disparu. »
- « Ne serait-il pas plus logique de faire cela lorsque la personne est encore vivante ? »
- « Sans doute, mais comment choisir le moment ? »
- « Il serait possible de le faire n’importe quand, sans avoir besoin d’une mort ! La personne dont on célébrerait la vie pourrait assister à la fête, et nul ne serait obligé de se sentir triste. »
David se demanda si elle était en train de se moquer de lui. Mais il décida que ce n’était pas le cas. Une disciple de Spock n’aurait jamais fait une chose pareille. De plus, ses propos ne manquaient pas de pertinence.
- « Le problème », dit-il, « c’est que les funérailles d’hier et la réunion d’aujourd’hui ne sont pas vraiment destinées aux défunts... »
- « Je ne comprends pas... »
- « Toutes ces cérémonies sont destinées à ceux qui restent. Les êtres vivants - je voulais dire les Humains - ont besoin d’exprimer leurs sentiments. Sinon, ils les gardent au plus profond d’eux-mêmes, et ça finit par mettre leur santé mentale en danger. »
Pour Saavik, qui avait passé sa vie à apprendre à contrôler ses émotions, le concept développé par David ressemblait à un pur non-sens.
- « Vous voulez dire que toutes ces choses ont pour but d’aider les Humains à se sentir mieux ? »
- « C’est exactement ça ! »
- « Alors, pourquoi ont-ils tous l’air si malheureux ? »
En dépit de la situation, la logique ingénue de Saavik amusa tellement David qu’il ne put s’empêcher d’éclater de rire.
La porte de la cabine de Carol s’ouvrit en silence. Elle s’arrêta, et Jim en fit de même. Comme elle ne disait rien, l’amiral essaya de trouver les mots qu’il fallait.
- « Carol... »
- « Bonne nuit, Jim ! »
- « Mais... »
- « Laissez-moi seule, je vous en prie ! »
- « Je pensais... »
- « Vous pensiez quoi ? Qu’il suffirait de vous pencher pour ramasser ce que vous avez laissé tomber il y a vingt ans ? »
- « Je croyais plutôt que NOUS pourrions NOUS pencher ensemble... Au fond, NOUS NOUS sommes abandonnés... »
- « Il n’y a jamais eu de NOUS ! Pas plus à cette époque que maintenant... »
- « Mais il y a David... »
- « Croyez-vous être si merveilleux, Amiral Kirk ? Pensez-vous qu’une femme que vous avez quittée renonce à l’amour et se mure dans votre souvenir ? »
- « Non, bien sûr... » commença-t-il. Mais elle ne le laissa pas continuer.
- « Pour finir, imaginez-vous que j’ai passé les vingt dernières années à vous attendre ? »
Jim Kirk marqua le coup. L’idée qu’elle puisse être amoureuse de quelqu’un n’avait même pas traversé son esprit. “Encore une preuve “, pensa-t-il, “de ta tendance à te surestimer...
- « Carol », dit-il doucement, « ce n’était pas du tout ce que je voulais dire. Je me souviens seulement que nous avons été heureux ensemble. Et vous êtes seule, comme moi... »
- « Seule ! » s’écria-t-elle des larmes plein les yeux. »
- « Carol, je ne comprends pas... »
- « J’aimais Vance Madison, et il m’aimait ! »
- « Je ne m’en doutais pas... Je suis navré... »
- « Vous auriez pu le savoir si vous aviez daigné m’écouter tout à l’heure. J’avais besoin d’en parler à quelqu’un. Même à vous ! Je voudrais que les gens ne l’oublient pas. Il le mérite. Je rêve de lui toutes les nuits... Je rêve à la façon dont il est mort ! »
Jim recula d’un pas pour se protéger de la fureur accusatrice qui faisait trembler la voix de son ancienne compagne. Khan Singh, son vieil ennemi, avait assassiné tous les membres de l’équipe de Genesis à l’exception de Carol et de David. Les occupants du laboratoire spatial avaient refusé de parler. Pour se venger, l’ancien tyran les avait tués sans pitié. Il avait ouvert une veine dans la gorge de Vance Madison. Le malheureux était mort en se vidant lentement de son sang.
Carol s’engouffra dans sa cabine. La porte se referma derrière elle, et l’Amiral James Tiberius Kirk se retrouva seul dans le couloir.

* * * * *

David cessa de rire. Saavik pensa qu’il allait peut-être enfin lui expliquer ce qu’il trouvait de si drôle dans ce qu’elle venait de dire.
Elle le dévisagea et leurs regards se croisèrent.
Il baissa d’abord les paupières, puis parvint à soutenir son regard.
Saavik remarqua pour la première fois qu’il avait des yeux d’un bleu intense.
Elle s’approcha de lui. Mais, réalisant ce qu’elle était en train de faire, s’arrêta net, comme figée.
David la toucha avant qu’elle n’ait pu battre en retraite.
- « Eh bien... » dit-il en lui prenant la main.
Saavik n’esquissa pas le moindre geste de défense. Il savait qu’il lui aurait été impossible de la toucher contre sa volonté. Elle était assez forte pour lui briser les os d’une simple pression des doigts.
- « Depuis tant d’années », murmura Saavik, « j’essaye de devenir une Vulcaine... »
- « Je comprends, Saavik... »
David comptait parmi les rares personnes avec qui elle avait évoqué son passé. Il savait combien d’efforts elle avait faits pour apprendre à contrôler ses émotions les plus violentes. Mais il avait aussi compris qu’elle n’avait jamais fait semblant de croire qu’elles n’existaient pas.
- « Mais je ne suis pas une Vulcaine, et je ne le serai jamais, pas plus que Spock, qui a lutté toute son existence contre sa moitié humaine ! Je me souviens qu’il m’avait dit... »
Elle s’arrêta, consciente que David aurait peut-être du mal à comprendre ce qu’elle s’apprêtait à lui confier.
- « Que vous avait-il dit ? » demanda doucement le jeune homme.
- « Que j’étais unique, et que je devais trouver mon propre chemin... »
David lui sourit tendrement.
- « C’est un conseil que tout le monde devrait suivre, à mon avis... »
Saavik lâcha la main de David et s’empara du verre qu’il tenait à la main. Elle l’avala sans même le goûter. Elle eut l’impression que l’alcool lui montait directement à la tête.
Elle reposa le verre et s’aperçut que David la regardait attentivement.
- « David », dit-elle avec hésitation, « j’ai l’impression que vous éprouvez des sentiments... positifs pour moi. Ai-je raison ? »
- « Vous avez raison... »
- « Voudriez-vous m’aider à trouver mon chemin ? »
- « Si j’en suis capable... »
- « Aimeriez-vous venir dans ma cabine avec moi ? »
- « Oui, j’aimerais beaucoup... »
- « Maintenant ? »
David ne lui répondit pas, mais il lui reprit délicatement la main. Quelques instants plus tard, ils se mirent en marche vers la sortie...
Jim Kirk marchait dans le couloir, la tête enfoncée dans les épaules. Il se sentait bouleversé. Il s’était comporté comme un idiot, et cela l’embarrassait terriblement.
Il était si furieux contre lui-même qu’il faillit se cogner contre son fils et Saavik qui marchaient en sens inverse.
- « Oh ! Hello, les enfants... » dit-il en souriant. Des années d’expérience avaient fait de lui un maître dans l’art de cacher son désarroi aux autres.
- « Heu... Hello... », marmonna David alors que Saavik restait impassible et se contentait de regarder poliment l’Amiral.
- « Ça devenait vraiment insupportable... » reprit Kirk en faisant un vague geste en direction du pont principal. « Je n’aurais pas dû laisser McCoy et Scott organiser cette soirée... »
Les deux jeunes gens le regardèrent sans répondre.
- « N’est-ce pas ? » insista-t-il.
Saavik prit la parole avec hésitation.
- « Il est vrai que cette « cérémonie » n’aurait sûrement pas reçu l’approbation du Capitaine Spock. Elle n’est ni logique ni rationnelle. »
Kirk frissonna en reconnaissant l’écho de la voix de Spock dans celle de Saavik. Il avait connu le Vulcain plus longtemps qu’elle, mais elle avait passé plus de temps avec lui ces dernières années. Et elle avait recueilli son héritage pendant que lui, James Kirk, le capitaine au long cours, avait été enchaîné à un bureau par des montagnes de paperasseries ineptes.
- « Vous avez sans doute raison, lieutenant... » concéda-t-il. « Mais les rites funéraires, aussi illogiques puissent-ils être, ne sont pas destinés aux défunts, mais à ceux qui restent... »
- « Il est curieux de constater que David m’a dit la même chose il y a quelques minutes. Pourtant, je continue à ne pas comprendre. »
- « Ce n’est pas facile à expliquer, lieutenant. Et je n’ai aucun mal à imaginer qu’il vous soit difficile d’associer la mémoire de Spock à une réunion où tout le monde s’efforce de se saouler. »
Il marqua une pause.
- « A propos, j’étais en train d’aller sur le pont d’observation. Y avez-vous déjà été ? David, vous n’avez sûrement jamais eu l’occasion de voir les étoiles de si près... Aimeriez-vous m’accompagner ? »
- « Je connais bien le pont d’observation, Amiral. » répondit Saavik.
David la soutint.
- « J’aurais beaucoup aimé voir ça », assura-t-il, « mais à un autre moment. Pour l’instant, j’accompagne le Lieutenant Saavik sur la passerelle. Elle doit vérifier certaines données sur l’ordinateur... »
Jim regarda alternativement Saavik et David. La jeune femme fit mine de dire quelque chose, mais elle renonça. Le visage de David était légèrement rose... Pour la seconde fois en dix minutes, Kirk dut admettre qu’il aurait mieux fait de se taire.
- « Je vois... » dit-il maladroitement. « Un travail important vous attend,
Lieutenant Saavik. Je ne vous retiendrai pas plus longtemps ! »
Il les salua et tourna les talons.
Saavik le suivit du regard jusqu’à ce qu’il ait disparu.
- « Aucune donnée ne doit être vérifiée sur la passerelle, David ! » dit-elle calmement.
- « Il fallait bien dire quelque chose ! » rétorqua le jeune homme. « Je n’avais aucune envie de lui parler de notre vie privée. Ça ne le regarde pas. »
- « Dans ce cas, pourquoi ne vous a-t-il pas rappelé que l’ordinateur aurait déclenché la procédure de vérification de lui-même en cas de problème ? »
- « Je ne sais pas », dit David en se rendant compte qu’il mentait éhontément.
- « Il n’a pas commandé de vaisseau depuis longtemps. Peut-être a-t-il tout simplement oublié ? » insista malicieusement la jeune femme.
- « Oui, ça doit être ça... Il a oublié !
Ils continuèrent leur chemin jusqu’à la cabine de Saavik.
Une fois à l’intérieur, David dut écarquiller les yeux pour s’accoutumer à la faible lumière ambiante. La pièce n’était pas décorée. Impersonnelle, elle était meublée du mobilier standard de Starfleet. Mais l’air chaud et sec charriait des parfums de pinèdes par un doux après-midi d’été...
Saavik s’immobilisa au milieu de la pièce. Elle tournait le dos à David.
- « Saavik », dit doucement ce dernier, « je veux que vous sachiez que... Enfin, nous n’avons peut-être pas besoin de nous inquiéter, mais, là où j’ai grandi, on considère qu’il est de bon ton de préciser ce genre de chose. »
- « Oui ? » dit la jeune femme en se retenant de sourire.
- « Eh bien, j’ai réussi tous mes examens de contrôle biologique ! Voilà ce que je tenais à vous dire ! »
- « Moi aussi, David ! » murmura-t-elle. « Mais jusqu’à aujourd’hui, j’avais toujours considéré ces exercices de régulation des naissances comme une curiosité un peu désuète. Oui », répéta-t-elle en traînant un peu sur les mots, « jusqu’à aujourd’hui... »
David s’aperçut qu’elle tremblait. Il s’approcha et posa doucement les mains sur ses épaules.
- « J’ai beaucoup voyagé », continua Saavik, « et j’ai étudié énormément de choses. Mais il y a une grande différence entre l’étude et la réalité... »
- « Je sais... » dit David. « Mais il ne faut pas avoir peur. Jamais... »
Saavik défit ses cheveux. L’air était doux et chaud comme par une belle journée d’été.

* * * * *

Jim Kirk s’était vraiment rendu sur le pont d’observation, et il regardait les étoiles depuis un long moment. Assez rapidement, le romantisme de son âme avait pris le dessus sur l’amiral qui commandait son esprit. La douleur de la mort de Spock s’était un peu calmée. Sa rencontre avec David et Saavik ne lui semblait plus si embarrassante. Au fond, considérée sous la bonne perspective, elle contenait même une certaine dose d’humour et de tendresse. De ce point de vue, même la scène pénible qu’il avait eue avec Carol n’était pas si grave...
Il se tenait debout sur le pont d’observation, et la Galaxie s’offrait à sa contemplation. Que pouvait-il demander de plus à l’univers, à présent qu’il était vieux et seul ?
Seul ? Un instant, il eut le sentiment d’apercevoir encore l’étoile qui était le soleil de Genesis, tout au coeur de la nébuleuse de Mutara. Là, la matière avait été désintégrée et remodelée par l’action de l’effet Genesis. Chaque particule avait été séparée en deux composants subatomique que Vance Madison et Del March avaient humoristiquement nommés “Mickey et Minnie.
Khan Singh avait activé Genesis pour détruire Jim Kirk, et il avait été très près de réussir. Finalement, un monde était sorti de cet acte sauvage. Un monde neuf, dont personne, même Carol Marcus, n’était capable de prévoir l’évolution. Pour savoir, il faudrait retourner sur la planète, et regarder par soi-même.
Pour de nombreuses raisons, l’Amiral Kirk espérait qu’il serait celui qui retournerait le premier sur Genesis...
Mais il lui fallait passer par la Terre ! Pour repartir vers la nébuleuse de Mutara, il avait besoin d’un équipage digne de ce nom, et pas de cadets qui ne seraient capables, demain, que de penser à leurs têtes douloureuses...
Jim s’aperçut soudain qu’une heure venait de s’écouler. Il décida qu’il était temps de retourner sur le pont principal pour mettre un terme à la soirée.

* * * * *

David s’était immergé dans la chaleur grisante du corps de Saavik. Les Vulcains - et les Romuliens, apparemment -possédaient une température moyenne bien plus élevée que celle des humains...
- « Etre étendue près de vous ressemble au repos que l’on prend à l’ombre par un journée d’été très chaude », dit Saavik.
- « Vous devez être médium ! » s’exclama David.
- « Un peu... » avoua-t-elle. « Les Vulcains et les Romuliens ont des pouvoirs de ce genre. Mes talents sont pourtant assez limités. Mais pourquoi me parlez-vous de ça maintenant ? »
- « J’étais juste en train de penser qu’être étendu près de vous me donnait l’impression de me dorer au soleil par une belle journée d’été... »
Elle se retourna brusquement et se blottit contre lui. Il l’entoura de ses bras et la serra tendrement. Elle avait été élevée par des Romuliens qui la rejetaient, puis éduquée dans la tradition vulcaine, qui niait l’existence d’émotions comme la passion ou la tendresse. Il se demanda si elle avait jamais été entre les bras de quelqu’un avant ce jour...
Saavik se retourna et se remit dans la position qu’elle occupait un peu plus tôt. Son corps touchait à peine celui de David, comme si elle avait eu honte d’avoir cédé à l’impulsion de se jeter dans ses bras.
Le jeune homme lui caressa doucement l’épaule. Jamais de sa vie il n’avait connu une femme comme elle. Jamais il ne s’était senti aussi bien...
- « Comment vous êtes-vous fait ça ? » demanda-t-il en parlant d’une cicatrice qu’il avait remarquée sur son épaule gauche à un moment où il n’avait aucune envie de poser des questions.
Elle se tut si longtemps que David se demanda si sa sale manie de vouloir tout savoir n’allait pas encore lui jouer un mauvais tour.
- « Je suis confus », finit-il par dire. « Toujours ma fichue curiosité... Mais ça ne me regarde pas. »
- « C’est une marque de naissance romulienne », murmura Saavik.
- « Une marque de naissance ? » Pourtant, se souvint-il, elle lui avait toujours dit qu’elle ignorait l’identité de ses parents au point de ne pas savoir lequel était vulcain et lequel romulien...
- « Est-ce que ça signifie », reprit-il, « que vous pouvez retrouver votre famille ? »
- « David », déclara-t-elle avec ce qu’il cru reconnaître comme une intonation d’humour à froid, « Pour quelle raison voudrais-je retrouver ma famille romulienne ? »
Comme il était vraisemblable qu’elle devait sa naissance à un viol commis par un Romulien sur la personne d’un prisonnier Vulcain, sans que cela préjuge du sexe de l’un ou de l’autre, David pensa qu’elle avait sûrement raison.
- « Excusez-moi », dit-il doucement, « je m’étais laissé emporter, parce que je n’avais jamais entendu parler de ces marques de naissance... »
- « Ce n’est pas étonnant... Toute information à leur sujet ne peut être transmise qu’oralement. L’Empire Romulien considère comme un crime capital tout autre moyen de communication... »
- « Mais pourquoi ne pas l’avoir fait enlever ? Ne vous rappelle-t-elle pas de... mauvais souvenirs ? »
- « Je ne veux pas oublier ces choses-là », dit fermement Saavik. « Pas plus que je ne désire oublier Spock. Tous mes souvenirs, les bons comme les mauvais, font partie de moi. De plus, cette marque pourrait m’être utile, un jour ou l’autre ! »
- « Utile ? »
- « Si j’avais la mauvaise fortune de rencontrer celui de mes parents qui est romulien, elle attesterait de notre lien. »
- « Mais à quoi bon, puisque vous ne voulez rien avoir à faire avec les Romuliens ? »
- « Cette marque m’autoriserait à faire valoir mes droits. »dit froidement Saavik. « Aucun Romulien n’oserait refuser un duel à mort à un membre de sa familles. »
- « Un duel ? »
- « Oui ! Comment pourrais-je venger autrement le Vulcain, ou la Vulcaine qui m’a donné le jour ? »
David se tut un instant, Il était presque choqué par la manière froide et posée dont Saavik parlait d’une haine aussi implacable.
- « Je n’ai jamais entendu dire que les Vulcains professent la philosophie de la vengeance. “Oeil pour oeil, dent pour dent” est une sentence qui ne me semble pas appartenir à leur culture. »
- « Ainsi que les Vulcains eux-mêmes ne cessent pas de me le rappeler », dit Saavik sans émotion apparente, « je ne suis pas une véritable Vulcaine... »
- « Mais ne serait-il pas plus simple, et plus sûr, de demander réparation à votre famille romulienne ? Il doit bien exister des moyens légaux... »
- « Voilà bien des propos d’Humain civilisé », lança ironiquement la jeune femme. « Mais, si je ne suis qu’à demi vulcaine, je n’ai aucune ascendance humaine... Le capitaine Spock avait raison : je dois suivre mon propre chemin... »
David retira sa main de l’épaule de la jeune femme. La violence des sentiments qu’elle exprimait le désorientait. Pourtant, se dit-il, je ne devrais pas être étonné, surtout après ce que nous avons vécu ce soir !
- « Ne soyez pas inquiet, David », dit Saavik pour le rassurer, « je ne vais pas fouiller l’Empire Romulien pour retrouver une personne que je n’ai aucune envie de rencontrer. En réalité, il y a peu de probabilités que je me retrouve un jour face-à-face avec mon parent romulien ! »
- « C’est vrai », convint David. « Les relations entre la Fédération et l’Empire Romulien sont si rares, que cela tiendrait du miracle. »
Saavik lui prit la main et la reposa sur son épaule.
- « J’aime que vous touchiez cette marque », dit-elle. « Votre main est si fraîche. »
- « Etes-vous née avec elle, ou est-ce un tatouage ? »
- « Ni l’un ni l’autre... C’est une marque au fer ! »
- « Au fer ? »
- « Ils vous l’apposent peu après la naissance. »
- « Mon dieu, quelle horreur ! Comment peut-on faire une chose pareille à un bébé ? Heureusement que vous ne vous en souvenez pas ! »
- « Qu’est-ce qui vous permet de penser que je ne m’en souviens pas ? »
- « Ne me dites pas que... »
- « Bien sûr ! Le fer chauffé au rouge est la première vision de la beauté que j’ai eue. Son contact, ma première rencontre avec la douleur... »
Elle marqua une courte pause.
- « Mais vous, David, vous ne vous souvenez pas de votre naissance ? »
- « Non, naturellement... Je n’ai aucun souvenir de ce qui m’est arrivé avant l’âge de deux ou trois ans. Comme tout le monde, je crois... »
- « Ce n’est pas vrai pour tout le monde », dit-elle doucement. « Je suppose que vous vouliez plutôt dire “Comme tous les Humains “. »
- « Oui », dit David. « Je suis désolé d’avoir la mauvaise habitude de tout ramener à mon espèce. »
- « Ce n’est pas grave... Je suis toujours ravie d’apprendre quelque chose sur une espèce intelligente. A ce propos, les dernières heures auront été très enrichissantes. J’ai beaucoup appris... »
David se demanda comment il devait prendre cette déclaration. Indécis, il se contenta de la ponctuer d’un « Hmm... » dubitatif.
- « Oui », continua Saavik, « J’ai le sentiment que cette expérience a été très instructive ! »
- « Est-ce tout ce que je suis pour vous ? » protesta David. « Une expérience ? »
Il se sentait vraiment désappointé, et réalisa soudain que son attirance pour Saavik était beaucoup plus forte et profonde qu’il ne l’avait cru.
- « C’est effectivement une des choses que vous êtes pour moi », dit Saavik. « Vous m’avez appris que j’avais des capacités que je ne connaissais pas. »
- « Comme... La capacité d’aimer ? »
- « Je ne suis pas préparée à faire face à l’amour. Je doute même de comprendre le concept... »
- « Personne ne le comprend vraiment, Saavik ! » dit David avec conviction.
- « Vous croyez ? Alors, mes recherches n’aboutiront jamais ? Moi qui croyais qu’il ne me manquait qu’une définition satisfaisante ! »
- « L’amour ne se définit pas, Saavik », murmura David. La jeune femme se tut et fit mine de se lancer dans une puissante méditation. Puis, au bout d’un moment, elle reprit la parole avec un grand sérieux.
- « Dans ce cas, il faudrait se livrer à un véritable cursus d’expérience ! »
- « Un cursus ! » répéta David avec une indignation qui n’était pas feinte.
- « Absolument ! Nous devrions peut-être même préparer une thèse ensemble. Non ? »
- « Saavik... » gémit David.
- « Nous pourrions commencer par vérifier un postulat que j’ai entendu un jour. Je serais curieuse de savoir s’il est exact ! »
- « Bien... » dit David, conscient de devoir prendre ses responsabilités, « De quel postulat s’agit-il ? »
- « Il dit que les Romuliens sont insatiables ! Seriez-vous d’accord pour que nous étudiions cette hypothèse ? »
David sourit. Puis il s’approcha de sa compagne et lui caressa le visage dans le noir. Lorsqu’il toucha ses lèvres, il constata qu’elle souriait aussi.
Saavik venait juste de se découvrir une autre qualité que personne ne se serait attendu à lui trouver: elle avait un formidable sens de l’humour !
- « D’accord ! » dit David. « Si vous pensez que cela ferait un bon début pour notre thèse... »

* * * * *

Jim Kirk entra sur le pont principal.
La réunion avait encore dégénéré. Les cadets formaient de petits groupes silencieux et déprimés. Scott avait un verre à la main et saoulait de paroles un malheureux jeune homme qui n’osait pas prendre le large. McCoy était toujours prostré sur sa chaise. La soirée n’avait pas eu l’effet escompté. Au lieu d’apaiser le chagrin, elle n’avait fait qu’intensifier la douleur et le sentiment de culpabilité qu’éprouvait tout l’équipage.
Jim s’arrêta près d’un groupe de cadets.
- « Je crois qu’il est temps d’aller dormir, messieurs. Vous êtes libres... »
- « A vos ordres, amiral ! » dit un jeune homme sans parvenir à dissimuler un sourire de soulagement.
C’est bien le premier sourire que je vois aujourd’hui, pensa Jim.
Quelques minutes plus tard, tous les cadets, qui n’attendaient qu’un prétexte pour fuir, quittèrent le pont principal. Ceux qui étaient encore assez sobres soutenaient les autres de leur mieux.
Jim s’approcha de Scott, qui n’avait pas encore abandonné sa victime. Le pauvre cadet avait l’air malheureux et malade.
- « Scotty ! » dit-il en profitant d’un moment où l’ingénieur en chef reprenait son souffle.
- « Capitaine, j’étais juste en train de dire à Grenni que la vie n’a aucun sens. D’ailleurs, ce sont toujours les meilleurs qui s’en vont, et... »
- « M. Scott ! » dit Jim sur un ton un peu plus sévère. Il avait noté que l’ingénieur venait de se tromper sur son grade, mais ne lui en tenait pas rigueur. Au fond, n’était-ce pas une manière de se souvenir des jours heureux ?
- « Mais capitaine, c’est la vérité ! Peter était courageux. Il avait un grand avenir devant lui, et... »
- « Commander Scott ! » dit fermement Kirk.
Scott sursauta et esquissa un salut malhabile.
- « Oui, amiral ? Quelque chose ne va pas ? Vous avez l’air perturbé... »
- « Perturbé, monsieur Scott ? Qu’est-ce qui vous autorise à penser une chose pareille ? »
Jim lui lança un regard venimeux. Puis il se tourna vers le cadet.
- « Rompez les rangs, cadet ! »
- « Oui, monsieur. Merci, monsieur », dit le jeune garçon d’une voix tremblante avant de s’enfuir à toute allure.
- « M. Scott », reprit Kirk, « Nous atteindrons Regulus demain, et j’ai besoin d’un équipage lucide. Allez vous coucher ! »
- « Mais, mon pauvre neveu... J’aurais aimé que nous chantions tous une chanson pour lui. Vous connaissez “Danny Boy “, capitaine ? »
- « C’est un ordre, M. Scott. »
- « Bien, monsieur ! » L’ingénieur commença à chanter: “O Danny boy les cornemuses appellent les... »
- « Commander Scott ! » hurla Kirk pour couvrir la voix puissante de son subordonné.
L’ingénieur s’arrêta de chanter et se figea. Il avait l’air confus, comme s’il venait enfin de comprendre ce que l’amiral essayait de lui dire.
- « Je ne vous ai pas ordonné de chanter “Danny boy” ! C’est d’aller vous coucher, qui était un ordre ! »
- « Oh... Je suis désolé, monsieur. Je... A vos ordres, amiral ! »
Scott regarda autour de lui comme s’il cherchait quelque chose. Il paraissait terriblement vieux et fatigué...
Jim le regarda vaciller jusqu’à la sortie. A présent, le docteur McCoy et lui étaient seuls sur le pont.
Jim s’approcha de la chaise où son vieil ami somnolait.
- « Bones », dit-il en le secouant sans brutalité, « Bones, réveillez-vous. »
Le médecin marmonna quelques mots incompréhensibles et sombra de nouveau dans l’inconscience.
- « Allez, un peu de courage, Bones ! » dit Jim en le forçant à se lever.
McCoy se laissa tomber contre lui et bafouilla quelques mots.
- « Quoi ? » dit Kirk en se demandant s’il avait bien entendu.
Le docteur se redressa, et le regarda droit dans les yeux.
- « Je disais qu’il est parfaitement illogique d’utiliser un poison avéré à des fins ludiques contestables ! »
Puis il s’évanouit.

CHAPITRE DEUX

Christine Chapel éprouvait le sentiment d’être deux personnes différentes. L’une fonctionnait mécaniquement pendant que l’autre se réfugiait loin du monde, assommée par la douleur et le chagrin. Pourtant, elle avait fait son devoir de médecin auprès des cadets qui avaient été blessés lors de l’attaque de Khan, puis elle avait distribué des médicaments à ceux qui avaient eu du mal à se remettre de la réunion.
Enfin, elle s’était occupée du docteur McCoy, pour qui elle se faisait bien du souci.
Elle s’arrêta devant la porte de la cabine où l’Amiral Kirk et elle avaient installé le docteur la nuit précédente. Les lumières étaient réglées au plus bas, en prévision du réveil douloureux du patient.
McCoy s’agita et bredouilla quelque chose. Christine avança dans la pièce en écarquillant les yeux. Leonard était recroquevillé sur la couchette, le visage luisant de sueur. Christine lui toucha le front. Le malheureux était bouillant !
- « Leonard », dit-elle doucement.
Il se dressa d’un coup, et resta assis sur le lit, les yeux perdus dans le vague. Puis il se tourna lentement vers elle. Il avait une façon de bouger qu’elle ne lui connaissait pas, mais qui ressemblait terriblement à celle de quelqu’un d’autre.
Il leva un sourcil et se mit à parler.
- « Les Vulcains ne connaissent pas l’amour. » dit-il d’une voix qui ne ressemblait pas à la sienne.
Christine eut un mouvement de recul involontaire.
- « Comment osez-vous me dire une chose pareille ? » dit-elle en essayant de contenir sa colère. D’un seul coup, la douleur avait transpercé sa carapace. Elle la brûlait à présent comme du feu. Tous les sentiments qu’elle avait réprimés à grand-peine agressaient sa conscience.
Christine tourna le dos à McCoy et se prit la tête dans les mains. « Résiste ! » se dit-elle. «Tu n’as pas le droit de craquer. Le vaisseau a besoin d’un médecin, et tu es la seule personne en état de remplir ce rôle... »
Même si elle s’était éteinte des années auparavant, la passion qu’elle avait ressentie pour Spock restait un point sensible. Elle l’avait vaincue par la force de la volonté, en acceptant l’idée qu’il était incapable de lui donner ce qu’elle désirait. Cela n’avait rien à voir avec elle. Spock n’avait pas le choix, toute son éducation lui ordonnait de ne pas aimer. Un être aussi intègre et loyal n’avait aucun moyen de se soustraire à son destin...
Grâce à cet effort de volonté, Christine était parvenue à surmonter ses fantaisies de jeunesse, et avait commencé à apprécier Spock pour ce qu’il était. Avec le temps, son amour s’était transformé en une amitié pleine de profondeur et de tendresse. A présent, elle découvrait qu’il était bien plus dur de perdre un ami qu’un amant inaccessible... Accepter sa mort, se dit-elle, sera bien plus long et difficile que de me persuader qu’il ne POUVAIT pas m’aimer.
Elle ôta ses mains de son visage et se ressaisit. Ce n’était pas le moment de pleurer. De plus, ce qu’avait dit Leonard McCoy ne devait pas la bouleverser à ce point. Le médecin avait fait preuve d’un sens de l’humour déplacé, mais elle était sûre qu’il n’avait pas eu l’intention d’être cruel. Non, il était seulement troublé et malheureux, et n’avait trouvé que cette manière de l’exprimer. Ce ne pouvait être que cela, ou les derniers effets des brumes de l’alcool...
Saavik s’éveilla en sursaut et s’assit dans son lit, le coeur battant et le souffle court. La voix profonde de Spock résonnait dans la cabine. Son mentor lui parlait, et elle ne savait que lui répondre. Son esprit était encore brouillé par un rêve insensé.
- « Mais », finit-elle par dire, « Je ne suis pas une Vulcaine. Vous m’avez expliqué que... »
Elle s’arrêta net. Spock n’était pas là. Il n’avait jamais été là...
Il ne serait plus jamais là !
Pourtant, sa voix avait semblé si réelle...
Saavik tendit la main et sentit une présence à ses côtés.
Ce qu’elle avait pris pour la réalité - la voix de Spock -n’était qu’un rêve.
Ce qu’elle avait pris pour un rêve insensé - David - était réel.
Elle toucha doucement l’épaule du jeune homme. H gémit mais ne se réveilla pas.
La jeune femme se demanda si la douleur, ou la culpabilité, avaient le pouvoir de la rendre folle.
Elle considéra la question et conclut qu’elle se sentait parfaitement saine d’esprit.
Pourtant, la voix de Spock continuait à lui sembler réelle...

* * * * *

Farrendahl mordilla délicatement la peau recouverte de fourrure qui se trouvait à la racine du second doigt de sa patte droite. Elle savait qu’il s’agissait d’une mauvaise habitude, copiée sur un de ses collègues humains qui se rongeait les ongles. Naturellement, les ongles des humains avaient si peu d’importance qu’ils pouvaient les détériorer sans conséquence. Pour elle, il n’était pas question de s’abîmer les griffes. C’était pour cette raison qu’elle avait « adapté » le tic de l’humain aux exigences de sa race.
Depuis quelque temps, Farrendahl avait bien besoin d’une petite manie pour défouler sa nervosité. La plupart des membres de l'équipage étaient des sortes de Primates parfaitement réfractaires aux exigences élémentaires de l’hygiène. Ils se moquaient continuellement de la manière dont elle prenait soin d’elle-même. Quant à elle, elle les trouvait tout juste bon à servir de gibier, mais cela ne l’aidait pas à supporter leurs plaisanteries. De plus, les Primates, ou Humanoïdes, comme ils préféraient se nommer, étaient particulièrement repoussants lorsqu’ils riaient.
Farrendahl changea de position sur son siège de navigateur et continua à se mordiller la patte en regardant les étoiles inconnues qui apparaissaient sur l’écran de contrôle. Le vaisseau avait quitté l’espace de la Fédération quelques heures plus tôt. A présent, il voyageait dans une zone indéfinie située entre les frontières de la Fédération et celles de l’Empire Klingon. Cela signifiait qu’il était devenu une proie pour quiconque le rencontrerait, et cela déplaisait fort à Farrendahl.
Un signal clignota sur la console de commande. Pour la troisième fois en vingt-quatre heures, le capitaine lui ordonnait de changer la trajectoire du vaisseau. Elle s’exécuta en pensant que ce nouveau cap, s’il n’était plus modifié, les conduirait tout droit vers les Klingons. Et cette perspective lui déplaisait encore plus que tout le reste...
Cependant, ces nouvelles consignes expliquaient bien des choses. Par exemple, le fait que leur mystérieuse passagère se soit refusée à révéler la destination de la mission. Ou encore, les rumeurs qui couraient dans le vaisseau à propos de la somme fabuleuse qu’aurait reçue le capitaine en paiement de ce voyage.
Farrendahl songea amèrement aux quelques miettes que le capitaine leur distribuerait vraisemblablement. Pour obtenir une prime décente, se dit-elle, il faudrait encore se battre comme des loups...
- « Je n’aime pas l’odeur qui se dégage de tout ça », s’exclama-t-elle. « Ça empestait dès le début, et ça sent de plus en plus le pourri. »
Son camarade découvrit ses dents à la manière désagréable des Primates, et émit une suite de gloussements dégoûtants. En bref, il riait.
- « Depuis quand les chats peuvent-ils apprendre quelque chose de leur odorat dégénéré ? » dit-il.
Camarade, pensa Farrendahl, était un mot trop précieux pour être appliqué à la bande de mercenaires fatigués qui composaient l’équipage du vaisseau.
- « Depuis quand », répliqua Farrendahl à Tran, son co-navigateur, « suis-je censée être un chat ? »
Au lieu de montrer les dents, ce qui eût signifié une menace ouverte, elle posa sa patte sur la console métallique. Puis elle déplia ses doigts, et sa patte devint une main. Elle sortit alors ses griffes, et les fit courir sur le métal.
Un bruit aigu ponctua l'apparition de profondes rayures sur la console.
- « Un chat ? » dit vivement Tran. « Ai-je prétendu que vous en étiez un ?
D’ailleurs, qui oserait prétendre une chose pareille ?
- « J’ai vu un chat, une fois... » dit Farrendahl sur un ton neutre. « C’était sur Amenhotep IX, il fouillait une poubelle dans une ruelle sinistre. Je n’ai pas aimé ça, et j’aimerais bien savoir quel point commun vous me trouvez avec un animal aussi vulgaire... »
- « Ne me provoquez pas, Farrendahl ! » dit Tran.
- « Mais je désire simplement une explication ! »
- « Bien, si vous y tenez... Vous et ce chat fréquentiez bien la même ruelle sinistre, non ? »
Farrendahl bondit et plaqua Tran au sol. Elle le tenait à la gorge, toutes griffes dehors.
- « Et n’y avait-il pas aussi une sorte de singe hideux, dans cette même ruelle, en train de chercher à se procurer quelque paradis artificiel ? »
- « Il y a des chances, oui... » concéda Tran en riant de nouveau.
Farrendahl relâcha sa prise. Tran venait de rendre les armes avec beaucoup d’humour, et cela lui plaisait. Elle était sur le point de le libérer lorsque le capitaine entra.
Il s’arrêta, se croisa les bras sur le ventre, et lança un regard noir à ses subordonnés.
- « Si vous n’avez rien à faire », dit-il sèchement, « je peux facilement vous trouver du travail ! Nous n’avons pas de temps à perdre avec vos caractères de cochons... »
Farrendahl se releva et tendit la main à Tran, qui bondit sur ses pieds avec la souplesse d’un acrobate.
- « Un chat, un singe, et maintenant des cochons », dit Farrendahl à voix basse, « peut-être notre mystérieuse mission consiste-t-elle à transporter une ménagerie ? »
Tran sourit et retourna à sa place, devant la console.
- « J’ai entendu votre dernière remarque, Farrendahl », dit le capitaine, « elle vous coûtera dix blâmes ! »
- « Vous êtes d’une humeur charmante aujourd’hui, capitaine », constata malicieusement Farrendahl.
En réalité, elle se moquait complètement des blâmes. Elle en possédait une telle collection que dix de plus ou de moins ne changeraient rien à l’affaire.
De plus, les menaces du capitaine suscitaient l’hilarité de l’équipage depuis qu’une petite mutinerie avait eu lieu à cause, justement, des fameux « blâmes ».
L’histoire était simple. Un beau jour, alors qu’ils faisaient escale sur une planète plus au moins civilisée, le capitaine avait interdit à Farrendahl, Tran et plusieurs de leurs camarades de quitter le vaisseau, sous prétexte qu’ils avaient reçu trop de blâmes. Farrendahl n’avait rien dit, mais elle et les autres avaient simplement ignoré ses ordres. Ils étaient descendus à terre sans se soucier des conséquences...
Le capitaine aurait pu quitter la planète sans les attendre. Il suffisait pour cela de recruter un nouvel équipage, ce qu’il aurait pu faire sans difficulté. Mais il était resté là où le vaisseau avait atterri, et les avait laissés remonter à bord comme si de rien n’était. Visiblement, il préférait son escadron de vieux baroudeurs insolents et semi-compétents à une nouvelle équipe qu’il aurait dû se fatiguer à former.
Mais il continua tout de même à distribuer des blâmes dès que l’occasion s’en présentait. C’était son plaisir, et le fait qu’ils ne servaient à rien ne parvenait pas à le lui gâcher.
Il ignora cependant la seconde impertinence de Farrendahl et se concentra sur la console de commande...
Farrendahl retourna à son poste en pestant intérieurement contre son capitaine. Elle détestait l’homme qu’il était, et tout ce qu’il représentait. De plus, il détenait le pouvoir - et le grade de capitaine - parce qu’il possédait le vaisseau, et non à cause de ses mérites. En réalité, il savait bien peu de choses au sujet du pilotage interstellaire, et presque rien à propos du fonctionnement de l’engin qu’il commandait.
- Peut-être », reprit Farrendahl, « seriez-vous intéressé de savoir que nous connaissons la somme que vous toucherez pour ce voyage ? »
Le capitaine garda le silence. Ce que Farrendahl venait de dire signifiait que son équipage ne le laisserait pas empocher le butin sans demander sa part. C’était ennuyeux, mais il n’y avait rien à faire, surtout pour lui, qui se sentait trop lâche pour affronter franchement sa navigatrice.
- « Et quand saurons-nous enfin où nous allons ? »demanda Farrendahl, qui sentait qu’elle tenait le bon bout.
- « Quand vous aurez besoin de le savoir ! » dit sèchement le capitaine.
- « Un beau gaspillage de carburant... » commenta-t-elle juste assez fort pour qu’il l’entende. Elle espérait bien qu’il passerait les prochaines heures à se faire du souci à propos de leur réserve... S’il était capable de piloter son vaisseau lui-même, pensa-t-elle joyeusement, il n’en serait pas réduit à dépendre de moi ! Mais dans ce cas, corrigea-t-elle aussitôt, je ne serais pas non plus derrière cette console.
La conscience de ses propres imperfections gâta sa bonne humeur. En un sens, elle avait été déçue lorsque le capitaine avait capitulé à la suite de la « mutinerie ». S’il les avait congédiés, elle aurait dû trouver un autre poste, et cela lui aurait peut-être évité de sombrer dans l’inertie d’une vie médiocre et routinière. Elle avait de véritables compétences professionnelles, et, en dépit de ce qu’elle était par ailleurs, cela aurait sans doute convaincu l’un ou l’autre capitaine au long cours de la prendre à son bord.
Mais elle avait peur de prendre des risques. En cela, elle n’était que le reflet de l’apathique propriétaire du vaisseau sur lequel elle travaillait depuis des années...
Le capitaine demeura un long moment devant la console de commande. Il imitait l’attitude de quelqu’un qui s’absorbe dans une tâche compliquée, mais son regard vide prouvait qu’il n’avait aucune idée sur ce qu’il était en train de regarder.
- « Le cap est pris », dit Farrendahl, « et j’espère que vous n’avez pas l’intention d’en changer avant quelques heures, parce que je vais me coucher. »
En l’absence de réponse, elle quitta son poste et se mit en route vers sa cabine.

* * * * *

David sortit de l’ascenseur et entra sur la passerelle. Saavik l’aperçut et tourna la tête vers lui. Ils échangèrent un regard plein de tendresse, puis Saavik se concentra de nouveau sur son travail avec une facilité surprenante.
« Comme j’aimerais avoir son pouvoir de concentration », se dit David en constatant qu’il planait encore dans l’euphorie de leur nuit. « Être capable de s’occuper d’un seul problème à la fois doit donner des résultats remarquables... »
L’Amiral Kirk vint près de lui et le tira de sa rêverie.
- « Bonjour, David ! »
- « Heu... Bonjour... » répondit maladroitement le jeune homme, qui ne pouvait se résoudre à appeler l’Amiral « père ». Vingt années se dressaient entre eux. Cela faisait trop de temps pour qu’on puisse passer outre en quelques jours...
David se demanda ce qu’il serait advenu s’il avait rencontré l’amiral, et connu leur lien de parenté, à une époque où cela aurait encore pu avoir un sens. Mais il abandonna vite ces spéculations. Pour le moment, il avait un certain respect pour l’officier de Starfleet qui lui faisait face. Quant à l’affection...
Kirk s’aperçut du malaise de David.
- « Pourquoi ne m’appelleriez-vous pas simplement Jim. » Proposa-t-il en souriant.
- « Pourquoi pas, en effet... » dit David sans grand enthousiasme.
L’amiral demeura silencieux un moment puis tourna les talons. David comprit qu’il avait été blessé par la froideur de sa réponse.
- « Il me faudra un certain temps pour m’habituer », lança-t-il dans le dos de Jim.
L’amiral se retourna.
- « Je comprends. C’est la même chose pour moi. il faudrait que nous en parlions un jour. En privé ! »
David saisit le message, et résolut de garder ses problèmes personnels pour lui. Un « jour », ailleurs que sur la passerelle de l’Entreprise, ils auraient de nouveau droit de cité.
- « Nous y voilà », dit Jim.
Regulus 1 occupait l’écran de contrôle. Ce monde désolé avait toujours fasciné David. C’était un caillou qui ne possédait aucune chance de voir la vie apparaître à sa surface. On n’y trouvait ni eau ni atmosphère, et sa gravité était bien trop basse pour qu’il y en ait un jour. Pourtant, les créateurs de Genesis avait changé tout cela ! Le ventre de l’astéroïde était à présent devenu un nouveau monde, doté d’un écosystème qui le rendait viable pour n’importe qui. David ressentait une grande fierté en pensant qu’il avait contribué à la réalisation de ce rêve. Le souvenir des quelques moments qu’il avait passés à l’intérieur de Regulus le remplissait d’un sentiment de puissance incroyable. Par conséquent, son plus cher désir était d’y retourner, et d’explorer chaque mètre carré de sa création.
Aucune expérience n’a jamais le résultat exact que l’on attendait. Le jeune biochimiste désirait mesurer par lui-même l’écart qui existait entre la réalité et les prévisions de son équipe.
Le laboratoire spatial orbitait autour de l’astéroïde. Le Grissom, un des vaisseaux scientifiques de Starfleet, suivait la même orbite et attendait l’Entreprise.
David frissonna. Il avait vécu pendant deux ans sur la station orbitale. Peu à peu, il s’était habitué à s’y sentir chez lui. Mais maintenant, elle lui semblait étrangère et effrayantes comme un bateau fantôme ou un château hanté...
La comparaison n’était pas si mauvaise. Depuis l’attaque de Khan, le laboratoire spatial ne contenait plus que les corps mutilés des inventeurs de Genesis.
Des corps qui attendaient qu’on les ramène sur Terre, dans leurs tombes.

* * * * *

Le Capitaine J.T. Esteban se matérialisa dans la salle de téléportation. Jim Kirk attendit qu’il soit descendu de la plateforme pour le saluer.
- « Bienvenu à bord, J.T. », dit l’Amiral, « ça faisait un moment qu’on ne s’était pas vus... »
- « Un sacré moment ! » approuva Esteban. « Et il s’est passé beaucoup de choses ! Vous n’avez pas fini d’en entendre parler en rentrant sur Terre... »
Kirk guida son visiteur jusqu’à l’ascenseur.
- « Je ne suis pas sûr de comprendre ce que vous voulez dire, J.T. ! » dit-il lorsqu’ils furent seuls.
Esteban esquiva la question.
- « Puis-je voir le docteur Marcus, Jim ? J’ai besoin de vous parler à tous les deux. »
- « Ça ne pose pas de problèmes. »
L’amiral actionna l’intercom.
- « Uhura, Kirk à l’appareil. Pourriez-vous prier le docteur Marcus de se rendre à la salle de réunion. Dites-lui que je l’attends en compagnie du capitaine Esteban. »
- « Je m’en occupe immédiatement, monsieur. »
- « Merci. Kirk, terminé. »
Il coupa la communication et se tourna vers Esteban, qui semblait toujours aussi mal à l’aise.
- « Que se passe-t-il, J.T. ? »
- « Rien... Je me disais simplement que nous gagnerions du temps si je m’adressais à vous deux en même temps. »
Jim n’insista pas. Esteban avait sans doute ses raisons. En attendant, les deux officiers engagèrent une conversation polie.
- « Les vaisseaux intergalactiques font déjà parler d’eux », dit Esteban. « Avez-vous entendu les dernières nouvelles ? »
- « Non », répondit Jim, « J’étais occupé à autre chose ! »
- « Je comprends. Quoi qu’il en soit, nous venons juste de recevoir une transmission sub-spatiale. Le Magellan a séjourné dans la galaxie Andromède. Il a réalisé la première observation rapprochée d’une supernova. »
- « C’est très impressionnant... » dit Kirk.
Ce n’était pas une façon de parler. Jim se sentait vraiment impressionné. Andromède se trouvait à des millions d’années-lumière. Un autre vaisseau que l’Entreprise, avec un autre capitaine que lui, l’avait atteint en premier...
Kirk nota mentalement qu’il devrait communiquer les dernières nouvelles du Magellan à Sulu dès qu’il en aurait la possibilité. Le jeune capitaine et Mandala Flynn, qui commandait le Magellan, avaient été plus que des amis par le passé.
Ils arrivèrent dans la salle de réunion. Carol n’était pas encore là.
- « Jim ? »
- « Pardon ? » dit Kirk en réalisant qu’il n’avait pas écouté un mot de ce que son collègue lui disait depuis deux bonnes minutes.
- « Je disais que le Magellan est un sacré morceau de technologie. Mais il est trop petit pour faire autre chose que des missions d’exploration rapides. S’il devait rencontrer des forces hostiles, son capitaine n’aurait pas d’autre choix que de s’enfuir en courant ! »
- « Vous avez sans doute raison », dit Jim en essayant d’imaginer quelque chose qui pourrait obliger Mandala Flynn à s’enfuir en courant. Bien entendu, il n’y arriva pas...
- « Non », reprit Esteban, « l’avenir de Starfleet ne se trouve pas dans ce genre de coquille de noix ! L’avenir de Starfleet, c’est l’Excelsior ! »
La porte s’ouvrit pour laisser entrer Carol et David Marcus. Carol salua Jim froidement. Si elle n’était plus en colère contre lui, elle n’en avait pas pour autant oublié leur conversation de la nuit précédente.
- « Carol », dit Jim, « je vous présente le capitaine Esteban, du U.S.S. Grissom. J.T., je vous présente le docteur Marcus, et son fils... » Jim se tut un instant. Aurait-il dû dire « notre fils ? » Sans doute, mais il aurait fallu tellement d’explications...
- « Son fils », acheva-t-il, « le docteur David Marcus.
- « Deux pour le prix d’un ! » commenta David.
Jim et Carole esquissèrent un sourire. Esteban ne broncha pas.
- « Je dois vous communiquer des informations très... délicates. Je m’attendais à rencontrer un seul docteur Marcus. »
Le visage de David s’assombrit.
- « Reçu cinq sur cinq, capitaine ! » dit-il en se dirigeant vers la porte.
- « David ! » appela Jim sans succès.
- « David, attends ! » cria Carol.
David hésita, puis se retourna.
- « David est un membre à part entière du projet Genesis, capitaine Esteban ! » dit Carol. « Lui et moi sommes les seuls survivants. Tout ce qui concerne Genesis doit être dit devant lui aussi bien que devant moi ! »
- « La première chose que je dois vous dire, docteur, c’est que je souhaiterais que vous ayez nommé votre projet autrement », laissa tomber Esteban.
- « J’ai peur de ne pas comprendre... »
- « Genesis est un nom bien trop évocateur pour un sujet top-secret. Mais passons... Docteur Marcus », dit-il en s’adressant à David, « je vous demande d’excuser mes mauvaises manières. Je vous prie de vous asseoir avec nous. Nous avons bien des choses à nous dire. »
Ils s’assirent autour de la table de réunion.
- « Le projet Genesis est en train de créer une certaine... sensation dans la galaxie », commença péniblement Esteban.
Jim connaissait J.T. depuis des années, et il ne l’avait jamais vu aussi embarrassé. Pourtant, Esteban avait derrière lui un passé qui plaidait en sa faveur. Il avait mené à bien des missions presque impossibles. Qu’il soit tellement gêné par tout ce qui touchait à Genesis était un signe des plus inquiétants.
- « Bien sûr », approuva David. « Comment pourrait-il en être autrement ? Nous avons fabriqué un monde et donné à l’univers la possibilité d’éliminer la pauvreté et la guerre pour l’éternité... »
- « Vous avez aussi inventé une arme qui peut détruire la galaxie. Du moins selon l’avis de nos adversaires, qui exigent le respect de l’équilibre des forces... »
- « Vous voulez dire qu’ils veulent Genesis ? » demanda Carol.
- « Exactement. »
- « Pourquoi ne leur donnez-vous pas ? » intervint David.
- « David ! » dit Jim. « Nous venons de voir ce que pourrait devenir Genesis entre les mains d’un ennemi de la paix. Vos amis n’ont pas résisté aux tortures de Khan pour que nous livrions leur invention au premier quidam qui la demande.
- « Ça n’a rien à voir », répliqua David, « Khan cherchait à se venger. A se venger de vous ! »
Kirk encaissa le coup sans réagir.
- « Je ne parle pas de donner Genesis à tous les cinglés de la galaxie », reprit David. « Je prétends seulement que nous devons faire en sorte que tout le monde puisse en profiter pour implanter la vie sur des mondes déserts. »
- « C’est impensable », dit Esteban.
- « Mais nous avons travaillé dans ce but ! »
- « Cher jeune homme... » commença Esteban.
Jim ne manqua pas la lueur de colère qui brilla un instant dans les yeux de son fils.
- « Cher jeune homme, nous ne pouvons offrir Genesis à personne. Ce serait beaucoup trop dangereux. »
- « La Fédération est la seule institution capable de décider de son utilisation ! » dit ironiquement Carol.
- « Je suis heureux que vous compreniez la position de Starfleet... Enfin, de la Fédération... » déclara Esteban en passant à côté de l’ironie de Carol comme il était passé à côté de la plaisanterie de David.
- « Oh, je la comprends très bien, capitaine. Mais cela ne veut pas dire que je l’accepte. »
- « J’en étais sûr ! » cria David. « Vous ne pouvez pas vous empêcher de mettre la main sur une invention ! Vous avez besoin de la triturer dans tous les sens pour la transformer en un moyen de destruction ! Vous... »
- « Du calme, David », dit Kirk.
- « Croyez-vous que nous ayons besoin de triturer votre invention ? » demanda Esteban. « La preuve du pouvoir de destruction de Genesis est contenue dans sa première mise en application. Toute la matière présente dans la nébuleuse de Mutara - c’est-à-dire dans un espace immense - a été désintégrée et recomposée. Le Reliant a été détruit, ainsi que toutes les personnes qui se trouvaient à son bord. Quant à l’Entreprise, elle est passée bien près du néant, et ce au prix de la vie de... »
- « Ça n’a rien à voir », le coupa Jim, « nous étions engagés dans un combat. »
- « Oui, un combat dont la cause était Genesis ! »
- « Pas seulement », rectifia Kirk.
David avait raison. Khan avait activé Genesis pour se venger de lui, James Tiberius Kirk. C’était cela la véritable cause du drame, et pas la lutte pour la possession de l’invention.
- « Vous n’êtes pas honnête, capitaine », dit Carole. « Genesis n’a jamais été conçue pour être activée à bord d’un vaisseau. La partition subatomique des molécules n’aurait jamais dû concerner toute une nébuleuse. »
- « Mais vous allez tout à fait dans mon sens, docteur ! Vous dites que Genesis n’aurait jamais DU ! Mais après ce qui est arrivé, comment oseriez-vous affirmer que votre invention ne pourrait pas servir d’arme à des terroristes ? »
- « Si tout le monde avait Genesis », dit David, « plus personne n’aurait besoin d’avoir recours au terrorisme. »
La naïveté de sa déclaration émut Carol et étonna Jim. Quant à J.T., il se demanda si elle ne renfermait pas une certaine dose de mauvaise foi.
- « Votre découverte peut sans doute éliminer la pauvreté. Mais elle ne changera pas la nature des êtres intelligents qui peuplent la galaxie. Il y aura toujours des gens que la soif du pouvoir aveuglera. De plus, Genesis n’éliminera ni les risques d’erreurs ni les conflits idéologiques. La volonté d’endoctriner les esprits a causé plus de ravages dans l’histoire que la cupidité, l’envie, le désir de gloire, ou même la simple nécessité de survivre. »
- « Très beau discours, capitaine », dit sarcastiquement David. « Si j’ai bien compris, votre idée est de pervertir Genesis avant que d’autres n’aient le temps de le faire plus vite que vous. »
- « Il n’est pas loyal de prêter de mauvaises intentions à quelqu’un sous le prétexte qu’il n’est pas d’accord avec vous, David ! » dit Jim.
- « De toute manière », ajouta Esteban, « le sort de Genesis ne dépend pas de moi. Ni d’aucun d’entre nous... »
- « C’est vous qui le dites, capitaine », murmura Carol.
David se leva d’un bond.
- « J’ai toujours pensé que les militaires voudraient nous prendre Genesis. Et je suppose que vous me mettrez aux fers si j’essaye d’informer l’Académie des Sciences de la Fédération de ce qui se trame ? »
- « Asseyez-vous et taisez-vous, David », ordonna Jim. « Si quelqu’un doit être mis aux fers sur ce vaisseau, ce sera moi et personne d’autre ! Quant à vous, vous me donnez simplement envie de vous envoyer au lit sans souper. »
David le regarda avec colère.
- « Essayez, et vous verrez si vous y arriverez ! » dit-il sur un ton menaçant.
Puis il regarda Esteban.
- « Je ne vois plus d’intérêt à cette discussion. Bonsoir, capitaine. »
Il tourna les talons.
- « Revenez ici, David ! » cria Jim.
- « Croyez-vous que je sois à vos ordres ? Ou à ceux de quiconque ? » dit David en quittant la salle.
Jim fit mine de se lever.
Carol posa une main sur son bras.
- « Laissez-le aller, Jim. Il ira mieux quand il se sera un peu calmé. Il a le sang chaud, vous savez... C’est un autre point commun que vous avez. »
- « Je n’ai jamais été aussi insolent ! »
Carol lui lança un regard interrogateur. Jim se rassit. D’une certaine façon, il préférait ne pas avoir à rattraper David.
Il se rendit soudain compte qu’Esteban avait suivi la scène sans comprendre.
- « David n’est pas que le fils de Carol, J.T. », dit-il à son vieil ami, « c’est aussi le mien...
- « Oh ! Je ne savais pas que vous aviez des enfants... »
« Moi non plus », pensa Jim. Mais il se contenta de dire:
- « Juste celui-là, J.T., juste celui-là... »
- « Mais », continua J.T., « ça ne nous dit pas comment nous allons nous tirer de cette situation. Je devais vous dire que le Grissom a été choisi pour surveiller et étudier la planète Genesis. Nous avons besoin d’informations pour discuter avec nos alliés comme avec nos adversaires. En fait, docteur Marcus, j’ai reçu l’ordre de vous transférer sur mon vaisseau ! »
- « Quoi ? » s’exclama Carol.
- « Il est évident que nous avons besoin de vous pour superviser les observations. »
- « N’y comptez pas ! » dit fermement Carol.
- « Pardon ? »
- « Pour qui me prenez-vous ? Me « transférer », disiez-vous, comme un vulgaire lot de marchandises ? Pensez-vous que je suis un robot ? »
- « Je suis désolé, docteur, mais je ne comprends pas votre réaction. »
- « Six de mes amis sont morts sur le laboratoire spatial. J’étais aussi leur chef, et j’ai des responsabilités envers eux. Je dois aller voir leurs familles, et leur raconter ce qui est arrivé. »
- « Les familles sont déjà au courant, docteur. »
- « Et qu’avez-vous fait ? Envoyé des télégrammes ? Mon dieu ! »
- « Je suis sûr que cette tâche difficile a été accomplie avec plus de délicatesse que cela », dit Esteban.
- « Ça n’a pas d’importance... Je n’irai pas sur Genesis. En tout cas, pas maintenant. Il n’y a rien à ajouter. »
- « Mais... »
- « J’ai dit que la discussion était close, capitaine. »
Elle se leva d’un bond et sortit aussi vite que David l’avait fait quelques instants plus tôt.
Jim et Esteban se retrouvèrent seuls.
- « Bien », dit ce dernier après un long silence, « je ne m’en suis pas mieux sorti avec la mère qu’avec le fils... Mais peut-être ai-je encore une chance. Il se peut qu’en lui demandant un peu plus tard... »
- « A votre place », répondit Jim, « c’est une chose que je ne me risquerais pas à faire... »

* * * * *

Valkris était agenouillée dans sa cabine. Elle méditait. La gravité extrêmement basse qui régnait sur le vaisseau mercenaire rendait sa position très inconfortable. Dans des conditions normales, elle n’éprouvait aucune difficulté à demeurer des heures accroupie de la sorte...
Méditer était le seul moyen de combattre l’ennui de ce voyage dont elle disposait. En d’autres temps, avant que sa famille ne rencontre le déshonneur et la honte, elle avait commandé un vaisseau. Aujourd’hui, il lui fallait traverser l’espace dans une coquille de noix à moitié déglinguée.
Mais la mission qu’elle était en train d’accomplir sauverait sa famille, et lui restituerait sa gloire et sa fortune ! Valkris lutta victorieusement contre la tentation d’éprouver de la fierté à ce propos. En réalité, elle ne faisait que son devoir en essayant de rétablir la réputation de sa famille, après que les mauvaises actions de son frère aîné l’eut salie.
Elle pensa à Kiosan. Il n’était pas si mauvais, mais n’avait jamais pardonné à la famille d’avoir choisi Valkris comme chef plutôt que lui.
La jalousie et la tristesse l’avaient poussé à adopter un comportement qui justifiait a posteriori la décision familiale. Kiosan avait trahi tous les voeux qu’il avait prononcés le jour de sa maturité. Il avait ôté son voile, et exposé son visage à la face du monde. Il s’était adonné à la luxure, et n’avait jamais montré le moindre signe de repentir. Valkris lui avait donné par trois fois l’opportunité de réintégrer la famille, mais il avait refusé à chaque fois. Pire encore, il était allé jusqu’à oser lui proposer de rompre ses voeux pour partir avec lui !
Valkris avait prononcé le bannissement de son frère à contre-coeur. Aujourd’hui encore, elle éprouvait un grand chagrin à s’en rappeler. Mais il était allé trop loin. Beaucoup trop loin...
Elle l’avait donc renié, puisqu’il refusait de faire pénitence. A présent, Kiosan était mort pour tous les membres de la famille. Plus personne ne prononcerait son nom, ni n’évoquerait son souvenir. Mais pour elle, qui le savait vivant et libre, il resterait un frère malgré tout bien-aimé, dont elle enviait, chaque fois qu’elle y pensait, la vie sauvage et tumultueuse.
Mais elle avait aussi prononcé des voeux, comme tous les Klingons qui appartiennent à une des grandes familles de l’Empire. En dépit de l’exemple de Kiosan, elle se sentait incapable de les oublier. Depuis qu’elle dirigeait son clan, aucune de ses actions n’avaient eu d’autres motifs que le bénéfice collectif. Elle ne s’était jamais dérobée à un duel, et n’en avait jamais perdu un !
Son corps était couvert de cicatrices glorieuses, et sa réputation de férocité décourageait depuis des années ses adversaires potentiels.
Oui, Valkris ne se battait pas pour passer le temps. Elle luttait à mort, et ne connaissait pas la pitié, ni pour les autres ni pour elle-même.
C’était cette qualité qui faisait d’elle la rédemptrice idéale de l’honneur de la famille !
Elle se dressa sur la pointe des pieds et s’approcha de l’intercom.
Le capitaine ne répondit pas tout de suite à son appel. Valkris fit un effort pour contenir la colère qui bouillait en elle.
- « Oui ? » finit-il par dire d’une voix ennuyée.
- « Capitaine, la gravité de ma cabine est beaucoup trop basse. J’aimerais que vous la modifiiez. »
- « Mais ce genre d’opération coûte beaucoup de carburant... »
- « Je saurai vous dédommager de cette extravagance », dit-elle avec une intonation cruelle qui échappa à son interlocuteur.
- « Très bien... » répondit le capitaine. Il était irrité et ne le cachait pas.
Elle coupa la communication en pensant avec dégoût au « maître » du vaisseau. Un bref instant, elle envisagea de le défier en duel pour lui apprendre à respecter les gens qui méritaient de l’être. Mais elle renonça vite à son projet. Il n’y aurait aucune gloire à vaincre un adversaire aussi méprisable.
La gravité commença à augmenter quelques minutes plus tard. Valkris s’agenouilla et reprit sa position de méditation.
Lorsque la pression dépassa de beaucoup celle de son monde natal, elle esquissa un sourire cruel et banda tous ses muscles pour supporter la souffrance.
Il n’était pas question qu’elle s’abaisse à rappeler le capitaine.
La douleur l’aiderait à préparer ce qu’il lui restait à faire.
Saavik travaillait comme un automate. Elle avait tellement l’habitude de la console de commande de l’Entreprise que ses mains accomplissaient toutes seules les gestes indispensables. Cependant, aucun changement, aucune anomalie, n’auraient échappé à sa surveillance. Elle le savait, et c’était pour cela qu’elle s’autorisait à penser à autre chose pendant les moments de calme.
Elle réfléchissait à David, à Spock, à l’étrangeté de son existence. Son maître vulcain avait aidé une enfant sauvage qui dirigeait une bande de gamins illettrés et voleurs à se transformer en un parfait officier de Starfleet. Sous bien des aspects, elle était devenue une illustration infaillible des qualités vulcaines majeures. Elle contrôlait ses émotions, se dévouait entièrement à la logique, et respectait toutes les formes de vie. Cette restructuration de son moi lui avait paru bénéfique jusqu’à sa dernière conversation avec Spock. Mais il lui avait dit de suivre son propre chemin, en ajoutant qu’elle pourrait se trouver un jour tentée par des choix qu’il désapprouverait.
Mais elle ne devrait pas, avait-il conclu, les rejeter sur cet unique critère. Au contraire, il était essentiel qu’elle se décide en vertu de son propre jugement, et de lui seul.
Le chemin qu’elle avait pris la nuit précédente la conduirait au plus profond des régions inexplorées de son héritage romulien. Spock ne l’aurait sûrement pas encouragée dans cette voie. Pourtant, elle éprouvait le sentiment que c’était exactement à ce genre de situation qu’il désirait la préparer lors de leur ultime entretien.
Saavik réfléchissait à sa vie et à M. Spock. En filigrane, ses pensées revenaient sans cesse à David...
- « Lieutenant Saavik. »
- « Oui, amiral. »
Elle se retourna et fit face à Kirk, qui venait d’arriver sur la passerelle en compagnie du Capitaine Esteban.
- « J.T. », dit Jim, « Voici le Lieutenant Saavik. Saavik, le Capitaine Esteban se rend sur Genesis pour une mission d’étude. Il a besoin de quelqu’un qui possède une formation Scientifique, et qui ait assisté à la création de la planète. Carol Marcus a refusé de l’accompagner. Seriez-vous prête à le faire à sa place ? »
- « Oui, monsieur », dit-elle sans hésiter. Puis elle pensa à David, et les deux mots qu’elle venait de prononcer lui parurent avoir un goût amer.

