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PROLOGUE

LE RÊVE D'ÉTOILES

Extrait de « Une Analyse historique des Missions de cinq ans », par l'amiral Glynis Kestell Tabor, Presse de l'Institut Stellaire, Paris, planète Terre.

Si l'on en croit les documents de l'époque, des douze vaisseaux de classe Constitution qui s' élancèrent vers les étoiles pour des missions de cinq ans, cinq disparurent au service de la Fédération des Planètes Unies : l'USS Constellation, dernière victime d'une guerre ancienne; l'Intrépide, dans le système Gamma 7 A; l'Excalibur, durant des manœuvres tactiques ; le Défiant dans l'Annexe tholienne, et l'Entreprise, suite à l'affaire de Talin IV.
Nul ne nia la gravité des pertes, tant en vies humaines qu'en matériel. Mais parmi les dizaines de commissions planifiant les objectifs à long terme de la Fédération, ne s'insinua aucun doute quant à l'avenir des missions quinquennales : de nouveaux vaisseaux et équipages embarqueraient vers l'inconnu. Car malgré le coût élevé de telles explorations, les profits étaient toujours supérieurs aux pertes.
En l'espace de quatre années standard, des milliers de mondes étranges avaient été explorés, des centaines de civilisations découvertes ; les frontières du cosmos englobaient un univers cinq fois supérieur à celui des débuts, à la date stellaire 00.1. Au vu de tels résultats, lancer de nouveaux vaisseaux semblait éminemment souhaitable. Quant à leurs équipages, c'était l'arme secrète d'une Fédération aux pouvoirs impressionnants.
Les gouvernements d'un millier de planètes avaient la même finalité. La Fédération ne se fondait ni sur la force, ni sur l'opportunisme; elle ne dérivait pas davantage d'une menace extérieure. Sa base était le rêve : celui d'objectifs supérieurs, d'un bien ultime, de coopérations et de buts communs. Par-dessus tout, le désir d'en savoir plus, de se heurter aux dernières barrières de la connaissance et de les franchir.
Ces hommes appelèrent cela le « Rêve d'Etoiles ». Comme toutes les idées profondes, le concept s'avéra irrésistible. Les responsables de la Fédération étaient conscients de son attrait. A chaque nouveau cycle de l'Académie, Starfleet ne recevait-elle pas quelque douze mille candidatures ?
Mais les rêves ne suffisent pas. Les concepteurs s'attelèrent judicieusement à la tâche. A travers les mondes de la Fédération apparurent des élus. Dès qu'ils levaient les yeux vers les étoiles, ces individus savaient quel serait leur destin. D'une planète à l'autre, les mots étaient toujours les mêmes, en n'importe quelle langue: le « Rêve d'Étoiles ». Il ne s'agissait pas de les atteindre, mais de voyager parmi elles, toujours plus loin, sans limites ni barrières ... au rêve.
A l'Académie, on prépara soigneusement le cursus qui dirigerait l'élite des appelés vers la consécration de leur idéal, leur unique raison de vivre: la capitainerie spatiale.
C'était l'ultime pilier de la Fédération, l'assurance d'un avenir brillant.
Le système n'était pas parfait. A l'époque de la tragédie de Talin IV, les concepteurs savaient que pour chaque Robert April ou Christopher Pike que l'Académie formait, il y aurait un Ron Tracey ou un James T. Kirk. Il fallait s'y attendre de la part d'êtres exceptionnels : leur nature même est en désaccord avec nos définitions du prévisible ou de la normalité. Tout compte fait, le système fonctionnait ; la raison ou la logique - au grand dépit des Vulcains-, n'avaient rien à voir là-dedans.
Les scientifiques se dévouèrent à la cause du futur, construisant de nouveaux bâtiments, préparant de nouvelles missions ; les volontaires seraient légions. Le Rêve d'Étoiles, une fois postulé, n'acceptait plus d'entraves.
Mais à l'époque des retombées de Talin IV, ce que ces hommes ignoraient encore, c'est qu'une fois entendu, l'appel ne s'oublie plus.
En accord avec le propos de la Fédération - réunir un maximum de connaissances -, ce fut ce que leur apprit finalement un capitaine formé par leur propre système.
Une leçon inoubliable !

LIVRE I - LES RETOMBÉES

CHAPITRE PREMIER

Des humains, songea Glissa, captant les effluves particuliers de leur espèce. On ne peut pas vivre avec eux, ni sans eux, mais par Kera et Phinda, on les sent venir !
Le contremaître - une Tellarite de petite taille -, se détourna des schémas qu'elle étudiait sur un écran. Elle avait des yeux noirs profondément enfoncés dans leurs orbites. Autour d'elle vibrait l'air raréfié qui passait pour une atmosphère dans l'astéroïde creux de type S. A ses oreilles montaient les pulsations des machines, conjuguées à l'activité des travailleurs occupés à transformer l'astéroïde en monde habitable pour des milliers d'individus. Pour Glissa, le « terra-formage » était un phénomène excitant et gratifiant. L'arrivée d'humains risquait de mettre un terme à son euphorie. Les corvées n'allaient pas tarder.
Elle plissa un nez porcin épaté, à la recherche d'indices sur les nouveaux venus. Dans les douces brumes de leur planète d'origine, la sélection naturelle n'avait pas jugé nécessaire de doter les Tellarites d'une vue perçante. Glissa ne discernait rien passé deux mètres. Mais l'acuité de son ouïe surpassait celle des Vulcains. Elle analysait les senteurs et les phéromones à une vitesse et avec un degré de précision rivalisant presque avec les tricordeurs les plus perfectionnés.
Ses sens aiguisés lui confirmèrent ce qu'elle redoutait : les horribles humains omnivores arrivaient pour la deuxième relève. Même ses yeux quasi inutiles distinguaient le cordon jaune vif du câble de sécurité reliant les silhouettes. Le câble serpentait autour des grandes bandes jaunes d'avertissement signalant les variations de gravité artificielle à l'intérieur de l'astéroïde. Tant que les dernières structures de soutènement et de consolidation n'étaient pas en place, les ingénieurs voulaient éviter toute tension supplémentaire. En attendant, la surface externe de l'astéroïde se piquetait de générateurs portables, créant à l'intérieur du corps astral des zones à la pesanteur modulable. Comme si cet arrangement dément ne produisait pas assez de tension comme ça !
Soupirant, Glissa prit une inspiration; en général cela préludait à une bordée d'injures particulièrement inspirées. Mais le cœur n'y était pas. Elle n'avait pas vu le temps passer. Les pylônes de soutènement du lac artificiel n'étaient toujours pas montés. Ils ne s'étaient même pas matérialisés sur la plate-forme du téléporteur géant, restée vide en bout de chantier. A la vitesse où son équipe accumulait les retards, Glissa estima le surcroît de travail à une dizaine de jours. Avant ce délai, elle n'avait pas la moindre chance de retourner s'immerger avec délice dans les bains communaux de la station de récréation. Et vu le parfum ambiant, les humains allaient être de la fête.
Bien sûr, elle n'avait rien de personnel contre eux. N'appartenant pas à la tribu ambassadoriale de Miracht, travailler en leur compagnie la troublait fort. On le serait à moins quand on côtoyait des êtres incapables de faire la part entre des insultes constructives, ancestrales et honorables, et des attaques injurieuses sur la parenté ! Le manque d'humour des humains ne le cédait qu'aux Vulcains. Enfin, il fallait de tout pour faire un monde ... De plus, force était d'admettre que peu de Tellarites avaient assez d'appétit pour affronter les monstrueuses tâches bureaucratiques de la Fédération.
Avec un nouveau soupir, elle fit onduler ses nodules sur le panneau de contrôle du moniteur. Montés sur des poteaux électriques encerclant le chantier, des dizaines de postes semblables surveillaient les lieux. Après avoir effacé le schéma, elle huma délicatement l'air pour déterminer quels humains allaient lui rendre la vie impossible.
Les douze mineurs étaient encore trop loin pour qu'elle distingue autre chose que leurs harnais jaunes de sécurité. Grâce aux Lunes, sept étaient des Tellarites - des travailleurs de la Commune Quaker qui avait loué les services de Construction Entre-Mondes pour transformer l'astéroïde en colonie. Une bonne moitié des forces à l'œuvre consistait en travailleurs de la Commune. Cela représentait de substantielles économies.
Les cinq autres étaient humains. Une chose regrettable car le terra-formage et eux n'avaient rien d'une heureuse combinaison.
Le remodelage d'un astéroïde était une des rares tâches dangereuses au sein de la Fédération; les machines téléguidées ne pouvaient opérer de façon plus efficace ou moins onéreuse que la main-d'œuvre. Si le Conseil décidait un jour d'amender les lois de la Fédération sur l'esclavage pour permettre à une véritable conscience synthétique de contrôler la robotique, alors peut-être l'industrie en serait-elle transformée. En attendant ce jour peu probable, le terra-formage restait la propriété exclusive de deux types de travailleurs : les passionnés qui se précipitaient sur l'occasion de modeler littéralement un monde à la force du poignet, et les cas désespérés, qui s'engageaient chez Construction Entre-Mondes parce qu'ils avaient épuisé toutes les autres possibilités.
En ce qui concernait Glissa, ces réprouvés auraient aussi bien pu être des Klingons, vu l'honneur et le zèle dont ils étaient capables. Pour les Tellarites, la construction de nouveaux mondes étaient une œuvre digne; nul ne prétendait que c'était facile. Avec leur étrange et unique amalgame de logique vulcaine et de passion andorienne, les humains étaient officiellement tolérés par Entre-Mondes, même si Glissa et les autres contremaîtres devaient tourner sept fois leur langue dans leur bouche en leur présence.
Quand elle afficha à l'écran les rotations et le planning détaillé de l'équipe de relève, les sirènes hurlèrent. Levant le nez, Glissa aperçut les constellations de poteaux électriques plantés dans la partie supérieure interne de l'astéroïde, à quatre kilomètres au-dessus d'elle. Leur clignotement signalait le changement d'équipes aux ouvriers vêtus de combinaisons isolantes.
Intriguée, Glissa vérifia son chronomètre: les humains étaient à l'heure. Après des années passées au service d'Entre-Mondes, une des rares choses qu'elle avait apprises, c'était que les parias humains n'étaient jamais à l'heure. Chez eux, cela tenait presque de la religion.
Cet accroc à la tradition et à l'ordre établi la troubla - aux yeux d'un Tellarite, peu de choses étaient pires qu'un mystère inexpliqué. Elle huma de nouveau l'air... et eut la réponse.
Levant le bras vers la silhouette indistincte du premier de la file, elle le héla.
- Sam ? grogna-t-elle. Sam Jameson ?
Il lui fit signe. Glissa eut un regain d'espoir. S'il était promu chef de la deuxième section, il y avait une excellente chance que sa division rattrape le temps perdu. Arrivé depuis quarante jours seulement, humain ou pas, il s'était révélé exceptionnel.
- J'ai bien cru reconnaître la puanteur de ta viande glabre ! lança-t-elle dans un beuglement assourdissant, quand Sam arriva dans son champ de vision.
- C'est un miracle que tu puisses encore respirer malgré l'odeur fétide de cette couenne skrak fangeuse que tu appelles fourrure ! cria-t-il à tue-tête.
Glissa en frémit de plaisir. Enfin un humain assez cultivé pour comprendre les subtiles nuances de la conversation civile ! C'était l'exception qui confirmait la règle. Elle sentit presque le bain de boue brûlante qu'elle allait bientôt savourer.
Sam Jameson serra sans hésiter son bras porcin, imitant de son mieux les pressions nodulaires de bienvenue. Les humains étaient handicapés par les organes manipulateurs limités qu'ils appelaient des doigts. A la réflexion, c'était merveille qu'ils puissent manier des outils, et a fortiori, en fabriquer. Ils auraient pu aussi bien avoir des algues au bout des bras.
Tandis que l'équipe enlevait le câble de sécurité, Glissa réfléchit au moyen de communiquer en termes civils son plaisir de travailler de nouveau avec Sam. Lissant nerveusement sa barbiche ambrée, elle espéra que sa prononciation serait correcte.
- Bon sang, Sam, pourquoi table m'accablent-ils en t'attribuant mon créneau horaire ?
Vu le rapide sourire qui illumina le visage du Terrien, elle sut qu'elle s'était trompée. Quelle étrangeté, ce visage si ouvert. Les longs cheveux châtain clair et la barbe épaisse le rendaient moins indifférencié que les autres, avec leurs allures de bûches. Dommage que son nez frêle et ses petits yeux cerclés de blanc comme ceux d'un cadavre tellarite vieux d'une semaine vinssent gâcher le tableau... Les fixer trop longtemps la faisait frissonner.
Tête penchée vers un mur d'acier, en contrebas, Sam murmura, afin qu'elle seule entende:
- « Diable », Glissa. Tu voulais dire « diable », pas « table ».
Songeuse, elle hocha la tête, appréciant son tact.
- Lequel est un être démoniaque et lequel est une surface plate ?
- Le diable est le pire des démons; les humains ne sont guère fascinés par les tables. En tout cas, pas en ce qui concerne les insultes civiles.
- Et le « bon sang ! » ?
- Parfait, chuchota-t-il. Placé à l'endroit exact, avec l'intonation adéquate, très frappant ... ( Relevant la tête, il recula et haussa le ton : ) C'est-à-dire, pour une boit-sans-soif, une truie vérolée !
Glissa en rosit de plaisir. Sam aimait-il se rouler dans la boue ? Peut-être adorerait-il se joindre à elle un jour. Pour l'heure, il y avait du pain sur la planche .. Les habiles reparties et la conversation civile attendraient. Au moins, avec Sam Jameson l'euphorie persisterait. L'amitié, elle, patienterait.
Une fois la rotation effectuée - en un temps record grâce aux dons d'organisation de Sam -, le téléporteur s'activa. Le timbre du sifflement était plus grave que de coutume; pour économiser des crédits, on utilisait les modèles à basses fréquences, moins goulus en énergie mais non homologués pour les transports biologiques.
Un premier chargement se matérialisa : des pylônes de soutènement. Longs de vingt mètres, ils étaient composés de fibre noire. La division de Glissa rattraperait vite le retard. Sam Jameson ne la décevrait pas.
Cajolant les ouvriers tellarites au moyen d'insultes civiles appropriées, et adoptant un ton plus conciliant avec les autres, Sam obtint en un temps record le déchargement des plots du transporteur à l'aide de générateurs antigravs. L'aisance avec laquelle il était obéi la sidérait toujours. Son secret résidait peut-être dans une approche aux nuances subtiles, admettant implicitement que chacun était digne d'un respect particulier. Peut-être était-ce sa façon d'évoluer, d'occuper l'espace. Contrairement aux autres chefs d'équipe, jamais il ne rechignait à mettre la main à la pâte. Glissa ne manquait pas d'être impressionnée - et attristée. Quoi que Sam Jameson ait pu faire avant de s'engager dans Construction Entre-Mondes, elle était certaine d'une chose: ce n'était pas un terra-formeur.