* * * * *

Christine Chapel s’immobilisa à côté de la tête du lit de McCoy et toucha une nouvelle fois le front de son ancien supérieur. La fièvre avait disparu. Le malade n’allait pas tarder à se réveiller.
- « Christine ? »
- « Oui, Leonard... » dit-elle en essayant de lui cacher son ressentiment.
- « Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui est arrivé ? »
- « Que voulez-vous savoir, docteur ? Ce qui est arrivé depuis la dernière fois que nous avons parlé ? Ou depuis la nuit dernière ? Ou depuis notre départ des docks spatiaux ? Ou depuis la création du monde ? »
- « Je... Je ne sais pas... Tout me semble si étrange. »
Christine regretta aussitôt de l’avoir malmené. Elle s’approcha du tableau de commande des senseurs médicaux qui se trouvaient au dessus du lit et appuya sur le bouton « marche ». Elle les avait mis hors service dès l’arrivée de McCoy, pour qu’il ne risque pas de se réveiller en les entendant bourdonner au-dessus de sa tête.
- « Que faites-vous donc ? Je ne suis pas malade. Tous ces engins de malheur vont juste m’empêcher de dormir. D’ailleurs, j’ai toujours eu horreur de ce fourbi multicolore ! »
Christine se força à sourire.
- « Voilà que vous vous ressemblez de nouveau, docteur... » Elle étudia néanmoins les senseurs. Tout paraissait en ordre... La seule bizarrerie, c’était que l’analyse sanguine ne révélait pas la moindre trace d’intoxication éthylique, comme il eût été normal moins de vingt-quatre heures après la phase culminante de l’ivresse.
« Mais s’il n’était pas saoul », pensa Christine, « qu’est-ce qui a pu affecter son comportement à ce point ? »
Elle coupa les senseurs.
- « Quelle heure est-il ? » demanda McCoy.
- « 80.01 ».
- « Bon sang de bonsoir ! »
Christine ne fit aucun commentaire. McCoy s’assit dans son lit. S’il était assez en forme pour jurer, pensa la jeune femme, la guérison ne devait plus être bien loin...
- « Leonard ? »
- « Oui ? »
- « Pourquoi m’avez-vous dit ça ? »
- « Dit quoi ? »
- « Les Vulcains ne connaissent pas l’amour. »
- « J’ai dit ça ? »
- « Oui, il y a à peine quelques heures, la première fois que vous vous êtes réveillé. »
- « Mon dieu... Je suis navré, Christine. J’ai rêvé toute la nuit des choses horribles... Vous savez, ce genre de rêves qui ressemblent tellement à la réalité. En fait, je suis toujours incapable d’affirmer qu’ils n’étaient pas réels... Vous comprenez ? Je ne me souviens plus de rien, mais je suppose que tous ces cauchemars avaient un rapport avec... Spock. »
- « Je comprends. »
- « Je n’aurais jamais dit une horreur pareille si j’avais été dans mon état normal. Vous me croyez, Christine ? »
- « Oui », dit-elle doucement. Puis, afin d’oublier le triste incident, elle changea de sujet.
- « Leonard, vous sentez-vous assez bien pour reprendre votre service ? Quelqu’un doit accompagner Carol Marcus sur le laboratoire spatial pour procéder à l’identification des corps. J’aimerais bien que ce soit moi... »
- « Ne me dites pas que Jim va autoriser qui que ce soit à descendre dans cet enfer ? »
McCoy bondit hors de son lit. Christine eut à peine le temps de le rattraper avant qu’il ne s’écroule.
- « Docteur, il n’est pas question que vous quittiez le vaisseau maintenant Surtout tant que je ne saurai pas ce qui vous est arrivé. »
- « Mais... »
- « Ne soyez pas stupide, Leonard. Vous pouvez rester ici et vous reposer de votre propre gré. Ou bien y être contraint par un ordre de l’amiral. C’est à vous de choisir. »
- « Je vous interdis... » rugit McCoy. Puis il se reprit. « Je suis désolé, Christine... Mais j’ai vu ce qui s’est passé sur le laboratoire. Laisser Carol Marcus voir ce qui est advenu de ses amis serait cruel... Inutilement cruel. »
- « J’ai vu les enregistrements que vous avez faits, Leonard. Vous ne me croyez pas capable de l’obliger à subir cette horreur ! »
McCoy fit signe qu’il ne comprenait pas.
- « Une équipe du Grissom s’est déjà rendue sur la station », reprit Christine. « Les corps ont été... arrangés. Et tout est... nettoyé. »
- « Christine, ne croyez-vous pas que je... »
- « Il n’y a rien à faire, Leonard ! Vous resterez à bord ! »
Le médecin-chef renonça à dissimuler son épuisement. Il se recroquevilla dans son lit.
- « Je suis seulement surmené, Christine. N’allez pas inquiéter Jim avec ça... »
- « Je n’en ferai rien si vous m’obéissez. »
- « C’est d’accord. Je ne bougerai pas. »
Christine Chapel se détendit. Faire rendre les armes au docteur McCoy n’était pas un mince exploit !

* * * * *

Carol Marcus se dirigeait vers la salle de téléportation. Les moments qui l’attendaient sur Regulus 1 la remplissaient de terreur. Pourtant, il fallait faire face.
David marchait à côté d’elle. Brutalement, il la saisit par le bras et la força à s’arrêter.
- « Qu’est-ce qu’il y a, David ? »
- « Il n’y a aucune raison que tu y ailles, maman ! Je peux m’occuper de tout. »
- « Je n’ai pas besoin que mon fils me protège, David. Je fais ce que je dois faire. »
- « Mais... »
- « Nous avons tous les deux perdu des amis dans ce désastre. Tu souffrirais autant que moi... »
- « N’essaye pas de m’embrouiller... Je savais que Vance était bien plus qu’un ami pour toi ! »
Carol dégagea son bras.
- « Nous ne faisions rien pour nous cacher, mon petit. J’étais parfaitement consciente que tu savais... »
C’était la vérité. Dès le début de sa relation avec Vance, Carol avait souhaité que son fils l’accepte et la comprenne. A présent, la délicatesse avec laquelle il la traitait lui prouvait que cela avait bien été le cas.
- « Maman », insista David, « je suis prêt à tout pour t’éviter de voir Vance mort. Il ne faut pas que tu gâtes tes souvenirs. »
- « David, perdre Vance est la pire chose qui me soit jamais arrivée. En réalité, je me refuse toujours à croire qu’il est mort. Tu sembles croire que je vais descendre sur la station à cause de mon sens du devoir, mais ce n’est pas vrai. J’irais même si je n’avais pas été le chef de notre équipe ! Tu comprends ? »
- « Je ne crois pas... »
- « IL FAUT que je vois le corps de Vance. Sinon, je ne serai jamais capable d’accepter sa mort, et je deviendrai folle. »
David la prit dans ses bras.
- « J’ai tellement de peine pour toi », dit-il en la serrant aussi fort qu’il le pouvait. « Je ne t’avais jamais vue plus heureuse qu’à l’époque où vous étiez ensemble. Ce n’est pas Juste ! »
Carol se laissa aller un moment contre son épaule. Puis elle releva la tête et s’arracha à son étreinte.
- « Il faut que je parte, mon petit », dit-elle d’une voix brisée.

CHAPITRE TROIS

Carol et Christine se matérialisèrent dans la chambre mortuaire du laboratoire spatial. Une lumière bleutée filtrait à travers les parois de cinq des dix réceptacles qu’elle contenait. Carol hésita un instant, puis ouvrit la première porte. Elle souleva délicatement le suaire qui recouvrait le visage d’un jeune homme. Le sang avait été nettoyé, mais l’expression de terreur qu’il avait eue en mourant ne s’était pas effacée.
- « C’est Jan », dit Carol. Elle déclina son identité complète et son numéro matricule à Christine, qui les enregistra sur son tricordeur.
- « C’était notre steward. Il venait d’arriver. Un transporteur l’avait débarqué il y a quelques mois, et il avait décidé de nous tenir compagnie un bout de temps. Il disait qu’il voulait traverser toute la galaxie en stop, pour voir tout ce qui était avoir. Il écrivait des poèmes, mais ne les a jamais fait lire à aucun d’entre nous. »
Elle reposa le drap et referma le réceptacle. Puis elle s’approcha du second et l’ouvrit.
- « Yoshi, notre cuisinier. Il n’aurait pas dû être là. Il avait une permission, comme la plupart du personnel de la station. Mais il a refusé de partir quand il a appris que nous restions. Il prétendait que nous allions mourir de faim. En réalité, je crois qu’il était fasciné par Genesis. Il ne voulait pas manquer la Seconde phase de l’expérience. »
Carol se tourna vers Christine.
- « Est-ce que votre tricordeur enregistre continuellement ? J’aimerais que tout soit consigné. »
Christine fit signe qu’elle comprenait. Bien entendu, leur mission n’exigeait qu’une simple identification. Mais Carol avait le droit d’en faire une sorte de cérémonie du souvenir.
- « J’enregistre tout », dit Christine.
Le troisième réceptacle contenait le corps d’un jeune homme qui semblait dormir en paix.
- « Deiwin March », dit Carol. « Il était l’associé de Vance Madison. Ensemble, ils avaient pratiquement créé la quatrième dimension de la physique. Ils l’appelaient la « Physique du jardin d’enfants  », parce qu’elle ne concernait que les éléments subatomiques. ils faisaient sans cesse des conférences, et réjouissaient tous leurs collègues en affectant de ne rien prendre au sérieux. Pourtant, les deux particules qu’ils ont découvertes sont probablement à la base de tout l’univers. Et ils les avaient surnommées « Mickey  » et « Minnie  »...
Carol marqua une pause. Des souvenirs se bousculaient dans sa tête.
- « J’avais du mal à communiquer avec Del. il y avait en lui une fureur et un chagrin qui m’effrayaient. Je ne comprenais pas pourquoi, et je ne pouvais rien faire pour l’aider. Vance était la seule personne capable de l’atteindre lorsqu’il sombrait dans ses crises d’angoisse. Et il n’avait pas d’autre pouvoir que de l’empêcher de se faire du mal... »
Elle caressa le front du jeune homme et le recouvrit de son suaire.
Le quatrième réceptacle dévoila le corps d’une Deltane. Son visage était d’une beauté extraordinaire.
- « Zinaida Chitirih-Ra-Payjh  » était une des plus grandes mathématiciennes de la Fédération. Sans elle, nous n’aurions même pas atteint la première phase du projet Genesis.
Carol sourit tristement.
- « Tous les jeunes garçons, David, Jan, Del, et même certaines des jeunes femmes de la station, étaient follement amoureux d’elle. Presque tous les Humains présents se sentaient attirés par elle, ou par son compagnon, ou par les deux. »
Elle regarda le tricordeur.
- « Le corps de Jedda Adzhin-Dall n’est pas là. Il a été désintégré par un fuseur dans le souterrain de Regulus 1. »
Carol regarda de nouveau le beau visage de la Deltane.
- « Les Deltans attirent irrésistiblement les Humains. Zinaida et Jedda l’assumaient avec grâce. Ils étaient polis et tranquilles, et paraissaient plutôt amusés par l’effet qu’ils nous faisaient. Je suppose qu’ils pensaient qu’il s’agissait de la meilleure manière de calmer les esprits. Tout le monde se demandait ce qu’ils faisaient lorsqu’ils étaient seuls dans leur cabine. Mais personne n’osait poser la question. Moi, je crois qu’ils riaient de notre immaturité. Oh, pas méchamment, juste comme des adultes peuvent rire des bêtises d’un enfant ! »
Elle déposa un baiser sur le front de Zinaida puis se tourna vers Christine.
- « Le docteur McCoy n’a trouvé aucune cause à sa mort », dit-elle doucement.
Christine eut un instant d’hésitation. Mais refuser de répondre à la question implicite de Carol eût été une sorte de mensonge par omission.
- « Les Deltans peuvent se faire mourir par la seule force de la volonté. On dit qu’ils se servent de cette capacité lorsqu’ils se trouvent dans une situation désespérée. Je pense que votre amie a voulu s’éviter de souffrir sous la torture... »
- « Elle n’aurait pas eu peur de souffrir », dit Carol. « Je crois qu’elle aurait même considéré cela comme un défi à relever, ou une expérience inédite. Elle est morte pour ne pas voir souffrir les autres. Vous comprenez ? Elle ne pouvait rien faire pour les aider... »
Carol recouvrit précautionneusement le visage de la Deltane. Puis elle alla ouvrir le dernier réceptacle.
- « C’est Vance Madison », dit-elle d’une voix toujours calme. Elle souleva le suaire. Même mort, l’homme qu’elle aimait ressemblait à ce qu’il avait été de son vivant. Intelligent, déterminé, et pourtant si sensible.
- « J’adorais taquiner Vance et Del en les traitant de « jumeaux  » En réalité, ils étaient complètement différents... L’un était triste et l’autre gai... L’un petit, l’autre grand... L’un fou et l’autre tellement équilibré... »
Sa voix se brisa d’un coup.
- « Oh, Christine, maintenant, je ne peux plus faire autrement que croire à sa mort... Je ne peux plus ! »
Christine coupa le tricordeur, s’approcha de Carol et la prit dans ses bras.
- « Je comprends ce que vous voulez dire », murmura-t-elle en retenant ses larmes. « Je comprends mieux que vous ne le pensez... »

* * * * *

Saavik et David montèrent sur la plate-forme du téléporteur.
- « Energie », ordonna Saavik.
- « Lieutenant », dit timidement le cadet qui s’occupait de la console, « je ne parviens pas à trouver un endroit où vous pourriez vous rematérialiser... »
Les deux jeunes gens avaient mission d’inspecter le monde souterrain de Regulus 1 et de récupérer les archives du projet Genesis.
- « Comment ? » demanda David. « Ce n’est pas possible. il y a assez de place pour téléporter tout un régiment ! »
Saavik alla rejoindre le cadet et scruta les senseurs.
- « C’est la vérité, David. Le site est envahi par une matière étrange. Même les tunnels d’accès en sont remplis.
Les senseurs donnaient des renseignements qui ne correspondaient pas à ceux qu’elle attendait. Elle balaya le monde souterrain une seconde fois, et finit par découvrir un endroit relativement dégagé.
- « Téléportez-moi là, cadet. Je vais essayer de voir ce qu’il en est. »
- « Saavik, attendez un peu... » intervint David.
Elle retourna sur la plate-forme et fit semblant de n’avoir rien entendu.
- « Je reviens immédiatement en cas de danger. Si tout va bien, vous pourrez me rejoindre dans quelques minutes. Energie. »
La jeune femme se matérialisa dans un des tunnels qui avait été creusé en prévision de la seconde phase du projet Genesis.
En fait, elle était arrivée dans une minuscule clairière. Des vignes géantes couraient tout au long du tunnel et l’obstruaient presque totalement.
- « Saavik à l'Enterprise. David, la flore a monstrueusement grandi. Le tunnel est bouché par des vignes énormes. Est-ce que c’est normal ? »
- « Non, absolument pas ! Il faut que je vous rejoigne immédiatement ! »
- « Un instant, je vous fais de la place... »
Elle tenta d’abord d’écarter la végétation à mains nues, mais constata que ce n’était pas possible. Les végétaux résistaient à tous ses efforts. Au cours de cette brève bataille, elle endommagea une pousse, et une odeur curieuse se dégagea de la sève qui coulait de la cassure.
Saavik régla son fuseur sur la plus petite puissance de désintégration et tira. Puis elle regarda autour d’elle et jugea qu’elle avait dégagé assez de terrain.
- « Saavik à l'Entreprise. Cadet, téléportez le docteur Marcus dans la zone que je viens de débroussailler. »
- « Oui, lieutenant. »
David se matérialisa quelques secondes plus tard. Il inspecta les lieux avec étonnement.
- « Je suppose que votre expression signifie que vous ne VOUS attendiez à rien de pareil ? » dit Saavik.
- « Et comment ! La végétation a une vitalité formidable... Regardez la taille de ces pousses ! Et tout ça avec une lumière artificielle. »
- « Je n’appellerais pas ça de la « vitalité  »... » dit pensivement Saavik. « C’est presque monstrueux...
- « S’il vous plaît, faites attention à ce que vous dites ! Ces vignes sont mon oeuvre, pratiquement mes enfants ! »
- « Il faut nous presser, David. Il ne va pas être facile d’accéder à la salle des archives.
- « Laissez-moi au moins une minute pour admirer les fruits de mon travail... »
- « Vous avez tout loisir d’admirer ce qui se trouve derrière nous ! Pour le reste, il va falloir que je nous fraye un chemin, et je crains que votre coeur de père soit mis à rude épreuve ! »
Elle releva son fuseur et commença à tirer.
- « Mais croyez bien que je suis désolée... Vos vignes sont belles à croquer. De plus, elles exhalent un parfum extrêmement agréable. »
Ils se mirent en route. Au bout d’un moment, l’entrée de la salle des archives leur apparut à travers les feuillages.
David cueillit une poignée de feuilles, la broya, et la renifla.
- « Il y aura du raisin dans quelques mois. Ça fera un vin du tonnerre ! »
Saavik ne répondit pas. Elle venait d’entrer dans la salle, et avait repéré les conteneurs où étaient conservés les documents qu’ils recherchaient. Méthodiquement, elle entreprit de libérer les cylindres métalliques de la végétation qui les emprisonnait en utilisant son fuseur comme un scalpel.
David s’approcha et leva les mains à hauteur du visage de la jeune femme. Une bouffée de parfum vint caresser les narines de Saavik.
- « Que diriez-vous de goûter un vin qui tiendrait les promesses de cet arôme ? »
Saavik rangea son fuseur et prit les mains de son compagnon entre les siennes.
- « Le parfum me suffit. Il est parfait, comme son créateur... »
David la prit dans ses bras et enfouit sa tête dans ses cheveux. Saavik frissonna. Elle avait terriblement envie de répondre à ses caresses...
Son communicateur émit un bip bip harmonieux.
- « Qui a bien pu créer un oiseau qui chante aussi mal ? » murmura David. « Ça doit être ma mère... Elle n’a jamais rien compris à la musique ! S’il vous plaît, faisons comme si nous n’avions rien entendu. »
- « Si nous ne répondons pas, cet engin va continuer à couiner jusqu’à ce qu’une escadre de cadets déguisés en hommes de la sécurité se téléportent à côté de nous », dit Saavik en se dégageant à contre-coeur de son étreinte.
- « Saavik, j’écoute. »
- « Ici l’Amiral Kirk. Esteban voudrait partir pour le secteur de Mutara le plus vite possible. Pensez-vous en avoir encore pour longtemps ? »
- « Nous avons presque fini, monsieur. Nous avons retrouvé les archives, et nous nous préparons à les téléporter. »
- « Parfait. Mais faites au plus vite, le capitaine Esteban est sur des charbons ardents ! Kirk, terminé. »
Saavik referma son communicateur avec une expression songeuse.
- « Sur des charbons ardents ? Je ne comprends pas en quoi cela peut l’aider à patienter... » dit-elle à David.
- « C’est une expression qui veut dire que quelqu’un est très énervé », répondit-il. « Mais... Qu’avez-vous à voir avec les plans du capitaine Esteban ? »
- « L’Amiral m’a ordonné... Enfin, pour être honnête, il m’a invitée à me porter volontaire pour accompagner le Grissom. C’est le type d’invitation qu’il n’est pas avisé de décliner. »
- « Le salaud ! » s’exclama David. « Il essaye de nous écarter de Genesis, ma mère et moi ! Je savais bien qu’on ne pouvait pas lui faire confiance ! »
- « David, l’Amiral Kirk m’a affirmé que vous aviez refusé d’y aller... »
- « Du diable si j’ai dit ça ! »
- « Mais il a pourtant... Oh, il s’agissait peut-être de votre mère, le docteur Marcus senior ? »
- « Je vous jure qu’il ne m’a rien demandé, ce sale fils de... »
- « David ! » le coupa Saavik. « Je suis sûre qu’il suffirait que vous lui fassiez part de votre désir de venir avec nous. L’amiral ne... »
- « L’amiral ne me laisserait pas partir pour tout l’or du monde ! En particulier si cela me permet de rester avec vous ! »
Saavik n’apprécia pas qu’il parle sur ce ton de l’homme qui avait été le seul ami de Monsieur Spock.
- « Pourquoi dites-vous de telles absurdités ? Pourquoi refusez-vous de lui reconnaître des qualités ? »
- « Quelles qualités ? »
- « Je ne comprends pas, David. L’amiral et vous donniez pourtant l’impression d’être sur le point de devenir des amis. »
- « C’était le cas, pendant un court moment. Mais je crois que nous nous trompions. Nous sommes bien trop différents... »
Le jeune homme se tut un instant, comme s’il remâchait sa fureur. Puis, soudainement malicieux, il fit une proposition à Saavik.
- « J’ai une idée ! Si nous le laissions attendre ? Frayons-nous un chemin jusqu’au lac intérieur, et voyons ce qui est arrivé ! »
Saavik se sentit vaciller. Elle était tellement tentée par l’offre de David que la violence de ce sentiment lui fit tourner la tête.
- « J’aimerais beaucoup ça, David ! »
- « Génial ! Allons-y ! »
- « Hélas, ce que j’aimerais faire n’a aucun rapport avec ce que je dois faire... »
- « Venez donc ! Quelques minutes ne changeront rien au destin de l’univers. »
- « Il faudrait des heures pour arriver jusqu’au lac. David essaya de s’emparer du fuseur de Saavik. Il pensait jouer, mais elle esquiva son assaut comme un véritable combattant. »
- « Bravo », dit-il amèrement. « Je croyais que vous étiez différente, mais vous ressemblez à n’importe quel officier de Starfleet. »
- « Je ne ressemble à personne. Ni à un officier de Starfleet ni à quiconque d’autre. »
- « C’est du vent... Vous êtes endoctrinée comme tous les militaires ! »
- « Vous me provoquez, David », dit Saavik, « et vous ne devriez pas... »
David tenta à nouveau de lui subtiliser son fuseur au moment où elle rouvrait son communicateur.
Saavik partit à la recherche de son fuseur sans lâcher le poignet de David. L’arme était tombée dans un entrelacé de vignes. Elle se pencha pour la ramasser...
Le parfum puissant des vignes l’enveloppa.
Elle sentit que sa tête tournait à nouveau. Elle remit son fuseur en place et ouvrit son communicateur.
- « Entreprise, remontez-nous ! »
- « Un instant. Il faut d’abord dégager la plate-forme. »
- « Vite », cria Saavik. Elle tomba à genoux. Le sol lui parut dur et froid. Malgré son état de faiblesse, elle nota que les vrilles de la vigne géante s’étaient enroulées autour des rochers environnants. Il s’agissait d’un détail qu’elle n’avait pas remarqué plus tôt, et qu’elle aurait aimé...
Sa pensée se brouilla. David sentit qu’elle relâchait sa prise et tenta à nouveau de lui prendre son fuseur. La jeune femme lutta pour se relever, mais elle se rendit compte qu’elle n’y parviendrait pas.
Le rayon du téléporteur les saisit au moment où elle allait renoncer...
Jim Kirk entra dans la salle de téléportation à l’instant où David et Saavik se matérialisaient au milieu des conteneurs que les cadets avaient tout juste eu le temps d’écarter.
Il remarqua que les deux jeunes gens se tenaient par la main.
« Charmant  », pensa-t-il, « Mais plutôt déplacé, et complètement stupide durant une téléportation. ils ont de la chance de ne pas y avoir laissé un bras. »
- « J’espère que vous pourrez m’expliquer votre comportement, jeune homme ! » dit-il à son fils.
David libéra son poignet de la main de Saavik et vint se planter devant Kirk.
- « Ça, vous pouvez y compter ! »
Derrière eux, Saavik essaya de faire un pas en avant et sentit ses genoux se dérober. Elle s’assit sur le rebord de la plateforme pour éviter de tomber. David et l’amiral continuaient de se quereller. Le plus jeune des deux belligérants bouillait de fureur pendant que le plus vieux s’étranglait d’indignation.
La jeune femme cessa de les écouter.
- « Lieutenant Saavik, ça va ? » demanda un cadet qui s’était aperçu de ses difficultés.
- « Oui... Naturellement ! »
Elle fit appel à son conditionnement vulcain pour trouver la force de se lever. Elle n’avait pas dormi depuis plusieurs jours, mais cela n’aurait pas dû l’affecter à ce point. Normalement, elle était capable de rester efficiente sans sommeil beaucoup plus longtemps que cela. Elle l’avait prouvé à Spock lors de son entraînement.
- « Amiral », dit-elle, mais ni Jim ni David ne l’entendirent.
- « Amiral Kirk ! » répéta-t-elle plus fort.
L’Amiral daigna enfin se retourner.
- « Que me voulez-vous, lieutenant ? »
- « Puis-je quitter les lieux ? Je dois me préparer à rejoindre le Grissom. »
- « Oui... Très bien... Allez-y... »

* * * * *

Saavik était assise dans sa cabine, et savourait la chaleur de son atmosphère. Il lui fallut un moment pour se ressaisir et commencer à réfléchir au comportement curieux que David et elle avaient eu sur Regulus.
Elle saisit son fuseur et le regarda distraitement. Une vrille de la vigne s’était enroulée autour de la base de l’arme. Elle se souvint que toutes ces sortes de plantes étaient capables de s’accrocher à presque n’importe quoi. L’espèce qui poussait sur Regulus le faisait à une vitesse surprenante, mais il en existait d’encore plus rapides sur certaines des planètes qu’elle avait visitées. Par contre, son aptitude à fendre le roc était exceptionnelle...
Saavik regretta de ne pas avoir eu le temps d’explorer Regulus. Elle se sentait aussi curieuse de connaître les véritables résultats de Genesis que David !
Elle arracha une petite feuille de la vrille et l’approcha de son nez.
Sa tête se remit à tourner.
L’ivresse recommença. Elle repoussa la feuille, et la regarda un long moment, interloquée. Puis elle alla jusqu’au synthétiseur et demanda un sachet en plastique. Lorsqu’il arriva, elle réunit tous les morceaux de la vigne de David. Enfin, elle les mit dans le sac, en réprimant difficilement la tentation d’inhaler une dernière fois leur parfum magique.

* * * * *

Jim se croisa les bras sur la poitrine.
- « David, je ne comprends pas votre colère ! Carol m’a dit qu’elle ne voulait pas retourner dans la nébuleuse de Mutara. J’ai supposé que vous me répondriez la même chose... »
- « Vous auriez quand même dû me demander », dit-il mornement. Il était ravi que sa mère ait refusé de partir, mais furieux que l’on puisse songer à le lui interdire à lui.
- « Je vais vous dire », continua-t-il, « pourquoi vous pensiez que j’allais réagir comme elle. C’est parce que vous avez tellement l’habitude qu’on vous obéisse que vous avez oublié qu’il existe des êtres qui ne se laissent dicter leur comportement par personne ! »
- « Pour dire cela, il faut que vous connaissiez bien mal les gens avec qui je travaille ! Ecoutez, je me suis déjà excusé... Je ne vois pas ce que je pourrais faire d’autre, si vous n’y mettez pas un peu du vôtre ! »
- « Envoyez-moi sur le Grissom ! »
- « Etes-vous sûr que ce soit raisonnable ? »
- « Pourquoi pas ? »
- « Je pensais que... »
David le regarda agressivement. Jim chercha ses mots un moment, parce qu’il voulait être sûr d’être bien compris, pour une fois.
- « Pour être honnête, j’espérais que vous resteriez sur l’Entreprise. Cela nous aurait donné une occasion de parler. Je ne peux rien changer aux années que nous avons perdues, mais... »
- « Non », le coupa froidement David, « vous ne pouvez pas ! »
- « Que vous aimiez ça ou non », dit Jim un peu plus violemment qu’il l’aurait souhaité, « je suis et je demeure votre père ! »
- « Et alors ? On ne peut pas rester vingt ans sans se soucier de quelqu’un... »
- « David, je ne savais pas ! »
- « ... et s’attendre à ce qu’il vous couvre de piété filiale au premier coup de sifflet. »
- « Je n’ai rien à faire de la piété filiale ! Je veux simplement que nous devenions des amis. »
- « C’est trop tard. Même pour ça, il est beaucoup trop tard ! »
Jim se rendit compte qu’ils tournaient en rond. Ils n’étaient capables que de s’affronter, et de s’affronter encore.
- « J’espère que vous vous trompez, David... Même si vous n’allez pas le croire, je comprends pourquoi vous êtes déçu et en colère. Je souhaite que vous me pardonniez un jour. En attendant, essayons d’être corrects l’un avec l’autre. Si vous ne le faites pas pour moi, faites-le au moins pour votre mère... »
- « Ma mère ? Depuis quand l’Amiral James T. Kirk se souvient-il des femmes qui ont jalonné sa route ? »
- « Vous n’arrêterez jamais, n’est-ce pas ! » dit Jim. Il se sentait à la fois furieux et meurtri. A chaque pas qu’il avait fait en avant, David avait répondu par un pas en arrière...e
- « Non », confirma David. « Jamais ! »
- « Allez rassembler vos affaires. Le Grissom part dans une heure. Il serait dommage que vous le ratiez. »

* * * * *

David frappa doucement à la porte de la cabine de sa mère. Il attendit quelques instants, et frappa de nouveau. La porte s’ouvrit enfin, et David entra dans la pièce sombre.
- « Maman ? »
- « Oui ? »
- « Je t’ai ramené les affaires que tu avais laissées sur Regulus. », dit Carol en allumant la lumière.
- « On m’a dit que tu ne voulais pas retourner dans le secteur de Mutara... »
- « Non, je ne veux pas. En tout cas, pas maintenant. »
- « Je me suis porté volontaire pour y aller. Je crois qu’un de nous deux doit assister à ce qui va suivre. »
Carol le regarda sans rien dire.
- « Je comprends pourquoi tu désires rentrer sur Terre. Je sais que je devrais t’accompagner, mais... »
- « J’avais espéré... »
- « Maman, c’est très important ! Quelqu’un doit garder un oeil sur Starfleet. Sinon, ils pourront raconter n’importe quoi à propos de Genesis, et à propos de nous ! »
- « Je sais. Il est vrai qu’un de nous doit y être. En fait, nous devrions sans doute y être tous les deux ! »
- « Non », dit-il fermement, « il ne s’agit que d’une mission de surveillance. Ma présence suffira à les décourager de tricher. D’ailleurs, c’est moi qui t’abandonne, en te laissant seule face à nos responsabilités. »
- « Je dois faire face à tout ça seule, David. Mais j’ai peur pour une toute autre raison. »
- « Laquelle ? »
- « J’avais bien des motifs de ne pas te dire que Jim Kirk était ton père, mais il y en avait un qui prévalait sur les autres, et il était très égoïste. »
- « Je ne comprends pas ? »
- « J’avais peur que tu partes le rejoindre dans l’espace. Je voulais tant que tu appartiennes à mon monde, et pas au sien. Aujourd’hui, j’ai honte, parce que j’aurais dû te laisser prendre cette décision toi-même. »
- « Quelle décision ? Me vois-tu un seul instant sous les traits d’un militaire obéissant ? »
Il se mit au garde-à-vous.
- « A vos ordres, monsieur ! Je serais ravi de peler cette tonne de pommes de terre ! Je vous remercie, monsieur ! »
Carol ne put s’empêcher de sourire.
- « Je ne crois pas qu’on pèle encore les pommes de terre sur les vaisseaux spatiaux, David... »
- « Oh, ils seraient capables d’en embarquer juste pour que je les pèle... Non, je ne suis pas fait pour la vie militaire ! »
- « Pourtant... »
- « Quoi ? »
- « Tu viens de rencontrer ton père, et te voilà sur le point de me laisser pour rejoindre un vaisseau spatial. »
- « C’est vrai. Mais remarque bien que ce n’est pas SON vaisseau. Honnêtement, il n’y a aucun risque que je m’engage dans Starfleet. » Il s’approcha de Carol et la serra dans ses bras. « Je ne serai pas parti longtemps, maman. C’est juré ! »
- « Je te crois. »
- « L’heure du départ approche. Je ferais bien de me mettre en route. »
- « Au revoir, David. Sois prudent. »
- « J’ai failli oublier... »
Il fouilla sous sa chemise et en sortit prudemment un objet.
- « Nos amis de Starfleet ont mis les archives de Genesis sous clef. J’ai subtilisé ça pour toi pendant que personne ne regardait. »
C’était la carte de l’écosystème intérieur de Regulus 1. Vance Madison en avait fait une copie pour chacun des membres de l’équipe.
Carol prit la carte soigneusement pliée et la serra dans sa main.
- Merci... Merci beaucoup...
Elle caressa du bout des doigts le papier glacé, et s’arrêta longuement sur l’endroit qui figurait le pôle nord.
L’équipe avait pratiquement négligé de restructurer les pôles.
Par jeu, chacun s’était amusé à suggérer des créations farfelues pour les peupler. Yoshi avait proposé un arbre polyvalent, qui eût produit des fruits différents à chaque saison. Vance avait imaginé un petit carnivore qu’il avait surnommé le « lapin blanc  », à quoi Del avait répondu en créant un lièvre appelé March, qui avait la particularité d’être complètement fou.
Carol s’était amusée des inventions de ses collaborateurs. Un jour, elle les avait même menacés en riant de créer un chasseur qui s’occuperait de leurs bestioles...
Bien entendu, aucune de ces fantaisies n’avaient été intégrées à la matrice de Genesis. Mais Vance, en souvenir de ces bons moments, avait inscrit « Ici vivent les dragons ! » en haut de chaque carte.
- « Prends-en bien soin ! » dit David. « Ce sera peut-être un jour le seul moyen qu’il nous restera de démontrer au monde que NOUS avons créé Genesis... »
- « Je me demande s’il y a vraiment des dragons ? » lui répondit doucement Carol.

* * * * *

Saavik entra dans la salle de téléportation, prête à être envoyée sur le Grissom. Mais les autres n’étaient pas encore là. La jeune femme jeta un coup d’oeil à sa montre.
Comme d’habitude, elle était ponctuelle, et devait subir l’irritante manie d’être toujours en retard qui caractérisait les Humains.
Elle commença à attendre. La salle était vide et faiblement éclairée.
Saavik était en train de chercher un sujet de réflexion qui l’aiderait à passer le temps quand une voix familière prononça son nom.
- « Capitaine ? » dit-elle en se retournant.
Personne n’était entré.
- « Qui est là ? »
Un instant, elle pensa que quelqu’un lui faisait une mauvaise plaisanterie. Pourtant, tout ce qu’elle savait à ce sujet l’incitait à penser que l’humour des Humains, s’il pouvait être à l’occasion légèrement méchant, ne sombrait jamais dans la cruauté gratuite.
En fait, personne à bord n’aurait eu l’idée de l’appeler par son nom en imitant la voix de Monsieur Spock. Elle en était tout à fait sûre.
- « Saavikam ! »
Elle se mit les mains sur les oreilles.
- « Saavikam ! »
La voix utilisait une formule de politesse vulcaine. De plus, elle résonnait dans sa tête, et elle seule pouvait l’entendre.
- « Saavikam, pourquoi m’as-tu abandonné sur Genesis ? »
- « Monsieur Spock », murmura-t-elle, « pourquoi ne reposez-vous pas en paix ? Je me suis occupée de vous, et j’ai confié votre corps à un monde nouveau. Je pensais que c’était ce que vous auriez souhaité... »
Des bruits de voix avertirent Saavik que quelqu’un approchait. Elle retira les mains de ses oreilles, et se composa un maintien en quelques secondes.
L’Amiral Kirk et le Capitaine Esteban entrèrent dans la pièce.
- « Bravo, lieutenant ! » dit Jim. « Vous êtes à l’heure, comme d’habitude. Vous vous rendez compte, J.T., de l’efficacité que nous aurions si nous étions tous aussi organisés et imperturbables que le Lieutenant Saavik ! »
Comme rien de ce qu’avait dit son supérieur n’appelait une réponse, Saavik garda un silence prudent.
Elle ne se sentait ni organisée ni imperturbable.
En réalité, il lui semblait seulement qu’elle était devenue folle pour de bon...
Au cours de son existence, la jeune femme avait fait plusieurs fois l’expérience de la fusion mentale, le plus souvent avec Monsieur Spock. Le contact de son esprit raffiné avait constitué sa première rencontre avec la civilisation, et le contact d’un esprit laissait une empreinte qui ne ressemblait à aucune autre...
La voix qu’elle avait entendue et la conscience qui s’était mêlée à la sienne appartenaient à Spock. ETAIENT SPOCK !
Et ça ne pouvait pas être...
- « Vous êtes bien pensive, Saavik », dit l’amiral. « Auriez-vous des regrets au sujet de cette mission ? Avez-vous changé d’avis ? »
- « Non ! » répondit-elle un peu plus agressivement qu’elle ne l’aurait voulu.
Il lui jeta un regard étonné, presque réprobateur.
- « Je voulais dire », reprit-elle d’une voix plus normale, « que je crois très important pour moi de participer à cette expédition ! »
- « Bien... Bien... Mais où est donc David ? »
- « S’il veut vraiment venir avec nous », dit Esteban, « il serait temps qu’il arrive ! Je n’ai pas l’intention d’attendre toute la journée. »
- « David vient avec nous ? » demanda Saavik à Kirk.
- « J’ose espérer qu’il ne changera pas d’idée ! Il m’a menacé des feux de l’enfer parce que je ne lui avais pas demandé... »
David fit irruption dans la salle au moment où Jim achevait sa phrase.
- « Nous allions renoncer à vous attendre... » dit-il en se tournant vers son fils.
- « Je disais au revoir à ma mère. J’espère que cela ne vous dérange pas ? »
- « Pas le moins du monde... »
Jim cessa de s’occuper de lui et alla serrer la main d’Esteban.
- « Je suis content de vous avoir revu, J.T. Essayons de ne pas attendre la prochaine fois aussi longtemps. »
- « Nous serons de retour dans un mois, Jim. Six semaines, au maximum. »
- « C’est parfait. Je suis sûr que vous aurez beaucoup de choses à raconter.
Jim se tourna vers Saavik, et, à la grande surprise de celle-ci, lui tendit la main. Ils échangèrent une poignée de main chaleureuse.
- « Bonne chance, lieutenant. Occupez-vous bien de mon fils. »
- « A vos ordres, monsieur », dit Saavik en se demandant combien de sous-entendus contenait l’ordre de son supérieur.
- « David... »
Jim s’approcha de son fils. Lorsque David prit sa main tendue, il le tira vers lui et lui donna l’accolade.
- « Prenez garde à vous, David... »
David se dégagea péniblement des bras de son père. Saavik pensa qu’il lui faudrait du temps pour oublier ses différends avec l’amiral.
- « Ne vous inquiétez pas, Amiral Kirk », lança le jeune homme en avançant vers la plate-forme. « Il n’y a plus aucun danger dans le secteur de Mutara. Plus aucun... »

* * * * *

Kirk regarda Esteban, David et Saavik disparaître progressivement sous l’effet du rayon téléporteur. Il aurait payé cher pour partir avec les trois jeunes gens, mais ce genre d’aventure, à présent, lui était défendu.
Il appela le Capitaine Sulu et lui ordonna de quitter l’orbite de Regulus.
- « Cap sur la Terre, Monsieur Sulu. Nous rentrons à la maison. »
- « Bien, monsieur ! »
- « Si vous avez besoin de moi, je serai à l’infirmerie... »
- « C’est noté, monsieur... »
Leonard McCoy était au travail. Il avait l’air en forme, mais Jim s’aperçut au premier coup d’oeil qu’il ne s’agissait que d’une façade. Pour lui, qui le connaissait depuis plus de vingt ans, il était évident que le médecin-chef allait mal, et produisait toute sorte d’efforts pour démontrer le contraire.
« Pauvre Leonard  », pensa Jim, « il a beau plaisanter avec le cadet qu’il est en train de soigner, je vois bien que ses mains tremblent, et que sa voix n’est pas assurée... »
- « Bonjour, Bones. Puis-je vous voir dans votre bureau ? »
- « Salut, Jim. Je vous demande juste une minute. »
McCoy le rejoignit dès qu’il eut fini avec son patient.
- « Qu’est-ce qui se passe, Jim ? Vous avez besoin d’un bon remède contre la gueule de bois ? »
- « Donnez-moi donc celui que vous avez pris, Bones ! »
- « Mais je n’étais pas... »
McCoy s’arrêta net.
- « Aucune importance ! Je vous dois de toute façon des excuses. Scotty voulait cette soirée pour son neveu, et j’ai pensé: « Pourquoi ne pas y associer Spock  » Tout ce que je peux dire, c’est que ça m’a paru une bonne idée, à ce moment-là. »
- « N’en parlons plus, Bones... Je suis aussi fautif que vous, parce que j’aurais dû étouffer tout ça dans l’oeuf. Mais j’avais l’esprit occupé par autre chose... »
- « Inutile de vous en faire, Jim, nous étions tous trop secoués pour réagir logiquement. »
Jim frissonna en entendant le dernier mot de la phrase de McCoy.
- « Je me fais pas mal de souci pour vous, Leonard. La nuit dernière, vous vous êtes comporté très bizarrement. »
- « Bizarrement ? » répéta le médecin. « Ça ne m’étonne pas ! Le synthétiseur nous a fabriqué de drôles de boissons ! »
Jim se sentit mal à l’aise. Quelque chose sonnait faux dans la nonchalance de son ami.
- « Je ne voulais pas dire que vous étiez saoul, docteur ! En fait, vous n’agissiez pas comme quelqu’un qui a trop bu. »
- « C’est vrai ? Je dois manquer d’entraînement, alors ! »
- « Vous avez oublié ce que vous avez dit ? »
- « A quel propos ? »
- « Vous êtes monté sur la table et vous avez déclaré : Le chagrin est une manifestation parfaitement illogique !, en imitant la voix de Spock à la perfection. Ça ne ressemblait pas à votre sens de l’humour habituel... »
- « Ce n’était pas de l’humour, Jim... Je suppose que mes paroles ont dépassé ma pensée. »
- « Je suis sûr que ce n’est pas si simple ! Bones, dites-moi ce qui ne va pas, et laissez-moi vous aider !
- D’accord ! Aidez-moi en acceptant mes excuses, et en oubliant au plus vite les raisons qui les motivent ! »
Jim comprit qu’il n’y avait rien à faire. McCoy était un maître dans l’art d’esquiver les questions, et il n’aurait servi à rien d’essayer de le faire parler en usant d’autorité. Depuis toujours, recourir à la hiérarchie des grades ne parvenait qu’à conforter l’entêtement du bon docteur.
- « J’accepte vos excuses, Bones. Oublier prendra sans doute plus longtemps. Ceci dit, vous savez où me trouver si vous changez d’idée. »
Jim retourna sur la passerelle, conscient que sa visite à l’infirmerie n’avait servi à rien. L’état de santé de McCoy l’inquiétait toujours autant...

* * * * *

A bord du Grissom, Saavik sentit la modification de gravité qui indiquait que le vaisseau quittait son orbite. Plus petit et plus rapide que l’Entreprise, le Grissom allait mettre beaucoup moins de temps qu’elle pour rallier la nébuleuse de Mutara...
Saavik négligea d’aller visiter la cabine que l’officier d’intendance lui avait assignée, et se dirigea vers le laboratoire scientifique.
La porte s’ouvrit en silence, et la jeune femme se figea.
Un être semblable à une colonne de cristal se tenait au milieu du laboratoire.
C’était le premier Glaeziver qu’elle rencontrait !
Elle s’approcha, éblouie par la beauté de la créature. Les Glaezivers n’étaient plus que quelques centaines. En fait, ils avaient planifié l’extinction de leur race, et auraient disparu d’ici une centaine d’années. Leur monde venait d’être détruit par l’explosion de son soleil, et les êtres de cristal se savaient incapables de s’implanter durablement sur une autre planète. Ils étaient liés à leur monde natal par une sorte d’osmose qui dépassait la compréhension des cerveaux les plus brillants de la Fédération...
Saavik pensa à Genesis, qui représentait leur seule chance de survie. Si la vague pouvait être programmée pour reproduire l’écosystème de leur planète, les Glaezivers renonceraient sans doute à leur suicide collectif, puisque tout ce qu’il leur manquait était un monde où vivre et se multiplier.
- « Bonjour », dit Saavik très formellement, « A qui ai-je l’honneur de m’adresser ? »
Le Glaeziver était immobile, mais son grand corps transparent frémissait sous l’effet de l’énorme potentiel de puissance qu’il contenait. Lorsqu’il bougea enfin, ses membres émirent un son léger qui rappelait celui d’un mobile caressé par le vent.
- « Vous êtes bien raffinée, pour un être opaque ! » dit le Glaeziver. Sa voix sonnait comme un concert de cymbales. « Vous pourrez m’appeler par mon nom, si vous êtes en mesure de le prononcer. »
L’être émit un chant modulé que Saavik s’efforça de reproduire.
- « Pas mal, pas mal du tout ! » apprécia son interlocuteur. « Je vous encourage à continuer... J’aime tellement mieux ça que Fred ! »
- « Fred ? » dit Saavik.
- « Un de mes collègues prétend que mon nom ressemble à un thème de Chopin... Et moi, à qui ai-je l’honneur ? »
- « Je me nomme Saavik. »
- « Que puis-je faire pour vous, Saavik ? »
- « Je voudrais analyser un spécimen que j’ai ramené de Regulus 1. Puis-je utiliser votre matériel ? »
- « Savez-vous parler et travailler en même temps ? »
- « Bien sûr ! »
- « Dans ce cas, permettez-moi de vous proposer un marché. Nous analyserons votre spécimen pendant que vous me raconterez ce qui est arrivé sur Regulus, et dans la nébuleuse de Mutara. »
- « La transaction me paraît honnête », dit Saavik.
- « Super ! Quel genre d’analyse souhaitez-vous ? Macroscopique, moléculaire, atomique, ou subatomique ? »
- « Moléculaire. »
- « Bien. Mettons-nous au boulot ! »
Les Glaezivers avaient la réputation d’être encore plus formalistes que les Vulcains. Saavik trouva intéressant que celui-ci ait commencé leur conversation sur un mode très retenu, et soit passé ensuite à un langage familier.
« En réalité  », se dit-elle, il n’est pas du tout difficile de penser à lui en tant que « Fred  »

* * * * *

La cabine de Saavik était conçue pour abriter un Humain. La lumière et la température imitaient celles de la terre. La jeune femme jeta un regard circulaire dans la pièce, et approuva la simplicité de sa décoration. Il y avait seulement un peu trop de meubles à son goût...
Elle reprogramma le conditionnement de la cabine. La lumière se tamisa, et la température commença à s’élever. Puis, Saavik s’assit pour la première fois depuis son arrivée sur le Grissom. Tout le travail qu’elle venait d’accomplir l’avait préservée de se poser davantage de questions au sujet de sa santé mentale.
Elle n’avait plus senti la présence de Spock depuis son départ de l’Entreprise. Si elle avait encore cru aux fantômes, comme au temps de son enfance, il lui aurait semblé tout à fait possible que l’âme de son mentor fût occupée à errer dans les couloirs de son ancien vaisseau...
Mais son enfance n’était plus qu’un vague souvenir, et elle avait cessé de croire aux fantômes !
La seule explication demeurait l’aliénation mentale... Mais était-ce une faiblesse passagère, ou un état permanent ?
Pour le savoir, Saavik abaissa ses boucliers mentaux et s’ouvrit au monde extérieur, immobile et sans défense.
Elle se concentra sur l’image du Vulcain.
Elle resta ainsi un long moment, et ne trouva rien. La voix de son professeur ne retentirait plus jamais dans sa tête. Spock n’était plus, et elle ne cesserait jamais de le pleurer.
Mais, au moins, elle n’était plus folle !
Elle saisit les analyses qu’elle venait de faire avec” Fred” et commença à les étudier.
Quelqu’un frappa à la porte.
- « Entrez ! »
David pénétra dans la pièce, un grand sourire aux lèvres.
- « Hello ! Vous savez quoi ? Ma cabine est juste à côté de la vôtre. N’est-ce pas formidable ? »
- « Je ne sais pas... Cela dépend de votre état mental ! »
- « Mon état mental ? Ah, je comprends, vous parlez de ce qui s’est passé sur Regulus ! Je suis vraiment désolé. J’ignore ce qui m’a pris... Peut-être du surmenage. »
- « Vous n’avez trouvé que cette explication ? »
- « Oui. Je suis honteux d’avoir voulu vous prendre votre fuseur. C’était parfaitement idiot. Mais n’y pensons plus. D’ailleurs vous m’avez presque arraché l’épaule avec votre fichue prise. Et j’ai un bleu là où se trouvait votre pouce. »
- « Vous n’auriez pas dû résister... Vous vous êtes blessé tout seul. »
- « Et ça vous a défoulée, n’est-ce pas ? »
- « Défoulée ? Pourquoi pensez-vous que je puisse avoir du plaisir à vous faire du mal ? Tout ce que je vous reproche, c’est de ne pas m’avoir prévenue. »
- « Prévenue ? »
- « Oui, vous savez que je ne m’adonne ni à l’alcool ni à la drogue ! Et même si c’était le cas, j’étais en service sur Regulus 1 ! »
- « Saavik, je ne comprends pas un mot de votre discours ! La jeune femme s’attendait à ce qu’il s’en tire par une plaisanterie, pas à ce qu’il fasse semblant de ne rien savoir. Elle lui tendit les analyses sans dire un mot. »
Il les regarda attentivement.
- « Un cocktail chimique intéressant », dit-il après quelques minutes. « De quoi s’agit-il ? »
- « Vous devriez le savoir. C’est votre oeuvre ! »
- « Mon oeuvre ? Je vous jure que je n’ai jamais vu un pareil fouillis moléculaire de ma vie ! »
- « David, ce sont les analyses d’un spécimen de Regulus 1. Des morceaux de vigne... »
- C’est impossible ! On pourrait trouver une vague ressemblance, mais cet enchevêtrement de molécules... »
- « J’ai vérifié deux fois les analyses. Je ne suis pas infaillible, mais je peux vous affirmer que ces analyses sont incontestables ! »
- « Mais ça ne devrait pas ressembler à ce... méli-mélo ! Je ne connais même pas la moitié des composants de ce truc ! »
- « Ceci », dit Saavik en lui montrant une formule complexe, « est un hallucinogène extraordinairement puissant. Dix fois plus actif que les dérivés opiacés. »
- « Quoi ! » s’exclama David en examinant la formule de plus près. « C’est vrai... Mais je n’ai jamais voulu une chose pareille. »
- « Pourtant, voilà ce que vous avez créé. Et ce qui explique notre comportement sur Regulus. Sous l’effet de cette drogue, nous nous sommes comportés comme des enfants irresponsables. »
- « Nous ? », demanda David. « Je n’ai pas eu l’impression que vous ayez été affectée... »
- « J’ai failli céder, David. Ces vignes sont dangereuses. »
- « Tout ce que j’avais fait, c’est de leur ajouter des molécules de caféine pour qu’il soit agréable de faire du thé avec les feuilles. Je n’avais pas l’intention d’empoisonner la Galaxie ! »
Saavik avait effectivement remarqué une certaine ressemblance entre la structure moléculaire de la caféine et celle du narcotique. Mais il avait fallu un nombre incroyable de mutations pour obtenir un tel résultat.
- « En tout cas », dit-elle sans se départir de son air imperturbable, « je ne vous conseille pas de vous préparer une infusion avec ces feuilles, ou de faire du vin avec le raisin des vignes. »
- « Et pourquoi pas ? » répliqua David.
La jeune femme leva un sourcil inquiet.
- « Je plaisantais, Saavik », dit gentiment son compagnon.

CHAPITRE QUATRE

La phase trois de Genesis, celle que Khan avait déclenchée sans l’assentiment de personne, s’étalait à perte de vue devant les yeux de David. « Un nouveau système solaire  », pensa le jeune homme, « et c’est mes amis et moi qui l’avons créé. N’est-ce pas incroyable ? »
La vague Genesis semblait avoir parfaitement fonctionné. Les poussières d’étoiles aspirées par l’explosion du Reliant s’étaient agglomérées pour former un soleil, autour duquel orbitait à présent la planète née de l’union de Mickey avec Minnie.
David s’accouda à la main-courante de la passerelle. Décidément, il ne se sentait pas à sa place à bord d’un vaisseau spatial.
Il se tourna pour regarder Saavik. Elle se tenait debout devant les senseurs, froide et contrôlée. « Elle est à sa place  », se dit David, « et elle ne se sentirait bien nulle part ailleurs ! »
Elle lui avait pardonné l’incident qui était arrivé sur Regulus 1. David avait fini par la convaincre qu’il n’avait jamais eu l’intention d’inventer des vignes hallucinogènes. Ils avaient émis toutes sortes d’hypothèses à propos de ce qui s’était passé. La variation des résultats de Genesis dépassait ce à quoi David s’attendait. Malgré tout, il essayait de se persuader que l’expérience avait évolué à peu près normalement. Il rejetait les doutes qui s’emparaient de lui, et ne se sentait pas disposé à discuter du sujet avec quiconque, y compris Saavik.
La jeune femme était justement en train d’enregistrer le journal de bord.
- « ... Nous approchons de la planète. Cap Trois Zéro Cinq. Lieutenant Saavik, U.S.S. Grissom, terminé. »
Elle retira le disque de données de l’ordinateur et le tendit au Capitaine Esteban afin qu’il l’authentifie et le signe.
- « Merci, lieutenant », dit le capitaine. Puis il s’adressa au pilote. « Manoeuvre de mise en orbite standard, monsieur ! »
- « Manoeuvre exécutée, capitaine. »
- « Communications ! Envoyez un message codé à Starfleet. Priorité 1. J’attends votre signal pour transmettre. »
David le regarda avec un sourire mauvais. « Oui  », pensa-t-il, « pendant ce temps, je suis sûr que vous réfléchissez au meilleur charabia à produire... »
Un signal clignota sur la console de commande d’Esteban.
- « Le vaisseau scientifique Grissom arrive en vue de la planète Genesis. Nous allons commencer les recherches. Ainsi que nous en avons l’ordre, toutes les procédures de sécurité sont activées. J.T. Esteban, officier commandant. »
- « Transmission codée en cours, capitaine », dit l’officier des communications.
« Procédures de sécurité  », se dit David, « quelle ânerie, comme si Genesis n’avait pas toujours été un projet secret ! Et comme si il était possible, à présent, de cacher à la Galaxie la création de tout un système solaire ! Ces gens-là se moquent du monde ! S’ils osaient, ils m’interdiraient de regarder MON monde par les hublots ! »
Juste à cet instant, le Capitaine Esteban tourna la tête vers lui et dit: « Docteur Marcus, voici votre planète ! »
David sursauta. L’officier de Starfleet l’avait surpris, et il se sentait flatté malgré lui.
- « Merci, capitaine. Je... Nous devrions commencer le balayage. »
Il rejoignit Saavik devant les senseurs, et les deux jeunes gens se mirent à scruter la planète. Un schéma s’afficha. La planète ressemblait à toutes les autres. Il y avait des océans, des montagnes, des plaines et des vallées.
« A quoi t’attendais-tu ? » pensa David. « Tu as créé une planète, et elle a l’air d’une planète, quoi de plus normal ? »
Il se détendit subitement. Après les doutes des jours précédents, la réalité se chargeait de lui démontrer qu’il n’y avait aucune raison d’avoir peur.
- « Nous y sommes enfin ! » dit-il joyeusement à Saavik.
- « Vous êtes comme votre père... Si Humain ! » répliqua-t-elle à mi-voix.
Puis, elle gomma toute ironie de son ton, et commença à lire les relevés.
- « Tous les senseurs sont opérationnels. Relevés du secteur 1 de la planète. Végétation luxuriante, température, 22 degrés Celsius... »
- « Secteur 2. Zone désertique. Température, 39 degrés. La question d’inclure ou non une zone désertique à leur création avait été le sujet de moult discussions animées de l’équipe Genesis. Vance disait qu’il se refusait à créer un « Paradis aseptisé  ». De !, comme toujours, était du même avis. Zinaida les soutenait en se référant, comme beaucoup de Deltans, à la philosophie de l’IDIC, « Infinie diversité en infinies combinaisons  ». A ce propos, David s’était demandé comment réagissaient les Vulcains à l’admiration que leur vouait la race la plus sensuelle de l’univers. Quant à lui, il avait proposé un environnement tropical uniforme, mais ses camarades avaient rejeté son projet. »
- « Secteur 3. Végétation sub-tropicale. La température... »
Saavik s’interrompit pour vérifier sa lecture.
- « La température diminue rapidement. »
« Et oui  », pensa David, “nous avons inventé un monde fait d’infinie diversité.
- « C’est de la neige », dit-il à Saavik. « Une montagne enneigée au milieu d’une forêt sub-tropicale, n’est-ce pas une merveille ? »
- « C’est fascinant ! »
- « Toutes les sortes de paysages et de climats connues sur Terre co-existent à quelques heures de marche les unes des autres. » insista David. En réalité, il exagérait un peu... Mais il n’en restait pas moins que tous les membres de l’équipe avaient rivalisé d’imagination pour proposer l’écosystème le plus original de l’univers.
« Le problème  », se dit le jeune homme, « c’est que ma mère ne voulait pas céder à nos fantaisies, et qu’elle était censée ne pas en tenir compte en programmant la troisième phase. »
Un malaise l’envahit, mais il le chassa en pensant qu’elle avait dû finir par changer d’avis.
- « Vous pouvez être fier de ce que votre mère et vous avez fait, David ! » dit Saavik.
Le jeune scientifique regarda les senseurs et se sentit saisi de nouveau par un malaise indéfinissable.
- « Il est trop tôt pour crier victoire, Saavik. »
Un bip strident montait d’un des senseurs. Saavik se précipita.
- « Cela provient du même secteur. Les senseurs indiquent la présence d’une masse métallique. »
- « En sous-sol ? » demanda David. « Un gisement ? »
- « Non, en surface. Il s’agit visiblement d’un objet manufacturé. »
« Manufacturé ? » pensa David. « Des débris du vaisseau de Khan ? Ou de la torpille Genesis elle-même ? C’est impossible, l’explosion a tout réduit en particules subatomiques... »
- « Il n’y a qu’une possibilité ! » dit-il à haute voix.
Il regarda Saavik. Il était facile de deviner qu’elle pensait à la même chose que lui.
Esteban s’approcha à son tour de la console.
- « Deux mètres de long... Forme cylindrique... »
- « Une torpille à photons ! » s’écria David.
Saavik évita son regard.
« Elle est bouleversée  », pensa-t-il. « Et elle a honte... Je la comprends. Si j’avais cru faire exploser le cercueil d’un ami, et que je m’aperçoive qu’il a tout simplement atterri... »
- « Peut-il s’agir de la torpille funéraire du Capitaine Spock ? » demanda Esteban.
- « C’est la seule possibilité », lui confirma David. « Il y a plusieurs explications à ce phénomène. L’atmosphère de la planète était encore en formation au moment où la torpille est entrée en contact avec elle. Il a pu y avoir un effet de freinage, ou de coussin d’air... »
- « Transmission codée à Starfleet », dit Esteban. « La torpille funéraire du Capitaine Spock est intacte sur la surface de Genesis. Nous aurons de plus amples informations lors de notre prochaine orbite. »
- « Transmission codée en cours, capitaine », dit l’officier des communications.
Saavik continuait à scruter les senseurs. David s’approcha et lui posa une main sur l’épaule. Elle ne dit rien, mais ne tenta pas de se dérober au contact de la main de son compagnon.
Le bip produit par la présence de la torpille de Spock s’affaiblissait à mesure que le vaisseau s’éloignait du secteur 3. Au bout d’un moment, le senseur concerné redevint silencieux...
J.T. Esteban se demandait comment réagir à l’étrange découverte. La torpille de Spock aurait dû exploser au moment de son entrée dans l’atmosphère. Le fait qu’elle soit toujours intacte posait une multitude de problèmes. Il y avait bien sûr les risques de contamination, mais ce n’était pas tout ! Une fois qu’on l’aurait récupérée, il faudrait prendre une décision à son sujet ! J.T. se voyait mal en train de célébrer la seconde cérémonie funèbre du Vulcain. De plus, il appartenait à Jim Kirk, et techniquement à lui seul, de prendre une décision au sujet de la dépouille de son subordonné, puisque celui-ci était mort sous son commandement...
« Infliger un tel calvaire à Jim ne serait pas très humain  », se dit Esteban.
« J’espère que quelqu’un, à Starfleet, aura assez de cran pour lui éviter ça... »
En n’importe quelle autre circonstance, J.T. eût pris sur lui d’expédier le cercueil du Vulcain dans la masse en fusion du soleil le plus proche. Mais cette fois, il ne s’en sentait pas le droit. Tout ce qui touchait de près ou de loin à Genesis le paralysait.

* * * * *

Journal personnel de James T. Kirk:
Presque toutes les avaries dues au combat avec Khan sont réparées, et nous voilà à quelques heures de la terre. Pourtant, je me sens mal à l’aise, et je me demande pourquoi. Peut-être est-ce à cause du comportement étrange de McCoy, ou du fait que l’Entreprise est pratiquement vide. La plupart des cadets ont été embarqués sur d’autres vaisseaux. Saavik et mon fils David sont allés explorer un monde nouveau. L’Entreprise ressemble à une maison sans enfants... Non, c’est bien pire que ça ! La nouvelle de la découverte de la torpille de Spock m’a secoué. J’ai le sentiment d’avoir laissé la plus noble part de moi-même derrière moi, abandonnée sur une planète trop jeune pour être amicale.

* * * * *

Jim arpentait la passerelle. Confier ses sentiments à son journal ne l’avait pas aidé à se sentir mieux.
Il s’arrêta près de la console scientifique, là où Spock s’était tenu pendant des années et posa les mains sur le dossier du fauteuil du Vulcain.
Le message d’Esteban l’avait troublé. Depuis qu’il l’avait reçu, il se sentait trahi par l’univers tout entier, qui avait conspiré pour que la torpille de Spock se pose en douceur sur Genesis, alors que lui, James Kirk, le seul ami du Vulcain, avait choisi les flammes pour son vieux compagnon, exactement comme il eût aimé qu’on les choisisse pour lui en pareil cas. Bien entendu, la manière dont le corps de Spock finirait par s’unir au nouveau monde importait peu. Exploser ou se décomposer dans la terre ne faisait pas une grande différence...
« Pourtant  » pensa Jim, « je suis sûr que Spock aurait préféré la première solution. Elle aurait tellement mieux convenu à ce que fut sa vie ! »
L’amiral fit un effort pour chasser un instant le Vulcain de ses pensées. Comme Spock lui-même le lui aurait conseillé, il tenta de se concentrer sur sa situation présente. afin d’oublier la peine et la solitude.
Hélas, sa situation ne présentait aucun aspect qui puisse le consoler. Starfleet avait envoyé un vaisseau médical pour évacuer les cadets blessés ou en mauvais état psychologique. De ce fait, Jim n’avait plus de souci à se faire pour ces pauvres enfants...
En réalité, cela signifiait qu’il n’avait plus de souci à se faire pour rien ! Lorsqu’il s’était porté volontaire pour aller au secours de l’équipage du Reliant, que Khan avait exilé sur Alpha Ceti 5, Starfleet Command lui avait répondu qu’il n’en était pas question. L’Entreprise était un oiseau blessé et devait rentrer au nid. C’était, en tout cas, la raison officielle qu’on lui avait donnée.
Mais Jim savait bien que la vérité sonnait plus tristement. Starfleet ne voulait pas qu’il reprenne goût à l’espace, et ne lui aurait pas confié une mission pour tout l’or du monde. Maintenant qu’il appartenait au monde de la bureaucratie, plus personne ne le laisserait s’en évader.
Sur le plan privé, Kirk n’avait guère de raison de se réjouir non plus. Son meilleur ami venait de mourir. Son fils le détestait, et la femme avec qui il l’avait eu ne lui adressait plus la parole.
« Tu es un véritable champion de la vie affective  », se dit-il ironiquement. « Même Scott est plus heureux avec ses moteurs que toi avec ta famille  »...
« Famille ? »se demanda-t-il. « Mais qui a jamais prétendu que je voulais une famille ? En tout cas, ce genre de famille ? »
Spock. McCoy et les autres membres de l’équipage avaient été sa famille, la seule qu’il eût voulue. Le reste n’avait de valeur que théorique !
« McCoy ! » se dit Jim. « Pourquoi va-t-il si mal ? » Que Bones soit abattu par la perte de Spock n’avait rien d’étonnant. Mais qu’il flirte ainsi avec la folie paraissait incroyable.
« Où irons-nous  », pensa encore Jim, « si les meilleurs d’entre nous abandonnent en chemin ? »
Il regarda ses mains et constata qu’elles tremblaient.
« Secoue-toi, mon vieux Jim ! » s’exhorta-t-il.
Il se détourna du fauteuil de Spock et s’adressa à Sulu.
- « Où en sommes-nous, Monsieur Sulu ? »
- « Tout va bien, amiral. Nous arriverons aux docks spatiaux dans deux heures. »
- « Très bien. » dit-il en s’asseyant dans son fauteuil de commande. « Monsieur Chekov, occupez-vous des senseurs. Nous devons calculer notre approche. »
Chekov prit un air hésitant. Jim comprit qu’il répugnait à occuper la place de Spock.
- « Je vous en prie, Chekov ! Nous devons tous nous habituer à ne plus compter avec.., lui. »
- « A vos ordres, monsieur ! »
- " Uhura », demanda Jim, « aucune réponse de Starfleet à mes questions à propos de Genesis ?
- « Non, monsieur. Aucune réponse ! »
- « C’est bien curieux », murmura-t-il pour lui-même. Puis il reprit à haute voix: « Il fut un temps où mes questions obtenaient des réponses immédiates. Il est vrai que je n’étais que capitaine ! »
Uhura, Chekov et Sulu approuvèrent poliment. Il y avait trop d’amertume dans l’humour de Jim pour qu’ils puissent en rire.
- « Scotty », appela Kirk, « où en sont vos réparations ? »
- « Ça avance, monsieur ! »
- « Et combien de temps vous faudra-t-il pour que le vaisseau soit en parfait état de marche ? »
- « Huit semaines, monsieur... »
Jim faillit protester, mais l’ingénieur ne lui en laissa pas le temps.
- « Mais si ça ne vous convient pas, je pourrais m’arranger avec deux ! »
Kirk eut le sentiment que l’ingénieur attendait de placer cette réplique depuis des années. Pour ne pas le désappointer, il lui répondit sur le même registre.
- « Monsieur Scott, voulez-vous dire que vous avez toujours multiplié vos délais par quatre ? »
- « Bien entendu, monsieur ! Comment croyez-vous que j’aie pu conserver ma réputation de faiseur de miracles ? »
- « Votre réputation ne risque rien, Scott ! » dit Jim en coupant la communication. « Capitaine Sulu, prenez les commandes. Je serai dans mes quartiers... »
- « Très bien, Amiral. »
Jim se leva et se dirigea vers l’ascenseur. Un des rares cadets qui était demeuré sur le vaisseau s’avança à sa rencontre.
- « Monsieur », dit-il en rosissant, « je me demandais... » Le jeune garçon était un spécialiste en électronique. C’était lui qui s’était occupé de l’ordinateur de navigation pendant et après la bataille, quand Spock n’avait plus été là pour le faire.
Kirk ne se formalisa pas de la façon peu militaire dont le cadet l’avait abordé. Au contraire, il fouilla dans sa mémoire et retrouva le nom de son interlocuteur.
- « Vous vous nommez Foster, n’est-ce pas ? »
- « Oui, amiral. » Flatté d’être reconnu, le pauvre cadet passa du rose au rouge.
- « Je me demandais », reprit-il avec peine, « ce qui nous attend lorsque nous serons de retour sur Terre ? Je veux dire... Est-ce qu’ils savent ce que nous avons fait ? »
- « Et vous aimeriez savoir si nous allons être accueillis comme des héros ? »
Le cadet fit oui de la tête. Jim lui sourit gentiment. Comme la plupart de ses camarades, Foster s’était extraordinairement bien comporté pendant la bataille, surtout si l’on tenait compte de son jeune âge et de son manque d’entraînement.
- « J’espère qu’on nous rendra les honneurs, fiston », dit Jim. « Cette fois, nous avons payé la gloire avec notre sang le plus cher. »
Le cadet s’écarta. Jim entra dans l’ascenseur. Les portes se refermèrent sur lui.
A l’abri du regard de ses subordonnés, l’Amiral Kirk défit le rabat de sa veste d’uniforme et s’adossa contre la paroi métallique. Le répit serait de courte durée, mais au moins, pendant le trajet jusqu’à ses quartiers, avait-il le droit de se sentir libre de toute responsabilité...
L’ascenseur ralentit et stoppa. Les portes s’ouvrirent. Jim reprit aussitôt l’allure qui convenait à un officier supérieur de Starfleet.
McCoy avança d’un pas hésitant. Il portait des vêtements fripés et donnait l’impression de n’avoir pas dormi depuis des lustres. De plus, nota Jim, il avait furieusement besoin d’un bon coup de rasoir !
Le médecin entra dans l’ascenseur et prit place en tournant le dos à Kirk.
- « Bones », dit Jim sur un ton où se mêlaient le reproche et l’interrogation.
- « Jim », répondit McCoy d’une voix égarée.
L’amiral attendit quelques secondes. « Avec un peu de patience  », se dit-il, « il est possible que Leonard se décide à m’expliquer pourquoi il se comporte comme un fou, et pourquoi il traîne dans le vaisseau vêtu comme un clochard. »
Mais McCoy continuait à se taire, et ne s’était pas retourné.
- « Docteur », attaqua Jim, « entrerait-il dans votre programme du jour de vous raser ? »
- « Quo Vadis, amiral ? »
- « Pardon ? »
Jim chercha à rencontrer le regard du docteur. Il espérait y rencontrer la lueur de bon sens qui aiderait McCoy à se débarrasser de la culpabilité qu’il ressentait à propos de la mort de Spock...
Cette culpabilité était absurde. Le médecin n’avait rien à se reprocher. Si Spock n’avait pas consenti au sacrifice suprême, tous les membres de l’équipage auraient trouvé la mort dans la nébuleuse de Mutara. Pour le Vulcain, il ne s’était agi que d’une question de logique, et il avait, comme toujours, opté pour la solution la plus raisonnable.
Mais McCoy, lui, considérait chaque décès comme un échec personnel...
- « Quelle est notre destination ? » demanda-t-il en détachant chacune des syllabes de ses mots.
- « Nous serons en orbite autour de la Terre dans deux heures. »
- « Alors, nous sommes dans la mauvaise direction... »
Le médecin-chef se croisa les mains derrière le dos.
- « Bones, arrêtez de délirer ! C’est moi, Jim ! Votre ami... »
McCoy baissa pensivement la tête.
- « J’ai toujours été », dit-il d’une voix étrangement grave, « et ne cesserai jamais d’être votre ami... »
Jim se mit à trembler. Il avait envie d’attraper McCoy par l’épaule et de le secouer jusqu’à ce qu’il retrouve ses esprits.
- « Pour l’amour du ciel, Bones ! Cessez cette ignoble comédie ! J’ai assez de peine lorsque je pense à Spock pour ne pas devoir subir votre.., votre auto-apitoiement ! »
Le docteur se retourna vers Kirk. Son regard était d’une fixité inhumaine.
- « Vous m’avez abandonné », dit-il. « Vous m’avez abandonné sur Genesis. Pourquoi ? »
- « Leonard, de quoi parlez-vous ? » cria Kirk.
McCoy cligna des yeux et sursauta.
- « Je... Je ne sais pas... Je voulais seulement... »
Il s’arrêta et prit une longue inspiration.
- « Pourquoi avons-nous abandonné Spock, amiral ? »
- « Nous ne l’avons pas abandonné, Leonard. Il est mort ! Nous devons vivre tous les deux avec cette horrible réalité. Il est mort ! »
Kirk saisit le bras de son ami et le serra de toutes ses forces.
- « Vous comprenez ce que je vous dis ! Spock n’est plus avec nous, Il ne sera jamais plus nulle part. Nous l’avons perdu ! »
McCoy le regarda un moment sans rien dire, puis lui tapota gentiment l’avant-bras, comme s’il voulait le consoler.
L’ascenseur arriva enfin à destination. Le docteur sortit d’un pas décidé.
- « Je ne peux pas m’empêcher de penser à lui, Jim », lança-t-il en se retournant brusquement. « Je donnerais tout l’état de Géorgie à celui qui m’expliquerait pourquoi ! »
Puis il partit au pas de charge dans le couloir.

* * * * *

Valkris se releva souplement. La gravité trop élevée et les heures de méditation n’avaient pas affecté sa remarquable condition physique. En fait, c’était la première fois qu’elle méditait dans des conditions pareilles, et elle se surprit à regretter de n’avoir pas découvert plus tôt les bienfaits d’un tel exercice.
La cabine contenait la totalité de ses possessions matérielles. Pour elle, la vie n’avait de valeur qu’à travers le devoir et la fidélité. La richesse d’une âme ne se mesurait pas autrement. L’or et l’argent ne représentaient que des scories.
- « Kiosan, mon cher frère, fasse le ciel que tu boives, joues, et fasses la fête pour l’éternité ! » dit-elle en sentant son coeur se serrer.
Puis elle ramassa sa coiffe, la posa sur sa tête, et abaissa son voile.
Les barbares avec qui elle devait frayer n’étaient pas dignes de voir son visage !
Ainsi protégée, elle sortit de sa cabine pour la première fois depuis le début du voyage.
Elle se mit en route vers la passerelle.
A l’intersection de deux couloirs, des bruits de pas résonnèrent derrière elle.
Valkris se retourna et porta la main à sa dague de duel.
Farrendahl approcha calmement, et la regarda avec intérêt.
- « Milady passagère », dit-elle dans un ronronnement, « quel événement nous vaut l’honneur de votre compagnie ? »
- « Milady navigatrice, une simple promenade mérite-t-elle le qualificatif d’événement  » ?
- « Je me le demande, Milady passagère ! »
Un des plus beaux spectacles que Valkris avait vu de sa vie était une démonstration de chasse effectuée par des êtres de la race de Farrendahl. La présence de la navigatrice était une des raisons qui lui avait fait choisir ce vaisseau-là plutôt qu’un autre. Elle espérait pouvoir s’entretenir avec elle, et apprendre plus de choses sur une espèce qui avait commencé à voyager dans l’espace bien avant toutes les autres.
Mais elle avait dû renoncer à son projet. Depuis son arrivée à bord, il était devenu clair qu’elle n’avait pas de temps à consacrer aux échanges culturels. De plus, sa méditation avait abouti à des conclusions qui lui faisaient à présent regretter d’avoir loué le vaisseau où travaillait Farrendahl.
- « J’admire votre civilisation, Milady navigatrice », dit doucement Valkris. « Votre espèce n’annexe pas les planètes, et ne réclame aucun territoire. Vous trouvez votre bonheur dans l’exploration et la chasse. C’est une façon de vivre que j’approuve... »
- « C’est que pour nous, Milady passagère, ces deux activités n’en forment qu’une. Comprenez-vous ? »
- « Je crois... »
- « Mais ceci ne nous empêche pas d’être curieux ! Peut-être, puisque nous avons la chance de nous parler, consentiriez-vous à me révéler notre destination ? En tant que navigatrice, il est normal que je sois informée. »
- « Ce n’est pas utile », dit Valkris. « D’ailleurs, nous sommes presque arrivés ! »
- « Mais il n’y a pas de planètes dans ce secteur ? »
- « Qui prétend qu’une destination est nécessairement une planète ? »
- « Il s’agit d’un rendez-vous, alors ! »
- « Je n’ai rien dit de tel... »
- « Mais je sais additionner un et un, Milady passagère ! »
La malice de Farrendahl amusait Valkris. En même temps, elle la rendait très triste.
« Et s’il y avait un être, à bord de ce vaisseau, qui mérite de vivre ? » se demanda-t-elle.
Sa main reposait toujours sur la poignée de sa dague. Mais à présent, elle n’avait plus aucune intention de s’en servir.
Le fourreau de l’arme rituelle était incrusté d’éclats de minéraux précieux et de minuscules disques. Chacun de ces disques représentait une personne. Tous étaient transparents, à l’exception d’un seul.
- « Milady navigatrice, j’aimerais vous faire un présent. Valkris laissa glisser sa main le long du fourreau et saisit le seul disque noir. Elle dut utiliser toute sa force pour le dés-enchâsser du cuir. »
- « Ceci pourrait vous être utile un jour. Il n’a pas de valeur intrinsèque, mais... C’est un symbole ! » Elle tendit l’objet à Farrendahl. « Manipulez-le prudemment, il est très acéré... »
La navigatrice le prit avec délicatesse.
- « Milady passagère, pourquoi m’honorez-vous de ce présent ? »
- « Si vous le voulez bien, appelons ça un caprice ! »
- « Un caprice, Milady ? Ceci est un disque-identité, et je ne pense pas que vous soyez disposée à vous en amuser. »
Valkris se sentit touchée. Peu d’êtres auraient reconnu le disque-identité et auraient su l’apprécier à sa juste valeur.
- « Ce disque est le symbole de Kiosan, mon frère. Il est noir parce que la vie l’honore encore de ses bienfaits. Tous les autres, ceux qui sont blancs, représentent la vie enfuie des adversaires que j’ai tués au cours de mes duels. »
Farrendahl baissa les yeux et détailla le fourreau.
- « Il est préférable d’être votre ami plutôt que votre ennemi ! » dit-elle avec respect.
- « Portez ce disque, Milady navigatrice. Grâce à lui, mon frère, ou tout autre membre de mon clan, vous témoignera le respect que vous méritez. »
Farrendahl croisa le regard de Valkris. La lueur qui y brillait lui donna des frissons.
- « Milady » dit-elle en baissant la tête, « Votre main saigne. Sans doute l’avez-vous blessée en arrachant le disque. »
- « Oui. Mais ça n’a plus d’importance, MAINTENANT ! »
Valkris reprit sa marche sans plus prêter d’attention à Farrendahl.
Celle-ci la regarda s’en aller pensivement. Le disque-identité lui sembla soudainement très lourd...
Valkris venait de la prévenir d’un danger imminent, et elle ne savait pas pour quelle raison. Mais le danger existait bel et bien. Il fallait agir au plus vite.
Elle accrocha le disque à sa ceinture et partit à la course, à quatre pattes. Elle s’arrêta devant la cabine de Tran et commença à griffer le métal. Il fallait qu’elle réveille son camarade, et les dégâts qu’elle faisait à ses chères griffes ne comptaient pas plus que la main blessée de la passagère.
- « Qui est là ? » demanda Tran. Comme tous les Primates, il se réveillait lentement. Mais, pour un Primate, il était quelqu’un de vraiment bien !
- « Laissez-moi entrer. »
La porte s’ouvrit. Tran était étendu sur sa couchette dans l’obscurité.
- « Que se passe-t-il ? » demanda-t-il d’une voix encore pâteuse.
- « Debout ! Il faut se presser. Nous partons ! »
- « Hein ? »
- « Me faites-vous confiance ? »
- « Ça dépend du contexte ! » dit-il sur un ton qui prouvait que tous ses sens étaient maintenant en alerte.
- « Nous n’avons pas le temps de philosopher, Tran », dit Farrendahl en allumant le terminal qui se trouvait dans la cabine. « Je vais quitter ce vaisseau aussi vite que possible, et j’ai d’excellentes raisons de le faire. » Elle s’interrompit et activa un programme-virus qu’elle avait injecté dans la mémoire de l’ordinateur bien longtemps auparavant. « Vous pouvez m’accompagner, ou rester... Pour moi, cela ne fait aucune différence ! » Elle se tut de nouveau. Le programme-virus fonctionnait à merveille. Encore quelques minutes, et tout le système de sécurité serait désactivé.
- « Si ça ne fait aucune différence pour vous, pourquoi êtes-vous venue me prévenir ? »
Farrendahl s’abstint de répondre.
- « Serais-je promu au rang de chat d’honneur ? » dit Tran en enfilant sa chemise à la hâte.
- « Nous n’avons pas le temps de dire des bêtises », cria Farrendahl. Elle l’attrapa par un bras et le tira hors de la cabine, Il saisit ses bottes au vol et se les cala sous les bras.
Farrendahl et lui se mirent à courir dans le couloir comme des fous.

* * * * *

Valkris entra sur la passerelle du vaisseau-pirate.
- « Je suppose que nous approchons de notre destination », dit le capitaine en la voyant.
- « Nous sommes arrivés. Coupez les moteurs. » Le capitaine hésita, puis il fit signe à l’homme d’équipage qui tenait la console d’exécuter l’ordre de la passagère.
- « Où est donc Farrendahl ? » se demanda-t-il à haute voix.
Le vaisseau ralentit, et vibra sous l’effet d’une secousse qui passa inaperçue. Valkris espéra qu’elle était causée par le départ d’une navette. Mais elle n’avait aucun moyen de s’en assurer.
- « Nous n’avons plus besoin de navigateur », dit-elle au capitaine.
- « Vaisseau immobile, capitaine. »
- « Balayage de la zone ! »
Valkris sourit intérieurement. « Vous pouvez toujours utiliser vos senseurs, capitaine  », pensa-t-elle, « c’est une manière comme un autre de passer le temps. »
- « Il n’y a rien, monsieur ! »
- « Continuez les recherches ! Il doit y avoir quelque chose ! »
Le capitaine se tourna vers Valkris.
- « Où est-il ? Où est le vaisseau que nous devons rencontrer ? »
- « Il est là, capitaine. Je le sens. Il doit même nous attendre depuis longtemps ! »
- « Ne vous moquez pas de moi ! Je ne goûte pas l’humour klingon ! Il n’y a rien. Rien du tout ! »
- « Ouvrez-moi une fréquence de communication, et vous verrez que vous vous trompez ! »
- « D’accord », grinça le capitaine. « Voyons à quel jeu vous jouez ! »
Valkris releva son voile. Les membres de l’équipage présents sur la passerelle la regardèrent avec terreur. Ils étaient des mercenaires, probablement des renégats, mais la présence d’une ennemie de la Fédération à leur bord leur semblait malgré tout immorale.
Valkris s’approcha de la console de communication.
- « Commander Kruge, ici Valkris. J’ai réussi à me procurer ce que vous désirez, et je suis prête à transmettre. »
- « Bravo, Valkris ! Je vous demande un instant ! »
Sur la passerelle, tout le monde, le capitaine compris, avait sursauté en entendant la voix puissante de Kruge. Il avait parlé en klingon, mais il n’y avait pas besoin de comprendre le sens de ses mots pour être effrayé.
Valkris se tourna vers l’écran de contrôle et attendit calmement la suite.
Une vague de distorsion précéda l’apparition de l’oiseau de proie klingon.
Quelques centaines de mètres le séparaient du vaisseau-pirate.
- « Qu’est-ce que... » balbutia le capitaine.
Valkris n’avait jamais vu un bouclier d’invisibilité en action. Elle était fascinée, et contempla l’oiseau de proie, dont les contours devenaient de plus en plus nets.
- « Transmission ! » dit Kruge.
Valkris sortit un disque-mémoire et l’engagea dans le transmetteur. Le film commença à se dérouler en vitesse accélérée.
Valkris sourit amèrement en pensant qu’elle connaissait parfaitement chaque image.
- « Transmission terminée, Commander... Cela vous sera utile... »
La jeune femme prit conscience que le sang continuait à couler de la blessure qu’elle s’était faite avec le disque-identité de Kiosan. Elle baissa les yeux et constata qu’une tache rouge maculait sa robe.
- « Vous avez regardé la bande ? » demanda gravement Kruge.
Le langage des Klingons possédait un nombre presque illimité de formes et de variations, au sein desquelles la moindre nuance pouvait avoir un sens capital. Pour sa dernière phrase, Kruge avait employé la variante la plus raffinée. Valkris la comprenait, mais ne l’avait plus utilisée, ou même entendue, depuis le temps lointain où elle allait à l’école. Elle se sentit honorée par l’attention du commander. A présent, elle n’avait plus à craindre qu’il ne tienne pas ses promesses.
- « Oui, seigneur », dit Valkris en usant de la même forme de langage. Au second degré, sa phrase acceptait la décision que Kruge allait prendre. Au troisième, elle assurait le commander de sa compréhension.
- « C’est malheureux... » répondit Kruge avec un mélange de compassion et de respect.
- « Je comprends, seigneur... » Les trois degrés de sa phrase disaient la même chose, mais par rapport à trois réalités différentes. En fait, c’était comme si elle avait dit en même temps: « Je comprends votre décision  », « Je comprends que vous avez compris la mienne  », et « Je comprends que vous ne me trahirez pas  ».
- « Propulsion ! » dit Kruge dans la forme de langage réservée à un chef s’adressant à ses subordonnés.
L’oiseau de proie se mit en position de combat.
Le capitaine du vaisseau mercenaire se tourna vers Valkris. Il était furieux.
- « Que se passe-t-il ? Quand vais-je être enfin payé ? »
- « Bientôt, capitaine. Très bientôt... » dit-elle en le regardant avec mépris. Puis elle s’adressa de nouveau à Kruge dans le langage secret de l’oligarchie klingonne.
- « Tous mes voeux de succès, commander. Et tout mon amour... »
A ce moment précis, elle aimait vraiment le commander Kruge, qu’elle n’avait pourtant jamais rencontré de sa vie.
Elle l’aimait parce qu’il allait devenir l’instrument de la réhabilitation de son clan !
- « Votre mémoire sera toujours honorée... » Puis il changea de nouveau de langage, et cria : « Feu ! »
Valkris porta sa main gauche à son visage et abaissa son voile.
« J’ai montré mon visage au monde trop longtemps  », pensa-t-elle, « il est temps de revenir aux coutumes de ma caste. »
Une première torpille heurta le vaisseau.
- « Pour l’amour de dieu », cria le capitaine, « dites-leur de nous épargner ! Nous garderons tous les secrets que vous voulez, mais ne les laissez pas nous massacrer ! »
Valkris ferma les yeux et évoqua une dernière fois l’image de Kiosan.
La seconde torpille explosa à moins d’un mètre d’elle.

* * * * *

Le vaisseau-pirate se fendit en deux comme une noix. L’onde de choc ébranla la navette dans laquelle Tran et Farrendahl avaient trouvé refuge. Jusque-là, la navigatrice avait habilement dissimulé sa petite nef derrière le vaisseau mercenaire. Au moment de l’explosion, elle fit appel à toute la puissance afin de quitter au plus vite la zone dangereuse, puis elle coupa de nouveau les moteurs. Grâce à cette manoeuvre, la navette pourrait passer sans peine pour un morceau d’épave aux yeux de l’ennemi.
Tran poussa un cri inarticulé.
La navette était trop petite pour générer sa gravité. Par conséquent, ses occupants n’avaient aucun moyen de résister au tourbillon dans lequel ils étaient pris. Farrendahl s’accrocha à son siège et lutta pour ne pas perdre conscience. Lorsqu’elle se sentit près de sombrer, elle ralluma les moteurs et donna toute la puissance en espérant que les agresseurs du vaisseau mercenaire ne s’apercevraient pas de sa supercherie. Un moment passa sans que rien n’arrive. Farrendahl se détendit. Ils avaient réussi !
- « Et moi qui croyais que vous m’invitiez juste à une promenade ! » dit Tran en se massant la nuque.
Farrendahl l’ignora et se concentra sur les senseurs. A travers le brouillard de l’explosion, elle vit le vaisseau klingon lâcher une dernière torpille sur sa cible, puis s’en détourner et filer en direction de l’espace territorial de la Fédération.
- « D’où venait-il ? » demanda Tran.
- « Des limbes de l’enfer », répondit la femme-chat.
- « Eh bien, j’espère qu’il ne va pas tarder à y retourner ! »
- « Je ne crois pas... J’ai l’impression que des choses terribles se préparent. En attendant, nous sommes dans une situation difficile. »
Tran s’approcha de la console de commande et jeta un regard d’expert sur le cadran principal.
- « Je vois... », dit-il, « Nous n’avons pas assez de carburant pour rallier le système solaire habité le plus proche. Notre seul espoir, c’est de nous laisser dériver jusqu’à un couloir spatial fréquenté par les vaisseaux de la Fédération.
- « Oui, cela nous laisse une chance honnête d’être secourus avant qu’il ne nous reste plus d’oxygène... »
- « C’est parfait ! J’ai toujours aimé les jeux de hasard ! Ceci dit, je propose que nous passions le temps en essayant de trouver une explication plausible à notre mésaventure. »

* * * * *

Le Commander Kruge caressait la crête rugueuse de Warrigul, sa mascotte, qui trépignait d’excitation devant le spectacle du vaisseau mercenaire en train de se désagréger.
Kruge fit un geste bref au responsable de l’armement.
- « Nous les achevons, monsieur ? »
- « Oui. »
La défaite d’un adversaire offrait souvent plus de satisfaction lorsque la mort le saisissait lentement. Mais, dans ce cas précis, Kruge tenait a offrir une fin décente a Valkris. Une troisième torpille fila en direction du vaisseau blessé et le désintégra.
Le commander contempla un instant le nuage de poussière stellaire qui occupait l’ancienne position de sa proie. Il se sentait satisfait et détendu...
Mais il regrettait de n’avoir jamais rencontré Valkris. Il avait souvent entendu parler d’elle, et connaissait sa réputation de duelliste. Au plus profond de lui-même, il se demandait, et continuerait toujours à se demander, s’il aurait eu, dague en main, une chance de la vaincre.
Kruge chassa cette interrogation de ses pensées. Il était trop tard pour défier Valkris. Elle avait choisi de mourir pour laver l’honneur de son clan, et c’était une décision qu’il comprenait mieux que quiconque. Lui-même, en des circonstances semblables, eût opté pour cette solution.
Le commander se leva et inspecta la passerelle. Son fauteuil de commande était disposé de façon à surplomber l’aire de travail de l’équipage. Pour le moment, tous ses hommes étaient en train de s’affairer à leurs consoles, et aucun n’osa lever la tête vers le chef suprême du vaisseau.
« Ils ont peur de moi  », pensa Kruge. « Voilà comment je conçois un bon équipage... »
Un instant, le commandant Klingon fut tenté de se livrer à quelque démonstration d’autorité. Cela aurait été facile : un chef intelligent parvient toujours à trouver une faille dans le comportement de ses hommes...
Kruge renonça finalement à ce projet. Il retira le disque-mémoire qui contenait les informations de Valkris du transmetteur et le glissa dans sa poche.
Warrigul se frotta contre ses genoux. Kruge se pencha et le caressa derrière l’oreille. Warrigul se frotta de plus belle.
« Voilà mon unique ami « , se dit Kruge. « Le seul être présent sur ce vaisseau qui me soit véritablement loyal ! Tous les autres peuvent être des espions, des rivaux ou des traîtres ! »
Le commandant Klingon tourna la tête en direction de son second. Comme d’habitude, Maltz avait été éprouvé par la vue de la violence. Pour un Klingon, il s’agissait d’une réaction totalement inhabituelle, presque suspecte. Mais Kruge le gardait à ses côtés parce qu’il était un excellent organisateur, un exécutant fidèle, et qu’il ne pensait jamais par lui-même. Toutes ces qualités compensaient sa stupide sensiblerie. « En voilà un, en tout cas  », pensa Kruge, « qui ne sera jamais un rival. Il peut me trahir - n’importe qui est capable de trahir n’importe qui - mais il ne trouvera jamais le courage de me défier. »
- « Je vais dans ma cabine. Mettez le cap sur la frontière de la Fédération. »
- « Oui, seigneur Kruge », dit Maltz en se hâtant d’exécuter les ordres de son maître.
Kruge se mit en route. Warrigul trottina derrière lui. Un homme d’équipage se détourna un instant de sa tâche pour s’assurer que l’animal ne s’apprêtait pas à lui sauter dessus.
Kruge s’arrêta juste au-dessus de la tête de l’infortuné technicien.
- « Je devrais vous punir... » dit-il lentement.
Le coupable baissa la tête.
- « Mais je n’en ferai rien... »
Un soupir de soulagement s’échappa de la poitrine du technicien.
- « Je vais même vous récompenser en vous confiant l’honneur de nourrir mon animal favori ! »
Kruge s’amusa un instant de l’expression de terreur qui déformait les traits de son subordonné. La scène était si drôle qu’il décida de ne pas punir l’homme pour avoir oublié de le remercier.
Le commander fit volte-face et se dirigea vers ses quartiers, où l’attendait un lecteur de disques protégé contre le piratage.
Il était impatient de prendre connaissance des informations de Valkris.

CHAPITRE CINQ

Le Grissom venait d’accomplir sa première orbite de reconnaissance autour de la planète Genesis. David était ravi par tout ce qu’il avait vu jusque-là. Pour un premier essai, qui plus est involontaire, la création du nouveau monde s’avérait un succès. Saavik, elle, restait fidèle à son conditionnement vulcain, et n’avait montré aucune émotion. Le jeune homme souhaitait pouvoir l’entraîner dans un coin tranquille, afin de savoir ce qu’elle pensait vraiment de son oeuvre.
Mais ce n’était pas le moment, et il n’existait pas de coin véritablement tranquille sur le Grissom...
- « Nous commençons une nouvelle orbite », dit Saavik, « Approche du secteur 3. »
David savait qu’elle était bouleversée par la découverte de la torpille funéraire de Spock. Elle parvenait à le cacher, mais il y avait, pour le jeune biochimiste, des signes qui ne trompaient pas.
« Il faut que je persuade Esteban d’envoyer une équipe pour enterrer la torpille  », pensa-t-il, « Saavik n’oserait jamais le lui demander, mais je suis sûr que c’est ce qu’elle souhaite... »
Son esprit revint à la minute présente.
- « Balayage senseurs, spectre hypersensible », dit-il.
- « Balayage en cours. Toujours la même masse métallique. Données inchangées ! »
- « Mesure des radiations. Recherche par infra-rouges... » intervint Esteban.
Saavik avait remarque l'extrême prudence du capitaine. Il était certain qu’il ne laisserait personne approcher de la torpille avant d’avoir pris toutes les précautions.
- « Radiations résiduelles. Niveau minimal. » dit Saavik.
Le bip du senseur se modifia brutalement. David se précipita aux côtés de Saavik.
- « Ce n’est pas possible ! »
- « De quoi s’agit-il ? » demanda Esteban.
- « Si notre matériel fonctionne correctement, nous venons de localiser une forme de vie animale sur la planète... » énonça froidement Saavik.
- « Docteur Marcus », dit Esteban, « Vous aviez affirmé qu’il n’y en aurait pas ! Seulement de la végétation et de l’eau ! »
- « Il ne devrait pas y avoir de vie animale, capitaine ! Je suis catégorique ! La matrice de Genesis n’était pas programmée pour en créer. »
Le capitaine refusait toujours de comprendre ce que David s’efforçait de lui expliquer : Genesis était une expérience dont les risques avaient été volontairement limités.
- « Docteur Marcus », reprit Esteban, « pensez-vous que Khan ait pu modifier le programme ? »
- « C’est une possibilité... En tout cas, je suppose qu’il était assez intelligent pour le faire. Mais je doute qu’il en ait eu le temps ! »
- « Vérifications terminées », les interrompit Saavik, « il s’agit bien d’une forme de vie animale. Cependant, nous ne sommes pas encore en mesure de l’identifier. »
Saavik avait analysé sa réaction à la découverte de la torpille. Au moment des funérailles de Spock, envoyer son corps se désintégrer dans la vague Genesis lui avait paru une solution adéquate. Désobéir aux ordres de l’Amiral Kirk l’avait perturbée, mais sa loyauté envers le Vulcain était passée avant tout.
Au fond, n’était-elle pas celle qui le connaissait le mieux, et qui comprenait sa vie mieux que personne ?
A présent, il lui tallait assumer la responsabilité de ses actes, même si elle ne comprenait toujours pas ce qui s’était produit. Que ce soit logique ou pas, la torpille de Spock était intacte, et une forme de vie - une personne ? - se trouvait sur la planète.
Saavik regarda David et s’aperçut qu’il était aussi perplexe et excité qu’elle. Elle regretta de ne pas pouvoir s’entretenir en privé avec lui...
- « Désirez-vous que j’envoie un nouveau message à Starfleet, capitaine ? » demanda l’officier des communications.
- « Un moment », répondit Esteban. « Nous ne savons pas encore à quoi nous avons à faire... »
- « Téléportons la forme de vie à bord », lança David pour asticoter le capitaine, « et nous ne tarderons pas à le savoir ! »
- « C’est hors de question, docteur. Le règlement spécifie que rien ne doit être introduit à bord tant que les risques de contamination ne sont pas écartés. Pour l’instant, c’est une chose que nous ne pouvons affirmer ! »
David se dit qu’il perdait son temps en essayant de traiter un officier de Starfleet comme un être humain normal. Esteban avait une telle liste de règlements absurdes dans la tête qu’il ne s’était même pas aperçu de son désir de le provoquer.
- « Capitaine », intervint Saavik, « il existe une alternative logique. Puisque nous ne pouvons rien téléporter à bord, téléportons-nous sur la planète, ainsi qu’aucun règlement ne l’interdit. »
- « A condition que le capitaine en donne l’ordre, lieutenant ! Je connais les livres aussi bien que vous ! »
- « Capitaine », plaida David, « nous devons prendre le risque ! Il faut savoir ce qu’il y a en bas ! »
- « Ou qui ! » murmura Saavik.
David lui lança un regard surpris.
- « Très bien ! » dit Esteban. « Préparez-vous ! Vous pourrez descendre à la prochaine orbite... »
- « Je vous remercie, monsieur », grinça David.
Le cadet R. Grenni s'éveilla dans le dortoir des aspirants. Il se sentait groggy et avait fort mal à la tête. « J’ai dormi trop longtemps  », pensa-t-il, « et ces fichus cauchemars ne m’ont pas laissé un instant de répit... Mais je les préfère encore à mes souvenirs ! »
Il regrettait de n’être plus sur l’Entreprise. Là, au moins, il y aurait eu du travail à faire, des choses positives à penser. Il s’était porté volontaire pour rester sur le vaisseau de l’Amiral Kirk, mais avait été transféré sur le Firenze avec la plupart de ses camarades. Seuls quelques cadets triés sur le volet étaient demeurés à bord de l’Entreprise. Apparemment, l’ingénieur Scott n’avait pas jugé opportun d’intégrer Grenni à sa sélection.
Puis le Firenze était arrivé sur Terre, et Starfleet avait offert plusieurs semaines de vacances aux cadets qui avaient participé au combat contre Khan. C’était une gentille attention, mais, pour Grenni, ces semaines d’inactivité représentaient un véritable calvaire.
Un voyant lui indiqua qu’on cherchait à le joindre. Le jeune garçon bondit hors de sa couchette et accepta la communication.
« Ça y est  », pensa-t-il, « ils se sont rendu compte de leur erreur, et me préviennent que je passerai bientôt en cour martiale. »
Un petit paquet tomba dans le bac de réception du synthétiseur. L’enveloppe portait les couleurs de Starfleet. Grenni l’ouvrit en tremblant, et commença à lire.
« Par ordre de l’Amiral James T. Kirk, vous recevez l’étoile d’or de la bravoure ornée d’une pierre précieuse... »
L’étoile d’or de la bravoure ! La pierre précieuse signifiait qu’il y avait eu des vies perdues lors du combat. Pour les vies humaines, un rubis était incrusté au centre de l’étoile.
Grenni lutta pour retenir ses larmes. Il parcouru le reste de la lettre sans y prêter beaucoup d’attention.
Le lendemain, lui disait-on, il serait convoqué au quartier général pour recevoir officiellement sa distinction devant la plus grande partie des officiers supérieurs de Starfleet. On espérait...
Grenni interrompit sa lecture.
Il renversa l’enveloppe. L’étoile d’or ornée d’un rubis tomba dans la paume de sa main.

* * * * *

L’image-des docks spatiaux grandissait peu à peu sur l’écran de contrôle de l’Entreprise. Assis dans le fauteuil du capitaine, Jim Kirk avait l’impression d’être revenu au bon vieux temps. Un court instant, il se sentit capable d’oublier que son vaisseau revenait au port avec un équipage fantôme, et qu’il était dans un état lamentable.
Un court instant, il oublia presque la chaise vide de Spock, devant les senseurs.
Un court instant...
- « Système d’approche automatique », dit-il doucement. « Uhura, informez le centre de contrôle de notre arrivée. »
- « Centre de contrôle, ici le Lieutenant Uhura, de l’USS Entreprise, nous sommes prêts à accoster. »
- « Ici le centre de contrôle, autorisation de manoeuvre accordée. »
- « Donnez-leur les commandes, Sulu ! » dit Kirk.
- « A vos ordres ! » Le jeune capitaine manipula quelques leviers.
- « Commandes transférées, amiral ! »
- « Contrôle », dit Jim, « A vous de jouer ! »
- « Entendu, Entreprise. Laissez-vous guider, et bienvenue à la maison... »
Le vaisseau arriva devant les portes des docks spatiaux.
Jim s’agitait nerveusement sur son siège.
Il n’avait jamais aimé abandonné le contrôle de son vaisseau à d’autres.
Les portes s’ouvrirent un peu trop tard à son goût. Il faillit rappeler le contrôle, mais se rendit compte à temps que cela aurait été ridicule.
« Ils vont tous se dire que tu es gâteux, mon pauvre vieux ! » pensa-t-il tristement. « Pourtant, l’ouverture des portes était mal synchronisée, j’en donnerais ma tête à couper. »
L’Entreprise entra dans les docks spatiaux.
Ils étaient remplis de vaisseaux de toute sorte. Certains en réparation, d’autres en construction, d’autres, enfin, que l’on avait jugés trop vieux, et qui attendaient d’être mis en pièces.
Mais Jim n’avait d’yeux que pour celui qui brillait de tous ses feux à quelques centaines de mètres de l’endroit où l’Entreprise allait devoir se ranger.
- « Vous avez vu ça ? » demanda Uhura.
- « Mes amis », dit Kirk, « vous avez devant vous la nouvelle merveille de Starfleet. L’Excelsior, prêt pour son premier envol. »
Jim regarda Sulu et apprécia la dignité de son comportement. L’Excelsior était la prochaine affectation de son ancien navigateur, et son premier commandement. A sa place, bien des gens auraient bombé le torse.
Jim se demanda s’il enviait Sulu d’une quelconque façon, et découvrit avec soulagement qu’il n’en était rien. Au contraire, il éprouvait une certaine fierté en pensant que le premier capitaine de l’Excelsior aurait appris son métier avec lui. De plus, il aimait l’Entreprise depuis toujours, et ne convoitait aucun autre vaisseau.
- « Il atteint la vitesse hyper-atomique exponentielle », dit Sulu sur le ton de la simple constatation.
- « Ouais », intervint Scott, « et si ma grand-mère avait des roues, elle serait une bicyclette ! »
- « Monsieur Scott ! » lui reprocha Kirk sans grande conviction.
- « Je suis désole, monsieur, mais je maintiens que notre bonne vieille Entreprise n’a rien à envier à ce machin ! »
- « Du calme, Scotty. A nouveaux esprits, nouvelles idées... Soyez tolérant. »
Sulu sourit intérieurement. Il était heureux, et ne voulait pas se laisser perturber par les propos de Scott. L’Excelsior était son vaisseau, celui qu’il avait attendu pendant si longtemps, et personne ne pourrait jamais lui gâter son plaisir.
Scott tenait l’Excelsior pour un bijou de pacotille, tout juste bon à figurer au cou de Starfleet comme un pendentif. Sulu, quand à lui, commençait à penser que l’âge ne faisait aucun bien à l’ingénieur en chef...
« Pourtant  », se dit-il, « je suis sûr qu’il changerait d’avis s’il avait la chance de passer une journée dans la salle des machines. »
Sulu regarda encore son vaisseau.
Sa vue parvenait presque à le consoler des tragédies qu’il venait de vivre...
L’Entreprise ralentit et passa lentement devant la baie vitrée de la cafétéria. En l’apercevant, toutes les personnes qui étaient en train de discuter en buvant leur café se levèrent comme un seul homme.
Jim remarqua la scène, et apprécia l’hommage de ses pairs. En même temps, il se sentait horriblement gêné...
- « Entreprise, ici contrôle. Prêt pour la manoeuvre finale ? »
- « Prêt », dit Kirk. « Monsieur Sulu, activez le processus de freinage. »
- « Freinage activé, monsieur. »
- « Amiral », s’exclama Chekov, « il se produit une chose anormale. »
- « Quoi donc, monsieur Chekov. »
- « Les senseurs signalent une présence sur le pont C... Dans la cabine de Monsieur Spock ! »
- « J’avais pourtant ordonné que ses quartiers soient mis sous scellés ! »
- « Je m’en suis occupé moi-même, monsieur. Mais il y a quand même quelqu’un... »
- « Monsieur Chekov, je vous prie de ne pas céder à la psychose qui semble s’emparer de tout le monde dès qu’il est question de Spock. »
Chekov ouvrit la bouche pour protester, mais l’amiral le coupa d’un geste sans réplique.
- « Je vais voir par moi-même. Mr Sulu, occupez-vous de finir la manoeuvre. »
Kirk se précipita dans l’ascenseur. Chekov eut un geste d’impuissance. Que cela plaise à l’Amiral ou non, il n’avait pas rêvé ce qu’il venait de lire sur les senseurs. Quelqu’un s’était introduit dans la cabine du Vulcain et avait déclenché l’alarme en brisant les scellés de fortune qu’il avait installés de ses propres mains.

* * * * *

Kirk courait en direction des quartiers de son vieil ami. Il était furieux. Si un des cadets s’était introduit là dans le but de faire une fine plaisanterie, il n’allait pas tarder à trouver son maître en matière d’humour noir.
Il stoppa devant la porte des quartiers du Vulcain. Les scellés semblaient avoir été arrachés par un être doté d’une force surhumaine.
Jim coupa l’alarme et avança dans la demi-obscurité.
- « Jim... Aidez-moi, Jim ! »
Kirk frissonna. C’était la voix de Spock.
- « Ramenez-moi... Je dois aller au sommet du mont Seleya... Dans la Salle des Anciens... »
Jim serra les poings et continua d’avancer.
Une forme impossible à identifier était assise dans le fauteuil de Spock.
Kirk bondit et attrapa l’imposteur par les épaules et le força à se lever. il était en proie à une rage aveugle.
Il tira sa victime vers la lumière.
Les yeux fous du docteur McCoy se rivèrent dans les siens.
- « Bones, êtes-vous devenu fou ? »
- « Aidez-moi, Jim. Ramenez-moi à la maison. »
- « Mais nous sommes à la maison, docteur ! Nous y sommes ! »
- « Alors, il n’est peut-être pas trop tard... Il faut monter au sommet du mont Seleya... »
- « Le mont Seleya ? Mais il est sur Vulcain ! Nous sommes chez nous, Bones, sur la Terre ! »
Le regard du docteur devint encore plus fixe.
- « Souvenez-vous », dit-il en imitant à nouveau la voix de Spock.
Kirk vacilla sous le choc.
- « Souvenez-vous ! » répéta McCoy.
- « Amiral », dit Uhura dans l’intercom, « nous sommes à quai. L’Amiral Morrow vous attend pour l’inspection. »
McCoy commença à tanguer comme un homme ivre. Jim le rattrapa un instant avant qu’il ne s’écroule.
- « Uhura, envoyez-moi une équipe médicale ! Vite ! »
Le corps de McCoy se fit plus pesant.
Il était sur le point de s’évanouir.
- « Bones ! Du courage, ça va aller ! »
Disant cela, Kirk se demanda s’il n’était pas en train de prendre ses désirs pour des réalités.
« Mais qu’est-ce qui nous arrive à tous ? » pensa-t-il encore pendant que l’équipe de secours s’activait autour de McCoy.

* * * * *

Ce qui restait de l’équipage de l’Entreprise s’était rassemblé pour attendre l’Amiral Morrow.
- « Garde-à-vous ! » dit Kirk.
L’amiral entra en compagnie de son ordonnance.
- « Bienvenue à bord, amiral ! »
Morrow s’approcha de Jim et lui posa la main sur l’épaule.
- « Bienvenue sur Terre, Jim ! Et bravo ! »
Les deux hommes se donnèrent l’accolade. Ils s’estimaient depuis des années. Morrow avait été le premier supérieur de Jim. Il l’avait aidé à obtenir son premier commandement, et l’avait encore soutenu lors de sa « promotion  » au quartier général.
- « Merci, monsieur », dit Jim. « J’espère que ceci n’est pas une inspection trop.., rigoureuse. »
Il y eut des rires vite réprimés dans les rangs.
- « Non, Jim ! Que tout le monde rompe les rangs. »
Morrow regarda autour de lui.
- « Où est le docteur McCoy ? »
- « Il ne se sentait pas très bien, monsieur. »
- « Ah ? C’est bien dommage... »
Il remarqua le malaise de Jim et changea aussitôt de sujet.
- « Je me suis déplacé pour vous féliciter », dit-il à l’assemblée. « Votre comportement, dans des conditions terribles, a été exemplaire. Je suis heureux de vous annoncer que Starfleet vous honorera de ses plus hautes distinctions. » il marqua une pause et sourit malicieusement.
- « Sans parler des vacances prolongées qui vous attendent ! »
Un murmure joyeux parcourut les rangs.
Morrow alla se placer en face de Scott.
- « Oui, ingénieur, tout le monde aura des vacances... Sauf vous. Nous avons besoin de vos lumières pour l’Excelsior. Vous allez devenir le capitaine de l’ingénierie de ce vaisseau dès demain ! »
- « Je ne voudrais pas vous paraître ingrat, amiral, mais je préférerais m’occuper de la réfection de l’Entreprise. »
- « C’est impossible, Monsieur Scott ! »
- « Mais... Amiral, personne ne connaît ce vaisseau mieux que moi ! Il ne faut pas confier ce travail à n’importe qui ! »
- « Monsieur Scott, il n’y aura pas de travail, ni de réfection ! L’Entreprise est retirée du service... Il ne volera plus jamais. »
- « Amiral », intervint Kirk, « Je ne comprends pas... »
- « Ce vaisseau est dépassé, Jim. Je partage vos sentiments, mais il n’est pas possible de faire autrement. Nous conservions l’Entreprise pour l’entraînement des cadets sur votre instance. Mais après ce dernier voyage... D’ailleurs, il suffit de regarder l’état du vaisseau... »
- « Mais vous ne l’avez même pas inspecté, ce vaisseau », rugit Scott, « on ne peut pas le condamner à cause de quelques trous dans la coque. Il faut... »
- « Monsieur Scott », le coupa Morrow, « nous avons étudié le problème en pesant le pour et le contre. Il serait absurde de perdre du temps et de l’argent pour une épave. »
- « Une épave ? Je ne permets à personne... »
- « Scotty », intervint Jim.
L’ingénieur ouvrit la bouche et la referma. L’Amiral Kirk avait raison, il existait des choses qu’il valait mieux ne pas dire au chef suprême de Starfleet...
- « Scotty », continua Jim, « acceptez donc d’aller sur l’Excelsior en attendant que je... »
- « Non ! » dit fermement Scotty. « Ce n’est pas possible ! En tout cas, pas demain. »
Morrow fronça les sourcils, il n’avait pas l’habitude que l’on discute ses ordres.
- « Mon neveu est toujours sur l’Entreprise. Enfin, je veux dire sa dépouille... Je dois m’occuper de lui... Le ramener chez ma soeur... L’accompagner jusqu’à sa dernière demeure. Vous comprenez ? »
- « Bien sûr », dit Morrow. « Vous pouvez aller sur Terre. Néanmoins, les tests moteurs ne sauraient attendre trop longtemps, et vous êtes le plus qualifié pour les conduire. Il faudra être revenu demain. »
- « Je ne peux rien promettre, amiral ! Et je ne VEUX rien promettre. Il y a des choses plus importantes que les vaisseaux stellaires, et l’une de ces choses s’appelle la famille ! »
Montgomery Scott tourna les talons et partit à grandes enjambées.
Kirk s’approcha de Morrow.
- « Amiral, je pensais... Enfin, j’avais espéré pouvoir retourner vers Genesis avec l’Entreprise. »
- « Sur Genesis ? Et pour quelle raison ? »
- « Bien... Sans doute Carol Marcus aimerait-elle y retourner... Et puis, je voudrais voir... »
- « C’est hors de question », le coupa Morrow, « personne ne retournera sur Genesis. Ni vous, ni le docteur Marcus, ni quelqu’un d’autre. »
- « Puis-je demander pourquoi ? »
- « Jim, en votre absence, Genesis est devenue l’objet d’une controverse galactique. La planète restera en quarantaine jusqu’à ce que la crise se dénoue. Et elle est un sujet de discussion tabou ! »
Jim comprit qu’il ne servirait à rien d’argumenter, en particulier en public. Il fit un geste d’impuissance et se retourna vers ses hommes.
- « Rompez les rangs ! Et... bonnes vacances, mes amis ! »

* * * * *

Sulu ne suivit pas ses camarades jusqu’à la salle de téléportation. Il n’avait aucune envie d’aller sur Terre pour l’instant, et ne soupirait pas après des vacances non plus. Tout ce qu’il désirait, c’était de rejoindre l’Excelsior au plus vite. Il s’était trouvé sur l’Entreprise à la demande de Jim Kirk, demande qu’il avait acceptée par respect pour son ancien chef. Si la mission avait tourné comme prévu, il aurait dû se trouver à bord de son vaisseau depuis des jours.
- « Capitaine Sulu », dit Morrow.
- « Oui, amiral ? » répondit Sulu en se retournant.
- « Où allez-vous de ce pas ? »
- « Sur l’Excelsior, Monsieur. Rejoindre mon poste. »
- « Auriez-vous plutôt l’obligeance de nous accompagner, pour l’instant ? »
Sulu hésita un instant, puis se rendit compte que l’amiral venait, certes subtilement, de lui donner un ordre.
- « J’insiste, capitaine », reprit l’amiral.
- « Bien, monsieur ! » dit Sulu en essayant de se défendre contre l’appréhension qui le gagnait.
Morrow ne lui adressa plus la parole jusqu’à ce qu’ils se fussent téléportés sur Terre, au quartier général de Starfleet. Là, l’amiral fit ses adieux à Kirk et aux autres membres de l’équipage pendant que Sulu attendait toujours une explication. Lorsqu’ils furent enfin seuls, Morrow le pria de le suivre jusqu’à son bureau.
- « Asseyez-vous, capitaine », dit-il gentiment.
Sulu prit un siège.
- « Je vous remercie de votre patience, Monsieur Sulu. Nous nous trouvons face à une situation délicate, et j’espère pouvoir compter sur votre aide. »
Hikaru Sulu ne répondit rien.
- « Que savez-vous à propos de Genesis ? » demanda abruptement Morrow.
- « Je connais ses inventeurs, et je l’ai vu en action... Ma formation me permet de deviner certains détails techniques, et c’est à peu près tout ! »
- « Avez-vous une idée des répercussions que Genesis a eues ici ? »
- « Non. »
- « Les remous ont été considérables. La Fédération a ouvert une enquête, et il y aura bientôt une conférence au sommet. J’ai bien peur d’être obligé de consigner à terre toutes les personnes présentes à bord de l’Entreprise lors des... incidents. Vous comprenez que nous aurons besoin de tous les témoignages. Cela ne posera aucun problème pour vos camarades. Mais dans votre cas... »
Sulu avait déjà compris où il voulait en venir. Il se leva pour protester.
- « Asseyez-vous, je vous en prie ! »
- « Dois-je conclure que ma feuille de route est déjà modifiée ? »
- « Oui. Je suis désolé. »
- « Puis-je garder un petit espoir ? »
- « Je souhaite sincèrement que oui, capitaine. Il est possible que dans quelques mois... »
Sulu ravala ses protestations. Elles n’auraient servi à rien, sinon à l’humilier davantage.
- « Les enjeux sont tellement importants ! » reprit Morrow. « Genesis nous place devant une situation terriblement complexe. D’un autre point de vue, l’Excelsior est fin prêt, et il serait déraisonnable de retarder les essais à cause d’une seule personne. Mais ne vous inquiétez pas, le Capitaine Styles s’occupera de l’Excelsior pour vous jusqu’à ce que vous soyez de nouveau disponible. »
- « Je vois », dit simplement Sulu. il était furieux mais n’avait même pas élevé la voix.
Il n’y avait rien à dire. L’amiral le croyait peut-être assez naïf pour s’imaginer que Styles lui rendrait l’Excelsior avec le sourire, mais lui, Hikaru Sulu, avait parfaitement conscience qu’il n’en serait rien !
- « Capitaine », continua Morrow d’une voix embarrassée, « je vous promets que Starfleet ne vous oubliera pas une fois que tout cela sera fini. Même si ce n’est pas exactement de la manière qui était prévue, votre carrière remarquable trouvera sa juste récompense. »
Sulu ricana intérieurement. Il n’existait aucun vaisseau capable de remplacer l’Excelsior, et il faudrait des dizaines d’années pour qu’un second exemplaire de ce modèle soit mis en chantier. S’entendre dire que quelque chose pouvait compenser une perte pareille était du plus haut comique.
- « Je suis sûr que je trouverai ma « récompense  » fascinante à contempler, amiral... » dit ironiquement Sulu. « En attendant, et avec votre permission, il faut que je vous quitte ! Toutes les choses que je n’ai plus à faire ne peuvent pas attendre plus longtemps ! »
Morrow lui jeta un regard mauvais, puis décida qu’il était préférable de faire mine de n’avoir rien entendu.
Sulu quitta le bureau sans attendre d’y être autorisé.