Quand vint la pause du déjeuner, le travail était déjà terminé; sous la direction de Jameson, la main-d'œuvre semblait en redemander. Pour une fois, Glissa savoura son tak sans s'affoler de la vitesse à laquelle l'heure passait. Elle aurait aimé partager son repas avec le Terrien - une insulte particulièrement repoussante lui était venue à l'esprit et elle avait hâte d'entendre la réplique. Mais comme à l'accoutumée, il se restaurait à l'écart.
Les autres humains lui jetaient des coups d'œil de temps à autre. Les Tellarites, eux, fixaient le vide. Sur un des centaines de senseurs visuels reliés aux moniteurs - eu égard aux limites de la vue tellarite-,
Glissa les vit plisser le nez.
Elle aperçut ce qu'ils attendaient: poussant un wagonnet rempli de vivres, deux gamins à peine sortis de l'œuf arrivaient cahin-caha par un chemin de sécurité. En fait, le wagonnet-tracteur d'un mètre de long guidait les enfants à travers le labyrinthe d'avertisseurs de gravité; leur harnais les solidarisait à l'engin.
Leur mère faisait partie de l'équipe de Sam; elle accueillit sa progéniture avec fierté. Le sérieux des jeunots et leurs écharpes rouges de cérémonie, portées avec aplomb, impressionnèrent Glissa. Des touffes de fourrure blanche constellaient leurs petites formes rondes, tels de doux nuages captifs de jaquettes bleues.
Un bruit de pas familier se fit entendre.
- Nos enfants sont-ils aussi touchants pour les humains que pour nous ? demanda Glissa.
Sam observa l'écran à son tour.
- L'attrait des bébés est universel, répondit-il. Quelle honte quand on pense que ces deux-là deviendront aussi laids que toi !
Glissa en grogna de délectation.
- Je n'ai jamais rencontré d'humain comparable à toi, Sam, reprit-elle sans recourir à l'intonation civile.
Il ôta son casque. S'asseyant par terre, les bras sur les genoux, il répondit :
- C'est que tu n'as pas dû en rencontrer beaucoup.
Glissa referma son plateau-repas.
- J'ai croisé une foule d'humains ici. Aucun ne te ressemblait.
Il haussa les épaules sans dire un mot. Avisant le chronomètre de surveillance, il vit qu'il leur restait quelques minutes avant la reprise.
- Pourquoi es-tu ici, Sam Jameson ?
Un instant, ses yeux changèrent de façon trop étrange pour qu'elle en saisisse le sens.
- Pourquoi es-tu là, Glissa ?
- Pour construire de nouveaux mondes, répondit-elle fièrement.
Sur le visage de l'humain, elle lut de la détresse.
- Comme s'il n'y en avait pas assez dans l'Univers ?
Glissa ne comprit pas. Elle choisit un autre angle :
- Tu n'es pas un desperado.
Il eut un sourire triste. D'autres émotions passèrent sur ses traits sans qu'elle les reconnaisse.
- Qu'est-ce qui te fait croire ça ?
- A Entre-Mondes, on ne pose pas de questions aux volontaires. Les humains qui nous arrivent semblent mûrs pour s'embarquer sur le premier cargo orion venu. (Elle se pencha, se souvenant de leur manque d'humour notoire.) Peut-être devrais-je spécifier que j'use du terme « cargo » dans une intention sarcastique, si cela rend ma plaisanterie plus logique.
Sam se détourna; la lumière brillant dans ses yeux devait provenir du taux élevé d'humidité.
- Ça va, Sam ?
- Ça va. ( Il eut ce même sourire teinté de mélancolie. ) Tu m'as rappelé quelqu'un que j'ai bien connu ... il y a longtemps.
- Un ami proche ?
- Je crois. Même s'il se refuserait à l'admettre.
- Les parias humains qui échouent ici n'ont jamais d'amis, Sam.
Le regard perdu au loin, vers une autre réalité inaccessible pour elle, il répondit
- Sur Terre, il y a des siècles, existait une ... organisation très proche des terra-formeurs d'Entre-Mondes.
- Ils construisaient quelque chose ? Sûrement pas des mondes, mais ... des continents peut-être ?
- C'était une organisation militaire.
- Comme c'est humain. Soit dit sans t'offenser, ajouta-t-elle vivement.
Il ne s'agissait pas d'une conversation civile.
- Ça ne m'offense pas. On l'appelait « la Légion étrangère ». C'était le dernier recours des désespérés quand ils n'avaient nulle part où aller. On ne leur posait aucune question. Ils n'avaient plus besoin de justifier leur identité.
- Parfois ... c'est préférable, avança-t-elle avec diplomatie. Pour toi aussi ?
Impénétrable, il se tourna vers elle.
- Pas de questions, déclara-t-il.
- Comme c'est dommage, Sam. Tu sembles avoir beaucoup de questions à poser.
Il secoua la tête.
- Une seule réponse m'intéresse, Glissa. Et je ne la connais pas. ( Il remit son casque. ) C'est la raison de ma présence. Et de mon désespoir.
Glissa tendit un bras réconfortant vers lui. Que cachait-il ? Qu'est-ce qui avait pu le conduire jusqu'ici ?
- Sam, s'il y a quoi que ce soit que ...
Le sol s'inclina sous leurs pieds.
En champ de gravité balaya le chantier. Les lueurs mes des poteaux électriques ondulèrent tandis que les. constantes gravitationnelles locales s'affolaient.
Comme propulsée par une vague, Glissa dut se rattraper à la roche. Crachées par une centaine de haut-parleurs, des sirènes stridentes se répercutèrent de loin en loin.
- Que se passe-t-il ? grogna-t-elle.
Sam la poussa entre deux corniches en fer. D'instinct, il avait bloqué ses pieds sous une mince arête métallique.
- Une interférence harmonique ! cria-t-il pour couvrir le mugissement infernal. Un générateur de gravité a dû avoir un problème; les autres n'auront pas compensé à temps.
Il enroula une courroie de sûreté autour d'un deuxième surplomb, puis la passa dans un clip du harnais de Glissa, l'arrimant solidement au sol.
- Ne t'en fais pas. Ça s'adapte. Il y aura deux ou trois autres fluctuations, mais nous nous en tirerons.
- Les gamins ? couina-t-elle.
Une vague de gravité élevée la cloua à terre.
Il se tordit le cou pour lancer un coup d'œil vers le groupe en péril.
- Ils vont bien; ils restent attachés au wagonnet. ( Il s'agrippa à Glissa quand une lame de faible gravité les heurta, le propulsant à un demi-mètre de hauteur. ) Tu vois ? Ça s'adoucit.
- Comment se fait-il que tu en saches autant sur les champs de pesanteur artificielle ?
Avant qu'il puisse répondre, le sol s'inclina de nouveau : un second générateur lâcha, puis un autre, tordant l'enveloppe rocheuse en sens opposé. Un grondement sourd monta, mêlé au crissement du métal qui se déchire. Les yeux écarquillés comme ceux des cadavres, Sam se tourna vers la source ...
- Le fond du lac !
Une terrible prémonition secoua la Tellarite.
- Les pylônes ne sont pas en place. Il ne peut pas ...
L'alarme de dépassement de la pression hurla, noyant les autres systèmes d'alerte sous le vacarme.
- Non ! s'écria l'humain, les yeux rivés sur quelque chose que Glissa ne voyait pas.
- Qu'y a-t-il ?
- NON !
Il se dégagea du harnais et retira ses pieds de la rampe rocheuse.
- Sam ?
- Les enfants !
Le vent se leva.
Glissa lutta pour se redresser. Le vent signifiait une chose : le fin revêtement servant de fond au futur lac avait craqué sous la pression.
Au-dessous se trouvait le vide du cosmos.
Les cris de l'équipe se mêlèrent aux chuintements de la fuite et aux clameurs des sirènes. La Tellarite frappa du poing le moniteur le plus proche, affichant canal après canal, jusqu'à ce qu'elle trouve le senseur relié au site où se jouait le drame.
- Douce Kera, murmura-t-elle.
Au bout de leur câble, les petits n'étaient qu'à dix mètres de la déchirure du sol; s'y s'engouffraient des débris et de blanchâtres filaments d'atmosphère.
- Douce Phinda, gémit-elle.
Près d'eux, accroupi contre une saillie, Sam attacha un deuxième câble à un surplomb de métal inamovible.
Glissa activa les circuits de transmission du panneau de communication. Si la scène parvenait à la tour de contrôle, les techniciens capteraient peut-être les coordonnées de l'humain et des enfants tellarites. Le risque d'être téléporté à basse fréquence était préférable à une mort certaine dans l'espace. Si seulement les câbles des gosses ne lâchaient pas ! Si Sam pouvait maintenir sa position ...
Mais les filins étaient reliés au wagonnet, inexorablement entraîné dans la fissure. Sam Jameson était presque un inconnu pour elle, mais Glissa était sûre d'une chose: rien n'empêcherait ce Terrien de rejoindre les enfants.
Elle commuta les données au moment où il se relevait et avançait lentement à découvert, jouant de son filin de sécurité, tendu à se rompre par la bourrasque déchaînée.
La gravité stabilisée, il progressa, concentré sur les enfants, à présent à six mètres de la fissure. Des rocs voltigeaient autour de lui, le heurtant à plusieurs reprises. Il ignora les chocs et les auréoles de sang. Glissa ne l'avait jamais vraiment compris; à cet instant, si grande était sa tension, si puissante sa concentration, qu'il ne devait ressentir aucune peur.
Sam atteignit le wagonnet-tracteur, qui glissait lentement vers le vide. Il passa les bras autour de la nacelle directionnelle, tentant de l'arrêter. Senseurs réglés, Glissa zooma : les bras tremblants, Sam combattait de toutes ses forces l'impossible pression. Son câble était tendu à se rompre. Terrifiés, les enfants étaient aspirés vers le vide.
Les yeux brillant de rage, l'humain détacha le câble de sûreté de son harnais. D'instinct, Glissa lui cria d'arrêter, même s'il ne pouvait pas l'entendre.
Le wagonnet fit un bond d'un mètre quand Sam le contourna pour rejoindre les gamins pris au piège. A trois mètres de la fissure, il y parvint. La faille s'agrandissait à vue d'œil. Que fabriquait le contrôle ?
A deux mètres de la mort, Sam prit les gosses dans ses bras et s'arc-bouta contre la tourmente. Où allait-il ? Glissa comprit soudain : il y avait une corniche presque à sa portée. Avec un sursaut d'énergie dont elle n'aurait jamais cru un humain capable, il parvint à y pousser sa précieuse charge. S'ils ne bougeaient pas, les enfants jouiraient d'une relative sécurité tant qu'il y aurait de l'air. Mais il ne restait pas de place pour un adulte.
Gémissant, elle le vit ôter son harnais - son dernier espoir -, pour en couvrir les petits Tellarites et les protéger.
- Non ... , murmura-t-elle.
Adressant des prières aux lunes jumelles, elle vit ses doigts griffer désespérément le métal de la corniche. Elle pria les brumes, la boue et les cieux ...
Le ciel allait accueillir l'humain.
Arraché à la corniche comme un fétu de paille, Sam fut aspiré vers le vide.
Vers l'espace.
Vers les étoiles.
Bras et jambes tendus, pour quelques secondes encore, contre tout espoir, il parvint à s'agripper à une corniche.
Glissa zooma sur le visage du malheureux, projetant simultanément la tragédie sur des centaines de canaux, afin qu'on se souvienne longtemps du sacrifice de l'humain.
Quel homme était-ce donc ? Face à l'impossible, il s'acharnait, refusait de baisser les bras. Au bord d'une chute infinie dans le noir absolu du cosmos, ses traits n'accusaient aucune peur.
Les joues ruisselantes de larmes, Glissa n'arrivait pas à comprendre. Face aux étoiles et au néant, le défi du Terrien la dépassait complètement.
Ce monde portera ton nom, songea-t-elle. J'en fais le serment, Sam. Sam Jameson, mon ami.
Les étoiles avaient gagné.
Le mugissement des vents mourut. Le sifflement presque assourdissant du téléporteur noya les sirènes.
Sam roula lentement de côté. La lueur familière baigna les murs métalliques. Le contrôle venait de téléporter un étanchéifiant dans la fissure !
Se frappant le front pour remercier les Lunes, Glissa se dégagea de son harnais et courut rejoindre l'humain ... D'autres la devancèrent.
La colère et le dégoût qu'elle lut dans leurs yeux la sidérèrent.
Sanglotant, les enfants étaient consolés par leur mère et ses collègues ; de la fissure réduite à une longue estafilade débordait la mousse bleue de l'étanchéifiant. Effondré contre la miraculeuse corniche qui venait de sauver les gamins d'une mort atroce, Sam gisait, les vêtements déchirés, le sang coulant d'une dizaine de blessures. Personne n'esquissa le moindre geste pour lui venir en aide.
Glissa joua des coudes pour le rejoindre.
- J'y réfléchirais à deux fois avant de le soigner, grogna un des hommes.
Plus grand et plus épais que Sam, il arborait le tatouage d'une colonie pénitentiaire.
- Que veux-tu dire ? Il vient de sauver ces gosses.
Elle prit ses mains ensanglantées entre les siennes.
- Ouvre les yeux ! gronda un autre. Tu ne l'as pas vu sur les écrans ?
- Bien sûr ...
- Et tu ne l'as pas reconnu ? D'après les hologrammes ? Les dernières nouvelles ? Avant qu'il se laisse pousser la barbe ?
Glissa se tourna vers Sam :
- De quoi parlent-ils ?
Un travailleur décocha une bourrade à l'homme.
- Vas-y ! Dis-lui de quoi on parle, si tu as assez d'estomac pour ça !
- Sam ?
- Ce n'est pas son nom, chef, dit un type avec mépris, foudroyant Jameson du regard. Tu es Kirk, n'est-ce pas ? Celui qui commandait l'Entreprise ?
Hébétée, Glissa le fixa longuement.
- Non, chuchota-t-elle, ce n'est pas possible ... Pas toi !
Elle lui lâcha les mains.
- Meurtrier ! lança quelqu'un.
- Boucher !
Déchirée, Glissa se releva.
- Ça suffit ! gronda-t-elle. Le boulot n'est pas fini. Retournez à vos postes !
Comme ils hésitaient, elle émit un grognement sourd qui se passait de traduction. Grommelant, ils s'exécutèrent.
Celui qu'elle avait connu sous le nom de Sam Jameson leva la tête, comme s'il était sur le point de dire quelque chose; d'un geste, elle le fit taire. Ce monstre avait déjà un monde à son nom.
- Il n'y a rien à ajouter. Je vais solder ton compte et te retenir un passage sur la prochaine navette. Tu devrais ... partir vite. Avant que la nouvelle se répande ... ( Elle se détourna. ) La Compagnie ne pourra pas garantir ta sécurité.
L'humain ne souffla mot. Glissa rattrapa l'équipe et expliqua ce qui venait de se passer à ceux qui ne comprenaient pas le standard.
Comme si le nom de « Kirk » avait besoin de traduction ...
Comme si l'univers ignorait ses crimes.
Tandis que les Tellarites conversaient à voix basse, les petits rescapés approchèrent de l'humain. Fous d'inquiétude à la vue de ses blessures et de la mare de sang à ses pieds, ils le virent se relever à grand-peine.
Le plus courageux avança; ôtant solennellement son écharpe rouge, il la tendit à leur sauveur, ne sachant trop s'il allait l'accepter.
- S'il te plaît, dit-il, laisse-moi t'aider.
L'homme sursauta. Le regard rivé sur le visage enfantin, ce fut comme s'il voyait un fantôme ou entendait une voix d'un autre âge balayée par le flot du temps. Avec des gestes doux, il enveloppa ses plaies de l'écharpe. Puis, tête haute, il partit d'une démarche assurée.
Glissa sentit des larmes couler sur ses joues.
James T. Kirk n'avait plus nulle part où aller.