* * * * *

Dannan Stuart s’éveilla à l’aube dans la maison de sa mère. Les narines de la jeune pilote de Starfleet furent aussitôt caressées par l’odeur de foin coupé qui embaumait l’air. L’oiseau qui avait chanté toute la nuit, sans doute abusé par la pleine lune, se tut soudainement. Dannan se leva, enleva son pyjama, et s’enveloppa dans le peignoir en soie vivant qu’elle avait rapporté d’un de ses voyages.
Le plancher craquait sous ses pieds nus. Elle se pencha à la petite fenêtre de sa chambre et contempla la vallée qui s’offrait à perte de vue. Sous ses mains, la pierre rugueuse du rebord de la fenêtre avait le toucher d’une joue d’homme mal rasé qui lui rappela les matins joyeux où Peter et elle se retrouvaient devant la table du petit déjeuner.
Les murs de la ferme étaient épais d’une cinquantaine de centimètres, car la maison familiale avait été bâtie plus de cinq cents ans auparavant. L’intérieur était ainsi protégé de la chaleur occasionnelle de l’été comme du vent froid qui soufflait continuellement durant l’hiver.
La journée promettait d’être un petit bijou d’automne écossais, frais et rude, mais ensoleillé.
C’était un jour magnifique pour une rencontre, pas pour des adieux...
La vallée s’éveillait à son tour. Les pâturages étaient recouverts de rosée. Au milieu de l’herbe grasse, Dannan pouvait distinguer le chemin que le poney de Peter empruntait lorsqu’il voulait aller boire.
Des souvenirs remontèrent de sa mémoire. A l’époque où elle était à l’Académie, il y avait eu des dizaines de matins comme celui-là, chaque fois qu’elle venait en vacances. L’aube était la même, l’air avait la même odeur, et elle se penchait aussi à la fenêtre pour regarder la vallée. Mais, en ce temps-là, Peter galopait déjà sur son poney et ne manquait jamais de lui faire un signe de la main en criant gaiement.
Dannan repensa tristement à toutes les fois où elle avait été désagréable avec son petit frère. Bien sûr, pour une jeune fille, la perspective de devoir s’occuper d’un gosse turbulent n’était pas toujours enthousiasmante. Mais aujourd’hui, elle regrettait d’avoir trop souvent préféré les sorties avec ses amis à la compagnie de son frère.
« Oui  », pensa-t-elle, « je le laissais tomber dès que j’en avais la possibilité, alors que le pauvre petit mourait d’envie de m’entendre raconter des histoires de vaisseau et de voyage spatial. Comme on peut être cruel, quand on est jeune... »
Heureusement, Peter et elle s’étaient rapprochés à mesure que les années avançaient, et surtout à partir du moment où il s’était engagé dans Starfleet. Mais le remords continuait à ravager le coeur de Dannan, et elle se surprit à prier pour que son frère, où qu’il fût, lui pardonne son indifférence passée.
Elle se pencha un peu plus à la fenêtre et émit un sifflement modulé. Star, le poney de Peter, apparut quelques instants plus tard. C’était un très vieil animal, qui vivait une sorte de retraite paisible depuis le départ de Peter pour l’Académie. Les volutes blanches qui striaient son museau noir lui donnaient un air malicieux qui avait longtemps fait le bonheur de Peter.
Dannan descendit à la cuisine pour se munir d’un morceau de pain et d’une carotte. Puis elle traversa les champs jusqu’à la barrière des pâturages.
Star la regarda de ses yeux tendres et tendit le museau vers les cadeaux qu’elle lui apportait. il mâcha précautionneusement le pain et croqua la carotte pendant que Dannan lui caressait le cou.
Lorsque Peter revenait à la maison, il suffisait qu’il siffle pour que Star démarre comme une flèche et vienne le rejoindre au galop. A ces moments-là, se souvint Dannan, le vieux poney oubliait son âge et son arthrite pour faire plaisir à son grand ami...
- « Mon pauvre Star », dit-elle en jouant avec sa crinière, « tu as au moins la chance de ne pas comprendre qu’il ne reviendra plus. Et, qui sait, peut-être parviendras-tu à l’oublier ? »
Elle donna une dernière tape amicale au poney et repartit vers la maison.
Elle retourna dans la cuisine et commença à se préparer du café. Par habitude, elle mit une tranche de pain dans le four.
Mais elle n’avait pas faim. Cela durait depuis qu’elle avait appris la mort de Peter sur l’Entreprise.
La cuisine jouxtait l’atelier de poterie et de sculpture de sa mère. Dannan flatta du doigt la tasse dans laquelle elle s’était servi son café. C’était un vrai travail d’artiste, cuit dans un four traditionnel, et décoré à la main. Il ne restait pas dix personnes sur Terre qui fussent capables d’un tel exploit !
Dannan pensa à sa mère, qui avait passé la journée d’hier et une grande partie de la nuit dans son atelier. Elle ne l’avait pas dérangée, car elle savait que le travail lui servait depuis toujours de refuge et de consolation. De plus, Dannan la connaissait assez pour savoir qu’elle aurait été incapable de parler de Peter, et encore moins de ce qui lui était arrivé.
Un son qu’elle connaissait bien, mais qu’elle avait rarement entendu à la ferme, la tira de ses pensées. Pour sa part, elle était toujours revenue chez sa mère en voyageant par le train ou la route, parce que cela l’aidait à passer du monde métallique du vingt-troisième siècle à celui de la campagne par paliers successifs. Se téléporter, au contraire, eût été une sorte de plongeon désagréable.
Dannan se leva en pensant qu’il y avait sans doute des êtres qui n’attachaient aucune importance à ce genre de détail. En tout cas, celui qui venait de se téléporter dans la rue n’hésitait pas à taper à la porte comme un sourd en dépit de l’heure.
Elle se dépêcha d’aller ouvrir avant que l’importun n’ait réveillé sa mère.
- « Mon oncle », chuchota-t-elle, « maman dort encore... Ne savez-vous pas l’heure qu’il est ? »
L’ingénieur Montgomery Scott la regarda d’un air surpris.
- « L’heure ? » dit-il en essayant de parler doucement, « Non, je n’ai pas pensé à regarder. »
- « C’est à peine l’aube... » soupira Dannan, en pensant que trente ans de service dans l’espace n’expliquaient pas pourquoi il ne s’était pas rendu compte de l’heure en jetant simplement un coup d’oeil autour de lui. « En réalité « , se dit-elle, « cela n’a rien à voir avec ses trente ans de service. Il est simplement incapable de faire attention aux règles les plus simples de la vie sociale. »
Scott se tenait debout sur le perron, à moins d’un mètre de la rue. Une des choses que Dannan préférait dans la maison, c’était que la porte de devant donnait sur la rue du village, alors que celle de derrière ouvrait sur la campagne. Elle sourit en se souvenant de l’étonnement que cette particularité avait provoqué chez tous les camarades de classe qu’elle avait invités à la ferme.
- « Bon », finit par dire Scott, « allez-vous enfin me laisser entrer, ou vais-je devoir passer la journée dans la rue ? Je savais bien que j’aurais dû me téléporter directement dans la maison. »
- « Ne vous faites pas plus discourtois que nature, mon oncle », dit Dannan. « Même un ours comme vous n’aurait pas l’audace de s’introduire de force dans la maison de sa soeur ! »
Elle s’écarta pour le laisser passer. Il alla droit à la cuisine et regarda la cafetière avec mépris.
- « Il n’y a pas de thé ? »
- « Vous savez en faire aussi bien que moi... » dit Dannan en s’asseyant.
- « Puis-je vous demander ce qu’est la chose répugnante dont vous êtes vêtue ? »
- « C’est un habit de soie arcturien. Il est vivant, et réagit très mal à la muflerie.
- « Je ne suis pas d’humeur à subir vos impertinences, jeune fille ! » grinça Scott. »
- « Nous ne sommes pas à Starfleet, ni sur un vaisseau », lui rétorqua Dannan en résistant à l’envie de lui dire qu’elle avait après tout un grade à peine inférieur au sien. « Nous sommes invités dans la maison de ma mère, et je suggère que nous signions une trêve. »
Scott s’assit sans se préoccuper davantage de son envie de thé. Il garda le silence un long moment, puis tourna les yeux vers sa nièce.
- « A quelle heure est l’enterrement ? »
- « Dix heures... »
L’ingénieur se mura à nouveau dans son silence. Dannan se sentit incapable d’entretenir la conversation. Elle et son oncle ne s’étaient jamais entendus. Il s’était opposé à son entrée à Starfleet sous le prétexte qu’il la trouvait trop indisciplinée pour réussir. Lorsqu’elle eut réussi, il refusa de reconnaître son erreur, et fit semblant de n’avoir rien remarqué. D’une certaine façon, Dannan était persuadée qu’il s’attendait toujours à ce qu’elle échoue un jour ou l’autre...
Une sonnerie retentit dans la cuisine. Dannan se leva, ravie de la diversion, et se dirigea vers le salon en se demandant qui pouvait bien appeler à cette heure.
A sa grande surprise, elle constata que la communication lui était destinée. Pourtant, personne, à l’exception de Hunter, son capitaine, ne savait où elle était !
Interloquée, Dannan mit l’écran du télécommunicateur sur marche, et reconnut immédiatement l’image qui se formait devant ses yeux.
Peter lui avait décrit le Lieutenant Saavik dans ses lettres. Elle était aussi jolie qu’il l’avait dit, et possédait une aura d’intelligence et de profondeur impressionnante. En la voyant, Dannan comprit pourquoi la plus grande partie des lettres de son frère lui était consacrée.
- « Je vous prie d’excuser cette intrusion dans votre vie privée », dit la voix enregistrée de la jeune femme. « Je me nomme Saavik. Je connaissais votre frère, le cadet Peter Preston. J’aurais préféré m’adresser à vous de vive voix, mais je dois partir en mission, et ne pourrai être de retour pour les funérailles de Peter. Ce que je veux vous dire, c’est que votre frère parlait souvent de vous avec admiration et amour. Il était mon élève en mathématiques, et je peux vous affirmer que j’ai rarement été en contact avec un esprit aussi brillant et souple. »
L’image de Saavik hésita un instant.
- « Bien que j’aie été son professeur, je dois confesser qu’il m’a appris beaucoup de choses que je n’oublierai pas. En particulier au sujet de l’amitié, qui m’était un sentiment inconnu jusqu’à ce que je le rencontre. Il se peut que j’aie un jour d’autres amis, mais cela ne m’empêchera pas de chérir sa mémoire jusqu’à la fin de mes jours. Sans lui, j’aurais été incapable d’exprimer les sentiments que je vous confie. Il était un garçon adorable et plein d’avenir, qui a sauvé des dizaines de vie en sacrifiant la sienne. C’est sans doute un piètre réconfort pour vous - comme pour moi - mais c’est la vérité ! »
Saavik s’arrêta à nouveau. Dannan comprit qu’elle luttait pour contrôler ses émotions, comme sa culture le lui demandait.
- « Pour conclure, j’espère que nous aurons un jour la possibilité de nous rencontrer pour parler de lui. En attendant, je vous dis au revoir... »
L’image s’effaça de l’écran. Dannan prit le disque qui venait d’enregistrer la communication, et le glissa dans son peignoir, qui lui fabriqua obligeamment une poche.
Puis elle retourna lentement dans la cuisine.
- « Qu’est-ce que c’était ? » demanda Scott.
- « Rien d’important », mentit Dannan. « Mon oncle, j’aimerais que vous me racontiez ce qui est arrivé ! »
- « Impossible. C’est top-secret. »
- « Tout le monde est au courant pour Genesis... Il n’y a que Starfleet pour s’imaginer le contraire ! De toute façon, je n’ai rien à faire de Genesis et des secrets de polichinelle de Morrow. Je veux savoir comment est mort Peter. »
- « Ma petite », dit Scott, « je n’aime pas t’entendre parler de Starfleet sur ce ton. D’ailleurs, je... »
- « Ce que j’exige de savoir », le coupa Dennan, « c’est d’abord ce que mon frère faisait sur l’Entreprise, et pourquoi il se trouvait sous vos ordres ? »
- « Pourquoi ? Mais tout simplement parce que vous aviez refusé de le prendre avec vous ! »
- « Je suis sa soeur ! Il n’aurait pas été correct que je me charge de sa formation. Pas plus qu’il n’était correct que ce soit vous ! »
- « Correct ? Qui dit que ce n’était pas correct ? Je ne vais pas me laisser accuser de favoritisme par une impudente ! »
- « Favoritisme ? » ricana Dannan. « Je parierais que vous lui demandiez trois fois plus qu’aux autres. Un étranger pourrait vous accuser de cela, mais votre famille vous connaît trop pour avoir ce genre de soupçon. »
- « C’est pour la famille que je l’ai pris avec moi ! Je ne voulais pas qu’il subisse une formation bâclée ! »
- « Est-ce pour cela que vous ne vouiez pas me raconter ce qui lui est arrivé ? Peut-être l’avez-vous poussé au-delà de ses capacités ? Peut-être l’avez-vous mis à un endroit où il n’aurait pas dû être ? »
- « Aucun de ces gosses n’aurait dû être là où ils étaient », dit Scott si tristement que Dannan en fut attendrie, « ils ont tous été poussés au-delà de leurs capacités ! »
- « Par l’Amiral Kirk ! » s’exclama Dannan. « C’est lui qui... »
- « Je vous interdis d’insulter l’amiral ! »
- « Mais je ne fais que dire tout haut ce que tout le monde pense. Les deux dernières fois qu’il a mis la main sur l’Entreprise, cela a coûté la vie du capitaine. D’abord Decker, et maintenant Spock ! Si je commandais un vaisseau, je prendrais garde à ne pas m’approcher à moins d’une année-lumière de Kirk ! »
- « Vous dites n’importe quoi ! De plus, vous n’obtiendrez jamais un vaisseau si un des amis de Kirk apprend la façon dont vous parlez de lui. »
- « Et vous êtes un de ses amis, n’est-ce pas ? »
- « Il n’y aura pas besoin que je fasse un rapport sur vous pour que vos supérieurs s’aperçoivent que vous êtes inapte au commandement ! »
« Qu’est-il advenu de notre trêve  », pensa Dannan. « Est-ce moi qui ai commencé, ou lui ? »
- « Tout ce que je veux savoir », dit-elle en essayant de reprendre son calme, « c’est ce qui est arrivé à mon frère ! »
Scott se leva et quitta la cuisine. Peu après, elle l’entendit sortir par la porte qui donnait sur la campagne...
Un plus tard dans la matinée, Dannan dut supporter la messe célébrée en l’honneur de Peter. C’était la première fois qu’elle entrait dans une église depuis des années. Elle était assise près de sa mère et lui tenait la main.
Le prêtre décrivit Peter sous les traits d’un jeune homme obéissant et niais qui n’avait rien à voir avec ce que son frère était en réalité, même dans son enfance. Dannan eut du mal à résister à l’envie de prendre la place du prélat qui la tenaillait. Là, elle aurait lu à tout le monde la dernière lettre de Peter, écrite Juste avant qu’il meure, et reçue alors qu’elle avait déjà appris sa mort. Elle sourit en pensant aux plaisanteries qu’il avait faites à l’Amiral Kirk. Il fallait des tripes pour oser faire face à un officier supérieur...
Les dernières lignes de la lettre disaient: « Le Lieutenant Saavik dit que nous sommes amis, et j’en suis très heureux. Je pense qu’elle vous plairait aussi. Bien à vous, Peter. »
« Il ne s’était pas trompé  », pensa Dannan. « J’espère que j’aurai un jour l’occasion de la rencontrer. »
La messe s’acheva enfin. Tout le monde se leva et se dirigea vers le cimetière. La plaque de marbre qui recouvrait habituellement le caveau de famille reposait sur le sol dur et froid de la terre écossaise. Des feuilles mortes jonchaient les alentours, et crissèrent sous les pas de Dannan. Elles provenaient des grands arbres qui entouraient la colline où se trouvaient l’église et le cimetière. Certains disaient que ces lieux étaient sacrés. D’autres prétendaient qu’ils étaient hantés. Dannan se souvint des longues soirées d’hiver, devant la cheminée, ou des belles nuits d’été, autour d’un feu de camp, où l’on racontait avec délice toutes sortes d’histoires à propos des esprits et des créatures étranges qui vivaient au milieu des arbres.
A ce moment précis, une ombre sembla bouger derrière un des arbres.
« Ce n’est rien  », pensa Dannan, « juste le vent qui fait bouger un jeune arbre... » Mais il n’y avait pas de petits arbres dans la forêt, et les vieux ne frémissaient pas au vent. « Ou alors, un feu-follet ? » Mais on ne voyait jamais de feu-follet par des temps comme aujourd’hui...
Pourtant. il ne pouvait pas s’agir d’un être humain ! Qui se cacherait pour assister à des funérailles ? Qui préférerait la solitude des arbres à la compagnie de ses amis ?
La mère de Dannan se pencha sur la tombe et ramassa une poignée de la terre froide d'Écosse. Puis elle la jeta doucement sur le cercueil de Peter. Dannan prit sa place, et commença à ramasser de la terre. Mais elle fit en sorte de ramasser aussi des cailloux.
La jeune femme se pencha et lança violemment les pierres dans la tombe. Les cailloux éraflèrent le vernis du cercueil.
Toutes les personnes présentes regardèrent Dannan comme si elles étaient choquées par son manque de retenue.
Mais Dannan n’avait rien à faire de la retenue ! Ce qu’elle désirait, c’était ramener son frère à la vie, ou, puisque cela demeurait hors de son pouvoir, se venger des monstres qui l’avaient tué. Ou au moins donner une bonne leçon de boxe à son oncle.
Toutes choses qu’elle n’avait pas le droit de faire !
Des larmes plein les yeux, Montgomery Scott jeta à son tour une poignée de terre dans la tombe de son neveu.
- « Tu es poussière », dit-il, « et tu retourneras à la poussière. »

* * * * *

- « Pour bien comprendre les événements dont je vais parler », disait l’image de James Kirk sur le lecteur de Kruge, « il est nécessaire de revoir les données théoriques du processus appelé Genesis, tel qu’il a été mis au point par les docteurs Carol et David Marcus... »
Kruge se cala confortablement dans son fauteuil de commandement, et caressa le museau de Warrigul, qui se frottait toujours contre lui. Sur l’écran, le buste de l’Amiral Kirk fut remplacé par la simulation en images de synthèse de l’effet Genesis.
Les propos de l’officier de Starfleet étaient traduits en langue klingonne par l’ordinateur de bord.
- « Pour parler simplement, Genesis est la vie naissant de la non-vie. Notre intention était d’introduire le processus dans la zone présélectionnée d’un corps spatial privé de vie, une lune, ou toute autre forme morte. Ce processus, dès sa mise en application, déclencherait instantanément l’effet « Genesis  ». A la place d’une lune déserte, existe désormais une planète où respire la vie... »
Kruge focalisa son attention sur ses officiers, Maltz et Torg. Un peu plus tôt, il avait visionné le disque seul dans sa cabine. A présent, alors qu’il était en train de le projeter à ses subordonnés, le commandant Klingon était plus intéressé par leurs réactions que par les images qui défilaient sur l’écran.
Torg regardait avec une concentration inouïe. Maltz, quant à lui, paraissait émerveillé.
Kirk acheva son exposé et remercia ses auditeurs. Kruge sourit intérieurement, se demandant si l’amiral aurait aussi remercié son public du jour.
- « Alors ? » dit-il en regardant Torg. « Parle ! »
- « Un grand pouvoir ! Pouvoir de dominer, de contrôler, de détruire. Si ça marche ! »
Kruge ne répondit rien. Warrigul se mit à lui lécher la main.
Le commander se tourna vers Maltz.
- « Parle ! »
- « C’est impressionnant. Ils peuvent créer des planètes. Les possibilités sont illimitées. Des colonies, des ressources... »
- « Oui », dit Kruge sur un ton conciliant qui surprit Maltz, « de nouvelles villes, de nouvelles maisons, une femme à vos côtés, des enfants jouant à vos pieds... Et, au-dessus de tout ça, flottant dans la brise printanière, le drapeau de la Fédération. C’est charmant ! »
Maltz sentit un frisson courir le long de son dos.
- « A votre poste ! » hurla Kruge.
- « A vos ordres, seigneur », dit Maltz en se précipitant. Une nouvelle fois, il venait de se ridiculiser devant son chef...
Kruge se pencha vers Torg et lui parla à l’oreille.
- « Ça fonctionne... Je suis sûr que ça fonctionne. La planète qu’ils nomment Genesis en est la preuve. »
Torg hocha la tête.
- « A présent, je vais vous dire une chose qu’il ne faudra répéter à personne », continua Kruge en jetant un regard significatif vers l’endroit où se tenait Maltz.
- « A personne, maître ! »
- « Nous allons nous approprier cette planète. Même si nos émissaires sont en pleine négociation de paix avec la Fédération... Il faut que nous agissions pour la préservation de notre race. Nous devons découvrir le secret de cette arme... Le secret de l’ultime pouvoir ! »
- « Nous réussirons, maître ! »
Torg retourna vers sa console. Aux pieds de Kruge, Warrigul ronronnait de satisfaction. Ses réactions étaient toujours synchrones avec celles de son maître, comme s’il eût compris ce qui se passait.
- « Seigneur », dit humblement le navigateur, « nous sommes en vue des frontières de la Fédération. »
- « Continuez selon la même trajectoire. Mettez le bouclier d’invisibilité en service. »
- « Bouclier activé, Seigneur ! »
A l’intérieur du vaisseau, l’activation du bouclier avait des effets étranges et agréables. C’était un peu comme entrer dans un rêve ouaté...
Warrigul rugit pour signifier sa désapprobation. Quelques hommes d’équipage se sentirent aussitôt mal à l’aise, parce qu’ils savaient que le bouclier mettait l’animal de Kruge de très mauvaise humeur.
Kruge sourit de satisfaction. On lui avait rapporté que les effets du bouclier pouvaient être préjudiciables pour la santé mentale des occupants d’un vaisseau.
L’accident était rare, mais il s’était déjà produit...
Cette fois encore, à bord de l’oiseau de proie qu’il commandait, tout s’était déroulé le mieux du monde !

CHAPITRE SIX

Saavik et David se tenaient sur la plate-forme de téléportation.
- « Salle de téléportation », dit le capitaine Esteban dans l’intercom, « prêt pour énergie ? »
- « Prêt, monsieur ! »
- « Energie ! »
Le rayon téléporteur s’empara de Saavik et la désintégra. Quelques instants plus tard, il la recomposa, atome après atome, sur le sol du monde que David avait créé.
Du point de vue de la personne transportée, le transfert moléculaire était une expérience peu spectaculaire. Durant tout le processus, Saavik n’avait jamais éprouvé le sentiment d’être démontée, puis remontée molécule par molécule. Au contraire, elle n’avait jamais cessé de sentir son corps, ou d’entendre, ou de respirer, ou de penser...
La planète Genesis accueillit Saavik avec toute sa splendeur. Les arbres géants avaient une beauté touchante. L’air sentait le printemps et la vie.
David se matérialisa auprès d’elle et regarda autour de lui avec des yeux d’enfant.
- « C’est quelque chose, n’est-ce pas ? »
- « Oui », dit Saavik. Puis elle prit son tricordeur et commença à scruter les environs. L’appareil lui indiqua que la forme de vie existait réellement.
Les senseurs du Grissom ne s’étaient pas trompés.
David commença à avancer dans la forêt pendant que sa compagne élargissait le champ de recherche du tricordeur.
- « Il y a quelque chose d’étrange, David ! »
Le jeune homme se retourna à contre-coeur.
- « Saavik au Grissom. »
- « Grissom à l’écoute. »
- « Je voudrais que l’ordinateur examine un échantillon de terre aux fins de datation géologique. »
- « Je m’occuperai de ça plus tard », dit impatiemment David.
Saavik se demanda pourquoi il était si tendu. Elle se sentait elle-même un peu nerveuse, mais pas au point d’en perdre son sang-froid.
- « Les relevés indiquent une grande instabilité », signala-t-elle au jeune homme.
- « Nous ne sommes pas là pour faire joujou avec du carbone 14. Nous cherchons une forme de vie ! »
Il décrocha son tricordeur de sa ceinture et scruta à son tour le paysage.
- « C’est par là, venez ! » dit-il en se précipitant. Saavik éprouva un malaise intense, mais elle décida quand même de le suivre.
- « Esteban au Lieutenant Saavik. Il semble que vous approchiez d’une source de radio-activité ! »
- « Oui, capitaine ! Mais le niveau est bien en dessous du seuil de nocivité. »
- « Bien... Soyez prudent, lieutenant ! Cette expédition est sous ma responsabilité. Je veux que vous reveniez indemnes. »
- « Nous ferons notre possible, capitaine ! » conclut froidement Saavik.
Elle referma son communicateur et se lança à la poursuite de David, qui avait pris quelques centaines de mètres d’avance. Elle le rattrapa au moment où il faisait une pause afin de scruter à nouveau les alentours.
Saavik en profita pour regarder son tricordeur. La forme de vie semblait subir continuellement de curieuses fluctuations. Elle commuta l’appareil de bio sur géo et constata qu’il montrait le même genre de distorsion. Pour le moins, cette zone était sur le point de subir de graves perturbations sismiques !
Saavik commuta à nouveau son tricordeur.
La torpille du Capitaine Spock devait se trouver à quelques dizaines de mètres de là. Mais la végétation dense rendait tout repérage visuel extrêmement difficile.
La jeune femme se mit en marche dans la direction que montrait son tricordeur. Elle voulait toujours retrouver le cercueil de son professeur, mais toutes les fantaisies que la découverte d’une forme de vie sur Genesis avait éveillées en elle étaient mortes. Spock ne reviendrait pas du royaume des ténèbres. Ni maintenant, ni jamais.
Il n’y avait pas trace de lui sur la planète.
Aucune onde mentale. Rien... Rien du tout ! La voix de David déchira le silence.
- « Saavik, venez ! J’ai trouvé la torpille ! »
La jeune femme fut près de lui en quelques enjambées.
- « David, regardez... » dit-elle en désignant le sol.
Un amas de larves géantes s’agitait autour de la torpille.
David baissa les yeux et les vit. Il avança d’un pas et s’arrêta pour ne pas marcher sur les immondes bestioles.
- « Voilà notre forme de vie, Saavik. Ce sont probablement des microbes qui étaient accrochés à la torpille. Nous les avons envoyés ici depuis l’Entreprise, et ils se sont multipliés en contaminant sans doute toute la planète. »
D’instinct, Saavik avait formulé une autre hypothèse au sujet de la provenance des vers. Mais comme la torpille n’était pas ouverte, il restait de bonnes chances pour que l’explication de David fût la bonne.
- « Mais comment ont-ils pu évoluer si vite ? Le programme de Genesis implique-t-il une accélération de la croissance ? »
David ne répondit rien et s’approcha de la torpille. Son tricordeur enregistrait toujours le niveau de radiation, qui restait largement inférieur au taux maximum tolérable.
David grimaça et se fraya un chemin entre les larves.
Saavik s’apprêta à le suivre, mais s’arrêta en comprenant ce qu’il avait l’intention de faire.
La démarche de David était logique. Il voulait voir si le cadavre de Spock avait également subi l’effet d’accélération qui avait transformé d’innocents microbes en monstres répugnants.
Saavik l’approuvait, mais elle refusait de regarder à l’intérieur de la torpille. Il y avait des choses que même un Vulcain n’aurait pas voulu faire !
David déverrouilla le couvercle de la torpille et le souleva.
- « Saavik », dit-il doucement.
La jeune femme réussit à se contraindre d’avancer.
- « Il n’est plus là », continua David. Il tendit le bras au fond du cercueil et ramena une tunique noire. « Qu’est-ce que c’est ? »
Saavik s’empara du vêtement qu’elle avait fabriqué de ses mains.
- « C’est la robe funéraire du Capitaine Spock... » répondit-elle d’une voix calme.
Mais un tourbillon de questions et d’angoisse ravageait son esprit.
Le sol trembla pour la première fois, et Saavik sentit la secousse sous ses pieds. Ce n’était rien pour le moment, mais la jeune femme pressentit que les ennuis ne faisaient que commencer...
Un cri horrible retentit quelques secondes après que la terre eut cessé de trembler.
Etait-ce un mammifère ? Un oiseau ? Un animal spécifique à Genesis ?
David n’en savait rien. Il écouta mourir le long hurlement de douleur, puis se tourna vers Saavik.
Elle ne dit rien, parce qu’il n’y avait rien à dire. De toute manière, elle était sûre que David pensait la même chose qu’elle.
Pas un seul microbe dans l’univers - aussi évolué fût-il - ne pouvait avoir poussé le cri qu’ils venaient d’entendre !

* * * * *

Dannan était assise sur le sofa du salon. C’était la fin de l’après-midi. et l’obscurité commençait à tomber. La journée lui semblait avoir duré une éternité.
L’oncle Montgomery se tenait à l’autre bout de la pièce, prostré dans un coin sombre. Il n’avait pas dit un mot depuis des heures.
La mère de Dannan avait disparu dans son atelier. Tous ceux qui la connaissaient savaient qu’il valait mieux ne pas la déranger lorsqu’elle fermait la porte de son domaine.
C’était pourtant une des choses que le père de Peter n’avait jamais été capable d’accepter. Un jour, la mère de Dannan en avait eu assez, et l’avait dit fort et haut.
Quelque temps plus tard, Dannan était rentrée de l’école pour constater que l’aîné des Preston avait fait ses bagages et levé le camp.
La nouvelle ne l’avait pas bouleversée. Le père de Peter était parti en pestant contre les artistes excentriques. Il avait l’intention de prendre le premier vaisseau en partance pour une colonie de la Fédération.
Dannan sourit à ce souvenir. Si le pauvre homme trouvait excentrique une artiste qui n’aimait pas être interrompue lorsqu’elle travaillait, il avait dû s’arracher les cheveux en rencontrant le genre de personnages qui sévissaient dans les colonies...
En fait, il n’était pas un mauvais homme, mais seulement un égoïste qui s’était trompé en essayant de fonder une famille. Dannan se demanda si quelqu’un savait où il était, et avait pu le prévenir de ce qui était arrivé à son fils...
La jeune femme se leva, traversa le salon, et s’arrêta dans le couloir. Elle mit ses bottes et sortit par la porte qui menait au village. Elle commença à marcher dans la rue déserte, passa sur le pont de la rivière, et se dirigea vers le cimetière.
La soirée était extraordinairement belle. A l’ouest, le soleil finissait de se coucher en striant l’horizon de fulgurances ocres. A l’est, la pleine lune commençait à s’élever dans un ciel sans nuages. La présence simultanée des deux astres composait une atmosphère de féérie.
C’était la nuit de l’équinoxe d’automne. Pour Dannan, qui passait la plus grande partie de son temps dans l’espace, là où les jours et les nuits avaient toujours la même et arbitraire longueur, se retrouver à un endroit où les saisons importaient encore, et rythmaient le cours de la vie, restait une expérience toujours aussi exaltante.
La luminosité du ciel n’avait pas changé lorsque la jeune femme arriva au cimetière. Pourtant, le soleil avait maintenant disparu, et quelques étoiles commençaient à apparaître. Dannan s’amusa un instant à les identifier. Puis elle remarqua qu’elles n’étaient pas aussi brillantes que lorsqu’on les regardait à partir de l’espace. Dannan se réjouit en pensant que Peter avait eu l’occasion de les voir telles qu’elles étaient vraiment...
Elle s’agenouilla près de la tombe. Le nom, les dates de naissance et de décès - si proches l’une de l’autre - de son frère étaient gravés dans le granit. Peter reposait auprès de dix générations de la famille. Il avait l’affreux privilège d’être le premier de la onzième à être enfoui dans la terre d’Ecosse...
A cause de la tradition familiale qui prescrivait que les filles portent le nom de la mère, et les fils celui du père, Peter était le seul Preston parmi des pléiades de Scott, beaucoup de Stuart, quelques McLaughlins, et un Ioshimoto qui paraissait bien solitaire. Il s’agissait d’un grand-oncle de Dannan, duquel elle gardait un souvenir plein de tendresse...
La jeune femme regretta de n’avoir pas quelque souvenir de l’espace à déposer sur la tombe de son frère. Une gerbe de fleurs extra-terrestres, par exemple, eût rappelé à tout le monde combien le jeune Peter avait aimé les étoiles.
Un rayon de lune se refléta sur un objet métallique à moitié caché par les couronnes qui recouvraient la tombe. Dannan écarta délicatement les fleurs, et ramassa l’objet. C’était une médaille.
L’étoile d’or de la bravoure, ornée d'un rubis !
Dannan se demanda un instant si elle appartenait à Peter. Sa mère, ou son oncle, avaient pu la déposer à la fin de la cérémonie. Puis elle se rendit compte que ce n’était pas possible. Une médaille délivrée à titre posthume portait toujours le nom de son destinataire. Celle-ci devait avoir été remise à un des camarades de Peter.
Un craquement rompit le silence qui régnait entre les tombes.
Dannan pensa qu’il s’agissait d’un chien errant. Elle tendit l’oreille...
Il y eut un nouveau craquement.
Il venait des arbres.
Dannan se mit à courir en direction de la forêt. Les vieilles histoires de fantômes qu’elle avait entendues tout au long de son enfance remontaient de sa mémoire.
« Du calme  », pensa-t-elle, « souviens-toi que tu es un officier de Starfleet, plusieurs fois décoré pour sa bravoure ! »
Mais son coeur continuait de battre la chamade.
Le craquement recommença.
- « Sortez de là », cria Dannan, « qui ou quoi que vous soyez ! »
Rien ne se passa.
- « Venez donc ! Vous allez mourir de froid ! »
Un jeune garçon avança prudemment jusqu’à la lisière des arbres. Sous la lumière pâle de la lune, la veste rouge de son uniforme semblait presque noire.
- « Qui êtes-vous ? » demanda Dannan.
- « Un camarade de Peter. J’étais avec lui sur l’Entreprise. »
Le garçon avait quelques années de plus que son frère. Dannan estima qu’il devait en être à sa troisième ou quatrième année d’Académie. Peter, lui, venait juste d’y entrer.
- « Est-ce que cette médaille est à vous ? »
- « Oui. »
- « Pourquoi l’avoir laissée sur la tombe ? »
- « Peter la mérite plus que moi ! »
- « Parce qu’il est mort et que vous êtes vivant ? » dit Dannan en s’apprêtant à lui expliquer que la différence tenait le plus souvent à une fraction de seconde.
- « Non », dit le jeune homme sans la laisser poursuivre, « Non ! Il la mérite plus que moi parce qu’il est resté à son poste pendant que je m’enfuyais. »
Dannan se mit à marcher vers lui d’un pas décidé. La haine qui couvait en elle depuis des jours venait d’exploser d’un seul coup. Le jeune cadet lui offrait ce qu’elle attendait depuis si longtemps une occasion de se venger !
Le gosse leva la tête comme s’il désirait offrir sa gorge au sacrifice. Dannan comprit qu’il n’esquisserait pas un geste pour se défendre.
La résignation de sa victime doucha sa colère.
- « Ne craignez rien », dit-elle. « Je ne vous toucherai pas. Mais que faites-vous ici, à cette heure ? Pourquoi n’êtes-vous pas rentré chez vous ? »
- « Je ne peux pas », gémit le cadet, « je suis parti sans permission ! De plus, je n’ai plus un sous en poche. Je ne saurais pas comment rentrer même si je le voulais. »
- « C’est malin », ricana Dannan, « est-ce que c’est ce qu’on vous apprend à l’Académie, de nos jours ? Bon, venez avec moi... »
Dannan le guida jusqu’à la maison. Elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’elle allait faire de lui.
- « Je crois que vous avez l’honneur de connaître ce gentleman », dit-elle ironiquement à Scott. « Il était venu assister incognito aux funérailles de Peter. »
Scott se dérida en apercevant le jeune homme.
- « Grenni ! Cela me fait plaisir de vous voir. Peter aurait été content de vous savoir là. Oui, très content... »
- « Arrêtez ça ! » hurla Grenni. « Pourquoi êtes-vous si gentil avec moi ? Vous savez que j’ai quitté mon poste ! Peter est mort par ma faute... »
Scott le regarda sans comprendre.
- « Il a été le seul à ne pas partir ! Je commandais la section, il était de mon devoir de lui ordonner de se mettre à l’abri du danger. »
- « Il ne vous aurait pas écouté ! » dit Scott.
- « Alors, j’aurais dû rester avec lui ! »
- « Peut-être... Et nous aurions eu deux enterrements au lieu d’un ! »
Scott se leva et s’approcha du cadet. Il lui posa la main sur l’épaule et le regarda dans les yeux.
- « Ne me comprenez pas de travers, fiston. Vous avez été lâche, et il faut savoir si votre caractère est assez trempé pour la carrière qui vous attend. Si vous manquez de courage... »
- « Je ne sais pas ce qui m’est arrivé, Monsieur Scott. C’était la première fois que j’avais peur. Je n’avais jamais fui le danger auparavant. »
- « Vous n’étiez pas préparé à affronter ce que nous avons subi. C’est autant ma faute que la vôtre ! »
- « Est-ce que ça veut dire que vous me pardonnez ? »
- « Oui. »
Grenni se tourna vers Dannan.
- « Et vous, commander ? »
- « Non ! Et j’en suis loin. »
- « Dannan ! » dit Scott d’une voix indignée.
- « Mais je suis désolé », cria Grenni. « Je ne voulais pas ! Et si je peux faire quelque chose pour réparer ma faute... »
- « Réparer ? » dit froidement Dannan. « Réparer la mort de mon frère ? Comment pourriez-vous ? »
- « Je sais que c’est impossible, et j’en souffre... »
- « Vous ne devriez pas vous venger sur un pauvre gosse, Dannan », dit Scott.
- « Ah bon ? », dit-elle en se rendant compte qu’elle n’en avait même plus envie. « Vous avez raison, mon oncle ! Et vous aussi, cadet: il n’y a rien que vous puissiez faire... »
- « Vous avez toujours eu un coeur de pierre, Dannan », la coupa Scott.
- « ... et c’est ça qui rend les choses si difficiles. »
Scott tapota gentiment l’épaule de Grenni.
- « Il est temps de partir, fiston ! »
Puis il regarda brièvement sa nièce.
- « Dites adieu à votre mère de ma part ! Je n’ai pas le temps d’attendre qu’elle ressorte de son royaume... »
Grenni et lui sortirent de la maison. Un peu plus tard, Dannan entendit le bip caractéristique d’un rayon téléporteur. Il y eut un éclair lumineux, puis l’obscurité retomba sur la rue.

* * * * *

Jim Kirk était debout devant la baie vitrée de son appariement. Il regardait la nuit, et le pont qui brillait dans le lointain.
- « Aux amis absents ! » dit-il en levant son verre.
Uhura, Chekov et Sulu lui répondirent en levant les leurs. Tous burent lentement.
- « Amiral », dit Hikaru, « Est-ce qu’il reste une petite chance à l’Entreprise ? »
- « Non », répondit Jim, « elle va être retirée du service et démantibulée. »
- « Aurons-nous un nouveau vaisseau ? » demanda Chekov.
« Nous ? » pensa Jim. « Reste-t-il encore un « nous  » ? Le vaisseau va être démonté. L’équipage dispersé. McCoy est en état de choc, et Spock... Spock n’est plus... »
- « Je n’en sais rien, Monsieur Chekov. Starfleet s’occupe de la Conférence Galactique. Personne n’a le temps de prêter attention à nos problèmes. »
- « Comment va le docteur McCoy, monsieur ? » intervint Uhura.
- « C’est la seule « bonne nouvelle  ». Il garde le lit chez lui, bourré de tranquillisants. Il m’a promis de ne pas faire de bêtises. Les médecins disent qu’il s’agit de surmenage. Enfin, nous verrons... »
La sonnette de la porte d’entrée l’interrompit.
- « Ah », dit Jim, « voilà sans doute Monsieur Scott, de retour du monde de la vitesse hyper-atomique exponentielle. Entrez ! »
La porte reconnut la voix de Jim et s’ouvrit automatiquement.
S’attendant à voir Scotty, Kirk frissonna en apercevant une grande silhouette noire vêtue d’une toge vulcaine. Pendant un instant, l’amiral redouta d’être devenu comme McCoy, obsédé par tout ce qui touchait de près ou de loin à Spock.
La silhouette s’avança en abaissant la capuche de sa toge.
- « Sarek ! » s’exclama Jim.
L’ambassadeur marcha jusqu’en pleine lumière. Il n’avait pas changé depuis sa dernière rencontre avec Kirk, plus de dix ans auparavant. « Pourtant  », se dit Jim, « il doit avoir près de cent vingt ans... »
Sarek avait l’air vigoureux d’un homme dans la force de l’âge, et c’était ce qu’il était en réalité: un Vulcain dans la force de l’âge. Il lui restait encore des années à vivre. Spock, quant à lui, aurait pu espérer plus d’un siècle de vie supplémentaire.
- « Monsieur l’ambassadeur », dit Jim, « je ne savais pas que vous étiez sur Terre... »
Sarek ne répondit rien, et Kirk se sentit soudain très mal àl’aise.
- « Vous connaissez mes officiers... »
Sarek ne les salua même pas de la tête.
- « Je veux vous parler seul à seul, Kirk. »
Jim regarda ses amis. Ils ne semblaient nullement rassurés par l’idée d’abandonner l’amiral aux mains de Sarek.
- « Uhura, Pavel, Hikaru, peut-être ferions-nous mieux de remettre notre réunion à un autre jour. »
Kirk avait parlé avec une assurance qu’il était loin de ressentir. Il imposa le silence à Chekov d’un geste, serra la main de Sulu, et embrassa Uhura.
- « N’hésitez pas à faire appel à nous si vous avez besoin de quelque chose, amiral », dit cette dernière.
- « Merci, Uhura. Je m’en souviendrai. »
Il les accompagna jusqu’à la porte, attendit qu’elle se referme, et retourna vers Sarek.
Le Vulcain se tenait toujours immobile près de la baie vitrée.
- « Comment va Amanda ? » demanda Kirk.
- « Elle est Humaine, Kirk... Par conséquent, elle est en train de pleurer son fils. Elle est restée sur Vulcain. »
- « Sarek, je suis retenu ici pour témoigner. Sans cela, je me serais rendu sur Vulcain pour lui faire, et vous faire, mes condoléances... »
Sarek le coupa d’un geste brusque.
- « Epargnez-moi vos platitudes, Kirk ! Je me suis renseigné auprès de votre gouvernement. Je sais tout sur Genesis, et j’ai entendu votre rapport. »
- « Alors, vous savez avec quelle bravoure votre fils a été à la rencontre de sa mort. »
- « A la rencontre de sa mort ? » répéta Sarek d’une voix calme qui était plus effrayante que la plupart des hurlements de colère que Kirk avait entendus dans sa vie. « Comment pouvez-vous dire une chose pareille, vous qui prétendez avoir été son ami ? Et pourquoi ne l’avez-vous pas ramené sur Vulcain ? »
- « Parce qu’il me l’avait demandé ! » dit Jim en haussant le ton.
- « Il vous l’avait demandé, dites-vous ? Cela me paraît hautement improbable. »
Sarek s’arrêta juste avant de traiter Kirk de menteur. Cela, il le savait, n’aurait pas amélioré les dispositions d’esprit de son interlocuteur.
- « Son testament établit clairement qu’il ne désirait pas être rapatrié sur Vulcain. Vous pouvez vous en assurer par vous-même. Je veux bien vous communiquer le code informatique qui vous permettra d’en obtenir communication. »
- « Je connais ce code, Kirk. Et j’ai entendu son testament. Néanmoins, le règlement de Starfleet spécifie que tout Vulcain mort en service doit être ramené sur sa planète natale. Ceci annule le testament de mon fils. »
- « Ses dernières volontés ? » dit Jim en ne laissant pas le temps à Sarek de l’interrompre. « Ecoutez, je vais vous dire pourquoi j’ai suivi les désirs de Spock plutôt que les règlements de Starfleet. C’est parce que, depuis le temps que je le connais, je ne vous ai jamais vu, ni aucun autre Vulcain, le traiter avec le respect et l’admiration qu’il méritait. Vous ne lui avez même jamais témoigné la simple courtoisie qu’un être pensant doit à un autre. Il a passé sa vie à s’efforcer de répondre à l’idéal vulcain, et il y est bien mieux parvenu que le plus grand nombre d’entre eux. Mais vous ne lui avez jamais pardonné d’avoir choisi Starfleet plutôt que l’Académie Vulcaine. »
L’amiral s’arrêta pour reprendre son souffle.
- « Mon fils et moi avons réglé notre différend à ce sujet il y a des années, Kirk ! »
Kirk ignora l’offre de paix implicite.
- « Pendant près de vingt ans, je l’ai regardé endurer l’hypocrisie et l’ostracisme subtil des Vulcains. Lorsqu’il est mort, je me serais damné plutôt que de vous livrer son corps pour que vous le mettiez en terre afin de l’oublier au plus vite. Il méritait les funérailles d’un héros, et je les lui ai données. »
Jim se tut. Sa colère était brusquement retombée, même s’il avait encore envie d’ajouter: « Et je connais quelques chiens que j’aurais bien aimé étendre à ses pieds. »
Sarek se comporta comme si l’éclat de Jim n’avait jamais eu lieu. Peut-être pensait-il qu’il suffisait de ne pas voir les choses pour qu’elles n’existent pas ?
- « Pourquoi l’avez-vous abandonné ? Spock avait confiance en vous. Vous lui avez volé son avenir. »
Jim se rendit compte que sa tirade n’avait eu aucun effet. De plus, il ne comprenait pas un mot de ce que lui disait Sarek.
- « Son avenir ? Mais il n’avait plus... »
- « Vous vous trompez, Kirk, comme vous vous êtes trompé à ce moment-là ! Seul son corps était mort, et vous avez partagé ses derniers moments... »
- « Oui... » balbutia Jim en se demandant si Sarek essayait de lui dire qu’il aurait pu sauver la vie de Spock en se comportant différemment.
- « Alors, vous auriez dû savoir qu’il fallait le ramener sur Vulcain ! »
- « Mais comment aurais-je su ? »
- « Parce qu’il vous l’a demandé ! Il vous a confié l’essence de son être, Kirk. Et il vous a demandé de ramener son corps, et ce qu’il vous avait donné, son Katra, son esprit, à ses frères de race ! »
Sarek s’exprimait avec une intensité et une violence froide qui servaient plus à déguiser qu’à dissimuler le chagrin qu’il ressentait. Jim se dit qu’il n’avait que ce qu’il méritait, et souhaita avoir été plus gentil au début de leur conversation.
- « Monsieur l’ambassadeur », dit-il d’une voix apaisante, « votre fils avait plus d’importance pour moi que vous ne l’imaginez. J’aurais donné ma vie pour le sauver. Je vous prie de me croire quand je vous dis qu’il ne m’a rien demandé ! »
« Mais s’il lui restait une chance de survivre  », pensa douloureusement Jim, « pourquoi Spock ne m’a-t-il rien demandé ? »
- « Il n’aurait pas parlé de cela ouvertement, Kirk. »
- « Alors, comment... »
Sarek lui fit signe de se taire.
- « Kirk, puis-je avoir vos pensées ? »
Jim frissonna.
- « Puis-je fondre mon esprit avec le vôtre ? »
Jim hésita un instant. La fusion mentale vulcaine n’était pas une expérience très agréable, même si les Vulcains prétendaient qu’il était encore plus pénible pour eux d’être en contact avec l’esprit désorganisé et primaire des Humains. Il était clair, cependant, que Sarek avait besoin d’informations que Jim ne possédait pas consciemment. Accepter la fusion mentale était la seule façon de lui rendre la paix de l’âme.
- « Bien sûr ! » dit simplement Kirk.
Sarek s’approcha et lui posa les mains sur le visage, l’index et l’annulaire appuyant sur ses tempes. Son regard évitait celui de Jim. Il semblait voir à travers lui, bien au-delà de la simple réalité matérielle.
Jim ferma les yeux.
Mais il continuait de voir Sarek devant lui.
Puis, il eut la sensation que les mains puissantes de l’ambassadeur se saisissaient de son cerveau.
Jim commença à voyager dans le temps. Le dernier message du Grissom communiqua une forte bouffée d’espoir à Sarek: « Le corps de mon fils est intact, peut-être est-il encore temps ! Peut-être parviendrons-nous à le ramener dans la Salle des Anciens. »
James Kirk, qui entendait les pensées de Sarek comme si elles avaient été les siennes, comprit que Spock était perdu pour lui, même si l’ambassadeur finissait par trouver ce qu’il cherchait. Seuls quelques individus, adeptes de longue date de la philosophie vulcaine, étaient capables de communiquer avec les présences qui habitaient la Salle des Anciens. Si Sarek parvenait à ses fins, Spock se verrait offrir une chance d’immortalité... Pas une nouvelle vie !
L’esprit de Sarek força Jim à reculer plus loin dans le temps. Le moment de la mort de Spock, qu’il s’était efforcé d’oublier autant que cela se pouvait, revint à sa mémoire avec la précision cruelle d’un rêve.
- « Il parle de votre amitié. »
Jim n’aurait pas pu dire si Sarek s’exprimait à haute voix, ou si leur communication passait par le lien qui existait entre leurs esprits. Pareillement, il répondit sans savoir s’il était en train de parler, ou simplement de penser.
- « Oui... »
- « Il vous demande de ne pas avoir de chagrin... »
- « Oui... »
- « Ce qui est utile à beaucoup l’emporte... »
- « ... sur les désirs du petit nombre... »
- « ... ou d’un seul. »
L’image de Sarek disparut de l’esprit de Jim. Le visage horriblement brûlé de Spock la remplaça.
- « Spock... » gémit Kirk.
- « J’ai toujours été, et je ne cesserai jamais d’être votre ami... », murmurait le Vulcain, « Vivez longtemps... Et vivez heureux. »
- « Non », cria Jim, comme s’il avait pu modifier le verdict de la mort par la seule force de sa volonté.
L’illusion s’évanouit doucement. Elle mourait par vagues lentes, comme un coucher de soleil sur un champ de bataille. En un éclair, Kirk put capter une dernière pensée de Sarek: « Ce que je pensais détruit, le corps de mon fils, ne l’est pas... Mais son âme est irrévocablement perdue... »
L’ambassadeur brisa le lien mental qui faisait d’eux un seul esprit.
Jim vacilla. Sarek l’attrapa et le soutint. Jim se frotta les yeux avec les poings pour essayer de chasser ce qui subsistait de sa vision.
- « Pardonnez-moi », dit Sarek. « Il n’y a rien. Je croyais qu’il avait fondu son esprit dans le vôtre. C’est ce que font les Vulcains lorsque leur corps va mourir. »
- « Mais il ne pouvait pas me toucher. Nous étions séparés par une vitre. »
- « Je sais », dit Sarek, « je l’ai vu avec vos yeux... »
L’ambassadeur lâcha Jim. Il avait l’air vieux et fatigué, et ses épaules s’étaient affaissées.
- « Tout ce qu’il était, tout ce qu’il savait est perdu. Je retourne sur Vulcain les mains vides. Il ne me reste plus qu’à rejoindre Amanda, pour pleurer Spock avec elle. Nous souffrirons de la fin de sa vie, et de la disparition de son âme... »
Le Vulcain se dirigea vers la porte sans un mot d’adieu.
- « Sarek, attendez ! Spock aurait sûrement trouvé un moyen ! Je le connais ! Il aurait trouvé une solution ! »
Sarek s’arrêta devant la porte et hésita un instant. Jim eut peur qu’il ait abandonné tout espoir.
Sarek se retourna lentement.
- « Que voulez-vous dire, Kirk ? »
- « Et s’il avait confié son esprit à quelqu’un d’autre ? »

CHAPITRE SEPT

Les enregistrements de l’ultime mission de l’Entreprise étaient conservés sous bonne garde. L’Amiral Kirk lui-même dut parlementer et user de son autorité pour avoir le droit de les consulter. Bien que Sarek fût au courant de tout ce qu’un diplomate pouvait savoir au sujet de Genesis et du dernier voyage de l’Entreprise, la personne qui l’avait renseigné avait omis de lui montrer les enregistrements de vol. A présent, avec les remous que produisait l’effet Genesis dans la Galaxie, il fallait toute la persuasion de Kirk pour convaincre l’administration que Sarek, qui n’était pas membre de Starfleet, avait le droit de les visionner. L’opération prit un temps qui parut interminable à Jim. Puis, lorsque Sarek reçut l’autorisation qu’il demandait, Starfleet Command refusa que les bandes fussent transférées où que ce soit. Elles ne devaient pas quitter le quartier général. Kirk et Sarek n’avaient qu’à se déplacer...
Ils se rendirent au quartier général par les moyens de transport de surface. Tout le temps que dura le voyage, Jim pesta de n’avoir pas pu se téléporter...
Finalement, toutes les permissions accordées et validées, et après avoir signé une montagne de paperasses, les deux hommes entrèrent dans une salle de projection.
Habituellement, les caméras n’enregistraient que les détails techniques d’une mission. Mais une alerte rouge élargissait leur champ d’observation à tous les points cruciaux du vaisseau. Par conséquent, l’attaque de Khan et les derniers moments de Spock figuraient dans les archives.
Jim avait déjà revécu la mort de Spock une fois, et ce d’une manière plus que réaliste. En pianotant sur l’ordinateur les coordonnées de la date stellaire qu’il désirait observer, il se demanda pourquoi il s’était battu si durement pour avoir le droit de la voir une nouvelle fois. A vrai dire, il aurait pu laisser Sarek seul.
L’ambassadeur était capable de trouver la solution du problème sans son aide. Mais, en dernière analyse, Jim s’était rendu compte qu’il lui était impossible de se dégager si facilement des responsabilités qu’il avait vis-à-vis de Spock, et - si son hypothèse s’avérait - du docteur McCoy !
- « Salle des machines, enregistrement de vol », dit l’ordinateur. « Date stellaire 8128,78. Image fixe. »
L’image de Spock en train de mourir se figea sur l’écran.
- « En arrière » commanda Jim. « 8128,77 ! »
L’ordinateur remonta jusqu’aux derniers mots que Spock et Jim avaient échangés.
- « Encore plus en arrière. 8128,67. »
- « 8128,67 » annonça l’ordinateur. « Image fixe. »
La bande était revenue au moment où l’Entreprise risquait d’être détruite par l’explosion de la torpille Genesis. Jim n’avait pas encore quitté la passerelle, et Spock se tenait à l’entrée de la chambre des radiations.
- « Lecture », dit Kirk.
L’image arrêtée de Spock se remit en mouvement. McCoy entra dans le champ, et intercepta le Vulcain avant qu’il n’entre dans la chambre. Les deux officiers argumentaient à voix basse. Puis Spock attira l’attention du docteur sur Monsieur Scott, qui gisait sur le sol, inconscient. McCoy se pencha sur l’ingénieur, et Spock en profita pour lui placer sa prise vulcaine.
Puis il s’agenouilla à côté du médecin et lui posa les mains sur les tempes.
- « Souvenez-vous », murmura le Vulcain.
- « Stop ! » ordonna Kirk. « Reprenez la scène en focalisant sur les personnages. Son au maximum ! »
Spock attira l’attention du docteur sur Monsieur Scott, qui gisait sur le sol, inconscient. McCoy se pencha sur l’ingénieur, et Spock en profita pour lui placer sa prise vulcaine.
Puis il s’agenouilla à côté du médecin et lui posa les mains sur les tempes.
- « Souvenez-vous ! »
- « Image fixe », lança Jim en luttant pour conserver son calme. « Bones, mon pauvre vieux, c’était donc ça !
- « L’un est en vie et l’autre non », dit Sarek, « mais ils souffrent tous les deux... »
- « McCoy est en train de devenir fou, monsieur l’ambassadeur. Tout ça parce que Spock a laissé de mauvaises instructions dans son testament... »
- « Vous souvenez-vous exactement de ses paroles, Kirk ? »demanda Sarek. « En l’absence d’une modification incontestable de ce document, je demande que mon corps ne soit pas ramené sur Vulcain... »
Jim lui adressa un regard interrogateur.
- « Mon fils n’était pas certain de pouvoir transférer son Katra à cause de son hérédité humaine. Mais il s’était laissé la possibilité de réviser son jugement. »
- « Mais il n’a pas modifié son testament... Il n’a rien laissé... »
- « Vous faites encore erreur, Kirk. Le docteur McCoy est le dépositaire de ses dernières volontés. Si le transfert avait fonctionné correctement, votre ami saurait ce qu’il faut faire. Spock devait avoir raison en postulant qu’il ne pouvait pas transférer son Katra. »
- « Mais il a confié quelque chose à McCoy ! Quelque chose qui risque de le détruire ! »
- « Le docteur a-t-il déjà expérimenté la fusion mentale ? »
- « Oui, dans des cas d’urgence... »
- « Et comment a-t-il réagi ? »
- « Il n’aimait pas beaucoup ça. Et c’est un euphémisme ! »
- « A-t-il été physiquement atteint ? »
- « Je ne sais pas. Mais, de toute manière, il ne l’aurait pas dit si ça avait été le cas. »
- « Votre ami souffre d’une réaction allergique ! »
- « Quoi ? »
- « C’est inhabituel, mais pas sans précédent... L’esprit de McCoy essaye d’expulser ce que Spock lui a confié.
Jim ne put retenir un sourire crispé. »
- « Vous trouvez cela amusant, amiral ? »
- « Non... Oui... Je suis navré, Sarek, mais les connaissant comme je les connais... Croyez-moi, McCoy trouverait ça hilarant s’il était en état d’apprécier. Et Spock aussi ! »
- « J’en serais très étonné », dit froidement Sarek. « Parce que cela signifie que le docteur a été incapable d’assimiler les informations que Spock lui a communiquées. Et c’est précisément pour cette raison qu’ils sont en danger... »
Sarek hocha tristement la tête.
- « Il aurait été préférable que mon fils ait eu un Vulcain à ses côtés au moment de sa mort. Il n’était pas assez préparé, Kirk ! Il a laissé trop de choses au hasard... »
- « Ce n’est pas le moment de critiquer Spock », dit fermement Kirk. « A présent, nous devons découvrir le moyen de remettre les choses dans l’ordre. »
- « Il est peut-être déjà trop tard, Kirk ! »
- « Sarek ! »
- « Le fait que le docteur McCoy garde un semblant de santé mentale me donne cependant un peu d’espoir. Par bonheur, le corps de mon fils n’a pas disparu, parce que vos manoeuvres barbares ont échoué. Si elles avaient réussi, le docteur McCoy serait perdu. L’esprit et le corps ne sont pas une dualité, ils appartiennent à un tout. Si l’un est détruit, l’autre ne peut survivre. S’ils sont séparés, la souffrance augmente avec la distance, jusqu’à devenir intolérable... »
- « Vous voulez dire la souffrance de McCoy ? »
- « Exactement. »
- « Que dois-je faire pour empêcher cela ? »
- « Vous devez aller chercher le corps de Spock sur Genesis. Puis vous devez le conduire jusqu’au mont Seleya, sur Vulcain, et amener également McCoy. La solution se trouve là. C’est l’unique endroit où ils retrouveront la paix. »
- « Ce que vous demandez est difficile, Sarek ! »
- « Vous trouverez un moyen, Kirk. Si votre amitié pour eux est assez forte, rien ne pourra vous arrêter. »
Kirk regarda l’image fixe de ses deux plus chers amis qui continuait à scintiller sur l’écran.
- « Rien ne m’arrêtera. Je le jure. »

* * * * *

Kirk et Sarek étaient sur le point de quitter le quartier général de Starfleet. Mais Jim se sentait insatisfait. L’ambassadeur avait laissé trop de questions sans réponse.
- « Sarek », demanda-t-il, « si je réussis à accomplir ma mission, est-ce que Spock le saura ? Je veux dire, aura-t-il conscience de lui-même ? De son individualité ? »
- « Il ne sera plus tel que vous l’avez connu... »
- « Je l’avais déjà compris. Ce n’était pas le sens de ma question. »
- « Il est impossible de vous répondre en quelques mots, Kirk. Il faut du temps, beaucoup de temps... »
- « Je le prendrai... »
- « Etes-vous prêt à y consacrer dix ans de votre vie ? Il vous faudra d’abord apprendre à parler le Vulcain, puis, vous devrez vous absorber dans l’étude de notre philosophie. Au bout de dix ans, vous serez peut-être capable de formuler les questions les plus simples, et d’en comprendre à peu près les réponses. J’ai dit « les questions les plus simples  », Kirk. Celle que vous posez là est loin d’appartenir à cette catégorie... »
- « Monsieur l’ambassadeur, malgré tout le respect que je vous dois, permettez-moi de vous dire que votre discours est malhonnête. Vous n’êtes pas le premier Vulcain à qui j’entends affirmer que les Humains sont trop immatures pour comprendre l’IDIC. Je trouve que... »
- « Je n’ai rien contre les Humains », le coupa Sarek. « Oubliez-vous que la mère de Spock appartient à votre espèce ? Elle étudie notre philosophie depuis des années, et elle s’est gagné une place de choix parmi les étudiants et les maîtres.
Naturellement, il s’agit d’une femme hors du commun. Mais je suppose que vous seriez capable d’atteindre un niveau de compréhension raisonnable... »
- « J’ai compris », dit Jim. « En attendant, il faut que je considère que ce n’est pas mon affaire ! Est-ce que vous pensez que cela suffira pour persuader Harry Morrow de jeter les règlements de Starfleet par-dessus bord ? »
- « Je suis sûr que vous saurez trouver les mots qui le convaincront », conclut Sarek sans la moindre trace d’ironie.

* * * * *

Hikaru Sulu leva lentement la main.
- « Amiral, je... »
- « Non », dit Kirk. « Ne me répondez pas tout de suite. Je veux que vous preniez le temps de réfléchir. »
L’image de Jim disparut brutalement de l’écran.
A première vue, ce qu’il venait de demander à Sulu ne présentait aucune difficulté. Il s’agissait d’une mission de quelques jours, sans grand danger apparent. Mais si les choses tournaient mal, les conséquences pouvaient être graves, et l’amiral n’avait rien fait pour le dissimuler.
La virulence de son chef avait troublé Hikaru. Kirk avait été le premier à mettre l’équipage en garde contre l’obsession de la mort de Spock, et c’était lui, à présent, qui semblait obsédé.
De plus, Hikaru n’avait pas très bien compris ce que l’amiral projetait de faire, et il n’était pas certain que ce soit de sa faute. En réalité, Jim Kirk ne s’était pas vraiment étendu sur les détails de l’opération.
Mais il restait établi qu’il se sentait responsable de la mort de Spock, et qu’il continuait à ne pas l’accepter. Pour Hikaru, il ne faisait pas de doute que cette mission servirait avant tout à délivrer Kirk de sa culpabilité et de son chagrin.
Mais était-ce une raison suffisante pour refuser de l’accompagner ?
Sulu essaya de faire le point. Il constata d’abord qu’il se faisait sérieusement du souci au sujet de la santé mentale de Jim.
Puis il se rendit compte que cela non plus ne suffisait pas à motiver une réponse négative.
Il s’assit dans son fauteuil préféré et baissa la lumière.
Il était seul dans la maison. Les quatre personnes avec qui il la partageait habituellement manquaient à l’appel. En fait, elles ne se trouvaient même pas sur Terre...
« Et moi non plus, je ne devrais pas y être ! » pensa rageusement Sulu.
Il se leva et se dirigea vers la porte qui donnait accès au jardin. Il avait besoin de penser à autre chose pendant quelques minutes. Ou, mieux encore, de ne plus penser à rien du tout.
Il commença à effectuer un kata d’aïkido, bo-no-ikkyo. Peu importait que son bo, le sabre en bois d’entraînement traditionnel, se trouvât dans la maison en compagnie de son keiko gi et de la jupe hakama qu’il venait de recevoir après avoir satisfait aux examens « shodan  ».
Au cours des années, Hikaru avait étudié un grand nombre de sports de combat et d’arts martiaux. li était un excellent escrimeur, et avait atteint le premier dan de la ceinture marron en judo. Mais son intérêt pour le judo tenait plus au fait que Mandala Flynn le lui avait enseigné qu’à une véritable passion. Il soupçonnait d’ailleurs qu’il en était de même pour Mandala en ce qui concernait l’escrime, où il avait été son professeur...
L’aïkido, par contre, lui plaisait vraiment, parce qu’il avait pour but de démontrer l’inutilité de la violence. Tout résidait dans l’art de l’esquive et de la défense.
Sulu pratiquait depuis quelques années, et la joie qu’il avait éprouvée en étant promu Hakama était égale à celle qu’il avait ressentie en apprenant qu’on l’avait choisi pour commander l’Excelsior.
Habituellement, Hikaru pouvait tout oublier en s’absorbant dans la gestuelle compliquée du bo. Mais ce soir-là, le conflit intérieur qui l’agitait était le plus fort.
James Kirk avait décidé de retourner sur Genesis. Il espérait recevoir l’appui de Starfleet, ou, pour le moins, que l’on veuille bien fermer les yeux au moment de son départ.
Dans le cas contraire, il partirait quand même, quels que soient les risques encourus...
Sulu pensa à l’Excelsior qui attendait dans les docks spatiaux.
« C’est là que je devrais être  », se dit-il, « et non cloué au sol, à attendre que Starfleet décide si je suis encore assez fréquentable pour que l’on me rende mon dû. »
Ses chefs n’avaient pas le droit de le traiter comme ils le faisaient. Mais cela ne les avait pas gênés. et il ne disposait d’aucun recours contre leur toute-puissance.
Hikaru s’immobilisa. Il n’était plus dans le rythme du mouvement depuis un bon moment.
« Le problème est simple  », se dit-il, « je dois choisir entre l’Excelsior et James Kirk, entre mes ambitions et mes amitiés, entre le passé et le futur. Et la réponse que je donnerai m’engagera probablement pour le restant de mes jours... »
Hikaru se sentit envahi par un grand calme. Formulé de cette manière, son dilemme n’en était plus un.
Il arrêta sa décision sans arrière-pensées ni regrets.
Puis il reprit sa séance de bo. Ses gestes, à présent, avaient la précision et la pureté qu’il espérait également conférer à la trajectoire de sa vie.

* * * * *

Saavik courait à travers l’épaisse forêt. Elle suivait la direction d’où était venu le cri. Son tricordeur bipait de plus en plus fort, mais elle ne lui accordait aucun intérêt.
Elle n’avait pas besoin de ses services pour se repérer. Le paysage changea brutalement. La jeune femme s’arrêta net. Derrière elle, David courait à en perdre le souffle.
- « Pas si vite », dit-il en haletant, « Nous ne savons pas à quoi nous avons affaire. Il peut y avoir du danger. »
Saavik se demanda qui avait conçu cette partie de l’écosystème de la planète. Des arbres énormes, qui ressemblaient plutôt à des cactus, tendaient leurs doigts immenses vers le ciel. Sur le sol fait de pierres et de rocs, des plantes grasses étranges s’agitaient au gré du vent.
Le sol recommença à trembler doucement. En même temps, le cri de douleur et d’angoisse s’éleva de nouveau.
La jeune femme frissonna en pensant qu’il existait sans doute une corrélation entre les deux événements.
Saavik continua d’avancer dans ce qui ressemblait de plus en plus à un désert.
- « Est-ce une de vos « plaisanteries  » ? » demanda-t-elle à David, qui venait d’arriver à ses côtés.
- « De quoi parlez-vous ? »
- « Des cailloux et des rochers polis par l’eau qui parsèment un désert qui n’a jamais vu la moindre goutte de ce liquide ! »
- « Nous voulions que ça ait l’air vrai », dit David. « Pas que ça ressemble à un truc sorti d’usine. »
- « Hé bien, vous avez réussi. Les cactus ont l’air d’avoir mille ans, et les plantes grasses ressemblent à des vestiges de l’âge préhistorique. »
Les deux jeunes gens continuèrent leur chemin. Une centaine de mètres plus loin, le climat changea à nouveau.
Le sol, maintenant, était recouvert de neige.
Il y eut une nouvelle secousse tellurique. Saavik se concentra et attendit.
Le hurlement recommença, exactement comme elle le prévoyait.
« C’est bien cela », pensa-t-elle, « le hurlement fait écho à chaque tremblement de terre, comme s’il existait une sorte de connexion entre l’être et la planète... »
Mais son conditionnement vulcain la rappela à la prudence. Ses déductions manquaient de données subséquentes. Après tout, l’être ne criait peut-être que parce qu’il était effrayé de sentir le sol frémir sous ses pieds.
- « Grissom à Saavik. Qu’est-ce qui se passe ? »
Saavik s’immobilisa et prit son communicateur.
- « Saavik à l’écoute ! Capitaine, nous avons localisé la forme de vie. Je pense que nous la découvrirons d’ici peu. »
- « Bien, Saavik, faites au mieux. Mais je dois vous prévenir que la planète donne des signes d’instabilité très inquiétants. En fait, il semblerait qu’elle vieillisse à une vitesse anormale. Le noyau présente un taux d’activité volcanique qui me rend très nerveux ! »
Saavik jeta un regard à David, qui paraissait ne prêter aucune attention à sa conversation avec Esteban. Elle couvrit le communicateur avec la paume de sa main et s’approcha du jeune homme.
- « David, je sais que vous avez entendu ce qu’Esteban vient de me dire. A présent, je vous demande une explication ! »
- « Plus tard ! » dit David avec une nervosité qui démentait la nonchalance qu’il affichait. « Pour le moment, nous devons continuer nos recherches ! »
Il partit à la course. Saavik eut le sentiment qu’il fuyait à la fois ses questions et sa présence. « Mais peut-être  », se dit-elle tristement, « est-ce encore plus compliqué que cela ? »
Elle retira sa main du communicateur.
- « Saavik au Grissom. Message bien reçu. Je vous tiendrai au courant. Terminé ! »
Elle referma le communicateur et se mit en marche. David venait d’atteindre la zone enneigée. Un vent glacé semait le désordre dans ses cheveux, et il soufflait de plus en plus fort. Quand Saavik atteignit à son tour la lisière du désert, cela avait presque tourné à la tempête. Les flocons de neige volaient comme des oiseaux affolés.
Saavik pénétra dans la zone glacée. La température y était plus basse d’au moins trente degrés Celsius. Le ciel était vide de nuages. La neige ne tombait pas, le vent l’apportait de quelque mystérieux endroit...
David se tenait immobile à une cinquantaine de mètres en avant de Saavik, la tête baissée. Saavik vint à ses côtés et découvrit ce qu’il regardait.
Il y avait des empreintes de pas dans la neige !
Elle s’agenouilla et regarda de plus près les marques que la tempête effaçait déjà.
- « A ma connaissance », dit-elle froidement, « aucun microbe n’a jamais eu de pieds. »
En tout état de cause, ce qu’ils venaient de trouver correspondait parfaitement à ce qu’elle espérait depuis le début.

* * * * *

Dans le mess des officiers du quartier général, Jim Kirk tentait de garder son calme en attendant la réponse de Harry Morrow. L’expression du chef suprême de Starfleet demeurait indéchiffrable. Jim devait faire un effort pour ne pas serrer les poings.
- « Non ! » dit finalement Morrow. « Catégoriquement non ! C’est hors de question. »
- « Harry... Harry, je ne vous parle pas comme un officier, mais comme un homme ! Et je ne m’adresse pas à vous comme à un chef, mais comme à un ami. J’ai servi Starfleet pendant trente ans, et maintenant j’ai besoin de Starfleet pour m’aider à faire ce que je DOIS faire. Vous comprenez ? C’est mon honneur qui est en jeu, et toutes les choses auxquelles je crois ! »
Un serveur vint remplacer les verres vides par des pleins. Jim se tut brusquement. Il lui sembla que cette interruption durait une éternité.
- « Harry... »
- « Jim », dit gentiment Morrow, « vous êtes mon meilleur officier, et, si j’avais un ami, ce serait également vous. Mais je dirige Starfleet, et je dois faire respecter le règlement. »
- « Ne me parlez pas du règlement, je vous en prie ! Il s’agit de loyauté, d’amitié et de sacrifice ! Un homme est mort pour nous, un autre risque la folie... »
- « Ecoutez, Jim, je ne crois pas un mot de cette histoire de fusion mentale entre Spock et McCoy. Le mysticisme des Vulcains m’a toujours dépassé. Je n’ai pas la moindre idée de ce que vous voulez faire sur Genesis, et ensuite sur Vulcain. Mais ce dont je suis sûr, c’est que je refuse que vous vous ridiculisiez. »
- « Mais je ne vous demande pas de croire quoi que ce soit, d’autant que je ne suis même pas certain d’y croire moi-même. Mais s’il y a une possibilité que l’âme de Spock soit vraiment immortelle, alors il est de ma responsabilité d’agir ! »
- « Votre responsabilité ? »
- « Oui, exactement comme s’il s’agissait de mon âme ! Harry, rendez-moi l’Entreprise. Avec l’aide de Scott... »
- « Non, Jim ! L’Entreprise n’échappera pas à son sort ! »
Jim comprit que Morrow n’avait pas saisi un mot de ce qu’il s’était évertué à dire toute la soirée. Harry ne le croyait pas, et il ne lui faisait aucune confiance, allant même jusqu’à le soupçonner d’avoir inventé un conte de fée pour sauver l’Entreprise de la destruction. Pire que tout, il ne voulait même pas tenir compte d’une amitié vieille de trente ans pour l’aider à accomplir une mission aussi importante que toutes celles qu’il avait effectuées pour Starfleet.
- « Vous avez changé, Amiral Morrow », dit Jim, « j’ai connu une époque où vous n’hésitiez pas à prendre des risques. »
- « J’avais moins de responsabilités qu’aujourd’hui », dit tristement Morrow. « Et j’étais plus jeune. Jim, je ne suis pas complètement opposé à votre requête. Je contacterai Esteban. Il ramènera la torpille de Spock, je vous le promets. »
- « Dans combien de temps ? »
- « Au moins six semaines. »
- « Ce sera trop tard. McCoy est en train de devenir fou. Dans six semaines, il n’y aura plus aucun espoir de le sauver. »
- « Ce n’est pas vous qui donnez les ordres, Amiral Kirk ! La mission d’observation du Grissom est essentielle. Nous devons savoir ce qu’est Genesis avant de prendre une décision à son sujet. Et vous voudriez que j’ordonne au Grissom de faire demi-tour pour sauver.., l’âme d’un mort. Imaginez-vous l’effet que cela ferait dans la Galaxie ? Non, Jim, je n’ai aucune envie de passer pour un dingue ! »
- « Alors, rendez-moi mon vaisseau ! »
- « Non ! Ne m’obligez pas à vous le répéter cent fois ! »
- « J’en trouverai un autre. J’en louerai un. s’il le faut ! »
- « C’est inutile ! Vous pouvez louer un vaisseau, mais vous n’irez pas sur Genesis. Tout le secteur de Mutara est en quarantaine. Personne n’a le droit de s’y rendre avant le retour du Grissom. Ordre du Conseil de la Fédération ! »
- « Laissez-moi m’adresser au Conseil, Harry. Je suis sûr que je les convaincrai ! »
Jim s’aperçut que tout le monde le regardait, ou était en train de lutter pour se contraindre à ne pas le faire. Il baissa le ton, et reprit le contrôle de ses émotions.
- « Vous divaguez, Jim ! Vous n’avez pas la moindre idée des réalités politiques de la situation. Les tensions sont à l’extrême. Le Conseil passe son temps à contenir l’agressivité des délégations de Klingons et de Romuliens. J’ose à peine imaginer comment il vous recevrait si vous veniez leur exposer vos conceptions personnelles à propos de l’amitié et de la métaphysique. »
Morrow vida son verre d’un trait.
- « Jim », reprit-il, « votre vie et votre carrière reposent sur une approche rationnelle des choses, pas sur le chaos émotionnel. Continuez sur le chemin que vous êtes en train de. prendre, et vous perdrez tout ! Vous vous détruirez, Jim ! »
Kirk éclata de rire.
- « Jim, faites attention ! Je ne... »
- « Excusez-moi, Harry. Je pensais seulement à l’ironie des choses. Voilà que vous m’accusez, vous, un ami, de renier une vie de logique au moment où je tente de sauver un autre ami qui, lui, m’a toujours considéré comme un être totalement illogique. »
- « Jim, je ne comprends rien à ce que vous dites. »
- « Ça n’a aucune importance... »
- « Mais j’espère que vous avez compris ce que moi je vous ai dit ! »
- « Bien sûr, Harry. »
- « Et vous ne ferez pas de bêtises ? »
Jim perçut une menace discrète dans le ton de Morrow. Il allait devoir être bon comédien pour s’en sortir.
- « Mais non, Harry ! Qu’allez-vous penser là ? J’ai seulement essayé, comme toujours ! »
- « Et vous êtes allé un peu trop loin, comme toujours ! »
Jim sourit comme un enfant pris en faute.
- « Vous savez bien que l’on n’obtient rien sinon, Harry. »
Morrow lui rendit son sourire.
- « D’accord, Jim, on oublie tout. Maintenant, si je peux vous donner un conseil, profitez de vos vacances et évacuez toutes les tensions qui vous minent. »
- « C’est ce que je vais faire », dit Jim en levant son verre avec soulagement. « Merci pour le verre, Harry ! »
- « De rien, Jim... »
Kirk reposa son verre sans y avoir trempé les lèvres et se leva. Pendant tout le temps où il traversa la salle, il sentit les yeux de Morrow peser sur sa nuque, et s’aperçut avec amertume que tous les officiers supérieurs présents évitaient de le saluer ou de croiser son regard.
« Et voilà  », pensa-t-il, « ils se disent que James Kirk a fini par craquer, et qu’il est lessivé. Et pas un ne se lèverait pour m’aider. Pas un ! Voilà le vrai visage du monde où je me suis senti bien pendant trente ans. Voilà ce que valent les hommes au milieu desquels je me croyais en famille... »
Jim quitta le mess et partit en direction du terminal du port spatial. Il se sentait plus étranger dans les rues de la ville que sur aucune des planètes qu’il avait visitées.
« Oui  », se dit-il, « la rumeur va s’emparer de moi et colporter la nouvelle de ma « chute  » à la vitesse hyper-atomique exponentielle. Bientôt, même le plus obscur cuisinier de Starfleet saura que l’Amiral James T. Kirk est passé de l’autre côté de la barrière... Ce qui est étrange, c’est que je m’en fiche complètement. »
Jim arriva en vue de l’endroit où Sulu et Chekov l’attendaient. Il jeta un regard autour de lui et les aperçut enfin. Ils étaient assis sur un banc, habillés en civil, et regardaient les passants qui se promenaient sous la lune.
Jim sourit en constatant qu’ils focalisaient plutôt leur attention sur les passantes.
Puis il redevint sérieux et inspecta les environs prudemment.
Il n’y avait pas le moindre uniforme de Starfleet en vue.
Jim avança vers ses amis en regrettant de leur avoir fixé rendez-vous dans un endroit public
Etant donné le cours que prenaient tes événements, il valait mieux pour eux qu’on ne les vît pas trop souvent en sa compagnie... Il avait besoin de leur aide, mais, avec un peu de chance, il espérait pouvoir éviter qu’ils aient des ennuis.
Sulu le vit à son tour et fit signe à Chekov de se lever.
- « Alors, monsieur ? » demanda Hikaru.
- « Négatif, Sulu ! L’Amiral Morrow m’a envoyé au diable ! Mais j’ai donné ma parole à Sarek. »
- « Vous pouvez compter sur notre aide, monsieur ! »
- « J’en aurai besoin, Hikaru, et je vous remercie. »
Jim avait failli dire « merci, capitaine  », mais il s’était retenu à temps. Il savait ce qu’il en était à propos de l’Excelsior. Bien entendu, Sulu conservait son grade, mais sans un vaisseau à commander, ce n’était rien de plus qu’un mot au bas d’une feuille de papier.
Kirk se sentait responsable de ce qui arrivait à Hikaru, et il n’aurait voulu pour rien au monde le blesser davantage.
- « Dois-je prévenir le docteur McCoy ? » demanda Chekov.
- « Oui. Il a un long voyage devant lui. »

* * * * *

Leonard McCoy marchait dans la rue en fendant la foule. Son corps lui paraissait étranger. Il avait le sentiment d’être plus grand, plus fort et plus jeune. Ses perceptions étaient plus performantes qu’à l’accoutumée. Par exemple, il distinguait très nettement le parfum de pas moins de huit sortes d’hallucinogènes mineurs différents. Sa profession l’avait familiarisé avec ces produits, mais, en temps normal, il n’aurait jamais été capable de les isoler du fumet ambiant de la rue, composé d’odeurs de poubelle, d’arômes de nourriture, de senteurs d’essence ou de produits chimiques et de dizaines d’autres choses encore.
« C’est curieux  », pensa-t-il, « on dirait que je suis devenu un ordinateur ambulant ! »
Son ouïe semblait également plus fine. A un moment, il s’aperçut qu’il était en train de suivre « distraitement  » cinq conversations. L’une était en Standard, deux en des langues terriennes plus traditionnelles, la quatrième et la cinquième...
« Mais non, idiot  », se dit-il, « il s’agit d’une seule conversation, mais les deux extra-terrestres utilisent chacun une forme différente de leur langue. C’est évident, et le cas n’est pas rare, même sur Vulcain. »
McCoy frissonna.
« Mais qu’est-ce que je peux bien savoir de ce qui est rare ou non sur Vulcain ? » se demanda-t-il sans cesser de suivre le dialogue des deux étrangers.
Il arriva enfin à destination, et s’arrêta devant l’entrée de la taverne où il avait rendez-vous.
McCoy se gratta pensivement le menton.
« Je me sens comme si j’avais oublié quelque chose, mais quoi ? Ah oui ! Jim avait dit que je devais me raser et remettre de la lotion anti-barbe. Mais est-ce vraiment si important ? »
Le docteur se souvint de ce qu’il était venu faire dans la taverne, et conclut que c’était décidément bien plus important que de se raser.
Mais le doute assaillit son esprit. Peut-être était-il en train de se tromper du tout au tout...
« Et si j’allais plutôt à l’hôpital le plus proche confesser que je deviens fou et demander que l’on m’enferme ? »
McCoy fouilla dans sa poche, mais ne trouva pas ce qu’il cherchait. Il avait oublié ses tranquillisants.
« Pour le bien qu’ils me font ! » pensa-t-il en entrant dans la taverne.
Le bruit, la fumée et les odeurs de cuisine lui montèrent immédiatement à la tête. Il chancela et dut s’accrocher à la première personne venue pour ne pas tomber.
Il s’agissait d’une jeune femme, qui se retourna immédiatement, prête au combat. Mais son expression s’adoucit dès qu’elle eut dévisagé le malheureux qui lui faisait face.
- « Mon chéri », dit-elle, « tu as l’air drôlement mal en point ! »
Elle lui prit le bras et l’empêcha de tomber sans le moindre effort. En fait, elle était plus grande que lui d’une bonne tête, et ses longs cheveux chatouillaient le nez du docteur.
Il la regarda et vit qu’elle était d’une beauté exceptionnelle. Elle était vêtue de l’uniforme noir des courriers interstellaires indépendants : un pantalon et une veste de cuir portés à même la peau. La veste était lacée et laissait entrevoir sa peau ambrée.
Ses yeux, quant à eux, avaient une couleur bleue qui rappelaient un saphir.
Leonard se rendit compte qu’il venait de tomber amoureux, et c’est cela qui le retint de demander secours à la jeune femme.
Il était hors de question qu’il entraîne quelqu’un qu’il aimait dans ses ennuis.
- « Ça va... Ça va très bien », dit-il en s’efforçant de tenir droit.
Fou ou pas, il avait encore sa dignité !
- « Vous êtes sûr ? ». demanda-t-elle en gardant encore une main sur le coude du médecin.
- « Oui, tout à fait. Je vous remercie. »
- « D’accord. »
Elle le lâcha, et il reprit sa route du mieux qu’il le pouvait.
Un avion miniature lui frôla le nez.
McCoy recula d’instinct et manqua à nouveau tomber.
Un autre avion, qui tirait des mini-rockets en faisant un bruit de pop-corn en train de griller, passa à quelques centimètres de son visage.
Les avions étaient des hologrammes. Dans un coin de la taverne, deux jeunes gens jouaient à un jeu électronique qui les initiait aux boucheries aériennes du milieu du vingtième siècle. McCoy s’amusa à regarder quelques instants les acrobaties des images en trois dimensions. Chaque avion avait la taille d’une main, et était fidèlement reproduit.
Les deux jouets se précipitèrent soudainement sur lui. Le Spad 7 disparut dans sa chemise, bientôt suivi par l’Albatros D-III. McCoy tourna la tête et les regarda sortir de son dos et reprendre de la hauteur. Ils ne semblaient pas avoir souffert de leur séjour dans un corps étranger.
Le Spad exécuta un looping audacieux et vint se poster derrière l’Albatros. Un tir groupé régla le sort du pauvre coucou.
- « Gagné ! » dit l’un des deux jeunes gens. »
- « D’accord ! Tu veux jouer au meilleur des trois manches, ou des cinq ? »
- « Comme tu veux ! Je tiens tous les paris ! »
Ils étaient habillés de la même façon - McCoy se demanda s’il s’agissait d’une mode qu’il n’avait pas encore remarquée - et se ressemblaient tellement qu’il était impossible de dire s’ils appartenaient à un sexe ou à l’autre.
Mais le docteur se rassura en se disant qu’ils devaient le savoir...
C’était, au fond, la seule chose qui importait !
McCoy se remit en marche. La lumière était extrêmement faible, mais il y voyait tout à fait clair.
« Formidable  », pensa-t-il, « je vais faire des économies d’électricité... »
Cependant, la personne qu’il recherchait n’était pas là...
Le docteur trouva une place libre et s’assit.
En dépit du boucan qui régnait dans la taverne, il entendit résonner des bruits de pas qui lui étaient familiers.
Quelqu’un s’arrêta près de sa table.
- « Ça fait une paye, Doc ! » dit Kendra.
- « Oui », marmonna-t-il en pensant qu’il aurait aimé avoir le temps de parler du passé avec elle. « Est-ce que quelqu’un me cherche ? »
- « Moi ! », dit-elle. « Mais en vain ! Bon, que voulez-vous boire ? »
- « De l’eau d’Altaïr : L’eau d’Altaïr, l’eau qui fait rire ! »
Kendra sourit en l’entendant déclamer la publicité.
- « Vous ne voulez pas votre poison habituel ? »
- « S’attendre à ce que quelqu’un commande du poison dans une taverne est totalement illogique ! » déclarât-il avant de comprendre qu’elle parlait d’alcool en admettant explicitement (ce qui était étonnant pour une employée de bar) qu’il s’agissait d’un poison en dépit de son utilisation ludique.
Puis il se demanda pourquoi il compliquait les choses de cette façon. Il n’avait pas envie d’alcool, et c’était tout !
« D'ailleurs, je n’ai pas bu depuis la mort de Spock. Même pas à cette fichue réunion ! »
- « Alors, vous voulez vraiment de l’eau ? » dit Kendra avec une certaine impatience dans la voix.
« Voilà ! » e dit McCoy, « je ne suis même plus capable de tenir une conversation trente secondes ! Au lieu de ça, je me parle tout le temps à moi-même... Est-ce un signe grave ? »
- « Excusez-moi, Kendra... Je suis sous médicaments. »
- « Alors, va pour l’eau ! »
Elle partit chercher sa commande.
« Du calme, mon vieux Leonard  », se dit McCoy, « n’oublie pas que tu t’es toujours parlé à toi-même, même quand tu étais gosse. Ça n’est un signe de rien du tout. Freud lui-même disait qu’il arrive qu’un cigare soit seulement un cigare ! »
Le docteur entendit de nouveaux bruits de pas. Cette fois, c’était l’extra-terrestre avec qui il avait rendez-vous.
- « Hello ! », dit le nouvel arrivant, « bienvenu sur votre planète ! »
- « Vous me volez ma réplique, étranger », dit McCoy, « C’est vous qui êtes bienvenu sur ma planète ! »
- « Désolé. Je nouveau suis. Mais vous êtes bien McCoy, de l’Entreprise ? »
- « Vous avez de l’avance sur moi, mon ami ! Quel est votre nom ? »
- « Ma nom pas important. Vous cherchez moi ! Je réponds. Vaisseau possible louer vous. »
- « Parfait. Quand, et combien ? »
- « Quand est maintenant. Combien être dépendre d’où... »
- « Où ? »
- « Monsieur, oui ! Alors, où ? »
- « Quelque part dans le secteur de Mutara. »
- « Oh. Mutara difficile. Il faut permis. Beaucoup permis. Et beaucoup argent. »
- « Il n’y a pas besoin de foutus permis ! », cria McCoy, « depuis quand faut-il des permis pour faire une chose illégale ! »
Soudain conscient du danger, le docteur regarda autour de lui pour voir si quelqu’un avait relevé son éclat. Puis il continua sur un ton plus modéré.
- « Bon ! Dites votre prix... J’ai l’argent ! »
- « Je dis argent si vous dites quel « quelque part  ». Sinon, au revoir. »
- « D’accord ! C’est Genesis ! Le nom de l’endroit où nous allons est Genesis ! »
- « Genesis ! » dit l’extra-terrestre en chevrotant. »
- « Oui ! Genesis ! Comment pouvez-vous être sourd avec des oreilles pareilles ? »
« Mon dieu  », pensa le docteur, « j’ai dû dire la même chose à Spock des centaines de fois... »
- « Genesis autorisée pas. Interdite planète. »
McCoy se pencha sur la table et saisit son vis-à-vis au collet.
- « Maintenant, mon cher ami, vous allez m’écouter ! Genesis est peut-être une planète interdite, mais ça n’est pas ça qui m’empêchera... »
Une main se posa sur son bras et le serra fermement. McCoy essaya de se dégager mais n’y parvint pas. Il leva la tête et aperçut un civil à l’air insignifiant qui aurait tout aussi bien pu chercher une place où s’asseoir.
Mais ce n’était pas le cas. Il se pencha sur McCoy, qui remarqua pour la première fois combien il était grand et costaud.
- « Monsieur, je suis désolé, mais votre voix porte fort et loin. Je ne pense pas que vous vouliez vraiment discuter de ce sujet en public. »
- « Je parle de ce que je veux où je veux, jeune homme. D’ailleurs, qui êtes-vous ? »
L’extra-terrestre profita de l’intermède pour tenter de se libérer de la prise du médecin. McCoy eut l’impulsion de lui serrer la gorge mais se retint. L’homme en civil lui serra le bras plus douloureusement.
- « Puis-je vous raccompagner chez vous, docteur McCoy ? »
- « Votre offre est illogique, imbécile ! Si je voulais rentrer chez moi, pourquoi serais-je en train d’essayer de louer un vaisseau spatial ? Ayez un peu de bon sens ! »
Le docteur essaya encore de se libérer.
- « Et, d’abord, comment savez-vous mon nom ? »
L’homme sortit une carte électromagnétique et la mit sous le nez du médecin.
- « Sécurité de Starfleet, docteur.
McCoy se rendit compte que le grand type menaçait de devenir un sérieux obstacle à sa quête. Il s’agita de plus belle, renversa son verre d’eau d’Altaïr sur Kendra, qui passait par là, et sur l’extra-terrestre. Celui se dégagea et bondit sur ses pieds.
- « Vous horrible être, docteur », dit-il en se secouant, « Moi eau déteste. »
- « Venez là si vous êtes à peu près un homme », lança un des clients qu’il avait aspergé. « Pourquoi ne retournez-vous pas dans la rue, auprès des poubelles qui sont votre famille ? »
Le client commença à boxer l’extra-terrestre, qui, après avoir essuyé une table avec le ventre, jugea préférable de choisir la fuite.
McCoy approuva la sagesse de son éphémère interlocuteur, et prit la tangente en direction de la sortie. Hélas, l’agent de la sécurité le tenait toujours par le bras. Excédé, le docteur décida de recourir aux grands moyens.
Il posa sa main libre sur l’épaule de l’homme et chercha le point sensible qui se trouvait entre le cou et la clavicule.
Puis il serra de toutes ses forces et attendit avec intérêt le résultat de sa prise vulcaine.
Absolument rien ne se passa.
L’agent de la sécurité, toujours aussi alerte, planta son regard dans celui du médecin.
- « Vous allez pouvoir prendre beaucoup de repos, docteur, là où nous allons... Venez avec moi, je vous prie... »
McCoy se rendit compte qu’il avait le choix.
Le choix entre marcher et se faire porter !
Il marcha...

CHAPITRE HUIT

Saavik était en train de suivre les traces à demi effacées par la neige. Le vent soulevait des éclats de glace qui lui fouettaient le visage. Elle écarquillait les yeux pour tenter d’apercevoir quelque chose à travers la tempête. Mais le brouillard était trop épais, et elle devait avancer à l’aveugle, seulement guidée par le bip rassurant du tricordeur de David.
Le jeune homme la suivait de quelques pas. Du moins était-ce ce qu’elle supposait. Mais il pouvait tout aussi bien s’agir de quelques dizaines de mètres...
Saavik marchait dans la neige. Elle avait froid et se sentait malheureuse, mais luttait pour ignorer ces deux sensations. Cependant elle découvrait qu’il était difficile de recouvrer son conditionnement vulcain après s’être relâchée ne serait-ce que quelques jours.
La découverte des larves avait semblé sonner le glas de ses espoirs. Un peu plus tard, la torpille vide lui avait redonné courage, et avait ranimé son espérance. Un tel comportement émotionnel était dangereux. De plus, il était illogique. Même en abaissant complètement son bouclier mental, elle n’avait pas capté la moindre émanation de l’esprit de Spock sur Genesis.
Elle se rendit compte de ses erreurs. Quoi que David et elle découvrent en suivant les traces, il fallait qu’elle se ressaisisse. Il était temps de dominer ses sentiments, puis de les éliminer.
A présent, elle comprenait pourquoi les Vulcains se refusaient à céder à n’importe quelle forme de passion: c’était pour se protéger de la douleur !
Le chemin qu’elle suivait commençait à monter. Elle était en train d’escalader un glacier. En quelques kilomètres le sol était passé d’un tapis de neige à une glace épaisse de plusieurs mètres.
Le découragement s’empara de la jeune femme. Il lui sembla soudain que David et elle étaient à la poursuite d’un animal farfelu sorti de l’imagination d’un des membres de l’équipe du docteur Carol Marcus.
« Oui  », se dit-elle, « ce doit être encore une de ces petites plaisanteries qu’affectionnent les Humains, et dont ils ne mesurent jamais les conséquences... »
Saavik s’arrêta net. Un énorme rocher qu’elle n’avait pas vu à cause du brouillard lui barrait le chemin.
Elle le contourna prudemment.
En la voyant, l’enfant qui se cachait dans une niche du rocher tenta de s’enfoncer encore plus profondément dans la pierre.
David arriva et aperçut l’enfant à son tour.
- « Vos amis semblent avoir ajouté le diagramme d’une espèce humanoïde à la matrice de Genesis », dit Saavik en essayant de contenir sa fureur. Ce n’était ni le moment ni l’endroit de perdre son calme.
- « C’est impossible », répondit David. « Je suis sûr que personne n’aurait osé faire une chose pareille. Nous en avions discuté, parce que nous savions que c’était possible, mais nous avons décidé de ne pas le faire. Et personne n’a protesté. D’autre part, même un génie n’aurait pas pu modifier la matrice sans que tout le monde s’en aperçoive. »
- « David, vous avez la preuve du contraire devant vos yeux ! »
La jeune femme ouvrit la poche de son blouson et en sortit la robe funéraire de Spock. Elle s’approcha doucement de l’enfant.
- « Non », dit David après une courte réflexion, « la solution du problème est derrière nous ! Maintenant, nous savons pourquoi la torpille du Capitaine Spock était vide ! »
Saavik le regarda fixement. Elle ne voulait pas espérer de nouveau, puis s’apercevoir qu’elle avait fait erreur.
L’enfant s’était réfugié contre la pierre froide, trop épuisé pour avoir encore la force de bouger. Saavik s’agenouilla à côté de lui et lui toucha gentiment l’épaule. L’enfant se mit à trembler et la regarda avec des yeux écarquillés. Elle lui caressa la joue, et remonta lentement jusqu’à ses cheveux.
Elle écarta délicatement les mèches brunes afin de découvrir ses oreilles.
C’était un Vulcain !
Saavik le regarda avec étonnement. Elle ne comprenait plus ce qui se passait. Mais ce n’était pas le moment de réfléchir. Le vent devenait de plus en plus froid. Il fallait partir de là !
Avec des gestes délicats, la jeune femme enveloppa le petit Vulcain dans la robe du Capitaine Spock. Il se laissa faire sans résister, et, dès qu’il fut drapé dans le tissu, cessa de grelotter et se blottit comme un chaton dans la chaleur du vêtement.
- « Mon nom est Saavik », dit-elle en vulcain. « Savez-vous parler ? »
Il releva la tête vers elle sans répondre. Elle ne trouvait pas trace de l’intelligence de Spock, ni même de son aura mentale, dans l’esprit du pauvre petit. Au contraire, l’enfant paraissait avoir un esprit vierge de toutes pensées, de toutes perceptions du monde ou de lui-même.
- « C’est l’effet Genesis », dit David, « ses cellules se sont régénérées... »
En prenant toujours garde de ne pas effrayer son protégé, Saavik sortit son communicateur et l’ouvrit. La théorie de David la choquait profondément. Mais il lui fallait bien reconnaître qu’elle était la plus probable.
- « Saavik au Grissom. Je voudrais parler au Capitaine Esteban. »
- « Esteban à l’écoute. A vous, Saavik. »
- « Nous avons trouvé la forme de vie, Il s’agit d’un enfant vulcain. En équivalence terrienne, il a entre huit et dix ans. »
Le capitaine répondit après un long silence.
- « Un enfant ? C’est incroyable ! Comment est-il arrivé là ? »
- « Le docteur Marcus prétend que l’effet Genesis a régénéré le Capitaine Spock. »
A bord du Grissom, J.T. Esteban dut faire un effort pour ne pas pousser un cri de stupeur. Il jeta un regard à son officier scientifique, qui semblait aussi désemparé que lui.
- « Ah... Saavik », dit-il en essayant de dissimuler qu’il soupçonnait David et Saavik d’être en proie à une crise de fièvre de l’espace, « c’est vraiment extraordinaire... Et qu’allez-vous faire, à présent ? »
- « Je demande l’autorisation de remonter à bord avec l’enfant, monsieur. »
- « Saavik, est-ce que le docteur Marcus est sûr qu’il n’y a aucun risque de contamination ? »
- « Aucun qu’il puisse détecter, monsieur. »
« Oui  », pensa Esteban, « mais s’il s’agissait d’une espèce inconnue qui peut prendre la forme qu’elle veut ? Ou d’un monstre créé par Genesis, et plus dangereux encore ? »
- « Saavik, il faut que je demande l’avis de Starfleet. »
- « Je suis sûre qu’ils approuveront, monsieur ! »
- « Hé bien... Respectons quand même les règlements. Restez sur votre canal, Saavik. Je vous reprends dans un instant. »
Esteban se tourna vers son officier des communications.
- « Ouvrez-moi un canal pour Starfleet Command. »
- « Canal ouvert, monsieur. »
- « Starfleet Command, ici le Grissom, sur le canal codé 98,8. Répondez, s’il vous plaît. »
L’officier des communications pianota sur sa console puis s’adressa à son capitaine.
- « Monsieur, quelque chose brouille nos transmissions. Un champ d’énergie très puissant. »
- « Vous l’avez localisé ? »
- « Oui, monsieur, derrière nous... »
- « Sur écran ! »
Esteban scruta la zone d’espace qui apparaissait à présent sur l’écran de contrôle. A l’exception d’une distorsion étrange dans un coin, il n’y avait rien du tout.
Un court instant, le capitaine se demanda si la maintenance des senseurs n’avait pas été quelque peu négligée.
Puis la distorsion se mit à scintiller curieusement.
Un vaisseau surgit brutalement du néant.

* * * * *

Sur Genesis, David et Saavik attendaient impatiemment la réponse de Starfleet. A sa grande confusion, Saavik commençait à trembler de froid. L’enfant avait arrêté de les regarder. Il tremblait de nouveau, mais cette fois ce n’était pas du tout à cause de la peur. La jeune femme remarqua qu’il avait du mal à tenir les yeux ouverts.
- « Ne t’endors pas, surtout ! », dit-elle en le secouant gentiment.
- « Ça ressemble bien à Esteban de nous laisser mourir de froid pendant qu’il appelle Starfleet. » grinça David. « Quoi qu’il en soit, il faut partir d’ici au plus vite ! »
Saavik approuva, ils prirent l’enfant entre eux et l’aidèrent à marcher. Maintenant qu’il était debout, Saavik remarqua qu’une de ses jambes portait une vilaine blessure.
- « Nous allons nous mettre à l’abri », dit David, « et vous rappellerez Esteban après. »
Saavik avait presque refermé son communicateur quand la voix d’Esteban retentit.
- « Alerte rouge. Abaissez les boucliers ! »
- « Capitaine », cria la jeune femme, « Que se passe-t-il ? »
- « Nous sommes attaqués. Je... »
La voix de J.T. mourut dans un grésillement.
- « Capitaine, capitaine, répondez-moi, s’il vous plaît ! » cria encore Saavik.
Mais elle n’obtint pas d’autre réponse que le silence angoissant de l’espace.

* * * * *

Sur la passerelle de l’oiseau de proie klingon, le Commander Kruge était en train de regarder le vaisseau de la Fédération se disloquer dans l’espace. Une colère formidable montait en lui.
Il interpella le responsable de l’armement.
- « Je vous avais dit de viser uniquement les moteurs ! » dit-il dans le plus bas dialecte possible, celui réservé au mépris.
- « Une erreur chanceuse », répondit fièrement l’homme. Puis il comprit ce que signifiait le choix du commander.
- « Maître, je... »
- « Je voulais des prisonniers », dit lentement Kruge. A ses pieds, Warrigul poussa un grognement.
- « Maltz », reprit le Commander, « offrez à ce traître une chance de recouvrer son honneur. »
Maltz alla se poster près du coupable et sortit sa dague rituelle.
- « Maître, je vous en supplie ! C’était une erreur. »
Maltz souhaita que l’homme se comporte dignement et accepte l’inévitable avec grâce. Après tout, il se proposait de l’exécuter avec sa dague de cérémonie, et c’était un honneur qu’il n’eût pas conféré à grand monde.
Mais, au lieu de se soumettre, le responsable de l’armement tenta de modifier le cours de son destin.
- « Maître, je vous demande pitié », dit-il en s’agenouillant et en tendant ses mains croisées vers le Commander. »
Kruge sortit son fuseur, visa, et tira.
- « Animal ! » dit-il en guise d’oraison funèbre. Warrigul ronronna rauquement pour montrer son approbation.
Maltz rangea sa dague, heureux que sa lame n’ait pas été souillée par le sang d’un couard.
- « Maître », dit Torg, « puis-je oser... »
Kruge se retourna pour lui faire face. Ses doigts étaient toujours crispés sur la crosse de son fuseur.
- « Dis un mot de trop, Torg, et je te tue aussi ! »
- « Je voulais simplement vous signaler, seigneur, que toute chance de faire des prisonniers n’est pas perdue. J’ai intercepté un appel en provenance de la planète. Si je ne me trompe pas, ce sont les scientifiques que vous cherchez... »
Kruge se dirigea vers les senseurs et examina les relevés. Il y avait un Humain, et deux autres formes de vie moins distinctes. Peut-être des Romuliens ou des Vulcains. La présence d’un Humain ne l’étonna pas : ils étaient depuis toujours les fauteurs de trouble de la Galaxie. Mais la possibilité qu’il y ait un Romulien l’inquiétait, parce que cela signifiait que l’alliance entre leur Empire et celui des Klingons avait été trahie contre la promesse d’une participation à Genesis.
« Mais ils avaient compté sans moi  », pensa triomphalement Kruge, « Et je balayerai tous ces traîtres ! »
- « Bien joué, Torg », dit-il à son subordonné qui reçut les compliments de son chef avec une gratitude teintée de soulagement, « Très bien joué ! »

* * * * *

L’enfant vulcain se blottissait contre Saavik. Même s’il était incapable de comprendre ce qui se passait, la réaction de la jeune femme et celle de David avaient suffi à l’inquiéter.
- « Grissom, répondez, répondez ! »
Le canal d’urgence resta muet. Saavik referma brutalement le communicateur.
Continuer d’émettre ne servirait qu’à informer l’ennemi de leur position.
- « Saavik », demanda David, « Que leur est-il arrivé ? »
- « Il semble que le Grissom ait été détruit... »
La jeune femme pensa tristement à « Fred  », le Glaeziver dont elle avait appris en peu de temps à apprécier la compagnie. Il avait compris ce que Genesis pouvait signifier pour son peuple. Maintenant, il ne pourrait jamais en profiter.
- « Détruit », répéta David en regardant le ciel comme s’il avait pu repérer les débris du vaisseau qui flottaient dans l’espace.
Saavik rangea son communicateur. Il était devenu parfaitement inutile. Puis, elle prit l’enfant entre ses bras et commença à marcher sur la glace. Elle se faisait beaucoup de souci pour Spo... pour l’enfant. Il était de plus en plus froid, et avait même cessé de trembler.
Le sol trembla de nouveau, encore un peu plus nettement que la fois précédente. A quelques mètres de là, un morceau de glace se détacha d’un rocher et se brisa en produisant un son étouffé. L’enfant gémit faiblement et recommença à trembler. Il ne s’arrêta pas de gémir tout le temps que dura la secousse...
Ils arrivèrent à l’endroit où, moins de deux heures plus tôt, le champ de neige s’arrêtait. A présent, il s’étendait bien plus loin, et Saavik ne parvenait pas à apercevoir ses limites.
- « Saavik », dit David, « la destruction du Grissom signifie que nous sommes prisonniers ici... »
- « La logique semble indiquer que c’est bien le cas », répondit la jeune femme.
- « Comment pouvez-vous parler de logique à un moment pareil ? Nous devons partir de cette planète coûte que coûte ! »
- « Il faut d’abord sortir de ce secteur ! Sinon nous serons gelés avant peu, et il n’y aura plus besoin de se poser de questions. »
- « Nous devons fuir Genesis », répéta David.
- « Ce sera difficile », murmura Saavik, en pensant qu’il était déjà assez compliqué d’avancer dans la neige.
- « Pourquoi n’appelez-vous pas à l’aide ? »
La réaction de son compagnon perturba la jeune femme. Sa suggestion, à ne pas en douter, témoignait de l’état de panique dans lequel il se trouvait.
Il savait que son communicateur avait une portée très réduite. Et le Grissom était le seul vaisseau de la Fédération présent dans le secteur...
Saavik se sentit mal à l’aise. Visiblement, David craignait plus de demeurer sur Genesis que de tomber entre les mains de l’ennemi. Et il était plus bouleversé par l’idée de devoir habiter son « paradis  » que par la destruction d’un vaisseau et de tout son équipage.
- « Je me suis déjà servi de mon communicateur une fois de trop, David », dit-elle après un long silence.
L’expression choquée de David lui révéla qu’il avait enfin compris le fond du problème : Ils n’avaient d’aide à attendre de personne, sinon d’eux-mêmes.
Ils marchèrent pendant longtemps avant d’atteindre enfin les limites du secteur enneigé. Lorsqu’ils arrivèrent dans le désert, la chaleur les enveloppa brusquement, et Saavik poussa un soupir de soulagement.
Elle déposa l’enfant à un endroit où il allait être en sécurité au moins pour quelques minutes.
Puis elle constata avec plaisir que la neige qui recouvrait ses cheveux et le givre qui bleuissait ses lèvres étaient en train de fondre rapidement.
David vint s’asseoir à côté d’elle. Il avait l’air complètement épuisé.
- « David », commença-t-elle.
Il n’y eut pas de réponse.
- « David, il est temps que vous me disiez la vérité ! »
Elle lui toucha gentiment l’épaule en espérant que cela constituait un geste de réconfort adéquat. Mais, en réalité, que savait-elle du réconfort ? Elle n’était pas vraiment une Vulcaine, c’est-à-dire quelqu’un qui n’a jamais besoin de donner ou de recevoir de la tendresse, mais pas non plus une Romulienne capable de vivre ses passions jusqu’au bout. En fait, comme son mentor, elle subissait une déchirure qui n’aurait jamais de fin.
- « David », reprit-elle, « cette planète ne ressemble ni à ce que vous attendiez ni à ce que vous espériez, n’est-ce pas ? »
- « Pas vraiment, non... »
- « Aviez-vous des inquiétudes avant de venir ici ? »
- « Je me disais que cela n’arriverait pas... »
- « Mais vous n’êtes pas réellement surpris ? »
- « Il y avait un groupe d’équations dont je n’étais pas tout à fait sûr... »
- « Mais les autres membres de l’équipe ont certainement vérifié votre travail ? »
- « Je ne voulais pas les ennuyer avec ça... »
- « Mais vous leur en avez quand même parlé ? »
- « Pourquoi aurais-je dû ? Je suis seulement un biochimiste. Si Madison et March étaient sûrs que leur création n’allait pas se désintégrer à cause de la proto-matière, ce n’était pas à moi de... »
- « De la proto-matière ? » cria Saavik. « Essayez-vous de me dire que tout le système est instable ? Mais vous êtes un scientifique, la simple morale aurait dû vous arrêter ! »
- « Mais cela aurait pu ne pas arriver ! Avec un peu de chance... D’ailleurs rien de nous dit que ça va arriver. Peut-être les équations étaient-elles justes ? »
- « Et peut-être que les secousses sismiques sont le fruit de notre imagination ? Peut-être que les relevés du Grissom n’ont jamais existé ? Oh, David, je n’aurais pas cru que vous puissiez vous voiler la face de cette façon ! »
- « J’ai pensé que si ça avait marché pour la première fission de l’atome, il n’y avait aucune raison pour que ça ne marche pas pour nous... »
- « De quoi parlez-vous ? »
- « La première fois qu’eut lieu un essai nucléaire sur Terre, il s’agissait d’une bombe, naturellement... »
- « Ça ne m’étonne pas des Humains ! »
- « ... et personne n’était sûr que ça n’allait pas entraîner une réaction en chaîne. Pourtant, les savants de l’époque ont pris le risque. »
- « Oui ? »
- « Hé bien, cela prouve au moins qu’il existe des précédents. »
- « Je suis ravie que vous ne perdiez pas votre sens de l’humour... Dommage qu’il ne puisse pas nous servir pour nous en aller d’ici ! »
- « Mais enfin. Saavik, rendez-vous compte que ces équations DEVAIENT être justes ! Dans le cas contraire, c’était la condamnation à mort de Genesis ! Je n’avais qu’un léger doute, que je n’aurais pas pu étayer par des preuves. Il y avait un risque sur un million pour que le pire arrive... De plus, si nous avions testé Genesis comme nous le projetions, au lieu que Khan nous le vole pour se venger de votre fichu amiral... »
- « Qui est aussi votre fichu père ! »
- « ... il n’y aurait eu aucun danger pour personne, et encore moins pour toute une nébuleuse ! »
- « Mais vous n’avez pas prévenu vos amis ! Et vous n’avez rien dit à votre mère... »
- « Si je lui avais parlé, vous pouvez être sûre qu’elle ne serait pas retournée sur Terre, et que nous serions deux Marcus à se retrouver piégés sur ce caillou. Ma mère aurait voulu assumer toutes les responsabilités, alors que c’était à moi de le faire... »
- « Vous êtes comme votre père », dit Saavik avec tristesse, « Vous changez les règles lorsqu’elles vous dérangent. Et tout ce que vous avez gagné, c’est que Genesis ne bénéficiera jamais à personne. Votre invention ne créera jamais de nouveaux mondes, elle ne fabriquera jamais un nouveau foyer pour les Glaezivers. Tout ce qu’elle fera, c’est semer la destruction et l’angoisse. Et vous êtes le seul fautif, parce que vous avez voulu être le plus malin, et tricher avec la vie. »
- « Sans cela, Genesis aurait attendu des années pour exister. Peut-être des siècles ! »
« Oui  », pensa Saavik, « mais si le projet avait été abandonné, ou même simplement retardé, aucun des derniers événements n’aurait eu lieu. Le Reliant n’aurait jamais visité la planète où Khan et ses amis passaient leur exil. Khan n’aurait jamais volé un vaisseau. Les gens du laboratoire n’auraient pas été assassinés. Peter Preston serait encore vivant. Spock n’aurait pas eu besoin de sacrifier sa vie pour sauver l’Entreprise... Oui, Spock n’aurait pas eu à mourir, ni à ressusciter sous la forme d’un enfant dépourvu de toutes ses qualités essentielles... »
Saavik avança vers David avec une lueur de fureur dans les yeux.
- « Et combien de gens devront payer le prix de votre inconscience, David ? Combien sont morts ? Combien de dégâts avez-vous faits ? Et que nous réserve l’avenir ? »
David releva la tête. Toute sa superbe avait disparu, mais Saavik se sentait encore trop près des rives de la folie pour pouvoir le pardonner.
Elle tourna les talons et s’éloigna de lui à grands pas.
Il valait mieux qu’il ne soit pas à portée de ses mains...
Lorsqu’elle fut à une distance respectable, la jeune femme ouvrit la bouche et poussa un long cri de fureur et de chagrin.