CHAPITRE II

La mort de ses chers moteurs n'avait pas été rapide.
Au contraire de ce qu'il avait parfois imaginé, le vaisseau n'avait pas été aspiré par une nova; il n'avait pas disparu en bravant les profondeurs d'un trou noir. Pas plus qu'il n'avait été détruit pour sauver des vies - ce qui eût été plus noble encore.
Non. L'Entreprise avait été démantelé, ses moteurs cruellement déformés par les forces opposées de l' espace et du sous-ensemble de Cochrane. Si la carcasse subsistait, le cœur et l'âme du vaisseau étaient perdus.
L'ingénieur en chef Montgomery Scott se surprit à penser qu'une destruction totale eût été préférable ainsi que la sienne.
Dans le silence du pont d'observation arrière, désert à cette heure matinale, il appuya le front contre la fraîcheur du métal. Les yeux clos, il se souvint du temps où toucher n'importe quelle partie du vaisseau lui suffisait pour sentir vrombir les réacteurs, accompagnés par le chant nuptial de la matière et de l'antimatière. Seul le silence régnait désormais. Disposés au hasard, les lampes témoins étaient alimentées par des batteries téléportées depuis d'autres bâtiments de la flotte ; les décalages occasionnels des générateurs de gravité provenaient des rudes manœuvres des remorqueurs, non des propulseurs du vaisseau désarmé.
Scott rouvrit les yeux. Voir le navire baigné par la lumière aveuglante réfléchie par un désert dépourvu d'atmosphère, à cinq cents kilomètres de distance, fut aussi douloureux pour l'ingénieur que la première fois où il avait constaté l'ampleur des dégâts.
Le lustré bleu-blanc de la coque était strié de brûlures causées par les arcs d'énergie qui avaient pénétré ses boucliers surchauffés. Les balafres noires étaient aggravées par les propulseurs des navettes bourdonnantes gravitant autour du navire avec du matériel de réparation. Une fois le plus urgent fait, le bâtiment serait remorqué jusqu'au spatiodock de la base stellaire 29, si la décision de procéder au réassemblage était finalement prise.
D'un œil exercé, Scott examina la partie supérieure de la coque correspondant aux moteurs; il jaugea la configuration inélégante des plaques de pressurisation. Le travail mal fait lui fit peine. Aucun homme d'équipage digne de ce nom aurait osé traiter l'Entreprise comme une vulgaire machine. Il avait souvent sermonné les bleus durant leurs premières semaines à bord. Mais au bout d'un ou deux mois, les recrues les plus ingénues n'avaient plus besoin qu'on les rappelle à l'ordre. Tout le contraire de ces mécaniciens de base stellaire qui volaient de boulot en boulot. Scott et une poignée d'autres techniciens constituaient le dernier carré,
La nacelle tribord du vaisseau était décalée d'au moins huit degrés vers l'arrière; les bras mécaniques des navettes y attachèrent de grands panneaux noirs conçus pour le rayon tracteur. L'idée était de corriger la déviation par la force pour restaurer la résistance du navire à la vitesse de distorsion. Ainsi pourrait-on remorquer le vaisseau à vitesse maximale. Mais Scott n'en voyait pas l'intérêt. La nacelle bâbord n'existait plus: Spock était parvenu à la larguer à temps.
Contrairement à la nacelle tribord ...
En orbite autour de la lune de Talin, l'Entreprise était étudié sous tous les angles. De la même façon, les scarabées de Karunda pullulaient sur leurs victimes pour les disséquer. C'était le premier vaisseau à être passé en vitesse de distorsion à la Limite Danylkiw d'une gravité planétaire, et à y avoir survécu, fût-ce en partie. Trois mois et demi plus tôt, Scott aurait juré que c'était impossible. Après tout, naviguer avec les moteurs de distorsion dans le périmètre de la Limite Danylkiw d'un système solaire restait des plus hasardeux. Alors, une planète de classe M ...
Même si les mises au point s'amélioraient chaque jour à mesure que les techniciens affinaient les valeurs supérieures de distorsion, Scott était certain que, dans les dix années à venir au moins, tout vaisseau tentant pareil exploit trop près d'une étoile risquerait de s'abîmer dans un trou noir einsteinien ou une Singularité Danylkiw.
A coup sûr, les moteurs modernes - bien réglés et rodés -, fonctionneraient dans des puits gravitationnels, à des distances correspondant aux orbites standards. Mais imaginer que les moteurs de distorsion s'enclencheraient dans l'atmosphère planétaire elle-même restait impensable. C'est du moins ce qu'il avait cru à l'époque. Pourtant, l'Entreprise avait réussi l'impossible, passant en distorsion au milieu de l'atmosphère. La preuve pathétique de ce miracle était l'épave cauchemardesque qu'il contemplait.
La section avant de la nacelle était intacte. Mais à trente mètres du bord de la coupole apparaissaient les premières déformations du cylindre. A cinquante mètres, la coque tenait du bonbon au caramel fondu, comme le sucre candi que Sulu avait passé six mois à cuire et à sculpter en forme d'oiseaux et de dragons. A soixante mètres, la nacelle n'existait plus, sans doute laminée à travers les inconcevables trajectoires multidimensionnelles qui menaient hors de l' espace-temps traditionnel, vers d'autres royaumes où la vitesse de distorsion était possible.
Ce qu'était devenu le reste de la nacelle demeurait matière à débat. Douze experts de l'Institut Cochrane de Centaurus étaient venus étudier le désastre, ainsi que des représentants de Starfleet Command, des Divisions Science et Ingénierie, et de la Commission de la Sécurité de l'Espace. Au sein du comité d'une vingtaine de savants, les premières dissensions s'étaient apaisées quand deux semaines d'analyses effectuées par les senseurs avaient convaincu les experts que la nacelle continuait d'être « aspirée » par l'hyperespace à raison d'un diamètre atomique par jour. L'interprétation des données avait scandalisé Scott: n'importe quel gosse savait que le secret du passage en distorsion était l'instantanéité. Il n'existait pas de milieu. Il avait tenté de persuader les analystes que le phénomène devait être en rapport avec les explosions que l'Entreprise avait essuyées. Ou cela pouvait être dû aux inexplicables impulsions subspatiales qui avaient grillé tous les circuits. L'unique réaction de ces messieurs avait été de poursuivre les débats à huis clos et de peaufiner, molécule par molécule, le graphique de la lente désintégration du bâtiment.
Autant que l'Écossais puisse le savoir, la bataille qui faisait rage au sein de l'Ingénierie de Starfleet concernait l'épave de la nacelle tribord: pouvait-on la détacher de l'Entreprise sans déclencher en retour une explosion catastrophique ? Valait-il mieux déclasser le navire et l'offrir comme un exemple de sacrifice expérimental en poursuivant l'étude de sa lente transmutation ?
L'ingénieur s'efforça de remettre de l'ordre dans ses idées. Penser aux élucubrations des ignares collés à leurs écrans et statuant sur le sort du vaisseau suffisait à lui donner la migraine. Jamais encore il ne s'était senti aussi impuissant, aussi frustré.
Au moins, songea-t-il pour la millième fois, si j'avais été sur la passerelle, tout serait terminé pour moi aussi; je serais en ce moment avec le capitaine.
Où que soit ce pauvre garçon.
Au-delà du vide, James Kirk se trouvait bien quelque part. Ainsi que les réponses que cherchait l'ingénieur. Juste à portée de main.
Les portes sifflèrent derrière lui. Avec un soupir, il reconnut la démarche de l'officier qui venait d'entrer.
- Bonjour, monsieur Scott. Tout marche à merveille, n'est-ce pas ?
L'ingénieur respira un grand coup pour se calmer. Sur l'écran d'observation dansa le reflet de la cravache fanfaronne que le lieutenant Styles coinçait toujours sous son bras. Scott se contrefichait que l'insupportable âne bâté ait arraché son bâton de maréchal des mains d'un Klingon. Ça n'en restait pas moins une marque d'affectation irritante à bord d'un vaisseau distant d'au moins cent années-lumière de l'équidé le plus proche.
- Oui, j'imagine.
Scott ne parvint pas à tourner la tête. Le lieutenant n'avait aucun droit sur l'Entreprise. Un seul homme en avait - et en aurait pour toujours.
Se balançant sur la pointe des pieds, Styles contempla l'espace. Les mains croisées dans le dos, il fouettait l'air de sa cravache, comme pour chasser d'hypothétiques mouches. L'ingénieur en chef eut de sombres pensées: un rayon téléporteur, réglé au degré maximum de dispersion ...
- Vous ne semblez guère heureux, monsieur Scott.
Il fixa le reflet du lieutenant sur l'écran, haïssant le sourire suffisant qui fendait son visage austère.
- Il existe une seule façon de traiter ce vaisseau, monsieur Styles.
Désignant l'essaim de navettes autour de la nacelle tribord, l'officier s'exclama :
- Et d'après vous, ces types ne procèdent pas comme il conviendrait ?
- J'ai déjà remis mon rapport et noté mes recommandations.
Lui lançant un coup d'œil, Scott, choqué, vit qu'il arborait sur sa tunique or de commandement, non plus l'insigne de l'USS Monitor - une comète stylisée -, mais celui de l'Entreprise.
- Vous aimez ? s'enquit-il, savourant la surprise de l'ingénieur.
- Euh ... Je ne comprends pas.
- Allons, monsieur Scott ! Starfleet m'a confié l'Entreprise.
Non, songea l'Écossais. Jamais !
- Un vaisseau a besoin d'un capitaine, lieutenant.
Styles eut un sourire carnassier.
- Un vaisseau opérationnel, oui. L'Entreprise est loin d'être dans ce cas.
- Les experts ne se sont toujours pas entendus ?
Le lieutenant secoua la tête.
- Si, plus ou moins. On a décidé de larguer les vestiges de la nacelle. Bien sûr, dans un premier temps, on remorquera l'Entreprise hors du système, par mesure de sécurité ...
Scott se détourna. Ces crétins risquaient tout ce qui restait du vaisseau.
- Et s'il est propulsé en distorsion ? Que croient-ils qu'il va se produire alors ?
Il passa sous silence ce qu'il pensait des mécaniciens de la base stellaire. Cela valait mieux. Peu importait l'étendue de son ressentiment, il n'en restait pas moins un officier de Starfleet.
Apparemment inconscient de la rage mal dissimulée de son collègue, Styles, songeur, se tapota le cou avec sa fameuse cravache.
- Si cela se produit, ce sera sans doute une brève transition. L'Institut Cochrane a prévu un effet d'arc étoilé ... fort spectaculaire ; pour les fonctionnaires du Premier Contact, il faut éviter à tout prix que l'événement soit observable depuis Talin IV. La Prime Directive a été assez violée comme ça, vous ne croyez pas ? ( Styles eut un petit rire suffisant. ) Non que les autochtones s'inquiètent beaucoup d'astronomie, ces temps-ci...
- Et si le vaisseau n'est pas catapulté comme par un lance-pierres ? s'enquit Scott.
Il savait que ça n'arriverait pas. Qu'il pousse des ailes à l'Entreprise et qu'il s'envole à tire-d'aile jusqu'à la prochaine base stellaire était plus probable.
L'entrain de Styles était intolérable.
- En ce cas, deux nacelles de classe Constitution attendent dans le spatiodock de la planète Terre ...
- ... Réservées à l'Intrépide II, interrompit Scott.
Il se tenait au courant de tout.
Styles secoua la tête.
- Allons, monsieur Scott. Reconstruire un vaisseau de toutes pièces prendrait un an, au bas mot. En revanche, avec de nouvelles nacelles et une armada d'outils téléguidés, l'Entreprise pourra reprendre du service en un dixième de ce temps.
Fixant l'homme, Scott comprit soudain la raison de sa bonne humeur.
_ Et il lui faudra un nouveau capitaine ... N'est-ce pas ?
Styles lui tapota l'épaule.
- Merci pour votre témoignage de confiance, monsieur Scott. Même si, j'en ai peur, je remplirai au préalable les fonctions de second. Mais en temps voulu ... je l'aurai ! Nous verrons alors de quoi est capable l'Entreprise avec un véritable capitaine aux commandes !
Scott se vit devant un choix délicat. Pour finir, il résolut de ne pas flanquer Styles par terre. Il existait des moyens plus honorables de quitter le service que frapper un officier. Après tout, il était un ingénieur pas le docteur McCoy.
- Monsieur Styles ?
- Oui ?
- Quand l'heure sera venue de détacher la nacelle ...
- Continuez.
- Sauf votre respect, monsieur, j'espère qu'elle vous propulsera jusqu'en enfer ...
Laissant Styles bafouiller derrière lui, Scott s'éloigna sans hâte. Il fallait qu'il parte. Même s'il y avait meilleure porte de sortie que frapper le lieutenant, il n'arrivait pas à en trouver une autre.
De retour dans ses quartiers, une lampe jaune, sur son écran personnel, l'avertit qu'un message attendait. Mais que le diable l'emporte s'il accordait plus d'attention que le strict nécessaire aux hommes œuvrant pour remettre le vaisseau aux mains d'un pharisien moralisateur du gabarit de Styles.
Près de l'écran trônait une bouteille de whisky pur malt, un produit non synthétique d'origine terrienne. Un jour, alors qu'ils étaient en orbite autour de Sarpeidon, Uhura avait reconstitué la date de naissance de M. Spock d'après ses fiches personnelles ; elle avait fait circuler l'information auprès d'un petit nombre d'élus. A son prochain anniversaire, Scott voulait surprendre l'officier scientifique avec ce présent. A cette occasion, Spock n'aurait pas refusé un petit verre d'alcool - d'autant que le capitaine, McCoy, lui-même et d'autres proches collègues se seraient fait une joie de finir la bouteille pour lui. Mais l'affaire de Talin IV était survenue. Les amis qui avaient anticipé le plaisir de trinquer à la santé de Spock ne se reverraient plus jamais.
L'ingénieur caressa l'idée de boire en solo et d'oublier Styles et l'épave. Serait-il assez soûl pour revoir ses amis, et croire que l'aventure allait continuer pour l'éternité ? Non, l'ivresse n'apportait aucune réponse.
Jamais.
Il examina l'étiquette, où s'inscrivait la devise d'une tradition séculaire. Il se souvint de toutes les fois où il avait levé son verre en compagnie du capitaine, des mondes qu'ils avaient explorés ensemble, de ceux qu'il restait à découvrir.
- Tu es le cadeau d'anniversaire de M. Spock, ma jolie. Pas question de te déboucher avant que nous soyons de nouveau réunis, comme il se doit. En uniforme ou pas.
Il posa le précieux flacon sur sa couchette, car il se méfiait des soudaines embardées du bâtiment, dues aux mécaniciens. Il avait encore à faire, même s'il était l'ingénieur en chef d'un vaisseau non opérationnel.
- Ordinateur.
L'écran s'alluma, affichant les données de la veille. La légende identifiait la source de transmission : le satellite 2. Au nom du Bureau de Premier Contact, l'Entreprise en avait placé huit en orbite autour de Talin IV, à un demi-million de kilomètres de distance de sa lune.
Le satellite était en position géostationnaire au-dessus du principal océan de la planète ; trois mois plus tôt, Scott avait observé le ballet des bateaux à fission nucléaire le long des routes maritimes commerciales. A une distance de trente-huit mille kilomètres, la résolution avait été assez puissante pour qu'on distingue les marins sur les ponts. Le Bureau de Premier Contact avait pu faire le tri entre bâtiments de pêche, cargos, vaisseaux de ligne et paquebots. Sur d'autres longueurs d'ondes, électromagnétiques ou non, les satellites étaient aussi capables de capter les résidus thermiques d'engins submersibles, voire d'identifier les États auxquels ils appartenaient d'après leurs particularités structurelles et leur armement.
A présent, les océans étaient vides, le potentiel offensif planétaire étant entièrement consumé. Là où le soleil réussissait à percer les épais nuages engendrés par les cataclysmes, les mers autrefois bleues se révélaient pourpres. La forme mutante d'un organisme unicellulaire comparable aux algues avait essaimé dans toutes les étendues d'eau du globe, dominant rapidement un écosystème ravagé par les radiations. Sans aucun doute, dans le reste de la biosphère se préparaient d'autres catastrophes écologiques.
- Changement de vue, ordonna Scott sombrement. L'écran afficha une image du second continent. Le Bureau y avait effectué la plupart de ses prélèvements. L'ingénieur reconnut la côte sud et rien d'autre. Les principales régions agricoles étaient calcinées. Naguère, ces vastes étendues avaient assuré la subsistance de dizaines de millions d'âmes.
Le cœur lourd, Scott y contempla ce désastre planétaire. A l'Académie, l'ensemble des cadets étudiaient les mondes dévastés par les guerres ou les mauvaises gestions de l'environnement. Ces dures leçons étaient au cœur du principe fondamental de la Fédération : le respect de la vie sous toutes ses formes. Même les Klingons avaient conscience de leur chance d'avoir survécu aux conflits et à l'effondrement écologique de leur monde d'origine pour sillonner le cosmos. Quelques rares espèces ayant atteint un certain niveau technologique partageaient cette lucidité. En son temps, l'Entreprise avait croisé assez de mondes ravagés pour que l'équipage en garde le souvenir. La guerre n'était jamais une solution; la vie devait être sacrée. Seule la Prime Directive avait plus d'importance que ce credo.
Scott ne comprenait toujours pas comment des idéaux aussi élevés, entre les mains d'un capitaine qui leur avait consacré sa vie, avaient pu conduire à cette obscénité : un monde mourant.
Les autres ne se posaient pas tant de questions. Pour la première fois, il lut la légende des données :
SATELLITE 5/ 310° LONGITUDE/ 205° LATITUDE/ 00:91:24/ MONDE DE KIRK
D'un violent coup de poing qui fit vibrer l'appareil, l'ingénieur éteignit l'écran.
- Sales fils de p... !
il s'étrangla presque de fureur. Il avait entendu I' équipe de mécaniciens utiliser ce sobriquet odieux pour désigner Talin IV. Voilà qu'on poussait le culot jusqu'à le programmer dans les journaux de bord automatiques ! Qu'à cela ne tienne, il mettrait au point un logiciel de son cru qui effacerait de l'ordinateur l'ensemble des références. Tant qu'il y était, il ôterait Styles du tableau de service pour le transférer aux cuisines.
Je vais tout chambouler dans ce vaisseau avant que ...
- A quoi bon ? soupira-t-il dans le silence de ses quartiers .
... avant que ces cuistres aient gagné.
La vérité, c'est que c'était déjà le cas.
La lampe jaune clignotait toujours.
Qu'apprendrai-je de pire que ce que je sais déjà ?
- Ordinateur, affichez les messages.
- Recherche en cours.
La mémoire auxiliaire avait tenu le coup face aux impulsions subspatiales qui avaient détruit les principaux circuits. Une fois effectuées les premières réparations, l'intégralité des fonctions et de la mémoire de l'ordinateur avait été rétablie avec un temps de réponse maximum d'une seconde et demie pour les senseurs. Même mortellement blessé, c'était encore un beau vaisseau.
L'écran présenta une transmission du système de communication non codée, une méthode classique qui permettait aux officiers de recevoir des messages personnels en subespace. Le nom de Scott figurait en surimpression sur l'emblème à fond bleu de la Fédération des Planètes Unies. La date stellaire indiquait que le message avait une heure à peine. Il était anonyme.
Luttant contre l'espoir fou qu'il s'agisse du capitaine, Scott demanda l'affichage.

BULLETIN DU COMMANDEMENT: À COMPTER DE CETIE DATE STELLAIRE, L'ENSEIGNE SPOCK, S179-276SP, SPÉCIALISTE SCIENTIFIQUE ET DIVISION STARFLEET LOGISTIQUE DE TECHNOLOGIE, SAN FRANCISCO, TERRE, A PRÉSENTÉ SA DÉMISSION. ACCEPTÉE. AMIRAL RA YCHEBA, DIVLOGTECH, STARFLEET.

Scott jura.
- Ils l'ont ramené au rang de foutu enseigne ? Où ont-ils la tête ? Comment ont-ils pu ...
Le message n'était pas terminé.

SPOCK EST LE DERNIER DES « CINQ DE L'ENTREPRISE » À DÉMISSIONNER. LE BUREAU D'INFORMATION COMMAND A ÉMIS DES COMMUNIQUÉS INVITANT L'ENSEMBLE DU PERSONNEL DE STARFLEET À TIRER LES ENSEIGNEMENTS DU TRAGIQUE INCIDENT DE TALIN IV, PROUVANT AINSI AUX CITOYENS DE LA FÉDÉRATION QUE LES ACTIONS D'UNE POIGNÉE D'OFFICIERS RENÉGATS N'AVAIENT AUCUNE INCIDENCE SUR L'ENTRAÎNEMENT EXEMPLAIRE DE ...

- Ordinateur, éteignez ce foutu écran ! ( Le moniteur redevint instantanément noir. ) Qui a eu le culot de m'envoyer ce message ?
Sa voix tremblait tellement de rage qu'il se demanda si l'engin allait le comprendre.
- Pas de signature.
A coups lents et rythmés, il martela la table du poing.
- Bien sûr, bande de lâches !
Il aurait voulu passer son poing à travers une cloison. Il aurait voulu hurler, qu'on l'entende jusqu'à Starfleet. il aurait voulu crier à l'injustice devant l'Univers.
McCoy avait eu raison.
Le docteur avait supplié qu'on le traduise en cour martiale. Quand Spock et lui avaient été transférés au service Logistique et Technologie, il avait même boxé l'amiral Hammersmith, devant témoins, à la base stellaire 29.
McCoy l'avait alors averti : il était évident qu'aucun d'entre eux ne serait jugé, même à huis clos. En ce qui concernait la Fédération, moins on parlait de Talin IV, moins Starfleet en pâtirait.
« Ils ont de meilleurs moyens de nous contraindre à quitter nos fonctions », avait noté le docteur dans son dernier message subspatial.
McCoy avait été le premier à présenter sa démission, sans encourir le moindre blâme pour avoir frappé un officier supérieur - la preuve, selon lui, que Starfleet ne laisserait à aucun d'entre eux le loisir de s'exprimer en public. Uhura mise aux arrêts, Kirk avait suivi l'exemple. Sulu et Chekov avaient quitté la flotte ensemble. Spock avait voulu poursuivre la lutte au sein du système. Il fallait croire que même un Vulcain ne faisait pas le poids contre Starfleet et le Conseil de la Fédération réunis. Comme McCoy l'avait prédit, les « Cinq de l'Entreprise » avaient été bannis du Service sans remous, sans procès ni déclarations. Starfleet avait gagné sur toute la ligne.
Autant que je capitule à mon tour, songea l'ingénieur. Il ne reste plus la moindre raison de se battre. Pas d'ici, en tout cas.
- Ordinateur.
- En service.
- Préparez un message papier à l'intention du lieutenant Styles, USS... Non, plutôt du vice-amiral Hammersmith, base stellaire 29.
Que le diable l'emporte s'il reconnaissait Styles comme le commandant du vaisseau. La base 29 était l'avant-poste administratif le plus proche; il avait reçu toute latitude pour disposer de l'Entreprise. Le commandant de la base était le choix le plus logique. M. Spock en conviendrait sûrement.
- De Scott, etc. Voici la teneur du message : Effectif immédiatement; je souhaite présenter ma démission de Star ...
- Clarification.
- Oui ?
- L'alinéa 106 du règlement de Starfleet, paragraphe 1, identifie spécifiquement le rôle de l'ingénieur en chef et/ou des spécialistes en subsystème comme soumis à des exceptions prioritaires en termes de procédures de service, comme le stipule le ...
- Ordinateur, pouvez-vous me traduire ce charabia ?
- L'ingénieur en chef ne peut démissionner tant que l'Entreprise subit une remise en état de classe 2.
Les coudes sur la table, Scott se prit la tête entre les mains. Tout conspirait contre lui. Mais on ne passait pas des années avec Kirk sans apprendre deux ou trois petits trucs. Surtout avec les ordinateurs.
- Si je démissionne immédiatement, je ne serai plus ingénieur en chef quand le vice-amiral Hammersmith recevra mon message.
L'engin n'hésita pas une microseconde :
- C'est un argument fallacieux.
- Très bien, laissez-moi présenter la chose autrement : si vous ne transmettez pas ma démission sur-le-champ, je vous reprogramme en synthétiseur de nourriture.
L'ordinateur en resta coi.
- Eh bien ?
- Balayage du dossier personnel de Montgomery Scott pour déterminer sa compétence technique en matière de reprogrammation de synthétiseurs organiques à partir d'éléments duotroniques.
- Et ... ?
La machine réajusta ses circuits audio. Le bruit rappela furieusement un raclement de gorge.
- Message dicté comme suit : Effectif immédiatement; je souhaite présenter ma démission de Star ... Continuez, s'il vous plaît.
L'officier soupira :
- Merci, ordinateur.
C'était une modeste victoire. Mais par les temps qui couraient, la plus insignifiante était réconfortante. Il doutait de retrouver du poil de la bête avant longtemps. Il lorgna sa cornemuse, accrochée au mur. A vingt mètres de là se trouvait le cosmos. Et le capitaine. Et McCoy. Et tous ceux dont la place était à bord de l'Entreprise. Peut-être qu'en démissionnant, Spock avait reconnu que le docteur leur avait montré le chemin. Vouloir percer à jour les véritables raisons du drame en combattant Starfleet n'était pas logique. Là n'était pas l'ennemi. Il fallait chercher ailleurs. Il existait d'autres façons de remporter la victoire.
Scott revint à l'écran. Aussi difficile que ce soit à admettre, la mécanique ne lui suffisait plus. Pour lui, l'Entreprise avait perdu une bonne partie de son charme. C'était le capitaine et l'équipage qui l'avaient rendu spécial. Tant qu'ils seraient dispersés, le souvenir du vaisseau et de leurs glorieuses missions subsisterait dans leurs mémoires.
Un jour, ils seraient réunis, comprit-il soudain. C'était écrit.
Pour la première fois depuis des mois, il sourit. Il prononça les derniers mots qui le libéraient de Starfleet. Tout comme Spock, Kirk, McCoy et les autres, ces paroles allaient lui permettre d'accomplir son devoir.