* * * * *

Pour une cellule, ce n’était pas si mal.
Le docteur McCoy était étendu sur une couchette, et se cachait les yeux avec les mains.
La couchette n’était pas plus large que ses épaules, un linoleum spongieux recouvrait le sol, et il n’y avait aucune possibilité de baisser ou d’éteindre la lumière.
Mais ce n’était pas si mal.
Pour une cellule !
Le docteur se sentait calme et rationnel. H avait l’impression d’être une seule personne, et cela ne lui était pas arrivé depuis des jours. Après avoir inspecté chaque centimètre carré de la pièce, et être arrivé à la conclusion qu’il n’y avait aucun moyen de s’évader (la porte était grande ouverte mais protégée par un champ de force infranchissable qui prouvait que la chambre était bien une cellule), la compulsion de retourner sur Genesis s’était évanouie de son esprit aussi vite qu’elle y était apparue.
McCoy se posait pourtant certaines questions. A bien y regarder, sa réaction semblait un peu trop logique pour être honnête...
Il était en train de s’assoupir quand une voix retentit.
- « Vous avez de la visite, docteur... »
McCoy émergea de son demi-sommeil et s’aperçut que sa présence en ses lieux n’était pas un cauchemar.
- « Faites vite, amiral », dit le garde, « ils ne vont pas tarder à le transférer chez les dingues ! »
Leonard dressa la tête et aperçut Jim Kirk derrière la « porte  ». Il bavardait gaiement avec le garde.
- « Mon pauvre vieil ami », disait-il, « il paraît qu’il a le ciboulot en berne... »
« Ah ! », pensa McCoy, « voilà ce que sont les amis ! Quant à m’envoyer chez les dingues, je trouve que c’est une façon cavalière de traiter quelqu’un qui a quelques petits problèmes. Mais je connais mes droits. Ils ne peuvent pas faire ça sans l’avis d’une commission médicale... Pourtant, ils m’ont déjà enfermé là sans commission... Genesis a fichu la panique dans la Fédération. Si je parviens à demander à Jim d’appeler mon avocat, il n’est même pas certain que ces barbares reconnaissent devant lui que je suis là où je suis... »
- « Deux minutes », insista le garde.
Jim franchit le champ de force désactivé et s’approcha de la couchette.
- « Jim... » gémit McCoy.
- « Parlez plus bas ! », dit Jim en désignant les caméras qui balayaient la pièce. « Combien de doigts ? »
Sa main dessinait un salut vulcain.
- « Ce n’est pas très drôle ! » dit McCoy.
- « Bien, Bones, je vois que vous êtes de nouveau en état de râler ! » chuchota l’amiral en farfouillant dans sa poche.
- « Et plus que jamais ! »
« Nous n’avons que deux minutes  » , pensa le docteur, « et tout ce qu’il trouve à faire c’est plaisanter ! Mais moi, je veux mon avocat, je veux sortir d’ici ! »
Jim exhiba une seringue.
- « Qu’est-ce que c’est ? »
- « De la lexorine, Bones ! »
- « Pour quoi faire ? »
- « Vous souffrez d’une fusion mentale vulcaine, docteur. »
- « Spock ? »
- « C’est ça... »
- « Ce satané Vulcain aux oreilles pointues a trouvé un bon moyen de se venger de toutes les discussions où je lui ai prouvé qu’il avait tort ! »
- « Donnez-moi votre bras » dit Jim, « La lexorine vous aidera à supporter le voyage. »
L’amiral commença à agiter dangereusement la seringue.
- « Comment se sert-on de cet engin ? » demanda-t-il.
- « Donnez-moi ça, Jim », dit McCoy. »Vous allez finir par vous piquer ! »
Jim obtempéra, et le médecin s’injecta la lexorine d’une main précise.
- « Vous voyez, Jim, ça n’est pas plus difficile que ça ! »

* * * * *

Arrivé devant l’entrée de la prison, Sulu se passa la main dans les cheveux pour les ébouriffer, et arrangea sa veste civile pour qu’elle lui laisse une épaule découverte. Puis il franchit la porte et se retrouva dans le sas de réception.
Les deux gardes qui s’y trouvaient levèrent les yeux de leurs cartes, étonnés par l’apparition d’un visiteur aussi saugrenu à une heure tellement tardive.
- « Où est l’Amiral Kirk ? » demanda Sulu d’une voix angoissée par l’urgence.
Un des gardes le regarda de haut en bas.
- « Il est avec le prisonnier. Qu’est-ce que vous lui voulez ? »
- « Allez le chercher en vitesse ! L’Amiral Morrow veut le voir sur le champ ! »
Le garde marmonna un commentaire peu amène, jeta un regard interrogateur à son partenaire, et se décida enfin à se lever.
Lorsqu’il eut disparu, son collègue s’empara de son jeu et le retourna. Il étudia les cinq cartes, puis, après avoir lancé un regard plein de défi à Sulu, les reposa dans la position où elles se trouvaient précédemment.
Hikaru contempla la scène comme s’il était habitué à voir des tricheurs tous les jours et n’en avait rien à faire. il avait tout intérêt à ce que le garde le considère comme un crétin inoffensif.
Le garde s’étira en baillant.
- « Vous prenez un peu d’exercice ? » dit Sulu.
- « Garde ton humour pour toi, espèce de gnome ! » répondit l’homme.
Sulu serra les poings. Il dut faire un effort pour ne pas sortir de son rôle de messager un peu niais.
- « Cet homme est malade ! Il faut faire quelque chose ! La voix de Jim Kirk traversait les parois de la cellule. Le garde se leva. Sulu recula d’un pas, prêt à créer une diversion. Mais la console de commande s’en chargea à sa place. »
La sonnerie retentissait avec insistance. Le garde hésita, puis saisit le récepteur.
- « Sixième étage, j’écoute. Oui, vous pouvez venir le prendre. Son visiteur est en train de partir. Pardon ? C’est un amiral, un certain Kirk. »
Sulu put entendre les cris de protestation qui montaient du récepteur. Il entendit aussi les échos du bref pugilat qui se déroulait dans la cellule, mais « son  » garde était trop occupé pour y prêter attention.
- « Comment aurais-je pu savoir ça ! » se défendait-il. « Et puis le type est un foutu amiral ! Bon, d’accord ! »
L’homme se leva et se dirigea vers la cellule. Au même moment, Jim Kirk et McCoy entrèrent dans la pièce, l’amiral soutenant le docteur.
- « Qu’est-ce que ça veut dire ? » cria le garde.
Sulu s’approcha et lui tapa sur l’épaule.
- « Bon sang », dit l’homme en se retournant, « je t’avais pourtant dit... »
Rapide comme l’éclair, Hikaru attrapa le poignet du garde et lui retourna le bras dans le dos. Puis il jeta le grand soldat contre le mur, et le gratifia pour finir d’une projection méticuleusement exécutée.
Ce mouvement, appelé Yokomenuchi, s’accompagnait généralement d’un protocole raffiné qui eût proscrit l’épisode du mur. Mais, après tout, on était dans le monde réel et pas dans un dojo.
De plus, Sulu détestait que l’on s’en prenne à sa taille.
Jim Kirk lui lança un regard de connaisseur.
- « Bien joué, Monsieur Sulu ! Et maintenant ? »
- « L’ascenseur latéral, monsieur ! Vite, il y a du renfort en vue ! »
Kirk et McCoy se précipitèrent vers l’ascenseur. Sulu s’arrêta près de la console de commande, fuseur au poing. il tira deux ou trois salves et sourit de satisfaction.
Tout le système allait être hors service pour un bon moment.
Hikaru alla rejoindre ses amis dans l’ascenseur.
- « Ne m’appelez jamais gnome », lança-t-il en passant près du garde évanoui.
Puis il entra dans l’ascenseur et se mit en devoir d’aider Jim à soutenir McCoy.
- « Je vais très bien », ronchonna le docteur sans toutefois essayer de le repousser.
Sulu remarqua qu’il avait l’air beaucoup plus calme. La lexorine de Sarek avait fait son effet !
Jim ouvrit son communicateur.
- « Unité 1 à unité 2. Le Kobayashi Maru a mis le cap sur la terre promise. Accusez réception ! »
- « Message reçu », répondit Pavel Chekov, « Toutes les unités seront informées. »
Jim regarda McCoy du coin de l’oeil. Le docteur avait déjà l’air d’aller beaucoup mieux.
- « Vous m’emmenez sur la terre promise, Jim ? »
- « A quoi serviraient les amis sinon, Bones ? »

* * * * *

A bord de l’Excelsior, l’ingénieur en chef Montgomery Scott attendait l’ascenseur. Il avait les mains profondément enfouies dans les poches. Ses paumes étaient refermées sur des petits cylindres brillants et métalliques.
L’ascenseur arriva, et le Capitaine Styles, droit comme un chêne, en sortit au pas cadencé. Scott sursauta. Il ne s’attendait pas à rencontrer quelqu’un, et surtout pas le capitaine.
Scott se mit au garde-à-vous. Styles, après tout, était son supérieur.
« Supérieur ? » pensa-t-il en s’efforçant de n’en rien laisser paraître, « Ce zigoto qui chipe son vaisseau à Sulu sans se gêner ? Je ne vois pas ce qu’il y a de supérieur là-dedans ! »
- « Ah, Monsieur Scott, la journée est finie ? »
- « Oui, capitaine. »
- « Je vais me coucher aussi. Et demain, nous pulvériserons les records de vitesse de l’Entreprise. »
- « Bien sûr, capitaine », dit Scott entre ses dents.
- « Alors, bonne nuit, Monsieur Scott ! »
- « Bonne nuit, capitaine ! »
Scott entra dans l’ascenseur et attendit que les portes fussent refermées pour afficher le sourire radieux qui lui démangeait les lèvres.
« Ça,oui, capitaine  », se dit-il, « j’espère que vous passerez une bonne nuit ! »
L’ingénieur se calma. Tout le temps qu’il avait passé sur l’Excelsior avait été comme une répétition des polémiques qu’il avait eues avec Sulu sur les mérites comparés de l’Entreprise et du nouveau vaisseau.
Mais cette fois, Scotty devait admettre qui avait perdu ! Il ne l’aurait jamais reconnu devant Hikaru, mais force lui était de s’incliner devant le miracle de technologie que représentait l’engin. Il s’était attendu à une structure inutilement compliquée, mais tous les systèmes étaient intelligemment conçus, et intégrés à l’ensemble avec une économie de moyens remarquable.
De plus, il n’y avait pas un grain de poussière dans la salle des machines.
Pas un grain !
- « A quel niveau, s’il vous plaît ? » demanda l’ordinateur.
Il y avait cependant quelques petits détails désagréables à bord du vaisseau. L’ordinateur, par exemple, était pourvu d’une voix de baryton enrhumé peu plaisante. En outre, Scott trouvait qu’il usait souvent d’un ton quelque peu insolent.
- « Salle de téléportation. »
- « Merci beaucoup, monsieur ! » répondit l’ordinateur.
« Voilà  », se dit Scott, « C’est le beaucoup qui est de trop. On dirait qu’il veut se moquer de vous ! Si je reviens un jour sur ce petit bijou, il faudra que je m’occupe de ça ! »
- « Et en vitesse ! » ajouta Scott.
L’ascenseur démarra comme une flèche.
- « Pas trop quand même », le sermonna l’ingénieur.

* * * * *

Saavik et David étaient en train de monter en haut d’une colline. Ils recherchaient un point d’observation idéal. Le jeune biochimiste pensait qu’il y avait une chance pour que quelques personnes aient pu s’échapper du Grissom avant son explosion. Il se doutait que Saavik ne partageait pas son opinion, mais elle n’avait rien fait pour le convaincre. Pour être honnête, elle ne lui avait pratiquement plus adressé la parole depuis sa « confession  ».
- « Etes-vous furieuse contre moi ? »
La jeune femme continua à marcher. Mais, une trentaine de mètres plus loin, elle s’arrêta sans prévenir.
- « Si j’autorisais mes gènes romuliens à dicter mon comportement, je serais en RAGE contre vous ! »
- « J’ai fait ce que je jugeais bon, et ça aurait pu marcher. »
- « Vous l’avez déjà dit, David ! »
Le jeune homme baissa la tête.
- « Je savais que je perdrais votre amitié en vous racontant cette histoire... »
Saavik déposa l’enfant vulcain à l’ombre d’un arbre. Puis elle se tourna vers David et lui prit la main.
- « Je suis en colère, David ! Et mon conditionnement vulcain n’y peut rien changer. Mais, si je les comprends bien, la colère et la haine ne sont pas des sentiments identiques. De plus, toujours si je ne me trompe pas, il n’est pas courant de haïr une personne que l’on aime. »
- « Saavik... »
- « Peut-être suis-je incapable d’aimer, au moins au sens humain du terme. Mais puisque vous m’avez dit un jour que l’amour ne se définit pas, je pense avoir le droit de qualifier ainsi ce que j’éprouve pour vous. »
- « Saavik, je vous... »
- « Taisez-vous, David. Nous n’avons pas le temps. »
Elle s’approcha de lui et posa un baiser sur ses lèvres.
- « Et nous ne l’aurons peut-être jamais plus... Mais nous devons essayer de survivre. Nous le devons pour nous, et nous le devons.., pour lui. »
Elle tendit la main vers l’enfant.
- « Nous nous battrons pour qu’il ait un jour une chance de trouver son propre chemin. »

* * * * *

Scott se matérialisa dans l’obscurité, et il détestait cela.
- « Chekov ? » appela-t-il faiblement.
- « Bienvenu chez vous, Monsieur Scott », dit Pavel. « Zdravstvuite, tovarisch. »
- « Epargnez-moi votre charabia, Pave ! ! » grogna Scotty, « Comment êtes-vous monté à bord ? »
- « Sans problème ! »
- « Mais encore ? »
- « Le collègue du Lieutenant Uhura était en retard à son poste. Je crains toutefois que cela soit plus difficile pour l’Amiral Kirk, Monsieur Sulu et le docteur McCoy... »
- « Bien ! Mettons-nous au travail. Il faut que tout soit prêt pour accueillir l’Amiral Kirk. Et d’abord, essayons de faire un peu de lumière ! »
L’ingénieur descendit de la plate-forme en agitant les bras devant lui comme un
Aveugle.
- « Comment était votre séjour sur Terre ? » demanda Chekov.
- « Court », répondit-il en se dirigeant vers la sortie. »
Uhura répondit au contrôle de vingt-deux heures.
- « Rodger. Ancienne spatio-gare signale que tout est en ordre. »
Elle coupa la communication et sourit sans s’en apercevoir. Tout allait parfaitement bien. La station de téléportation fonctionnait au ralenti, et il n’y avait aucun transfert prévu durant la nuit. Du moins, aucun transfert officiel !
Uhura se rendit compte que le jeune officier qui était de quart avec elle la regardait avec étonnement.
- « Quelque chose ne va pas, lieutenant Heisenberg ? »
- « Je ne vous comprends pas, Commander... »
- « Ah bon ? »
- « Vous avez vingt ans de service spatial, et vous vous laissez enterrer dans la pire des spatio-gares. Regardez, elle tombe pratiquement en ruine. C’est le bidonville de la Galaxie. »
- « Je ne rêve plus que de calme et de paix, lieutenant ! »
- « Le calme et la paix, c’est sans doute bien pour vous autres, dont la carrière et sur la pente descendante, mais moi j’ai besoin de relever des défis, j’ai besoin d’aventure, et, pourquoi pas, de quelque chose d’inattendu ! »
- « Vous savez ce que l’on dit, lieutenant ? Prenez garde à ce que vous demandez, car vous pourriez bien finir par l’obtenir ! »
Uhura regarda l’horodateur. Elle avait essayé de persuader Heisenberg de rentrer plus tôt, mais il s’était senti trop coupable de son retard pour céder à la tentation...
La porte d’entrée s’ouvrit. Jim Kirk, Sulu et McCoy se ruèrent sur la plate-forme au pas de charge.
- « Bonsoir, messieurs ! » dit Uhura.
- « Bonsoir, commander », répondit Kirk, « Tout va bien ? »
- « Oui, monsieur ! »
- « Commander ! » intervint Heisenberg, « c’est l’Amiral Kirk en personne ! »
- « Bien observé, lieutenant... »
- « Mais c’est parfaitement irrégulier ! Pas d’ordres, pas d’identifications codées... »
- « Je ne vous le fait pas dire, lieutenant ! Heisenberg regarda par-dessus l’épaule d’Uhura pour apercevoir les coordonnées qu’elle entrait dans le téléporteur. »
- « Mais il s’agit de l’Entreprise ! »
- « Encore gagné, lieutenant. Vous marquez décidément beaucoup de points, ce soir ! »
- « Et nous n’avons pas le droit de téléporter quelqu’un sur ce vaisseau ! »
- « Vraiment ? »
- « Vraiment ! Les ordres sont les ordres, amiral ou pas amiral ! »
Uhura était ravie de la réaction du jeune homme. Il aurait été dommage qu’il s’attire des ennuis en participant à l’opération.
- « Et que devons-nous faire dans un cas pareil ? » insista-t-il.
- « Hé bien, vous allez vous réfugier dans le placard, et moi, je ne vais rien faire du tout ! »
- « Le placard ! Avez-vous perdu le sens des réalités ? »
- « Mais ce n’est pas la réalité, lieutenant », dit Uhura avec un grand sourire, « nous sommes en pleine fantaisie ! »
Elle sortit son fuseur et le braqua sur le pauvre lieutenant. L’arme était réglée pour assommer, mais elle espérait tout de même ne pas avoir à s’en servir.
- « Vous vouliez de l’aventure », dit-elle en pensant à la manière cavalière dont il avait parlé de sa carrière, « hé bien la voilà ! Dans le placard, mon brave petit ! »
- « D’accord, je... »
- « Plus vite que ça ! »
Heisenherg abandonna toute résistance et disparut dans le cagibi qui servait à ranger le matériel d’entretien.
- « Je suis heureux que vous soyez de notre côté », dit le docteur McCoy.
Uhura lui envoya un sourire éclatant.
- « Vous n’aurez pas trop de difficultés ? », demanda Jim.
- « Je suis sûre que monsieur Aventure me mangera dans la main avant longtemps. Ne vous inquiétez pas, je vous retrouverai tous au point de rendez-vous. Quoi qu’il en soit, mes voeux vous accompagnent, mes amis. »
Les quatre vieux complices échangèrent encore un sourire.
Puis Uhura activa le téléporteur.

CHAPITRE NEUF

Heisenberg commença à tambouriner à la porte du cagibi juste après le départ de l’amiral et de ses compagnons. Uhura l’ignora et entreprit de mettre un peu de pagaille dans les communications de Starfleet.
Elle brouilla quelques canaux et en commuta d’autres de la manière la plus fantaisiste qui soit. Elle prit garde à ne rien faire qui fût dangereux pour la sécurité de la Fédération. Son but était simplement de permettre au capitaine de gagner le temps dont il avait besoin pour arriver sur Genesis sans ennuis.
Il ne restait plus, à présent, qu’à espérer que l’Entreprise puisse échapper à la poursuite d’un vaisseau lancé derrière elle à partir des docks spatiaux...

* * * * *

Sulu, McCoy et Kirk arrivèrent sur la passerelle de l’Entreprise, où Chekov et Scott les attendaient.
- « Comme promis, amiral », dit l’ingénieur, « tous les systèmes sont automatisés et opérationnels. Un chimpanzé et deux sous-doués pourraient le commander. »
- « Merci, Monsieur Scott. J’essayerai de faire un peu mieux qu’eux. »
Jim redevint sérieux.
- « Mes amis, je n’ai aucun droit de vous entraîner plus loin. Le docteur McCoy et moi devons faire cette expedition. Pas vous ! »
Conduire l’Entreprise sur Genesis allait demander bien plus de compétence que n’en auraient jamais « un chimpanzé et deux sous-doués », et les cinq hommes présents sur la passerelle le savaient.
- « Amiral », dit Chekov, « nous sommes en train de perdre du temps ! »
- « Quel est le cap, s’il vous plaît ? » demanda simplement Sulu bien qu’il eût connu la réponse. »
Kirk regarda Scotty.
- « Monsieur Scott ? »
- « Amiral, je vous serais reconnaissant de bien vouloir donner l’ordre de départ ! »
- « Alors, messieurs, que la chance veuille bien nous accompagner ! Tous à vos postes ! »
Jim s’assit dans le fauteuil de commandement.
- « Enclenchez les auto-systèmes. »
- « Auto-systèmes enclenchés. »
- « Larguez les amarres ! »
- « Amarres larguées. »
- « Quart de puissance de propulsion. »
Sulu se concentra sur la manière dont les moteurs réagissaient. Naturellement, ils n’avaient pas bénéficié des soins que Scott préconisait, et ils répondirent à la manoeuvre en renâclant.
Le vaisseau quitta les quais et prit la direction de la porte des docks.
Au moment où il dépassa l’Excelsior, Sulu eut du mal à retenir un soupir dépité.
Mais la joyeuse cacophonie qui montait de la console des communications lui rendit sa bonne humeur. Uhura avait si bien fait les choses, que les ordres de Starfleet étaient noyés dans un brouhaha de chants et de grincements électroniques.
« Chère Uhura », se dit Hikaru, « tout ce qu’elle fait porte la griffe de son sens de l’humour ! Dommage que nous soyons les seuls à pouvoir apprécier vraiment ! »
Le résultat de ses manipulations, comme t’eût dit Spock, était réellement fascinant...
- « Portes des docks spatiaux à une minute... » dit Sulu.
McCoy se mit à agiter frénétiquement les bras.
- « Vous espérez les traverser ? »
- « Du calme, Bones », intervint Jim.
- « Amiral », dit Chekov, « L’Amiral Morrow sur le canal prioritaire. Il vous ordonne de restituer l’Entreprise. »
- « Pas de réponse, Monsieur Chekov. Gardez le cap. »
- « Portes des docks spatiaux à trente secondes », indiqua Sulu.
- « Monsieur, l’Excelsior vient de recevoir l’ordre de nous poursuivre ! » dit Chekov.
Sulu mit le vaisseau sur écran. Ils regardèrent la dernière merveille de la Fédération effectuer ses ultimes préparatifs pour la chasse.
- « Bon sang », dit McCoy, « ce truc me donne la chair de poule ! »
Jim se leva et alla se poster près de Scott.
- « Alors, monsieur Scott ? »
- « Monsieur ? » répondit un Montgomery perdu dans sa concentration.
- « Les portes, Scotty ! Les portes ! »
- « Je m’en occupe, monsieur ! »
L’Entreprise était à moins de cent mètres de la sortie des docks. Si l’ingénieur ne parvenait pas à brouiller le verrouillage de Starfleet, il faudrait bientôt inverser la puissance.
- « Monsieur Scott ! » cria Jim.
Les portes s’ouvrirent une seconde avant qu’il ne soit trop tard.
- « Accès à l’espace libre », triompha Sulu.
- « Puissance de propulsion maximale. »
L’Entreprise fit un bond en avant.
Derrière elle, l’Excelsior se lança à son tour dans l’espace.
- « Ils ne sont qu’à quatre mille mètres, monsieur », dit Chekov.
- « Scotty, pleine puissance ! »
- « A vos ordres ! Hyper-atomique quand vous voudrez ! »
- « Amiral Kirk », dit la voix du Capitaine Styles en passant au travers du brouillage d’Uhura, « Si vous faites ça, vous ne vous assiérez jamais plus dans un fauteuil de commandement ! »
Jim l’ignora. Sulu frissonna. « Et moi non plus », se dit-il en s’apercevant que cette perspective ne l’effrayait pas autant qu’il l’aurait cru.
- « Hyper-atomique, Monsieur Sulu », ordonna Kirk.
- « Hyper-atomique activée. »
- « Ça ne vous servira à rien, Kirk », dit Styles. « Nous vous rattraperons sans problème. Prêts pour hyper-atomique exponentielle ! »
« Tu parles ! » pensa Hikaru, « l’Excelsior pourrait rattraper l’Entreprise avec l’hyper-atomique seule. Si Styles se sert de l’exponentielle, il nous dépassera et devra faire demi-tour pour nous barrer la route ! »
L’Entreprise mit le cap sur le secteur de Mutara. Derrière elle, l’Excelsior n’était plus qu’un point minuscule.
Mais il s’agissait d’une illusion.
Bientôt...
Hikaru jeta un regard à Scott, qui souriait d’aise.
« Le pauvre », pensa-t-il, « il n’a pas compris que... »
Sulu s’interrompit.
Le point minuscule avait à présent complètement disparu.
Inquiet malgré lui, Sulu scanna sa position à l’aide des senseurs.
Le vaisseau du Capitaine Styles n’avait pas explosé !
Il était immobile dans l’espace.
Il ne lui restait même pas assez d’énergie pour alimenter un allume-cigare.
- « L’Excelsior ne nous fera plus d’ennui », dit Hikaru.
« Vous vouliez subtiliser le vaisseau d’Hikaru, capitaine Styles ? » pensa gaiement Uhura, « Hé bien, amusez-vous, à présent ! »
- « Commander, laissez-moi sortir, je vous en prie ! »
Jusque-là, elle avait ignoré le raffut d’Heisenberg, mais il lui vint à l’esprit que cela pourrait finir par attirer du monde.
- « Heisenberg, taisez-vous ! »
- « Laissez-moi sortir ! Je veux savoir ce qui se passe. »
- « Si vous ne vous taisez pas, je viens avec mon fuseur. »
Il y eut enfin un peu de silence.
Uhura recommença à travailler fébrilement. Les techniciens de Starfleet se défendaient de plus en plus habilement contre son « petit jeu ». Il restait peu de temps avant qu’ils ne parviennent à localiser le fauteur de trouble.
- « Commander », dit Heisenberg d’une voix plus calme, « Dites-moi de quoi il s’agit. Je pourrais peut-être vous aider. »
Il avait l’air sincère, mais Uhura ne le connaissait pas depuis assez longtemps pour en être sûre. De plus, si elle le laissait sortir et qu’il s’associe pour de bon à l’opération, il risquait de passer le reste de sa vie à regretter les quelques minutes d’exaltation qu’il aurait connues.
Non, il valait mieux le laisser en dehors de tout ça. Sans doute se ferait-il réprimander lorsqu’on le trouverait dans le placard, mais cela restait préférable à la cour martiale.
Uhura constata qu’elle ne pouvait rien faire de plus pour aider l’Entreprise.
Il était temps de partir.
- « Heisenberg », appela-t-elle.
- « Oui », répondit-il d’une voix irritée.
- « On vous délivrera sans doute dans pas trop longtemps. Je suis désolée d’avoir dû vous enfermer, mais c’était pour votre bien. »
- « Bien sûr », ronchonna le jeune homme. « Ma mère me dit ça depuis que je suis né ! »
Uhura esquissa un sourire et se dirigea vers la plate-forme de téléportation.
L’ingénieur en chef Montgomery Scott vint se poster près de Sulu.
- « Je n’ai pas fait de mal à l’Excelsior, Hikaru... » dit-il doucement.
Sulu leva la tête. Il était ravi de la nouvelle.
- « Scotty », dit Jim, « vous êtes encore meilleur que votre réputation ! »
- « C’était facile, monsieur ! Plus on se risque à compliquer la plomberie, et plus elle se bouche facilement... Surtout si on l’aide ! »
« Il y a toujours quelques failles dans les nouvelles applications de la technologie ! » pensa Sulu.
Scott fouilla dans sa poche et en sortit les objets cylindriques qui s’y trouvaient.
Il les tendit au docteur McCoy.
- « Tenez docteur, souvenir d’un chirurgien à un autre ! Je les ai subtilisés à l’ordinateur de leur hyper-atomique exponentielle. J’étais sûr que Styles ne pourrait pas résister à la tentation de l’essayer. »
- « Vous auriez pu me le dire, au lieu de me laisser me ronger les ongles ! »
- « Ça vous apprendra à sécher nos briefings, Bones », dit Jim.
Puis il se leva et regarda tour à tour chacun de ses amis.
- « Messieurs, vous avez travaillé merveilleusement t Je suis bien décidé à tous vous recommander pour une promotion. »
Sa voix retomba lorsqu’il ajouta : « Quelle que soit la flotte dans laquelle nous finirons par servir ! »
Sulu jeta un regard en coin à Chekov.
- « Dans la flotte des transporteurs de minerai de la prison d’Antares ! » murmura celui-ci à la seule attention de son vieux complice.
Jim se leva et s’approcha d’Hikaru.
- « Cap sur Genesis, monsieur », dit-il en posant la main sur l’épaule de son ami.
Le commander Uhura n’était jamais venue à l’ambassade de Vulcain. Le bâtiment était situé dans un quartier résidentiel de la ville, sur une colline d’où l’on pouvait voir la mer. L’océan avait des reflets noirs et argentés sous le ciel brillant de la pleine lune.
Uhura s’était matérialisée devant l’entrée de l’ambassade, parce que le bâtiment lui-même était défendu contre l’intrusion d’un rayon téléporteur indésirable. Elle s’approcha de la porte et appuya sur ce qu’elle supposait être la sonnette.
Une voix jaillit d’on ne sait où.
- « Oui ? »
- « J’aimerais parler à l’ambassadeur Sarek... »
- « L’ambassadeur ne reçoit aucun visiteur à cette heure. il faut revenir demain et prendre un rendez-vous. »
- « Mais c’est urgent ! »
- « Quel est l’objet de votre visite ? »
- « Je... Il s’agit d’une affaire privée... » dit Uhura en se souvenant de la réticence qu’avait Spock à évoquer ses problèmes familiaux. »
- « L’ambassadeur Sarek est occupé. Je ne peux pas le dérangé sans savoir qui vous êtes et pourquoi vous voulez le voir. »
- « Je suis le Commander Uhura, du vaisseau stellaire Entreprise. Vous pouvez dire à l’ambassadeur que je voudrais m’entretenir avec lui de... de Genesis ! »
- « Veuillez attendre, je vous prie. Uhura obéit. »
Mais elle comptait les minutes avec inquiétude, parce que chacune d’entre elles la rapprochait du moment où les hommes de la sécurité de Starfleet auraient retrouvé sa trace. Elle avait suffisamment d’années de service pour estimer ce moment à quelques poussières près, et commençait à redouter de plus en plus fort l’arrivée d’une escouade de policiers.
Elle pressa de nouveau sur la « sonnette ».
- « Nous vous redemandons respectueusement de bien vouloir attendre », dit la voix sur un ton si monocorde qu’Uhura se demanda s’il ne s’agissait pas d’une machine.
- « Je vous en supplie, il est de toute première importance que vous me laissiez entrer ! Pour moi comme pour l’ambassadeur ! »
- « Veuillez contrôler vos émotions ! » dit sévèrement la voix.
Uhura résista à l’envie de tirer un coup de pied dans la porte. Elle entendit le sifflement caractéristique d’un rayon transporteur. Ça y était ! La sécurité de Starfleet venait d’arriver non loin de là !
Elle appuya une troisième fois sur le bouton.
- « Nous vous redemandons respectueusement de bien vouloir attendre », répéta la voix.
- « Je suis sur le point d’être arrêtée », cria Uhura. « Dites à Sarek que... »
La porte s’ouvrit enfin.
La maison de l’ambassadeur se trouvait à une centaine de mètres.
Uhura sprinta.
Dans sa jeunesse, elle avait gagné plus d’une médaille sur cette distance.
Les gardes de la sécurité la poursuivaient à travers les jardins de l’ambassade.
Elle arriva devant l’entrée de la résidence avant eux.
Mais la porte, là aussi, était fermée.
Un officier s’approcha d’elle et lui prit le bras.
- « Inutile de résister, commander ! Tout sera beaucoup plus facile si vous nous suivez sans faire d’histoires. »
- « Je vous suivrai si vous me donnez dix minutes pour parler avec l’ambassadeur Sarek. C’est terriblement important ! »
- « Je suis désolée, commander », dit la jeune femme, « mais c’est impossible. J’ai des ordres... »
Elle serra le bras d’Uhura un peu plus fort.
- « Est-ce que vos ordres vous autorisent à violer la souveraineté territoriale d’une planète alliée ? »
Sarek s’était déplacé si silencieusement que personne ne l’avait entendu arriver. La cape noire dans laquelle il était drapé accentuait son autorité naturelle.
« Mon Dieu », pensa Uhura, « il a l’air épuisé, comme s’il n’avait ni dormi ni mangé depuis la mort de Spock. »
Consciente d’avoir outrepassé ses droits, la responsable de l’escouade tenta de faire face de son mieux.
- « Ne vous méprenez pas, monsieur l’ambassadeur. Plusieurs membres de l’équipage de l’Entreprise ont donné des signes de troubles mentaux. Nous étions donc inquiets pour votre sécurité... De plus, le Commander Uhura a besoin d’être soignée. Si vous me la confiez, je la conduirai sans délai à l’hôpital, et c’est tout ! »
- « Le Commander Uhura n’ira nulle part ! Veuillez considérer qu’elle se trouve sous la protection du gouvernement de Vulcain. Quant à vous, vous pouvez vous retirer ! »
La jeune femme se tourna vers Uhura.
- « Commander, est-ce que vous demandez l’asile politique ? Savez-vous ce que cela signifie ? Mais il y a un moyen de tout arranger... Je vous laisse en tête à tête avec l’ambassadeur pendant dix minutes - disons que je ferme les yeux - et puis vous nous suivez gentiment ! »
Uhura apprécia la proposition mais ne lui accorda pas une seconde de réflexion.
- « Il n’en est pas question ! Figurez-vous que j’ai un rendez-vous que je ne voudrais manquer pour rien au monde... »
- « Très bien... Ambassadeur Sarek, mon gouvernement adressera bientôt une demande d’extradition au vôtre ! »
- « C’est son droit le plus strict », dit le Vulcain. « Bonsoir, lieutenant ! »
La jeune femme se mit au garde-à-vous, puis tourna les talons, et, suivie par ses hommes, sortit lentement de l’ambassade.
- « Je vous remercie, monsieur l’ambassadeur », dit Uhura, « je suis venue pour... »
- « Veuillez entrer, commander. Il n’y a pas de raisons pour que nous parlions en nous exposant aux désagréments du froid et des oreilles indiscrètes... »

* * * * *

Kruge se matérialisa sur Genesis à distance raisonnable de ses proies. Surprendre l’adversaire constituait depuis toujours le premier commandement de sa stratégie. Cela avait réussi avec le vaisseau-pirate, puis avec le Grissom, et bien d’autres fois auparavant...
Warrigul apparut à son tour, tremblant d’excitation, mais parfaitement silencieux. Kruge l’avait dressé pour le combat. Un mot de lui, et l’animal tuerait sans hésiter, et sans donner l’alerte à l’ennemi.
Un sergent et un homme de troupe se matérialisèrent à la suite de Warrigul.
Kruge jeta un regard aux alentours et trouva le paysage à son goût. Il aimait l’atmosphère de fin du monde qui régnait sur Genesis...
Il activa son tricordeur et balaya le secteur dans un rayon d’un kilomètre. L’appareil localisa très vite la masse métallique qui avait été l’objet de l’attention de ses ennemis. A présent, l’engin lui indiquait qu’elle n’était plus entourée que par des formes de vie inférieures.
Cependant, c’était près d’elle qu’il fallait retourner pour lancer la chasse !
La piste du gibier commençait là...
Kruge fit signe à ses hommes de se mettre en marche. Warrigul dépassa le petit groupe et se mit à trottiner comme un jeune chiot. En réalité, tous ses sens étaient en éveil...
Le sol trembla. Kruge s’arrêta.
Le vent soufflait de plus en plus fort. Des branches d’arbres cassées net témoignaient de sa puissance.
Le commander klingon se dit que cette planète ressemblait à son âme. Elle tendait à la mort mais luttait pour survivre ! Warrigul s’emplissait les poumons des senteurs agonisantes de Genesis.
Le maître et l’animal suivaient la même ligne de vie. Ils étaient liés comme l’arbre et l’écorce.
Kruge se remit à marcher et arriva en vue de la torpille. Une masse de vers géants immondes grouillaient dans l’herbe souillée par leurs déjections.
Le commander stoppa de nouveau. Il constata que seul Warrigul restait à ses côtés. Ses deux hommes n’osaient pas avancer...
« Voilà le seul point sur lequel je peux leur faire confiance », se dit Kruge, « La lâcheté ! »
Il se retourna et leur fit signe d’approcher.
Les deux hommes obéirent à contre-coeur.
Comme le monstre de la légende de Ngarakkani - la référence indépassable de la mythologie klingonne - un des vers géants se dressa face à Kruge pour lui barrer la route.
Le sergent porta la main à son fuseur.
Kruge l’arrêta d’un geste de la main et ordonna à Warrigul de s’asseoir.
Puis il s’avança et saisit le monstre à la gorge.
Comme Ngarakkani, le héros de son enfance, il allait combattre les démons et les vaincre...
Le ver enroula sa queue autour du cou de Kruge. Le commander essaya de desserrer l’étreinte mortelle de son ennemi.
Mais il n’y avait rien à faire ! La bête était bien trop forte... Kruge pensa qu’il allait mourir et cette idée le remplit d’une joie qu’il ne parvenait pas à comprendre.
Warrigul gémit.
Il implorait l’univers de ne pas lui prendre son seul ami.
Au bord de la perte de conscience, Kruge se ressaisit et se souvint du second commandement de sa stratégie : toujours attaquer et ne jamais défendre !
Il serra plus fort le cou du monstre et sentit qu’il existait une faille à la frontière de deux anneaux.
Tout en entendant ses propres os craquer comme du bois mort, Kruge jeta tout ce qu’il lui restait de force dans la bataille.
Les doigts de ses deux mains se rejoignirent au travers du corps du monstre. Un liquide glaireux coula de la blessure...
Kruge jeta le cadavre du ver aux pieds de Warrigul, qui grogna en reniflant l’odeur pestilentielle de la créature.
Le sergent et le soldat regardaient leur chef comme s’il eût vraiment été Ngarakkani.
Kruge les ignora et flatta la crête de Warrigul.
Puis il prit son communicateur et l’ouvrit.
- « Torg », dit-il d’une voix neutre, « Je n’ai rien trouvé d’intéressant. Je continue à chercher... »

* * * * *

Du haut de la colline où Saavik, l’enfant vulcain et lui avaient trouvé refuge, David regardait le monde qu’il avait créé, et le trouvait formidablement beau.
Pourtant, cette merveille était en train de s’auto-détruire !
David se souvint des vignes de Regulus 1. Elles lui avaient donné un avertissement auquel il aurait dû prêter plus d’attention, comme il aurait dû prêter plus d’attention aux équations douteuses.
Mais il ne l’avait pas fait, et, à présent, l’évolution de Genesis était irréversible...
Chaque espèce grandissait, changeait, se développait, en vue de sa seule destruction. Les plantes mouraient sans donner naissance à de nouvelles plantes. Les arbres étaient rongés par leur propre sève. La planète entière payait son écot à la mort !
Et, si les estimations de David étaient justes, ce processus ne serait même pas achevé quand la planète exploserait, et entraînerait tout le secteur de Mutara dans son désastre. Bientôt, tout ce qui avait été atteint par la vague Genesis se transformerait en un plasma homogène en fusion : la proto-matière !
L’ombre de David se projetait dans le lointain. La nuit approchait. L’obscurité atteignait maintenant la forêt où ils avaient retrouvé la torpille du Capitaine Spock. Bientôt, elle aurait recouvert tout le paysage.
Saavik et lui avaient découvert un point d’observation, mais pas la moindre trace d’éventuels survivants du Grissom. Cela ne voulait cependant pas dire qu’il n’y en avait aucun !
« Peut-être se cachent-ils simplement ? » pensa David, « Pour ne pas être rattrapés par leurs agresseurs... »
Mais il était plus probable que personne n’ait survécu. Pourtant, avant d’en être tout à fait sûr, le jeune biochimiste laissait son communicateur ouvert sur le canal prioritaire de la Fédération.
David se leva. La nuit était totalement tombée, et il ne parvenait plus à distinguer quoi que ce soit.
Il faudrait recommencer demain...
S’il devait y avoir un” demain” !
Le jeune homme eut vite fait de rejoindre la caverne où Saavik et l’enfant l’attendaient.
Il entra, s’attendant à voir le pâle rayon de la lampe de camp de Saavik.
Mais la caverne était plongée dans l’obscurité.
- « Saavik ! » appela David.
La jeune femme ralluma sa lampe et baissa son fuseur.
- « Je n’avais pas reconnu le bruit de vos pas », dit-elle comme pour s’excuser. « J’ai cru qu’il y avait du danger... »
L’enfant vulcain gémit à deux ou trois reprises. Saavik se pencha sur lui et lui parla dans une langue que David ne comprenait pas, mais qu’il reconnut.
- « Pourquoi vous adressez-vous à lui en vulcain ? »
- « Je sais que c’est illogique, parce qu’il ne peut pas comprendre. Mais il ne comprendrait pas mieux une autre langue, et le vulcain est la première chose que Spock m’a apprise. »
- « Il est difficile de penser que cet enfant est Spock », murmura David.
- « Il est seulement une part de lui, David. La part physique. Son esprit n’est encore qu’un potentiel inexploité. Mais il peut accéder à la conscience avec le temps et un bon professeur. Cet enfant ressemble beaucoup à la fillette que j’étais lorsque Spock m’a trouvée... Je peux essayer de faire pour lui ce qu’il a fait pour moi. »
La jeune femme tremblait, et David le remarqua enfin.
- « Saavik, vous avez froid... »
- « Je refuse de percevoir le froid, David ! Il disparaîtra si je me concentre suffisamment ! »
David s’assit près d’elle et la prit dans ses bras. Elle ne se débattit pas, mais ne répondit pas non plus à son étreinte.
L’enfant recommença à hurler. David fixa intensément la voûte de la caverne, mais la secousse sismique qui suivit le cri de l’enfant ne fut pas assez forte pour les mettre en danger.
- « Dors », dit Saavik en vulcain.
David commuta son tricordeur sur géo et l’activa. Le résultat ne lui procura aucun réconfort.
- « La planète vieillit à une vitesse anormale... », dit-il.
- « Oui, je sais... Et Spock fait comme elle ! »
David la regarda, puis, pris d’une inspiration soudaine, dirigea le faisceau de la lampe sur l’enfant.
- « Oh non ! » s’exclama-t-il.
Un heure plus tôt, le petit Vulcain avait l’air d’avoir huit ou neuf ans. A présent, il ressemblait à un enfant de treize ou quatorze ans.
- « Il évolue avec la planète », commenta Saavik d’une voix mal assurée.
Peut-être espérait-t-elle que son compagnon lui fournisse une explication plus rassurante ?
Mais David n’avait rien à dire qui pût la réconforter.
- « L’effet Genesis est comme un balancier qui va de la création à la destruction à toute vitesse. C’est vrai pour la planète, et c’est vrai pour... lui ! »
- « Combien nous reste-t-il de temps ? » demanda Saavik en pensant que, s’ils devaient mourir, autant valait que ce soit le plus vite possible. Mais tout en acceptant la logique de son raisonnement, elle se sentait prête à lutter pour chaque instant de vie qu’il lui restait...
- « Quelques jours... » murmura David, « peut-être seulement quelques heures... Tout le système est instable ! Je ne peux pas deviner quelle variable déclenchera le processus final... Mais je sais qu’il y en a une, et... et je suis désolé. »
Saavik lui fit signe qu’elle acceptait son diagnostic et ses regrets.
- « Je suis très inquiète pour Spock. Bientôt, il sentira la brûlure de son sang vulcain... »
- « De quoi parlez-vous ? »
« Je n’aurais pas dû évoquer le Pon Fan », se dit Saavik, « il est illogique d’accabler David avec un problème de plus auquel il ne pourra rien. Personne ne peut rien contre la folie qui s’empare des mâles vulcains tous les sept ans de leur vie d’adulte. »
Le tricordeur de David bipa au moment où elle se demandait si elle devait répondre à la question de son compagnon ou s’en tirer par un mensonge.
- « Quelqu’un arrive », dit David à voix basse. « Je ne sais pas qui... Mais nous n’allons pas tarder à le savoir... »
Saavik jugea qu’il y avait une chance sur mille pour qu’il s’agisse de survivants du Grissom, et entre cinq et dix pour que les nouveaux arrivants eussent autre chose que des intentions belliqueuses. Cependant, être fait prisonnier par les assaillants du Grissom valait mieux que de périr dans l’explosion de la planète.
Elle se leva brusquement.
- « Je vais voir ! »
- « Non ! C’est à moi de le faire ! » dit fermement David. « Donnez-moi votre fuseur. »
Saavik hésita un moment.
Techniquement, David était un civil qui ne possédait aucune des qualifications requises pour mener à bien une opération d’espionnage.
D’un autre point de vue, il était encore moins apte à affronter ce qui allait bientôt arriver à l’enfant vulcain.
De plus, il ne faisait pas de doute qu’il revendiquait la mission dans le but d’apaiser sa culpabilité.
Saavik prit son fuseur et le lui tendit.
David lui caressa la main, saisit l’arme et disparut dans l’obscurité.
Un instant plus tard, l’enfant poussa un cri de douleur et d’agonie...

CHAPITRE DIX

L’Entreprise fendait librement l’espace...
Loin derrière, l’Excelsior attendait qu’on vienne le remorquer.
Jim Kirk se demanda si Uhura avait pu gagner l’ambassade de Vulcain sans ennuis. Normalement, leur plan avait été minuté avec précision, mais il pouvait toujours s’y être glissé un grain de sable, et l’amiral avait appris à les redouter plus que n’importe quel adversaire...
- « Planète Genesis à deux heures, amiral », l’informa Sulu.
- « Pouvons-nous tenir la vitesse, Scotty ? » demanda Jim.
- « Affirmatif, monsieur. L’Entreprise a trouvé son second souffle. »
- « Scanning pour vaisseaux hostiles ! »
- « Scanning négatif pour le moment ! » dit une voix qui ressemblait à s’y méprendre à celle de Spock.
Jim regarda en direction de la console scientifique. Le docteur McCoy se tenait à la place de Spock, penché sur les senseurs...
- « Ai-je été bien ? » demanda-t-il d’un air gêné.
- « Très bien, Bones ! », murmura Jim. « Et même formidable ! »
- « Amiral », intervint Chekov, « Starfleet essaye d’appeler le Grissom pour le mettre en garde contre nous ! »
- « La réponse ? »
- « Aucune réponse, monsieur ! »
- « Que va faire le Grissom ? Se ranger de notre côté, ou nous tirer dessus ? » dit Jim presque pour lui-même. « Pavel, rompez le silence radio et envoyez mes amitiés au capitaine Esteban. »
- « A vos ordres ! »
Kirk se leva et se rendit à côté de McCoy.
- « Comment allons-nous ? » demanda-t-il.
McCoy lui lança un regard pensif et légèrement sardonique.
- « Comment NOUS allons ? Je m’étonne que vous puissiez tourner ça aussi légèrement, Jim ! Ceci dit, NOUS allons bien, mais je préférerais avoir donné un de mes reins à Spock plutôt que de devoir transporter tout le fourbi qu’il a collé dans ma tête ! »
- « Amiral ! »
- « Oui, monsieur Chekov ? »
- « Le Grissom ne répond sur aucun canal. »
- « Continuez d’essayer à intervalles réguliers, Pavel... »

* * * * *

Carol Marcus se trouvait devant la porte d’une grande maison d’allure victorienne. Elle se retourna pour voir au loin la petite ville de Port Orchard. Puis elle jeta encore un coup d’oeil au merveilleux jardin qui entourait la demeure.
Des rhododendrons décoraient la cour d’honneur. Ils portaient déjà les bourgeons qui écloraient au printemps. Carol se souvint qu’elle avait espéré les voir en fleurs.
Mais ce n’était plus possible, parce qu’elle avait dû venir bien plus tôt que prévu.
Seule !
Elle frappa enfin à la porte. Elle entendit un bruit de pas, puis le lourd panneau de bois s’ouvrit.
- « Je suis désolée de ne pas arriver au moment où je l’avais annoncé », dit-elle, « Je devais remettre quelque chose aux parents de Del March, mais je n’ai pas pu les trouver. En fait, je me suis perdue dans... » Elle s’arrêta de parler, ou, plutôt, de bafouiller lamentablement. « Excusez-moi encore », reprit-elle plus calmement, « Je suis Carol Marcus. »
- « Entrez », dit la mère de Vance en lui prenant la main.
Sa voix avait le même timbre que celle de son fils. « Je suis Aquilla Madison, et voici Terrence Laurier, le père de Vance... »
Les parents de Vance étaient tous les deux grands et élancés, comme lui. Carat s’attendait à ce qu’ils fussent à peu près de son âge, puisque Vance n’avait que quelques années de plus que David. Mais elle se rendit compte qu’ils étaient beaucoup plus vieux qu’elle, sans doute d’une bonne vingtaine d’années. Les cheveux crêpus d’Aquilla avaient des reflets d’argent. Ceux de Terrence, qu’il portait plus longs, étaient passés de leur noir originel à un poivre-et-sel plein de séduction.
Terrence et Aquilla conduisirent Carol jusqu’au salon. C’était une grande pièce meublée avec goût. Des tapis orientaux recouvraient le sol. Les hôtes de Carol s’assirent côte à côte sur un sofa après l’avoir invitée à s’installer dans un joli fauteuil en rotin.
Carottes regardait sans savoir quoi dire.
- « Del était vraiment incorrigible ! » dit Aquilla.
- « Je pensais avoir mal noté l’adresse ! Voulez-vous dire qu’il faisait exprès d’égarer les gens ? »
- « Disons qu’il faisait exprès de les amener à penser qu’ils avaient mal noté l’adresse ! »
- « Je n’y comprends rien ! Où vit vraiment sa famille ? »
- « Il n’en avait pas... » intervint Terrence. « Ou, s’il en avait une, il ne tenait pas à ce qu’on le sache ! »
- « Mais il habitait bien quelque part ? »
- « Oui, ici ! » dit Aquilla.
- « Ce que vous devez comprendre à propos de Del », reprit Terrence, « c’est qu’il adorait brouiller les pistes. Il s’était inventé un nom, une maison, des parents... Enfin, tout ce qu’il faut ! »
- « Mais on ne peut pas faire une chose pareille de nos jours ! »
- « C’était un génie de l’informatique. Rien ne l’arrêtait. Et puis, nous ne lui demandions pas grand-chose. J’avais seulement tenu à parler à son père, et il m’avait mis en rapport avec un synthétiseur de voix de son invention. Au téléphone, l’illusion était parfaite. De plus, qui soupçonnerait un gamin ? »
- « C’est vrai », dit Aquilla, « Vance et lui étaient amis depuis un an quand Terrence et moi commençâmes à avoir des doutes. Notre fils savait depuis longtemps, mais il n’avait pas réussi à persuader Del de nous faire confiance. »
- « Et comment avez-vous découvert la vérité ? »
- « J’ai voulu aller chez lui un jour », dit Terrence, « j’avais l’intention de passer un bon savon à ses parents, et de leur demander de s’occuper un peu mieux de lui. Je me suis perdu, tout comme vous, parce que l’adresse n’existait pas ! »
- « C’est alors que nous avons découvert qu’il habitait seul dans une maison délabrée », compléta Aquilla. « Il nous a fallu pas mal de persuasion pour le convaincre de s’installer chez nous... »
Carol s’aperçut qu’elle avait déjà cédé au charme de la maison des parents de Vance. Celui-ci lui avait raconté que les Madison - les ancêtres d’Aquilla - avaient été parmi les premiers Noirs à devenir propriétaires terriens dans la région, bien longtemps avant la naissance de la Fédération. Depuis, la demeure avait été choyée par des générations de Madison qui s’étaient aimés et soutenus à l’abri de ses murs.
- « Avez-vous adopté Del ? » demanda Carol.
- « Nous le voulions. Mais il avait peur des formalités obligatoires. Il redoutait que sa famille n’en profite pour lui remettre le grappin dessus. Et il n’y avait pas moyen d’argumenter avec lui ! »
Carol approuva de la tête. Elle-même s’était rarement risquée à le faire.
- « D’ailleurs », continua Aquilla, « peut-être avait-il raison ! »
- « Oui » admit Terrence, « De plus, nous n’avons jamais insisté... Nous avions peur qu’il fasse une fugue, et nous l’aimions déjà beaucoup, même s’il pouvait être assez difficile à vivre ! »
- « Il avait la réputation d’être un peu... extravagant », dit Carol.
- « Une fois qu’il a été majeur, quand il n’a plus eu à craindre d’être ramené de force à l’endroit - quel qu’il soit - d’où il s’était échappé, Del n’a plus eu besoin de prendre garde à passer inaperçu en toutes circonstances. C’est là qu’il est devenu... « extravagant  ». Nous nous sommes fait beaucoup de souci pour lui pendant ces années. Vance aussi... »
- « Je ne l’ai pas connu aussi bien que j’aurai dû », reconnut Carol. « Nous avions du mal à être sur la même longueur d’onde ! Mais mon fils, David, était très proche de lui. »
Carol ouvrit son sac et en sortit une grande enveloppe.
- « Voilà ce que je voulais donner à ses parents... Je pense que vous méritez de l’avoir. C’est une affiche dessinée par Vance. Del l’avait accrochée au mur de son bureau. »
Aquilla sortit l’affiche de l’enveloppe et la déplia. Vance avait représenté Mickey et Minnie, les particules qu’ils avaient découvertes, en train de danser la farandole autour d’une planète morte. Sous le dessin, il avait écrit « Vive la Vie  » en caligraphiant chaque lettre avec un crayon de couleur différent.
Aquilla et Terrence regardèrent longuement l’affiche. Puis Terrence releva la tête, et Carol comprit qu’elle ne pourrait pas éviter plus longtemps de parler de Vance.
- « J’aimais votre fils. Je ne sais pas s’il vous en avait parlé, mais... »
- « Bien sûr qu’il nous en avait parlé », dit Aquilla, « nous attendions impatiemment que vous veniez en vacances ensemble le printemps prochain. Car vous seriez venue nous voir avec lui, n’est-ce pas ? »
- « Oui, je serais venue... Il me parlait souvent de vous. Aquilla, Terrence, c’était un homme tellement hors du commun ! »
- « Carol », demanda Terrence, « qu’est-il arrivé sur le laboratoire spatial ? Nous n’avions jamais imaginé qu’il travaillait sur un projet militaire ! »
- « Ce n’était pas un projet militaire ! Nous visions exactement le contraire ! »
Elle leur raconta l’histoire de Genesis, et la version la moins douloureuse de la fin de Vance et de Del. Même édulcoré, son récit revenait à confier à des parents que leur fils était mort à cause d’une guerre privée qui ne le concernait pas.
Quand elle eut fini, elle s’aperçut que Terrence et Aquilla se tenaient par la main et pleuraient à grosses larmes.
Carol se leva. Elle ne voulait pas leur infliger son chagrin, et pensait qu’ils avaient besoin d’être seuls...
- « J’aurais aimé venir vous voir au printemps prochain », dit-elle en retenant mal ses propres larmes. « Je suis tellement désolée... Il vaut mieux que je parte... »
Aquilla se leva à son tour.
- « C’est de la folie, mon enfant ! Il fait déjà noir, et le voyage de retour est très long. »
Aquilla disait la vérité. Port Orchard était un site historique interdit à la téléportation. Pour en revenir, il fallait prendre la route, ou le bateau.
- « Nous vous avons préparé une chambre... » ajouta Terrence.
Carol abdiqua. L’invitation venait du fond du coeur, et elle éprouvait une immense gratitude pour les parents de Vance.
En dépit de toutes les raisons qu’ils auraient eues de lui en vouloir, ils l’accueillaient à bras ouverts, et lui donnaient ainsi l’occasion de passer quelque temps en compagnie des deux seuls êtres au monde qui lui rappelaient l’homme qu’elle aimait...

* * * * *

Saavik se réveilla brusquement. Un instant, elle se dit qu’il était impossible qu’elle se soit endormie en un pareil moment. Mais le fait s’avérait incontestable. Elle avait dormi, et aurait été incapable de dire ce qui l’avait réveillée !
Elle se leva et alla jusqu’à l’entrée de la caverne.
La planète Genesis bruissait dans l’obscurité. Des éclairs lumineux, semblables à des esprits, jaillissaient parfois au-dessus de la crête des arbres.
« Cette bio-luminescence correspond au moment de la journée que les Humains nomment entre chien et loup, et les Romuliens l’heure du renard ... » se dit la jeune femme. « Et les Vulcains, comment le nomment-ils ? Nul doute qu’ils en parlent en termes scientifiques, comme moi ! »
La jeune femme fit quelques pas sur le promontoire qui se trouvait devant la caverne. Elle ne voulait pas rentrer tout de suite de peur de réveiller l’enfant, qui avait profité de l’accalmie provisoire de Genesis pour sombrer dans un sommeil qu’elle supposait sans rêves.
Saavik se rendit compte que beaucoup de temps s’était écoulé depuis le départ de David. Elle ouvrit son communicateur et décida de prendre le risque d’une brève transmission.
- « Saavik à David ! »
Il n’y eut pas de réponse. Saavik referma son communicateur en refusant de se laisser gagner par l’inquiétude qu’elle sentait monter en elle.
L’inquiétude, après tout, n’était pas seulement une émotion indésirable elle représentait une perte d’énergie parfaitement illogique !
Un cri de douleur déchira la nuit. Saavik se prépara à subir la secousse sismique qu’il annonçait. La terre trembla quelques secondes plus tard...
La jeune femme courut jusqu’à la caverne en se protégeant des éclats de rochers qui déboulaient le long des pentes de la colline. Une fois à l’abri, elle braqua le faisceau de sa lampe en direction de l’endroit où son protégé s’était endormi.
Il était debout et se serrait contre la pierre comme si elle eût pu lui communiquer un peu de sa froideur, et calmer le feu qui le brûlait de l’intérieur. Ses muscles étaient tendus à craquer, et il ne se détendit pas lorsque la secousse cessa.
Son état n’avait rien à voir avec les convulsions d’agonie de la planète !
- « Spock », appela doucement Saavik.
Le Vulcain se retourna lentement. Il avait encore changé, et ne ressemblait plus du tout à un enfant !
« Il est plus jeune que je ne l’ai jamais connu  », pensa Saavik, « mais c’est bien mon professeur, mon mentor... Le Capitaine Spock ! »
La fièvre déformait son visage et faisait luire ses yeux comme des novas. Il était en train de combattre un mal qu’il ne pouvait pas comprendre. Il luttait pour contrôler son corps, un corps qui appartenait aussi à Genesis...
Saavik savait qu’il n’avait aucune chance de remporter la victoire.
- « Les temps sont venus », lui dit-elle en vulcain.
Elle s’approcha en lui parlant d’une voix rassurante.
- « Ceci se nomme le Pon Farr... »
Il ne saisissait pas le sens de ses mots, mais le ton de sa voix le calmait.
- « Me ferez-vous confiance, mon maître, mon ami ? » dit-elle en ayant conscience qu’elle s’adressait à l’être qu’il avait été par le passé, et qui n’avait rien à voir avec la coquille vide qui lui faisait face.
« Mais je ferai tout ce que je peux  », pensa-t-elle, « parce qu’il existe toujours des possibilités... »
Le son de la respiration affolée du jeune Vulcain emplissait la caverne. Saavik s’agenouilla près de lui, incertaine de ce qu’il fallait faire.
« Nous ne sommes pas mentalement liés  », pensa-t-elle, « cela peut m’empêcher d’avoir le moindre pouvoir sur sa douleur... Mais il faut que j’essaye ! »
La fièvre était si forte qu’elle diffusait de la chaleur contre sa propre peau. Elle prit la main droite de son compagnon et la guida jusqu’à la sienne. Puis elle posa sa main gauche sur la tempe de l’être qui, jadis, avait été Spock...
L’esprit sophistiqué de Saavik entra en contact avec le cerveau embryonnaire du Vulcain. Elle commença à utiliser les techniques qu’il lui avait apprises pour calmer sa peur et soulager sa confusion. Peu à peu, la tension décrut.
Saavik sentit qu’il se détendait.
Spock bougea la main et lui toucha gentiment la joue. Saavik réalisa qu’il souhaitait suivre le contour de son visage avec ses doigts. Puis, lorsqu’elle rencontra son regard, elle eut le sentiment qu’il était en train de comprendre qu’ils se ressemblaient...