CHAPITRE III

- Ils devaient être fous, tu ne crois pas, monsieur ? demanda l'enfant, consternée.
Âgée d'environ huit ans, sa haute taille indiquait que la fillette était originaire d'une des petites villes martiennes où les citoyens s'étaient prononcés contre une augmentation de la gravité. Ses vêtements, en revanche, pouvaient provenir de n'importe où, depuis les grands dômes vénusiens jusqu'aux ateliers de Triton. Le système solaire, autrefois la plus grande des aventures, ne constituait plus qu'une immensité, ses plus grandes distances étant parcourues en un minimum de temps par les vaisseaux les plus puissants.
Léonard McCoy se gratta un début de barbe peu convaincant, Être de retour dans son système d'origine était une chose. Mais la civilisation le rendait nerveux. Depuis quand la Lune s'était-elle urbanisée à ce point ? Ses souvenirs d'enfance étaient bien dépassés.
- Tu ne crois pas, dis ? Hein, monsieur ?
McCoy baissa la tête.
- Tu ne sais pas qu'il ne faut pas parler aux étrangers ?
- Elle cilla.
- Tu n'es pas si étrange que ça, monsieur. Une fois, j'ai bavardé avec un Andorien. Ils écoutent avec leurs drôles d'antennes. On dirait deux vers de terre bleus sortis de leur crâne. ( Elle secoua la tête d'un air entendu. ) Ça, c'est étrange ...
- Eh bien, jeune dame, les Andoriens trouvent tout aussi bizarre nos oreilles aplaties. Comment pouvons-nous entendre ? Comparée à la leur, notre ouïe laisse beaucoup à désirer !
Il décida de lui épargner un cours sur le potentiel auditif d'un Andorien typique.
- En connais-tu, monsieur ?
Qu'y avait-il d'extraordinaire à avoir croisé un ou deux Andoriens dans sa vie? L'enthousiasme de la petite l'impressionna. Depuis l'Observatoire de Tranquility Park, saisissant par son aspect grêle, le premier engin à avoir aluni brillait depuis environ trois cents ans. L'endroit où McCoy et l'enfant se tenaient avait été une frontière mythique, la quête qui avait modelé les rêves de générations durant un siècle.
Les pionniers avaient débarqué sur ce monde mort dans des coquilles de noix à propulsion chimique, contrôlées par des ordinateurs binaires, à peine plus performants qu'un boulier chinois. Ils étaient venus sans possibilité de rester davantage que quelques heures et sans la technologie nécessaire pour s'installer. Ils avaient sautillé quelques instants dans des combinaisons isolantes pour prélever quelques kilos de roches ordinaires. A présent, près de trois siècles plus tard, la destination atteinte par Armstrong et Aldrin au péril de leur vie avait été transformée en station touristique - un coin à la mode pour les lunes de miel et les étudiants en goguette.
La civilisation..., pensa McCoy avec aigreur. La fin des rêves.
- Écoute, gamine... Comment t'appelles-tu ?
- Glynis.
- Eh bien, Glynis, sais-tu ce qu'il y a sous ce vieux drapeau ?
Elle hocha la tête avec assurance.
- Le module lunaire Appollo, récita-t-elle. Lancé le 16 juillet 1969, selon l'ancien calendrier. Le premier de douze alunissages réussis, avant la construction de la Base Un. Les autorités responsables étaient ... euh, l'Espace National et... Non, le National Aeronautics and Space Administration. Les États-Unis du Nord ... , non, l'Amérique. ( Elle sourit. ) Neil A. Armstrong, le commandant Edwin E. Aldrin, le pilote Michael Collins. « Nous venons en paix au nom de toute l'humanité. »
McCoy fut impressionné. Les enfants se passionnaient rarement pour l'histoire.
- C'est très bien. Comment une fillette de ton âge sait-elle tout cela ?
- Il le faut, dit-elle avec la plus grande solennité.
Il haussa un sourcil.
- Pourquoi ?
- Il faut savoir ces trucs pour entrer à l'Académie.
- Starfleet Académie ?
Très grave, elle hocha la tête.
- Quel âge as-tu ?
- Presque neuf ans.
- Et tu sais déjà ce que tu veux ?
L'enfant eut l'air étonnée. -
- Je le dois.
- Pourquoi ?
Se redressant de toute sa taille, elle dit fièrement :
- Je travaillerai à bord d'un ... vaisseau spatial.
Le mot sembla receler une grande magie à ses yeux. en sentiment qu'il comprenait... Pourtant. ..
- Tu veux vivre à bord d'un vaisseau spatial et tu penses que les pionniers de la Lune étaient « fous » ?
Glynis contempla la scène de l'alunissage, figée dans un décor d'un blanc cendreux.
- Ça ne ressemble en rien à un vaisseau spatial.
C'est petit, non ? Ils n'avaient même pas de protection contre les radiations. Ni de pesanteur. Il leur fallait de l'électricité. Et. ..
McCoy se baissa pour la regarder dans les yeux. Il leva le doigt pour la faire taire un instant :
- Tu sais, d'ici une centaine d'années, si on construit le téléporteur qui reliera directement la Terre et la Lune, et si les gens font le trajet en deux secondes au lieu de deux heures, les enfants diront la même chose sur nous - combien nous étions fous de voyager en navettes.
- Ah oui ? fit-elle d'une petite voix sceptique.
- Oui. Quand tu contemples cette fusée, garde à l'esprit que ce n'est pas une antiquité, ni une passoire à radiations.
- Ah non ?
McCoy secoua la tête.
- Il y a trois cents ans, quand les enfants regardaient l'Appollo, c'était leur vaisseau spatial. Ils rêvaient d'y embarquer pour les mêmes raisons que toi aujourd'hui.
- Ils n'avaient rien d'autre à l'époque ?
- Quand ils l'ont lancé, c'était ce qu'ils avaient de meilleur.
- Et dans cent ans, ce sera mieux encore ?
Il acquiesça.
- Mais ceux que nous avons ... , ce sont les meilleurs, n'est-ce pas ?
- Oui, en effet.
Il éprouva une vague tristesse qui ne le surprit guère.
L'enfant réfléchit. Dans sa tête se déroulait une procession d'antiques engins interstellaires suivis de vaisseaux flambant neuf de classe Constitution.
- Je me demande comment était la vie alors, dit-elle.
McCoy se redressa.
- La même qu'aujourd'hui. ( Il sourit de sa surprise. ) Les vaisseaux changent, pas les gens. Tu l'apprendras, ainsi que beaucoup d'autres choses, à ... l'Académie.
Lui aussi avait hésité sur ce mot: « Académie ».
- Hé, monsieur, que fais-tu dans la vie ?
Il gratta son début de barbe.
- Moi ? Je suis à la retraite.
- Et que faisais-tu ?
Il se mordilla les lèvres. Cinq minutes avec cette gosse étaient plus enrichissantes que deux semaines à regarder pousser les sapins du parc de Yosemite.
- J'étais dans Starfleet.
Bouche bée, yeux écarquillés, elle s'exclama :
- Comment peut-on quitter ... Starfleet ?
Il y avait une telle magie dans sa façon de prononcer ce mot. ..
Il contempla la vue lunaire. Au-delà de ce qui, jadis, avait été l'ultime frontière, pointaient les dômes du spatioport civil, dont la blancheur immaculée tranchait sur le noir du cosmos.
- Pourquoi ? insista-t-elle. C'est comme de tout abandonner ! Comment as-tu pu renoncer à Starfleet ?
McCoy n'avait aucune réponse.
En tout cas, pas encore.

CHAPITRE IV

Près de l'insigne doré de Starfleet, le juge arborait un petit IDIC sur sa toge noire. Il avait étudié le droit sur Vulcain. Uhura s'en contrefichait. Elle avait raison, Starfleet avait tort. Il n'y avait rien de plus à ajouter.
- Enseigne Uhura, commença le magistrat, veuillez approcher.
Alise Chavez, représentant légal de la prévenue, lui fit un signe de tête. L'air tourmenté, le lieutenant de la Division Justice portait une tunique rouge trop grande d'au moins deux tailles, et de longs cheveux mal retenus par une barrette. Un signe de tête, soupçonna Uhura, était la somme des conseils qu'elle pouvait espérer de cette gamine. Sa tunique bleue de détenue bruissant à chaque pas, elle approcha.
- Enseigne Uhura, reprit le juge, savez-vous pourquoi vous comparaissez aujourd'hui devant ce tribunal ?
- Oui, monsieur.
Trois mois plus tôt, elle avait comparu pour la première fois.
Qu'on en finisse, songea-t-elle.
- Je n'ai donc pas besoin de faire de long discours pour vous rappeler vos devoirs d'officier...
Je suis une enseigne maintenant, espèce de dégarni aux yeux rouges...
-... Ni vos obligations vis-à-vis des lois de la Fédération des Planètes Unies.
- J'ai conscience de mon devoir et de mes obligations, monsieur.
Le magistrat jeta un coup d' œil à son terminal personnalisé et inscrivit quelques notes.
Il se racla la gorge.
- Enseigne Uhura, avez-vous reconsidéré votre refus de signer le document en question ?
Basculant un commutateur, il transféra le texte sur l'écran, face à la prévenue.
- Oui, monsieur, j'ai reconsidéré ma décision.
Surpris, il cilla.
- Pardon ?
- J'y ai très soigneusement réfléchi.
- Et ?
Il se pencha vers elle.
Sur onze autres comparutions, la Bantoue avait proposé à la cour de simples variations sur le thème de la dénégation.
- Après mûre réflexion, je renouvelle mon refus d'entériner ce faux et...
Le juge frappa du poing la touche remplaçant le marteau; des haut-parleurs déversèrent des crépitements, empêchant l'ordinateur d'enregistrer le reste de la déposition de Nyota. Cela ne la dissuada pas de finir ce qu'elle avait à dire.
- Avez-vous terminé, enseigne ? s'enquit-il quand elle referma la bouche.
- Cela dépend de vous, n'est-ce pas, monsieur ?
Les lèvres du magistrat formèrent des phonèmes vulcains silencieux; il se récitait un koan d'apaisement.
- Très bien, enseigne. Puisque vous avez jugé bon de renier votre serment et.,
Uhura n'allait pas le laisser s'en tirer comme ça - ni lui, ni personne.
- Objection, Votre Honneur !
Le juge avisa l'avocate harassée.
- Lieutenant Chavez, pourriez-vous, je vous prie, rappeler à votre cliente, une fois de plus, qu'une prisonnière n'a aucun droit à objecter.
Chavez fit mine de se lever précipitamment de son siège. Un sourire aux lèvres, sans mot dire, Uhura la dissuada d'intervenir. L'avocate retomba lourdement sur sa chaise. Après avoir côtoyé Uhura pendant trois mois, elle savait que personne n'avait le dernier mot contre la spécialiste des communications.
- Enseigne Uhura, reprit le juge, ce tribunal, dûment habilité par les autorités de Starfleet, a déterminé que vous aviez renié votre serment d'allégeance... ( La jeune femme ne souffla mot. ) Vous avez constamment affiché du mépris pour la cour.
Tu l'as dit...
Il tapota nerveusement sur son pupitre.
- Durant trois mois, vous avez défié l'autorité de ce tribunal. D'abord, par votre refus de témoigner devant la commission d'enquête à propos des événements de Talin IV...
- Leur opinion était faite dès le départ !
La foudroyant du regard, il poursuivit :
- Et maintenant, en refusant de signer le compte rendu de vos actes, établi d'après les journaux de bord de l'Entreprise. Durant trois mois, vous avez subi une détention préventive. Comme nous ne sommes pas en temps de guerre, ce tribunal n'est plus habilité à prolonger votre incarcération. Vous avez conscience que vous ne pourrez plus revenir en arrière ?
- Le document est un faux. Les conclusions sont erronées.
- Très bien.
Apposant son paraphe au bas de la page informatique, le juge dicta le verdict d'une voix monocorde:
- En vertu du règlement de Starfleet Command en temps de paix, ce tribunal vous déclare déchue des droits, devoirs et privilèges d'un officier. Cette sentence sera inscrite dans votre dossier. Votre paye, votre pension et vos allocations de formation continue sont confisquées. Il vous est interdit d'accepter un emploi au sein de Starfleet, ou dans n'importe quelle organisation civile de la Fédération des Planètes Unies, durant une période de dix années standards. La clause de discrétion relative aux informations secrètes dont vous avez pu avoir connaissance reste valable. La violation de cette clause vous rendra passible de poursuites.
Son terminal portable sous le bras, le magistrat se retira, sans un regard en arrière. Uhura revint vers le lieutenant :
- Que faisons-nous maintenant ?
Chavez haussa les épaules.
- Allez récupérer vos vêtements auprès de l'intendant. Après... , à vous de me le dire. Vous avez eu ce que vous vouliez, non ? Vous voilà revenue à la vie civile.
- Si j'avais signé ce faux, s'indigna Uhura, je n'aurais plus eu d'autre choix que présenter ma démission. Contre un renvoi ignominieux, je pourrai au moins faire appel.
Rangeant ses affaires, Chavez soupira.
- Voyons, Uhura, vous connaissez déjà la suite. Allez en appel et on vous assignera un avocat encore moins expérimenté que moi.
- Chavez, j'aurai quelqu'un pour me représenter.
- Un avoué ? Pour plaider devant un tribunal de Starfleet ? Vous savez ce que ça coûte ? Vous avez entendu la sentence comme moi : vous aurez de la chance si vous obtenez du travail à dix parsecs à la ronde pour payer ses honoraires !
- Mon représentant appartient à Starfleet.
Consternée, le lieutenant s'exclama :
- Uhura, avez-vous écouté un seul mot de ce que j'ai dit ces trois derniers mois ? En ce qui concerne l'Amirauté, vous n'existez plus. L'incident de Talin, les Cinq de l'Entreprise, tout cela est réduit en poussière.
- Je ne les laisserai pas faire, s'entêta-t-elle.
- Regardez la réalité en face! Vous étiez un officier de valeur servant à bord du meilleur vaisseau de la flotte ! Deux amiraux ont commencé par les communications, comme vous. Vous aviez le bras long, la tradition, une carrière toute tracée, les huiles dans votre manche, et ça ne vous a pas aidée ! Regardez ce qu'on a fait de vous ! Je suis une débutante qui vient de passer l'année à défendre des cadets pour voies de fait dans les bars. Vous pigez ? Plus personne ne veut avoir le moindre rapport avec vous. Votre capitaine n'a jamais donné ordre à aucun d'entre vous d'agir comme vous l'avez fait. Vous n'avez aucune excuse. Et vous, vous avez pressé le bouton qui a contribué à anéantir tout un monde. C'est fini, Uhura. Personne de Starfleet ne fera appel pour vous.
- Spock, si.
- Le Vulcain ?
- Il a été assigné au service de Logistique et Technologie, à San Francisco. Il me représentera.
Compatissante, Chavez prit les mains noires dans les siennes.
- Uhura, il a démissionné.
- Comment ?
- Hier. C'était dans les dernières nouvelles. Il est le dernier des cinq à partir. En tant que civil, il n'est plus habilité à plaider devant les tribunaux de Starfleet. A moins qu'il soit diplômé. Et qu'il soit accrédité dans le système solaire.
- Mais...
La Bantoue en eut le souffle coupé. Spock et elle s'étaient revus une dizaine de jours plus tôt. Il l'avait aidée à peaufiner sa stratégie. Si elle était victime d'un renvoi ignominieux, il avait prévu de présenter un recours en grâce en son nom.
- Spock ne peut pas m'abandonner... Ce n'est pas possible...
Chavez lui tapota la main.
- Vous autres, les anciens de l'Entreprise, devez refaire vos vies. Le Vulcain a dû le comprendre. En partant à son tour, il a fait... la seule chose logique.
Uhura retira sa main. Elle ne supportait pas qu'on la traite avec condescendance.
- Ce n'est pas « le » Vulcain ! Son nom est Spock et c'est un des êtres les plus honorables que je connaisse!
Lasse, Chavez inclina la tête.
- Les affaires d'honneur sont rarement logiques, Uhura. Après avoir travaillé si longtemps avec un Vulcain, j'aurais cru que vous le comprendriez mieux que personne.
Elle cala sa mallette sous son bras.
- Je comprends ce qui s'est passé mieux que vous tous, tas de bureaucrates de Starfleet qui portez des œillères ! Ici et à Talin !
La compassion de Chavez se mua en pitié.
- A l'exception d'une poignée de contestataires, personne ne veut plus entendre parler de cette triste affaire. Tout le monde veut oublier. C'est fini. Acceptez-le. Cela vous simplifiera grandement l'existence.
Uhura serra les poings.
- L'unique chose que je sois prête à accepter, c'est la vérité.
Secouant la tête, le lieutenant sortit de la salle d'audience. Elle se tourna une dernière fois pour lancer :
- Ce que je ne comprends pas, c'est comment vous avez pu passer autant de temps à Starfleet, apprendre comment le système fonctionne et croire que vous auriez la moindre chance... Pourquoi s'entêter face à l'inéluctable ?
D'une voix forte, Uhura répliqua :
- Parce que j'ai servi sous les ordres du capitaine James T. Kirk, à bord du meilleur vaisseau de la flotte. Et que je servirai de nouveau sous ses ordres. Dieu protège quiconque, amiral ou pas, qui tentera de me barrer la route.