* * * * *

Le passage de la vitesse hyper-atomique à la propulsion sub-luminique créa des distorsions sur l’écran de contrôle de l’Entreprise. Jim Kirk cligna des yeux à plusieurs reprise. Puis, en dépit de tous ses ennuis, il ne put s’empêcher d’admirer la beauté de l’astre et de la planète qui gravitaient dans la nébuleuse de Mutara.
- « Nous entrons dans le secteur de Mutara », dit Sulu, « Vitesse sub-luminique. Planète Genesis en vue. »
- « Où en êtes-vous avec le Grissom, monsieur Chekov ? » demanda Jim.
- « Toujours aucune réponse, monsieur ! »
Sulu augmenta la définition de l’écran de contrôle et donna le plus de puissance possible aux senseurs, mais en vain. Le Grissom demeurait indétectable.
- « Bones », dit l’Amiral, « pouvez-vous me donner un relevé détaillé du quadrant ? »
Le docteur était toujours assis au poste de Spock. Il se plongea dans une profonde réflexion, puis baissa les bras en signe d’impuissance.
- « J’ai peur que vous m’en demandiez trop, Jim... »
- « Ce n’est pas grave, docteur... Monsieur Chekov ? »
- « Oui ? »
- « Occupez-vous des senseurs, s’il vous plaît. »
Chekov se leva et alla rejoindre McCoy.
- « Je suis désolé... », dit tristement celui-ci.
- « Ne vous inquiétez pas, docteur, votre heure viendra bientôt ! Monsieur Sulu, transférez toute la puissance aux senseurs. »
- « Puissance transférée, monsieur ! »
- « Aucun signe du Grissom, ni de quoi que ce soit d’autre, amiral ! » confirma Chekov.
- « Continuez la surveillance jusqu’à nouvel ordre ! »lança Kirk avant d’aller se poster près de McCoy.
- « Ça va, Bones ? »
- « Je n’en sais rien, Jim... Il... Il n’est plus là ! Parfois je le sens si présent que j’ai l’impression que nous pourrions entamer une de nos bonnes vieilles polémiques. Mais il disparaît au bout d’un moment... Et ses absences se font de plus en plus longues... Vous comprenez ? »
- « Et lorsqu’il revient ? »
- « C’est de plus en plus faible à chaque fois, Jim ! Comme s’il s’affaiblissait d’heure en heure... »
Kirk frissonna. Bien que McCoy n’eût pas jugé utile de le préciser, il était évident que lui aussi perdait lentement ses forces.
- « Essayez de le retenir, Bones... Essayez de ne pas flancher... Nous sommes presque arrivés ! »

* * * * *

Saavik caressa une mèche des cheveux de Spock. La fièvre était tombée, la folie ne le menaçait plus. Il dormait profondément, et il vivait...
Il vivait ?
Saavik se demanda si elle lui avait réellement fait du bien en lui sauvant la vie. Il était toujours lié à l’évolution de la planète, qui recommencerait bientôt à le torturer.
La jeune femme soupira. Toutes ces questions n’avaient aucun sens. Elle avait agi selon sa conscience, et il ne servait à rien de philosopher...
Mais le silence de David commençait à devenir plus qu’inquiétant. Normalement, son compagnon aurait dû être de retour depuis longtemps. Elle saisit son communicateur, puis se ravisa. Spock resterait inconscient de longues heures. Il était plus prudent de partir à la recherche de David sans révéler sa position.
Elle se leva et se dirigea vers la sortie de la caverne.
Saavik s’immobilisa en entendant un bruit de pas. Cela venait du promontoire, mais elle était incapable de dire s’il s’agissait de David ou de quelqu’un d’autre.
L’atmosphère empoisonnée de Genesis altérait ses perceptions, et il n’y avait rien de plus normal.
Une ombre immense obstrua l’entrée de la caverne. L’être transportait un tricordeur qui bipait de plus en plus fort.
C’était un Klingon !
Saavik réfléchit à toute vitesse. Si elle pouvait réveiller Spock, détourner l’attention du Klingon, et s’enfuir dans les bois avec son maître, il y avait une chance que...
L’attaque du Klingon la prit presque par surprise. En une fraction de seconde, il était entré dans la caverne et s’était précipité sur elle. Elle tenta une esquive, qui échoua d’un rien...
Son agresseur était si lourd et si musclé qu’elle ne parvenait pas à lui placer une de ses prises habituelles.
Le Klingon l’avait entourée de ses bras, et commençait à resserrer son éteinte mortelle en proférant des sortes d’incantations dans un dialecte qu’elle ne comprenait pas.
Saavik fit semblant d’abdiquer. En réalité, elle se remémorait l’anatomie des Klingons, qui possédaient des points sensibles différents de ceux des Vulcains ou des Romuliens.
Le soldat relâcha sa prise un instant trop tôt. Saavik se dégagea et le frappa sèchement à la base de la mâchoire.
Le Klingon hurla et recula de quelques pas.
Des rires retentirent dans la caverne.
Deux autres Klingons contemplaient la scène avec une lueur d’amusement dans les yeux. ils se tenaient près de Spock, qui les regardait avec une bouleversante expression de détresse. Leurs fuseurs étaient braqués sur le malheureux Vulcain.
L’un d’entre eux parla à Saavik sur un ton goguenard. Elle ne comprenait pas ses paroles, mais le sens en était pourtant très clair : elle pouvait continuer à se battre contre son adversaire, et le vaincre. Cela ne changerait rien pour elle, puisqu’ils tenaient Spock en otage...
Par contre, le pauvre soldat n’aurait pas fini d’entendre parler de la femme qui l’avait défait !
Saavik baissa les bras en signe de reddition. Rendu furieux par les moqueries de ses camarades, le Klingon se rua sur elle comme un fauve enragé. Il la saisit à bras le corps et la projeta contre la paroi de la caverne.
L’impact lui coupa le souffle. Saavik s’appuya contre la pierre froide. Ses genoux tremblaient, et elle avait des difficultés à tenir debout.
Son adversaire adressa un grognement furieux aux deux autres soldats, puis il s’approcha de la jeune femme, lui retourna sauvagement un bras dans le dos, et la poussa hors de la caverne. Les deux autres forcèrent Spock à se lever et le traînèrent dehors.
Saavik s’écroula sur le sol rocailleux du promontoire. La nuit avait à présent envahi la planète. Les arbres ressemblaient à des fantômes noirs. Des branches et des éclats de bois volaient de toute part. Saavik essaya de regarder Spock, pour voir s’il allait bien. Avec la toge pour seul vêtement, il était terriblement vulnérable.
Mais les Klingons la forcèrent à avancer avant qu’elle n’ait pu repérer Spock dans l’obscurité.
Une branche la frappa douloureusement au torse. Une autre lui frôla les cheveux.
Pourtant, il n’y avait pas de vent...
Même les rochers avaient changé. Le sol du promontoire semblait comme patiné par des milliers d’années de lente érosion.
Genesis allait inexorablement vers sa mort quelques jours après sa naissance.
Saavik aperçut un officier klingon qui se tenait debout sur un rocher, et contemplait
Genesis avec une attitude de propriétaire.
Les soldats jetèrent Saavik et Spock à ses pieds.
Kruge se retourna majestueusement.
- « Je suis venu de loin pour conquérir la puissance de Genesis... » dit-il en Standard sans rien faire pour déguiser l’impatience qui tremblait dans sa voix, « Et qu’est-ce que je découvre ? »
Le commander fit un geste de la main en direction de Saavik et de Spock.
Deux nouveaux soldats sortirent de l’ombre. Ils tenaient chacun David par un bras et le propulsèrent violemment à côté de Saavik. La jeune femme vit qu’il avait l’air abattu et honteux. Les soldats l’avaient frappé, du sang séchait au coin de sa bouche, et ses vêtements étaient déchirés.
La jeune femme eut l’impulsion de le toucher, de le consoler, et de le protéger. Mais elle n’en fit rien. Si les Klingons s’apercevaient qu’il existait un lien entre eux, ils auraient vite fait d’en tirer avantage.
- « Oui », reprit Kruge d’une voix théâtrale, « qu’est-ce que je découvre ? Trois gamins ! Trois sales gosses dont deux sont des métis ! Je sais bien que les Humains n’attachent aucune importance à la pureté de la race... »
Il regarda Saavik et Spock et éclata de rire.
- « Mais vous deux, vous ne faites vraiment pas honneur à l’orgueil des Vulcains ! »
Warrigul émit un gloussement qui ressemblait vaguement au rire de son maître.
Saavik se releva très lentement, en proie à une fureur plus forte que tout ce qu’elle avait éprouvé jusqu’alors.
- « Monseigneur », dit-elle d’une voix calme qui l’étonna elle-même, « Nous sommes les derniers survivants d’une expédition scientifique. Cette planète s’auto-détruira dans quelques heures. Le projet Genesis est un échec. »
- « Un échec ? » ricana Kruge. « Vous qualifiez d’échec l’arme la plus puissante qui a jamais existé ? »
Il avança d’un pas. Saavik dut tendre le cou pour le regarder. Il était beaucoup plus grand qu’elle, et même que Spock.
- « Mais qu’appelleriez-vous donc un succès, mon enfant ? » continua-t-il sur un ton faussement badin.
Saavik garda le silence. Kruge lui saisit le menton sans ménagement.
- « Révélez-moi le secret de Genesis ! »
- « Je ne le connais pas... » dit Saavik.
- « Alors, j’espère que souffrir est votre passe-temps favori ! »
Saavik était habituée à ce qu’on la croit sur parole, mais elle savait qu’il n’y avait aucune chance pour que le Klingon se contente de sa bonne foi.
- « Je n’appartiens pas à l’équipe qui a conçu Genesis... » reprit-elle calmement. « De plus, ce projet a nécessité des années de préparation et de recherches. Même un de ses créateurs serait incapable de vous en livrer le mode d’emploi en quelques phrases. Il faudrait des mois et des mois...
Kruge leva lentement le bras. Mais le sergent klingon accourut avec un communicateur à la main, tremblant d’excitation.
- « Maître... »
- « J’avais ordonné que l’on ne me dérange pas ! »
- « Maître », dit la voix de Maltz dans le communicateur, « un vaisseau de la Fédération approche de la planète ! » »
Saavik et David se regardèrent, un mélange d’espoir et d’étonnement dans les yeux.
Kruge leur jeta un coup d’oeil méprisant, comme s’il pensait qu’ils avaient appelé le vaisseau dans le seul but de le contrarier.
- « Téléportez-moi à bord ! » ordonna-t-il à Maltz. Puis, juste avant de disparaître en compagnie de Warrigul, il s’adressa au sergent sur un ton lourd de menaces potentielles.
- « Je compte sur vous pour qu’ils ne s’échappent pas, sergent ! »
- « Oui, maître ! » cria l’homme un instant avant que le rayon téléporteur n’ait dématérialisé Kruge et Warrigul.
Kruge se rematérialisa à bord de l’oiseau de proie et se rua sur la passerelle.
Torg le salua et lui désigna l’écran de contrôle.
- « Alerte rouge », cria le commander, « tout le monde aux postes de combat ! »
Puis, pendant que ses hommes s’activaient autour de lui, il contempla en souriant le vaisseau de type Constellation qui avançait lentement vers lui.
Warrigul se pressa contre sa jambe. Kruge lui flatta le menton, et l’animal poussa un petit cri de plaisir.
- « Regarde la belle proie qui va s’offrir à nous, Warrigul ! » dit le commander en souriant cruellement.

* * * * *

Sur l’Entreprise, Chekov essayait toujours de joindre le Grissom sans y parvenir. Jim Kirk se demanda si Esteban n’était pas tout simplement reparti vers la terre une fois sa mission accomplie.
« Oui  », pensa-t-il, « c’est la seule explication. Et peut-être même sont-ils déjà arrivés... David doit être en train de boire un café, ou de rire avec Carol du comportement de cet imbécile de James Kirk, qui commence à voler des vaisseaux à l’âge où la plupart des gens passent leurs soirées devant un feu de cheminée, des pantoufles aux pieds... J’espère sincèrement qu’ils s’amusent bien ! »
Jim se frotta les yeux. Il était terriblement fatigué...
- « Amiral ! » dit Chekov.
- « Que se passe-t-il, Pavel ? »
- « Je jurerais que nous ne sommes pas seuls... Les senseurs sont muets, mais j’ai le sentiment qu’il y a quelque chose... »
- « Avez-vous vu quoi que ce soit, Pavel ? » demanda Jim, conscient que Chekov, après vingt ans de service, ne pouvait être soupçonné de parler à la légère.
- « Très vaguement, monsieur... Mais il pouvait s’agir d’un vaisseau ! »
- « Le Grissom, peut-être... » dit pensivement Jim. « Ouvrez-moi tous les canaux, monsieur Chekov ! »
Chekov fit signe à Jim que c’était fait.
- « Grissom, ici l’Entreprise ! Répondez... Répondez. »
- « Toujours rien sur les senseurs, monsieur... » dit Chekov.
- « Scanning serré de la zone, Pavel ! Monsieur Sulu, mettez sur visuel. »
Les deux hommes obéirent.
L’écran ne montrait que le vide de l’espace.

* * * * *

Sur l’oiseau de proie, Kruge écoutait attentivement l’appel non codé de l’Entreprise.
- « Ici Jim Kirk ! L’Entreprise appelle le Grissom ! J.T., Saavik, David, répondez ! »
- « Au rapport, Torg ! » dit Kruge d’une voix apparemment neutre.
En réalité, il bouillait d’impatience.
Jim Kirk !
L’Entreprise !
Voilà les trophées qu’il ramènerait en plus de Genesis, à son retour sur sa planète natale !
Voilà ce qui assurerait son triomphe !
- « Bouclier d’invisibilité activé, maître ! », dit Torg, « L’ennemi se déplace en sub-luminique. Distance: cinq mille kilocams... »
- « Très bien ! » claironna Kruge. Puis il se pencha sur Warrigul et lui murmura à l’oreille: « Voilà la chance que nous attendions depuis toujours, mon ami... »
- « Distance trois mille kilocams. »
- « Laissez-les venir ! Mais prêts pour sub-luminique. »
- « A vos ordres, Maître ! »
Kruge remarqua la concentration de Torg, qui contrastait avec la gêne de Maltz.
- « Distance: deux mille kilocams. »
- « Transférez toute l’énergie à l’armement. »
- « Armement paré, maître. »
Kruge regarda fixement le nouveau responsable de l’armement.
- « Préparez-vous au feu ! Je veux seulement l’endommager... Compris ? »
- « PARFAITEMENT compris, maître », dit l’homme.
- « Distance: mille kilocams. »
- « Attendez », dit Kruge alors que l’Entreprise apparaissait enfin clairement sur son écran de contrôle. « Attendez ! »

* * * * *

Au même moment, Kirk étudiait la vue que lui offrait l’écran de l’Entreprise.
- « Là ! », s’exclama-t-il. « Cette distorsion... Est-ce que vous la voyez, Monsieur Sulu ? »
- « Oui, amiral. Elle grandit à mesure que nous approchons... »
- « On dirait même qu’elle vient à notre rencontre ! Votre opinion, Sulu ? »
- « Je pense qu’il s’agit d’un écran d’énergie, monsieur... »
- « Assez étendu pour cacher un vaisseau ? »
- « Un bouclier d’invisibilité ! » dit Sulu en élevant pour la première fois le ton.
- « Oui », lui confirma Jim. « Alerte rouge, Monsieur Scott. »
- « Exécution, monsieur ! »
Le mystérieux vaisseau avait dû téléporter quelqu’un à son bord, et c’était à cet instant que Chekov l’avait sans doute aperçu. Mais s’il avait été distrait ne serait-ce que quelques secondes...
- « Bien joué, Pavel. Vous avez toujours un oeil de lynx. »
- « Merci, amiral ! »
Le signal de l’alerte rouge se mit à clignoter, et l’alarme à sonner. Jim sourit. C’était beaucoup de remue-ménage pour un vaisseau dont l’équipage se composait de cinq personnes, toutes présentes sur la passerelle...
- « Scotty, toute la puissance aux fuseurs ! »
- « Oui, monsieur ! »
McCoy se leva difficilement de son fauteuil.
- « Pas de boucliers ? »
- « Si je me souviens bien, ils doivent redevenir visibles pour tirer. »
- « Prions pour que vos souvenirs soient fiables », marmonna le docteur.
Jim ne prêta pas attention à sa remarque. Pour le moment, il essayait de se convaincre que la présence du vaisseau étranger ne signifiait pas automatiquement qu’il était arrivé malheur au Grissom.
- « Monsieur Scott, armez également deux torpilles à photons. »
- « A vos ordres ! »
L’Entreprise était à présent à portée de tir du vaisseau qui se cachait sans doute derrière la distorsion. Sur l’écran, un oeil exercé pouvait discerner un tremblement de mauvais augure.
Sulu fut le premier à voir l’ennemi.
- « Un oiseau de proie klingon, monsieur ! »
- « Feu à volonté, Monsieur Scott. »
Les torpilles à photons percutèrent le Klingon de plein fouet. La rapidité de l’attaque de l’Entreprise avait privé le pilote de toute parade. L’oiseau de proie était gravement touché.
- « Bien visé, Scotty ! » dit Jim.
- « Merci, monsieur... Je crois qu’ils en ont un bon coup dans l’aile ! »
- « Relevez les boucliers, Monsieur Sulu ! »
- « Tout de suite, amiral ! »
Sulu commanda l’activation des boucliers d’une main sûre.
Rien ne se passa.
- « Alors, monsieur ? » s’impatienta Jim.
- « Je n’obtiens rien, amiral ! Les boucliers refusent de fonctionner ! »
Scott se pencha immédiatement sur la console de contrôle.
- « Scotty ? » dit Jim.
- « Tout le système est en rade, amiral. Je ne pouvais prévoir que nous allions combattre ! »

* * * * *

Sur la passerelle enfumée de son vaisseau, le Commander Kruge était tombé à genoux sous l’effet du choc.
Lorsqu’il eut retrouvé ses esprits, il avança la main vers l’endroit où se trouvait son unique ami.
Warrigul !
Le compagnon qui était à ses côtés depuis les rives lointaines de son enfance gémissait faiblement.
Il était en train de mourir, et Kruge le sut dès qu’il put discerner ses yeux.
Un voile gris les recouvrait lentement.
Ignorant le chaos qui régnait sur la passerelle, le commander prit Warrigul dans ses bras et le serra tendrement.
L’animal leva une dernière fois la tête vers son maître.
Kruge eut l’impression qu’il tentait de sourire.
De consoler celui qui allait devoir continuer sans lui.
Ou de dire quelque chose...
Warrigul poussa encore un petit gémissement.
Puis ses yeux se révulsèrent.
« Voilà  », pensa Kruge en lui caressant la crête, « Tu es seul, désormais, Commander Kruge ! Et cela durera jusqu’à la fin de tes jours... »
Il déposa Warrigul sur le sol et se releva.
Torg s’approcha et essaya de lui parler.
Sa voix mit une éternité à atteindre la conscience du commander.
- « Maître, je vous disais que le bouclier est détruit...
- « Ça n’a aucune importance », hurla Kruge. « Nous n’avons plus besoin de nous cacher ! Mais je veux la peau de ce boucher ! Jim Kirk ! Je... Toute la puissance aux moteurs auxiliaires ! »
- « Oui, seigneur !
La lumière diminua encore sur la passerelle, parce que le peu d’énergie qui restait au vaisseau se focalisait sur les moteurs auxiliaires...
Mais l’oiseau de proie retrouva sa stabilité.
- « Remettez-nous face à ce forban ! » hurla Kruge.
Torg exécuta la manoeuvre sans se poser de questions.
- « Maintenant, transférez de nouveau toute la puissance à l’armement ! »

* * * * *

Jim Kirk observait les évolutions du vaisseau klingon.
- « Scott, nous allons avoir rudement besoin des boucliers ! »
- « Il n’y a rien à faire, amiral ! »
- « Alors, prêts pour puissance aux fuseurs ! »
Jim n’aimait pas achever un ennemi. Mais il aimait encore moins servir de cible...
- « Torpille à photons par la proue ! » hurla Chekov. Sulu tenta une manoeuvre d’évitement. Mais l’Entreprise ne répondait pas comme à l’accoutumée.
- « Impact imminent ! » cria Jim en s’accrochant au dossier de son fauteuil pour résister à l’onde de choc.
L’Entreprise trembla comme une feuille au vent. En dépit de sa détermination, Jim lâcha prise et tomba.
La lumière baissa presque jusqu’au point zéro.
- « Puissance de secours ! »
Le vaisseau cessa de vibrer. La lumière, quant à elle, n’était revenue qu’à la moitié de son intensité normale.
McCoy vint aider Jim à se relever.
- « Je vais bien, Bones ! Scotty, préparons-nous à leur rendre la politesse ! Je veux tout ce qui nous reste dans le ventre ! Tout aux fuseurs ! »
- « Amiral, je n’y arrive pas « !
- « Qu’est-ce qui ne va pas ? »
- « Le système est définitivement mort ! Je ne contrôle plus rien ! »
- « Monsieur Sulu ? » demanda Jim.
- « Je n’ai plus rien non plus, amiral ! »
- « Monsieur Chekov ? »
Chekov baissa tristement la tête.
- « Alors, nous sommes impuissants... Nous flottons dans l’espace comme une épave ! »
Ses compagnons ne dirent rien.
Jim regardait l’oiseau de proie, qui continuait d’avancer vers l’Entreprise.
Pendant ce temps, Kruge contemplait le grand vaisseau de la Fédération qui se tenait immobile en face de lui.
- « Pourquoi ne nous achèvent-ils pas ? » dit-il à haute voix. « Kirk m’est supérieur en armes et il a quatre cents hommes sous ses ordres alors que j’en ai une poignée. Est-ce qu’il attend pour le simple plaisir de m’humilier ? »
- « Peut-être veut-il vous faire prisonnier ? » suggéra Torg.
- « Non... Il sait que je préférerais me tuer ! »
- « Maître », intervint Maltz, « le commandant ennemi propose une trêve. Il veut parlementer. »
- « Une trêve ? Mettez-le sur écran. Et vous, Torg, faites attention à tout ce que vous verrez. »
Kruge s’assit dans son fauteuil de commandement. Un instant, il avait songé à ouvrir le feu sur l’Entreprise pour provoquer une réponse définitive de celle-ci...
C’était le genre de mort dont il rêvait depuis toujours !
Mais à présent, la curiosité guidait ses actes.
L’image de Kirk se forma sur l’écran.
- « Ici l’Amiral James Tiberius Kirk... »
- « Oui », dit Kruge, « le chef suprême de Genesis en personne ! »
- « En regard du traité signé entre la Fédération et l’Empire Klingon, votre présence en ces lieux ainsi que votre comportement constituent un acte de guerre ! Vous avez deux minutes pour vous rendre. Passé ce délai, nous serons obligés de vous détruire ! »
Kruge ne répondit pas immédiatement à l’arrogante injonction de son adversaire. Kirk n’était ni un débutant ni un imbécile. Il devait savoir qu’un officier klingon ne se rendait jamais. Etait-il en train de provoquer l’oiseau de proie pour se donner la bonne conscience de l’Humain qui n’a pas tiré le premier ? Voulait-il que sa victoire ait plus de poids ?
Ou y avait-il autre chose ?
- « Il cache quelque chose », murmura Kruge. « Nous avons dû le toucher plus gravement que je ne le pensais... »
- « Pourquoi dites-vous cela, maître ? » demanda Torg.
- « Je fais confiance à mon instinct », répondit Kruge.
Puis il se fit ouvrir un canal pour répondre à Kirk.
- « Amiral Kirk, c’est votre adversaire qui parle. Ne me faites pas la morale au sujet des traités ! En créant une arme comme Genesis, la Fédération s’est transformée en un gang de criminels interstellaires. Ce n’est pas moi qui vais me rendre : c’est vous ! »
Kruge marqua une courte pause avant de jouer son va-tout.
- « Sur la planète Genesis, j’ai fait prisonniers trois membres de l’équipe qui a mis au point votre arme infernale. Si vous ne vous rendez pas immédiatement, je les exécuterai un par un. Ce sont des ennemis de la paix galactique. Personne ne me le reprochera. »
- « Qui êtes-vous ? » dit Jim en bondissant hors de son fauteuil. « Comment osez-vous... »
- « Mon nom n’a aucune importance, Amiral ! » le coupa Kruge. « Ce qui importe, c’est que les vies de ces trois personnes sont entre mes mains ! D’ailleurs, je vais vous permettre de leur parler... »
Sur la planète, le sergent klingon avait suivi la bataille grâce à son communicateur. A présent, il écoutait le dialogue de Kruge et de Kirk.
Saavik avait également suivi le déroulement des opérations. L’arrivée de l’Entreprise lui avait redonné espoir. Ensuite, son incapacité à vaincre rapidement l’oiseau de proie l’avait amenée à conclure que l’Amiral Kirk était reparti pour Genesis avant que son vaisseau ne soit totalement réparé.
Kruge aboya un ordre dans un des dialectes klingons que Saavik ne comprenait pas. Le sergent fit signe à ses hommes de lui amener les prisonniers.
Saavik tourna la tête dans l’espoir d’apercevoir Spock.
Ce qu’elle vit la terrifia.
Il semblait épuisé. L’agonie de Genesis lui infligeait des tortures continuelles.
La jeune femme marcha péniblement plutôt que de se laisser de nouveau brutaliser par les soldats.
Le sergent lui mit un communicateur devant la bouche. Son geste était aussi clair qu’un ordre : elle devait parler !
Saavik se demanda ce qu’elle devait faire. Etait-il préférable de rassurer l’amiral en lui apprenant que son fils et son ami étaient vivants, ou valait-il mieux refuser de se prêter au jeu des Klingons ?
Le sergent ne dit qu’un mot. Un instant plus tard, un soldat se glissa derrière Saavik et lui retourna les bras dans le dos. Puis il appuya son genou entre les omoplates de la jeune femme et commença à peser de tout son poids sur son dos.
Saavik fit appel à son conditionnement vulcain. Un grand calme intérieur l’envahit, et la douleur lui devint indifférente.
Le sergent comprit qu’elle ne craquerait pas. Il fit signe à un autre de ses hommes, qui se glissa derrière David et entreprit de lui faire subir le même sort.
« Rien ne les arrêtera  », pensa Saavik, « ils s’en prendront à David, puis à Spock, jusqu’à ce que je me décide à faire ce qu’ils demandent. Et d’après ce que je sais d’eux, ce qu’ils nous font en ce moment n’est qu’une entrée en matière... »
Elle prit une grande inspiration. Il n’était pas question qu’elle regarde Spock et David souffrir.
- « Amiral », dit-elle, « ici le Lieutenant Saavik. »
- « Saavik », répondit Jim, « est-ce que David est avec vous ? »
- « Oui, monsieur. Il y a aussi un... scientifique vulcain de votre connaissance ! »
- « Ce Vulcain est-il... vivant ? »
- « Oui, monsieur, mais il n’est pas tout à fait lui-même. Il vieillit très vite, comme la planète, et... »
Le sergent retira le communicateur et alla le placer devant le visage de David.
- « Amiral Kirk, ici David. »
- « David... » balbutia Jim. Puis il se rappela qu’il était censé avoir des nerfs d’acier. « Je suis désolé d’arriver un peu tard ! »
- « Aucun problème ! J’aurais dû me douter que vous viendriez. Mais Saavik a raison. Cette planète est instable. En fait, il ne lui reste que quelques heures. »
- « David », dit Jim, profondément touché par la déception de son fils, « qu’est-ce qui n’a pas marché ? »
- « Moi ! » répondit simplement David.
- « Je ne comprends pas ! »
- « Ce serait trop long à expliquer, amiral. Mais ne vous rendez surtout pas ! Genesis est un échec... Je ne crois pas qu’ils nous tueront pour... »
Le sergent éloigna le communicateur de David.
- « David ! » hurla Jim.
Le jeune homme essaya de crier quelque chose. Mais le soldat qui le tenait affermit sa prise, prêt à tuer s’il le fallait.
Saavik tenta de se dégager, mais ce n’était qu’un réflexe de survie, qui ne fut pas suivi d’effet.
Elle était battue à plate couture !
Dans l’espace, Kruge avait recommencé à s’adresser à Jim.
- « Votre jeune ami se trompe, Amiral Kirk ! Je pensais ce que j’ai dit. Et maintenant, pour vous prouver que je ne plaisantais pas, nous allons procéder à l’exécution d’un de ces charmants jeunes gens... »
- « Attendez », cria Kirk. « Laissez-moi une chance de... » Saavik ne comprit pas l’ordre que Kruge donna au sergent, parce qu’il avait, encore une fois, utilisé un dialecte qu’elle ne comprenait pas.
Le sergent regarda Spock, puis David, puis Saavik.
Son regard se riva dans celui de la jeune femme.
Sur l’oiseau de proie, au moment de la destruction du Grissom, le sergent avait été impressionné par la façon dont le Commander Kruge avait offert une mort respectable au responsable de l’armement. La façon dont ce dernier avait réagi, sa lâcheté et sa bassesse, lui laissaient un souvenir tout empreint de dégoût...
Saavik était un être plein de fierté et de courage. Le sergent pensait qu’elle méritait une mort digne.
En la tuant de ses propres mains, il l’honorerait de la plus haute distinction qu’un Klingon pouvait décerner à un adversaire.
Il sortit sa dague et s’approcha de Saavik.
Le coup qu’il allait lui porter était une offrande à sa beauté et à sa jeunesse.
Il souhaitait ardemment qu’elle le comprenne !
La jeune femme savait ce qu’il attendait d’elle... Elle devinait les raisons de son choix, et se rendait parfaitement compte que ses intentions étaient presque « courtoises  ».
Mais elle n’avait pas l’intention de jouer un jeu qui ne la concernait pas !
Elle se mit en position, faisant mine d’accepter l’hommage qui lui était rendu. Le soldat qui venait de la lâcher recula de quelques pas.
Les autres Klingons regardaient la scène avec fascination. La délicatesse et le tact de leur sergent les impressionnaient tellement qu’ils en oubliaient leurs autres prisonniers.
C’était sur cela que Saavik comptait...
A l’instant où le sergent frapperait, elle parerait le coup, puis crierait à ses amis de s’enfuir. Avec un peu de chance, elle pourrait peut-être même les suivre...
Mais cela restait secondaire. Ce qui comptait, c’était que Spock et David aient une chance de survivre...
La jeune femme fouilla au plus profond d’elle-même pour extirper la rage et la haine contre lesquelles elle luttait depuis des années. Ces deux pulsions, elle le savait, lui assureraient quelques secondes d’invulnérabilité !
Le sergent leva la dague. Saavik regardait fixement la lame brillante.
- « Non ! » hurla David.
Il se libéra de l’étreinte distraite du soldat qui se tenait derrière lui et sauta entre le sergent et Saavik.
Celle-ci mit une fraction de seconde de trop pour comprendre ce qui se passait.
Le sergent plongea sa dague dans la poitrine de David avec un cri de rage.
- « Arrêtez ! » hurla Saavik.
Le jeune homme cria et s’écroula. Saavik le rattrapa et réussit à adoucir sa chute. Elle le serrait entre ses bras, tentant de stopper avec ses mains l’hémorragie qui le tuait.
Il était inutile d’essayer de retirer le couteau de la plaie.
L’arme était conçue pour faire plus encore plus de dégâts en sortant qu’en entrant.
- « David », murmura Saavik, « ne bougez pas ! »
Elle avait besoin d’un peu de temps pour l’aider. Il fallait qu’elle entre en contact avec son esprit, et qu’elle lui communique un peu de sa force, un peu de son aptitude à contrôler son corps. C’était possible ! Elle pouvait le garder en vie le temps qu’il fallait pour qu’arrivent des secours.
- « David, cessez de lutter contre moi ! »
Il était très faible, et ne pouvait probablement déjà plus la voir. Peut-être croyait-il toujours être en train de combattre le sergent klingon ?
Saavik fit un effort désespéré pour atteindre son esprit. Sa propre vision commença à se brouiller, mais elle eut un instant d’espoir.
David avait relevé la tête comme s’il essayait de lui parler.
- « Aidez-moi ! », cria-t-elle aux Klingons, « Ne comprenez-vous pas qu’il vous sera impossible de posséder Genesis sans son aide ! »
Aucun des soldats ne réagit.
Saavik réalisa en un éclair qu’ils ne la croyaient pas.
Le commander klingon ne modifierait pas la sentence de mort qu’il avait prononcée.
La jeune femme sentit que David sombrait dans les ténèbres.
Elle l’appela aussi fort qu’elle en était capable.
- « DAVID ! »
Il reprit conscience, et lui caressa la joue de sa main ensanglantée.
- « Saavik, je vous aime... » dit-il faiblement. « J’aurais tellement voulu... »
Saavik colla son oreille contre la bouche du jeune homme.
- « J’aurais tellement voulu que nous voyions les dragons de Vance... »
- « Oh, David, mon amour, les dragons n’existent pas... Trois soldats se ruèrent sur elle au moment où la tête de David se renversa. »
La fureur de Saavik éclata aveuglément. Après tant d’années de lutte, la folie meurtrière des Romuliens venait de se réveiller en elle.
Elle fit face à ses assaillants, et saisit le premier à la gorge. Le Klingon se contorsionna pour lui échapper, mais ses mains possédaient à présent une force extraordinaire.
Les autres soldats la frappaient du poing et des pieds, mais la douleur ne l’atteignait plus.
Elle voulait tuer !
Elle devait tuer !
Le rayon d’un fuseur lui percuta l’épaule. En réponse, elle serra plus fort la gorge de sa proie.
Le fuseur tira une seconde fois. Les coups de poings et de pieds redoublèrent. Le fuseur tira une troisième fois.
Il était réglé pour assommer, mais à la puissance maximale.
Saavik sentit une douleur plus forte que tout ce qu’elle avait connu. Son cerveau éclatait, sa moelle épinière était en feu...
Elle tenta une dernière fois de ne pas perdre conscience en puisant dans les réserves de sa haine.
Mais elle s’écroula sur le sol rocailleux et s’évanouit.

CHAPITRE ONZE

Pâle et tendu, Jim Kirk serrait convulsivement les accoudoirs de son fauteuil de commandement. Le canal ouvert sur Genesis laissait entendre des cris de confusion et d’angoisse. Sur l’écran, le commander klingon continuait à sourire cruellement. Jim, quant à lui, cherchait désespérément un moyen de gagner du temps.
- « Commander ! » cria-t-il enfin.
- « Mon nom est Kruge. Amiral Kirk. A présent. j’estime qu’il est important que vous sachiez comment se nomme votre vainqueur ! »
- « Un de vos prisonniers est un civil désarmé, Kruge. Les autres appartiennent à une expédition scientifique. Scientifique, commander ! »
- « Désarmé ? Votre civil inoffensif et vos scientifiques détiennent la clé de l’arme la plus puissante de l’univers ! »
- « Kruge, ne faites pas quelque chose que vous regretteriez ! »
- « Vous ne me comprenez pas, amiral ! Puisque vous doutez de ma parole, je vais vous prouver que je ne dis jamais un mot en l’air. Ma décision est irrévocable, Kirk ! »
Le Klingon s’adressa à quelqu’un qui ne se trouvait pas dans le champ.
Jim attendit le début d’une réponse, puis un cri de désespoir et de douleur retentit.
- « David ! » appela Jim en bondissant hors de son fauteuil, « Saavik ! »
Les échos d’un combat violent se firent entendre sur le canal qui reliait l’Entreprise à la planète. Jim eut l’impulsion de se ruer dans la salle de téléportation pour aller porter secours à ses amis. Mais c’était illusoire, il n’avait aucune chance d’arriver à temps.
Jim entendit le son caractéristique d’un fuseur. L’arme tira trois fois, et le calme revint.
Le Commander Kruge toisait son ennemi avec un regard de fou.
- « Je crois que quelqu’un que vous connaissez bien a un message pour vous, Kirk ! »
Il y eut encore un moment de silence. Puis une voix retentit, mais c’était celle d’un Klingon en train de donner des ordres dans un dialecte étrange.
- « Saavik, David... » répéta Jim.
- « Amiral... » dit Saavik, dont la perte de conscience avait été de courte durée.
Jim sentit un frisson froid courir entre ses omoplates. Habituellement, quand Saavik était en colère - ce qui lui arrivait de temps en temps même si elle s’entêtait à prétendre le contraire - sa voix restait parfaitement calme et contrôlée. Mais là, elle trahissait toute sa haine et sa détresse.
- « Amiral, David est mort... »
Jim éprouva l’envie de sauter à la gorge de son adversaire, qui continuait à le narguer sur l’écran. Mais ses jambes se dérobèrent sous lui, et il recula de quelques pas, semblable à un boxeur sonné. Puis il s’écroula au pied de son fauteuil.
- « Kruge, salaud de Klingon, tu as tué mon fils ! »
Kruge ne réagit pas immédiatement.
Jim se releva en puisant dans ses dernières réserves d’énergie.
- « Tu as tué mon fils ! Je te hais, monstre ! »
- « J’ai encore deux prisonniers. Kirk ! Voulez-vous être également responsable de leur mort ? Mais je vous avertis que la fin viendra bien plus... lentement, pour eux ! Alors, rendez-vous avant qu’il ne soit trop tard ! »
- « Très bien, barbare... Très bien ! » dit Jim d’une voix qui vibrait d’une violence que son adversaire ne discerna pas. Puis il tourna la tête vers McCoy, qui s’était porté à ses côtés. « Donnez-moi simplement une minute pour informer mon équipage... »
- « Je vous en offre deux, amiral ! » dit magnanimement Kruge, ravi de retourner à Kirk l’ultimatum qu’il lui avait adressé quelques minutes plus tôt. « Oui, deux minutes, pour vous et votre noble équipage... »
L’image de Kruge disparut de l’écran.
Le docteur McCoy attrapa l’amiral par l’épaule et se mit à le secouer pour le tirer de son désespoir.
- « Jim ! Jim ! Réagissez ! »
L’esprit de Kirk revint lentement à la réalité. Il regarda le docteur, d’abord comme s’il ne le reconnaissait pas, et qu’il soit en train de se demander ce qu’ils étaient venus faire dans ce coin perdu de la galaxie. Puis, sa pensée redevint claire et précise...
S’il se rendait, cela reviendrait à sacrifier les vies de ses amis. De plus, Kruge découvrirait les archives de Genesis, qui étaient toujours stockées dans la mémoire de l’ordinateur de bord. Grâce à elles, il remonterait inévitablement jusqu’à Carol Marcus, et lancerait à sa poursuite les hordes d’espions, d’assassins et de kidnappeurs dont disposait l’Empire Klingon.
- « Monsieur Sulu, combien d’hommes d’équipage y a-t-il à bord d’un oiseau de proie ? »
- « Environ une douzaine, amiral », répondit Hikaru en chassant provisoirement de ses pensées le souvenir de David, qui avait trouvé la mort sur le monde à la création duquel il avait consacré sa vie.
- « Et il y en a quelques-uns sur la planète... » dit pensivement Jim.
Il regarda ses compagnons, et reprit gravement la parole.
- « Mes amis, je vous jure que nous ne sommes pas encore vaincus ! Sulu, vous et le docteur McCoy allez vous rendre immédiatement dans la salle de téléportation. Scott et Chekov, avec moi ! J’ai un petit travail pour vous ! Pavel, remettez-moi en contact avec le Klingon ! »
- « Voilà, amiral ! »
- « Entreprise à l’oiseau de proie. Préparez-vous à monter à bord. »
- « N’essayez pas un de vos trucs, Kirk ! » cria Kruge. « Il ne vous reste qu’une minute ! »
- « Ne craignez rien, commander ! Il me tarde de vous recevoir ici ! »
Kirk se rendit jusqu’à la console scientifique et invita Chekov et Scott à le rejoindre.
- « Ordinateur, ici l’Amiral James T. Kirk, demande accès réseau sécurité. »
En attendant la réponse de l’ordinateur, Jim pria pour que personne, à Starfleet, n’ait eu l’idée de verrouiller le programme central de la machine.
Un signal lumineux clignota.
Jim poussa un soupir de soulagement. Grâce au ciel, aucun des bureaucrates de la flotte n’avait assez d’imagination pour supposer qu’un amiral puisse voler son propre vaisseau, même pour sauver ses deux meilleurs amis.
- « Identification positive. Amiral James T. Kirk », répondit l’ordinateur.
- « Ordinateur, séquence de destruction, Code 1, 1A... » Jim continua à énoncer le code complexe sans prêter attention à la réaction de ses subordonnés. Scott, en particulier, était pâle comme un mort.
Mais Kirk savait qu’il devait faire abstraction de ses sentiments pour accomplir sa tâche. Il aimait l’Entreprise autant que Scott, mais il n’y avait pas d’autre solution !
Jim récita la dernière combinaison de nombres et s’écarta pour laisser la place à Chekov.
- « Ordinateur », dit doucement Pavel, « ici le Commander Pavel Andreievich Chekov... »
L’ordinateur entama la procédure d’identification. Etait-ce l’imagination de Jim, mais il lui sembla que l’ordinateur prenait plus de temps pour identifier Pavel qu’il n’en avait eu besoin pour lui. Pourtant, il n’était qu’une machine capable de prendre certaines décisions et dotée d’une voix humaine, mais dépourvue de conscience. Il était impossible qu’il comprenne le concept de mortalité, et tente de gagner du temps en tardant à identifier Chekov.
« Impossible ? » se dit Jim. « Mais que sais-tu de ce qui est possible ou ne l’est pars ? Comment peux-tu jurer qu’un ordinateur est inapte à ressentir de l’angoisse ? »
- « Commander Pavel Chekov identifié. »
- « Séquence de destruction, Code 2, 2A... »
Finalement, l’ordinateur n’était qu’une machine. Comme l’Entreprise !
- « A vous, Monsieur Scott ! » dit Jim.
- « Amiral, je... »
- « Scotty ! »
Scott avait le pouvoir d’annuler la séquence. Jim le savait, et quelque chose en lui espérait absurdement qu’il allait le faire.
L’ingénieur se mit face à l’écran de l’ordinateur.
- « Ici le Commander Montgomery Scott... »
L’ordinateur se remit à clignoter.
- « Identification positive. »
- « Séquence de destruction. Code 3, 1B, 2B, 3... »
Si l’ordinateur et le vaisseau étaient vraiment des machines, comment se faisait-il que Jim eût l’impression que la voix féminine de l’ordinateur avait des accents de désespoir ?
Bien sûr, cela ne tenait peut-être qu’à la subjectivité de Kirk.
Mais qui pouvait démontrer qu’il n’y avait que ça ?
Durant des années, Spock et lui avaient discuté de ce sujet sans jamais parvenir à une conclusion.
Jim revint à la minute présente. C’était à lui de prononcer les paroles fatidiques.
- « Ordinateur, Code O, O, O, destruction O... »
A présent, il n’était plus possible de reculer.
Jim s’écarta de l’écran en résistant à la tentation de lui dire « pardon  » avant de partir.
- « Une minute », dit l’ordinateur. « Cinquante-neuf secondes... Cinquante-huit... Cinquante-sept... »
- « A la salle de téléportation ! » commanda Jim.

* * * * *

Sur la passerelle de l’oiseau de proie, Kruge était en train d’inspecter le commando qui allait se téléporter à bord de l’Entreprise. Il en avait confié le commandement à Torg, qui estimait à sa juste valeur l’honneur que son commandant lui faisait.
Le commander allait rester sur leur vaisseau en compagnie de Maltz. Torg se demanda s’il aurait pu résister à la tentation d’investir lui-même le vaisseau ennemi s’il avait été à la place de Kruge. Puis il comprit que le triomphe du commander serait encore plus grandiose lorsque le commando lui ramènerait l’Amiral Kirk pieds et poings liés.
L’officier klingon éprouvait cependant quelques inquiétudes à propos de la supériorité numérique de l’ennemi. Il n’était pas persuadé que les deux prisonniers survivants suffiraient à assurer la reddition de l’Entreprise. Lui, en tout cas, s’il avait été assis dans le fauteuil de l’Amiral Kirk, n’aurait pas hésité à sacrifier les otages...
- « Ils sont beaucoup plus nombreux que nous, Maître... » souffla-t-il à Kruge.
- « Nous sommes des Klingons, Torg ! Quand nous posséderons l’Entreprise, nous arracherons Genesis à leur banque de données ! »
- « Oui, Maître ! » dit Torg.
- « Maintenant, allez à la salle de téléportation ! » ordonna Kruge.
- « Et soyez victorieux ! »
Torg se sentit transporté de fierté. C’était la première fois que quelqu’un s’adressait à lui en usant du dialecte de l’oligarchie.
- « A la victoire ! » s’exclama-t-il en quittant la passerelle.
Kruge contacta l’Entreprise.
- « Kirk, votre sursis vient d’expirer ! Je vous écoute ! »
- « Kirk au commander Kruge. Nous vous attendons. »
- « Téléporteur, paré pour énergie ! » ordonna Kruge.
Torg avait installé ses hommes en phalange, et se tenait au milieu.
- « Nous sommes prêts, Maître... » dit-il en sortant son désintégrateur, une arme qu’il préférait de beaucoup aux fuseurs.
- « Maintenant ! » cria Kruge.
Le commando Klingon se rematérialisa sur l’Entreprise. A la grande surprise de Torg, personne ne les attendait.
Il fit signe à ses hommes de le suivre. Le commando se rua dans le couloir, en direction de la passerelle.
Elle était vide.
L’ordinateur de bord égrenait le temps d’une voix mono-corde.
- « Vingt et une secondes... Vingt secondes... Torg pensa qu’il s’agissait encore d’une des coutumes absurdes des Humains. »
Il sortit son communicateur.
- « C’est un piège », murmura un des membres du commando.
Torg lui imposa le silence d’un geste chargé de menace.
- « Maître, ici Torg. Le vaisseau semble désert. »
- « Cela ne se peut pas, Torg. Ils doivent se cacher... »
- « Peut-être, Maître. Mais on dirait que l’Entreprise est commandée par l’ordinateur. C’est la seule chose qui parle... »
- « Qui parle ? Je veux entendre ! »
Torg approcha son communicateur du haut-parleur de l’ordinateur.
- « Neuf secondes... Huit secondes... »
- « Allez-vous-en ! Allez-vous en tout de suite ! Maltz, essayez de les ramener ! »
Torg n’avait jamais entendu une telle angoisse dans la voix de son commandant.
Il tenta de réagir.
- « Deux secondes... Une seconde... »
Maltz pianotait comme un fou sur la console du teleporteur de l’oiseau de proie.
- « Zéro... » dit doucement la voix féminine de l’ordinateur.
Le rayon du téléporteur arriva une fraction de seconde trop tard...

* * * * *

Saavik se remettait lentement des effets secondaires de la salve de fuseur qu’elle avait reçue. Elle avait cédé à la fureur ancestrale des Romuliens, et il lui fallait à présent en payer le prix. Sa colère l’avait totalement épuisée. La mort de David menaçait d’anéantir sa volonté. Le sang de son compagnon séchait lentement sur ses mains.
Elle se força à reprendre le contrôle de son esprit. Le jeune Vulcain la regardait d’un air neutre. Il ressemblait à Spock, mais le Spock qu’elle avait connu ne serait jamais resté impassible devant la détresse d’un autre être.
Elle fit quelques pas en direction du corps de David.
Le sergent lui intima un ordre qu’elle comprit, mais dont elle refusa de tenir compte. Le soldat qu’elle avait essayé d’étrangler s’avança et la frappa au visage en ricanant. Mais ses moqueries et sa cruauté lui étaient à présent indifférentes.
La jeune femme essaya de continuer son chemin, et le soldat la jeta de nouveau au sol. Elle resta étendue un moment, reprenant son souffle, pendant qu’elle sentait sous ses doigts les vibrations de la planète mourante.
Puis elle se releva encore, mue par une volonté redevenue indestructible. Le soldat ferma les poings et leva les bras. Mais le sergent vint s’interposer entre Saavik et lui, et le défia du regard. Le duel dura quelques secondes, et ce fut le sergent qui l’emporta. Plus personne ne bougea lorsque Saavik alla s’agenouiller près du corps de
David et posa les mains sur ses joues déjà pâles.
Depuis le jour de leur rencontre, Saavik avait toujours deviné l’approche de David grâce aux ondes mentales très puissantes que son cerveau émettait. A présent, alors même qu’elle tenait son visage entre ses mains, il n’y avait plus rien.
Tout ce qui était David avait disparu. Elle ne pouvait plus rien pour lui, sinon veiller sa dépouille comme elle avait veillé celles de Peter et de Spock. Sur l’Entreprise, cela n’avait été qu’un rituel. A la surface de Genesis, il s’agissait vraiment de protéger le cadavre de tous les prédateurs, indigènes ou non, qui le menaçaient.
Saavik releva la tête et regarda le ciel. Si l’Entreprise effectuait une orbite standard, il devait être possible de localiser le point lumineux minuscule qu’elle était, vue à partir de la surface de Genesis. Elle commença à résoudre mentalement l’équation qui lui permettrait de calculer la position du vaisseau. Son esprit se polarisa sur cette tâche, et, une fois qu’elle eût fini, elle se sentit terriblement satisfaite d’elle-même.
« Suis-je en train de devenir totalement irrationnelle ? » se demanda-t-elle. « Etre satisfait de soi-même dans des conditions pareilles parce qu’on a simplement réussi à résoudre une équation ne peut être considéré comme une réaction logique ! »
La jeune femme cessa de se poser des questions et commença à scruter l’endroit du ciel où elle venait d’établir que l’Entreprise se trouvait.
Elle repéra effectivement le point lumineux qu’elle attendait.
A des milliers de kilomètres dans l’espace, l’ordinateur était en train de prononcer la deuxième syllabe du mot « zéro  » ...

* * * * *

Kirk, McCoy, Sulu, Chekov et Scott se matérialisèrent sur la planète Genesis les uns après les autres. Ils se mirent immédiatement en position, fuseurs aux poings. Leur fuite avait été minutée au plus juste, et il existait un risque réel que te commando de Klingons ait eu le temps de se lancer à leur poursuite.
Mais ils demeurèrent seuls assez de temps pour comprendre que ces Klingons-là ne poursuivraient plus jamais personne.
Jim fit signe à ses amis de se détendre. Provisoirement, ils étaient tous hors de danger...
Puis l’amiral prit conscience de l’aspect qu’avait la planète sur laquelle ils venaient de se réfugier, et il réalisa à quel point le terme “provisoire “convenait à la situation.
Sulu, Chekov, Scott et McCoy levèrent les yeux vers le ciel. Jim en fit de même, non qu’il en eût envie, mais parce qu’il n’avait pas le droit de refuser de regarder en face la fin de sa vieille amie...
Très haut dans le ciel rouge, une sorte d’étoile filante se détacha de son orbite et commença lentement à tomber vers l’horizon. Jim frissonna en imaginant l’Entreprise abandonnée à elle-même, réduite en morceaux, déchirée par l’explosion qu’il avait lui-même programmée.
- « Mon dieu, McCoy, qu’est-ce que j’ai fait ? » soupira-t-il.
- « Ce que vous deviez faire, et que vous réussissez toujours vaincre la mort et la transformer en une chance de vie. »
Jim essaya de regarder le docteur, mais l’image de l’étoile filante était toujours imprimée sur ses rétines. Il ferma les yeux, et tenta de se souvenir de l’Entreprise telle qu’il l’avait découverte lorsque l’Amiral Komack la lui avait confiée, des années auparavant.
- « Amiral », dit Sulu, « le noyau de la planète est très instable. Détérioration rapide. »
L’esprit de Jim revint aux menaces immédiates.
- « Des manifestations de vie, Monsieur Sulu ? »
- « Oui... » Hikaru regarda attentivement son tricordeur. « Par là », dit-il en tendant le bras.
- « Alors, en route, messieurs ! »
Jim commença à avancer d’un pas si décidé qu’il remarqua à peine que la terre tremblait sous ses pieds.

* * * * *

L’écran de contrôle de l’oiseau de proie cessa d’afficher l’arc-en-ciel de la destruction. La couleur noire de l’espace le remplissait à nouveau...
Kruge releva lentement la tête. Pour la première fois de sa vie, il était conscient d’avoir commis une erreur dictée par son orgueil. Absurdement, il pensa que cela ne serait pas arrivé si Warrigul avait encore été à ses côtés...
Maltz était toujours debout devant la console de téléportation. Il avait tout tenté pour sauver ses camarades, et son échec se mesurait en dixièmes de seconde...
Kruge se laissa tomber dans son fauteuil. Il ne parvenait toujours pas à croire à ce que l’Amiral Kirk avait fait.
- « Maître », dit Maltz, « quels sont vos ordres ? »
« Mes ordres ? », pensa Kruge, « Ai-je encore le droit d’en donner ? J’ai sous-estimé Kirk sous prétexte qu’il s’agissait d’un Humain, et il a choisi la seule solution que je le croyais incapable d’adopter. Celle que j’aurais élue moi-même ! »
- « Il a préféré la mort à la défaite ! » dit le commander à haute voix.
- « Maître, puis-je... ? »
- « J’aurais su que son fils se trouvait parmi les prisonniers si je les avais interrogés avant d’en sacrifier un ! Tuer le fils de Kirk était stupide ! Ça ne pouvait que lui donner envie de mourir ! »
- « Maître », insista Maltz, « nous avons encore deux prisonniers. Peut-être ont-ils des informations qui... »
- « Je n’en ai rien à faire ! C’est Kirk que je voulais, et il m’a échappé ! »
- « Mais nous pouvons encore accomplir notre mission, Maître ! Nous sommes venus pour Genesis, et il subsiste une chance de l’obtenir. Kirk s’est traîtreusement donné la mort, mais il nous reste les deux savants qu’il a abandonnés ! »
- « Notre mission est terminée, Maltz », dit Kruge d’une voix lasse. « Et c’est MOI qui ai échoué ! Un Humain m’a donné une leçon de courage et de cruauté ! Il a tué quatre cents personnes qui lui étaient chères ! Il a sacrifié sa vie et son vaisseau... Voilà ce qui scelle mon déshonneur pour l’éternité... »
Sur Genesis, Saavik s’était assise à même le sot près du cadavre de David. Non loin de là, Spock semblait toujours aussi désespérément absent.
L’Entreprise avait explosé, et la jeune femme pleurait les amis qu’elle ne reverrait plus.
La certitude de sa propre fin ne l'émouvait pas. Elle aurait, de toute façon, bien peu d’effet sur la marche de l’univers...
Spock hurla de nouveau, et, comme toujours, son cri fut rapidement suivi par une secousse sismique. Saavik remarqua froidement qu’elles étaient de plus en plus fortes. L’agonie ne durerait plus très longtemps !
La planète allait mourir, comme l’Entreprise était morte, comme tous les êtres que Saavik avait aimés ou appréciés étaient morts, comme elle-même mourrait bientôt. A la fin de cette horrible aventure, il n’y aurait ni vainqueurs, ni vaincus, et peut-être pas de survivants.
Pour la première fois de son existence, la jeune femme pensa à son parent romulien sans ressentir la haine qui l’étreignait habituellement. Au fond, que savait-elle des motivations de celui, ou de celle, qui lui avait donné la vie en brisant la volonté d’une autre personne ?
Oui, que savait-elle, et qui était-elle pour prononcer jugement et sentence ?
« Capitaine Spock  », pensa-t-elle en regardant l’être qui possédait l’apparence charnelle de son professeur, « mon propre chemin n’existait peut-être pas ! Mais je vous suis reconnaissante de m’avoir encouragée à le trouver. Il n’y avait pas de meilleure façon d’employer le temps qui m’était alloué... »
Les soldats se levèrent pour regarder le ciel, qu’un formidable arc-en-ciel remplissait. Le ton de leurs voix révélait qu’ils avaient peur...
Il y eut une nouvelle secousse, plus forte encore que la précédente. Quelques arbres, cette fois, en furent bel et bien déracinés. Des rochers commençaient à se détacher du flanc de la colline...
Les Klingons se mirent à regarder autour d’eux avec affolement. « S’ils cherchent un endroit où s’abriter  », pensa Saavik, « ils ne seront pas longs à se rendre compte qu’il n’y en a aucun... »
Le sol commença à se craqueler. Un arbre énorme se souleva de terre et fut projeté sur le promontoire. Les soldats tentèrent de se réfugier derrière un amas de rochers qui semblait encore fiable.
Spock se tenait à présent la tête entre les mains. Saavik caressa une dernière fois les cheveux de David. Elle ne pouvait plus rien pour lui, pas même le veiller jusqu’à l’aube, car tout indiquait que la planète ne connaîtrait jamais plus de lever de soleil.
Mais Spock, lui, avait encore besoin d’elle.
Elle se leva et partit rejoindre le Vulcain.
Il était maintenant recroquevillé sur le sol et tentait d’enfoncer ses ongles dans la terre. Saavik lui adressa quelques mots en vulcain. Si elle parvenait à le calmer, elle pourrait peut-être atteindre son esprit, et partager un peu de sa douleur.
Elle était si tendue qu’elle n’entendit pas le soldat qui lui criait de ne plus bouger. Furieux, le Klingon la poussa brutalement, et s’approcha de Spock.
- « Non ! » hurla-t-elle tandis que le soldat tentait de forcer Spock à se remettre debout, « Ne le touchez pas ! Surtout, ne le touchez pas ! »
Mais il était trop tard !
Le Klingon se baissa et saisit le bras de Spock, qui réagit à ce contact comme à une brûlure.
Saavik eut à peine le temps de comprendre ce qui se passait. Le Vulcain se releva d’un bond, prit le Klingon par la taille, le souleva au-dessus de sa tête, et le jeta au loin comme un ballot de paille. Le soldat alla s’écraser contre un arbre au tronc tordu. Au moment de l’impact, ses os craquèrent sinistrement.
Il glissa sur le sol et ne bougea plus.
Saavik bondit au moment où le sergent levait son fuseur.
- « Ne tirez pas ! Spock, calmez-vous, laissez-moi vous aider ! »
Le Vulcain se couvrit le visage avec les mains et poussa un cri de douleur absolue. Saavik courut vers lui et le toucha délicatement. Il souffrait tellement qu’il ne s’aperçut pas de sa présence...
La jeune femme lui offrit le soutien de son épaule. Puis elle écarta doucement ses mains, qui recouvraient toujours sa figure.
Il avait encore vieilli pendant le peu de temps que Saavik avait passé près du corps de David. Maintenant, il ressemblait presque au Spock qu’elle avait connu petite fille...
Le sergent s’approcha, le fuseur toujours armé. Il était tellement effrayé, que Saavik comprit qu’il n’hésiterait pas à tirer, même sans un ordre de son supérieur.
Elle s’apprêta à lui barrer la route.
Le corps de Spock fut désarticulé par un spasme qui lui arracha un cri d’épouvante inhumain.

* * * * *

A quelques centaines de mètres de là, Jim Kirk entendit le hurlement et se précipita dans la direction d’où il provenait. Le paysage qui l’entourait ressemblait à une toile de Jerome Bosch, mais il n’avait pas le temps de s’en occuper. Quelques branches frôlèrent son visage... Un ou deux rochers manquèrent de peu de l’écraser. Mais il s’en moquait. Il continuerait à lutter tant que la terre ne s’ouvrirait pas sous ses pas pour l’engloutir.
Sulu, Chekov et Scott le suivaient de près. McCoy avait quelques dizaines de mètres de retard sur eux.
Jim aspira de l’air comme un noyé. L’air hautement ionisé de Genesis descendit dans ses poumons comme une coulée de lave en fusion.
Il arriva sur le promontoire, et vit que Saavik était en train de soutenir quelqu’un pendant qu’un sergent klingon la menaçait de son arme.
- « Plus un geste ! » cria-t-il en pointant son fuseur sur le sergent.
Le sergent fit volte-face et tenta de tirer.
Jim le devança d’une fraction de seconde. Le Klingon s’écroula sur le sol et ne bougea plus.
Kirk le dépassa sans un regard et s’approcha de Saavik, qui tenait un homme inconscient entre les bras.
La jeune femme le regarda comme si elle voyait un fantôme !
Jim lui sourit faiblement et l’aida à soutenir l’être évanoui.
Sulu, Chekov et Scott arrivèrent à leur tour.
- « Où est McCoy ? » demanda Jim.
- « Il nous suit », dit Sulu.
Le docteur parvint au promontoire quelques instants plus tard.
- « Bones... » dit Kirk doucement, « Voyez si vous pouvez faire quelque chose... »
Le médecin s’approcha de Saavik et la soulagea de son fardeau.
A un moment, sa main frôla celle de la jeune femme qui sursauta comme si elle avait reçu une décharge électrique.
- « Jim », dit McCoy, « aidez-moi à étendre ce... jeune homme par terre. »
Kirk fit ce qu’il lui demandait, puis il s’approcha de Saavik.
- « Amiral, je... » dit la jeune femme d’une voix brisée. Kirk la prit entre ses bras et elle abandonna sa tête contre son épaule.
- « Allons, Saavik », murmura Jim, « calmez-vous... »
- « Monsieur, j’ai essayé... J’ai essayé de prendre soin de votre fils... »
- « Je sais... »
Jim tourna la tête et aperçut le corps de David qui gisait près d’un arbre déraciné.
Il serra Saavik contre lui une dernière fois et la lâcha délicatement.
Des feuilles mortes crissaient sous ses bottes tandis qu’il avançait, seul, vers le corps de son fils.
Jim fit les derniers pas en chancelant et s’agenouilla près de David.
- « Mon fils... »
Un poème qu’il croyait avoir oublié remonta du plus profond de sa mémoire.
« Pour toi, aucune étoile ne s’éteindra jamais
Aucun ciel ne sera jamais noir
Pour toi, et le ciel et la terre
Seront des amis pour l’éternité...
Des feuilles mortes étaient tombées autour de David comme pour lui composer un linceul. »
Amèrement, Jim pensa que son fils était mort au début de l’hiver d’une planète qui n’avait jamais connu de printemps.