* * * * *

Le Hall de Justice Lunaire appartenait à la catégorie de ces étranges bâtiments gouvernementaux sans architecture définie. Vieille de près d'un siècle, sa construction avait coïncidé avec le crépuscule de l'engouement terrien pour tout ce qui était centaurien.
Face à la disgracieuse structure, McCoy arpentait la place. Comment avait-on pu tomber amoureux d'un style architectural issu d'un monde où les gens passaient le plus clair de leur temps à construire en sous-sol contre d'hypothétiques ennemis venus des étoiles ? Cette paranoïa culturelle avait empêché la première mission terrestre de découvrir l'existence d'une civilisation d'un haut niveau technologique.
Les membres de la Fédération brûlent de découvrir de nouvelles civilisations et formes de vie..., songea-t-il. Mais quand l'occasion se présente, personne ne veut faire le premier pas.
C'était peut-être la véritable cause du désastre. Non la fougue de Kirk, mais la volonté marquée de tous les autres - à commencer par le Bureau de Premier Contact -, de ne pas prendre de risques.
- Docteur McCoy ?
Les yeux rivés sur sa barbe, Uhura le rejoignit. En vêtements civils, elle paraissait hors de son élément. Avec sa chemise rayée et son pantalon de randonnée, il devait lui paraître aussi bizarre.
- Depuis quand êtes-vous là ? demanda-t-elle.
- Je viens d'arriver, fit-il, amusé par sa fascination. Il y a beaucoup de poils blancs, n'est-ce pas ? Ça m'a surpris, moi aussi.
- Ce n'est pas ça, docteur. Je ne vous ai pas reconnu tout de suite, et j'étais inquiète. Mais vous avez raison : il y a beaucoup de blanc !
Riant aux éclats, McCoy l'étreignit.
- Quel bonheur de vous revoir, Uhura ! ( Il désigna un passage à quelques centaines de mètres à l'ouest. ) Je connais un petit restaurant là-bas, sous le dôme du parc. On y mangeait pas mal, il y a quelques années. Ça vous dirait, de la cuisine civile pour aller avec votre nouvelle tenue ?
- Oui... J'ai du mal à m'habituer à... tout ça.
- Moi aussi.
Bras dessus, bras dessous, ils se mirent en route. Après quelques instants de silence, il reprit :
- Comment s'est passée l'audience, ce matin ?
- Très bien, pour une destitution infamante.
- Je suis content qu'ils vous aient relâchée.
Il avisa un groupe d'officiers arrivant en sens inverse. Ils les remarquèrent, sans paraître les reconnaître. Sachant la publicité faite aux Cinq de l'Entreprise, McCoy en fut un peu surpris.
- Pas le choix, docteur. Ils pouvaient me retenir pour affront à la cour pour une période de trois mois seulement. Prolonger ma peine aurait été illégal.
McCoy lui serra la main.
- Maintenant que vous voilà libre, vous devriez connaître la grosse lacune de ce raisonnement : techniquement, ils auraient pu abandonner les poursuites contre vous un jour avant la date limite, vous retenir sous prétexte d'un délit mineur - il en existe des centaines -, et le lendemain, vous réinculper pour outrage à magistrat. Et vous étiez bonne pour trois mois de plus.
- Quoi ?
- Ce n'est guère courant, mais s'ils avaient voulu, ils pouvaient vous garder au frais pendant un certain temps...
- En ce cas, ma prétendue conseillère n'avait pas tout à fait tort... Starfleet veut étouffer l'affaire.
- Non, Uhura. Ce n'est pas le genre de la maison.
La commission d'enquête préliminaire était publique.
Les actualités ont divulgué toute l'histoire. Même après les faits, rien ne démontre une volonté de cacher quoi que ce soit.
- Mais, docteur, on a refusé de vous traduire en cour martiale...
- Parce que, selon eux, je n'étais coupable de rien. Mais j'étais à bord. J'aurais...
Sa pression sanguine monta d'un seul coup.
- On a aussi refusé de traduire le capitaine, ou n'importe qui d'autre, en cour martiale. On nous a juste obligés à... démissionner. Excepté moi.
- Attention, la prévint-il.
Ils arrivaient à l'extrémité du dôme, et passèrent une zone de gravité naturelle. Ils se guidèrent à l'aide du rail de sécurité installé pour les touristes. Une bande de jeunes galopait dans le conduit vivement illuminé, tels des lapins géants bourrés de cordrazine. La balise automatique répétait inlassablement les mesures de prudence à respecter, invitant les gosses à ralentir dans l'intérêt de tous.
McCoy se surprit à repenser aux premiers cosmonautes à avoir aluni et à la construction de la Base Un. Ce qui le frappait toujours, au vu des archives, c'était le réflexe de sautiller - un moyen de locomotion encore usité dans certains secteurs. Combien le corps humain était adaptable ! Sur la Lune comme sur un millier d'autres mondes... Le corps suivait où que l'esprit le mène. Il repensa à la fillette.
- N'est-ce pas louche, à votre avis, reprit Uhura, de nous pousser à démissionner ainsi ?
- A leur place, n'auriez-vous pas préféré éviter la mauvaise publicité d'une cour martiale réunie contre les officiers d'un de vos vaisseaux les plus en vue ? ( Il reprit son souffle. Pourquoi les secteurs de moindre gravité vous épuisaient-ils davantage? ) Le passé est le passé. C'est une affaire classée. Starfleet ne cherche pas à l'étouffer. Simplement, on ne veut pas rouvrir d'anciennes blessures.
Uhura se propulsa à son côté. En colère, elle murmura :
- Docteur McCoy, si je ne vous connaissais pas mieux, je croirais que vous ajoutez foi aux déclarations officielles. Dites-moi que je rêve?
- Voyons, bien sûr que non. J'y étais, souvenez-vous ! Je comprends la position de Starfleet. Je ne dis pas que j'aime ce qui se passe, ou que je ne vais pas m'efforcer de changer tout ça. Mais comme l'a dit quelqu'un : « C'est logique », Seigneur, fit-il en se frottant les yeux, je n'aurais jamais cru que ces mots me manqueraient un jour à ce point...
Uhura se tut, lui laissant le temps de se ressaisir.
Puis elle reprit :
- Saviez-vous que Spock a démissionné ?
L'étonnement qu'elle lut sur son visage la renseigna.
- Je l'ai appris aujourd'hui. Ma conseillère m'a communiqué l'information. C'était dans les nouvelles d'hier.
- Mais il était censé vous aider pour votre recours ! C'était bien la raison de tout ce cirque ?
- C'est ce que j'ai pensé.
- Vous a-t-il contactée ? A-t-il envoyé un message ?
Elle secoua la tête.
- Quand j'ai cru que vous étiez en retard, j'ai pensé que, peut-être... vous étiez ensemble...
- Je n'ai pas eu la moindre nouvelle de Spock depuis mon... entrevue avec Hammersmith, sur la base 29.
Malgré elle, Uhura éclata de rire.
- « Entrevue » n'est pas le terme que j'emploierais !
McCoy sourit. Puis il fronça les sourcils.
- Qu'y a-t-il ?
- Ces dernières semaines, j'ai réalisé à quel point nous étions gâtés sur l'Entreprise. Nous pouvions contacter n'importe qui, via le subespace.
- C'est encore possible, docteur.
- Avez-vous vu le temps que ça prend pour envoyer une simple transmission vers Centaurus ? Doux Jésus, à bord, nous n'avions jamais à patienter ! Les ordinateurs étaient à portée de main. Même le téléporteur. (Il poussa un grognement.) Écoutez-moi un peu ! Voilà que ce fichu engin me manque !
- Toute cette technologie est disponible ici, comme presque partout ailleurs.
- Là n'est pas le problème. Il faut présenter ses papiers, attendre son tour, passer par les voies officielles... A bord de l'Entreprise, crénom, on pouvait agir. Spock manquait à l'appel ? Un balayage des senseurs, et hop ! On repérait son communicateur en cinq secondes, top chrono ! (Il écarta les mains. ) Nous voilà réduits à l'impuissance. A présent, tout demande des efforts.
- Abandonnez-vous la partie ? s'enquit-elle d'une voix rauque.
McCoy regarda trois gosses courir près d'eux, en s'en donnant à cœur joie. Leurs éclats de rires couvraient les avertissements monocordes du système de sécurité.
- Ce matin, à bord de la navette, j'y ai longuement songé, Uhura. Vraiment. Mais à Tranquility... Nos ancêtres n'avaient pas grand-chose. Par l'enfer, personne de sain de corps et d'esprit n'aurait entrepris pareille odyssée. Ils ont pourtant aluni, n'est-ce pas ?
Uhura hocha la tête sans mot dire.
- La clé n'était pas les équipements qu'ils ont construits, poursuivit-il, observant le flot de passants, humains ou non, qui transitaient par le tunnel. Ce n'étaient pas les connaissances ou l'expérience qu'ils avaient. C'était... autre chose.
Le soulagement submergea la jeune femme.
- Je sais... Je sais.
- Alors, pour répondre à votre question, lieutenant, non...
- Merci, docteur.
- Pourquoi ?
- Vous venez de m'appeler « lieutenant ». Cela me manquait.
McCoy prit une profonde inspiration. Les pensées qui le tracassaient depuis des mois se clarifièrent enfin. Tout ça grâce à une fillette rencontrée par hasard !
A l'instar des premiers cosmonautes, lui aussi formait le dernier maillon d'une immense chaîne de millions de volontés, qui avaient travaillé dur pour aller toujours plus loin.
Comment pouvait-on renoncer à Starfleet ?
Il n'avait pas répondu, pour une simple et bonne raison : il n'avait pas renoncé. Jamais il ne renoncerait.
- Ouvrez bien vos oreilles, lieutenant: je ne baisse pas les bras. C'est juste que... j'ignore quoi faire.
- Ne vous inquiétez pas pour ça, docteur. Moi, je sais.
- Allez-vous me mettre dans la confidence ?
Uhura lui lança un sourire éclatant, avant d'effectuer une série de sauts en direction du dôme administratif.
Grommelant dans sa barbe, McCoy l'imita, manquant se faire dégommer par une volée de gamins surexcités.
- Que faisons-nous à présent, lieutenant ?
- Nous retournons sur nos pas.
- A Starfleet ?
- A la source des événements, docteur. Là où nous trouverons des réponses. ( Satisfaite, elle sourit de son expression quand il comprit. ) Oui : à Talin.
- Aux dernières nouvelles, Uhura, il n'existe pas de croisière touristique dans ce coin. Comment suggérez-vous que nous nous y rendions ?
- Je vous ai dit de ne pas vous taire de souci. Nous trouverons quelqu'un pour nous y transporter.
- Talin subit un embargo, ma chère. Seuls des criminels et des pirates chercheront à forcer le blocus de Starfleet.
- Je sais.
Jetant un coup d'œil à la ronde, McCoy baissa d'un ton:
- Que mijotez-vous, Uhura ?
Elle eut un sourire désarmant.
- Savez-vous où obtenir un vaisseau spatial pour pas cher ?

CHAPITRE V

Il y avait une oreille klingonne épinglée au-dessus du tiroir-caisse. Ce n'était pas le bouge le plus malfamé de Rigel VIII que Sulu ait visité. Mais, esquivant un tabouret en dibumium volant, il décida qu'il devait faire partie des deux premiers. De l'autre, il ne conservait guère de souvenirs - si ce n'est qu'il avait croupi deux jours à l'infirmerie pour s'en remettre.
Son coup de pied cueillit l'Orion qui le chargeait à la tempe et plaqua l'extraterrestre à peau verte contre une table; judicieusement, ses occupants venaient de s'écarter dès les premiers assauts. Après le craquement sonore du mobilier en alliage rigellien se produisit une brève rémission. Accroupi derrière son comptoir en chrome doré, le barman ne donnait plus signe de vie; les clients se précipitèrent dans l'arrière-salle, tandis qu'un solitaire en cape noire se versait une généreuse pinte de bière. Les belligérants se réévaluèrent.
Sulu se mit en position défensive - tesare. Cette méthode vulcaine lui semblait plus appropriée; au corps à corps, il n'avait aucune chance contre trois Orions. Mais il y avait parfois d'autres raisons de lutter que la perspective d'une victoire immédiate.
- C'est inutile, humain, l'informa Krulmadden avec sérénité.
Assis à l'autre bout du bar, le capitaine, un Orion massif, tutoyait une fiole pleine de liqueur verte de Ganymède. Les gemmes incrustées dans sa dentition lancèrent des éclairs quand il partit d'un rire formidable. La réverbération conférait une patine prononcée à son épiderme d'un vert profond, et aux écailles émeraude de sa tunique.
- Tu ne gagneras pas.
Sulu le salua avec panache.
- En ce cas, je perdrai.
Lasslanlin, le second, qui venait de s'écraser sur la table, se releva péniblement. Le doux cliquètement de ses boucles d'oreilles jurait avec sa masse de cent cinquante kilos. Inspirant profondément, Sulu se mit en garde, prêt à encaisser la charge.
Derrière le bar où l'Asiatique venait de le projeter, Artinton, le troisième larron, dressa timidement la tête. Une traînée de sang orange balafrait sa barbe. Grimaçant en direction de Sulu, il cracha deux dents de plus et un nouveau filet de bave rouge.
Ce n'est pas juste, songea l'humain. Je devrais pouvoir aplatir au moins une de ces montagnes de muscles.
- Lasslanlin, arrête.
Artinton plaça ses mains gargantuesques sur le bar.
Sulu déglutit en entendant le comptoir gémir sous la masse.
- Celui-là me doit des dents.
Oh, splendide, pensa Sulu. Il s'est amusé avec moi les cinq dernières minutes. Il aurait pu me...
Artinton bondit; d'instinct, l'Asiatique tomba sur un genou pour dévier l'élan de son adversaire. Mais ce dernier s'y était attendu; il décocha un coup de coude visant la nuque de l'humain.
Le souffle court, Sulu fut plaqué à terre. D'une main monstrueuse, Artinton l'attrapa au collet pour le projeter dans les airs.
Des étoiles noires dansèrent à la périphérie de sa vision; les rivets métalliques du sol lui labourèrent la joue. Il se concentra de toutes ses forces pour tenter d'aspirer un peu d'air.
Soulevé de terre, on le maintint d'une poigne d'acier. Artinton n'avait pas de doigts, mais des tenailles.
A l'autre bout du comptoir, Krulmadden applaudit.
Lasslanlin rejoignit son camarade. Les compères éclatèrent d'un rire tonitruant. Sulu bringuebalait au gré de leur hilarité. Un poing massif l'empêchait de déglutir.
Exit les arts d'autodéfense vulcains, songea-t-il dans un brouillard. J'imagine que ça marche mieux avec cinquante ans de pratique.
Il lui restait une chance.
- Regardez l'insecte ! Il veut dormir, oublier ce mauvais rêve !
Les yeux fermés, Sulu sentit l'haleine fétide du mastodonte, à deux centimètres de lui.
- Pas question de planer, insecte ! C'est pas terminé !
- Tu l'as dit, bouffi ! jura l'Asiatique entre ses dents.
A la vitesse de distorsion dix, il projeta la tête en avant. L'instant suivant, il eut le triple plaisir d'aplatir le nez d'Artinton comme une méduse, de se sentir glisser de mains soudain amorphes et d'avoir les tympans presque perforés par un hurlement strident de douleur.
Telle une sonde en chambre de pressurisation, l'Orion s'écroula.
Lasslanlin empoigna Sulu par les épaules.
- C'est mon ami, espèce d'insecte zygote !
- Quitte à parler standard, fais-le bien ! hurla Sulu, lançant son poing. Je suis un mammifère ! Pigé ? Un...
A l'instar d'un rayon tracteur bloquant un météore, Lasslanlin agrippa son poing de sa main gantée de noir. Son avant-bras ne bougea pas d'un centimètre en absorbant la violence de l'impact.
Quelle honte d'être haché menu par un lascar ignare en biologie, songea Sulu. Au moins, j'en ai eu un...
Un sabre d'apparat scintilla dans l'autre main de l'Orion.
L'Asiatique se prépara au pire; il ne lui restait aucun moyen de défense. Le tavernier laisserait-il les Orions clouer ses pavillons auditifs au-dessus de celui du Klingon ?
- D'abord, les oreilles, mammifère, promit son adversaire. Ensuite, ta petite paire de...
Bouche tordue sur un cri muet de surprise, comme si on venait de le frapper dans le dos, l'Orion lâcha sa proie.
Sulu se rétablit, prêt à foncer dans le dédale de ruelles malfamées du spatioport. Pivotant, Lasslanlin encaissa un coup de tabouret en pleine tempe. Le sabre tomba à terre.
- Stator rell... ? gémit-il.
Une série de manchettes le cueillit en plein visage.
L'Orion tourna de l'œil et s'effondra au côté de son camarade. Le sauveur inattendu rajusta sa cape noire et adressa un sourire désarmant à l'Asiatique :
- Le karaté fut en fait inventé en Russie. Les Japonais nous l'ont piqué...
- Vous deviez être là il y a une heure, Chekov, soupira Sulu.
Le Russe désigna une table à l'écart, où trônait un pichet de bière à présent vide.
- J'étais là...
- Pourquoi ne m'avez-vous pas aidé ?
- Jusqu'à maintenant, vous n'aviez besoin de personne.
Sulu lui tapa amicalement sur l'épaule.
Derrière eux, Krulmadden applaudit.
Les deux humains se tournèrent vers lui.
- Comme c'est touchant, grogna-t-il. Deux f'deraxt'la - on dirait des esclaves femelles inséparables.
Chekov lança un coup d'œil à son collègue.
- Est-ce que f'deraxt'la veut dire ce que je pense ?
Sulu acquiesça.
- Et ça rime avec « Fédération » dans la langue des Marchands.
- On ne peut pas laisser passer ça.
- C'est ce que j'essayais de dire, Chekov.
Les deux compères se séparèrent. Ils n'avaient pas besoin de parler pour passer à l'action. Ce n'était pas leur première rixe, loin s'en fallait.
Souriant, Krulmadden lissa son ample bedaine.
Quand sa main réapparut, elle pointait sur eux un disrupteur de platine incrusté de joyaux.
- Je suggère que vous vous regroupiez, humains. L'audition est terminée.
- L'audition ? répéta Sulu.
- C'était un simple jeu, avec mes compagnons comme partenaires. (La lippe boudeuse, il désigna d'un hochement de tête Lasslanlin et Artinton. ) Et moi comme capitaine. Et deux criminels de grande envergure dans un bar. Une simple représentation.
- Pourquoi nous traiter ainsi ? s'insurgea Chekov.
- Pourquoi garder tes mains cachées ? Et toi, Sulu ? Vous êtes tous deux de l'Entreprise, non ? Krulmadden sait tout. C'est un fieffé gredin, Krulmadden.
- Mais en ce cas, rétorqua Sulu, le capitaine Krulmadden se trompe.
L'Orion parut peser ces paroles avec soin, puis tira une courte décharge aux pieds de l'humain. Le sol fondit...
- Krulmadden n'est pas très bon en standard. Vous entendez mal certaines choses... ( Il se leva et avança. ) Je répète : Sulu et Chekov sont compagnons de bord, mais n'ont plus de vaisseau. C'est vrai, vous êtes des f'deraxt'l, mais les autres ne veulent plus de vous. ( Son sourire carnassier lançait mille feux. ) Alors, l'audition est terminée ! Vous êtes engagés !

CHAPITRE VI

De façon surprenante, le baptême des vaisseaux n'était pas une coutume universelle. Selon les spéculations d'érudits, ses racines pouvaient provenir d'anciens instincts, communs à des espèces comme les humains ou les Klingons. Toutefois, même les Vulcains admettaient qu'il était logique de baptiser des navires en l'honneur d'individus ou de lieux dignes d'être célébrés. Ou pour vanter des qualités que les équipages devaient toujours avoir présentes à l'esprit.
D'autres races avaient adopté la coutume, sans vraiment en saisir le sens. Ils nommaient leurs bâtiments non d'après leur propre histoire, mais en référence à celle des espèces à l'origine du phénomène.
Les Andoriens au sang de cobalt pilotaient avec panache des transports de troupes appelés Robert E. Lee ou Surak ; les Tellarites sillonnaient l'espace à bord du Rhode Island et de la Griffe du Défenseur. Même les Centauriens avaient appelé leur premier engin à moteur de distorsion le Dédale.
En conséquence, Pavel Chekov ne fut guère surpris de lire, sur la carlingue du navire en orbite autour de Rigel VIII, le nom de RW Queen Mary. Il avait vu plus étrange.
- Stationnement à deux cents mètres du périmètre des boucliers externes, annonça Sulu.
Il effectua un dernier réglage des propulseurs. La performance de son ami, aux commandes de la navette orbitale, avait impressionné Chekov. Cela faisait longtemps que tous deux n'avaient plus piloté d'engin dépourvu de gravité. C'était une adaptation supplémentaire à présent qu'ils ne disposaient plus du matériel de Starfleet, le plus performant qui soit.
- Alors, pilote, que penses-tu de mon petit bijou ?
Le minuscule poste de contrôle de la navette devint plus étouffant encore avec l'arrivée de Krulmadden, surgi de la soute arrière en flottant.
Chekov nota les progrès fulgurants en standard de leur nouveau maître.
Sur l'écran, Sulu étudia la configuration du Queen Mary. Le disgracieux vaisseau semblait bien équilibré, comme tous les engins capables de distorsion et inadaptés aux vols atmosphériques. Manufacturée sur Mars, la soucoupe était relié à une nacelle rigellienne. Tout cela faisait un peu bric-à-brac.
Près de Sulu, le copilote Artinton décrocha son harnais et se dégagea.
- Il paraît en parfait état, répondit l'Asiatique. Encore qu'avec ces turbines archaïques, je ne vois pas comment il peut aller vraiment vite en propulsion auxiliaire.
- Très bien, petit mammifère, rugit Krulmadden.
Pour l'heure, la planète éclipsait l'enfer bleu incandescent des géantes rigelliennes jumelles. En plus d'économiser en désactivant la gravité artificielle, Krulmadden avait spécifié qu'il n'aimait pas gaspiller d'énergie avec les boucliers antiradiations quand il suffisait de se placer en orbite géo synchrone dans l'ombre quasi perpétuelle des anneaux de Rigel VIII. La lumière de la lune principale suffisait. A voir l'aisance avec laquelle l'Orion mouvait sa carcasse dans la micro-gravité, Chekov songea qu'il y avait peut-être une autre explication à l'absence de générateurs de gravité.
- La coque andorienne est justement cela : une coque. Une hallucination, dit l'Orion.
- Vous voulez dire une« illusion » ? s'enquit Sulu.
- Peu importe. Dessous se trouve un réacteur à fissibles. Vitesse maximale : l'équivalent de la distorsion huit.
Il énonçait distinctement chaque terme, tel un père fier de ses enfants.
Sulu émit un sifflement admiratif.
- Je ne pensais pas que ces configurations étaient autorisées en dehors de Starfleet et de quelques unités de défense planétaire.
- Elles ne le sont pas. Et à juste titre. Ça donnerait trop d'avantages à des types sans scrupules sur les patrouilles frontalières des j'deraxt'l. Très mauvais ...
Il frappa dans ses mains; ses expirations rythmées le firent tournoyer, suscitant sa bonne humeur.
Sulu lança un regard en coin à son ami. Chekov lui fit un signe de tête presque imperceptible. Il comprenait. Le vaisseau orion était mieux armé qu'ils ne l'avaient espéré. Leur plan serait plus aisé à réaliser que prévu.
- Quelles procédures suivons-nous maintenant?
Krulmadden devint maussade. Les questions ne lui plaisaient guère.
- Maintenant, Artinton prie mon bijou de baisser ses boucliers et de ne pas faire sauter la navette. Ensuite, je vais voir ce que vous valez en manœuvre d'arrimage.
Autrement dit, le Queen Mary possédait un système de défense automatique. Il faudrait intercepter le code qu'Artinton allait transmettre aux ordinateurs du vaisseau.
- Pilote, maintiens précisément cette position, ordonna Krulmadden. Si tu en dévies d'un demi-sateen, tu devras plus que quelques dents à Artinton.
Chekov convertit mentalement la mesure : trois centimètres. Pourquoi fallait-il tant d'exactitude pour transmettre un code en subespace ? Ou un signal radio ? Et quel était le danger pour Artinton ? La réponse fut aussi évidente qu'inattendue.
Se déversant de la soute arrière, une lumière clignotante, d'un jaune orangé, baigna le poste de pilotage. Un sifflement musical caractéristique l'accompagnait. Artinton se téléportait à bord. Mais comment ?
- Est-ce prudent ? demanda Sulu. Alors que les boucliers ne sont pas baissés ?
Krulmadden ne quitta pas son vaisseau du regard.
- Tant que tu ne bouges pas, oui.
Il doit s'agir d'une brèche pré-arrangée dans le champ de force, songea Chekov. Suffisante pour permettre le passage des ondes de téléportation. Les boucliers sont sûrement orientés pour que la manœuvre ne soit possible qu'à partir d'une position spécifique.
Si c'était le cas, il n'existait pas de code secret. Artinton allait désarmer manuellement le système de défense automatique depuis le vaisseau mère. S'emparer du Queen Mary ne serait pas un jeu d'enfant.
Une série d'éclats jaillit de la nacelle; des lumières d'orientation clignotèrent.
- Boucliers baissés, annonça Sulu, analysant l'écran tactique sur son panneau de contrôle.
- La baie d'amarrage se situe dans la soucoupe, à l'opposé de la nacelle, expliqua Krulmadden.
Sulu entra un code dans le système d'impulsion.
- Ce n'est pas une configuration standard.
L'Orion pouffa.
- Le vaisseau entier est dans ce cas ! Tu serais un mammifère avisé de garder cela en tête. ( Il se tourna vers Chekov. ) Cela éviterait les accidents... regrettables.
Sans un coup d'œil au panneau de contrôle, Sulu manœuvra habilement autour du Queen Mary, se dirigeant vers le cercle éclairé qui signalait le sas du hangar aux navettes. Il manœuvra avec une telle maîtrise que Krulmadden dut étudier le tableau de bord pour s'assurer que le sas s'était refermé.
- Très bien, mammifère. Tu es aussi adroit que certaines esclaves pour... Ah, mais c'est vrai que vous autres f'deraxt'l n'y connaissez rien ... Jusqu'à présent.
Krulmadden se propulsa au-dessus du tableau de bord du copilote, le bout orange de sa langue pointant sous la concentration.
- Vous avez fait votre part. Je m'occupe du reste.
Le sas de la navette s'ouvrit.
Une rangée de lumières bleues s'activa. L'Orion abaissa une manette de stabilisation. Un code de sécurité devait être nécessaire au déverrouillage. C'était une adaptation supplémentaire à la vie civile : la défiance qui régnait dans l'ingénierie spatiale dépassait l'imagination.
A bord d'un vaisseau de Starfleet, alors que la capacité d'un membre d'équipage à réagir en quelques secondes pouvait être une question de vie ou de mort, il existait peu de dispositifs visant à restreindre l'accès aux zones critiques. Il était admis que le personnel ayant mérité de servir dans la flotte était composé des gens les plus équilibrés et les plus loyaux que le système ait produit. Pourquoi, en ce cas, gaspiller du temps et de l'énergie à prévenir des méfaits improbables ? A en juger par sa navette, le Queen Mary fonctionnait selon de tout autres paramètres - comme si Krulmadden s'attendait chaque jour à être trahi.
Eh bien, songea Chekov, dans le cas présent, il n'a pas tort.
L'Orion fit volte-face :
- Maintenant, tu vas aider Lasslanlin.
Le Russe déboucla son harnais pour accomplir sa première tâche. Il semblait juste qu'il emmène sa victime à l'infirmerie.
Dans la soute, un inducteur de sommeil fixé sur le front, l'Orion blessé était enroulé dans un cocon élastique retenu à la cloison. Dans la taverne, le propriétaire avait recouru à un tricordeur médical de contrebande pour l'ausculter: nez cassé, fracture de la mâchoire, et des côtes fêlées. A bord de l'Entreprise, le docteur McCoy en aurait eu pour moins d'une demi-heure à réparer les dégâts. Sur le Queen Mary, avec une cabine informatisée pour tout dispositif médical, Lasslanlin avait deux ou trois jours de récupération devant lui. Chekov espérait que les histoires de vengeance colportées sur les Orions étaient exagérées.
Le sas se situait dans la cloison « supérieure » de la soute - une autre anomalie. Il aurait dû se trouver dans la cloison arrière. Tout en dénouant les filins élastiques du cocon, le Russe chercha à repérer d'autres particularités. Il comprit que le volume intérieur de la soute n'était pas aussi important qu'il s'y serait attendu. Dans la double coque, Krulmadden avait dû installer des équipements supplémentaires, sans doute du « sur mesure »,
Dans l'espace vide qu'aurait dû occuper le générateur de gravité devait se trouver une petite unité de distorsion - peut-être de facteur 1,5 à 2 -, ou des systèmes de survie améliorés. L'une ou l'autre possibilité était logique pour un pirate susceptible à tout instant de fuir ou de se cacher quelques mois. Chekov était résolu à repérer d'autres doubles cloisons à bord du Queen Mary.
Artinton apparut à l'autre bout du sas.
- Attention avec Lasslanlin. Fait doucement pour que la transition s'effectue sans accroc.
- La transition ? s'enquit Chekov, engageant avec doigté le brancard dans l'étroite ouverture. Y a-t-il de la gravité à bord du Queen Mary ?
Krulmadden le fixa avec des yeux ronds.
- Comment pourrait-on accélérer autant sinon ? Les clients seraient trop heureux de tartiner ce qu'il resterait de Krulmadden sur leurs biscuits !
Chekov effectua la délicate manœuvre à la perfection; il poussa le brancard entre les mains d'Artinton.
- J'étais simplement surpris que vous laissiez le champ de gravité en service avec personne à bord.
L'Orion secoua la tête.
- Pour un navigateur, tu sautes vite aux conclusions. Qui t'a dit qu'il n'y avait personne ?
- Euh ... Je pensais ...
- Je suis le maître de bord - c'est moi qui pense pour l'équipage.
Silencieux, le Russe s'engagea à son tour dans l'ouverture. Il sentit la légère pression du champ de gravité.
Rampant le long d'un boyau long d'un mètre, il repensa sans enthousiasme à la possibilité d'autres présences. Maîtriser trois Orions restait faisable, surtout si Sulu et lui passaient à l'action tant que Lasslanlin était confiné à l'« infirmerie ». Mais s'il Y en avait d'autres, ils venaient de commettre la plus grosse bévue de leur brève carrière de pirates.
Sa « décrépitude » musculaire, après quelques mois de vie civile, surprit Chekov. La transition était un choc plus rude que prévu. Il prit note d'un obstacle supplémentaire : le champ de gravité artificielle était réglé selon les normes de Rigel VIII - l'équivalent de deux g terrestres.
A l'autre bout, Chekov chercha un meilleur point d'appui pour s'engager dans l'ouverture. Derrière lui, Artinton le saisit par les aisselles et le fit passer sans effort apparent. Le second évoluait aussi aisément avec une gravité élevée que dans le secteur touristique plus « léger » des zones extraterrestres du spatioport.
Quand Sulu apparut, Artinton fit de même pour lui, savourant la surprise de l'Asiatique, qui toucha le sol plus vite et plus rudement que prévu. Chekov surprit son air inquiet. Quelques jours de ce régime, et ni l'un ni l'autre n'arriverait plus à ramper, encore moins à s'emparer du Queen Mary.
Artinton plaqua un générateur antigrav sous le blessé, avant de porter d'une main la civière à la masse neutralisée.
- Attendez le maître. Dans un navire si grand, vous pourriez vous perdre ... à jamais.
Souriant de toutes ses dents restantes, Artinton partit avec sa charge.
Concentré, Sulu se balança d'un pied sur l'autre.
- Ça doit être du 1,8 g.
- On dirait du 5, gémit Chekov.
Il jeta un coup d'œil dans la coursive où s'était engagé l'Orion. Elle faisait sans doute le tour de la coque. Étroite et utilitaire, encombrée de panneaux et de conduits sans gaines, elle rappelait les vieux vaisseaux de classe J où s'entraînaient les cadets de l'Académie.
- Il nous faudra des filtres oculaires, dit Chekov, gêné par la lumière crue.
Avant que le Russe complète sa liste de griefs, Krulmadden refit son apparition. Il plia les genoux de façon expérimentale puis martela sa tunique de ses doigts bagués.
- Ah, que c'est ravigotant, une véritable résistance !
Il flanqua une solide bourrade au pilote; Sulu fut plaqué contre la cloison.
L'Orion fronça les sourcils.
- Quelques mois en gravité réelle, dit-il à Chekov, et vous vous comporterez en vrais Orions. Entre-temps, il vous faut de l'exercice ur'eon ! Considérez cela comme un ordre ! rit-il, ravi de leur déconfiture.
Suivre le pas de leur nouveau capitaine le long des couloirs du Queen Mary donna l'impression à Chekov de redevenir cadet. Le seul bon côté de ce statut, c'était le jour où on était promu enseigne. Et voilà que Sulu et lui redevenaient des cadets au service de Krulmadden. Ce dernier savourait de façon ostentatoire le pouvoir qu'il exerçait sur eux.
N'empêche, il y avait des limites à tout.
- Mille pardons, maître, commença Chekov, haletant à la vue de la troisième série d'échelons à grimper entre deux niveaux, mais n'existe-t-il pas d'ascenseur ?
- Il n'y a pas de place pour ça ! Et pas d'énergie !
La f'deraxt'la a-t-elle génétiquement ôté la colonne vertébrale de ses mammifères, après leur cœur et leur cerveau ?
Il grimpa l'échelle en beuglant à pleins poumons une chanson incompréhensible.
Le Russe fixa son ami.
- Peut-être est-ce une forme de torture avec laquelle nous ne sommes pas familiers.
Sulu examina les échelons.
- Je pense qu'il va nous falloir un nouveau plan.
Le rugissement de l'Orion leur parvint de l'autre côté:
- J'attends, petits mammifères !
Sulu se lança le premier. Chekov attendit qu'il disparaisse plutôt que risquer d'amortir une chute de dix-neuf mètres cinquante. Puis il grimpa, sentant déjà des crampes aux mains.
Vu l'angle incliné du plafond, ils devaient avoir atteint le pont supérieur de la soucoupe. Krulmadden n'avait tout de même pas l'intention de les mener à la nacelle ! Que manigançait-il ?
Le long d'un corridor incurvé, Krulmadden ralentit l'allure. Luttant pour retrouver son souffle, Chekov entendait derrière lui la respiration haletante de son compagnon d'infortune. Quand l'Orion fit halte devant une série de portes, il était frais comme une rose. Les humains l'ayant rejoint, il reprit :
- Alors, mes petits mammifères, avez-vous la moindre idée de l'endroit où nous nous trouvons ?
- Pont supérieur, soucoupe, râla Chekov, plié en deux pour soulager son mal au dos.
- A bâbord, précisa Sulu.
- C'est bien, vous faites attention. ( Il ne souriait plus. ) Qu'avez-vous remarqué d'autre ?
- A part le manque d'ascenseurs ? demanda Chekov.
- Il Y a très peu de portes, dit l'Asiatique. La coque est-elle creuse ?
Chekov observa soigneusement la réaction de l'Orion. Si le Queen Mary était moins massif qu'à première vue, il était capable d'accélérations supérieures aux attentes de l'ennemi. Mais le subterfuge ne marchait qu'une fois. Une batterie de senseurs adéquats pouvait détecter une contradiction marquée entre la masse et le volume.
- Creuse, oui, répondit le capitaine, mais pas vide. Vous n'avez pas besoin d'en savoir plus pour l'instant. Il vous suffit de comprendre que tout n'est pas évident. Il y a du danger ... Reste à savoir si vous êtes ce que vous semblez être.
La menace était claire. Quoi que préparât l'Orion, les deux humains étaient trop affaiblis pour opposer une quelconque résistance et tenter de regagner la navette. Ils avaient le dos au mur.
- Je ne comprends pas, dit Sulu. Vous avez prétendu nous reconnaître, à la taverne.
Krulmadden passa la langue sur le diamant incrusté dans son incisive. Il continua en détachant chaque syllabe:
- Ne trouvez-vous pas commode qu'un capitaine ayant besoin d'un équipage et des professionnels à la recherche d'un vaisseau se soient rencontrés sur une si grande planète, dans une galaxie tellement immense ? Pourquoi étiez-vous dans cette taverne ? Si loin de chez vous ?
Chekov et Sulu échangèrent un regard : la balle était dans le camp du Russe.
- Nous ... cherchions un bâtiment.
- Pourquoi ?
- Nous n'en avons plus.
- Pourquoi ?
Il n'avait pas le cœur à jouer aux devinettes.
- Nous n'appartenons plus à Starfleet.
Krulmadden le fixa sans ciller.
- Pourquoi ?
- Parce qu'on nous traite comme de grands criminels. Je croyais l'illustre Krulmadden omniscient !
- Comment savoir sans poser de questions? Une dernière: êtes-vous les criminels que l'Univers montre du doigt ?
Le Russe hésita. Que préférerait un capitaine orion ?
Deux monstres innommables que Starfleet avait condamnés sans procès, ou deux officiers cassés à tort, dont l'honneur avait été sali ? Dans le doute, il s'en tint à la vérité :
- Non. Les accusations sont fausses.
Krulmadden haussa ses sourcils broussailleux.
- Starfleet se trompe ?
- Non. Nos supérieurs ne comprennent pas ce qui s'est vraiment passé.
- Quelles sont vos intentions ?
Sulu intervint :
- Nous n'y pouvons plus rien. Quand nous avons compris, nous avons démissionné :
- Sûrement, vous avez... des sentiments sur la façon dont Starfleet vous a traité ?
Chekov fit une grimace.
- Voilà pourquoi nous avions besoin d'un vaisseau.
Le rictus de Sulu, les dents crispées, pouvait passer pour un sourire.
- N'importe lequel ? Ou un en particulier?
- Le type qu'on rencontre dans les tavernes. Sur Rigel VIII.
Krulmadden prit sa décision.
- La soif de vengeance peut être aussi stimulante que la résistance à la gravité réelle ! Vous êtes les bienvenus à bord du joyau des étoiles.
- C'est ce que vous aviez déjà dit après l'empoignade dans la taverne, fit remarquer Sulu, suspicieux.
- La bagarre m'a prouvé que vous étiez sérieux. Ce n'était pas votre colère contre Lasslanlin et Artinton que je voulais connaître, mais celle contre Starfleet. Trop d'espions ont cherché à s'infiltrer à bord, ces temps derniers.
- Que se serait-il passé si vous aviez décidé que nous étions des indicateurs ?
Chekov haïssait les questions sans réponse.
- En ce cas, mes petits mammifères, vous auriez franchi ces portes. (Il se lissa la barbe. ) Prenons plutôt celles-là. (Il désigna une autre série, plus loin. ) Venez.
Il se remit à chantonner.
En passant, Chekov ne réussit pas à déchiffrer la plaque, écrite en code des Marchands. Sulu, si.
« Chambre de recyclage. »
Parvenu devant la seconde série de portes, Krulmadden composa un code secret, à l'abri des regards indiscrets.
- Que dit celle-là ? demanda le Russe à son compagnon.
- « Soute », je crois.
Les portes coulissèrent. Une brise chaude leur caressa le visage, mêlée de riches senteurs de cannelle, et d'autres épices moins familières. La pièce paraissait immense.
- Tu lis bien le code des Marchands, approuva Krulmadden. (S'écartant, il fit signe aux humains d'avancer. ) C'est en effet le chargement le plus important de mon bijou. Vous pouvez en jouir à votre aise.
Chekov vit l'Asiatique qui l'avait précédé s'immobiliser soudain. L'Orion éclata de rire.
- Ah oui ! Quelle vue splendide, n'est-ce pas ? (Le Russe avança. ) A bord du Queen Mary, les choses ne se passent pas comme à Starfleet ! Vous êtes d'abord payés, ensuite, vous travaillez. Voilà l'exercice que je vous avais promis : ur'eon ! Venez, vous qui n'êtes plus des j'deraxt'l.
Chekov vit ce qui avait pétrifié son ami. Il comprit la véritable nature du monstre avec lequel ils étaient forcés de traiter, s'ils voulaient être innocentés et réhabilités.
Dans une rangée de boxes étaient parquées une bonne vingtaine d'Orions femelles. Leur peau verte et leurs longs cheveux noirs brillaient sous l'éclat bleu des champs de force de contention. Chaque box en était pourvu : ils maintenaient les prisonnières en. place plus sûrement et plus inhumainement que des chaînes.
Krulmadden était un négrier.
Et de la pire espèce. Ses crimes hideux avaient été condamnés par tous les mondes de la Galaxie. On avait cru l'engeance en voie d'extinction.
Mais il fallait admettre que le mal était plus puissant que ne l'avait pensé la Fédération.
Car maître Krulmadden s'adonnait à la traite des Vertes.
Et maintenant, pensa Chekov fou de rage, nous aussi.