CHAPITRE DOUZE

L’Amiral Kirk baissa les paupières pour lutter contre les larmes qui lui montaient aux yeux. Un bruit de pas résonna dans son dos. il se retourna, et rouvrit les yeux. Sa vision se brouilla, puis redevint claire. Le Lieutenant Saavik se tenait à ses côtés.
- « Qu’est-il arrivé, Saavik ? »
- « Il a donné sa vie pour nous sauver, amiral... » murmura-t-elle en détournant la tête. « C’est tout ce que je peux vous dire. »
- « Jim ! »
Kirk se leva d’un bond. L’urgence qu’il y avait dans la voix de McCoy le ramena à la réalité. En dépit du chagrin, il fallait ne plus penser aux morts et se préoccuper des vivants...
McCoy était penché sur le protégé de Saavik. Kirk s’agenouilla à côté du médecin et vit enfin le visage du jeune Vulcain.
- « Bones ! » s’écria-t-il.
- « Boje moi ! » s’exclama Chekov.
Durant toutes les années où Jim avait connu Spock, et jusqu’au jour de sa mort, l’aspect physique du Vulcain était resté pratiquement le même. Il était établi qu’il vieillissait plus lentement qu’un Humain, même si personne ne savait si son espérance de vie était aussi longue que celle d’un Vulcain. Jim avait toujours été conscient qu’il ne vivrait probablement pas assez longtemps pour voir Spock vieux...
Le Vulcain qui gisait devant lui, inconscient, semblait en pleine jeunesse. Pourtant, il était incontestable qu’il s’agissait bien de Spock.
Spock. Vivant !
Jim eut envie de rire et de pleurer en même temps. Une multitude de questions tourbillonnaient dans sa tête.
Spock vivait !
Spock était revenu de là où personne n’était revenu avant lui !
Quelles allaient être les conséquences ? Pour Spock lui-même ? Pour McCoy ?
Jim posa la main sur l’épaule du médecin.
- « Leonard, comment va-t-il ? »
- « Son métabolisme est dangereusement accéléré, Jim. Pour parler simplement, il vieillit avec chaque minute qui passe. »
- « Et... Son esprit ? »
- « Son esprit est totalement vide ! Une table rase ! Il semble qu’il ait choisi ma tête pour abri ! »
- « Y a-t-il quelque chose que nous pouvons faire ? »
- « Une seule, monsieur », intervint Saavik, « l’éloigner au plus vite de cette planète. Son vieillissement est lié à tout ce qui se passe ici ! »
Spock gémit doucement, et le sol recommença à vibrer.
- « Et si nous restons ici ? » demanda Jim.
Saavik le regarda droit dans les yeux.
- « Il mourra, amiral. Comme nous tous ! »
Jim serra les poings. Il fallait faire quelque chose, et il n’y avait qu’une possibilité.
Il ouvrit son communicateur.
- « Commander Kruge, ici l’Amiral James T. Kirk. Je suis vivant et me porte à merveille sur la planète. Je sais que vous aurez du mal à me croire, mais ce qui est arrivé à mon vaisseau n’était qu’un malencontreux accident. Je suis navré pour votre équipage, mais comme nous disons sur Terre: C’est la vie ! ».
Il n’y eut pas de réponse.
Le sol tremblait de plus en plus fort. Des crevasses se formaient, qui engloutissaient les troncs torturés des arbres morts.
- « Alors Kruge ? » reprit Jim, « J’attends votre réponse ! Je détiens le secret de Genesis... Mais il faudra nous remonter pour l’avoir ! Vous m’entendez ? »
Jim n’obtint qu’un flot de parasites pour réponse. Le ciel tournait au rouge vif, et le sol tremblait à présent de manière continue. Une véritable pluie de rochers grêlait le promontoire. Jim protégea son communicateur de la main et alla rejoindre ses amis, qui se tenaient en cercle autour de Spock, comme pour lui faire un bouclier de leurs corps.
L’amiral baissa les bras. Il ne savait pas quoi leur dire. Tout ce qui lui venait à l’esprit, c’était l’envie de s’excuser de les avoir entraînés dans une aventure sans espoir, et celle de les remercier de leur fidélité...
Mais cela lui parut outrageusement mélodramatique !
- « Jetez vos armes ! » cria une voix tremblante de haine.
Kirk se retourna lentement.
Kruge avait relevé le défi. Il venait de se téléporter sur Genesis, comme Jim espérait qu’il le ferait.
Le jeu changeait à nouveau de main, et il restait une petite chance pour que Jim et ses compagnons reçoivent les bonnes cartes.
Kirk laissa doucement tomber son fuseur. Puis il montra les paumes vides de ses mains au Klingon.
- « Ecartez-vous tous, excepté Kirk ! » dit Kruge.
Sulu, Chekov, McCoy et Scott obéirent à contre-coeur. Saavik ne bougea pas. Jim sentit que le commander ennemi était prêt à tirer.
- « Allez-y, lieutenant », dit-il en espérant qu’elle n’allait pas se mettre à argumenter.
La jeune femme fit mine de parler, puis se ravisa, et alla lentement rejoindre les autres.
Kruge approcha de ses lèvres le communicateur qu’il tenait dans sa main gauche.
- « Maltz, téléportez les cinq prisonniers qui se trouvent ensemble ! Paré pour énergie. »
Jim fit un pas vers le Klingon, qui releva immédiatement son arme.
- « Vous devriez prendre aussi le Vulcain... » dit-il en essayant de ne pas laisser deviner à son adversaire qu’il y tenait énormément.
- « Non ! »
- « Pourquoi, Kruge ? »
- « Parce que vous seriez trop content ! »
Jim comprit qu’il était inutile d’insister.
Kruge utilisa de nouveau son communicateur, mais sans cesser de surveiller Kirk du coin de l’oeil.
- « Maltz, énergie ! Maintenant ! » dit Kruge en klingon. Le rayon du téléporteur enveloppa le petit groupe de prisonniers.
- « Non ! » hurla Saavik.
Mais sa voix se perdit dans le néant, et elle disparut avec les autres.
A quelques dizaines de mètres de là, une énorme crevasse fendit le sol sur plus de cinquante mètres. Une fumée mauve commença à envahir la surface. La chaleur s’accrut d’un coup.
Le magma en fusion du noyau de la planète avait enfin trouvé une brèche dans la croûte terrestre de Genesis. Dans quelques instants, il se répandrait à la surface, et détruirait tout sur son passage.
Kruge se planta face à Jim.
- « Genesis », hurla-t-il pour couvrir le vacarme de la planète, « Je veux Genesis ! »
- « Remontez d’abord le Vulcain ! Nous parlerons après ! »
- « Donnez-moi ce que je veux, et j’étudierai la question ! »
- « Idiot ! Regardez autour de vous ! La planète est en train de s’auto-détruire ! »
Kruge sourit.
- « Oui, et je trouve ça très excitant ! »
Kirk le regarda, le souffle un instant coupé.
- « Si nous ne collaborons pas, nous allons mourir ici tous les deux ! »
- « Parfait », rugit Kruge, « c’est exactement ce qui va arriver ! »
Il avança vers Jim, un sourire fou aux lèvres.
- « Donnez-moi Genesis ! » répéta-t-il en martelant chaque syllabe.
Comme pour lui répondre, la planète trembla comme elle ne l’avait encore jamais fait. Le sol s’ouvrit sous les pieds de Kruge, et un immense rocher surgit des profondeurs de la terre. Le Klingon perdit l’équilibre, et crut que sa dernière heure venait de sonner. Mais un formidable effort de volonté lui permit de se rattraper, et de sauter à la gorge de Kirk sans même prendre le temps de récupérer son souffle.
Jim eut l’impression qu’il venait d’être percuté par une machine de guerre blindée. Le Klingon profita de l’occasion pour nouer ses mains puissantes autour du cou de l’amiral.
Jim banda les muscles de ses épaules et gonfla les joues. C’était une vieille technique de close-combat qu’il avait apprise à l’Académie. La meilleure pour résister à un étranglement...
Kruge avait beau être un colosse, il fallait qu’il relâche sa prise à un moment ou à un autre, ne serait-ce que pendant une fraction de seconde. C’était une loi physiologique à laquelle même un Klingon n’échappait pas.
Ce que Jim attendait se produisit enfin. La pression des doigts de son adversaire se fit un peu moins forte...
Kirk leva les bras et frappa plusieurs fois le Klingon sur les clavicules, à l’endroit où les tendons s’accrochent à l’os.
Kruge grogna furieusement et lâcha sa proie.
Jim profita de l’avantage qu’il venait de prendre pour assener une série de manchettes sèches et précises à la face du commander. Celui-ci vacilla sous la puissance répétée de ses coups.
Jim arma sa jambe droite. Il voulait finir le combat au plus vite, et un coup de pied bien ajusté pouvait l’aider à atteindre son objectif.
Il lança son assaut une fraction de seconde trop tard. Des années sans combattre avaient émoussé ses réflexes, et diminué la tonicité de ses muscles.
Kruge para le coup et tenta de tordre la jambe de Jim. En regard de la force dont disposait le Klingon, le malheureux amiral risquait de se retrouver avec une hanche déboîtée.
Mais il se souvenait de l’ultime enseignement de tous les arts martiaux : utiliser la force de l’adversaire et la retourner contre lui !
Jim laissa Kruge lui tirer la jambe vers l’avant, puis, lorsqu’il fut assez près, il se servit de la poitrine de son adversaire comme d’un tremplin, et s’envola dans un saut périlleux arrière.
Il retomba à terre et parvint à se relever un instant avant Kruge.
Il bondit, mais le Klingon évita la charge et se remit lestement sur ses pieds.
Jim sentit qu’il fatiguait, et redouta que la relative jeunesse de son adversaire ne finisse par lui jouer un mauvais tour.
Il chassa toute espèce de pessimisme de ses pensées. Dans un combat, le perdant était toujours celui qui envisageait le premier la possibilité de la défaite.
Kruge le chargea de nouveau, et Jim ne put résister à sa fureur. Le Klingon le plaqua contre un rocher et tenta de lui fracasser le crâne.
L’amiral trouva la force de se dégager.
Kruge se remit en position.
Dans la rage de leur combat, les deux officiers ne s’étaient même pas aperçu qu’ils étaient arrivés à deux pas de la crevasse.
Jim se força à avancer et frappa du plus fort qu’il pouvait.
Son adversaire vacilla sous le choc et bascula dans le vide.
Kirk s’approcha prudemment du bord du précipice.
Kruge avait atterri sur une petite avancée rocheuse qui surplombait le magma en fusion.
Jim sauta.
S’il ne triomphait pas maintenant, il ne triompherait jamais !
Mais le Klingon avait encore des réserves. H réceptionna Kirk et accepta le corps à corps.
L’amiral sentait ses forces décliner.
Kruge lui porta un coup vicieux à l’estomac. Puis il se dégagea et se releva avec difficulté.
L’Humain était à terre, il ne restait plus qu’à lui porter le coup de grâce !
Mais le commander se trompait. Le sol se déroba soudain sous ses pieds, et, cette fois, il ne parvint pas à récupérer son équilibre.
Jim se précipita.
Kruge s’était rattrapé à la dernière seconde. Son corps pendait dans le vide, et il luttait pour ne pas lâcher prise.
- « Vous avez perdu, Kruge... Maintenant, vous allez faire ce que je veux ! Pour commencer, nous allons quitter la planète... »
Kruge le regarda avec des yeux de fou.
- « Ne faites pas l’imbécile ! Prenez ma main, et vivez ! »
Jim se pencha pour lui tendre le bras.
Rapide comme l’éclair, Kruge lâcha une main et attrapa la cheville de son ennemi.
Kirk s’affaissa et se sentit glisser sur le sol. Encore quelques secondes, et les deux combattants mourraient ensemble... dans le feu !
Jim arma son pied libre et l’envoya dans la figure du Klingon.
- « Je vous ai... assez... vu ! » dit-il en frappant à trois reprises. »
Kruge lâcha sa cheville et partit en chute libre dans la crevasse.
Jim se releva à demi, et tenta d’apercevoir le corps de son ennemi. Mais il n’y avait plus rien. Le noyau de Genesis avait englouti les rêves de gloire du Commander Kruge.
Mais Kirk n’en retirait aucune satisfaction. La mort d’un être pensant ne pouvait jamais être une victoire pour un autre être pensant.
Jamais !
L’Amiral se releva complètement et commença à escalader la paroi rocheuse de la crevasse. La situation de la planète s’aggravait de minute en minute. Il fallait faire vite !
Jim se retrouva sur le promontoire et se mit à courir en direction de Spock...
Le Vulcain n’avait toujours pas repris conscience. Kirk s’agenouilla à ses côtés et le retourna pour voir son visage.
C’était à présent le Spock qu’il avait toujours connu. En quelques minutes, il était passé de la jeunesse à la maturité. Encore quelques minutes de plus, et il serait un vieillard à l’orée de la mort. Jim ramassa le fuseur que Kruge avait laissé tomber au début de leur combat, puis il saisit Spock sous les aisselles et le remit debout. Enfin, il prit son communicateur et l’ouvrit.
« Bon sang, Spock, qu’est-ce que j’aimerais que vous soyez là pour m’aider  » pensa-t-il en essayant de se souvenir de la manière dont on disait « énergie  » en Klingon. « Je sais bien qu’il s’agirait d’un jeu d’enfant pour vous... Mais je ne suis qu’un homme ! »
Le terme qu’il cherchait lui revint à l’esprit. Un bref instant - mais c’était pure folie - il eut le sentiment que quelqu’un venait de le lui souffler...
- « Maltz, Energie ! » cria-t-il en essayant d’imiter au mieux le timbre de la voix de Kruge.
L’attente lui parut interminable. Tout autour de lui, le magma semait la désolation et la mort. Dans quelques secondes...
Le sol vibra sous ses pieds. Une crevasse était en train de se former là où Spock et lui se tenaient.
Jim pensa qu’il était stupide d’échouer si près du but.
Au même instant, le rayon téléporteur de l’oiseau de proie dématérialisa son corps et celui de Spock.

* * * * *

Saavik et ses compagnons étaient arrivés sur l’oiseau de proie moins d’un quart d’heure plus tôt.
Un officier armé d’un fuseur les attendait.
Saavik réfléchit à la vitesse de l’éclair. La distance qui la séparait du Klingon n’était pas énorme.
Elle lança un regard significatif au Capitaine Sulu, qui avait adopté une attitude presque nonchalante. S’ils pouvaient se jeter sur l’officier ensemble...
Maltz balaya le groupe avec le canon de son fuseur. Son message était clair: au moindre mouvement, il tirerait une salve continue, et tous se retrouveraient assommés.
Le docteur McCoy poussa subitement un cri de douleur et tomba à genoux. Chekov et Scott se précipitèrent à son secours. Saavik et Sulu se regardèrent en hésitant. Puis, comprenant qu’ils n’avaient pas une chance, Hikaru alla prêter main forte à ses deux amis, qui s’affairaient auprès de McCoy.
Saavik le suivit, mais évita de toucher le médecin. Lors du contact qu’ils avaient eu sur la planète, la jeune femme avait senti les ondes mentales de Spock. McCoy portait en lui l’esprit de son professeur... Il était le dépositaire de ce que les humains eussent appelé son “âme “, et cette révélation avait bouleversé Saavik.
Néanmoins, elle expliquait beaucoup de choses, et ouvrait une multitude de possibilités...
Saavik fit rapidement l’inventaire des dialectes klingons qu’elle connaissait. Tous appartenaient aux formes les plus raffinées de cette langue, mais ce n’était pas un obstacle, parce qu’il valait certainement mieux s’adresser à un officier en usant d’un dialecte trop élevé qu’en choisir un qui fût trop bas...
Mais il fallait agir vite ! Ce qu’elle voyait sur l’écran de contrôle de l’oiseau de proie laissait préjuger que l’explosion de la planète allait se produire dans beaucoup moins d’une heure.
- « Mon valeureux adversaire », dit Saavik en espérant que son accent n’était pas trop affreux, « nous nous trouvons dans une situation paradoxale... »
L’officier la regarda d’un air méfiant, et serra un peu plus fort la crosse de son fuseur.
- « Nous sommes vos prisonniers... Pourtant, vous êtes seul, et nous sommes cinq. Cela laisse penser que vous ne parviendrez pas à nous garder en votre pouvoir très longtemps... De plus, toute cette zone de l’espace va bientôt s’auto-détruire. Si nous ne fuyons pas après avoir remonté les personnes des deux camps qui se trouvent encore sur la planète, nous mourrons tous dans un très bref délai... »
- « Taisez-vous ! » cria Maltz.
Saavik obtempéra. Le ton de la voix du Klingon ne lui laissait guère d’autre choix.
- « Pourquoi me parlez-vous de cette manière ? » dit-il en un standard tout à fait acceptable.
- « J’ignorais que vous parliez la langue de la Fédération... »
- « Bien sûr, que je parle votre jargon barbare ! » s’exclama Maltz. « Me pensez-vous stupide au point de ne pas connaître le langage de mes ennemis ? Mais vous vous êtes adressée à moi en Kumburan, alors que je suis un Rumaiy. Se pourrait-il que l’on ne vous ait pas enseigné la différence qui existe entre les deux ethnies qui composent l’Empire ? »
- « Je reconnais mon ignorance... Je n’avais pas l’intention de vous offenser ! »
- « Mais peut-être croyez-vous aux ragots qui prétendent que les Kumburans sont supérieurs aux Rumaiys ? »
- « Je confesse de regrettables lacunes à ce propos... » dit Saavik en mentant à demi. A l’Académie, on lui avait affirmé que la langue qu’elle étudiait - le Kumburan, donc - était la seule qui comptait au sein de l’Empire Klingon. Mais c’était un détail qu’elle préférait passer sous silence dans la situation présente.
- « Dans la Fédération », reprit-elle, « nous employons un langage unique - du moins en public - afin que tout le monde puisse communiquer. »
- « Impérialistes ! Assassins de la diversité ! Vous êtes bien des voyous ! »
Maltz se lança dans une grande tirade dont elle ne comprit pas un mot. Sans doute était-il en train de fustiger les groupes sociaux ou politiques qui s’opposaient au sien...
Saavik prit le risque de l’interrompre.
- « Honorable officier, j’admets mon indignité ! Méconnaître les réalités de l’Empire est un grand forfait ! Mais ne pas prêter attention aux réalités de la planète autour de laquelle nous orbitons serait un pur suicide ! Regardez l’écran de contrôle ! Penchez-vous sur les senseurs ! Vous verrez que je ne mens pas... Nous devons coopérer pour survivre... »
- « J’ai mes ordres ! » dit fermement Maltz.
- « Mais votre commander ignorait tout des dangers qui menacent la planète ! Et qui vous assure qu’il est encore en vie ? »
- « J’ai mes ordres ! » répéta Maltz.
- « J’ai cru comprendre que vous accordez beaucoup de valeur à la diversité, mon valeureux adversaire... Alors, je veux que vous sachiez que la nébuleuse de Mutara aura bientôt perdu toute la sienne ! Dans quelques heures, il ne restera plus rien de ce secteur qu’une masse homogène de proto-matière... »
Maltz la regarda sans répondre, l’air considérablement troublé.
Un voyant clignota sur la console de communications. Maltz recula, l’arme toujours braquée...
Saavik perdit tout espoir. Juste au moment où l’officier commençait à céder, cet appel, qui provenait probablement du commander klingon, anéantissait ses efforts.
Mais elle sursauta en entendant la voix qui criait « Energie ! ». Elle regarda le Capitaine Sulu, et comprit qu’il pensait la même chose qu’elle.
Hikaru serra les poings pour ne pas trahir son soulagement. Maltz hésita un instant avant d’exécuter l’ordre que la voix venait de lui donner.
Lui aussi avait un doute.
Pourtant, il pouvait malgré tout s’agir de Kruge...
Saavik s’enfonça les ongles dans les paumes.
Maltz s’approcha de la console de téléportation.
Il lui était impossible de prendre le risque d’abandonner son chef sur une planète mourante.
Par conséquent, il activa le téléporteur !

* * * * *

La dernière image que Jim emporta de Genesis fut celle du corps de David en train de disparaître dans la crevasse à laquelle le rayon téléporteur les avait arrachés, Spock et lui, un dixième de seconde avant qu’il ne fût trop tard.
Puis le monde que son fils avait tant aimé s’effaça comme un mauvais rêve.
Une salle de téléportation inconnue commença d’apparaître autour de Jim. Il poussa un soupir de soulagement, car il avait redouté tout au long du “voyage” que ses atomes et ceux de Spock se retrouvent dispersés dans l’espace.
Il descendit de la plate-forme de téléportation en soutenant toujours Spock.
Personne ne les attendait.
Jim sortit de la salle en tenant Spock d’une main et le fuseur de Kruge dans l’autre. Les coursives de l’oiseau de proie étaient désertes, comme l’avaient été les couloirs de l’Entreprise lors de l’arrivée du commando klingon...
Kirk ne put s’empêcher d’éprouver un certain malaise à cette comparaison. Pour penser à autre chose, il essaya de se rappeler ce qu’il savait au sujet du fonctionnement d’un fuseur klingon.
Dans la mesure du possible, il préférait éviter de tuer.
Il régla l’arme sur ce qu’il supposait être la puissance minimale, et fit irruption sur la passerelle.
Maltz ne marqua aucune surprise en le voyant. Il pensa simplement qu’il avait parié, et perdu...
Jim vit que l’officier tenait aussi un fuseur.
- « Où est le Commander Kruge ? » demanda Maltz.
- « Il est mort. Genesis l’a englouti... »
Maltz baissa les bras. Saavik se précipita et le délesta de son fuseur.
- « Combien sont-ils ? » demanda Kirk.
- « Il est seul, amiral ! » dit Scott.
Chekov aida McCoy à se relever. Dès qu’il se trouvait près de Spock, le médecin semblait retrouver un peu d’énergie et de santé.
Jim déposa le Vulcain sur le sol de la passerelle.
- « Bones, occupez-vous de lui ! Tous les autres, essayez de vous trouver un poste ! »
Saavik mit le fuseur de Maltz à sa ceinture et attendit. Le Klingon sortit sa dague à contre-coeur et la donna à la jeune femme.
- « Vous », dit Kirk, « Aidez-nous, ou mourez ! »
- « Je suis indigne de vivre ! » dit calmement l’officier.
- « Très bien ! Je te tuerai tout à l’heure ! »
Jim se précipita vers le fauteuil de commandement de Kruge. Sulu, Chekov, Saavik et Scott avaient déjà trouvé un poste.
- « Messieurs, il faut échapper à l’attraction orbitale de la planète ! »
Il baissa les yeux et aperçut les inscriptions, fort belles au demeurant, dont il était incapable de déchiffrer le sens.
- « Est-ce que quelqu’un lit le klingon ? » demanda-t-il. Personne ne répondit. Jim remarqua que Saavik avait l’air embarrassée.
« Exactement comme Spock  », pensa-t-il, « Elle considère comme un échec personnel le fait de ne pas TOUT savoir ! »
- « Dans ce cas », reprit-il, « essayons de faire de notre mieux  »
- « Si vous pouviez by-passer ce module... » dit Chekov à Scott.
L’ingénieur soupira d’un air dégoûté.
- « Ce n’est pas une mauvaise idée, mais où est leur fichu inducteur antimatière ? »
- « Là », dit Chekov. « Ou peut-être là ? »
- « Non, ici ! » dit Scott. « Ici ou nulle part ! »
Il appuya sur un bouton en fermant les yeux.
L’oiseau de proie démarra.
Jim se passa la main sur le front.
- « Si j’interprète bien ce que je vois », dit Sulu, « nous avons la pleine puissance... »
- « Je vous fais confiance, Monsieur Sulu ! », dit Kirk, « Vous avez l’air d’être né derrière une console klingonne ! Allons-y ! »
Le vaisseau accéléra, s’arracha à l’orbite de Genesis, et commença à fuir la zone dangereuse.
Personne ne parla. Il n’était nul besoin d’ordres, de conversations, de commentaires. L’équipage était composé de vieux amis qui se respectaient et tenaient leurs compétences en estime.
Sulu ralentit lorsqu’il jugea que l’oiseau de proie ne risquait plus d’être atteint par l’explosion de la planète, et la destruction de la nébuleuse. Après tant d’années à piloter l’Entreprise, puis d’autres vaisseaux de classe Constellation, être aux commandes du petit croiseur klingon l’amusait beaucoup...
Jim et Saavik se mirent à regarder l’écran de contrôle. Une lumière blanche scintilla à les aveugler.
La planète Genesis venait d’exploser.
- « Adieu, David... » murmura Jim.
- « Amiral », dit doucement Saavik, « tout ne sera pas perdu... »
Jim la regarda d’un air interrogateur.
La proto-matière se condensera lentement, puis elle deviendra un plasma de matière simple. Le plasma refroidira, puis se transformera en particules solides... Les particules se condenseront et formeront un système stellaire, avec un soleil et des planètes. Cette fois, le système sera stable, et la vie naîtra à la surface de l’une ou l’autre des planètes. En fait, il se passera ce que David et ses amis avaient prévu et désiré...
- « Mais il faudra des millions d’années », dit Jim.
- « Non, amiral, des billions ! »
- « Je suis heureux que vous trouviez votre consolation dans l’avenir, lieutenant », lança Jim.
La voix de Sulu interrompit leur conversation acide.
- « Nous sommes hors de danger, et en parfait état de vol, monsieur. »
- « Cap sur Vulcain, Monsieur Sulu ! » dit Jim, heureux de se retrouver dans le rôle qu’il connaissait le mieux. « Chekov, consignez le prisonnier dans sa cabine. »
- « Attendez ! », cria Maltz, « Vous aviez promis de me tuer ! »
- « J’ai menti », laissa tomber Jim en faisant signe à Chekov de retirer le Klingon de sa vue.

* * * * *

Saavik avait choisi de s’occuper des communications. Il ne lui avait fallu que quelques minutes pour maîtriser la technologie klingonne.
- « Le Lieutenant Saavik, du vaisseau scientifique Grissom appelle Starfleet. Répondez, s’il vous plaît ! »
- « Ici Starfleet. Nous cherchons à vous joindre depuis des jours. Un remorqueur vient de porter secours à une navette occupée par deux survivants d’un vaisseau renégat. Ils prétendent avoir été attaqués par les Klingons. »
- « Il est probable qu’ils disent la vérité. Nous avons fait la même... rencontre. »
- « Est-ce que tout va bien ? »
- « Je suis au regret de vous dire que non ! Nous sommes mal en point... Et nous avons besoin de votre aide ! »
- « Elle vous est acquise, lieutenant. Que voulez-vous ? »
- « Que vous nous donniez accès à votre banque de données, et que vous envoyiez un message à tous les vaisseaux qui circulent entre Vulcain et la nébuleuse de Mutara. »
- « Accès accordé ! Mais, lieutenant, quel système de communication utilisez-vous ? Sur quoi êtes-vous en train de voler ? »
- « Un instant, s’il vous plaît... » dit Saavik. Elle préférait récupérer les informations dont elle avait besoin avant de répondre à la question de son interlocuteur. De fait, la réponse en question risquait de semer la consternation dans les rangs de Starfleet... Et ce dans le meilleur des cas !
- « Lieutenant Saavik », fit une voix furieuse, « ici l’Amiral Morrow ! Passez-moi le Capitaine Esteban ! »
- « Je suis désolée, monsieur, mais c’est impossible. »
- « J’exige des explications ! Avez-vous rencontré l’Entreprise ? »
- « Nous n’avons eu aucun contact avec lui, monsieur... » dit Saavik sans savoir si elle devait se réjouir ou s’attrister de sa nouvelle aptitude au mensonge.
- « Bien... Quel message voulez-vous que nous envoyions ? »
- « Un oiseau de proie klingon est en route pour Vulcain. Ce n’est pas un ennemi ! Il transporte des membres de la Fédération. Il vole avec les boucliers baissés, et toutes les armes neutralisées. Il est essentiel que ce vaisseau atteigne Vulcain. Je répète : Essentiel ! Il ne s’agit pas d’un ennemi ! »
- « Un oiseau de proie ? Lieutenant, où est le Grissom ? Par le diable, je veux savoir ce qui se passe ! »
- « Saavik, terminé », dit la jeune femme en coupant la communication.
- « Bien joué, lieutenant ! » la félicita Jim.
Il s’était douté que s’il avait appelé Starfleet lui-même, ou fait appeler un de ses « complices  », l’Amiral Morrow lui aurait ordonné de retourner immédiatement sur Terre pour se rendre. Il ne faisait aucun doute qu’ils étaient tous aux arrêts par contumace...
Saavik n’avait aucune idée de la manière dont on devait répondre à un compliment que l’on s’était gagné en mentant. Elle ne dit rien, et se contenta de transférer les données qu’elle avait glanées dans l’ordinateur de Starfleet à la console du Capitaine Sulu.
Hikaru lui sourit gentiment en guise de remerciement.
Saavik inséra le second disque d’information sur son propre ordinateur et commença à lire les textes écrits en vulcain.
- « Arrivée sur Vulcain estimée à 8807,34 », annonça Sulu.
- « Saavik », dit Kirk, « transmettez un message à l’ambassadeur Sarek. Dites-lui que nous ramenons Spock et McCoy. »
Précisez que son fils est vivant. Demandez-lui de préparer la cérémonie du Katra.
- « A vos ordres, monsieur, mais... »
La jeune femme ne termina pas sa phrase. Les textes qu’elle avait piratés dans la banque de données de Starfleet traitaient de la philosophie vulcaine. Elle n’aurait pas osé prétendre les avoir compris, puisque plusieurs générations de Vulcains avaient consacré leur vie à l’étude sans y parvenir. Pourtant...
- « Mais quoi, lieutenant ? » demanda Kirk.
- « Je ne sais pas s’il est possible... La cérémonie, je veux dire... »
- « De quoi parlez-vous ? Essayez d’être claire, je vous en prie ! »
- « La cérémonie du Katra est censée permettre à la conscience de Spock de reposer dans la Salle des Anciens... Pas de retourner dans son corps ! »
- « Mais il est vivant ! Pourquoi les Vulcains ne pourraient-ils pas lui restituer son Katra ? »
- « La situation est exceptionnelle. Le processus que vous évoquez se nomme Fal Tor Pan, ce qui veut dire « la refusion  ». Les conditions requises pour le tenter n’ont pas été réunies depuis des millénaires. Certains experts vulcains prétendent que la refusion est possible. D’autres avancent qu’elle laisse des séquelles incurables aux deux sujets, le porteur du Katra et le donataire. D’autres encore affirment qu’elle est impossible ! Il se peut que les sages vulcains refusent de courir le risque... »
- « Dans ce cas, qu’arrivera-t-il à Spock ? »
Saavik souhaita être capable de mentir aussi facilement à Jim Kirk qu’à l’Amiral Morrow.
- « Il demeurera tel qu’il est... Sans esprit, sans âme... Plus absent encore qu’un défunt. »
Jim lui lança un regard où se lisait la détresse. Puis il se leva et quitta la passerelle.
Spock était étendu sur une couchette de la petite infirmerie de l’oiseau de proie. McCoy se tenait près de lui, et lui prenait le pouls. Le coeur du Vulcain battait bien trop lentement pour un être de sa race. Le médecin promena son tricordeur tout le long du corps de son vieux camarade. Les relevés n’avaient rien d’enthousiasmant. Spock avait cessé de vieillir depuis qu’il n’était plus sur Genesis, mais il avait sombré dans une inconscience proche du coma.
Et la force de son esprit diminuait proportionnellement à celle de son corps...
- « Spock », murmura McCoy, « au nom du ciel, parlez-moi ! Vous avez fourré tous vos trucs dans ma tête, vous ne vous rappelez pas ? Rappelez-vous ! Dites-moi ce qu’il faut que j’en fasse ! Aidez-moi ! »
Le docteur se tut. Il attendit un instant, sans trop y croire. Mais aucune réponse ne se fit entendre, ni dans la pièce, ni à l’intérieur de sa tête.
- « Je vais vous dire une chose, Spock, que je n’aurais jamais cru possible de m’entendre dire dans ce monde ou dans l’autre... Vous m’avez manqué ! Et si je vous perdais encore, je crois que je ne tiendrai pas le coup... »
Leonard McCoy baissa la tête.
« Espèce d’ordinateur aux oreilles pointues  », pensa-t-il, « dire qu’il a fallu que nous en arrivions là pour cesser de nous disputer ! »
Le médecin se gardait bien d’en parler, mais ses forces et sa lucidité déclinaient en même temps que celles de Spock.
Il sentit une main sur son épaule et redressa la tête.
Jim se plaça entre lui et Spock et posa son autre main sur l’épaule du Vulcain.
« Nos trois vies  », pensa-t-il, « sont liées depuis si longtemps qu’il est impossible que ça se termine comme ça... »
Le visage de l’Amiral James Tiberius Kirk était ravagé par le chagrin. Pourtant, il n’avait pas perdu une once de sa détermination.
Il serra l’épaule de McCoy comme si, tel un Vulcain, il eût été capable de lui communiquer un peu de sa force.

CHAPITRE TREIZE

Vulcain.
Un monde désert, limité en ressources matérielles, mais riche des cerveaux les plus brillants de la Galaxie.
Saavik embrassa la planète du regard, et se souvint de ce qu’elle avait désiré la première fois que Spock lui avait parlé de son monde natal, et qu’elle continuait de désirer aussi intensément.
Elle voulait appartenir un jour à cette culture, avoir le droit de revendiquer une place dans cette société, se sentir chez elle sous le soleil rouge qui brillait haut dans le ciel.
Mais rien de tout cela ne s’offrait à elle. Et sans doute en serait-il ainsi à tout jamais...
- « Vous voici chez vous, lieutenant », dit Jim.
- « Je vous demande pardon, amiral ? »
- « Vulcain... Votre chez vous ! »
- « Vulcain n’est pas mon chez moi, monsieur. J’y viens pour la première fois. »
- « J’imaginais que vous l’aviez au moins visité... »
- « Je n’ai jamais été invitée sur Vulcain, monsieur. »
Saavik avait essayé de s’exprimer comme Spock le lui avait appris, en ne montrant aucun signe d’émotion. Elle y était presque parvenue, mais Jim avait quand même deviné l’atroce sensation de solitude qu’elle éprouvait.
- « Je suis sûr que nous allons être les bienvenus ! » dit-il gentiment.
- « Vulcain à portée de contact radio, amiral », dit Sulu.
- « Merci, Monsieur Sulu. Saavik, envoyez un message à Sarek. Dites-lui que NOUS arrivons. »
La jeune femme fit ce qu’il demandait, puis resta sur la fréquence, en attente d’une réponse.
- « Kobayashi Maru... »
En entendant la voix qui s’adressait à eux depuis Vulcain, Kirk et ses amis se précipitèrent devant la console de communication. Le visage de Sulu s’illumina d’un sourire qui reflétait les sentiments de tout le groupe. Apprendre que le Commander Uhura avait réussi à gagner Vulcain sans ennuis était la meilleure nouvelle qu’il avait entendue depuis longtemps.
- « ... Ici le Commander Uhura. Préparez-vous à atterrir sur la plaine située au pied du Mont Seleya. L’ambassadeur Sarek m’a chargé de vous dire qu’il est prêt. Je... »
Il y eut quelques secondes de silence.
- « Je vous souhaite la bienvenue de tout coeur, mes amis ! »

* * * * *

L’oiseau de proie effectua impeccablement la manoeuvre d’approche. Sulu sentait la nervosité du petit vaisseau à la manière dont il réagissait instantanément à ses ordres. Il n’avait jamais piloté un engin pareil de sa vie. En dépit des raisons qu’il avait de leur en vouloir, il éprouva une admiration sans réserve pour les aptitudes techniques des ennemis de la Fédération.
Il se demanda quel avenir attendait le croiseur klingon. Il était probable que Starfleet allait le réquisitionner, l’envoyer sur Terre, l’étudier centimètre par centimètre, puis le démonter boulon après boulon, afin de percer les secrets de l’Empire, et cette idée lui déplaisait énormément...
Pour dire la vérité, elle lui faisait même de la peine, parce que l’oiseau de proie était sans doute le dernier vaisseau qu’il aurait piloté de sa vie...
Le dernier !
- « Capitaine Sulu, approche manuelle ! » dit Kirk.
- « Ça va me rappeler de bons souvenirs, amiral ! »
Hikaru n’avait pas fait atterrir un vaisseau aussi petit, et qui plus est, dépourvu de propulsion gravitationnelle, depuis les heures lointaines de l’Académie.
- « Allons-y ! » dit-il bravement. « Procédure de freinage initialisée ! »
Le vaisseau se laissa guider comme dans un rêve et se posa sur le sable rouge qui tapissait l’aire d’atterrissage.

* * * * *

Les rescapés de Genesis descendirent lentement de l’oiseau de proie en portant la civière sur laquelle Spock était étendu.
Jim leur fit signe de s’arrêter et inspecta les alentours. Le chemin qui menait au temple construit dans le roc du Mont Seleya était semé de Vulcains qui formaient comme une haie d’honneur. Certains portaient des torches qui tremblaient comme des feux-follets. D’autres, impassibles et silencieux, se contentaient de regarder et d’attendre.
- « Mon dieu... » murmura Jim.
- « Ce qui va se passer est capital pour tous les Vulcains », lui souffla Saavik.
Kirk savait peu de choses de la philosophie vulcaine. Pour l’instant, il se souciait peu d’en savoir davantage. Tout ce qui comptait, c’était que l’on réponde par l’affirmative à la demande qu’il voulait formuler.
La refusion. Fal Tor Pan !
Ils se remirent en marche et aperçurent Uhura qui avançait à leur rencontre.
- « Sarek vous attend là-haut... » dit-elle lorsqu’elle les eut rejoints.
Elle se glissa entre Kirk et Sulu et les aida à porter la civière tout au long du grand escalier qui montait jusqu’au temple.
Une musique étrange, presque inaudible pour une oreille humaine, s’éleva soudainement. Jim eut l’impression qu’elle devenait un peu plus forte à mesure qu’il montait les marches, mais ce n’était peut-être qu’une illusion due à l’épuisement.
Il s’aperçut que ses jambes lui faisaient mal. Il était incapable de se souvenir de la dernière fois qu’il avait dormi, ou mangé.
Il continua pourtant à avancer.
Sulu, Chekov, Scott, McCoy et Saavik luttaient aussi contre la fatigue.
Jim eut le sentiment que leurs six volontés, plus celle d’Uhura, n’en formaient plus qu’une.
Une petite fille lâcha la main de son père et marcha avec dignité jusqu’à la civière, qu’elle suivit pendant quelques mètres. Puis elle se pencha sur Spock, le regarda longuement, dessina un salut Vulcain avec les doigts de sa main droite, et murmura: « Longue vie et prospérité, Spock », avant de disparaître à nouveau dans la foule.
Sarek attendait la procession en haut des marches. Il était entouré par plusieurs dignitaires vulcains, et par six jeunes femmes revêtues de la tenue rituelle des prêtresses vulcaines. Sarek s’avança à la rencontre des amis de son fils. Kirk s’arrêta et attendit.
La musique mourut doucement, si doucement que Jim eut du mal à discerner l’instant précis où le silence était revenu.
Sarek se pencha sur Spock et plaça ses longues mains gracieuses contre les tempes de son fils. Jim eut envie de l’attraper par le bras et de lui dire de se presser. Il jeta un regard en coin à McCoy, qui semblait au bord de l’épuisement.
Sarek ne dit pas un mot. Il recula d’un pas et fit un signe aux six jeunes femmes. Elles s’approchèrent de la civière, se faufilèrent entre Jim et ses compagnons, et soulevèrent Spock.
Puis elles se remirent en marche, et Sarek les suivit.
Kirk regarda la scène avec ébahissement. Les Vulcaines portaient Spock sans effort, comme s’il n’eût rien pesé.
De plus, leurs mains n’étaient pas sous son corps, mais au-dessus !
Jim les suivit sans plus chercher à comprendre.
Il passa entre des piliers de marbre massifs et s’arrêta à quelques pas d’une plate-forme circulaire sur laquelle s’élevait un autel aux formes géométriques. T’Lar, la grande prêtresse de Vulcain, attendait que ses compagnes lui amènent Spock.
Les jeunes femmes se mirent à entonner un chant qui fit frissonner Jim et ses amis.
Kirk tenta d’avancer encore un peu, mais un garde lui barra la route.
La musique recommença. Les jeunes femmes déposèrent Spock sur une dalle de marbre sans cesser de chanter.
Sarek s’avança.
Les chants et la musique cessèrent.
- « Sarek », dit T’Lar, « Sarek, enfant de Sakron, enfant de Soikar, la dépouille mortelle de ton fils respire encore... Que désires-tu ? »
- « Je désire le Fal Tor Pan. La refusion. »
- « Ce que tu veux n’a pas été fait depuis un lointain passé, et n’a réussi que dans la légende ! Ta requête n’est pas logique. »
- « Pardonne-moi, T’Lar, ma logique est incertaine lorsque mon fils en est le sujet. »
T’Lar sembla enfin apercevoir Jim et ses camarades. Elle les regarda longuement, et s’arrêta sur McCoy.
- « Qui est le dépositaire du Katra ? » demanda-t-elle sans détourner les yeux du visage du médecin.
Il était évident que la question appartenait au rituel... En fait, T’Lar en connaissait déjà la réponse.
Sarek tourna la tête vers McCoy, qui semblait hypnotisé par le regard profond de T’Lar.
- « Bones ! » dit Jim.
McCoy fit un pas en avant.
- « Je le suis ! », dit-il fermement. « McCoy Leonard H., fils de David et d’Eleanora... »
- « McCoy », dit T'Lar, « Enfant de David, enfant d’Eleanora, étant donné que tu es un Humain, nous savons que nous ne pouvons espérer que tu comprennes pleinement ce que Sarek a demandé. Le corps de Spock est vivant. Avec ton approbation, nous invoquerons tous nos pouvoirs pour rendre à Spock son esprit, qui repose en toi. Mais, McCoy... »
T’Lar laissa son silence peser lourdement sur l’assemblée. McCoy avala difficilement sa salive.
- « Je t’avertis solennellement que le danger que tu vas affronter est aussi grave que celui qu’affrontera Spock. »
Jim se rendit compte qu’il tremblait et tenta de se persuader que c’était à cause de la fraîcheur des nuits vulcaines.
- « Il faut maintenant que tu choisisses », dit T’Lar sur un ton qui ne contenait ni encouragement ni menace.
A son tour, McCoy s’offrit le luxe de quelques secondes de silence.
- « Je choisis le danger ! » dit-il finalement.
Puis il se tourna vers Jim et lui lança dans un souffle:
- « Cette fois, j’ai eu la parole ! »
Jim réprima un sourire, Il avait vu le docteur braver le danger des dizaines de fois avec le même air débonnaire. C’était sa marque de fabrique, et Kirk espérait que ça le resterait encore longtemps.
Sarek conduisit McCoy jusqu’au pied de l’autel.
« C’est parti ! » pensa Jim. « Et je ne peux rien faire ! »
L’ambassadeur laissa le médecin seul à côté de Spock. Les jeunes femmes apportèrent une dalle semblable à celle où reposait Spock et invitèrent McCoy à s’y étendre. T’Lar s’approcha et leva les mains.
- « Tout ce qui pourra être fait sera fait ! » dit-elle gravement.
Puis la prêtresse posa les doigts de sa main gauche contre la tempe de McCoy. Le docteur eut l’impression que ce contact le brûlait. Quelque chose qui n’était pas lui envahit sa conscience. Un réflexe le força à tenter de repousser l’invasion.
- « Oui, McCoy, tu dois utiliser tes forces à expulser celui qui a trouvé refuge chez toi. Il faut qu’il quitte le nid ! Il faut qu’il revienne aux tourments et aux joies de sa vie ! »
McCoy eut l’impression d’entendre une voix résonner dans sa tête.
Mais c’était une voix silencieuse, une voix qui ne savait dire aucun mot.
Il pensa qu’il était en train de devenir fou.
Il ne voyait plus rien et redouta de rester aveugle pour le restant de ses jours.
T’Lar posa les doigts de sa main droite sur la tempe de Spock.
Puis elle commença à réciter une longue litanie en vulcain.

* * * * *

Bâti dans le flanc du mont Seleya, le monastère des Maîtres de la philosophie vulcaine des Anciens n’avait jamais cessé de grandir et de changer au fil des générations. Ses salles et ses galeries avaient été creusées à même la roche. Certaines légendes disait qu’elles étaient conçues comme une sorte de bande de Moebius et n’avaient ni commencement ni fin. D’autres prétendaient que l’on pouvait errer sa vie entière dans ce labyrinthe sans jamais emprunter deux fois le même chemin.
Amanda Grayson, Maître-Etudiante de la philosophie, citoyenne de la Terre et épouse de Sarek, ne connaissait personne qui fût véritablement à l’aise à l’intérieur de ce dédale. Même les plus ascétiques des Vulcains préféraient un espace moins clos, le plein air, et la chaleur du soleil rouge de leur planète.
Amanda était au balcon de sa petite chambre. De là, elle pouvait apercevoir la plaine qui s’étendait au pied du mont Seleya. Depuis qu’elle étudiait la philosophie vulcaine, jamais elle n’avait vu tant de monde se masser aux abords du temple. Habituellement, les Vulcains qui avaient rencontré la mort physique étaient conduits au sommet du Mont Seleya par les membres de leur famille, qu’accompagnaient parfois quelques amis très proches. Les Maîtres-Etudiants aidaient alors l’esprit du défunt à se séparer du corps sans subir de dommage. Après quoi le cadavre pouvait être confié aux flammes, alors que l’esprit trouvait refuge dans la Salle des Anciens. Jusqu’à ce jour, ce processus s’était toujours déroulé dans l’intimité et le calme...
Mais à présent, une foule énorme était réunie dans la plaine, et la lueur des torches se reflétait dans le ciel noir.
De son point d’observation, Amanda ne voyait pas l’autel où T’Lar essayait de ramener Spock à la vie. Mais elle n’avait pas besoin de voir pour imaginer la cérémonie dans ses moindres détails, et prier pour qu’elle arrive à une conclusion heureuse.
La mère de Spock ne participait pas à la refusion. Pourtant, son esprit était concentré sur son fils, comme si elle avait pu l’aider à revenir à la vie.
Et peut-être d’ailleurs le pouvait-elle...
T’Mei frappa doucement à la porte, puis entra et s’arrêta sur le seuil du balcon. La jeune Vulcaine était encore à des années de pouvoir accoler le mot “Maître” à celui d” Etudiant”. Amanda elle-même n’avait reçu ce privilège que depuis peu de temps.
Les Maîtres n’abandonnaient jamais le qualificatif d’Etudiant. Ils tenaient à ne pas oublier qu’il leur restait toujours des choses à apprendre. T'Lar, la plus initiée d’entre tous, avait récemment renoncé à user du titre de Maître. Désormais, elle se nommait elle-même une « Etudiante  ».
- « Amanda ? » dit T’Mei.
- « Oui, mon enfant ? »
- « Avez-vous besoin de quelque chose ? »
- « Non, ma très chère amie. Je n’ai besoin de rien, sinon que mes voeux soient exaucés. »
- « Je ne peux pas faire cela, Amanda... »
Amanda sourit gentiment.
- « Je le sais bien. Mais venez, et restez près de moi. »
T’Mei alla rejoindre Amanda sur le balcon.
- « Je sais qu’un de vos souhaits serait d’être présente dans le temple... »
- « Oui. Je n’avais jamais pensé que je vivrais assez longtemps pour voir mon fils être le sujet de la cérémonie. Et c’était une chose que je ne souhaitais certes pas ! Mais à présent, j’aimerais être là ! Spock se bat contre le néant, et je ne peux même pas l’aider... »
Elle frappa rageusement le parapet du balcon. Depuis les premiers jours de son mariage avec Sarek, elle savait qu’adopter totalement le comportement des Vulcains la détruirait. Elle s’abstenait bien sûr d’exhiber ses émotions en public, mais n’avait jamais tenté de nier leur existence. Lorsqu’elle avait voulu étudier la philosophie vulcaine, ce trait trop typiquement humain avait joué contre elle, mais elle avait su démontrer sa valeur malgré tout.
Pour la première fois, Amanda enviait la totale équanimité des Vulcains. Depuis la mort de Spock, son coeur avait souffert comme jamais.
Et maintenant, il y avait cet espoir fou, qui la torturait plus encore que tout le reste.
Spock pouvait vivre ! REVIVRE !
Mais Amanda savait qu’elle n’était pas tout à fait honnête. Equanimité ou pas, les derniers jours n’avaient pas été faciles pour Sarek non plus...
- « Ce serait tellement fascinant d’assister à la refusion », dit T’Mei, « il y a si peu de chances pour que l’enchaînement de circonstances qui la rend possible se reproduise de notre vivant. »
- « Et même dans ce millénaire... » ajouta Amanda. « Mais j’aimerais y être pour des raisons personnelles, pas historiques ! »
- « Votre situation est fascinante... Vous êtes Maître-Etudiante, et parente du sujet. Séparément, chacune de ses qualités suffirait à vous autoriser à participer à la cérémonie. Pourtant, vous ne le pouvez pas, justement A CAUSE de ces deux qualités. »
- « Fascinante n’est pas le mot qui convient », dit Amanda. « Un Maître-Etudiant ne doit pas assister à la cérémonie du Katra d’un proche parent. Le lien mental qui existe toujours entre les membres d’une famille est connu pour perturber la séparation du corps et de l’esprit, Il existe des précédents, et tous furent désastreux. »
- « Mais personne ne sait quel effet cela aurait sur une refusion... » dit T’Mei.
- « Non, personne. Mais le risque est trop grand. »
L’annonce du retour de Spock vivant avait provoqué un débat passionné parmi les habitants du monastère. Des dizaines de questions avaient besoin d’une réponse immédiate alors qu’elles étaient discutées théoriquement depuis des siècles. Le problème personnel d’Amanda, en regard de cela, n’était pas si important, et elle n’avait même pas essayé de protester contre son exclusion de la cérémonie de Spock.
Elle savait qu’il était inutile d’aggraver la situation en prenant un risque gratuit. Pourtant, malgré sa compréhension intellectuelle de la question, le désir irrationnel d’être présente continuait à la tenailler.
- « Vous n’avez pas de chance ! » dit T’Mei. « Etre privée d’une expérience aussi exceptionnelle.. ».
- « Je me fiche du caractère exceptionnel de l’expérience ! » Amanda avait dû s’exprimer en standard pour dire ce qu’elle pensait. Le vulcain était une langue trop sophistiquée pour ce qu’elle avait à dire. « Bon sang, en ce moment, je donnerais n’importe quoi pour n’avoir jamais eu l’idée d’étudier votre philosophie ! »
- « Amanda », s’exclama T’Mei, « je ne comprends pas du tout ce que vous voulez dire ! »
- « Si je n’étais pas Maître-Etudiante, je ne ferais courir aucun risque à Spock en étant à ses côtés ! Sarek et moi pourrions être ensemble, au lieu de souffrir chacun dans notre coin ! »
Elle tourna le dos à la jeune Vulcaine et se pencha pour voir la foule qui se pressait dans la plaine. Elle était furieuse contre l’injustice de l’univers, furieuse contre son impuissance, furieuse contre elle-même...
T’Mei resta près d’elle, mais n’osa plus parler. Elle ne pouvait comprendre ni l’espoir d’Amanda, ni son chagrin, ni sa colère, si son amour.

* * * * *

Jim était épuisé. Il avait passé la nuit à attendre, bien qu’il sût que cela ne servait à rien et qu’il eût été plus « logique  » de se reposer. Mais il était trop fatigué pour dormir, ou pour se relaxer.
Et puis, il ne parvenait pas à s’ôter de l’esprit que cette nuit risquait de lui prendre les êtres qu’il aimait le plus au monde. Il avait déjà perdu David, et maintenant, Spock et McCoy risquaient de le suivre dans la mort.
Après plus de vingt années, l’amitié qui le liait au Vulcain et au médecin s’était transformée en un lien plus profond que celui de la famille, ou même, se disait parfois Jim, de l’amour. En devenant amiral, c’est-à-dire en perdant le contact quotidien qu’il avait avec les deux hommes, il s’était aperçu que le pire était là, et non dans la paperasserie contre laquelle il pestait pour se donner une contenance.
Sans le regard et le jugement de ses amis, il se sentait aussi inutile qu’un vaisseau privé de cristaux de dilythium.
Kirk pensa à l’Entreprise, qu’il avait sacrifiée...
Il pensa à Carol, à laquelle il lui faudrait bientôt apprendre la mort de David...
Il pensa à ce que serait demain, si toutefois il y en avait un...
Puis il regarda ses amis, qui l’avaient suivi sans hésiter dans la plus folle aventure de sa carrière.
Scott s’était écroulé au pied d’un pilier de marbre et dormait en ronflant doucement.
Chekov était assis en tailleur, la tête entre les bras.
Uhura s’était couchée à même le sol, et prenait un peu de repos. Même endormie, elle avait l’allure d’un félin.
Saavik attendait l’aube, insensible à la fatigue, les yeux grand ouverts, droite comme un chêne.
Sulu était agenouillé sur le sol, une position que l’on nommait seiza en aÏkido, et méditait.
Jim alla s’adosser contre un pilier. L’humidité de la nuit avait réveillé les rhumatismes dont il ne parlait à personne - y compris McCoy - par coquetterie.
Il se força à s’asseoir et à se reposer. Dans le ciel de Vulcain, les étoiles brillaient merveilleusement, comme si elles eussent attendu la célébration d’une naissance.
Un peu de temps passa... Les étoiles commencèrent à disparaître les unes après les autres. L’aube arrivait. Bientôt, Epsilon Eridani, le soleil de Vulcain, rougeoierait dans le ciel pur de la planète.
Un gong retentit.
Jim se remit debout d’un bond.
T’Lar apparut la première. Les dignitaires qui avaient attendu toute la nuit soutenaient sa chaise à porteur. Jim avança dans sa direction, mais la prêtresse ne lui accorda même pas un regard. Le pouvoir qu’elle avait invoqué l’avait vidée de son énergie. Elle respirait doucement, comme un malade qui relève à peine d’une fièvre aiguë.
McCoy apparut un peu plus tard. Sarek le soutenait, mais il semblait relativement en forme.
Les six jeunes femmes suivaient à quelques pas. Elles ne montraient ni tristesse ni allégresse...
« Mais que s’est-il donc passé ? » se dit Jim, « Qu’est-ce qu’ils ont tous à me regarder sans me voir ? Spock serait-il... »
A la fin de la procession, une silhouette drapée dans une toge blanche marchait lentement. Un capuchon cachait presque complètement le visage.
Jim vit que la respiration de Saavik s’était accélérée. Mais était-ce bon signe, ou non ?
Il prit conscience que ses subordonnés (pour autant que ce terme ait encore un sens en ce qui le concernait) s’étaient rassemblés autour de lui.
Seule Saavik demeurait résolument à l’écart.
La procession arriva enfin à leur hauteur. Sarek prit McCoy par le bras et le ramena vers ses amis.
- « Leonard », dit Kirk.
- « Je vais bien, Jim... » dit-il avant d’aller rejoindre Uhura et les autres dans le cercle.
La silhouette en toge blanche passa devant eux sans les regarder, ni même faire mine de s’arrêter. Jim ne put toujours pas apercevoir ses traits à cause du capuchon, mais la carrure, l’allure étaient bien celles de...
Saavik fit un pas en direction de la silhouette. Jim la saisit par le bras pour l’arrêter, et elle se laissa faire.
- « Et Spock ? » demanda Jim à Sarek.
- « Seul le temps pourra nous le dire... Mais je vous dis merci du fond du coeur pour ce que vous avez fait. »
La voix du Vulcain semblait admettre implicitement que la refusion avait pu échouer.
- « Ce que j’ai fait », dit Jim, « j’avais à le faire ! »
- « Mais que vous en a-t-il coûté ? Votre vaisseau, votre fils... »
- « Si je n’avais pas essayé, c’est mon âme qui serait morte... »
Sarek hocha la tête et s’éloigna lentement.
Jim regarda de nouveau la silhouette blanche.
« Longue vie et prospérité, Spock ! » dit-il mentalement à l’attention de son vieil ami.
La silhouette se retourna lentement.
Rebroussa chemin.
S’arrêta devant Jim.
Et ôta son capuchon...
Kirk vit immédiatement que la douleur et le vide ne défiguraient plus Spock. Son regard profond questionnait Jim, et ses yeux brillaient d’intelligence...
Le Vulcain dévisagea longuement Kirk, puis son regard se posa sur Sulu, Uhura, McCoy, Chekov, Scott, et finalement Saavik. Jim eut le sentiment qu’il n’avait pas été loin de reconnaître chacun d’entre eux, mais avait échoué tout près du but.
Spock regarda de nouveau Jim.
- « Mon père dit que vous avez été mon ami... Que vous m’avez sauvé... »
- « Vous auriez fait la même chose », dit Jim en essayant de ramener à la mémoire du Vulcain ce qui s’était passé sur l’Entreprise au moment du combat contre Khan.
- « Pourquoi m’avez-vous sauvé ? » insista Spock.
- « Parce que ce qui est utile à un seul l’emporte sur ce qui est utile à beaucoup ! » dit Jim.
Spock continua à le regarder sans le reconnaître. Puis il lui tourna le dos et s’en alla en direction de son père et des autres Vulcains. Jim sentit son coeur se serrer, mais comprit qu’il avait agi comme il le fallait, un peu plus tôt, en empêchant Saavik d’intervenir. Spock devait retrouver la mémoire de lui-même. Ses amis pouvaient lui fournir quelques indices, mais ils n’avaient pas le droit de le contraindre à se souvenir.
« Mais qu’aurais-je dû dire ? Et comment ? » se demanda-t-il tristement.
Ses bras glissèrent lentement le long de son corps.
Spock était sauvé, mais, pour lui, il demeurait absent. Peut-être allait-il falloir des mois, des années, voire des dizaines d’années pour qu’il recouvre ses capacités.
Pour un Vulcain, cela ne représentait pas tellement de temps.
Mais pour un Humain ?
Jim s’aperçut que Spock s’était de nouveau arrêté.
- « J’ai toujours été... » commença-t-il.
Jim s’approcha et le Vulcain se retourna.
- « Et ne cesserai jamais d’être... votre ami... »
- « Oui, Spock ! Oui ! »
Le Vulcain sembla transporté dans un autre temps, à un autre endroit.
- « Le bâtiment est... hors de danger ? »
- « Vous avez sauvé l’Entreprise, Spock ! Vous nous avez tous sauvés ! »
Spock ne dit rien pendant un moment. Il penchait la tête comme s’il était en train d’écouter une voix intérieure qui lui parlait de loin, très loin.
Puis il fit face à Kirk et leva un sourcil interrogateur.
- « Jim... Vous vous appelez Jim ! »
- « Oui, Spock ! »
Le Vulcain secoua affirmativement la tête, comme s’il se félicitait d’avoir enfin trouvé son propre chemin. Puis il lança un regard à McCoy (qui lui désigna son crâne avec un clin d’oeil qui voulait dire : « Hé oui, vous étiez là-dedans ! » et à tous les autres.
Ses vieux camarades formèrent un cercle d’amitié et de tendresse autour de lui. Aucun d’entre eux ne pouvait dire de quoi demain serait fait. Mais tous savaient que la minute présente était la plus belle de leur vie.

F I N

Cette reproduction n'a pas été créée dans le but de spolier l'auteur ou l'éditeur de leur travail mais afin de permettre aux fans de la série Star Trek de prendre connaissance d'un récit sorti il y a plus de 20 ans et malheureusement complètement épuisé.

Cette ligne de programmation ne sert qu'a formaté proprement les lignes de textes lors d'un utilisation sous Mozilla Firefox. J'aimerais pouvoir m'en passer mais je ne sait pas comment, alors pour l'instant. Longue vie et prospèrité