CHAPITRE VII

Kirk se souvenait du Farragut, le premier navire digne de ce nom à bord duquel il ait servi - un vaisseau de classe Constitution comme l'Entreprise. il était alors lieutenant; le Farragut, sa première plongée dans les profondeurs du cosmos. Une fois reçu son ordre de mission, la semaine interminable précédant l'embarquement avait été remplie de rêves : une vie d'exploration s'ouvrait à lui. Contacter des civilisations inconnues, traiter avec les Klingons les yeux dans les yeux, sauver des colonies, protéger les frontières ... Puis Kirk s'était heurté à ce que son père surnommait de façon peu flatteuse le « nouveau Starfleet », Il avait passé les six premiers mois à manutentionner des conteneurs. En un sens, il jugeait approprié de revenir aux sources.
Surpris de retrouver intacte une expérience vieille de quinze ans, Kirk manœuvra habilement le rayon tracteur Mark IV pour réceptionner, trier et ranger les caissons à bord du SS Jan Shelton. Que le vieux Mark IV soit virtuellement identique à celui du Farragut, quinze ans plus tôt, était bien pratique. Sa familiarité avec les manœuvres lui avait permis de décrocher ce job de docker. Décidément, il allait de promotion en promotion ...
Sur la console du Mark IV, le communicateur transmit le message du contrôleur de transfert orbital.
- Comment ça va en bas, Shelton ?
- Tout est norm ... Euh, tout est O.K.
Kirk devait encore se concentrer pour ne pas retomber dans ses automatismes. Il ne tenait pas à être de nouveau percé à jour - même si, malgré sa barbe et ses cheveux plus longs, c'était inévitable. Découvrir à quel point l'Univers, dans les limites de la Fédération, était petit l'avait stupéfié.
- Vous êtes sûr qu'il ne vous faut pas une pause pour vous y retrouver ?
- Changez pas de main, mon vieux, on va gagner !
Au ton enjoué, il devina le sourire du contrôleur :
- O.K., espèce de crack, voyons si vous allez pulvériser les records !
Les caissons arrivèrent en baie de chargement, toutes les dix secondes, soit le double du rythme précédent. Il s'agissait de matériel interstellaire standard; conçus pour s'emboîter les uns dans les autres, les polyèdres étaient plus maniables que les cubiques, réservés aux chargements terrestres.
- Hé, Shelton, lança le contrôleur jovial, vous ne voulez pas que nous ralentissions pour laisser une chance à l'ordinateur de prendre le relais ?
- Ralentir ? Comment cela ? J'attends toujours que vous accélériez !
Les projecteurs du Mark IV présentaient une grille tridimensionnelle de rayons tracteurs, dans laquelle évoluaient les conteneurs. Un circuit de rétroaction d'inertie informait Kirk de leur masse individuelle afin qu'il répartisse leur densité à mesure qu'ils s'empilaient. Si chaque caisson avait été doté d'un transpondeur fiable indiquant son contenu, ou s'il y avait eu un système de senseurs relié à un terminal décidant automatiquement de l'ordre d'empilement le plus rationnel, il n'y aurait pas eu besoin d'hommes pour superviser le chargement. Mais dans le monde du commerce interstellaire, la théorie et la pratique étaient deux choses différentes. La souplesse presque infinie d'un esprit vivant était nécessaire. Ainsi qu'une concentration absolue.
Kirk se crispa en entendant les portes de la salle de contrôle s'ouvrir derrière lui. Gardant en tête un schéma de la position et des masses de près de soixante caissons, il n'osa pas se retourner. Une infime seconde d'hésitation pouvait provoquer une collision et entraîner une catastrophe.
Pourquoi est-ce que je me fourre toujours dans des situations pareilles ? se demanda-t-il.
Il était normal de prendre tous les risques quand la sécurité de son équipage ou du vaisseau était en jeu. Mais pour un job à dix crédits l'heure ?
- Ne vous déconcentrez pas, dit quelqu'un.
C'était Anne Gauvreau, le capitaine, son employeur du jour. Du coin de l'œil, il la vit se poster près de la console pour l'observer. Puis il l'entendit siffler.
- Quand le contrôle a déclaré qu'ils chargeaient à cette vitesse, j'ai cru à une plaisanterie.
Kirk grogna. La cadence frôlait un caisson toutes les huit secondes. Dans moins d'une minute, il lui resterait deux possibilités. D'abord, continuer à empiler sans plus s'inquiéter des répartitions de masse. La densité de l'ensemble pouvait trouver un équilibre naturel. Sinon, il serait tenu pour responsable d'un retard de plusieurs heures.
Les conteneurs arrivaient maintenant à raison d'un toutes les sept secondes. Kirk sut qu'il avait atteint ses limites. Force était d'admettre que ce n'était pas son vaisseau. Restait la deuxième possibilité : dire pouce.
Ce n'est qu'un job, pensa-t-il.
Il n'était pas vraiment convaincu.
- Contrôle, appela-t-il.
- Lâchez-nous un peu, Shelton. Vous n'avez pas besoin d'enfoncer le clou.
Surpris, il ne dit mot. Il ne s'était pas attendu à ça.
Le flot s'était arrêté. Pourtant, l'écran indiquait qu'il restait des centaines de conteneurs à charger.
Il prit le risque :
- Contrôle de transfert orbital : quel est le problème ?
Le responsable prit son temps pour répondre :
- Il semblerait que nous ayons une bobine d'induction grillée, Shelton.
N'étant pas en visuel, Kirk sourit. Il se rappelait à présent pourquoi il se fourrait toujours dans des situations impossibles.
Gauvreau se pencha sur le communicateur de la console:
- Contrôle, ici le capitaine Gauvreau. Dites-moi, connaîtriez-vous la cause de cette panne ?
Bizarrement, l'interlocuteur fut honnête :
- Nous n'arrivions pas à soutenir son rythme.
Elle pianota sur la console.
- Si je ne repars pas dans deux heures et demie, le bureau central me sera redevable d'un coquet dédommagement.
- Nous vous recontactons dès les réparations effectuées, dit une voix morne.
Kirk effaça son sourire de ses lèvres, et adopta une expression soucieuse. Le capitaine se concentra.
- Entre nous soit dit, Leonard, je dirais que vous avez une veine de pendu.
Gauvreau éclata de rire. Kirk se joignit à elle.
La tension dissipée, elle reprit :
- Alors ? Vous étiez à deux doigts de la catastrophe : quelques secondes de plus et la chaîne aurait envoyé voltiger les caissons aux quatre coins de la soute.
- Plus de quelques secondes, à mon avis.
- Laissez-moi le présenter autrement : aux quatre coins de ma soute.
Kirk ne put retenir un sourire.
- Quand j'ai appelé le contrôle, je me préparais à m'avouer vaincu.
- Un rythme pareil, avec un Mark IV, dit-elle, secouant la tête. Vous savez, avec les indemnités qu'ils me devront si nous ne partons pas à l'heure, ils doivent se précipiter pour réparer. Je m'occupe de la stabilisation pendant ce temps. Allez-y.
Kirk revint à la console. Le flot interrompu, l'empilage était simple. Plaçant les conteneurs les plus lourds et les plus légers en attente, il décida de la configuration finale des autres.
Cela fait, il garda les mains sur les manettes. Le contrôleur l'informerait probablement de la reprise une seconde avant l'arrivée du nouveau caisson.
Satisfaite, Gauvreau étudia les données de stockage.
- Un bon rangement. J'ignore comment vous avez pu aller si vite.
- C'est mon boulot.
Elle parut sur le point de dire quelque chose, mais se ravisa.
- Alors, pourquoi un type aussi au courant que vous ne cesse-t-il d'inventer de nouvelles méthodes ?
Kirk sourit. A en juger par les filaments blancs courant dans ses cheveux blonds bouclés, elle devait avoir quelques années de plus que lui. Elle était jeune pour un capitaine de la flotte marchande. Tout comme il l'avait été pour un capitaine de Starfleet.
- En réalité, je ne fais pas mon âge, répondit-il. J'ai appris à utiliser le Mark IV il y a de nombreuses années. J'ignore tout des nouvelles méthodes de chargement.
Depuis le jour où le capitaine Garrovick l'avait transféré dans un autre service, il n'avait eu nulle envie de se tenir au courant des nouveautés.
- Je n'ai jamais vu ce schéma de distribution des masses. Et je m'y connais. C'est mon boulot.
Quelque chose, dans sa voix, le mit sur la défensive. Était-ce un test?
- Jouez-vous aux échecs tridimensionnels ?
- J'adore.
- Regardez encore. Pensez aux parties médianes.
- Les Variations de Siryk ... ?
Il hocha la tête. Il s'agissait d'une approche prudente, appréciée des joueurs préférant guetter les premières erreurs exploitables de leurs adversaires. Les variations sur les positions défensives, développées par le grand maître vulcain Siryk, mettaient en valeur une structure qui harmonisait points forts et points faibles. Créant une défense presque impénétrable, elles ne prêtaient guère le flanc à des offensives brutales.
L'empilage apparemment original était imité d'un jeu de stratégie vieux de plus de quatre cents ans. Gauvreau éclata de rire.
- Les caissons plus légers sont les pions, les plus lourds, les pièces majeures.
- Tout juste. J'ai transformé la soute en jeu d'échecs 3-D.
- Très ingénieux.
Les bras croisés, elle s'assit. Sa tunique était constellée d'insignes de dizaines de systèmes stellaires. C'était un bel exploit pour un officier de la flotte marchande, quand les cargos dépassaient rarement la vitesse de distorsion deux, et que la plupart des étoiles étaient à des mois de distance.
- Vous devez être un sacré joueur. Seriez-vous en passe de devenir grand maître ?
- Je n'ai jamais participé à des tournois.
- Mais vous en savez suffisamment sur les Variations de Siryk pour remplir une soute.
Son scepticisme était évident.
- J'ai eu ... un très bon partenaire. Un véritable grand maître.
La tristesse qui le submergea n'aurait pas dû le surprendre. Mais il n'y pouvait rien. Il doutait de jamais revoir ses amis.
- Il connaissait toute la théorie vulcaine du jeu.
- Il vous est arrivé de le battre ?
Les souvenirs ramenèrent un sourire sur ses lèvres.
- Parfois. La logique n'est pas entièrement satisfaisante contre ... des approches inattendues.
- Des approches inattendues ? Des actes désespérés, c'est bien ça ?
Kirk détestait révéler ses secrets; son interlocutrice avait l'esprit vif.
- Pas vraiment, non.
Ses manœuvres désespérées avaient bel et bien eu le don de chambouler la tactique soigneusement élaborée de Spock, ce paradoxe ne cessant de l'intriguer et de lui inspirer une vive admiration pour les talents de son capitaine. Il n'avait pas réalisé que la capacité de Kirk à ne jamais montrer sa panique comptait beaucoup dans sa maîtrise du jeu.
L'alarme sonna; le premier caisson apparut en flottant. Gauvreau jeta un coup d'œil à la console.
- Ah ! Un toutes les vingt secondes ! Vous les avez découragés aujourd'hui, Leonard. Autant vous mettre en automatique.
Bon sang ! songea Kirk.
Dix crédits de l'heure, ça n'allait pas loin, mais il les lui fallait. Le coût de la téléportation l'avait stupéfié. Tout ce qu'il avait pris jusque-là pour argent comptant...
Tandis qu'il guidait le conteneur, Gauvreau lui posa la main sur l'épaule.
- Ne vous en faites pas pour l'argent. ( Sa perspicacité le surprit. ) Si ça vous intéresse, le Shelton a besoin de main-d'œuvre.
Il hésita.
- Ce bâtiment a quelques années à peine et il est complètement automatisé. Je suis déjà étonné qu'il ait besoin d'un capitaine.
- Comme j'ai dit, Leonard, c'est mon vaisseau. Il m'appartient.
Kirk fut impressionné. Pour un particulier, posséder et manier un engin aussi imposant et dispendieux que le Shelton était extraordinaire. D'habitude, les vaisseaux de cette classe appartenaient aux consortiums interstellaires qui se répartissaient les coûts et les risques au travers de réseaux financiers de quatre ou cinq mondes.
- Avec votre Mark IV, vous n'avez besoin de main-d'œuvre que durant les escales. Et ce ne sont pas les dockers qui manquent dans les spatioports.
Il savait de quoi il parlait: il avait attendu cinq jours un emploi, sur les docks d'Intrator II.
- Écoutez, Leonard, d'ordinaire, je n'ai pas à convaincre les gens. Je dois plutôt leur expliquer pourquoi je ne les veux pas à bord.
Kirk n'avait aucune peine à la croire. Quelque chose l'intriguait en elle ... Jeune, pour un capitaine commercial. Familière des Variations de Siryk. Consciente des risques qu'il avait pris ... Des personnes aussi brillantes ne couraient pas les rues. Pourquoi n'avait-il jamais entendu parler d'elle ?
Bien sûr, elle s'imagine que je m'appelle Leonard Scott. Qui sait quel est son véritable nom ?
- Leonard, la prochaine escale, c'est Hanovre, à deux années-lumière et demie vers le Bras d'Avalon. A la distorsion quatre, nous y serons dans une quinzaine.
- Le Shelton en est capable ?
Gauvreau s'impatienta :
- Évidemment. En plus des moteurs, je choisis la couleur des cloisons. Hanovre, Leonard. Vous connaissez ?
Jim réfléchit. Ça le rapprocherait d'une année-lumière de la base stellaire 29, et il ne devrait pas débourser un crédit. Mais aux frontières, il y avait des formalités.
- Je n'ai pas de papiers commerciaux, ni de certificats de compétences.
Aucun qui ne soit pas sous sa véritable identité, en tout cas.
Les mains sur les hanches, elle le regarda, les yeux ronds.
- Ai-je demandé à voir vos papiers ?
- Non.
- Alors pourquoi jouer les simples d'esprit ? Vous voulez le job, oui ou non ?
Elle n'avait pas besoin de lui. Manquait-elle de compagnie ? Voulait-elle jouer aux échecs ? En tout cas, il avait tout à y gagner.
- Je ne mords pas, Leonard, si c'est ce qui vous turlupine.
Je parierais que si, songea-t-il. Je parierais que tu réduis en charpie quiconque te met des bâtons dans les roues.
- J'accepte.
- Très bien.
- Très bien. §
- O.K.
Elle repartit avant que Kirk ait le dernier mot. Ça allait être une quinzaine intéressante.

* * * * *

Le Ian Shelton était un peu plus qu'une vague coque cylindrique avec une tourelle centrale collée au milieu comme après coup. Une petite zone abritait les systèmes de propulsion. Le reste consistait en soutes pressurisées. Cinq postes d'équipage, les passagers, les fonctions environnementales, les ordinateurs de vol et les senseurs s'entassaient dans la tourelle centrale, ainsi qu'une passerelle grande comme un mouchoir de poche. Les quartiers de Kirk, à bord de l'Entreprise, avaient eu la même taille. N'importe, il préférait la passerelle miniature aux cabines. Au moins, de la passerelle on voyait défiler les étoiles. Et il parvenait presque à supporter les chats.
Un jour était passé. Alors que le vaisseau volait en pilotage automatique, à la distorsion quatre, les chats orange et noir du capitaine Gauvreau dormaient sur le siège de la console de navigation. Le troisième rôdait. Tous les niveaux du cargo étaient reliés par des échelles inclinées, pour permettre aux félins de les emprunter. Appréciant la non-ingérence passagère des chats, Kirk savourait son café et contemplait les étoiles. Le soleil de Talin était hors du champ de balayage des senseurs avant. Mais ils s'approchaient de la planète. Et des réponses.
Quelqu'un grimpa les échelons. A moins que le chat manquant ait soudain gagné en masse, c'était Gauvreau. Il n'y avait personne d'autre à bord.
- Je pensais qu'une partie d'échecs vous intéresserait, dit-elle, vérifiant les données de trois stations.
Elle portait sa tunique de vol et son treillis noir, ainsi qu'un paquet de la taille d'un livre.
- La première correction de vol est pour bientôt, dit Kirk. Je pensais surveiller et puis ... certainement.
Il avala la dernière gorgée. Le breuvage avait un lointain rapport avec du café. Éjectée par le distributeur, la dose fondait dans de l'eau chaude. Il n'avait jamais autant apprécié le mélange synthétisé de l'Entreprise que depuis qu'il n'y avait plus accès.
- Leonard, les ordinateurs fonctionnent à merveille depuis un an. Si la rectification ne correspond pas au plan de vol programmé, une alarme se déclenche. Quoi qu'il en soit, nous sommes à un jour du moindre risque de collision.
Kirk hocha la tête sans bouger.
- C'est ma façon de gagner ma paie.
Haussant les épaules, elle gratta les oreilles de ses chats. L'un d'eux fit le dos rond sous les doigts caressants. Ni l'un ni l'autre n'ouvrirent les yeux.
Parlez-moi des chiens, songea Kirk.
Mais le secret d'une bonne entente avec autrui, c'était s'intéresser à ses passions. Or, il portait un intérêt sincère à toutes choses. Même aux chats.
- Ils sont originaires de la Terre, n'est-ce pas ?
- Exact, répondit Gauvreau avec enthousiasme. ( Elle avait dû en aligner, des parsecs, avec ses petits compagnons. ) On les appelait des chats domestiques.
Kirk en avait entendu parler. En Iowa, à la ferme, sa famille en avait eu un couple.
- Ne sont-ce pas ces bêtes du Meridian qui, euh ...
- Non : les chats domestiques du Meridian sont très grands. D'où leur appellation. Et puis il y a leur relation symbiotique inhabituelle avec les petites créatures qui vivent dans leur corps et qui sont nécessaires à leur reproduction. ( Un matou joueur mordilla la main de sa maîtresse. ) Pour les distinguer des autres créatures, nous appelons désormais les nôtres des chats terrestres.
- Font-ils partie d'une branche particulière ou sont-ils issus d'un clonage ?
Enfants, Kirk et son frère Sam avaient eu un labrador doré du nom de Lady. Il s'était toujours dit qu'à la retraite il en reprendrait un. Même après sa démission, il se réveillait tous les matins avec la nette sensation de n'avoir jamais quitté Starfleet. Ce jour arriverait-il ?
- Non. C'est ça qui est formidable. C'est une portée naturelle. Plutôt dur à obtenir par tes temps qui courent.
Kirk vérifia le tableau de contrôle de la navigation.
Il restait trois minutes avant la modification de cap.
- Ils se ressemblent tant ! J'ai cru qu'ils étaient clonés.
Quand Lady était devenue trop vieille, il avait fallu appeler le vétérinaire. Sam et lui avaient supplié leurs parents de cloner l'animal. Georges Kirk avait refusé. Le clonage était bon pour le bétail, avait-il dit à ses fils, mais un individu n'était pas une propriété. Il fallait respecter un animal domestique; souffrir de sa mort prouverait qu'ils l'aimaient. Le vétérinaire avait soulagé les souffrances de la bête. Les deux frères l'avaient pleurée pendant des semaines.
Il avait fallu des années à Jim Kirk pour comprendre ce que leur père avait voulu leur enseigner ce jour-là. Que la mort termine chaque existence était ce qui rendait la vie si précieuse. Puisque l'ultime victoire était impensable, Kirk avait finalement identifié la valeur clef : la lutte. Les rares succès qu'on remportait en chemin étaient autant de brefs répits.
Quinze ans plus tôt, à bord du Farragut, le capitaine Garrovick et plus de deux cents hommes d'équipage avaient connu une mort horrible, vidés de leurs globules rouges - à cause d'une erreur de sa part, avait-il cru. Les paroles de son père, la nuit de la mort de Lady, lui avaient donné la force de ne pas quitter Starfleet. Il fallait accepter le passé, se souvenir des morts. Mais la mission, elle, devait continuer.
Une décennie plus tard, à bord de l'Entreprise, il avait compris qu'il n'avait eu aucune part de responsabilité dans la tragédie du Farragut. Son seul regret était de ne pas l'avoir réalisé plus tôt. Il acceptait la situation, avec tristesse, mais sans culpabilité ni remords.
C'était le passé.
Son combat s'inscrivait dans le présent. Comme toujours.
Le chat que Gauvreau caressait se roula sur le dos, fendant l'air de ses griffes.
- On ne peut pas cloner un animal domestique, dit-elle avec regret.
- Comment s'appellent-ils ? demanda Kirk, désireux de briser la morosité du moment.
- Ah, voici Komack, et Fitzpatrick; Nogura dort en bas, près du convertisseur de masse.
Kirk se demanda s'il avait bien entendu.
- Komack, Fitzpatrick ... et Nogura ?
Un de ses secrets percés à jour, le capitaine sourit.
A sa réaction, Kirk sut que lui aussi venait de se trahir. Il s'agissait de trois amiraux fameux.
- Combien de temps êtes-vous restée dans Starfleet ?
- Vingt et un ans, répondit-elle d'une voix empreinte de tristesse.
- Vingt et un ans ?
Une retraite complète était allouée après.vingt ans de service. On se retirait alors - ou jamais.
- Il m'a fallu une année supplémentaire pour comprendre que je n'obtiendrais pas ce que je voulais.
Kirk la regarda dans les yeux. Il n'avait pas besoin de poser la question. -
- Un de ces engins, continua-t-elle en frappant la console du poing. Pour moi.
- Alors vous en avez acheté un.
Elle hocha la tête.
- Ce n'est pas vraiment ce que j'avais à l'esprit à huit ans, quand j'ai décidé de ce que j'allais faire de ma vie. Mais au moins, il m'appartient. Komack, Fitzpatrick et Nogura réunis n'ont rien à y redire.
- Quel était votre rang ?
Il trouvait surprenant que quelqu'un ayant ces qualités n'ait pas obtenu de commandement. Il comprit ce qui la rendait si familière. Elle lui rappelait un certain James Kirk.
- Commandant.
Il fut sidéré. Elle avait eu un poste de commandement.
- Starfleet compte plus d'un millier de vaisseaux.
Pourquoi ne lui en avait-on pas donné un ?
- Quand je suis partie, treize m'intéressaient.
- Ah, dit Kirk.
Elle était exactement comme lui.
- J'étais aux ordres de Decker, à bord du Yorktown. Ça m'a donné un avant-goût. Quand il fut muté sur le Constellation, j'étais certaine d'obtenir son poste. Je connaissais le bâtiment, j'avais l'expérience et les notes voulues. Ils ont préféré von Holtzbrinck. A la place, on m'a offert le Hawking. Compréhensif, il hocha la tête. Il s'agissait d'un petit vaisseau scientifique. Son ordre de mission se limitait aux mondes dépourvus de vies intelligentes, ou déjà connus de la Fédération. Les scientifiques évitaient les situations critiques pour laisser la place aux vaisseaux spatiaux. Pour un savant ou un spécialiste, c'était presque l'idéal. Pour un explorateur, en revanche, ça équivalait à être condamné à la seconde place.
- J'ai protesté, continua Gauvreau, le regard perdu dans les étoiles.
Elle a du punch, pensa-t-il.
- J'ai envoyé en subespace des notes à toutes les bases spatiales, et à Starfleet Command, pour obtenir une révision de mon cas.
Elle frisait la folie furieuse.
- Et après toute la considération due à mon rang, blablabla ... Rien n'avait changé. Decker m'a dit qu'il me prendrait comme second à bord du Constellation. Mais ... toujours la deuxième place. Peut-être ai-je bien fait, du reste. Decker était un bon officier. Un homme de valeur.
L'équipage du Constellation avait été anéanti.
Decker avait détruit le vaisseau et couru au suicide pour venger ses hommes. C'était le meilleur ami de Kirk.
- Je sais, dit-il. J'étais dans Starfleet aussi.
Gauvreau parut prendre une décision.
- Je ne l'ignore pas, capitaine Kirk.
Tendu, il se prépara à une nouvelle confrontation.
Ils étaient au milieu de nulle part, à deux semaines d'Hanovre. Si Gauvreau était de la même trempe que les mineurs auxquels il avait eu affaire, si elle le croyait coupable et estimait qu'il n'avait pas été assez puni ...
- Depuis quand le saviez-vous ?
Inutile de nier. Il devait trouver un moyen de la mettre hors d'état de nuire sans la blesser. Du moins, si on en arrivait là ...
- Depuis que je vous ai vu au milieu des autres dockers. Selon les dernières rumeurs, on vous aurait aperçu travaillant pour Entre-Mondes; il y avait une bonne chance pour que vous soyez encore dans les parages.
Kirk eut l'intuition terrible qu'elle l'avait emmené à bord dans un but bien précis. Il fixa sa tasse vide. Le breuvage avait été infect. Que lui voulait-elle?
- Et maintenant ?
- D'abord, détendez-vous. Je ne fais pas partie de la clique de « recyclage ».
- Alors qui êtes-vous? Pourquoi m'avoir « engagé » ?
- Pour vous rapprocher de Talin.
Kirk trahit sa surprise.
- C'est votre destination, non ?
- Pourquoi dites-vous cela ?
- Parce que c'est ce que je ferais à votre place. Écoutez, je vous connais, Kirk. Du moins, je connais votre style. Comme moi, vous êtes de ces officiers qui donnent des cheveux gris à l'Amirauté. Il faut bien que vous ayez de l'ingéniosité et de l'invention à revendre quand vous êtes à des semaines de contact radio des quartiers généraux. Une fois vos ordres reçus, vous les appliquez, que vous soyez d'accord ou non. C'est une combinaison presque impensable. Comme la matière et l'antimatière. Starfleet fait office de conteneur magnétique - et vous n'ignorez pas à quel point cette sorte d'engin est difficile à manier.
- Où voulez-vous en venir, capitaine ?
- Que vous agissiez en franc-tireur est un fait. Quelles que soient vos autres caractéristiques - tout ce qui fait un capitaine de votre trempe -, vous n'êtes pas un destructeur. Je sais ce qu'il a vous a fallu endurer avant d'obtenir l'Entreprise. (Elle leva deux doigts distants d'un centimètre. ) Je sais ce que j'ai subi pour arriver si près du but. Le système ne laisse jamais passer de maniaques, surtout pas à ce stade. Malgré toutes mes réserves sur Starfleet, même moi, je dois admettre que ça fonctionne.
- Cela ne vous a pas donné votre vaisseau.
Quelle était la part de vérité dans ses affirmations ? Qu'essayait-elle de manigancer?
- Treize capitaineries, Kirk, quinze, peut-être seize maintenant... pour combien de milliers de postulants ? J'ai eu ma chance. J'ai presque réussi. Le système en question ne produit pas de personnalités disposées à se contenter de la deuxième place, ou à commander le Hawking.
- Je ne comprends toujours pas.
L'orientation des étoiles vira légèrement quand le dispositif de navigation effectua la modification prévue.
- Si le système marche aussi bien, selon vous, pourquoi repoussez-vous les conclusions de la commission d'enquête à propos de Talin ?
Gauvreau s'assit à la console pour vérifier les nouvelles données. Travaillant presque d'instinct - un héritage de son entraînement -, elle continua de s'expliquer :
- J'accepte la quasi totalité des conclusions. Talin IV était un monde civilisé, à quelques décennies au plus d'un Premier Contact. L'Entreprise s'y est rendu et... cinq jours plus tard, c'était devenu le tombeau de toute une civilisation.
- Mais vous n'en concluez pas que je suis responsable ?
Gauvreau releva la tête.
- Et vous ?
- Non.
Ce mot résonna dans le silence de la petite passerelle, comme une déclaration tombée du ciel. Kirk n'avait pas hésité une seconde.
Elle lui adressa un sourire.
- Alors pourquoi être surpris que je pense la même chose ?
- Parce que Starfleet Command n'est pas d'accord.
- Et vous connaissez mon opinion. J'ai dit que le système marchait. C'est l'Amirauté actuelle qui me pose problème. (Elle se pencha vers lui. ) Écoutez, Kirk, ne soyez pas autant sur la défensive. Je suis de votre côté. Je vous ai pris à bord, d'accord? J'ai pensé que quinze jours de paix et de tranquillité seraient les bienvenus pour vous. De plus, puisque vous étiez parvenu si loin dans le secteur, vous apprécieriez sans doute de vous rapprocher d'un ou deux parsecs de Talin.
Il contempla les étoiles. Qu'aurait-il fait après la bataille de Ghioghe, si Starfleet l'avait réassigné à un patrouilleur au lieu de lui donner l'Entreprise ?
Aurait-il guetté une seconde chance d'obtenir une capitainerie, en sachant pertinemment qu'une fois l'Amirauté décidée, la carrière d'un officier était gravée dans du dichronium ? Aurait-il suivi le même chemin que Gauvreau ? Aurait-il quitté le service pour obtenir ce qu'il voulait par d'autres moyens ?
Il pouffa, surpris par la réponse.
- Vous avez changé les règles.
- Pardon ?
- Le scénario de Starfleet ne vous agréait pas. Vous avez changé les conditions du jeu. Et vous avez gagné.
Elle grimaça.
- Si on veut. Ce n'est pas le Yorktown.
- Ce n'est pas le Hawking non plus.
Kirk eut soudain conscience de l'infime vrombissement du générateur Cochrane à des mètres sous leurs pieds, et du doux appel d'air du système de ventilation. Si Starfleet ne lui avait pas confié l'Entreprise en temps voulu, il aurait refusé de partir perdant. Et il aurait trouvé son propre Jan Shelton. Il aurait gagné selon les seules règles qui lui importaient : les siennes.
- Nous sommes de la même trempe, admit-il.
Si les rôles avaient été inversés, il aurait agi exactement comme elle en offrant à Gauvreau quelques jours de répit à bord de son vaisseau. Non pour faire des gorges chaudes des lacunes de Starfleet, ou pour se réjouir du malheur des autres. Mais parce que Gauvreau et lui étaient... des âmes sœurs. Ils appartenaient à une minuscule catégorie, éparpillée dans une immense galaxie.
- Bien, dit-elle.
Elle lui lança le paquet qu'elle avait apporté. C'était un kit de toilette.
- J'ai pensé que vous aimeriez vous raser. L'épisode d'Entre-Mondes est sur toutes les ondes; votre déguisement est caduc. Je peux m'occuper de vos cheveux, si vous voulez.
Kirk se gratta la barbe. Il n'avait plus de raison de la garder.
- Merci, dit-il.
- Mais ... ?
- Comment pouvez-vous être si sûre de moi ? Vous n'avez pas la plus petite idée de ce qui s'est passé sur Talin IV.
Gauvreau revint à la console de navigation.
- Mais je vais le savoir, n'est-ce pas ? Si j'étais vous, je voudrais raconter toute l'affaire à quelqu'un. Laissez-moi vous dire, Kirk : quatorze jours dans l'espace, en pilotage automatique, c'est interminable.
Pas aussi interminable que les cinq passés près de Talin IV, songea-t-il.
Mais elle avait raison.
Il était temps de raconter son histoire.

Cette ligne de programmation ne sert qu'a formaté proprement les lignes de textes lors d'un utilisation sous Mozilla Firefox. J'aimerais pouvoir m'en passer mais je ne sait pas comment, alors pour l'instant. Longue vie et prospèrité